David Madore's WebLog: La « peur surnaturelle »

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(mercredi)

La « peur surnaturelle »

Quand j'étais enfant, j'étais très branché ésotérisme (c'est peut-être entre autres pour ça que, après être passé par une phase où j'écrivais de la mauvaise Heroic Fantasy, je me sens maintenant exilé hors du royaume magique). Je serais incapable de dire dans quelle mesure j'y croyais ou dans quelle mesure c'était un jeu (je crois que la seule réponse possible est oui) : mon moi-de-1986 n'est plus là pour répondre à ces questions. Toujours est-il que, à l'école primaire, mon ami Laurent et moi avons passé un temps invraisemblable à nous passionner pour des « mystères », qui étaient des observations (parfois parfaitement triviales) autour de nous que nous élevions au statut de phénomènes à expliquer et autour desquels nous bâtissions toutes sortes de théories. L'un de ces phénomènes concernait un trou au fond de la cour de récréation de notre école (oui, un bête trou dans un mur en pierres — sans doute le débouché d'une ancienne canalisation, mais peut-être que c'est le fait que j'aie été exilé hors du royaume magique qui me fait dire ça) : nous sentions se dégager de ce trou une sorte de présence maléfique qui nous inspirait la peur, une peur très particulière à laquelle j'ai donné le nom de « peur surnaturelle » (l'histoire ne dit pas si c'est la peur elle-même qui est surnaturelle ou s'il faut comprendre peur du surnaturel). Plus tard, au collège, c'est un arbre mort situé dans un jardin voisin de la cour du collège qui m'inspirait cette « peur surnaturelle » (bon, si vous voulez une idée, chercher sinister tree sur Google Images montre vaguement que les gens sont d'accord sur ce que c'est qu'une forme d'arbre sinistre).

À nouveau, je ne sais pas dans quelle mesure je prenais ça au sérieux ou si je me rendais intéressant ou si j'aimais le frisson que ces histoires me procuraient (d'un autre côté, il n'était jamais question de fantômes, de sorcières, de vampires[#00], ou de quoi que ce soit de classique ; par ailleurs, maintenant, je déteste particulièrement les films d'horreur ou les films « qui font peur »), ou simplement si j'aimais jouer à faire semblant d'y croire. Je pense que je ne savais moi-même pas bien. Mais il est intéressant qu'une des choses qui m'ait fait changer fut de tomber, dans la bibliothèque de mon collège, sur un livre sur le triangle des Bermudes, qui commençait par énumérer plein de disparitions inexpliquées qui me donnaient froid dans le dos, et finissait par expliquer qu'en fait tout ça était bidon, qu'aucune des disparitions n'avait vraiment eu lieu ou que celles qui avaient eu lieu avaient des explications tout à fait simples : le choc pour moi fut un peu celui qu'on a dans le roman Le Pendule de Foucault d'Umberto Eco (désolé, je vais devoir divulgâcher) quand Lia démonte toutes les théories du complot construites autour du manuscrit codé. Et dans la mesure où je m'intéressais à ces « mystères » pour me rendre moi-même intéressant, j'ai dû me dire que ça me rendait encore plus intéressant de jouer à démonter le surnaturel que de jouer à le colporter. Quelque chose comme ça. Il y a sans doute une morale là-dessous, mais je ne sais pas bien quoi.

[#00] Ajout : Laurent me signale en commentaire que, même si je l'avais oubliée, il y avait bien une histoire de vampire parmi nos « mystères » d'école primaire (et quelqu'un que nous soupçonnions d'en être un), et maintenant qu'il me le rappelle, effectivement, je m'en souviens. J'ai l'impression que je croyais moins sérieusement à cette histoire-là (au moins au sens où elle ne me faisait pas sérieusement peur), mais, bon, ma mémoire n'est pas du tout fiable.

