David Madore's WebLog: Précautions : (1) la paranoïa sur la pédophilie

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(vendredi)

Précautions : (1) la paranoïa sur la pédophilie

On pourrait commencer avec une blague : c'est l'histoire d'un père dont la fille de six ans est un peu malade : il lui donne un suppositoire, et un peu plus tard il l'emmène prendre l'air ; là, la fillette se plaint en public papa, j'ai un peu mal à cause de ce que tu as mis dans mes fesses, et le type passe le reste de ses jours en prison. (Pour ceux qui préfèrent les webcomics, dans le même genre d'idée, voyez ici.)

Bon, là c'est raconté comme une blague, et l'histoire n'est pas vraie (si on omet la conclusion, c'est tiré de VieDeMerde, mais même avec la conclusion en moins rien ne dit que c'est vrai). Simplement, des histoires vraies de ce genre, ce n'est pas ça qui manque. On n'a certes pas de preuve que ce n'est pas exagéré quand quelqu'un raconte être considéré par tout son voisinage comme un pédophile en puissance parce qu'une fois il a donné 5 cents à un gosse qui pleurait de ne pas avoir assez de sous pour se payer du bubble gum, mais ça me semble tout à fait crédible. Quant à cet extrait de journal télévisé, qui fait froid dans le dos, il est incontestablement vrai : un journaliste a été accusé de possession de pédopornographie parce qu'il filmait un concours de cheerleaders as young as six years old […] in a suspicious and strange manner (on appréciera le raisonnement : faire quelque chose de façon suspecte devient ipso facto condamnable). Je ne sais pas si et comment l'histoire a fini pour le sieur Gilbert Chan, mais même s'il est innocenté, le fait qu'on puisse être arrêté pour avoir filmé un événement tout à fait public où les fillettes étaient habillées, c'est révélateur du niveau d'hystérie qu'ont atteint dans ce domaine au moins les pays anglo-saxons. (En France, l'erreur judiciaire largement médiatisée sous le nom d'affaire d'Outreau a heureusement fait prendre conscience — au moins pour un temps — que la Justice pouvait se tromper, mais malheureusement cette affaire était tout à fait atypique et le problème n'est pas uniquement celui de la Justice mais aussi de la façon dont on peut regarder nos voisins.)

Peut-être que je suis scandaleusement utilitariste en disant ça, mais j'ai tendance à considérer qu'on ne doit criminaliser que les actes qui portent tort à autrui : quelqu'un qui filme des cheerleaders en public, même si ensuite il fait des choses cochonnes chez lui en regardant ces images, il me semble qu'il n'a porté tort à personne, ce n'est pas comme s'il avait payé pour que les fillettes en question se dévêtissent devant la caméra. Quand bien même on considère que c'est un malade mental, les malades mentaux on ne les met pas en prison, en principe : on peut éventuellement les forcer à être soignés si on a des raisons sérieuses de croire qu'ils représentent une menace grave pour la société — mais là je ne vois ni acte de folie ni comportement dangereux.

De même, je ne comprends pas comment on peut justifier d'interdire les représentations dessinées[#] de mineurs à caractère pornographique (interdiction confirmée en France par la cour de Cassation : la question n'est pas théorique). Si on considère que c'est dangereux par incitation, il faut aussi mettre en place un comité de surveillance des bonnes mœurs dans la littérature, vérifier qu'aucun film ne fait l'apologie de la violence (ben voyons…) ou n'incite à quelque crime ou délit que ce soit, et ainsi de suite : veut-on vraiment ça ? Alors pourquoi les dessins pornographiques seraient-ils différents ?

Passons. La réponse qui est faite à ce genre d'anecdotes par ceux qui les défendent est généralement de l'ordre de : oui, on est peut-être prompt à s'inquiéter et à condamner, il y a quelques mesures liberticides qui sont prises, mais il faut bien protéger les enfants ! c'est ce qui est le plus important. C'est bien pratique, la défense des enfants, ça permet de justifier n'importe quelle ignominie, et quand quelqu'un s'en plaint on l'accuse de ne pas penser aux enfants. Même genre de pratique chez les procureurs (surtout aux États-Unis, je pense), qui peuvent regarder un jury en montrant l'accusé et dire si vous ne le condamnez pas, vous laissez impuni un crime si horrible fait à des enfants (ce faisant, le procureur ne prouve pas du tout que l'accusé est coupable, mais il rend tellement horrible dans la tête des jurés le risque d'innocenter un coupable que la notion de doute raisonnable s'évapore dans un pouf de logique). Ou encore, quand quelqu'un s'oppose à la peine de mort, on peut lui demander, d'une voix lourde de sous-entendus : même pour les violeurs d'enfants ? (bizarrement, on lui demandera plus rarement même pour Hitler ?). J'avoue que dans mon esprit, tuer ou violer un adulte n'est pas moins grave que tuer ou violer un enfant : l'idée même d'attribuer une valeur différente[#2] aux êtres humains par la gravité des crimes à leur encontre me semble même répugnante.

Et surtout, le Premier ministre Alain Juppé avait déclaré en 1996 (c'était dans le contexte de l'affaire Dutroux) : Il faut parfois mettre entre parenthèses les droits de l'homme pour protéger ceux de l'enfant. Ce genre de propos me fait bondir. Les droits de la défense, la présomption d'innocence, le droit à un procès équitable, le respect de la vie privée, et tout simplement la liberté de faire ce qui ne nuit pas à autrui, toutes ces choses-là ne sont pas des principes qu'on peut mettre entre parenthèses quand ils nous dérangent, sous prétexte que la situation l'impose, ou par précaution. (Je pourrais citer de nouveau les mots de la Cour suprême des États-Unis : The laws and Constitution are designed to survive, and remain in force, in extraordinary times. Liberty and security can be reconciled. Et ceux de Edgar R. Murrow dénonçant la chasse aux sorcières menée par Joseph McCarthy : We must not confuse dissent with disloyalty. We must remember always that accusation is not proof and that conviction depends upon evidence and due process of law. We will not walk in fear, one of another.)

