David Madore's WebLog: La Vie, Mode d'emploi

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(jeudi)

La Vie, Mode d'emploi

D'ordinaire, je n'aime pas les pavés, parce que je les lis lentement et souvent en diagonale, et je feins souvent de prendre au sérieux le jugement de Borges (dans la préface de Fictions) : Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l'on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire. Mais ce pavé-là, au titre à la fois mystérieux et provocateur, une des œuvres les plus génialement oulipiennes qu'on ait écrites, n'est pas un roman à l'histoire cohérente, c'est, comme l'indique le sous-titre (romans), un entrelacs d'histoires allant du simple fragment au récit complet.

La Vie, Mode d'emploi, de Georges Perec, est l'histoire d'un immeuble, situé au numéro 11 de l'imaginaire rue Simon Crubellier, dans le 17e arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Dit comme ça, ça ne paraît pas très intéressant, et c'est pour ça que je me suis abstenu de le lire pendant longtemps (outre le fait que le pavé me faisait peur) ; mais comme j'ai adoré Si par une nuit d'hiver un voyageur (avec lequel la comparaison est inévitable) et que j'ai moi-même conseillé le livre à un ami (qui se plaignait de ne pas avoir reçu un mode d'emploi avec la vie), je me suis lancé, je viens de le finir, et je suis enthousiaste.

C'est l'histoire d'un immeuble, donc. Ou bien c'est l'histoire d'un tableau de cet immeuble que le peintre Serge Valène (qui y habite) envisage de réaliser, un tableau divisé en cases (10×10) et où chaque case représenterait une scène de la vie de l'immeuble, y compris lui-même en train de peindre, et correspond à un chapitre du roman. Ou bien c'est l'histoire d'un pari insensé que le milliardaire Bartlebooth tient avec lui-même, et qui l'emmène autour du monde pour peindre des aquarelles (de ports de mer), qui deviendront ensuite des puzzles, puis de nouveau des aquarelles, puis plus rien du tout. Ou bien, c'est des dizaines de petites histoires qui s'imbriquent et se répondent car, comme dans les Mille et Une Nuits, tout est prétexte pour raconter une histoire : un tableau dans une chambre de l'immeuble, les périples d'un objet, le passé d'un personnage… Et tout cela s'entrecroise de façon parfois très inattendue.

Je découvre donc avec surprise ce qui est peut-être ce que j'aurais ultimement voulu réaliser avec mes fragments (ceux-ci sont, il est vrai, plus éclectiques que le livre de Perec — et aussi, bien sûr, infiniment moins systématiques, moins construits, moins organisés). Mais Perec ne se contente pas d'entrelacer des histoires, il suit un cahier des charges très lourd et très précis. Par exemple, l'immeuble est divisé en cases comme un damier 10×10, et la description se fait dans l'ordre du parcours hamiltonien d'un cavalier sur ce damier (à l'exception d'une case, celle d'en bas à gauche, qu'il ne décrit pas lorsque le parcours la traverse, terminant simplement le chapitre précédent par l'image d'une petite fille mordre dans un coin de son petit-beurre) : je me suis donc amusé à retracer, au fil de ma lecture, ce chemin à travers la grille. Mais nul n'est besoin de faire cet effort, ni même de connaître la technique ou de la comprendre, pour apprécier l'ouvrage.

Il m'arrive de penser que Perec en fait trop : par exemple, je n'ai pas aimé La Disparition car, outre le tour de force qu'il prouve possible, ce roman n'a qu'un intérêt à mes yeux bien faible ; même dans La Vie, Mode d'emploi, il m'arrive de trouver qu'il va trop loin dans la construction systématique et imposée et que cela ôte le naturel de l'écriture (c'est pour ça que je crois, finalement, préférer Si par une nuit d'hiver un voyageur, qui semble obéir à des contraintes plus légères). Parfois les prétextes pour changer de sujet sont un peu tirés par les cheveux. Et puis, le nombre de meurtres, de suicides et de vols qui ont impliqué les habitants de l'immeuble paraît un peu excessif (j'espère que mes voisins ne sont pas comme ça !). Mais une fois oubliées ces critiques légères il est incontestable que La Vie, Mode d'emploi est un chef d'œuvre majeur.

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