David Madore's WebLog: Service militaire et homos en Turquie

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(dimanche)

Service militaire et homos en Turquie

Je tombe sur ce micro-documentaire de l'AFP, qui, s'il est vrai, m'apprend d'une part que la Turquie interdit aux homosexuels de servir dans son armée, et d'autre part que les jeunes homos qui veulent invoquer cette clause pour échapper à leur service militaire[#] (la Turquie ne reconnaît pas, apparemment, l'objection de conscience) doivent fournir des preuves de leur homosexualité.

Il y a tellement de choses qui me heurtent — et de façon imbriquée — que je ne sais même pas par où commencer.

Le niveau un, c'est le service militaire obligatoire. Déjà, un service national obligatoire, j'ai tendance à considérer (apparemment je suis le seul, mais bon) que c'est une violation de l'acticle 4 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, mais bon, quand la France pratiquait encore cette forme-là de servitude il n'y a même pas quinze ans, et quand l'Allemagne la pratique encore, il paraît qu'il ne faut pas le dire trop fort. C'est encore pire quand le service est militaire, évidemment, et qu'il n'y a pas de provision pour les objecteurs de conscience. (Après, s'agissant de la Turquie, ce n'est pas le seul problème qu'elle a avec les droits de l'homme, notamment pour ce qui concerne son armée — qu'il est par exemple interdit de critiquer.)

Maintenant, il y a une discrimination qui rend le service militaire en général encore plus scandaleux, c'est le fait qu'il ne s'applique qu'aux garçons (i.e., n'est obligatoire que pour eux, du moins en Turquie, et aussi en Allemagne, et, en fait, je crois, dans tous les pays sauf Israël, qui a quand même une discrimination entre hommes et femmes sur la longueur du service et qui a d'ailleurs plein d'autres discriminations scandaleuses rien que là-dessus sur lesquelles je ne m'étendrai pas parce que ce n'est pas mon sujet immédiat). Personne ne m'a jamais fourni une explication de pourquoi c'était le cas, d'ailleurs : pourquoi les garçons et pas les bruns ou je ne sais quoi — c'est hallucinant que l'Allemagne ou la Suisse tolèrent encore de nos jours une règle aussi révoltante. Soit dit en passant, toute personne qui, en France, a pu s'exprimer avant 1996 sur l'égalité des sexes et « oublier » de parler de ça, disqualifiait son propre discours (je pense notamment à des gens que je me rappelle avoir entendu se féliciter du fait que les filles aient le droit de faire un service national mais oublier de hurler que les garçons n'avaient pas le droit de ne pas le faire !).

Alors évidemment, la question qui n'est pas du tout évidente pour quelqu'un qui, comme moi, trouve (a) que le service militaire obligatoire est une forme de servitude forcée qui n'a pas sa place dans une société moderne et (b) que les hommes et les femmes devraient avoir exactement les mêmes droits (et, plus précisément, que l'État ou la Loi ne devraient jamais, en aucune circonstance ni pour aucune raison, avoir connaissance du genre d'un individu, ni évidemment l'égalité ou non du genre de deux individus), c'est : supposant que je ne puisse pas supprimer le service militaire obligatoire (dans un pays donné), vaut-il mieux le laisser pour les seuls garçon (ce qui constitue une discrimination sur le sexe), ou vaut-il mieux étendre ce mal à tout le monde mais au moins faire cesser la discrimination ? C'est la question générale des maux imbriqués qui se compensent partiellement (vaut-il mieux supprimer le mal imbriqué, quitte à étendre le mal extérieur, ou le laisser le compenser un peu ?), et il est difficile d'y répondre en général ; même dans ce cas particulier, je ne sais pas bien quoi dire.

(S'agissant de maux imbriqués, il y a d'ailleurs des gens qui sont opposés au mariage des couples de même sexe sur cette ligne de raisonnement-là : ils considèrent que le mariage en soi, tel qu'il est reconnu par l'État et trop subventionné, est un mal, et que le fait de le réserver aux couples de sexes différents est un mal dans un mal, mais qu'il vaut mieux laisser le mal dans le mal qu'étendre, ne serait-ce que de ∼5%, le mal extérieur.)

