David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #117 (persuasion)

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(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #117 (persuasion)

— Vous avez insisté pour me voir, aussi vous ai-je reçu : mais vous connaissez déjà quelle sera ma réponse. Le personnage que vous me demandez d'être n'existe plus ; et cela, vous le savez.

Ce furent les premières paroles qu'il m'adressa après le long silence qui suivit un échange de politesses et de formalités. Il ajouta encore :

— Celui que j'ai été, je ne le suis plus. J'ai beau savoir que c'est bien moi qui ai fait les choses qu'on met sur mon compte, je ne reconnais pas comme miennes les actions de ce héros. Car ce n'est pas tant moi qui ai été lui que lui qui a été moi : moi qui ne suis que cette carcasse qu'ont animée un instant les dieux de l'Histoire pour faire avancer leurs desseins, vous me demandez plus que je n'ai à vous offrir. Ce n'est pas ce corps que vous cherchez, c'est l'âme qui l'habitait : or cette âme, elle pourrait aussi bien être en vous car elle m'a été reprise.

L'idée que la postérité a choisi de retenir de cette conversation provient des mémoires de mon interlocuteur et, plus que de ces mémoires eux-mêmes, de l'adaptation cinématographique qui en a été tirée et dont chacun connaît le succès. Elle me montre sous les traits d'un prêcheur déterminé à persuader et sûr de la réponse qu'il obtiendra finalement : peut-être même est-ce le souvenir que l'autre en a sincèrement gardé. Mais je dois à regret m'élever contre cette gloire que je ne mérite pas : le jeune homme que j'étais alors, tout intimidé par qui était assis en face de lui, n'avait pas plus la fougue de l'acteur qui joue mon rôle que je n'avais sa beauté ravageuse. Si j'ai convaincu, c'est presque par hasard, c'est presque malgré moi. Non, je dois respectueusement contredire le récit que fait notre héros de ma première rencontre avec lui : jamais je ne lui ai dit — jamais je n'aurais pu lui dire — jamais je n'aurais eu l'audace de lui faire cette réponse : Et cette âme, Monsieur, je suis venu pour tâcher de vous la retrouver.

Au lieu de ça, j'ai baissé la tête vers la tasse de thé qu'il m'avait servie, et je crois que j'ai dit : J'ai peur. Je ne veux pas mourir.

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