Toujours est-il que, si les « mystères » qui me passionnaient étaient imaginaires, la « peur surnaturelle », elle, était bien réelle : je veux dire que je n'ai aucun doute que j'éprouvais vraiment une sensation de malaise (fût-ce pour des raisons complètement inventées) à la vue de ce trou ou de cet arbre mort ou de plusieurs autres sources que j'ai identifiées à cette « peur surnaturelle ». Ce n'est pas la sensation de peur usuelle — la peur du danger — provoquant une décharge d'adrénaline, qui donne envie de fuir et qui fait battre le cœur rapidement ; c'est encore moins la peur sociale liée à la timidité et à l'anxiété quant aux relations humaines ; c'est une peur encore différente, que je décrivais ainsi dans ce fragment littéraire (dont je me rappelle seulement maintenant l'existence en voulant écrire cette entrée) :

La porte de l'épouvante […] les peurs les plus profondes, les peurs ancestrales — la peur du noir, la peur de l'inexpliqué et de l'inexplicable —, ces monstres qu'on croit vaincus par la civilisation mais qui ne sont que mal endormis dans une cachette dans les racines de notre inconscient, attendant leur heure et ne donnant qu'un pâle reflet de leur présence dans nos pires cauchemars.

(C'est aussi un peu ce que j'avais à l'esprit en écrivant cet autre fragment.)

Physiquement, cette peur se manifeste, chez moi en tout cas, par un frisson au niveau de la peau : ce n'est pas une « chair de poule » métaphorique, je pense qu'il y a vraiment quelque chose qui se passe au niveau de l'épiderme. J'aimerais bien connaître la neurochimie de l'histoire (ce qui se passe exactement au niveau du système limbique).

Je me rends compte par ailleurs que ce que je décrivais ici comme ma phobie des lieux industriels abandonnés est une proche cousine, voire une sœur jumelle, de la « peur surnaturelle » de mes mystères d'enfance[#0]. Mais si je sais encore l'effet que produit cette dernière, c'est qu'elle continue occasionnellement d'apparaître dans mes rêves. (Et la peur subsiste même une fois que je suis réveillé et bien conscient, ce qui me laisse penser qu'il y a un médiateur chimique.) Je radote, là : j'en ai déjà parlé ici[#]. Toujours est-il que c'est ce qui m'est arrivé cette nuit, et ce qui motive cette entrée. (Les détails du rêve sont sans intérêt et je me les rappelle mal : j'en avais déjà raconté un du genre, cette nuit il était question d'une porte normalement fermée derrière laquelle se produisaient des phénomènes d'apparition étranges, mais je ne sais plus bien.)

Ce n'est pas une sensation agréable, mais je comprends assez bien qu'on puisse apprendre à l'aimer (comme on peut apprendre à aimer des sensations que l'évolution ne voulait pas nous rendre agréables : la peur plus ordinaire, le goût amer, la sensation pimentée, voire la douleur). Quand je fais un rêve de ce genre, il m'arrive de repenser au passage effrayant pour continuer à provoquer cette sensation de peur bien particulière, pour l'affronter ; parfois j'arrive même à prolonger mon rêve en un rêve lucide où j'affronte le phénomène surnaturel ou mystérieux en question avec la force de la certitude que c'est moi qui suis le rêveur et le maître du jeu.

Cette vidéo de SciShow Psych est peut-être en rapport, même si je trouve qu'elle ne dit finalement pas grand-chose.

[#0] Allez savoir pourquoi les histoires de fantômes, de sorcières, de vampires ne m'ont jamais vraiment fait d'effet alors que les lieux abandonnés (ou les arbres morts…) provoquent en moi ce qui est peut-être précisément la même peur que les histoires de fantômes provoquent chez d'autres ! Est-ce que la manière particulière dont j'ai joué à croire à des « mystères » quand j'étais petit en est la cause, la conséquence, ou juste une facette différente d'un même phénomène général ? Je n'en sais rien.

[#] En faisant d'ailleurs référence au même fragment littéraire dont j'avais oublié l'existence en écrivant cette entrée-ci. Quand mon blog ne sera plus qu'une éternelle récapitulation des mêmes sujets, il faudra vraiment que j'arrête.

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