David Madore's WebLog

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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What follows are the entries of 2009-12. For latest entries, see here.

Ce qui suit sont les entrées de 2009-12. Pour les dernières entrées, voyez ici.

2009-12-30 (mercredi)

Lave-linge kaputt

Ce matin[#], mon poussinet veut faire une lessive : le lave-linge ne répond pas (aucune lumière ne s'allume, rien du tout). Panique à bord ! Le poussinet commence à vérifier la prise et les fusibles, mais je me rends compte qu'en fait c'était juste le couvercle qui était mal fermé. Ouf.

Sauf que deux lessives plus tard, en début de cycle d'essorage, on entend un grand POUF, et on sent une odeur de caoutchouc brûlé dans toute la cuisine. Cette fois, le lave-linge est réellement mort (et un fusible de 20A avec lui), après environ dix ans de plus ou moins bons et raisonnablement loyaux services. Je suis estomaqué de la coïncidence — le matin on pense ce serait horrible que la machine à laver tombe en panne et le soir c'est une réalité —, mais je ne vois vraiment pas quel lien de cause à effet il pourrait y avoir.

Le problème n'est pas tant qu'un lave-linge-combiné-séchant coûte cher (ça a plutôt baissé en prix depuis dix ans). C'est plutôt qu'un 30 décembre on ne va pas obtenir une livraison avant une semaine et qu'on a besoin de faire des lessives avant (et que le lavomatic, c'est vraiment une perte de temps vu qu'il faut rester tout le temps surveiller qu'on ne se fait pas voler). Mais c'est surtout que, vue la façon dont les meubles de notre cuisine sont encastrés, bouger quoi que ce soit ressemble à un jeu de sōkoban (il faut commencer par retirer le frigo, puis tirer la machine à laver, puis déplacer le meuble adjacent au frigo, pour pouvoir enfin bouger latéralement la machine à laver…) : ce n'est pas seulement compliqué, c'est fatigant et on risque sans arrêt de casser plein de choses. On a même cru un instant qu'il faudrait démonter des placards posés au mur depuis l'installation de la machine.

Mon poussinet, qui aime bien jouer au MacGyver, démonte tout en me jurant mais si, c'est certainement un truc évident qui a grillé, et ça doit se remplacer facilement (tu parles, il ne retrouve même pas quelles vis vont en face de quels trous quand il s'agit de remonter ce qu'il a défait), puis on peut quand même faire appel à un réparateur (sauf que là c'est pas une semaine sans lave-linge qu'il faudra tenir, c'est un mois). Je finis par le convaincre que, non, le plus raisonnable est vraiment de mettre l'appareil cassé aux encombrants (en espérant qu'ils contactent Emmaüs pour voir si ça peut être sauvé) et d'en racheter un neuf. Miraculeusement, la mairie de Paris peut enlever l'ancienne machine un 31 décembre, et Darty me propose une livraison pour dimanche. Et aussi, heureusement que nous habitons au rez-de-chaussée.

Par contre, entre temps, on abîme le pas de la porte en jouant à déplacer le frigo, on découvre une fuite dans une gaine de l'immeuble qui passe dans le coin de notre cuisine, le poussinet finit sa lessive dans la baignoire et attrape des ampoules aux mains et son linge déteint, etc. Les contrariétés ne viennent jamais seules ! (Le POUF s'est produit à 21h, il est maintenant 1h30 du matin, et on n'a toujours pas fini de s'occuper des conséquences indirectes de cette panne.)

[#] Plus exactement, vers 14h du matin.

2009-12-27 (dimanche)

Fragment littéraire gratuit #126 (une rencontre)

Moi c'était il y a quelques années, au cours d'une réception où je m'étais retrouvé un peu par hasard, chez des amis d'amis d'amis. En fait, une connaissance d'un de mes copains d'enfance avait reçu le prix d'économie de la banque de Suède (qu'on classe avec les Nobel), ces gens organisaient une fête en son honneur, et je m'étais retrouvé là sans vraiment être invité. Sans être complètement un intrus non plus, d'ailleurs l'entrée était filtrée. Mais je ne me sentais pas à ma place : je me sentais miteux, il y avait même des gens qui avaient leurs gardes du corps avec eux, et je crois que j'étais moins bien habillé que les gardes du corps.

