David Madore's WebLog: Petits effets Zahir de la géographie francilienne

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(samedi)

Petits effets Zahir de la géographie francilienne

Je préviens d'emblée que je n'ai rien d'intelligent, voire rien tout court, à raconter dans cette entrée, qui part juste d'une petite célébration de l'effet Zahir géographique.

Au hasard des recommandations YouTube, je suis tombé sur cette courte vidéo d'Arte qui évoque un artiste qui, en 2006, a cherché à faire le tour des zones blanches (au sens littéral : ne portant aucun marquage sur la carte) de la carte IGN de Paris et sa banlieue (c'est-à-dire grosso modo cette région — même s'il faut zoomer pour voir apparaître le niveau de détails 1:25 000 où il cherche les zones blanches). Je ne sais pas si le sujet est passionnant, même si je dois lui reconnaître une certaine poésie, mais ce qui m'a frappé c'est que les deux exemples donnés dans la vidéo sont deux endroits que je connais très bien et que j'ai déjà évoqués dans ce blog (mais pas en tant que zone blanche).

Le premier (qu'on voit le type montrer du doigt sur une carte un peu vieille à 0′36″ dans la vidéo d'Arte) est ici sur Géportail, ici sur OpenStreetMap et ici sur Google Maps, la zone les Louvresses à Gennevilliers qui a maintenant été partiellement récupérée par le parc des Chanteraines : j'avais évoqué brièvement le parc des Chanteraines dans cette entrée quand j'y étais allé avec mon poussinet (qui voulait voir le petit train), et nous avions un peu exploré les alentours, mais je l'ai surtout évoqué parce que c'est le centre d'examen du permis de conduire où j'ai obtenu mon plateau et raté ma circu. Donc déjà j'avais ça amusant, quand (avant de passer le plateau) j'avais enquêté sur l'emplacement du centre d'examen, de découvrir que c'était à un endroit où je m'étais déjà baladé quelques mois avant, me voilà encore plus zahirifié de tomber sur une vidéo aléatoire d'Arte et de voir un type montrer du doigt sur la carte exactement l'endroit où il y a une priorité à droite à ne pas louper si on ne veut pas paraître trop con pendant des mois (pardon, ça m'a échappé) ; on voit aussi les pistes du centre d'examen à 2′17″ dans le documentaire d'Arte. Évidemment, tout ça n'est pas complètement un hasard : c'est bien parce qu'il n'y avait pas grand-chose à cet endroit (une zone blanche de la carte, donc) que la Sécurité routière y a installé un centre d'examen du permis de conduire (destiné à décharger ou remplacer d'autres centres d'examen franciliens devenus trop vétustes), et aussi, qu'on en a profité pour créer une petite extension d'un parc situé à proximité.

Ce quartier est d'ailleurs assez étrange, j'ai eu l'occasion d'en prendre mieux conscience en y retournant encore une fois avec mon poussinet. C'est un jardin entremêlé à une zone industrielle, et on passe en deux pas de bâtiments ultra-modernes à des ruines terriblement glauques ou des dépotoirs de déchets ; les parties du parc appelées la Garenne et les Louvresses (voir ici un plan d'ensemble) sont petites mais très réussies à mon goût, mais juste à côté vous avez un terrain vague et des maisons murées. Bizarre. Il faut dire que la zone du port de Gennevilliers, juste un peu à côté, est aussi assez spéciale : quand j'étais petit et que mes parents et moi allions régulièrement chez ma grand-mère, qui habitait Soisy-sous-Montmorency, en venant depuis Orsay, nous passions typiquement par le pont de l'autoroute A15 qui enjambe cette zone portuaire, et j'étais fasciné et un peu effrayé par ce paysage un peu apocalyptique (cf. les propos d'Asimov que je rapporte ici).

L'effet Zahir que je n'ai pas signalé dans l'entrée où j'ai parlé de mon permis raté, mais je peux le faire maintenant puisque c'est le sujet de cette entrée-ci (même si le hasard, là, n'est pas énorme, ou c'est un peu le même que je répète), c'est que le parcours que m'a fait faire l'inspecteur consistait, justement, à prendre ce viaduc de l'A15, et à sortir à Argenteuil comme je l'ai fait N fois à l'arrière de la voiture conduite par mon père quand nous allions voir ma grand-mère ; et ensuite il m'a fait tourner un petit peu dans la cité d'Orgemont, qui est l'endroit où ma mère a grandi.

L'autre zone blanche dont parle le mini-documentaire d'Arte est ici sur Géportail, ici sur OpenStreetMap et ici sur Google Maps : c'est une zone située entre le cimetière intercommunal de Chevilly-Larue et la sortie Rungis de l'autoroute A6 (on voit une image de la carte à 1′20″ dans la vidéo, et des images de l'endroit à partir de 3′53″). Je ne peux pas vraiment dire que je connais l'endroit exact (même si maintenant je suis relativement tenté d'essayer d'y mettre les pieds), mais je le connais de tous les côtés, là aussi à cause de mes leçons de conduite : le parking du cimetière de Chevilly-Larue, c'est l'endroit où mon moniteur du permis B m'a appris à passer les vitesses (j'en parlais ici), l'autoroute A6 qui passe juste derrière je l'ai prise maintenant un bon paquet de fois, en voiture et en moto, y compris la sortie Rungis et l'avenue Guynemer, et j'avais remarqué qu'il y avait un espace qui a l'air plus boisé que juste le cimetière (voir par exemple cette vue).

