David Madore's WebLog: Brexit, la gueule de bois du lendemain

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(samedi)

Brexit, la gueule de bois du lendemain

Je vais éviter de trop épiloguer sur le Brexit, parce que tout a déjà été dit et parce que je ne suis décidément pas très doué pour parler de politique. Je vais me contenter de toutes petites remarques au niveau émotionnel et non rationnel.

J'ai promis de ne pas fanfaronner d'avoir fait une prévision correcte, et honnêtement, d'une part je n'en ai pas l'humeur, d'autre part il n'y aurait pas de quoi parce que c'était surtout mon pifomètre qui parlait, ou peut-être simplement mon pessimisme. Mais l'évolution de mon état d'esprit est intéressante. Comme beaucoup de gens, je me suis couché jeudi soir vers une heure du matin (à Paris, donc minuit à Londres) en pensant que le Remain l'avait emporté de justesse (selon la BBC, Nigel Farage avait admis que c'était probablement le cas), et je me suis réveillé vendredi pour apprendre que finalement c'était le contraire. Mais je ne peux pas dire que l'un ou l'autre me rendait heureux : même si le Remain passait, c'était par une marge minuscule, et c'était une victoire à la Pyrrhus. Pour un eurofédéraliste, ce referendum était un peu une situation lose-lose, avec d'un côté une Europe bradée et de l'autre une Europe mutilée, et dans tous les cas une Europe paralysée par la peur d'un nouveau referendum du même genre. On pouvait bien sûr imaginer, dans les deux scénarios, des raisons d'espérer, mais il faut quand même une bonne dose de Foi pour penser que l'Union sans cesse plus étroite (la chose qui m'importe vraiment) n'était pas morte dans un cas comme dans l'autre, et je ne suis pas spécialement doué pour avoir la Foi. J'ai expliqué que j'aimais l'Union européenne et pourquoi, je n'ai pas dit (comme certains ont pu le croire) que j'y croyais encore. Peut-être que je n'y crois plus du tout, en fait. Je pourrais en dire de la sociale-démocratie, d'ailleurs.

Cela m'amène à une réflexion bizarre sur les attachements politiques et idéologiques, la manière dont ils se forment et dont ils nous emprisonnent. Fondamentalement, comme j'ai tendance à me tenir à l'écart des discussions politiques, et comme ma voix compte pour un cinq cent millionième ou quelque chose comme ça lors d'une élection, mes opinions politiques ne servent qu'à une seule chose, c'est à me rendre malheureux. Je ne me fais pas d'illusions : elles ne sont pas dictées par des considérations rationnelles, elles sont le résultat du hasard et de ma trajectoire personnelle, sans doute des gens que j'ai côtoyés et admirés (encore que les fédéralistes, je n'en connais pas des masses, donc je ne sais pas vraiment d'où ça me vient). J'aimerais avoir le talent d'un Talleyrand, en l'occurrence d'un Boris Johnson, pour rejoindre à chaque fois le parti des gagnants ou des futurs gagnants, mais je n'ai pas le mode d'emploi pour changer mes opinions politiques à volonté. Ça n'aurait rien de moralement reprochable de retourner ma veste si c'est seulement pour être moins malheureux, mais je ne sais pas faire.

Notamment, j'essaie de comprendre, quand je parle à des europhobes français, comment ils pensent. (Je ne parle pas des souverainistes d'extrême-droite, hein. Il y a des gens qui ont été assez idiots pour comprendre dans une entrée passée que je disais que tous les europhobes sont des nationalistes extrême-droite alors que je disais que tous les nationalistes d'extrême-droite sont europhobes — donc je prends la peine de devancer ce brûlage d'hommes de paille.) Mais je n'arrive tout simplement pas à rentrer dans ce mode de pensée. Je me plaignais que la campagne du referendum britannique avait été presque exclusivement négative : les valeurs négatives servent à mettre les gens en colère, mais pour convaincre ou être convaincu en direction d'une idée politique, il faut se concentrer des valeurs positives. (Donc déjà, europhobe ou eurosceptique est un mauvais terme parce qu'il est défini par rapport à quelque chose de négatif, j'en suis conscient, mais je ne sais pas quoi écrire d'autre, justement parce que je n'ai pas compris où est le positif.) Peut-être qu'il faudrait commencer par arriver à être fier/content/satisfait/heureux de la France ou d'être français, et c'est une première chose dont je n'arrive pas à comprendre comment on y arrive.

Mais bon, faute d'arriver à me changer les idées, je peux au moins me consoler en me disant que l'Union européenne va sans doute plutôt s'orienter vers une lente agonie, une paralysie comateuse, que vers une explosion brutale. Si j'étais un de ces britanniques qui ont voté avec la minorité, je serais autrement plus effondré. Je m'étais interrogé récemment sur l'effet émotionnel que peut provoquer une déchéance de nationalité ressentie comme une injustice : si on me déchoyait de ma citoyenneté européenne, fût-ce suite au retrait du pays de l'Union, je ressentirais cette perte de droits comme d'une violence inimaginable. La pensée que mon avenir m'aurait été volé, que je serais prisonnier des frontières, et de l'arbitraire du pouvoir, d'un pays si étroit, me terrifierait. Quand je vois que sur le referendum de jeudi environ les trois quarts des votants de moins de 25 ans ont voté pour rester dans l'Union européenne, je suis affligé pour eux. Et voilà surtout pourquoi il ne faut pas éprouver de Schadenfreude (encore moins chercher à punir) quand il s'agit d'un pays entier : ceux qui sont dans le camp électoralement perdant souffrent déjà bien assez.

(En revanche, je rêve tout haut que l'Écosse demande son indépendance, obtienne un nouveau referendum pour en décider, et que les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne intègrent le fait que l'Écosse le remplace au moment de la sortie si ce referendum est positif. C'est assez clairement le moins mauvais scénario pour l'avenir.)

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