Bref, je picorais des petits fours à l'écart de la foule en cherchant parmi les invités quelqu'un que je pourrais connaître, et je vois ce bonhomme. L'air un peu seul, dont la tête me disait quelque chose mais je n'arrivais pas à me rappeler pourquoi. Je lui fais part de mes préférences parmi les canapés, et nous engageons la conversation. En français, même si la plupart des gens autour de nous parlaient anglais, mais il s'avère que le type maîtrisait impeccablement le français, avec un délicieux accent allemand. Nous échangeons des banalités, puis pour essayer de retrouver pourquoi je crois le connaître, plutôt que de risquer un impair en demandant son nom, je lui demande ce qu'il fait, il me répond qu'il s'occupe de paperasse, beaucoup de paperasse, et qu'il est comment dit-on en français ? une sorte de notaire. Nous parlons de Berlin, où il est obligé d'habiter en ce moment, de Strasbourg qu'il semble très bien connaître, et fil en aiguille, de toutes sortes de choses, d'urbanisme, d'art, et aussi un peu d'informatique, jusqu'à des anecdotes de fac. Il m'a paru très cultivé, son jugement très fin, et j'ai apprécié son côté espiègle.

Puis voilà qu'un brouhaha se rapproche de nous. Mon bonhomme reconnaît quelqu'un et me dit : Ah, je vois que mes geôliers ont retrouvé ma trace. Je vais devoir céder : contre la stupidité, les dieux eux-mêmes combattent en vain. Ich muß untergehn: mit der Dummheit kämpfen Götter selbst vergebens. Pardonnez-moi pour le cliché. Et il rejoint le groupe qui allait à sa rencontre, part dans une discussion assez vive en allemand à laquelle je ne comprends pas grand-chose ; mais visiblement on lui montre du respect. Ce n'est qu'en les voyant s'éloigner que j'ai enfin identifié ce visage déjà souvent vu à la télé : et mon copain, plié de rire, m'a confirmé que ce n'était pas un sosie, et que celui à qui j'ai raconté mes souvenirs de jeunesse était le chancelier fédéral d'Allemagne.

2009-12-26 (samedi)

Fragment littéraire gratuit #125 (une photo de vacances)

L'année du bac. Flashback sur un âge ruisselant d'insouciance, d'exubérance et de testostérone. La photo me montre en short de bain, exhibant fièrement mes abdos bronzés et mes boucles blondes dégoulinant d'eau iodée. À côté de moi, Mathieu, en combinaison de surf, tient sa planche d'une main plantée dans le sable et passe l'autre bras autour de mon cou dans une accolade virile. Est-ce que nous avons conscience, à ce moment-là, de l'intensité érotique de notre pose, presque caricaturale ? Moi sûrement pas, j'étais puceau, j'essayais encore de me faire croire que je matais les filles. Mathieu… J'ai appris après qu'il avait déjà l'expérience qui me manquait. Mais il sortait avec la beauté canon du lycée, personne n'aurait pensé un seul instant qu'il était bi. Putain d'innocence ! Au dos du cliché, j'ai écrit : Fhloston Paradise (Lacanau, été 1997) ; je ne sais plus ce que ça veut dire.

2009-12-22 (mardi)

De l'art de ne pas faire des cadeaux

Si à la suite de l'entrée précédente vous manquez d'idées de cadeau pour votre beau-frère Mathurin, je vais vous simplifier un peu l'ebarras du choix en vous proposant quelques idées de cadeaux qui ne sont probablement pas une bonne idée pour Mathurin (pour toute valeur de Mathurin) :

Pour un cadeau absolument parfait en toutes circonstances, choisissez plutôt les œuvres complètes de David Madore en édition poche.

