David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #13

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(jeudi) · Pleine Lune

Fragment littéraire gratuit #13

La situation qui suit (plus une courte nouvelle qu'un fragment, je suppose) me trotte dans la tête depuis un moment déjà. Je n'en suis pas content du tout (sur le plan littéraire, c'est vraiment nul), mais je veux m'en débarrasser. On devrait en tout cas s'abstenir d'en tirer des conclusions, par exemple, sur mon état d'esprit actuel.

Sans doute devrais-je aussi avertir que le texte qui suit est assez dur, et que certaines âmes sensibles devraient peut-être se retenir de le lire.

Ce fut l'odeur qui agressa d'abord Albin quand il entra. Les effluves nosocomiaux, relents de morbidité, nettement plus marqués dans cette chambre que dans les couloirs aseptisés voisins, le prirent à la gorge, et il dut se retenir de tourner les talons. Seulement après s'être forcé à inhaler plusieurs fois l'odeur de médicament put-il l'oublier et regarder ce qu'il voyait.

Marc, dont les draps du lit ne laissaient émerger que la tête, était le seul occupant de la pièce. Son visage ne portait pas de trace de l'accident. Ses yeux fixaient Albin avec une immobilité obsédante : le visiteur ne put supporter pendant longtemps de renvoyer ce regard, et il détourna la tête vers la fenêtre, qui donnait sur un parking.

Comment vas-tu, Marc ? demanda-t-il. Et aussitôt, il se mordit la lèvre : ce garçon ne pourrait plus jamais marcher ni probablement bouger ses bras, et il avait le culot de lui demander comment il allait. Un verre d'eau posé sur la table de chevet lui fit prendre conscience — Marc ne pourrait pas le porter sans aide à ses lèvres. Avant que l'autre puisse dire quelque chose, Albin ajouta : Tu veux que je t'apporte quelque chose ? Si je peux faire quoi que ce soit, surtout, n'hésite pas…

Marc ne réagit pas immédiatement. Pendant quelques secondes, Albin se sentit physiquement menacé par le regard braqué sur lui ; il eut un moment de recul. Puis il se demanda si on l'avait bien entendu ; le médecin avait pourtant assuré que Marc était en état de parler. Enfin, ce dernier répondit, sur un ton doux mais entièrement dénué d'expression, une voix qui ne ressemblait en rien à celle du Marc qu'on avait connu. Albin. Je voudrais te demander pardon. Pour avoir gâché ta fête.

Ce n'est pas grave, Marc… — encore une fois, Albin se mordit la langue. Comment pouvait-il être aussi maladroit ? Nous sommes tous désolés pour toi. Je n'avais jamais imaginé…

Que je serais fou au point de vouloir me tuer par amour pour toi ? Et, emplissant maintenant sa bouche d'ironie amère, Marc ajouta : Je ne recommencerai pas. Albin fut de nouveau pris de nausée.

Tu aurais dû me parler… commença-t-il.

J'aurais dû ? Oui, sans doute — et j'aurais aussi dû ne pas me jeter de la fenêtre du cinquième étage. Je suppose que tu vas me dire que tu aurais annulé ton mariage. Ou peut-être que tu vas me déclarer que tu m'aimes en retour. Ou me prédire une vie longue et heureuse ?

Albin, écœuré, jugea plus prudent de ne pas répondre. Un instant la pensée lui traversa l'esprit : proposer à Marc de l'aider à obtenir maintenant ce qu'il avait cru faire en sautant, le sauver d'une vie de tétraplégique. Mais aussitôt, la monstruosité de cette idée le frappa, et il n'osa pas l'exprimer, même par allusion.

Après un silence pesant, la conversation repartit, cette fois de façon presque anodine. Albin fut soulagé que son ami, qui lui faisait désormais peur, lui épargnât l'agressivité de son cynisme : ils bavardèrent pendant une demi-heure de sujets qui ne fâchent pas, et le visiteur oublia presque où il était et à qui il parlait. Quand Albin était sur le point de prendre congé, Marc lui dit enfin :

À présent, je voudrais que nous ne nous revoyions jamais. Je ne demande pas ça pour moi ; ma vie n'a plus d'importance, désormais — non, ne m'interromps pas. C'est à toi que je pense. Oublie-moi. Oublie ce qui s'est passé. Ne proteste pas : tu y arriveras très bien. Tu es fait pour le bonheur, Albin. Tu n'as jamais connu rien d'autre, et ma présence serait une horrible fausse note dans ton entourage. Tu ressentirais du malaise ou de la culpabilité, et je ne le veux pas. Tu n'as aucune raison de te sentir coupable : tout est ma faute. Mais accorde-moi cette chose : que ceci soit la dernière image que je garde de toi. Fuis la malchance.

Albin voulut argumenter, assurer que c'était le pire moment possible pour abandonner celui qui avait besoin de soutien, mais Marc ne daigna pas répondre. Finalement, le visiteur partit en promettant qu'il reviendrait.

Il ne tint pas promesse, et obéit à Marc en tout point. Lorsque ce dernier mourut, après vingt-deux ans de l'existence d'un légume, Albin n'en sut rien.

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