David Madore's WebLog: Associations d'idées

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(jeudi) · Premier Quartier

Associations d'idées

Je trouve amusante la manière dont les rêves partent de souvenirs existants (et parfois oubliés), en recombinent les mèmes et obtiennent ainsi de nouvelles idées. Ce qui est épatant, c'est qu'ils ne semblent jamais pouvoir rien créer de nouveau, seulement faire du neuf avec du vieux. (Mais peut-être est-ce le cas de tout processus créatif, les mèmes n'évoluant que par lentes mutations ?)

Quoi qu'il en soit, la nuit dernière j'ai rêvé à un jeu de société, ou, en fait, deux jeux mélangés, que j'avais quand j'étais petit. L'un d'eux (qui doit s'appeler Labyrinthe ou quelque chose de ce genre) était une idée assez bien trouvée : des pions évoluent sur un plateau formé de petites plaques carrées mobiles (en fait, une sur quatre était fixe) portant des éléments de couloirs et constituant dans l'ensemble un grand labyrinthe ; le but du jeu était de récupérer un certain nombre de trésors dans ce labyrinthe (indiqués par des cartes tirées dans le paquet), et avant chaque déplacement du pion il fallait faire évoluer le plateau en poussant une colonne ou une ligne, ce qui changeait largement la configuration du dédale. L'autre jeu était une chasse au vampire, aux règles assez compliquées, sur un plateau quadrillé représentant un pays féerique avec des noms un peu inquiétants (du genre monts du loup, arbre au pendu, torrent du diable, et ainsi de suite). En réalité, j'ai assez peu joué aux jeux en question de la manière qui avait été prévue, surtout que j'arrivais rarement à rassembler plus que deux personnes susceptibles de jouer (et quand j'avais plusieurs amis ensemble chez moi, nous trouvions d'autres jeux que des jeux de société). Les plateaux dans ce genre me servaient plutôt à inventer des jeux de rôles sortant complètement du cadre imaginé par les concepteurs du terrain, et les dessins et les noms figurant sur celui-ci alimentaient mon imagination dans la création d'un topos pour l'aventure. Plus tard, c'est vraiment cette opération démiurgique, la création d'un monde, la quintessence de l'imagination, qui m'a motivé dans l'écriture de romans (l'intérêt pour la construction de l'intrigue, puis pour la langue elle-même, ne sont venus que plus tard).

J'en reviens à mon rêve. Je présentais (à des personnes non identifiées) un jeu de société, justement, dont le plateau ressemblait beaucoup aux deux jeux dont j'ai parlé. En fait, il s'agissait d'un labyrinthe mobile autour de cinq lieux cardinaux, mais dans mon esprit la nature du jeu était essentiellement un jeu de rôle (ou au moins d'aventure). Ces lieux cardinaux étaient illustrés, et il faut imaginer un type de graphisme qui ressemble à celui du jeu Vampire dont j'ai parlé mais aussi aux tableaux de la série King's Quest (je pense notamment au IV et au V, auquel j'ai longuement joué quand j'étais au lycée, et peut-être aussi au tout premier, qui a été ma première vraie plongée dans le monde de l'informatique ludique). De plus, les lieux cardinaux en question portaient des noms. Je ne me rappelle malheureusement pas les cinq noms (les souvenirs des rêves s'estompent à une vitesse impressionnante, ce qui tient sans doute à leur nature de connexion temporaire entre des souvenirs « vrais »).

Le lieu central s'appelait tout bêtement chambre centrale. Je pense que c'est le mot chambre qui m'a fait faire l'association d'idées avec cette fameuse « phrase » (si on peut dire) de l'Aiguille creuse d'Arsène Lupin (je veux dire, de Maurice Leblanc, bien sûr) : en aval d'Étretat… la chambre des Demoiselles… sous le fort de Fréfossé… l'Aiguille creuse. Ce sont ces noms à la sonorité un peu solennelle et hautement rythmique que j'ai mélangés avec toutes sortes d'associations d'idées pour former les quatre ou cinq noms de mon rêve. L'un d'eux était, je m'en souviens nettement, l'aiguille noire (imaginez un château de sorcière de conte de fées, orné de quantités d'ogives noires), et c'est ce qui m'a permis rétrospectivement de me comprendre que j'avais fait l'association d'idées avec Arsène Lupin. Un autre lieu s'appelait le fort de Malachut (je ne suis pas sûr du mot fort), et il est amusant d'expliquer comment je suis arrivé à ce mot Malachut : des associations d'idées totalement invraisemblables, des connexions bizarres qui sont faites dans mon cerveau.

L'aiguille noire, donc. Il n'y a pas si longtemps je réfléchissais à différents noms de couleurs et de produits chimiques colorés ou colorants. Notamment le bleu de méthylène et le rouge Soudan (le rouge Soudan III — je ne sais pas pourquoi ce III — est le réactif des lipides, comme je l'avais appris en cours de biologie au collège). Il m'est alors venu à l'esprit, avec une netteté incomparable, l'alexandrin suivant :

Le bleu de méthylène et le vert du Bengale.

Je ne sais pas comment je l'ai fumé (je soupçonne en fait une série hallucinante de connexions à partir de l'alexandrin de De Nerval, Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie), mais il n'est assurément pas classique, ne serait-ce que parce que le terme bleu de méthylène date de la fin du XIXe siècle et surtout parce que le vert du Bengale, si j'en crois Google, ça n'a pas l'air d'être un terme qui existe. Le vert qui existe, en revanche, c'est le vert de Malachite. Ça m'a rappelé un roman d'Agatha Christie (After the Funeral) que j'avais lu assez récemment où une petite table en malachite jouait un rôle important. J'ai posé la question dans le forum des élèves de l'ENS de savoir s'il fallait préférer la prononciation [malakit] ou [malaʃit], et apparemment la première est meilleure. Mais tout près de Malachite, dans mon réseau d'idées, il y a aussi Malachie, le nom d'un des moines dans Le Nom de la rose d'Umberto Eco. Umberto Eco qui, dans Le Pendule de Foucault cite la « phrase » de l'Aiguille creuse (lors du décodage du prétendu texte des templiers). Umberto Eco dont Gérard de Nerval est un des auteurs préférés (et qui en parle longuement dans Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs que j'ai lu il n'y a pas longtemps). Et Umberto Eco qui structure aussi tout son roman (je parle toujours du Pendule de Foucault) selon l'arbre des séfirots de la kabbale ; or un des séfirots s'appelle Malchut, et Malchut, comme je l'ai récemment signalé, ce n'est pas un cocktail. Mettez tout cela ensemble et vous avez une idée de l'état de la bouillie qui me sert de cerveau, et dont est sorti ce mot bizarre, Malachut (prononcez [malakut]).

Étonnante reconstitution, n'est-ce pas ?

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