2009-12-21 (lundi)

De l'art de faire des cadeaux

J'ai toujours tenue l'idée de chercher à ne pas faire comme tout le monde comme à peu près aussi stupide que celle de vouloir à tout prix faire comme tout le monde. Et je trouve assez ridicules les gens qui m'expliquent ne pas fêter Noël parce que c'est une fête chrétienne — comme si c'était plus spécialement le Noël chrétien qu'annonce le gros bonhomme rouge à barbe blanche plutôt que n'importe quelle fête du solstice d'hiver(-de-l'hémisphère-nord), des Saturnales à Hanoukkah et de Dies natalis solis invicti à Saint-Nicolas — ; le problème est bien sûr dans le parce que. Mais à l'inverse, s'efforcer à trouver des cadeaux pour tout le monde, de la tante Gertrude à l'oncle Hippolyte en passant par le cousin Ignace, cela a tout de même quelque chose d'absurde. Et la meilleure preuve de l'absurdité de cette convention, ce sont les chèques-cadeau, qui capitalisent sur le fait qu'on a socialement horreur d'offrir de l'argent et proposent à la place d'offrir du sous-argent qui s'achète aussi cher que l'argent qu'il est censé représenter mais en retour a plein de limitations (sur le domaine où on peut l'utiliser, sur la durée de validité, et sur le fait qu'on ne peut pas le rééchanger). Les chèques-cadeau essaient de vous faire marcher dans leur combine avec ce slogan : offrez au cousin Ignace un cadeau qui lui fera forcément plaisir, laissez-le choisir lui-même ce qu'il veut[#].

Alors il serait temps, en cette période de courses effrénée aux cadeaux, que je rappelle ce qui devrait être une évidence : l'intérêt de faire un cadeau à quelqu'un, (sauf si on est soi-même très riche ou que la personne à qui on le fait ne l'est vraiment pas,) ce n'est certainement pas de lui offrir quelque chose qu'il ne pourrait pas s'offrir lui-même — c'est de lui offrir quelque chose qu'il n'aurait pas idée d'acheter[#2], ou éventuellement qu'il n'aurait pas le temps (ou le courage, la motivation, le moyen matériel, que sais-je). J'ai la chance d'avoir les moyens financiers pour me faire moi-même de temps en temps des cadeaux qui me plaisent : si on veut me faire plaisir, il ne faut pas chercher à me donner ce que je pourrais m'acheter moi-même (et ce pour quoi j'ai largement assez d'argent), mais ce à quoi je ne penserais pas. Quelque chose à faire découvrir. Et dans cette optique, les chèques-cadeaux defeatent complètement le purpose (comme on dit en bon franglais). Comme, dans une moindre mesure, le fait de demander à quelqu'un ce qu'il veut qu'on lui offre. (À la limite, au contraire, ça pourrait être un bon cadeau que d'offrir juste l'idée d'un cadeau sans faire l'achat lui-même. Bon, entre personnes sophistiquées, tout de même. :-))

Et c'est là que je trouve la frénésie saturnale assez absurde : pour un anniversaire, on ne fait des cadeaux qu'à une seule personne, on peut vraiment penser à elle et à ce qui lui ferait plaisir, ce qu'on voudrait lui faire découvrir, ou quelque chose de ce genre. Pour Noël, il est impossible de penser à la fois à grand-père Aristide, à la tante Gertrude, à l'oncle Hippolyte, au cousin Ignace, à la cousine Philomène, et au petit Enzo-Killian (le petit dernier) : on se retrouve à acheter n objets interchangeables et à mettre des étiquettes dessus comme on peut. Alors autant pratiquer quelque chose de plus ludique : chacun apporte un cadeau (d'une valeur approximative fixée à l'avance par l'hôte de la soirée), et on les répartit aléatoirement de façon cyclique[#3] ; c'est beaucoup plus rigolo.

Enfin, plutôt que faire les cadeaux à Noël, il vaut mieux, dans la mesure du possible, attendre une semaine ou deux pour éviter les foules… et guetter les bonnes affaires sur eBay des gens qui ont revendu en douce le cadeau que grand-mère Palmyre leur a offert.

[#] Ce qui, du reste, est terriblement faux : pour me remercier d'avoir prêté mon appartement, une amie de mes parents m'avait un jour laissé des chèques-cadeau d'une valeur de quelque chose comme 50€, en tout cas pas une somme complètement ridicule, au Printemps. J'avais essayé de les dépenser à la librairie de ce grand magasin et on m'avait expliqué que pour une raison obscure liée aux lois sur le prix du livre ce n'était pas possible. J'avais ensuite regardé dans le reste du magasin et je m'étais rendu compte que pour 50€ je pouvais avoir essentiellement une paire de chaussettes. (Au final, j'ai revendu le chèque-cadeau à ma mère, à sa valeur nominale.)