Mais indépendamment des grands principes, le problème est que ce genre d'attitude est complètement irréfléchi, irrationnel et contre-productif. Les agressions pédophiles, dans leur grande majorité, ne sont pas commises par des étrangers ni par des « gens sur Internet » (je ne sais pas comment est apparu ce mythe idiot qui relie Internet et pédophilie, mais il a la vie dure). D'ailleurs, la majorité des agressions pédophiles ne sont pas commises par des pédophiles, i.e., des gens principalement ou uniquement sexuellement attirés par les enfants : les gens en question, le plus souvent, ils sont parfaitement conscients qu'ils n'ont pas le droit de passer à l'acte, donc ils ne le font pas, et ils subliment leur désir autant qu'ils peuvent — et du coup, la société a tout à y gagner à ne pas les traiter comme des criminels avant même qu'ils passent à l'acte, ou à leur interdire de trouver jusqu'à la moindre image sur laquelle fantasmer. Non. La majorité des agressions sexuelles sur des enfants sont commises par les proches de la victime, souvent ses propres parents (qui ne sont a priori pas pédophiles) : mettre les enfants en garde spécifiquement contre les étrangers, ou chercher à reconnaître des pédophiles, en public, à leur comportement, bref chercher à voir le risque là où il n'est pas (ou relativement pas, en tout cas), c'est augmenter ses chances de ne pas le voir là où il est[#3]. Et évidemment, se focaliser de façon hystérique sur une forme de danger, même si on devait l'analyser correctement, bien au-delà de son importance, c'est risquer de passer à côté de toutes celles qui sont bien plus importantes (les accidents domestiques sont quelque chose de considérablement plus important que la pédophilie, si on veut protéger les enfants !, et sur lequel on n'agit pas autant qu'on le pourrait).

Quel est le risque, alors ? Il est qu'on finisse par avoir une peur réciproque tellement importante — chez les parents d'un enfant, de tout contact de celui-ci avec un étranger, et chez tout le monde, d'un rapport avec un enfant qui pourrait passer pour ambigu aux yeux des paranoïaques — que la société ne permette plus les rapports entre adultes et enfants qui sont nécessaires pour ces derniers à leur bon développement social et émotionnel. Des exemples que j'ai déjà évoqués sont à cet égard représentatifs : un étranger ferait bien de s'abstenir d'offrir des bonbons à un enfant de peur d'être soupçonné de vouloir les appâter, et il vaut mieux s'abstenir de leur raconter un secret parce qu'on peut s'imaginer le danger si un enfant raconte à ses parents que M. Untel a fait quelque chose de secret avec eux. Ces problèmes sont réels et pas uniquement théorique, ils ont été récemment soulignés et analysés par le groupe de réflexion Civitas au Royaume-Uni dans un pamphlet intitulé Licensed to Hug. Quand on n'aura plus d'instituteurs, de moniteurs de sport ou de centre aéré, etc., et que les enfants seront tellement privés du contact avec les adultes qu'ils joueront Lord of the Flies en toute liberté, on se sentira bien malins.

Telle que je présente cette hystérie collective au sujet de la pédophilie, on pourrait penser que j'ai perdu de vue ma dénonciation générale du principe de précaution ; je crois pourtant que c'est bien de ça qu'il est question. Car le principe de précaution est celui qui consiste à perdre tout recul et toute sobriété dans l'analyse d'un problème ou d'un danger, à adopter une attitude dogmatique (brancardée sous le nom d'attitude de précaution, ce qui ne veut rien dire) et à dénoncer toute autre approche comme irresponsable car trop dangereuse pour quelque chose de censément précieux (du genre : vous ne voudriez pas risquer de mettre en danger nos enfants au nom d'un calcul approximatif ? on n'est jamais trop prudent). Eh bien si, on peut être trop prudent, et on peut même faire beaucoup de mal en l'étant : la vérité, c'est que la chasse aux sorcières autour du prétexte de la pédophilie cause beaucoup plus de torts qu'elle ne pourrait en éviter, y compris aux enfants.

Ayant commencé avec une blague, on pourrait terminer par un lien vers un joli petit documentaire comme on en faisait autrefois : Boys Beware, mettant en garde les garçons américains contre les dangers des pervers zomosexuels qui les menacent.

[#] Un des arguments parfois avancés est d'éviter la situation où aucune image ne pourrait être condamné parce que la défense peut toujours répliquer ah, mais vous ne pouvez pas prouver que ce n'est pas une image de synthèse. C'est tout de même un peu faible quand les images sont manifestement du dessin d'art !

[#2] Certains défendent l'idée en disant que les enfants sont plus vulnérables, donc on doit plus les protéger. Avec le même raisonnement, on doit sans doute conclure que plus il y a d'alarmes autour d'une maison moins il est grave de la cambrioler ?

[#3] Pour être bien clair, je ne défends certainement pas non plus l'idée d'inculquer aux enfants la peur de leurs propres parents ! Car au sein de la famille aussi on ne peut que déplorer un certain excès de pudibonderie.

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