Maintenant, je ne comprends pas bien dans quelle mesure cet espace est un terrain vague végétalisé, ou dépend (au moins partiellement) du cimetière, ou est un peu aménagé. Si on clique sur les trois liens de cartes que j'ai donnés, on voit sur Géoportail et Google Maps des bouts de chemin qui partent du fond du cimetière et qui sinuent dans la partie sud de cet espace — ils n'apparaissent pas sur OpenStreetMap et il faudrait confirmer leur existence et les y ajouter — mais ceci suggère qu'il ne s'agit pas d'un espace sauvage. Il y a une photo du cimetière ici (l'entrée et le parking sont en bas de l'image, l'autoroute passe au fond à peu près au niveau du bord supérieur de l'image, et l'espace dont on parle est la partie derrière — c'est-à-dire au-dessus dans l'image — l'espace occupé par le cimetière proprement dit ; on voit effectivement un bout de chemin qui part du cimetière vers le fond de l'image, à partir d'une sorte de place ronde entourée de je ne sais quelle sculpture ou monument), mais ça ne m'en dit pas vraiment plus. Bon, il faudra que j'aille explorer tout ça.

Au-delà de ces deux petits exemples, j'ai l'impression diffuse que, au cours de mes pérégrinations franciliennes (soit à la recherche de parcs, jardins, forêts et autres endroits amusants à visiter, soit à accumuler les heures de cours de conduite et il commence à y en avoir sacrément beaucoup — pardon, ça m'a encore échappé), je « n'arrête pas de retomber sur les mêmes endroits » : je suis sans arrêt en train d'expliquer à mon poussinet que, si, si, souviens-toi, nous sommes déjà passés par là en allant à tel endroit (mais peut-être que c'était par la route que nous sommes maintenant en train de croiser), ou bien de lui raconter que je suis passé par là au cours d'une leçon de voiture/moto (ou avec mes parents quand j'étais petit, et que je reconnecte enfin ce souvenir avec la réalité) ; cf. ce que je disais ici.

Il y a quelques pistes d'explications qui (ensemble) peuvent peut-être expliquer cette floraison de recroisements géographiques : primo, que je circule pas mal, ou plus exactement, que je circule sur beaucoup de routes différentes (rien à voir avec des gens qui prennent la voiture tous les jours, mais qui font à chaque fois la même route, et qui ne vont donc pas s'étonner de voir toujours les mêmes lieux) ; mais ça, honnêtement, malgré mon autodérision sur le nombre d'heures de conduite que je fais et qui atteint des grands ordinaux, ce n'est pas franchement vrai, ce n'est pas comme si j'étais chauffeur de taxi. D'ailleurs, avant d'avoir une voiture, je passais mes week-ends à me balader à pied dans Paris intra muros, et même si à force le poussinet et moi commencions à avoir l'impression d'en avoir vraiment fait le tour, je n'ai pas eu tellement cette sensation que, tiens, je retombe toujours sur les mêmes lieux. (Peut-être juste parce qu'ils m'étaient déjà tellement familiers que je n'y prêtais plus la moindre attention.) Bref, je ne sais pas. Secundo, que si l'Île-de-France est assez grande, l'espace que j'y parcours n'est pas si grand. Il faudrait que je colorie sur une carte tous les endroits où je suis passé à moins de je-ne-sais-quelle distance pour voir la forme que ça donne. Tertio, que le réseau des grandes et moyennes routes (plus que le réseau des rues en agglomération) a une structure qui fait qu'on tombe forcément toujours un peu sur les mêmes endroits, c'est comme s'étonner qu'en suivant les vaisseaux sanguins du corps humain on tombe souvent sur la veine porte.

Mais il y a aussi simplement le biais cognitif habituel : un fait mathématique classique est que si on a une urne qui contient N boules (distinctes), qu'on en tire une au hasard, qu'on la remet, et qu'on recommence, le nombre de tirages qu'on devra faire pour tomber sur une boule déjà tirée est de l'ordre de grandeur de √N (enfin, plus exactement √((π/2)×N) mais peu importe — je m'étonne cependant de ne trouver essentiellement aucune page en ligne qui explique clairement ce phénomène et qui donne une asymptotique plus précise ; le mieux que je trouve est la page Wikipédia sur l'attaque cryptographique associée, mais c'est un peu différent). Par exemple, s'il y a un million de lieux à visiter et qu'on en choisit un au hasard à chaque fois, c'est autour du millième (ou plutôt quelque chose comme le 1260e), bien avant le millionième, qu'on va retrouver un lieu déjà visité. C'est un modèle extrêmement simpliste, mais ça explique pourquoi on a souvent l'impression que des choses se répètent, et qu'on en a fait le tour, alors que ce n'est pas du tout le cas : et c'est une explication générique de ce que j'appelle l'effet Zahir.

Je peux comprendre l'envie de prendre les espaces blancs sur une carte et de chercher à voir ce qui s'y trouve, mais je ressens cette envie de façon plus générale : il m'arrive souvent qu'un endroit attire mon attention (tiens, qu'est-ce que c'est que ce chemin qui semble ne mener nulle part ? ou : qu'est-ce donc que ce bâtiment immense ? ou : qu'est-ce que c'est que ce terrain tout en longueur ? ou encore : qu'est-ce que c'est que cet alignement parfait ? — et ainsi de suite ; sans oublier : mais pourquoi y a-t-il une telle différence entre cette carte-ci et cette carte-là ?) et que je sois curieux d'en savoir plus. Les vues satellite de Google Maps et les vues de Google Street View sont merveilleuses pour ça (même si elles peuvent créer leurs propres mystères !), et plus largement parlant j'aime bien le petit jeu consistant à prendre un point sur la carte, essayer d'imaginer à quoi il ressemble, et aller voir avec Google Street View (et on peut jouer à ça dans le monde entier !).

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