David Madore's WebLog: Quelques mots sur un songe

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(samedi)

Quelques mots sur un songe

J'avais promis quelques explications sur ce texte : je vais tâcher de m'exécuter car, même si je ne trouve pas que la poésie puisse vraiment s'expliquer, tenter de le faire peut néanmoins inciter à découvrir ou redécouvrir des textes. Et, en fait, je tiens à me rappeler moi-même certaines des choses que j'avais à l'esprit ou certaines des associations d'idées que j'ai pu faire. Bref, l'exercice qui suit n'est pas très différent de ce que je fais quand je tente de déchiffrer mes propres rêves.

Ici, bien sûr, le point de départ est un poème de Gérard de Nerval, El Desdichado, qui ouvre un ensemble de douze sonnets (ou sept sonnets plus un quintuple), Les Chimères, placé à la fin de son ultime recueil, Les Filles du feu. Mais il n'en est que le point de départ : mon intention n'est certainement pas de proposer une explication à ce poème, composé à un moment où l'auteur n'avait plus toute sa santé mentale (indépendamment de savoir s'il a vraiment promené un homard au bout d'une laisse au Palais-Royal) ; il s'agit éventuellement d'imaginer quelles visions auraient pu faire naître certaines des images de ce poème ou d'autres, ou, en tout cas, quelles visions elles peuvent suggérer. Me suggérer, je veux dire (donc sans avoir peur de contresens, ni même l'anachronisme consistant à « expliquer » Nerval même par des auteurs postérieurs !).

Pour plus de commodité, je recopie ici le poème :

Je suis le Ténébreux, — le Veuf, — l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, — et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Mais en fait c'est plutôt d'autres textes et même d'autres auteurs qu'il est question. Pour commencer, il y a Faust, tel qu'imaginé par Goethe dont le jeune Nerval avait traduit la première partie de la tragédie, ce qui lui avait valu les éloges du Maître (d'autant plus surprenants que, semble-t-il, Nerval connaissait mal l'allemand). Rappelons-en un passage. L'Alchimiste est rentré dans son étude après une promenade où il a été suivi par un caniche (et non un homard) qui s'avérera être Méphisto, et il entreprend de traduire l'évangile selon Jean. Or dès la première phrase, un mot pose problème, le mot le plus difficile de tous : Λόγος (ou en latin, Verbum, le Verbe : or le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu). Ce mot grec signifie, justement, mot (au sens assez général : affirmation, propos ; voire : pensée, raison). Pour savoir ce que c'est que ce Verbum, une illustration intéressante est fournie par une gravure d'Escher de ce nom (qui a justement une forme hexagonale comme le sceau de Salomon). Faust, qui ne peut pas estimer à ce point un mot, commence par traduire : au commencement était l'esprit (c'est du moins ainsi que Nerval rend l'allemand der Sinn ; pour ma part j'aurais plutôt écrit, le sens) ; puis, pensant à ce qui crée et meut tout, au commencement était la force ; et enfin, frappé d'inspiration : au commencement était l'action. À ce moment-là, le caniche s'agite et commence à se métamorphoser dans un nuage de fumée, Faust tente de le contenir avec le sceau de Salomon, et il (le caniche) se révèle comme Méphisto (une partie de cette force qui perpétuellement veut le mal et perpétuellement accomplit le bien — l'esprit qui toujours nie).

Le sceau de Salomon, également connu sous le nom d'étoile de David, avant d'être un symbole alchimique, est un thème récurrent des Mille et Une Nuits, où il a le pouvoir de contenir les djinns, notamment dans le célèbre Conte du pêcheur et du démon (autour de la 4e nuit). Nerval avait fait un voyage en orient vers 1842–1843, au cours duquel il a été initié à la religion druze ; les Druzes sont musulmans (enfin, plus ou moins musulmans) gnostiques (un petit bonjour au passage à Madame Blavatsky) qui croient à la réincarnation de l'âme (qui est certainement un thème important de El Desdichado) : les couleurs verte, rouge, jaune, bleue et blanche que je mentionne sont les couleurs de l'étoile sacrée des Druzes. Quant au caliphe Hakem (c'est-à-dire al-Hākim bi'Amr Allāh, sixième caliphe fāṭimide), c'est une des figures centrales de la religion druze (selon laquelle il n'est pas mort mais a été enlevé par Dieu). Nerval rapporte (et romance) l'histoire de Hakem en appendice de son Voyage en Orient : le caliphe (suivant l'exemple du fameux Hārūn al-Rashīd des Mille et Une Nuits) aimait à se déguiser pour se mêler à ses sujets, et au cours d'une de ces promenades, on l'a initié au haschisch.

Le haschisch a révélé à Hakem qu'il était Dieu (et c'est peut-être sous son influence que le caliphe a ordonné l'exécution de tous les chats et chiens, caniches compris — mais pas les homards ; de façon plus sérieuse, c'est aussi Hakem qui a fait détruire le Saint-Sépulcre de Jérusalem en 1009, ce qui a peut-être contribué à faire naître en Occident l'idée des croisades ; en tout cas, on peut penser qu'il est devenu assez fou). Le haschisch était également connu et utilisé des alchimistes européens (par l'intermédiaire des soufistes, d'Avicenne, etc.), il en est même question chez Rabelais. Et (avec d'autres drogues, notamment l'opium) des écrivains romantiques : on pense par exemple aux Paradis artificiels de Baudelaire, lequel fréquenta le Club des Hachichins fondé en 1844 par Jacques-Joseph Moreau, où il rencontra Théophile Gautier ; d'autres gens aussi s'y croisèrent (Alexandre Dumas père, et plus ponctuellement Balzac, Flaubert ou Hugo), dont Gérard de Nerval. J'ai pris Thomas de Quincey comme figure représentant l'écrivain consommateur de drogues (même si c'est d'opium qu'il s'agit), parce que c'est celui qui a lancé l'idée pour beaucoup d'autres.

