This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.
Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.
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What follows are the entries of 2008-08. For latest entries, see here.
Ce qui suit sont les entrées de 2008-08. Pour les dernières entrées, voyez ici.
2008-08-24 (dimanche)
Je suis rentré hier de quelques jours de promenade très tranquille dans la vallée de la Haute-Maurienne Vanoise. Tranquille, parce que je suis plutôt difficile à satisfaire : je n'aime pas quand ça monte (pas parce que c'est fatigant mais parce que du coup on va moins vite et du coup on s'ennuie) — ce qui a tendance à être fréquent en montagne —, ni quand ça descend (parce que ça fait mal aux pieds) — ce qui a tenance à être à peu près aussi fréquent —, je n'aime pas les sentiers difficiles ni ceux qui sont trop fréquentés, je n'aime pas quand le soleil tape ou qu'il fait chaud, et pour compléter le tout j'ai très facilement le vertige. Ah, et comme je me lève à midi et que je ne suis pas prêt avant 15h et qu'on ne peut pas marcher la nuit, il faut trouver des parcours qui se font en quatre-cinq heures maximum. Malgré ces contraintes, le poussinet a réussi à me trouver des chemins à suivre : mardi, mercredi, jeudi et vendredi (les liens pointent vers des fichiers KML ouvrables dans Google Earth).
Le GPS — qui a permis d'enregistrer ces trajets — est un outil assurément pratique et amusant, mais même avec une carte IGN au 1:25000 et un GPS, on peut se perdre : par exemple, si la carte est fausse et (ou ?) que le GPS décide de perdre ses satellites. C'est ce qui nous est arrivé — pour situer l'événement précisément dans l'espace-temps — autour de 2008-08-22T17:57+0200 et de (45°12′50″N, 6°45′12″E) (altitude d'environ 1380m) : nous étions sur un chemin, très clairement marqué par le passage d'un tracteur récent et qui, d'après notre carte, devait nous permettre de rejoindre rapidement un chemin de grande randonnée que nous connaissions bien. Mais le chemin s'est interrompu brutalement, au milieu de nulle part, et avec lui la trace du tracteur (lequel aurait aussi bien pu être enlevé par les extra-terrestres), laissant entre nous et notre but une forêt pénible à traverser, et à peu près au même moment le GPS a décidé qu'il n'avait vraiment pas assez de satellites en vue. Du coup, nous ne savions plus dans quelle direction chercher ce qui pouvait ou aurait dû rester du chemin. Je me suis promis d'écrire à l'IGN pour faire corriger la carte dans la nouvelle édition (nous avions la dernière), mais je vois sur Géoportail que le chemin y est déjà marqué comme cul-de-sac : peut-être que les données du Géoportail sont les plus récentes, mais d'un autre côté il omet certains sentiers que nous avons pris plus tôt ce jour-là et dont je peux témoigner qu'ils existent vraiment, donc je ne sais que conclure.
2008-08-17 (dimanche)
Je pars vraisemblablement demain (comme l'an dernier à la même période) pour environ cinq jours dans les Alpes à un endroit où j'aurai au mieux une connexion Internet douteuse (voire, pas du tout). Je suis obligé de laisser en plan tout un cas de choses que j'aurais voulu finir plus tôt (et qui vont sans doute me tracasser, d'ailleurs), et aussi de remettre en pause, parce que je ne veux pas m'embarrasser des manuels, mon étude de l'arabe (qui est déjà assez vacillante).
Hier, mon poussinet m'a emmené à la piscine (municipale d'Orsay). Ça faisait peut-être quinze ans que je n'avais pas nagé : résultat de l'expérience, apparemment les mouvements ne s'oublient pas trop (je n'ai jamais été bon nageur, mézenfin j'arrive à peu près à me déplacer), par contre, ce qui s'oublie, c'est comment respirer (i.e., soit j'étouffais soit je buvais la tasse).
Par ailleurs, c'est frustrant quand on est très myope : la piscine serait une occasion de regarder des jolis garçons en petite tenue (que le poussinet me signale), mais je ne vois pas à cinq mètres. (Certes, j'aurais pu garder mes lunettes pour nager, mais ça pose d'autres problèmes.)
J'ai enfin découvert, il y a quelques jours, comment je pouvais ajouter un menu personnel à mon Firefox. Je tâcherai d'écrire à mon retour une petite documentation sur la façon de faire (j'aurais voulu avoir le temps avant de partir, mais j'ai été débordé).
Précisons que la difficulté n'est pas là où on peut le croire : la
création d'une extension à Firefox
est très
bien documentée (d'où le nombre
de telles
extensions qui existent), ainsi que le mécanisme
d'overlays
qui permet structuralement d'ajouter le menu décrit
en XUL
(pour lequel il y a
un tutoriel
ici), bref, pour tout cela il y a des manuels clairs ; en
revanche, ce qui est nettement moins clair, c'est tout ce qui concerne
ce que Firefox appelle
le chrome,
et spécifiquement la façon dont on
peut enregistrer
du chrome sans passer par l'écriture d'un fichier de package
(.xpi) et tout le tralala. I.e., ce qui était difficile
à trouver, c'est comment faire pour faire une extension purement
locale à Firefox, pour juste s'ajouter un menu personnalisé qui
sera chargé depuis des fichiers locaux et qu'on pourra facilement
modifier. La réponse, finalement, est apparue
à un
endroit assez caché d'une doc : si on crée, dans le
sous-répertoire extensions de son profil, un fichier
texte contenant le nom d'un répertoire local, alors Firefox y
cherchera un install.rdf et
un chrome.manifest et on peut ainsi avoir une extension
locale.
