David Madore's WebLog: Le miracle de la cuisson, et le miracle du verre

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(dimanche)

Le miracle de la cuisson, et le miracle du verre

Il y a de temps en temps des gens illuminés qui essaient de prouver l'existence de Dieu par les merveilles de la nature, en oubliant, ou plutôt en feignant de ne pas comprendre, que l'évolution naturelle ou artificielle explique très bien les faits qu'ils mettent en avant. Pour un exemple qui atteint un sommet de ridicule tellement élevé qu'on a vraiment peine à croire que ce n'est pas une parodie (mais des sources bien informées nous assurent que ce n'en est pas une), on a un des grands classiques du rire sur YouTube, la banane qui prouve l'existence de Dieu. Des gens plus sophistiqués essaient parfois de prouver l'existence de Dieu par des miracles de la nature autrement plus savants : comme le fait que si la masse du neutron était ne serait-ce qu'un tout petit peu plus élevée ou plus faible, nous n'existerions pas (dans un cas, l'hydrogène serait le seul élément stable, et l'Univers ne serait qu'un grand nuage d'hydrogène ; dans l'autre, ce serait le proton qui serait instable, et l'Univers ne serait qu'un grand nuage de neutrons) ; mais ce genre d'argument revient à attribuer à Dieu le principe anthropique, ce qui n'est pas plus intelligent que de lui attribuer l'évolution.

Il y a toutefois deux « miracles » de la nature, que je ne vois jamais personne mentionner, et qui me semblent tout à fait fascinants. (Je ne crois certainement pas qu'ils prouvent l'existence de Dieu, mais si on tient absolument à ce que Dieu fasse ce genre de miracle, ceux-là me semblent devoir figurer assez haut sur l'échelle.) Je veux dire qu'ils n'ont pas d'autre explication, pour autant que je sache, que « on est bigrement chanceux » (ce qui ne veut pas dire non plus que ce soit une coïncidence extraordinaire : après tout, il y a quantité d'autres miracles qui ne se sont pas produits, et on peut le regretter).

Le premier, c'est la cuisson. Depuis un bon moment, l'homme connaît l'existence du feu (on pourrait déjà classer cette existence comme un miracle, mais c'est trop près de questionner les lois de la physique, voire, des mathématiques, ce qui est suspect) ; et un des usages qu'il a découvert au feu, c'est la cuisson. Or, quand on y pense, il n'y a aucune raison a priori pour laquelle la cuisson serait une opération utile ou intéressante : aucun animal n'utilise le feu ou la cuisson, nous n'avons pas évolué pour manger des aliments cuits (ou alors, seulement depuis récemment — quelques centaines de milliers d'années au maximum — donc il est possible qu'on se soit un tout petit peu adaptés, mais certainement pas de façon radicale). On pourrait imaginer que le feu va détruire tout ce qui est utilement absorbable dans un aliment. Non seulement ce n'est pas le cas, mais la cuisson détruit tout un tas de parasites, rend la viande beaucoup plus digeste, rend comestibles ou plus comestibles certains tubercules autrement plus ou moins toxiques (comme le manioc), et, qui plus est, participe à la réaction de Maillard (un petit miracle en elle-même) qui donne naissance à quantité de saveurs très intéressantes.

Le deuxième miracle qui me vient à l'esprit, c'est l'existence du verre. Le verre est un matériau tellement magique qu'on oublie de se rendre compte à quel point il l'est : thermodynamiquement, c'est un liquide en surfusion, qui ne redevient pas spontanément solide — et je pense qu'on ne pourrait pas faire toutes les choses incroyables qu'on fait avec du verre si on devait travailler avec sa forme solide beaucoup moins maniable, i.e., du quartz ; mais le verre a aussi le bon goût d'être inerte chimiquement et d'être transparent aux longueurs d'ondes que nous voyons (alors qu'on peut facilement en faire un filtre à UV en ajoutant un fondant), et, surtout, d'être constitué d'un matériau incroyablement abondant : la silice.

Évidemment, en continuant dans la série des techniques et des matériaux, on peut trouver plein d'autres exemples plus ou moins convaincants de petits miracles de ce genre : le fait que le silicium (qui, puisque la silice l'est, est aussi incroyablement abondant) puisse être obtenu à des puretés extraordinaires et soit un semiconducteur idéal pour fabriquer des ordinateurs, par exemple, est-il un miracle ? On pourrait imaginer un monde parallèle dans lequel on doit utiliser des tubes à vide parce que le transistor n'est pas possible ou trop cher, et l'informatique reste au niveau où elle était au début des années 50.

Pour citer un exemple de miracle qui ne s'est pas produit, je peux mentionner le mercure : ce serait merveilleux d'avoir un métal (et notamment, un conducteur électrique) qui soit liquide à température ambiante. On pourrait en faire un nombre incroyable de choses très utile. On a ça : c'est le mercure. La mauvaise nouvelle, c'est que le mercure est une cochonnerie très toxique. Ce qu'il faudrait, c'est un métal léger qui soit liquide à température ambiante (et je ne parle pas du sodium…). Le plus proche qu'on ait est l'alliage indium-gallium (ou indium-gallium-étain) : c'est un pauvre succédané de ce que le mercure aurait dû être dans un monde idéal. (Essayez de plonger la main dans un bocal de mercure, puis dans un bocal d'alliage indium-gallium, et vous comprendrez ce que je veux dire.)

Quant à la question de savoir si on a eu droit au miracle des supraconducteurs à température ambiante (imaginez une ville entière alimentée par un câble assez étroit), le jury est encore en train de délibérer.

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