David Madore's WebLog: Le World Wide Web : pour combien de temps World Wide ?

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(dimanche)

Le World Wide Web : pour combien de temps World Wide ?

Le Web a été modelé sur une idée assez simple : un ordinateur (serveur) a des données, un autre (client) veut en voir une partie, le client envoie une requête au serveur pour demander telle ou telle page, le serveur les envoie, fin de l'histoire. Et au niveau économique, chacun paie pour la connexion de son ordinateur à une sorte d'espace commun qu'est l'Internet : cet espace commun est neutre en ce sens que les données sont acheminées sur le principe du best effort, sans regarder (pour déterminer l'effort ou la bande passante) d'où elles viennent ni à qui elles sont destinées ni ce qu'elles contiennent. C'est un modèle élégant et simple, mais menacé pour toutes sortes de raisons.

Il n'y a pas besoin que je commente sur le filtrage par serveur, côté client, où une autorité de censure quelconque (qu'elle ait prérogative de puissance publique ou qu'elle soit simplement une forme d'autocensure des fournisseurs d'accès), située du côté du client, décide de bloquer l'accès à certains sites. Tout le monde sait que ce filtrage existe en Chine ou en Iran : il existe bien sûr aussi en France, même s'il prend une forme beaucoup moins envahissante, et même si les gens aiment bien se voiler la face en se disant, oui mais chez nous c'est différent ; mais dans tous les cas, le filtrage prétend toujours protéger l'internaute (avec toutes ces bonnes intentions desquelles le chemin de l'enfer est pavé).

Mais il existe aussi, de plus en plus, du filtrage par client, côté serveur ; et cette fois, les bons sentiments ne sont pas moraux, ils sont plutôt économiques (ou parfois juridiques, mais le juridique est sans doute plutôt un prétexte pour l'économique). Il ne concerne pas tellement les pages texte simples (celles qu'on pourrait retrouver, par exemple, sur la copie de sauvegarde du Web) mais plutôt les contenus riches et/ou interactifs dont on est devenu très friands depuis l'abandon des pages à paillettes des années '90. Pourquoi diable un site Web a priori public voudrait-il limiter les accès qu'il autorise ? Tout simplement parce que la bande passante coûte cher : l'idée de la neutralité de l'Internet est de plus en plus théorique et distante, maintenant les fournisseurs d'accès ont tendance à dire aux fournisseurs de contenu, si vous voulez que nos internautes aient accès à vos contenus, il va falloir nous payer, ou bien, si les rapports de force sont inversés (si le fournisseur de contenu est, par exemple, YouTube, sans l'accès auquel un accès Internet sera bien moins intéressant), ce sera le contraire, ce sera au fourisseur d'accès de payer le fournisseur de contenu. Mais dans les deux cas, on abandonne l'idée du best effort, l'idée que l'un apporte la requête, l'autre fournit la réponse, et tout le monde se connecte grâce à cet espace commun et neutre qu'est l'Internet. À la place, on se demande, notamment, si le client vient d'un pays assez riche pour que ce soit intéressant de servir la requête.

Il aurait sans doute été préférable que les protocoles de l'Internet eussent été conçus pour que genre de filtrage fût impossible. Malheureusement, une fois que le filtrage par pays a été « découvert », il s'est répandu comme les lapins en Autralie.

Un exemple concret : vous venez d'Europe (ou peut-être seulement de certains pays d'Europe, je ne sais pas), vous essayez de regarder l'émission américaine The Daily Show ; vous allez donc sur leur site Web, vous cliquez sur full episodes, et là vous recevez le message d'« erreur » suivant : Sorry. Full Episodes of The Daily Show are not available in your area. L'euphémisme insultant not available signifie on ne veut pas de vous, espèce de pouilleux. L'argument avancé est que les questions de droits pour une diffusion mondiale sont trop complexes. Je ne crois qu'à moitié que ce soit effectivement une question légale, et en tout cas il est certain qu'il y a un problème économique sous-jacent. Les spectateurs hors des États-Unis n'intéressent pas du tout les producteurs de cette émission car ils n'apportent essentiellement pas de bénéfices publicitaires — pour payer pour l'émission et la bande passante nécessaire pour la diffuser, justement.

Bon, on peut certainement vivre sans The Daily Show, même s'il y a une certaine ironie à la contradiction entre cette façon de procéder et les opinions politiques de l'émission ! Ce sera un peu plus triste quand YouTube, MySpace, Facebook et Twitter seront interdits aux Indiens parce qu'ils seront trop pauvres et ne consommeront pas assez pour rapporter assez en publicité aux gérants de ces sites. Et ce jour viendra forcément (même s'il n'est pas clair qu'il vienne avant le jour où ces sites précis seront tombés dans l'oubli ; mais si ce n'est pas eux, ce seront leurs successeurs) : si pour l'instant on fait mine d'aider les Iraniens dans leur possible révolution, c'est sans doute surtout parce que des Américains aiment l'idée d'utiliser le même site Web qu'un site qui peut servir à vaincre un régime oppressif, ou quelque chose de ce genre.

Et le jour où Google décidera que (après avoir coupé YouTube) ça ne sert à rien de fournir un moteur de recherche à une longue liste de pays, là, vraiment, ce sera très ennuyeux. Là je suis plus prêt à croire que ça n'arrivera pas (ou en tout cas, pas avant un temps où de toute façon le Web aura complètement changé d'aspect pour des raisons que je ne peux même pas commencer à imaginer), parce que l'économie d'un moteur de recherche est un peu différente de celle d'un fournisseur de vidéos. Mais la possibilité est quand même inquiétante. Une sorte de contrepoids de la délocalisation du travail.

La réponse à cette menace peut prendre plusieurs formes. S'engager en masse à quiter Facebook le jour où le contenu ne sera plus le même pour le monde entier ? Ce serait bien, mais je doute que beaucoup de gens s'y tiennent vraiment, et pour commencer c'est un peu difficile à vérifier (et à faire passer l'information). The Onion Router ? Peu pratique, trop lent…

Il serait temps que des associations mondiales de consommateurs et d'internautes existassent.

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