C'est un problème fréquent avec le développement sous Firefox : ce
n'est pas qu'on manque de documentation, c'est qu'elle est
terriblement mal rangée, on ne sait jamais bien ce qui est obsolète et
ce qui ne l'est pas, certains bouts sont très clairement expliqués,
mais d'autres sont totalement obscurs et entourés de magie. Par
exemple, en essayant de comprendre le fonctionnement
d'un bout
de code obscur qui sert à retrouver la fenêtre Firefox principale
à partir d'une sous-fenêtre, je suis tombé sur un morceau apparemment
assez gros, appelé le nsWebBrowser et pour lequel il
n'existe essentiellement pas de documentation sauf
ce schéma
complètement incompréhensible et
cette page
vaguement obsolète.
Pour insister sur ce que je disais déjà sur les jeux olympiques, j'en rajoute une couche :
Lutter contre le dopage dans le sport de compétition, c'est futile, et c'est perdu d'avance (à quand les manipulations génétiques pour produire des athlètes ? et qui pourra dire si c'est de la triche ?), ce qui est pourri ce n'est pas tellement le dopage — qui n'est qu'un symptôme — c'est le sport de compétition lui-même. Pousser à fond des gens hyperentraînés et hyperspécialisés pour parcourir une distance d en un temps aussi court que possible, jusqu'à compter les centièmes de secondes, c'est non seulement grotesque et malsain, c'est aussi très con pour un homme (qui, quand il a besoin de parcourir la distance d en aussi peu de temps que possible, construit un engin pour ça : on est Homo faber et pas Homo citior), et surtout, c'est répugnant à l'esprit du sport (qui est d'avoir un corps en bonne santé et de prendre du plaisir à l'utiliser — pas de se transformer en machine à faire tomber les records en se bousillant complètement au passage).
Et en écrivant le mot hyperspécialisé
, je suis retombé sur
une phrase géniale de Robert Heinlein (dans Time
Enough for Love, un de ces aphorismes qu'il aimait lancer un
peu au hasard) :
A human being should be able to change a diaper, plan an invasion,
butcher a hog, conn a ship, design a building, write a sonnet, balance
accounts, build a wall, set a bone, comfort the dying, take orders,
give orders, cooperate, act alone, solve equations, analyze a new
problem, pitch manure, program a computer, cook a tasty meal, fight
efficiently, die gallantly. Specialization is for insects.
2008-08-10 (dimanche)
Le navigateur que j'utilise
— Firefox 3
— a la caractéristique amusante de sauvegarder toutes
les URL auxquelles on accède sur une période de plusieurs
mois (180 jours par défaut, réglable avec les
préférences browser.history_expire_days
et browser.history_expire_days_min : passez
par about:config pour régler ça). Ça a l'inconvénient de
prendre une place disque assez importante à
stocker (mon , mais l'avantage de
permettre de retrouver plus facilement, par mots clés, des sites qu'on
a visités par le passé, ou de faire
des bookmarks
intelligents.urlclassifier3.sqlite dépasse les
50Mo[#])
Un autre intérêt documentaire de la chose, c'est de pouvoir retrouver, par exemple, tous les articles Wikipédia (et projets apparentés) que j'ai consultés depuis que j'utilise Firefox 3 : même si les raisons pour lesquelles j'ai consulté ces pages sont très diverses (il y en a qui sont des erreurs, ou des liens que j'ai suivis sans réfléchir, donc je ne les ai pas toutes lues avec une égale attention), je trouve que ça donne une image qui me plaît de l'éclectisme de mes centres d'intérêt.
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Pour obtenir une liste comme ci-dessus, on peut sous Linux
installer sqlite3 et essayer quelque chose comme
sqlite3 .mozilla/firefox/*.default/places.sqlite "SELECT DISTINCT url FROM moz_places WHERE url LIKE 'http://%.wiki%.org/wiki/%' ORDER BY url ;" | perl -ne 'print "$1\n" if /^(http\:\/\/[a-z]*\.wiki[a-z]*\.org\/wiki\/(?!(Special|User|Talk|Image|Wikipedia)\:).*?)(?:\#.*)?$/' | sort -u
(Toutefois, ce n'est qu'une approximation : dans la liste que j'ai présentée ci-dessus, j'ai pris soin de remplacer chaque titre d'article par son nom canonique en cas de redirection, et ça c'est beaucoup plus pénible à mettre en œuvre — je l'ai fait avec l'aide des bases de données SQL fournies par Wikimedia dans le cas des Wikipédia en anglais et en français, qui forment l'écrasante majorité des liens ci-dessus, et en interrogeant automatiquement les quelques pages restantes.)
Maintenant, il resterait à faire un graphe de tout ça, compter les composantes connexes, etc. J'avoue avoir la flemme.
[#] Ah, en fait, il
semble que ça n'ait pas vraiment de
rapport : urlclassifier3.sqlite a plutôt l'air de servir
à détecter le phishing (et il semble qu'on puisse l'empêcher de
grandir à une taille trop monstrueuse en jouant avec la
préférence urlclassifier.updatecachemax). Le fichier qui
sert à stocker l'historique s'appelle,
lui, places.sqlite, et il a chez moi la taille nettement
plus modeste de 3Mo.
2008-08-08 (vendredi)
Je suis surpris que parmi toutes les voix qui s'élèvent pour appeler au boycott des JO pour protester contre l'attitude ou les pratiques du gouvernement chinois (sur lesquelles je n'ai rien de bien intelligent à dire ni d'avis éclairé donc je n'en parlerai pas), il y en ait aussi peu qui le font au motif que les jeux olympiques sont (devenus ?) quelque chose de simplement très malsain.