[#2] Ou de faire soi-même, bien entendu ! Les cadeaux faits maisons peuvent être les plus touchants, mais, attention, seulement peuvent, parce que, à part quand c'est offert par des petits enfants à leurs parents pour qui ce sont forcément les plus beaux cadeaux du monde, le bougeoir qu'on a fait soi-même avec ses petits mains potelées n'est pas forcément aussi beau qu'on le pense, et n'illuminera pas forcément avec le meilleur goût l'appartement art-déco de la cousine Philomène.

[#3] Voici un protocole assez simple qu'une amie avait trouvé pour éviter que qui que ce soit se retrouve avec son propre cadeau : chacun choisit un nombre (réel), celui qui a choisi le nombre le plus petit offre son cadeau à celui qui a choisi le deuxième plus petit, lequel offre le sien au troisième, et ainsi de suite jusqu'à la personne qui a choisi le plus grand nombre qui offre son cadeau à celui qui a choisi le plus petit. Les étudiants en crypto pourront réfléchir aux éventuelles failles de ce système ou aux façons de le rendre plus sûr. Les étudiants en maths pourront réfléchir aux façons de procéder si on veut que chacun fasse deux cadeaux (et reparte avec deux cadeaux), etc.

2009-12-17 (jeudi)

Quelques réflexions en vrac sur l'énergie

Cette note est très mal écrite et je le sais : ça part dans tous les sens, je ne finis pas mes idées, il n'y a pas de fil directeur… Je la publie quand même telle quelle parce que je n'ai pas le temps (et plus l'envie) de la remanier et qu'elle est peut-être intéressante malgré tout, notamment par le peu de thermo que j'y raconte.

Je me plains régulièrement de la façon dont les gens manquent complètement du sens des ordres de grandeur. Par exemple en faisant des économies de bouts de chandelle tout en consentant à des dépenses pharaoniques à côté (et/ou en ne se rendant pas compte que le temps qu'ils perdent à faire ces économies de bouts de chandelle est beaucoup plus précieux que les économies réalisées). Ou, dans un ordre d'idées semblable, en affichant un comportement « écolo-responsable » (ou, bien pire, en faisant la morale à d'autres à ce sujet) sur des actions qui sont l'équivalent écologique de réparer un robinet fuyant goutte à goutte quand il y a une canalisation pétée à côté. Non, je ne suis pas du tout persuadé que d'éteindre un téléviseur plutôt que de laisser en veille soit un comportement préférable (il est possible que le téléviseur dure un peu moins longtemps, et que cete différence fasse plus qu'annuler le bénéfice ; mais, de toute façon, le problème est plutôt que ces mêmes personnes se voulant reponsables vont changer de téléviseur inutilement). Et, tant que j'y suis, si je suis d'accord avec l'idée générale de remplacer des ampoules incandescentes par des ampoules fluocompactes, LED, ou au moins halogène, le fait de les interdire dans toutes circonstances me semble d'une crétinerie sans nom (parce qu'il y a des cas où les incandescentes sont effectivement plus écologiques).

Mais dans le domaine de l'énergétique à portée écologique, ce qui m'énerve le plus, ce sont les gens qui n'arrivent pas à comprendre que : en hiver, si on chauffe chez soi avec des radiateurs électriques thermostatés, alors il est à peu près impossible de gaspiller de l'énergie. Je comprends que le concept d'énergie soit un peu compliqué pour le non-scientifique moyen, mais enfin, quand même, ceci ne devrait pas être si difficile à avaler : quasiment toute l'énergie électrique consommée (par une ampoule allumée, un ordinateur qui tourne en permanence, une plaque de cuisson qu'on aurait oubliée, que sais-je encore…) se retrouve forcément sous forme de chaleur dans la pièce et, tant qu'on n'en arrive pas à chauffer la pièce largement au-dessus du réglage du thermostat, ce sera exactement autant de moins que les radiateurs auront à fournir.