[Tableau de Caspar David Friedrich]Je n'ai pas résisté, ensuite, à un petit clin d'œil à une image (trop ?) célèbre du romantisme (notamment allemand). Et pour faire bon poids, l'aventurier que j'ai imaginé au sommet de cette montagne, c'est l'incontournable figure du voyageur Lord Byron (ce qui fait aussi un petit clin d'œil à un fragment précédent). Je ne pense pas que le Biron dont parle Nerval dans son poème fasse référence à Byron (plus probablement à Biron dans le Périgord, ou plutôt à la famille noble éponyme, à laquelle Nerval était vaguement apparenté), mais dans un rêve rien de plus commun que de passer d'un nom à un nom homonyme. Byron admirait énormément le poème épique de Milton, et notamment le personnage de Satan[#] (assez semblable au Lucifer du Caïn de Byron, d'ailleurs) : je le présente donc lisant ce qui pourrait servir de définition à Satan, ce qui le rend sympathique aussi : Ici, au moins, nous serons libres. […] Il vaut mieux régner en Enfer que servir au Paradis. (vers 258–263). Une sorte de pendant à la définition que Méphisto se donne dans le Faust.

Il serait trop fastidieux de citer toutes les associations d'idées qu'on peut faire avec les sept poètes épiques que j'ai cités comme prédécesseurs de Milton : Homère, Virgile, Ossian, Wolfram von Eschenbach, Dante, le Tasse et Edmund Spenser. Virgile est au moins aussi incontournable que Lord Byron, évidemment : il est assez directement appelé par le poème de Nerval puisque le Posilipo est le quartier de Naples où Virgile avait une villa et où se trouve (ou du moins pas loin) son tombeau supposé. C'est aussi Virgile, bien sûr, qui sert de guide à Dante pour traverser l'Achéron. Le Tasse renvoie à la première croisade dont les actions de Hakem étaient peut-être une cause et où la famille Lusignan se distingua — mais on associe aussi le nom de Lusignan à la troisième croisade à cause de Guy de Lusignan ; c'est aussi à la troisième croisade qu'on pense si le titre du poème, El Desdichado, fait référence à la façon dont Richard Cœur-de-Lion, de retour en Angleterre de façon anonyme, s'identifie dans l'Ivanhoé de Walter Scott. La mention d'Ossian mérite sans doute une explication : car cet auteur plus ou moins mythique doit avoir les traits de quelqu'un d'un peu plus réel (pour les yeux du Nerval rêveur), ce sont évidemment ceux de Walter Scott (l'auteur de Waverley) ; mais c'est aussi une façon d'évoquer les Souffrances du jeune Werther pour revenir à Goethe[#2] et car Nerval a quelque chose de Werther, et il a — comme toute une génération — beaucoup été marqué par ce roman. Les chariots de feu sont évidemment une référence à l'enlèvement du prophète Élie (et une façon pour moi de demander à William Blake pardon de ne pas l'avoir mentionné 😉).

[Gravure d'Albrecht Dürer]Le soleil noir de la Mélancolie, dans mon esprit, évoque immanquablement la gravure de Dürer qui porte ce nom et qui est certainement l'une des œuvres d'arts graphiques qui ont été le plus analysées et commentées au monde tant le symbolisme y est abondant et savant. Expliquer les rapports entre cette gravure hermétiquement symbolique et ce poème qui l'est aussi, voilà qui serait sans doute trop ambitieux pour que je le tente. Est-ce un caniche ou un homard qui est allongé entre la sphère et le polyèdre ? 😝

La Mignon qui chante das Land wo die Zitronen blühen (c'est-à-dire l'Italie, dont elle vient) est un personnage des Années d'apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe. Je trouve que cette chanson (qui est certainement une des poésies les plus connues de la langue allemande) éclaire assez bien l'esprit de certains passages du poème de Nerval. Comme cette réponse que Mignon fait à Wilhelm qui se préoccupe de son instruction : Je suis suffisamment instruite pour aimer et pour être en deuil. (Ich bin gebildet genug, um zu lieben und zu trauern.) Mais Wilhelm Meister nous renvoie au théâtre, et spécifiquement à Shakespeare, donc pour clore le spectacle des visions du rêve il est normal que ce soit le Prospero de la Tempête qui vienne saluer par son discours d'adieu à la magie :

Now my charms are all o'erthrown,
And what strength I have's mine own;
Which is most faint; now 'tis true,
I must be here confin'd by you,
Or sent to Naples. Let me not,
Since I have my dukedom got,
And pardon'd the deceiver, dwell
In this bare island by your spell:
But release me from my bands
With the help of your good hands.
Gentle breath of yours my sails
Must fill, or else my project fails,
Which was to please. Now I want
Spirits to enforce, art to enchant;
And my ending is despair,
Unless I be reliev'd by prayer,
Which pierces so that it assaults
Mercy itself, and frees all faults.
As you from crimes would pardon'd be,
Let your indulgence set me free.

[#] À peu près tout le monde préfère Satan dans Paradise Lost. C'est comme Dante qui, dans sa Divine comédie, essayait de nous persuader que de la bonté du paradis (et qui voulait sans doute que ce soit la partie la plus réussie de son œuvre), mais qui n'a pas réussi à éviter que l'enfer soit vraiment plus intéressant de tout point de vue.

[#2] Qui lui-même profitait de son roman pour traduire la traduction par Macpherson des poèmes censément d'Ossian.

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