Loin de moi l'idée de leur faire un procès pour hétérodoxie par
rapport à l'idéal
qu'avait Coubertin
(l'important n'est pas de gagner, mais de participer
, et son
corollaire, l'interdiction du professionnalisme qui semble maintenant
aussi saugrenue que l'interdiction du dopage le serait dans un sport
comme le catch), car je n'aime pas les procès pour hérésie et je ne
suis pas sûr que les idées du baron sentaient aussi bon que ça ;
encore moins voudrais-je invoquer l'esprit des jeux olympiques
antiques (qui ne permettaient ni aux femmes ni aux barbares de
participer). Mais, tout de même, je ne comprends pas ce qu'on peut
trouver d'intéressant dans les jeux actuels. Il y a un
vague idéal olympique (de paix et de compétition fraternelle
entre les peuples), qui serait peut-être intéressant s'il ne
ressemblait pas autant à l'idéal éthique aseptisé et bien-pensant d'un
film hollywoodien avec Will Smith pour héros ; il y a un cérémonial
(surtout d'ouverture et de clôture) qui fait penser aux effets
spéciaux d'un tel film (jolies images, j'imagine, mais on sait que
tout est faux) ; et puis il y a la compétition elle-même, qui
m'inspire le plus profond ennui, ennui qui serait plutôt du dégoût si
je m'intéressais vraiment au sport.
Quand Leni
Riefenstahl nous montrait de magnifiques corps d'athlètes dévêtus,
on y devinait pourtant une déplaisante odeur de chemises brunes mal
lavées, de nos jours je trouve que c'est plutôt le goût de
l'érythropoïétine
qui domine.
Le problème n'est pas tant que les sportifs se dopent : ce n'est pas là le mal, ce n'est qu'un symptôme. Le problème est qu'ils aient envie de se doper. Ce serait être excessivement naïf que de prétendre qu'à partir du moment où on doit pratiquer des prises de sang c'est déjà trop tard — qu'il faut faire en sorte que l'intérêt naturel des sportifs soit uniquement de participer tels qu'ils sont — ce serait excessivement naïf car l'envie de gagner est inscrite dans la devise elle-même, citius, altius, fortius, il n'y a rien de méprisable dans l'orgueil de vouloir faire mieux que les autres, il est évident qu'il y aura toujours des gens qui voudront tricher. Mais si l'idéal devient vraiment trop lointain, quelque chose ne va plus. Est-ce qu'on va aux jeux pour faire du sport ou pour faire le kéké au nom de son pays, au juste ?
Ce n'est pas uniquement une question de substances chimiques dans les veines des participants. La compétition entre les villes du monde pour déterminer laquelle aura l'honneur d'accueillir les jeux, elle aussi se déroule dans une atmosphère méphitique (si on me pardonne l'insistance de ma métaphore olfactive). Le délire de sécurité autour du passage de la flamme olympique, le parcours complètement ridicule qu'on lui fait faire, tout ça est pathétique. Quant aux cas de corruption à tous les niveaux (par exemple des juges pour les disciplines notées), ils sont répugnants. La façon dont on compte les médailles par pays (ainsi que l'absence totale de valeur accordée à la quatrième place) n'est pas beaucoup plus saine. Bref, dans l'ensemble, si on devait étudier la façon dont une débauche d'argent et d'attention médiatique peut pourrir un événement, l'histoire des jeux olympiques pourrait être un exemple canonique (après, il faudrait sans doute creuser pourquoi c'est triste dans ce cas-là alors que s'agissant du Superbowl c'est juste hilarant).
Tout ça pour dire que, comme d'habitude, je n'ai pas regardé la cérémonie d'ouverture, je ne regarderai pas celle de clôture, et je ne regarderai rien des cérémonies tout aussi toc qu'il y a entre les deux. J'ai vaguement plus de sympathie pour les jeux d'hiver, certainement pour les jeux paralympiques, je regarderai peut-être avec curiosité bienveillante les Gay Games[#] de Cologne dans deux ans, mais sinon, le seul intérêt des jeux olympiques c'est d'avoir un site Web IPv6.
[#] Qui ne s'appellent
pas olympiques
parce que le comité international olympique
tient à maintenir sa propriété intellectuelle sur le nom.
Ajoutez une raison à ma liste des choses que je n'aime pas dans
les JO.
2008-08-04 (lundi)
Je laisse (temporairement ?) de côté la suite de mes rants contre le principe de précaution, parce que ça va sans doute me prendre encore beaucoup trop de temps d'écrire les numéros (2) et (3).
Mes déboires avec OpenOffice.org ont commencé lorsque mon poussinet, au cours d'une discussion sur des romans d'un auteur de heroic fantasy que nous apprécions tous deux (Raymond Feist), a appris que j'avais moi-même écrit un roman quand j'étais petit (roman qui est plus cher à mon cœur qu'il n'est littérairement potable), et il [le poussinet] a exprimé le désir[#] de le lire. Seulement, pour ça, il en fallait une version imprimée, la version HTML étant trop peu commode à lire (version HTML qui actuellement est là mais je compte la remplacer par mieux, justement, cf. ci-dessous). D'où l'idée, née de mon enthousiasme naïf et de la supposition candide que la technique marche parfois, d'en générer une version PDF par conversion d'une version OpenDocument via OpenOffice.org.
Quelques explications sur les formats s'imposent peut-être.