Oui, en hiver (si vous vous chauffez à l'électrique avec thermostat, je répète), vous pouvez allumer les lumières autant que vous voulez, vous ne consommerez pas d'électricité en plus — sauf dans la mesure où vous éclairez l'extérieur, mais de toute façon si vous êtes prêt à laisser les volets ouverts il est probable que la perte de chaleur de chauffage par ce côté-là noie complètement ce que pourrait représenter une perte de lumière. Et sauf dans la mesure où laisser une ampoule allumée l'use (mais je pense que c'est plutôt le fait de l'allumer ou de l'éteindre qui fait ça, donc il vaut mieux la laissée allumée en permanence). En fait, il suffirait qu'il y ait un effet subtil du genre « les éclairages tamisés donnent une impression psychologique de froid et incitent à augmenter un petit peu le chauffage » (je n'en sais rien, ce n'est qu'un exemple) pour qu'il devienne énergétiquement plus rentable d'éclairer vivement. Et de même, en hiver, il est probablement préférable, dans les locaux chauffés, de laisser les ordinateurs en fonctionnement permanent, parce qu'on ne dépense pas d'énergie en plus à les faire participer au chauffage, en revanche on évite l'usure des disques dus aux arrêts et redémarrages trop fréquents (or, recycler un disque dur, ce n'est pas complètement anodin).

La plupart des gens, quand j'essaie de leur expliquer ce qui précède (non, on est en hiver, ça ne sert à rien d'éteindre les lumières) ont une réaction qui ressemble à ceci : la lumière doit bien produire un peu de chaleur, mais ce n'est pas grand-chose par rapport à cette lumière gâchée. Il faut donc que je leur explique que, non, vraiment, la lumière ne peut pas être gâchée, l'énergie ne peut jamais être détruite, tout ce qui peut lui arriver de pire est de devenir de la chaleur. Si la chaleur produite par une ampoule leur semble faible, c'est simplement que l'énergie consommée par une ampoule est faible, justement, par rapport à celle consommée par un radiateur électrique, qui est phénoménale. Il faut essayer de prendre conscience à quel point faire tourner un radiateur est quelque chose de « thermodynamiquement criminel » : on prend de l'énergie sous forme quasiment totipotente (au sens où on peut en faire à peu près n'importe quoi qu'on puisse faire avec toute autre forme d'énergie) qu'est le courant électrique, et on la transforme purement et simplement en la forme la moins utile possible de l'énergie, la chaleur.

Voici ce que j'aimerais que tout le monde sache de thermodynamique (je suis conscient que c'est irréaliste) :

Micro-cours de thermodynamique pour les nuls

L'énergie[#] est une grandeur fondamentale de la physique. L'énergie ne peut pas être créée ou détruite (c'est la première loi de la thermodynamique), elle peut simplement changer de forme. La chaleur (ou énergie calorique) est conversion sous la forme la plus inutile de l'énergie, car c'est la forme à partir de laquelle il est le plus difficile de la convertir en autre chose (pour des raisons fondamentales qui vont être expliquées plus bas). Pour cette raison, toute dépense d'énergie « dans l'air » a tendance à finir sous forme de chaleur (qui va éventuellement se dissiper).

L'énergie se mesure en joules (symbole : J) et ses multiples (le kilojoule : 1kJ = 1000J ; le mégajoule : 1MJ = 1000000J). Le watt (symbole : W) est une unité de puissance, c'est-à-dire de transfert d'énergie par unité de temps, correspondant à un joule par seconde : par exemple, une ampoule de 100W convertit chaque seconde 100J d'énergie électrique en énergie sous forme soit lumineuse soit calorique. Comme le joule est une unité assez faible, on utilise souvent le watt-heure (symbole : Wh), correspondant à l'énergie transférée par une puissance de 1W pendant 1h, soit 3600J (puisqu'il y a 3600 secondes dans une heure), et, encore plus souvent, le kilowatt-heure (symbole : kWh), qui vaut très logiquement 1000Wh soit 3600000J, ou encore 3.6MJ. Pour donner une idée, les courbes de consommation électrique en France se situent ces jours-ci entre 70GW vers 4h30 du matin et 90GW vers 19h, où 1GW (un gigawatt) vaut un 1000MW, soit un milliard de watts.

