David Madore's WebLog: Petites magouilles politiques iraniennes

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(vendredi)

Petites magouilles politiques iraniennes

Ah, un petit jeu de pouvoir comme je les aime. Quatre personnages principaux dans l'histoire : Maḥmūd ʾAḥmadīnežād (le président sortant, et apparemment rentrant aussi), ʿAlī Ḥoseynī Ḫāmenehʾī (le Guide suprême, aka celui-qui-est-au-dessus-du-président), Mīr-Ḥoseynī Mūsavī Ḫāmeneh (le challenger) et, celui qu'il ne faut pas oublier, ʿAlī ʾAkbar Hāšemī Rafsanǧānī[#] (l'ancien président et maintenant éminence grise du régime). Plus un cinquième, l'opinion publique iranienne. Quant à ce que veut celle-ci, je pense qu'on peut tenir pour acquis que, dans des élections libres, elle aurait élu Mūsavī (enfin, des élections libres entre les mêmes candidats, parce que peut-être que dans des élections vraiment libres elle aurait élu quelqu'un de complètement différent). Je ne sais pas si elle a élu Mūsavī : The Guardian le suggère prudemment, mais le Guide suprême a fait facétieusement remarquer aujourd'hui que c'était quand même difficile de frauder onze millions de bulletins (il est possible qu'il ait dit ça sincèrement : soit qu'il ait lui-même été trompé, soit que les chiffres officiels soient moins mensongers que ça car, après tout, l'intimidation marche parfois aussi bien que la fraude pour truquer les élections).

Ce que veulent ʾAḥmadīnežād et Mūsavī est raisonnablement clair, comme il est raisonnablement clair qu'ils ne s'aiment pas. Ce que veulent les deux autres, par contre, est un peu plus subtil (au-delà du fait que tout le monde veut le pouvoir, mais ça c'est juste la nature humaine). Ḫāmenehʾī est le grand chef au-dessus du chef, mais il n'est pas tout-puissant comme son prédécesseur, le fondateur du régime, l'était : il doit donc s'appuyer sur d'autres gens, et apparemment il a trouvé qu'ʾAḥmadīnežād était quelqu'un de bien pour ça. D'un autre côté, Rafsanǧānī, lui, si je comprends bien, il n'aime pas trop ʾAḥmadīnežād ; or Rafsanǧānī, justement, non seulement il est un poids lourd politique (et immensément riche), mais en plus il est président d'un conseil important et surtout d'une assemblée qui ne sert en gros qu'à une chose, c'est à contrôler, et éventuellement révoquer, le Guide suprême (autant dire qu'elle ne sert à rien, mais l'éventualité qu'elle puisse servir doit être une menace pas totalement rassurante pour Ḫāmenehʾī), et cette dernière assemblée n'a jamais eu autant de membres modérés que depuis les dernières élections en 2007. Mais Rafsanǧānī (qui est un stratège incontestable) doit forcément connaître le célèbre mot d'Aaron Nimzowitsch selon lequel une menace est plus forte que son exécution : je ne crois pas une seule seconde qu'il obtienne, ni même qu'il agisse pour obtenir, le départ de l'actuel Guide suprême.

D'un autre côté, il est un peu étonnant que Ḫāmenehʾī soutienne à ce point ʾAḥmadīnežād malgré à la fois cette menace et celle, également peu vraisemblable mais sans doute tout de même désagréable, d'une révolution, mais surtout malgré les avantages qu'il y aurait pu y avoir pour lui à apparaître comme loin au-dessus de la mêlée : car même si c'est l'autre qui devient président, lui sera toujours Guide suprême, et il est peu probable que les choses évoluent sur ce point. Plusieurs possibilités : soit il est plus faible qu'on le croit et il a vivement besoin de garder le président sortant, soit il est plus têtu qu'un bon homme de pouvoir devrait l'être, soit il est vraiment sûr de son jeu. En tout cas, il a fait monter les enchères. La référence à Rafsanǧānī (comme pilier du régime) dans son discours d'aujourd'hui laisse penser (c'est ce que la BBC suggère) qu'ils tricoteront, ou ont tricoté, un petit arrangement entre eux dont Mūsavī et l'opinion publique iranienne (en tout cas, ceux qui soutenaient Mūsavī et ont voté pour lui) seront les perdants ; et il est mlaheureusement difficile de croire qu'ils pourront gagner quelque chose, en fait, mais la suite des événements sera intéressante à observer.

Je note toutes ces choses pour des œuvres littéraires futures éventuelles.

[#] J'en profite pour indiquer les translittérations (j'espère !) correctes de leurs noms (selon DIN 31635 parce que même si en général je suis les normes ISO, en l'occurrence ISO 233 n'a vraiment pas l'air terrible pour le persan). Et j'en profite pour râler contre les gens qui ne le font pas : à l'heure où Unicode est partout, je comprends qu'on veuille éviter d'écrire les noms en alphabet arabe, mais c'est un peu ridicule d'écrire Ahmadinejad et Rafsanjani, de sorte qu'on ne voit pas que le ‘j’ n'est pas le même dans les deux mots (qu'on ne prétende pas que les petits zigouigouis induisent les lecteurs en erreur : de toute façon, sans zigouigouis, j'ai remarqué que les Français prononcent Amadinedjad, alors bon, Amadinezad ce ne sera pas plus faux).

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