Le format PDF est un format de description de document déjà mis en page mais vectoriel (vectoriel signifiant qu'il ne suppose pas une résolution particulière mais se décrit en termes de primitives graphiques générales comme des courbes de Bézier, ce qui permet de zoomer autant qu'on veut sans effet désagréable de pixelisation) : on peut s'imaginer qu'il contient des descriptions de texte dans différentes polices (les polices en question, a priori vectorielles, pouvant être embarquées dans le document ou supposées connues du lecteur) ou des commandes de dessin vectoriel. Un format de document mis en page suppose un format de papier bien défini (A4, B5, US legal, que sais-je encore), et a priori on ne peut pas en changer (sauf à appliquer un zoom ou à recentrer le texte dans la page), en tout cas on ne peut pas repaginer le document.
À l'opposé de tels formats mis en page
, on a des
formats sémantiques, dont un exemple serait
le DocBook, et qui
consistent à décrire le texte d'un document non par sa position dans
la page mais par sa fonction sémantique (telle que : titre de
chapitre, note en bas de page, citation en exergue, etc.). Pour
passer d'un format sémantique à un format mis en page (et bon à
imprimer), on va créer une feuille de style qui va indiquer
la façon dont on veut mettre en page les différentes fonctions
sémantiques reconnues dans le document (i.e., la police à utiliser
pour le titre, la taille des notes en bas de page, les marges des
citations en exergue) ; le contenu sémantique et la feuille de style
sont normalement gardés bien séparés (principe de séparation du fond
et de la forme), et un programme de mise en page va prendre les deux,
les passer à la moulinette et produire un PDF (ou tout
autre format mis en page).
Enfin, ça c'est la théorie. La pratique, c'est que rien n'est
parfait. Le PDF est un format qui a parfois des
problèmes incompréhensible (voir plus loin), et les formats
sémantiques on ne sait pas très bien où les trouver ; la séparation
fond/forme est un truc complètement théorique et qui marche très mal
sur des documents réels, notamment parce qu'un livre réel (sauf
peut-être s'il s'agit d'une documentation technique) va contenir
beaucoup de choses qui se placent dans une région bien floue entre le
fond et la forme (du genre : tel paragraphe est centré parce que
l'auteur a décidé de le centrer — on ne sait pas bien quelle est
la sémantique profonde derrière, etc.), du coup, on multiplie
les classes
ou les styles
de texte, et on finit par leur
donner des noms comme centré
ou aligné à droite
, et à ce
stade la distinction fond/forme part aux chiottes.
Quelque part entre les formats mis en page et les formats
sémantiques, on a le format OpenDocument, qu'on pourrait décrire comme
le format natif de OpenOffice.org (depuis la version 2) mais qui est
surtout l'alternative ouverte au format de Microsoft Word. Un fichier
au format OpenDocument est une archive
(zip)
contenant un certain nombre de fichiers,
principalement XML,
dont l'un (content.xml) contient censément le fond et un
autre (style.xml) est la feuille de style qui contrôle la
forme (les autres fichiers de l'archive contenant, par exemple, les
méta-données du document, les images, les macros, etc.).
L'idée que j'avais, et qui était parfaite en théorie, était la suivante : retravailler un peu le source du livre pour en avoir une version XML propre selon un schéma personnel[#2] à la sémantique aussi claire que possible, puis avoir des scripts qui pourraient convertir ce XML source soit en un format (X)HTML pour l'affichage comme page Web soit en un format OpenDocument qu'OpenOffice.org pourrait ensuite paginer et transformer en PDF. Ainsi, il me serait possible d'avoir simultanément une version HTML et une version PDF, les deux découlant d'un même source (donc si je corrige une faute d'orthographe dans le source, il n'est pas trop pénible de régénérer les deux versions publiées), et les deux étant de bien meilleure qualité que si je produisais le PDF directement à partir du HTML (ce qui est systématiquement épouvantable et ce qui interdit quelque chose comme une belle table des matières). Voilà, ça c'était la théorie. Comme d'habitude, il n'y a pas de différence entre la théorie et la pratique — en théorie.
Le roman était à l'origine écrit sur le traitement de texte Sprint de Borland (sous MS-DOS). Différentes manipulations de format l'avaient transformé en TeX, puis en HTML. Je n'ai pas eu beaucoup de mal, à l'aide de recherches-remplacements dans un quelconque éditeur, à sortir un fichier XML que je pouvais considérer comme un source primaire à utiliser désormais.
