David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #78 (théories du complot)

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(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #78 (théories du complot)

— C'est exactement ce que font les prestidigitateurs : ils attirent ton attention sur l'endroit où il n'y a rien à voir, en te faisant croire que c'est là qu'il se passe quelque chose d'important, et pendant que tu cherches à regarder par là, de façon discrète mais pas invisible, ils opèrent leur tour ailleurs. Les théories du complot, donc, c'est de la poudre qu'on jette aux yeux du peuple pour qu'il ne voie pas ce qui est visible en focalisant ses yeux où il n'y a rien d'intéressant.

— Tu veux dire qu'elles sont créées exprès ?

— Ça me semble évident. Prends les Protocoles des Sages de Sion, par exemple. C'était effectivement un complot, mais pas des Juifs : on sait que c'est un faux monté par la police secrète du tsar, et qui a servi à provoquer ou à justifier des pogroms. Pourquoi ? Sans doute parce qu'en 1903 la révolution commençait à gronder, et qu'il fallait en détourner le peuple en créant un ennemi imaginaire : les Juifs avaient bon dos pour ça. C'est peut-être la même chose qui avait été tentée lorsque, un peu plus d'un siècle plus tôt, on a commencé à raconter des histoires délirantes sur les Illuminés de Bavière, censés menacer le monde : en fait c'était une pauvre secte sans importance, et je suis sûr que la raison de les monter en épingle était qu'on pressentait la Révolution française.

— Et maintenant ?

— Maintenant on nous sert de la théorie du complot à toutes les sauces. Regarde l'évolution : dans les Caves du Vatican, c'est une escroquerie ; dans Le Pendule de Foucault, la théorie du complot devient réalité et prend de court ceux qui l'ont lancée : et voilà que cette fiction-là elle-même semble devenir réalité avec le Da Vinci Code. Qui, bizarrement, fait un tabac, en entretenant soigneusement la confusion sur la part de réalité et de fiction.

— Tu crois que Dan Brown est employé pour distraire les gens de ce qu'ils devraient vraiment voir ? Tu crois qu'une révolution se prépare ?

— Pour Dan Brown, je ne sais pas. Mais quand on nous fait croire à un complot islamiste je crois surtout qu'on veut attirer notre attention ailleurs que là où elle devrait se porter.

— C'est très habile, comme façon d'essayer de passer au niveau méta, mais malheureusement tu retombes là où tu étais : tes théories du complot sur les théories du complot elles ne dépassent pas ce que tu dénonces. Et elles ne sont même pas originales : c'est tristement banal, de se plaindre que les néoconservateurs américains exploitent l'épouvantail Ben Laden pour leurs propres intérêts ; et c'est plutôt là que s'incarne, actuellement, le mème de la théorie du complot.

— Et si je passe à un niveau méta de plus…

— …alors ce n'est plus du tout crédible. N'oublie pas, dans ta théorie, la vérité doit être visible : qui aurait intérêt à faire croire que les néoconservateurs sont derrière tout ? Personne, ça ne colle pas. On ne peut pas les présenter comme une menace secrète à l'ordre établi puisqu'ils sont l'ordre établi.

— On pourrait prétendre que la Chine…

— On pourrait prétendre que la Chine s'arrange pour disséminer des théories du complot selon lesquelles les Américains s'arrangent pour disséminer des théories du complot selon lesquelles l'Iran veut contrôler le monde ? Tu as fumé. Je ne dis pas que les théories du complot sont parfois elles-mêmes utilisées comme instrument de manipulation : mais elles n'ont pas besoin de ça pour naître — elles sont un épiphénomène des comportements humains comme, à la limite, la violence, qui peut certainement être instrumentalisée mais qui peut aussi naître d'interactions sans avoir été planifiée par qui que ce soit.

— Et pourquoi ?

— Parce que nous refusons de croire au hasard. Là, si tu veux une constante de la psychologie humaine, c'est bien ça : la certitude que tout ce qui arrive est forcément un signe, donc une intention. Prends quelqu'un qui a « réussi » dans la vie, qui est devenu très riche ou très puissant : il va publier ses mémoires pour expliquer comment il est arrivé là, quels sont ses secrets, et on va croire que c'est à cause de ça, parce qu'il avait des bonnes méthodes ou des bons secrets, qu'il a réussi. Même quelqu'un qui vit très vieux, on va lui demander le secret de sa longévité. Mais en réalité, il n'y a pas de secret, il y a juste des milliers ou des millions de gens au départ, qui essaient tous de réussir, et le hasard en choisit un, pas parmi les plus mauvais, certes, mais pas non plus le meilleur dans un sens précis, et au lieu de comprendre ça comme ça on cherche à trouver les raisons de son succès. Or cela n'existe pas. Et c'est exactement le même genre de raisonnement qui nous conduisent à croire aux théories du complot : si quelque chose arrive, il faut bien que ça ait été voulu, calculé, planifié.

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