David Madore's WebLog: La lecture en diagonale — et Virginia Woolf

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(dimanche)

La lecture en diagonale — et Virginia Woolf

J'ai obstinément tendance à lire en diagonale : dès que je suis face à un texte un peu compact, je ne peux pas m'empêcher de le parcourir en le survolant, lisant peut-être un ou deux mots par ligne. Si le sens est globalement clair, je continue ; s'il y a un passage obscur (par exemple, je ne comprends plus à quoi un pronom fait référence), je cherche à relire juste la partie qui pose problème. Dans l'ensemble, c'est une technique qui me permet d'aller assez vite, et dans la plupart des cas sans rien perdre d'important. Parfois, évidemment, une phrase cruciale peut être cachée dans un amas sans intérêt — mais c'est alors souvent le signe d'un mauvais auteur. Ce qui est plus embêtant, finalement, c'est lorsque je suis sans arrêt forcé à revenir en arrière, et alors je perds finalement plus de temps que si je m'étais fait violence pour lire vraiment mot par mot et phrase par phrase : c'est le cas presque systématiquement pour la première page d'un roman (mais ce n'est pas trop grave, puisque ce n'est que la première page, je peux bien passer dix minutes dessus), mais aussi pour certains textes précis. Je viens de finir de lire Mrs. Dalloway, qui m'a pris un temps invraisemblable à lire (quelque chose comme trois semaines pour moins de deux cents pages) : c'est tout simplement parce que beaucoup de ses paragraphes (mais pas tous) sont absolument impossibles à lire en diagonale. Exemple pris au hasard :

That is all, she said, looking at the fishmonger's. That is all, she repeated, pausing for a moment at the window of a glove shop where, before the War, you could buy almost perfect gloves. And her old Uncle William used to say a lady is known by her shoes and her gloves. He had turned on his bed one morning in the middle of the War. He had said, I have had enough. Gloves and shoes; she had a passion for gloves; but her own daughter, her Elizabeth, cared not a straw for either of them.

Ici, l'apparition d'Uncle William est un complet non sequitur. Si on lit en diagonale, on se demande qui est he, on revient en arrière pour retrouver le sujet, on se demande pourquoi on ne le connaît pas, on se reforce à lire la phrase, on voit qu'il est normal de ne pas le connaître, on revient en avant, on ne comprend pas la phrase turned on his bed, on revient de nouveau an arrière, on ne comprend toujours pas, puis on va en avant, on voit qu'on revient aux gants et aux chaussures, qui disparaissent dans la suite, et finalement on a passé une bonne dizaine des secondes pour lire ce paragraphe, un peu en vain.

Quand je me suis efforcé à lire très lentement, et très calmement (le mieux est de le faire à haute voix) un passage du texte, j'ai en général trouvé ça très beau : il y a une fluidité dans l'écriture, un très grand naturel, qui me convainquent que c'est objectivement bien écrit. Mais vue ma façon normale de parcourir le texte, de fluide il devenait haché, laborieux.

Pourtant, il y a des textes que j'arrive à lire vraiment linéairement. Un texte en vers, par exemple, surtout si le rythme est très fort (comme dans un alexandrin), parce que je vais forcément scander dans ma tête. Un dialogue formé de répliques assez courtes, également.

[Hum, pourquoi n'ai-je pas écrit cette entrée en anglais, alors que j'y cite un paragraphe en anglais ? Sans doute parce que je ne connais pas, en anglais, d'expression aussi jolie que lire en diagonale pour dire speed reading.]

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