Première difficulté : comment écrire les scripts de
transformation ? S'agissant de transformer un
fichier XML (source) en un autre fichier XML
(le content.xml du fichier OpenDocument), il y a un
langage a priori fait pour
ça : XSLT ;
mais XSLT est un langage de programmation très
particulier, qui n'a pas vraiment de variables ni de boucles au sens
où on l'entend habituellement, et qui, s'il facilite certaines
opérations, en rend d'autres absolument atroces, et notamment pour ce
qu'on appelle la fabrication des styles automatiques
OpenDocument, j'ai vite compris qu'utiliser XSLT
tournerait à la séance de SM cuir et chaînes. Donc je me
suis rabattu sur le langage général Perl et sa
bibliothèque XML::LibXML
pour manipuler du XML ; c'est certainement plus puissant
que XSLT, mais c'est aussi souvent inutilement verbeux,
par exemple quand je vois la quantité d'incantations propitiatoires
que je dois prononcer pour émettre trois malheureuses lignes
de XML définissant les polices du document :
$tgt_root->appendChild($tgt->createTextNode("\n"));
$tgt_root->appendChild($tgt->createComment(" Font declarations "));
$tgt_root->appendChild($tgt->createTextNode("\n"));
my $font_face_decls = $tgt->createElementNS($nspfx{"office"},"office:font-face-decls");
$tgt_root->appendChild($font_face_decls);
$font_face_decls->appendChild($tgt->createTextNode("\n"));
sub add_font_decl {
my $font = $tgt->createElementNS($nspfx{"style"},"style:font-face");
$font_face_decls->appendChild($font);
$font_face_decls->appendChild($tgt->createTextNode("\n"));
$font->setAttributeNS($nspfx{"style"},"style:name",$_[0]);
my $qname = $_[0];
$qname = "'" . $qname . "'" if $qname =~ / /;
$font->setAttributeNS($nspfx{"svg"},"svg:font-family",$qname);
$font->setAttributeNS($nspfx{"style"},"style:font-adornments",$_[1]);
$font->setAttributeNS($nspfx{"style"},"style:font-family-generic",$_[2]);
$font->setAttributeNS($nspfx{"style"},"style:font-pitch",$_[3]);
}
add_font_decl "DejaVu Serif", "Book", "roman", "variable";
add_font_decl "DejaVu Sans", "Book", "swiss", "variable";
add_font_decl "Linux Libertine", "Book", "roman", "variable";
$tgt_root->appendChild($tgt->createTextNode("\n"));
…beurk ! Comme d'habitude, le diable est dans les détails :
le principe général du code est facile à écrire (quand on lit
un <p> dans le source, on émet
un <text:p> à la sortie), mais plein de petits
problèmes viennent se greffer dessus et transformer le programme en
une tambouille illisible (pour générer le titre du livre tout entier,
que je veux centrer sur une page, il me faut émettre
un <text:p> contenant
un <draw:frame> contenant
un <draw:text-box> contenant
un <text:p>, et tout d'un coup je me rends compte
que certaines opérations appliquées dans mon programme à
un <text:p> doivent ici s'appliquer
au <text:p> intérieur et d'autres
au <text:p> extérieur et que je dois tout d'un coup
les séparer — et hop, beaucoup de lignes de code en plus).
Autre aspect pénible : la feuille de style (le
fichier style.xml du OpenDocument), que j'écris à la main
parce que c'est tout de même plus commode que de rajouter de la sauce
Perl autour, se met à contenir des choses que je voudrais bien générer
automatiquement (par exemple, le format OpenDocument ne permet pas de
contenir le plus simple calcul pour les marges : donc si je veux du
format papier B5 au lieu de A4 il faut que je recalcule plein de
choses).
Ensuite, on commence à tomber sur les bugs de OpenOffice (je ne
parle même pas des autres programmes censés pouvoir lire du
OpenDocument, tels que kword, abiword et okular : soit ils plantent
carrément en lisant mon fichier, soit ils en font de la bouillie pour
le formatage).
Il y
en a un qui m'a beaucoup énervé, qui concerne la table des
matières : normalement, le format OpenDocument prévoit que le document
peut contenir des balises <text:h> pour délimiter
les divisions (chapitres, sous-chapitres, sections, sous-sections,
etc.) à faire figurer dans la table des matières, chacune étant
accompagnée d'un attribut numérique text:outline-level
qui indique le niveau d'imbrication (et typiquement, d'indentation
dans la table des matières) ; la balise peut aussi indiquer un style,
qui n'a a priori rien à voir avec le niveau d'imbrication (par
exemple, au même niveau d'imbrication, j'ai des titres de chapitre et
des balises de titres d'appendice) ; mais OpenOffice a un bug qui fait
qu'il traite ça n'importe comment : il prend le premier style
rencontré pour chaque niveau d'imbrication et décide que ce style (et
aucun autre) « est » ce niveau d'imbrication et ne fait figurer que
les paragraphes ayant ce style dans la table des matières. Pas de
moyen simple, donc, d'avoir une table des matières qui fera figurer à
même niveau d'imbrication les styles titre de chapitre
et titre d'appendice
. Ah si, on peut créer la table des
matières à
partir de styles additionnels
, ce qui fait ce que je veux
(au prix de la clarté sémantique du document), mais alors on tombe sur
un
autre bug qui fait qu'on n'aura pas d'hyperliens dans la table des
matières ! Je me frappe la tête contre les murs : adieu l'idée
d'obtenir un OpenDocument propre et clair. Bon, j'ai fini par trouver
une façon de plus ou moins satisfaisante de contourner le problème,
mais que de temps perdu à comprendre ce qui ne va pas, à soumettre des
bug-reports[#3], à décider de la
moins mauvaise façon de contourner le problème et ainsi de suite !
Autre limitation horripilante de
OpenOffice : impossible
de trouver un format vectoriel dans lequel je puisse inclure les
cartes censées illustrer le roman. En effet, OOo ne comprend pas le
format vectoriel SVG (et une limitation fondamentale,
l'absence de clipping dans le format de dessin vectoriel natif
OpenDocument, fait qu'aucun convertisseur n'a de chance de pouvoir
marcher), et il ne sait pas non plus inclure
d'images PDF. Reste le format EPS, qu'il
arrive plus ou moins à inclure et auquel j'ai pu convertir mes
cartes[#4], mais d'une part il
prend un temps fou à les afficher (parce qu'il appelle un programme
externe qui, pour une raison qui m'échappe, est infiniment lent dans
ce cas), et d'autre part, si on demande d'exporter le fichier
en PDF, les images en
question sont
alors rastérisées (c'est-à-dire qu'elles cessent d'être
vectorielles pour devenir des tableaux de pixels à une résolution
donnée) ; en revanche, bizarrement, si on imprime vers une imprimante
PostScript, les images en question restent vectorielles, et on peut
convertir ce fichier PostScript en PDF… mais on
perd les liens de la table des matières ! D'où la seule solution que
j'ai trouvée : produire deux fichiers PDF, l'un
par exportation depuis OpenOffice, l'autre en imprimant en PostScript
et en convertissant ensuite en PDF, puis utiliser un
programme (pdftk) pour mélanger les pages de l'un et
l'autre fichier PDF afin d'avoir, au final, à la fois les
cartes au format vectoriel et les liens qui marchent depuis
la table des matières. Quelle horreur !