Deuxième discrimination, donc : les homosexuels turcs n'ont pas le droit de servir dans l'armée. Ce n'est pas seulement une règle complètement gerbante en soi (et dont on ne comprend pas du tout la raison), comme aux États-Unis : c'est aussi une violation de la Convention européenne des Droits de l'Homme, cf. les jurisprudences Lustig-Prean & Beckett c. Royaume-Uni et Smith & Grady c. Royaume-Uni (celles qui ont obligé le Royaume-Uni de mettre un terme à une discrimination semblable dans son armée) de la Cour européenne des Droits de l'Homme (la Turquie n'a pas ratifié les protocoles 4 et 7 de la Convention, mais j'imagine que la jurisprudence de la Cour ne se base pas sur ceux-ci parce qu'ils n'ont pas du tout l'air de parler de ça). Remarquez, il paraît que la Grèce est dans une situation semblable, ce qui est encore plus honteux puisque la Grèce est aussi liée par le droit communautaire, et si elle interdit aux homosexuels de servir dans son armée elle contrevient certainement à la directive 2000/78/EC du Conseil du 27 novembre 2000.

Alors, si on écarte le cas de ceux qui voudraient faire carrière dans l'armée, pour qui cette règle est clairement un problème, pour ceux qui ne veulent pas faire leur service militaire, c'est peut-être plutôt une bonne chose (du moins si le fait de se faire exempter n'apporte pas un lot de tracas, par exemple quand on veut se faire embaucher après) : comme je le dis plus haut, quand un mal en compense partiellement un autre, on ne sait pas bien s'il faut s'en réjouir ou s'en désoler. Mais quand là-dessus s'ajoute la complication que les autorités demandent des preuves de l'homosexualité de celui qui se ferait exempter, on est au troisième niveau d'imbrication des maux (je commence à penser à Inception) : cela semble compenser la discrimination, mais en fait probablement pas (a priori, un jeune homo turc a le choix entre faire ou ne pas faire son service militaire — mais c'est un faux choix, parce que d'un côté il doit subir une procédure humiliante pour ne pas le faire, et de l'autre on peut facilement s'imaginer que, s'il ne fournit pas les preuves demandées et qu'il subit ensuite l'homophobie de ses co-recrues, il trouvera peu de sympathie de la part de sa hiérarchie pour s'en plaindre).

Mais alors là où mon cerveau explose complètement par l'imbrication des maux les uns dans les autres, c'est s'il est vrai, comme le reportage semble le dire, que la Turquie exclut de son armée spécifiquement les homosexuels passifs, et donc ajoute aux conneries déjà énumérées l'idée que ceux qui sont uniquement actifs ne sont pas vraiment homos. (Et au passage, cela casse complètement l'argument déjà complètement débile qu'il faut interdire aux homos de servir dans l'armée pour éviter que les soldats aient à avoir peur pour leur c**.) Je ne sais plus quoi dire, à un niveau de crétinisme aussi abyssal.

Ajout () : La BBC a écrit un petit article à ce sujet, et je continue à avoir la tête qui me tourne de tant de connerie.

[#] Je me demandais justement, récemment, s'il arrive que (et sinon, pourquoi pas) des soldats américains, imprudemment engagés dans des guerres dont ils voudraient sortir (en Iraq, en Afghanistan), parfois au point d'en préférer fuir au Canada, se fassent passer pour homosexuels (voire, aillent vraiment faire quelque chose avec un autre homme, devant témoins), pour obtenir d'être déchargés de leur service (et sans punition ni blâme, contrairement à s'ils désertent). À ce propos, ce comic (édité par l'armée américaine elle-même) est à la fois hilarant et bien triste. Heureusement, ce sera bientôt du passé — ou pas.

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