Fournir de la chaleur à un corps va (normalement) augmenter sa température. La quantité d'énergie à fournir pour produire une unité d'augmentation de température donnée à un objet s'appelle la capacité calorifique, capacité thermique ou chaleur spécifique de cet objet, et se mesure donc en joules par degré — sauf que les scientifiques disent plutôt, joules par kelvin, symbole J/K, mais c'est la même chose : et comme cette capacité calorifique pour un corps pur est proportionnel à sa masse, on utilise alors les joules par kelvin et par kilogramme. Par exemple, pour augmenter la température d'un litre (=un kilogramme) d'eau liquide de 1 degré (à la pression et la température usuelles), il faut lui apporter environ 4200J = 4.2kJ (cette grandeur porte également le nom de kilocalorie), et pour cette raison on dit que la capacité calorifique de l'eau est de 4200J/K/kg. (En fait, ceci est approximatif, car la capacité calorifique dépend elle-même de la température, mais je cherche à simplifier autant que possible.)

Il existe cependant des situations où fournir de la chaleur en plus n'élève pas la température : ce sont les transitions de phase (de première espèce). Par exemple, de la glace à 0°C (sur le point de commencer à fondre) renferme moins d'énergie que de l'eau liquide à 0°C (qui vient de fondre, ou sur le point de geler), bien qu'elles aient la même température, et de même, de l'eau liquide à 100°C renferme moins d'énergie que de la vapeur d'eau à 100°C : la différence, qui est donc la quantité d'énergie (=de chaleur) qu'il faut apporter à l'eau pour passer de l'état solide à l'état liquide, ou de l'état liquide à l'état gazeux, sans pour autant changer sa température, s'appelle chaleur latente, et se mesure en joules (pour un objet donné), ou en joules par kilogramme (s'il s'agit d'un corps de masse non spécifiée). Par exemple, dans le cas de l'eau à la pression usuelle, la chaleur latente est de 330000J/kg=330kJ/kg pour la fusion (de la glace en eau liquide), et de 2300000J/kg=2300kJ/kg pour la vaporisation (de l'eau liquide à la vapeur d'eau). Ceci signifie, notamment, qu'il faut apporter bien moins de chaleur pour chauffer de l'eau liquide de 0°C à 100°C (quelque chose comme 420kJ/kg) que pour la faire passer à 100°C de l'état liquide à l'état de gaz (2300kJ/kg, je viens de le dire). Concrètement, une plaque de 2000W ne peut pas mettre moins de 2300kJ/2kW = 1100s = 19min pour faire bouillir complètement 1L d'eau.

Pour montrer que les éléments que j'ai donnés permettent déjà de faire quelques petits calculs, voici un petit exemple : on va considérer ce qui se passe si on place 100g de glaçons à 0°C dans 1L d'eau à 30°C (donc 1kg, essentiellement). La chaleur latente de la fonte des glaçons vaut (330kJ/kg) × 0.1kg = 33kJ (c'est l'énergie à apporter pour faire fondre les glaçons) ; or la capacité calorifique de 1kg d'eau vaut 4.2kJ/K/kg × 1kg = 4.2kJ/K : donc faire fondre les glaçons va faire baisser la température de l'eau liquide de 33kJ/(4.2kJ/K) = 8K, c'est-à-dire que cette eau liquide passerait de 30°C à 22°C. Mais évidemment, ensuite, on ne va pas rester avec 100g d'eau liquide à 0°C et 1kg d'eau liquide à 22°C : si le 1kg d'eau chaude fournit l'énergie qu'il libère en baissant de 2° (soit 4.2kJ/K × 2K = 8.4kJ), l'eau froide, dont la capacité calorifique vaut 4.2kJ/K/kg × 0.1kg = 0.42kJ/K, gagne 8.4kJ/(0.42kJ/K) = 20K (c'est logique, il y a dix fois moins d'eau froide que d'eau chaude, donc elle se réchauffe dix fois plus), donc tout le monde se stabilise à 20°C.

Pour mesurer à quel point l'énergie a été « gâchée » sous forme de chaleur, il existe une seconde grandeur très importante : l'entropie. L'entropie, comme l'énergie, ne peut pas être détruite, elle peut circuler d'un endroit à un autre, mais, contrairement à l'énergie, on peut en créer (le processus est alors irréversible, puisque l'entropie créée ne pourra jamais être détruite). L'entropie se mesure en joules par kelvin (symbole : J/K), comme la capacité calorifique, pour une raison que je vais expliquer dans un instant, et bien sûr on peut utiliser le watt par kelvin (W/K) pour une quantité d'entropie transférée ou créée par unité de temps.