Encore un souci que j'ai rencontré : comment faire générer la table
des matières dès l'ouverture du document ? En effet, le fichier
OpenDocument que je produis n'est pas paginé (et pour cause, je compte
justement sur OpenOffice pour faire la mise en page), c'est-à-dire
qu'il ne contient ni sauts de ligne doux ni sauts de page doux (le mot
doux
— soft
— signifiant que
les sauts en question ont été calculés automatiquement et pas imposés
par la structure du document : la grande majorité des saux sont doux,
les sauts durs viennent avant un changement de chapitre pour ce qui
est des sauts de pages ou à la fin d'un vers pour les sauts de ligne,
bref, ce genre de choses). Du coup, la table des matières ne peut pas
contenir de numéros de pages, il faut la faire recalculer à OpenOffice
pour qu'elle en contienne. J'ai donc dû écrire une macro en basic
OOo, qui s'exécute à l'ouverture du document (en déclanchant toutes
sortes d'alarmes de sécurité, bien sûr, vu que le basic en question
n'est pas sécurisé), qui déclenche la réévaluation de la table des
matières. Il est vrai que, là, je m'attendais à avoir plus de mal que
ça, et que finalement ça a bien marché.
Mais ce n'est toujours pas la fin de mes ennuis : ensuite, il y a eu celui du choix de la police (il est vrai qu'OpenOffice n'a plus rien à voir là-dedans). J'aurais bien pris une des grandes polices traditionnelles (disons, [New] Century Schoolbook, qui me semble assez appropriée au caractère un peu enfantin du roman, mêlée à Univers ou Helvetica pour les titres et Optima pour la préface). Malheureusement, on connaît mon habitude de faire joujou avec Unicode : il a fallu que je misse des citations en grec et en russe dans le roman, et je n'ai pas de version grecque ou cyrillique des polices que je viens de citer (j'ignore même si quelqu'un en a fait une). Autre possibilité : Gentium, une police libre moderne dont j'apprécie l'élégance sobre et reserrée, et qui contient le grec polytonique et à peu près le cyrillique. Malheureusement, ce n'est qu'à peu près, puisque j'ai fini par me rendre compte qu'il me manquait encore quelques caractères (le cyrillique est très incomplet dans la version italique de la police). Finalement, je me suis rabattu sur Linux Libertine, une police libre très complète (et qui malgré son nom n'a absolument aucun rapport avec Linux), assez proche des classiques Baskerville et Janson, et pour les titres et la préface j'ai pris Vera Sans et Vera Serif respectivement (dans leur version DejaVu pour recouvrir plus de caractères Unicode).
Bon, l'un dans l'autre, après ces durs labeurs, j'ai réussi à obtenir ce fichier OpenDocument et ce fichier PDF. Pour l'imprimer, je n'ai pas pensé à des sites spécialisés d'impression sur demande comme Lulu.com[#5] (je croyais que ça n'existait qu'à partir d'une centaine d'exemplaires : là j'en voulais seulement un ou deux), du coup je suis bêtement allé dans une boutique de reprographie et d'impression numérique. Et là, les imprimantes+photocopieuses Canon, auxquelles l'impression a été confiée, n'ont pas du tout apprécié mon PDF : elles ont mis quelque chose comme trente secondes par page (du coup je suis revenu chercher le résultat le lendemain), sans évidemment la moindre explication sur ce qui prenait tellement de temps à imprimer. Du coup, beaucoup du bien que je pensais du format PDF est parti (mais je ne sais pas si la faute doit être imputée aux drivers Canon, à OpenOffice, ou à la façon un peu compliquée dont j'étais obligé de produire le PDF comme je l'ai expliqué plus haut).
Bon, maintenant, il ne me reste qu'à refaire un fichier HTML à partir du nouveau XML source que j'ai.
[#] À moins que ce soit pour me faire plaisir ? Mais feignons d'ignorer cette éventualité.
[#2] Le XML est un format complètement général qui permet de représenter tout et n'importe quoi comme donnée structurée (disons que c'est juste une façon de sérialiser un arbre abstrait sous forme de données textuelles) : pour donner un sens à du XML il faut décider du sens qu'on va donner aux différentes balises et comment on va autoriser à les emboîter (le schéma).
[#3] Soumettre un bug-report à un programme est souvent très long car non seulement on doit chercher à produire un fichier simple et clair qui illustre le bug, mais en plus il faut s'inscrire dans l'outil de rapport de bug, ce qui demande d'attendre un mail de confirmation de mot de passe, etc.
[#4] Non sans mal ! Je ne sais pas pourquoi, pour partir du fichier PS que j'avais, j'ai dû convertir en PDF, reconvertir le PDF en PS, et convertir ce PS-là en EPS pour avoir quelque chose que OpenOffice accepte de digérer.
[#5] Une utilité que j'aurais pu y trouver aurait été d'imprimer en B5 (j'aime bien le format B5, pour les livres). Las ! ils ne le proposent pas.
