David Madore's WebLog: Encore un fragment littéraire gratuit (#6)

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(dimanche)

Encore un fragment littéraire gratuit (#6)

Promis, après celui-ci, je me calme un peu et je parle d'autre chose. ☺

Jessica regarda autour d'elle avec le sentiment d'avoir pénétré le Saint des Saints. C'était donc ici qu'elle vivait.

Le séjour était spacieux et bien éclairé. Une grande baie vitrée dévoilait le Trocadéro, l'Arc de Triomphe — le panorama urbain rougeoyait à la lumière du soir. L'ameublement intérieur était sobre et géométrique, fonctionnel et élégant, vaguement intemporel. Les antiquaires ne devaient pas profiter de la fortune de Françoise Blanqui. Guère plus le marché de l'art : les quelques œuvres décorant les murs étaient des reproductions de classiques (ici de L'Arbre aux corbeaux de Friedrich et là d'une gravure par Dürer). Une pointe d'éclectisme dans le style d'ensemble aurait pu passer pour de la fantaisie, de l'ignorance ou même un soupçon de mauvais goût, si on l'avait trouvé ailleurs que chez une femme dont le jugement était aussi avéré, aussi universellement respecté et admiré que celle-ci. La bibliothèque semblait presque incongrue dans un immense appartement du 8e arrondissement : elle devait figurer au catalogue Ikea, et ne contenait presque que des poches (de nouveau, de grands classiques ; un marque-page dépassait de L'Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar, facétieusement glissée entre Virginia Woolf et Susan Sontag).

Jessica s'était assise au bord du grand canapé en cuir noir et n'osait se servir au bar, tout bienvenu qu'aurait été un remontant. L'impression de ne pas être à sa place la prenait à la gorge. Que faisait-elle ici ? Comment, même, pouvait-elle souiller cet endroit de sa présence ? Elle transpirait dans son blouson d'aviateur qu'elle n'arrivait pas à se décider à retirer — comme si se mettre à l'aise eût été une manière de s'accaparer le lieu — ce blouson qui lui semblait, à l'image d'elle-même et de ses cheveux ras, inconvenant ici.

Une éternité passa.

Jessica sauta au plafond en entendant un bruit. C'était elle. Et Françoise Blanqui fit son entrée. La vedette était très grande — beaucoup plus que ses apparitions à l'écran le laissaient croire. Elle était vêtue tout en noir, d'un tissu diaphane et ample, qui se confondait avec ses longs cheveux souples. D'un ton mondain, elle commença : Ah, bien, on vous a fait entrer. Veuillez m'excuser de ce retard, je… — puis s'interrompit.

Point d'orgue. Les deux femmes se dévisagèrent en silence. Jessica se sentait, face à sa déesse, comme une biche prise dans les feux d'une voiture. Devant elle, l'incarnation même de la beauté et de la féminité.

Enfin, Françoise Blanqui parla de nouveau, sur un tout autre ton. Allons droit au but. Je vous sais gré d'avoir répondu à ma requête. Petit silence. J'admire ce que vous faites, et j'admire ce que vous êtes. Passionnément. C'est pour cela que désirais vous rencontrer. Nouveau petit silence. Passionnément, Jessica.

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