David Madore's WebLog: Flûtes en série

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(vendredi)

Flûtes en série

[Peluches jouant de la flûte à bec]Quand j'étais petit, mes parents (enfin, surtout ma maman) m'ont fait suivre des cours de flûte à bec. (C'est d'ailleurs sans doute pour ça que je manie si bien le pipo maintenant.) Leur raisonnement était sans doute que, comme j'étais (étais ?) du genre pénible et flemmard, c'était l'instrument le plus facile à me faire avaler (façon de parler), et pour passer la pilule ils m'ont mis dans une petite école de musique sans prétentions et pas un conservatoire (ça c'était certainement un bon choix). En fait, la flûte était probablement un mauvais calcul : d'une part, le répertoire de la flûte à bec, pour quiconque n'est pas mordu de musique baroque, est, pardonnez-moi le terme, prodigieusement chiant : ce ne sont que gigues, gavottes, bourrées, menuets, gaillardes, rondeaux, pavanes, sarabandes, passacailles, courantes (quand je disais que c'était chiant — OK, je sors) et autres danses baroques au nom rébarbatif. Jamais le moindre air mémorisable ou connu (je crois que le seul morceau qui m'ait vraiment plu de mes années de flûte, c'était un ensemble de variations sur Greensleeves). Certes, j'imagine que le problème est un peu le même (mutatis mutandis, c'est-à-dire en remplaçant les danses baroques par je ne sais quoi) avec n'importe quel instrument autre que le piano ou le chant (si on considère le chant comme un instrument), puisque aucun des thèmes célèbres qui peuvent nous flotter dans la tête n'a été écrit pour un instrument seul sauf l'un de ces deux-là, et puisque les gens ont une répugnance assez idiote à faire jouer sur un instrument Y ce qui était prévu pour un instrument X. Mais je m'égare. Toujours est-il que j'ai abandonné l'étude de l'instrument quand j'ai eu l'impression de trop tourner en rond. Et l'autre problème avec la flûte, c'est que quand quelqu'un vous demande et tu as appris à jouer d'un instrument de musique ? et que vous lui répondez la flûte à bec, il ricane en disant je ne voulais pas dire au collège et vous êtes obligé de lui expliquer que, si, si, vous avez bouffé des gigues-gavottes-bourrées-menuets ad nauseam — bref, c'est socialement handicapant. Peut-être parce que les musiciens ont ce petit côté snob qui veut que quelqu'un qui joue sur un instrument en plastique qui a coûté 30€ à tout casser, et qui a une tessiture minable de deux octaves et un ton, il ne mérite guère de considération.

[Comparaisons de tailles de flûtes à bec]Mais il y a une chose qui me fascinait (quand j'étais gamin, et encore maintenant), avec la flûte, c'était qu'il y en avait plusieurs modèles, tous avec exactement le même doigté à transposition près : en descendant alternativement d'une quarte et d'une quinte, la sopranino (en fa), la soprano (en do), l'alto (en fa), la ténor[#] (en do), la basse (en fa) et la grande basse (en do) ; et, si on va chercher des choses ésotériques, il y a même la garklein (en do) au-dessus de la sopranino, et la contrebasse ou plus loin en-dessous de la grande basse. Ça a quelque chose de profondément satisfaisant pour l'esprit d'un matheux ou d'un geek (et probablement de beaucoup de gens, en fait), cette idée d'une famille d'instruments qui fonctionnent tout pareil en changeant juste la note de base. Il y a bien sûr beaucoup d'instruments qui fonctionnent comme ça, c'est même très commun. Mais à part l'exemple évident, quoique imparfait, du violon, de l'alto, du violoncelle et de la contrebasse[#2], dans la plupart des autres exemples qui viennent à l'esprit un des modèles s'est nettement imposé par rapport aux autres : un saxophone soprano, une clarinette alto ou un hautbois d'amour, c'est un petit peu inhabituel — en tout cas, je ne crois pas en avoir croisé autrement qu'en photo. On me rétorquera que la flûte à bec soprano est elle aussi plus commune que les autres (on en trouvera dans n'importe quel supermarché), à cause de son usage scolaire[#3], mais d'une part c'est récent (on me souffle 1979 pour l'introduction de cours de flûte à bec au collège en France) et d'autre part les flûtes autres que soprano restent très courantes, c'est juste que la soprano est extraordinairement courante. Mais je m'égare.