2008-08-01 (vendredi)
On pourrait commencer avec une blague : c'est l'histoire d'un
père dont la fille de six ans est un peu malade : il lui donne un
suppositoire, et un peu plus tard il l'emmène prendre l'air ; là, la
fillette se plaint en public papa, j'ai un peu mal à cause de ce
que tu as mis dans mes fesses
, et le type passe le reste de ses
jours en prison. (Pour ceux qui préfèrent les webcomics, dans le
même genre
d'idée, voyez
ici.)
Bon, là c'est raconté comme une blague, et l'histoire n'est pas
vraie (si on omet la conclusion, c'est tiré
de VieDeMerde, mais même avec
la conclusion en moins rien ne dit que c'est vrai). Simplement, des
histoires vraies de ce genre, ce n'est pas ça qui manque. On n'a
certes pas de preuve que ce n'est pas exagéré
quand quelqu'un
raconte être considéré par tout son voisinage comme un pédophile
en puissance parce qu'une fois il a donné 5 cents à un gosse qui
pleurait de ne pas avoir assez de sous pour se payer du bubble gum,
mais ça me semble tout à fait crédible. Quant
à cet extrait de
journal télévisé, qui fait froid dans le dos, il est
incontestablement vrai : un journaliste a été accusé de possession de
pédopornographie parce qu'il filmait un concours
de cheerleaders as
young as six years old […] in a suspicious and strange
manner
(on appréciera le raisonnement : faire quelque chose de
façon suspecte devient ipso facto condamnable). Je ne sais pas
si et comment l'histoire a fini pour le sieur Gilbert Chan, mais même
s'il est innocenté, le fait qu'on puisse être arrêté pour avoir filmé
un événement tout à fait public où les fillettes étaient habillées,
c'est révélateur du niveau d'hystérie qu'ont atteint dans ce domaine
au moins les pays anglo-saxons. (En France, l'erreur judiciaire
largement médiatisée sous le nom
d'affaire
d'Outreau a heureusement fait prendre conscience — au moins
pour un temps — que la Justice pouvait se tromper, mais
malheureusement cette affaire était tout à fait atypique et le
problème n'est pas uniquement celui de la Justice mais aussi de la
façon dont on peut regarder nos voisins.)
Peut-être que je suis scandaleusement utilitariste en disant ça, mais j'ai tendance à considérer qu'on ne doit criminaliser que les actes qui portent tort à autrui : quelqu'un qui filme des cheerleaders en public, même si ensuite il fait des choses cochonnes chez lui en regardant ces images, il me semble qu'il n'a porté tort à personne, ce n'est pas comme s'il avait payé pour que les fillettes en question se dévêtissent devant la caméra. Quand bien même on considère que c'est un malade mental, les malades mentaux on ne les met pas en prison, en principe : on peut éventuellement les forcer à être soignés si on a des raisons sérieuses de croire qu'ils représentent une menace grave pour la société — mais là je ne vois ni acte de folie ni comportement dangereux.
De même, je ne comprends pas comment on peut justifier d'interdire les représentations dessinées[#] de mineurs à caractère pornographique (interdiction confirmée en France par la cour de Cassation : la question n'est pas théorique). Si on considère que c'est dangereux par incitation, il faut aussi mettre en place un comité de surveillance des bonnes mœurs dans la littérature, vérifier qu'aucun film ne fait l'apologie de la violence (ben voyons…) ou n'incite à quelque crime ou délit que ce soit, et ainsi de suite : veut-on vraiment ça ? Alors pourquoi les dessins pornographiques seraient-ils différents ?
Passons. La réponse qui est faite à ce genre d'anecdotes par ceux
qui les défendent est généralement de l'ordre de : oui, on est
peut-être prompt à s'inquiéter et à condamner, il y a quelques mesures
liberticides qui sont prises, mais il faut bien protéger les enfants !
c'est ce qui est le plus important
. C'est bien pratique, la
défense des enfants, ça permet de justifier n'importe quelle
ignominie, et quand quelqu'un s'en plaint on l'accuse de ne pas penser
aux enfants. Même genre de pratique chez les procureurs
(surtout aux États-Unis, je pense), qui peuvent regarder un jury en
montrant l'accusé et dire si vous ne le condamnez pas, vous laissez
impuni un crime si horrible fait à des enfants
(ce
faisant, le procureur ne prouve pas du tout que l'accusé est coupable,
mais il rend tellement horrible dans la tête des jurés le risque
d'innocenter un coupable que la notion de doute raisonnable s'évapore
dans un pouf de logique). Ou encore, quand quelqu'un s'oppose à la
peine de mort, on peut lui demander, d'une voix lourde de
sous-entendus : même pour les violeurs
d'enfants ?
(bizarrement, on lui demandera plus
rarement même pour Hitler ?
). J'avoue que dans mon esprit,
tuer ou violer un adulte n'est pas moins grave que tuer ou violer un
enfant : l'idée même d'attribuer une valeur
différente[#2] aux êtres humains
par la gravité des crimes à leur encontre me semble même
répugnante.
Et surtout, le Premier ministre Alain Juppé avait déclaré en 1996
(c'était dans le contexte de l'affaire Dutroux) : Il faut parfois
mettre entre parenthèses les droits de l'homme pour protéger ceux de
l'enfant.
Ce genre de propos me fait bondir. Les droits de la
défense, la présomption d'innocence, le droit à un procès équitable,
le respect de la vie privée, et tout simplement la liberté de faire ce
qui ne nuit pas à autrui, toutes ces choses-là ne sont pas des
principes qu'on peut mettre entre parenthèses
quand ils nous
dérangent, sous prétexte que la situation l'impose, ou par
précaution. (Je pourrais citer de
nouveau les mots de la Cour suprême des
États-Unis : The laws and Constitution are designed
to survive, and remain in force, in extraordinary times. Liberty and
security can be reconciled.
