David Madore's WebLog: Encore un fragment littéraire gratuit (#19)

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(vendredi)

Encore un fragment littéraire gratuit (#19)

#19 — but who's counting?

Bon, et puis il faut que j'arrête de faire des fragments littéraires prétendument « gratuits » et qui, en fait, essaient insidieusement d'en venir quelque part. C'est foireux, et ça donne des résultats mauvais. Mes meilleurs (à mon avis) sont ceux qui sont écrits de façon véritablement gratuite. Mais bon, au point où j'en suis, voici celui-ci :

Le choc ne vint que plus tard : plusieurs heures après ; et ce ne fut pas un choc. Calmement, il pensa : le rêve de ma vie s'est accompli. Ce n'était pas une explosion de joie : le bonheur, assurément présent, avait plutôt la forme d'un courant soutenu, qui croissait lentement en intensité à mesure qu'il se pénétrait de la pensée de ce qui était arrivé ; mais ce n'était pas non plus une déception ou un rejet désabusé (comme s'il se fût rendu compte que ce n'était pas ce qu'il voulait) ; c'était encore moins une volonté de tout finir maintenant que le but de sa vie était atteint ; et enfin, il n'avait pas peur de ce qui viendrait ensuite ni n'éprouvait de sentiment de vide parce qu'on lui avait retiré sa raison de se battre en la remplissant. C'était juste un constat lucide : la chose qu'il avait le plus voulue, le souhait le plus ardent de tant d'années, cela était devenu vrai.

Il lui parut à l'esprit une métaphore, ou une parabole, un symbole un peu douteux qu'il avait dû lire dans quelque livre dont l'intérêt médiocre n'avait pas valu d'être retenu : une chenille qui s'aperçoit, en sortant d'un long sommeil, qu'elle est devenue papillon, que son rêve de pouvoir voler est réalité — mais elle sait aussitôt ce qu'elle doit faire ensuite, son nouvel état lui est immédiatement familier. De cette idée, il glissa vers une autre : il se souvint qu'on lui avait parlé de cette image, qu'avaient les Grecs, des divinités du destin, les trois Parques, ou Moirai, qui filent la vie des hommes et en tissent une tapisserie, le motif universel que nul homme ne peut voir mais qui est connu d'elles seules. Il aimait cette pensée, celle d'être un fil dans une immense œuvre d'art, un fil perdu dans la masse mais qui, ici, peut-être, affleurait à la surface.

Tout avait changé, mais il n'éprouvait ni joie excessive, ni nostalgie, ni regret, ni inquiétude. Il avait trouvé l'assurance d'aller de l'avant.

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