David Madore's WebLog: Le culte du nanar

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(jeudi)

Le culte du nanar

Je fais partie d'un groupe de copains qui organisons régulièrement (de façon semi-confidentielle) des projections de nanars. Le nanar, c'est un film qui est tellement mauvais qu'il en devient bon : notion insaisissable s'il en est, et qui conduit souvent à des débats pour savoir si tel ou tel film est un bon nanar ou juste vraiment mauvais ou, au contraire, secrètement excellent, ou encore vraiment bon au second degré (et le débat n'est pas clair sur le rapport entre ces différentes notions).

Pour l'instant, notre consensus sur la palme absolue revient à Dünyayı kurtaran adam (officieusement Turkish Star Wars), un film de science-fiction turc des années '80, tout en carton-pâte et en récupération de musiques voire de séquences d'autres films (comme Star Wars, d'où le titre alternatif), où le héros, armé de bottes et de gants en or magiques, redécouvre l'Islam et sauve l'humanité d'un grand méchant commandant des zombies qui veut récupérer un cerveau humain pour détruire la Terre… ou quelque chose comme ça. (Il paraît que la suite est sortie, mais qu'elle n'est pas du tout à la hauteur de l'original : sans doute parce que l'original se prend au sérieux et pas la suite — or si un mauvais film sérieux peut faire un bon nanar, un mauvais film comique fait souvent juste un mauvais film comique.)

Parmi les autres petits joyaux de la nanaritude que j'ai découverts au nanar-club, il y a aussi White Fire (aka Vivre pour Survivre) : histoire de plus gros diamant du monde qui brûle tous ceux qui s'en approchent (film dans lequel l'héroïne se fait tuer absolument sans raison puis le héros rencontre quelqu'un qui censément lui ressemble et l'envoie se faire faire de la chirurgie esthétique de façon à ce que l'actrice initiale puisse continuer à jouer le rôle de l'héroïne — c'est vraiment bizarre) ; Doc Savage : un film d'aventure dont le degré défie les lois de l'arithmétique en étant à la fois plus grand que 2 et plus petit que 1 ; Yor, le chasseur du futur : où le héros (pas trop mal foutu d'ailleurs) commence comme une sorte de Rahan, chasseur dans un monde préhistorique (bon, il ne chasse jamais rien, il ne fait que détruire accidentellement tout ce qu'il touche, mais il paraît que c'est quand même un chasseur), et finit inexplicablement par affronter une douzaine de clones de Darth Vader dirigés par un grand méchant fort opportunément nommé Overlord ; Flash Gordon : qui prouve que le ridicule ne tue décidément pas, mais qu'est-ce que ça a quand même dû coûter cher ; Howard the Duck : l'œuvre que George Lucas essaie désespérément de faire oublier (ça fait moins glamour d'être auteur de l'histoire d'un canard extraterrestre qui tue un grand seigneur noir de l'espace, que d'être l'auteur de Star Wars — même si à la réflexion on voit que c'est le même esprit) ; ou bien Le Jour et la Nuit de Bernard-Henri-Lévy-Philosophe-Télé : le film qui prouve que les intellos français peuvent faire de très bons nanars avec leurs pensées profondes. Ah, et il y avait aussi une histoire de quelqu'un qui se transformait en dindon géant tueur d'humains parce qu'il avait pris des drogues et que des savants fou avaient fait des expériences sur lui, mais malheureusement je ne me rappelle plus le titre de cet ovni.

N'oublions pas non plus le classique des classiques, le joyau de la couronne du plus mauvais réalisateurs de tous les temps, le génialement mauvais Plan 9 from Outer Space, où des extra-terrestres ressuscitent les morts sous forme de zombies pour obliger les humains à reconnaître leur existence et les conduire à faire la paix afin d'éviter qu'ils fabriquent l'arme ultime qui détruira tout l'Univers en faisant exploser les molécules de rayons solaires (si, si !) ; un film célèbre pour des phrases aussi invraisemblables que we are all interested in the future, for that is where you and I are going to spend the rest of our lives; and remember, my friend, future events such as these will affect you in the future ; un film, aussi, qui contient des scènes jouées par le grand Béla Lugosi alors que le film a été commencé après la mort de celui-ci. (À ce sujet, je recommande vivement le film Ed Wood de Tim Burton, qui raconte notamment les circonstances du tournage de Plan 9 from Outer Space : en le voyant, on se dit que, non, ce n'est pas possible, c'est trop gros, et on lit ensuite sur Wikipédia que, si, pratiquement tout est authentique.)

Mais hier la nanaritude de nos projections a atteint des sommets plus exotiques avec देवी माँ (Devī Mã), un petit chef d'œuvre du kitsch issu des studios bollywoodiens. C'est l'histoire du roi des démons qui veut dominer le monde et devenir immortel en tuant la déesse-mère (la Devī Mã éponyme — que les sous-titres anglais que nous avions traduisaient d'ailleurs en godmother, un contresens amusant) : comme ses premières tentatives à base de plantes maléfiques échouent, il doit capturer une petite fille qui est à la fois la fille et l'incarnation de la déesse (ce n'est, disons, pas très clair). La déesse essaie de convaincre la mère (humaine) de la petite fille de lui livrer la fille, mais la mère refuse, d'où soucis divers et variés (en fait, la dispute entre la mère humaine et la déesse occupe beaucoup plus le film que l'histoire du roi des démons). Les rebondissements sont subtils et tout à fait inattendus (indication : tous les personnages féminins — autres que l'héroïne — apparaissant dans le film sont, en fait, des incarnations de la déesse, et pour ceux qui ne comprendraient pas avec les serpents partout, elle clignote régulièrement sous sa forme divine à la peau bleue et armée d'un trident). Les effets spéciaux sont subtils et raffinés (le roi des démons sait se rendre transparent, mais le clou du spectacle est le squelette géant crachant du feu qui apparaît à la fin : si on en juge par sa façon d'exploser en petits triangles, il a demandé au moins une microseconde de calcul à un ordinateur quelque part). Et surtout, on a droit à à peu près une seule phrase musicale (le Leitmotiv de la déesse) répétée pendant deux heures, à la fin on devient fou à l'entendre. Les intermèdes dansés (au son de l'unique phrase musicale, donc) sont délicieusement interminables. Bref, du grand nanar. Nous avons tous regretté de ne pas avoir invité Joël pour nous détailler l'herméneutique sans laquelle nous étions perdus dans la complexité du scénario.

Mise à jour : Le nanar'club a un blog ! (un skyblog, ça s'imposait…)

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