Et ceux
de Edgar
R. Murrow dénonçant la chasse aux sorcières menée par Joseph
McCarthy : We must not confuse dissent with
disloyalty. We must remember always that accusation is not proof and
that conviction depends upon evidence and due process of law. We will
not walk in fear, one of another.
)
Mais indépendamment des grands principes, le problème est que ce genre d'attitude est complètement irréfléchi, irrationnel et contre-productif. Les agressions pédophiles, dans leur grande majorité, ne sont pas commises par des étrangers ni par des « gens sur Internet » (je ne sais pas comment est apparu ce mythe idiot qui relie Internet et pédophilie, mais il a la vie dure). D'ailleurs, la majorité des agressions pédophiles ne sont pas commises par des pédophiles, i.e., des gens principalement ou uniquement sexuellement attirés par les enfants : les gens en question, le plus souvent, ils sont parfaitement conscients qu'ils n'ont pas le droit de passer à l'acte, donc ils ne le font pas, et ils subliment leur désir autant qu'ils peuvent — et du coup, la société a tout à y gagner à ne pas les traiter comme des criminels avant même qu'ils passent à l'acte, ou à leur interdire de trouver jusqu'à la moindre image sur laquelle fantasmer. Non. La majorité des agressions sexuelles sur des enfants sont commises par les proches de la victime, souvent ses propres parents (qui ne sont a priori pas pédophiles) : mettre les enfants en garde spécifiquement contre les étrangers, ou chercher à reconnaître des pédophiles, en public, à leur comportement, bref chercher à voir le risque là où il n'est pas (ou relativement pas, en tout cas), c'est augmenter ses chances de ne pas le voir là où il est[#3]. Et évidemment, se focaliser de façon hystérique sur une forme de danger, même si on devait l'analyser correctement, bien au-delà de son importance, c'est risquer de passer à côté de toutes celles qui sont bien plus importantes (les accidents domestiques sont quelque chose de considérablement plus important que la pédophilie, si on veut protéger les enfants !, et sur lequel on n'agit pas autant qu'on le pourrait).
Quel est le risque, alors ? Il est qu'on finisse par avoir une
peur réciproque tellement importante — chez les parents d'un
enfant, de tout contact de celui-ci avec un étranger, et chez tout le
monde, d'un rapport avec un enfant qui pourrait passer pour ambigu aux
yeux des paranoïaques — que la société ne permette plus les
rapports entre adultes et enfants qui sont nécessaires pour ces
derniers à leur bon développement social et émotionnel. Des exemples
que j'ai déjà évoqués sont à cet égard représentatifs : un étranger
ferait bien de s'abstenir d'offrir des bonbons à un enfant de peur
d'être soupçonné de vouloir les appâter, et il vaut mieux s'abstenir
de leur raconter un secret parce qu'on peut s'imaginer le danger si un
enfant raconte à ses parents que M. Untel a fait quelque chose de
secret
avec eux. Ces problèmes sont réels et pas uniquement
théorique, ils ont été
récemment soulignés
et analysés par le groupe de
réflexion Civitas
au Royaume-Uni dans un pamphlet
intitulé Licensed
to Hug. Quand on n'aura plus d'instituteurs, de moniteurs
de sport ou de centre aéré, etc., et que les enfants seront tellement
privés du contact avec les adultes qu'ils
joueront Lord of the Flies en toute
liberté, on se sentira bien malins.
Telle que je présente cette hystérie collective au sujet de la
pédophilie, on pourrait penser que j'ai perdu de vue ma dénonciation
générale du principe de précaution
; je crois pourtant que
c'est bien de ça qu'il est question. Car le principe de précaution
est celui qui consiste à perdre tout recul et toute sobriété dans
l'analyse d'un problème ou d'un danger, à adopter une attitude
dogmatique (brancardée sous le nom d'attitude de précaution
, ce
qui ne veut rien dire) et à dénoncer toute autre approche comme
irresponsable car trop dangereuse pour quelque chose de censément
précieux (du genre : vous ne voudriez pas risquer de mettre en
danger nos enfants au nom d'un calcul approximatif ? on n'est
jamais trop prudent
). Eh bien si, on peut être trop prudent, et
on peut même faire beaucoup de mal en l'étant : la vérité, c'est que
la chasse aux sorcières autour du prétexte de la pédophilie cause
beaucoup plus de torts qu'elle ne pourrait en éviter, y compris aux
enfants.
Ayant commencé avec une blague, on pourrait terminer par un lien vers un joli petit documentaire comme on en faisait autrefois : Boys Beware, mettant en garde les garçons américains contre les dangers des pervers zomosexuels qui les menacent.
[#] Un des arguments
parfois avancés est d'éviter la situation où aucune image ne pourrait
être condamné parce que la défense peut toujours répliquer ah, mais
vous ne pouvez pas prouver que ce n'est pas une image de
synthèse
. C'est tout de même un peu faible quand les images sont
manifestement du dessin d'art !
[#2] Certains défendent l'idée en disant que les enfants sont plus vulnérables, donc on doit plus les protéger. Avec le même raisonnement, on doit sans doute conclure que plus il y a d'alarmes autour d'une maison moins il est grave de la cambrioler ?
[#3] Pour être bien clair, je ne défends certainement pas non plus l'idée d'inculquer aux enfants la peur de leurs propres parents ! Car au sein de la famille aussi on ne peut que déplorer un certain excès de pudibonderie.
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