La règle permettant de calculer la quantité d'entropie est très simple : un corps qui reçoit de la chaleur reçoit aussi une quantité d'entropie égale à la quantité d'énergie reçue sous forme de chaleur, divisée par sa température absolue (seconde loi de la thermodynamique), la température absolue étant la différence par rapport au zéro absolu, ce qui signifie concrètement qu'il faut ajouter 273 à la température en degrés Celsius pour avoir la température absolue (exprimée en kelvins). Par exemple, si vous faites fondre 1kg de glace, ce qui nécessite de lui apporter 330kJ comme je l'ai expliqué, ce corps à 0°C = 273K (tout au long du processus) va recevoir 330kJ/273K = 1200J/K d'entropie. L'entropie est quelque chose qui est vraiment contenu dans l'état du système : 1kg d'eau liquide contient intrinsèquement 1200J/K d'entropie de plus que 1kg de glace, de même qu'il contient 330kJ d'énergie de plus.

Une des conséquences inévitables de l'existence de l'entropie, c'est qu'il n'est pas possible de récupérer l'énergie de la chaleur vers quelque chose de plus utile sans trouver moyen de mettre l'entropie ailleurs : une machine thermique a besoin d'une source froide pour récupérer de l'entropie en plus de la source chaude qui fournit l'énergie.

Par exemple, si vous voulez récupérer les 2300kJ contenus dans de 1kg de vapeur d'eau (à 100°C) en la condensant en eau liquide (aussi à 100°C), il vous faut trouver un réceptacle pour les 6000J/K (calculés comme 2300kJ/373K car 100°C=373K) d'entropie que la vapeur d'eau contenait et qui ne peuvent pas purement et simplement disparaître. Vous pourriez les mettre, par exemple, dans de la glace en la faisant fondre, puisque l'eau liquide à 0°C contient 1200J/K/kg d'entropie de plus que la glace à 0°C. Mais alors il faut faire fondre environ 5kg de glace pour chaque 1kg de vapeur d'eau condensée (car (6000J/K/kg)/(1200J/K/kg) = 5) : mais, du coup, cette fonte ne se contente pas d'absorber de l'entropie, elle absorbe aussi de l'énergie, quelque chose comme 1700kJ pour faire fondre les 5kg de glace, et sur vos 2300kJ d'énergie libérée par la condensation de 1kg de vapeur d'eau vous ne récupérez que 600kJ (le reste étant véhiculé en même temps que l'entropie). Rendement de l'opération : un peu moins de 30%. Ce que j'ai montré là est un cas particulier[#2] du théorème de Carnot qui prédit le rendement maximal d'une machine thermique (qui essaie de récupérer de l'énergie à partir de la chaleur) en fonction des températures de ses source chaude (ici 100°C = 373K) et froide (ici 0°C = 273K) ; en particulier, plus la différence de température est petite, plus le rendement est mauvais.

Avec ces éléments, je peux comparer, par exemple, un radiateur électrique et une pompe à chaleur. Un radiateur électrique ne fait que convertir de l'énergie en chaleur : un radiateur de 1500W, par exemple, convertit 1500J d'énergie par seconde en chaleur, et s'il sert à chauffer une pièce à 20°C = 293K, il produit donc 1500W/293K = 5W/K d'entropie (soit 5J/K chaque seconde). L'efficacité d'un radiateur est de 100%, mais c'est le minimum possible pour un dispositif chauffant. Une pompe à chaleur qui voudrait apporter 1500W de chaleur (par unité de temps) à la pièce, en revanche, s'arrange pour ne pas produire cette entropie de 5W/K, mais pour en récupérer au moins une partie du dehors (utilisé comme source froide) : une pompe à chaleur idéale, notamment, récupérerait la totalité de l'entropie du dehors. Imaginons que l'extérieur soit à 0°C = 273K. Dans ce cas, en récupérant 5W/K d'entropie (par unité de temps) de cet extérieur[#3] on peut en profiter pour lui prendre aussi (5W/K)×273K = 1400W de chaleur (par unité de temps), et la pompe à chaleur n'a qu'à fournir la différence, soit 100W, d'énergie venant du circuit électrique, pour un rendement pharaonique de 1500% (et qui, cette fois, devient d'autant meilleur que l'extérieur — source froide — est chaud). Bon, ça c'est pour une pompe à chaleur idéale (on n'atteint certainement pas des rendements de 1500% en pratique, même s'il fait 0°C dehors), mais ça donne une idée de pourquoi il est « thermodynamiquement criminel » d'utiliser un radiateur de 1500W quand une pompe à chaleur de 100W devrait en principe suffire.