J'ai joué de la flûte soprano et alto quand j'étais petit, et je n'avais jamais eu que ces deux modèles. J'ai bien parfois tenu les parties pour ténor dans des morceaux (gigues-gavottes-bourrées-menuets), mais notre prof de flûte me prêtait alors la ténor pour l'occasion et si je devais la répéter chez moi je la répétais sur une soprano[#4]. J'ai peut-être brièvement joué sur une basse, mais guère. Quant à la sopranino, elle était inconnue au bataillon[#5] (il paraît qu'elle sert surtout dans des œuvres orchestrales). Bref, je n'avais même pas eu la satisfaction mentale d'avoir un jeu raisonnablement complet.

Alors j'ai décidé l'autre jour que, flûte à la fin !, je pouvais bien remplir ce rêve de gamin : je me suis acheté une sopranino, une soprano, une alto et une ténor (du même fabricant, et autant que possible du même modèle, toujours pour la satisfaction intellectuelle d'avoir une série cohérente). Il faut bien profiter du fait que la flûte à bec est le seul instrument (à part l'harmonica ?) pour lequel on puisse avoir quelque chose de convenable pour un prix complètement dérisoire. Je n'ai pas pris de basse parce que c'est quand même un peu cher et très encombrant[#6], ni de garklein parce que j'avais oublié que ça existait. Mon but n'est certainement pas de me remettre à l'étude de la flûte. Plutôt de flûtoter comme on peut pianoter, c'est-à-dire, jouer des airs qui me passent par la tête (parce que ce sont des mélodies connues, des thèmes que j'essaie d'identifier, n'importe quoi de ce genre) et certainement pas des morceaux composés pour flûte (gigues-gavottes-bourrées-menuets !). Les voisins vont me haïr (mais pas tant que ça : les notes aiguës passent mal à travers les murs, et notre immeuble est bien insonorisé, et de toute façon je m'en lasserai vite).

Par contre, il y a une chose qui m'intrigue nettement : c'est pourquoi les flûtes ne sont pas des images homothétiques les unes des autres. L'espacement entre les trois derniers trous est le même sur ma ténor que sur l'alto : pas dans les mêmes proportions, mais bien le même dans l'absolu.

[#] Le Club Contexte souligne que, malgré les ressemblances de nom avec les noms des registres pour de chant, ils ne collent pas du tout : la flûte à bec ténor a approximativement la tessiture d'une voix humaine soprane, la grande basse a approximativement la tessiture d'une voix humaine ténor, etc. (La flûte à bec sopranino monte une bonne octave au-dessus des très hautes notes des voix sopranes dans les opéras italiens.) Globalement, les flûtes à bec sont une octave plus haut que ce que leur nom semble indiquer, et par ailleurs — et le Club Contexte jubile — on les note généralement une octave plus bas que le son qu'elles produisent, ce qui alimente la confusion.

[#2] Il y a des trous dans cette liste : s'il existe un instrument qui joue comme un violon mais pile une octave plus bas, cet instrument doit être passablement rare. Et de toute façon la contrebasse est un intrus puisque ses cordes sont normalement accordées par quartes et non par quintes.

[#3] Pourquoi précisément la soprano ? Manifestement la ténor (ou a fortiori n'importe quoi de plus gros) est trop grosse pour des doigts d'enfants, trop encombrante pour un cartable, et trop chère pour un instrument que tous les collégiens achèteraient en masse : donc le choix était entre la sopranino, la soprano et l'alto. Peut-être que le choix a été fait car on préférait une flûte en do (mais il n'y a pas de raison, en fait, comme les partitions à la flûte sont toujours marquées telles que jouées, le doigté en do n'a rien de plus « fondamental » que le doigté en fa si on va n'en apprendre qu'un) ; ou peut-être que la sopranino risquait d'être trop stridente (je frissonne à l'idée d'une classe entière jouant — mal — sur une sopranino) et l'alto encore un peu trop grosse ou encombrante.

[#4] La soprano et la ténor ayant le même doigté (celui des flûtes en do, si on a bien suivi). En fait, mon cerveau avait un peu du mal avec ça, parce qu'à force de jouer sur la soprano et l'alto, il avait câblé : grosse flûte entre les mains ⇒ jouer les doigtés de la flûte en fa. Du coup j'avais du mal sur une ténor.

[#5] C'est dommage, parce que je la trouve vraiment adorable, la sopranino : elle a quelque chose d'un petit jouet miniature qui la rend irrésistible. Et son son n'est pas aussi perçant qu'on pourrait le craindre !

[#6] Les instruments à vent sont forcément, à hauteur donnée, beaucoup plus encombrants que ceux à corde, puisque le son voyage plus vite dans un solide que dans l'air : or la taille de l'instrument est grosso modo corrélée à la longueur d'onde — quoique avec des subtilités comme pour savoir si on produit un nœud ou un ventre d'onde aux extrémités —, alors qu'on perçoit le son par sa fréquence. Une flûte à bec basse n'est pas si grave que ça : mais elle fait un mètre de long.

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