[#] En fait, quand je dis énergie, généralement je veux dire — et je devrais dire — enthalpie : la différence, qui est essentiellement sans importance dans le cas des solides ou des liquides mais devient très importante pour les gaz, est que l'enthalpie ajoute à l'énergie interne vraiment contenue dans le gaz une quantité qui représente l'énergie récupérable du fait des forces de pression (à la pression considérée).

[#2] J'ai pris l'exemple de transitions de phase pour illustrer mon propos, parce que la température ne change pas : ceci permet d'utiliser simplement la règle que j'ai donnée (juste diviser par la température absolue) pour calculer la quantité d'entropie transférée en même temps que de la chaleur est transférée ; si on veut calculer la même chose pour un corps dont la température change, il faut faire une intégrale (c'est-à-dire, intuitivement, décomposer le transfert de chaleur en une infinité de petits transferts au cours de chacun desquels la température ne varie que de façon infinitésimale).

[#3] Évidemment, les 5W/K d'entropie, et les 1500W, qui sont utilisés pour chauffer la pièce, c'est-à-dire pour la conserver à 20°C, ne restent pas dans celle-ci : si on a besoin d'un radiateur pour conserver la température, c'est bien qu'il y a des fuites de l'autre côté. C'est d'ailleurs intéressant de les analyser du point de vue energétique et entropique : si 1500W fuient vers l'extérieur à 0°C, ce sont 5.5W/K d'entropie qui sont reçus par l'extérieur ; sur ces 5.5W/K, il y en a 5W/K qui viennent de l'intérieur (toujours les mêmes 5W/K qui correspondent à 1500W pour 20°C=293K), et donc 0.5W/K qui sont créés par le mélange de l'air chaud du dedans avec l'air froid du dehors. Quand on chauffe avec un radiateur, les 5W/K étaient aussi créés (par le radiateur) ; tandis que quand on utilise une pompe à chaleur idéale, les 5W/K venaient du dehors (et finissent par y retourner par la fuite), donc seuls 0.5W/K sont vraiment créés. Ainsi, le chauffage par radiateur non seulement consomme 15 fois plus d'énergie que celui par pompe à chaleur idéale, mais en plus il crée 10 fois plus d'entropie que ce qui fuit par l'autre côté, donc il y a au total 11 fois plus d'entropiée créée dans ce cas (la pompe à chaleur idéale, elle, ne crée aucune entropie).

J'ai pris le cas d'un radiateur électrique, pour qu'on puisse clairement comparer les situations (l'énergie utile venant dans tous les cas de la même source), mais évidemment, il n'est pas moins « thermodynamiquement criminel » de faire brûler du fioul (ou n'importe quoi de ce genre) pour faire chauffer une pièce, que de faire tourner un radiateur électrique. Dans le cas de l'électricité, elle vient probablement d'un moteur à chaleur, que ce soit dans une centrale nucléaire ou à charbon, donc il y a quelque chose d'ironique à faire de la chaleur pour faire de l'électricité pour faire de la chaleur… le problème est qu'on ne peut pas transporter directement la chaleur, mais au moins avec une pompe à chaleur à l'autre bout, on rendrait la conversion non ridicule. Dans le cas d'un carburant fossile, on convertir directement de l'énergie chimique en chaleur, il est vrai qu'il est plus difficile d'en faire un usage direct, j'avoue que j'ignore si les hydrocarbures de la masse molaire de ceux qui constituent le fioul domestique ont un réel usage dans l'industrie chimique, mais il y a des problèmes écologiques à les brûler qui sont bien connus par ces temps de conférence de Copenhague qui courent. Et pour revenir à l'électricité, si on est prend le point de vue de l'écologie, il y a aussi la question de la répartition de la consommation dans le temps, bien sûr, puisque la part des différents modes de production change avec le temps : le principal conseil écologique que je donnerais, au lieu d'idioties sur les téléviseurs à mettre en veille, serait : coupez votre chauffage entre 17h30 et 20h, et faites-le tourner à fond entre 3h30 et 5h30 (si votre domicile est assez bien isolé pour retenir la chaleur — sinon, le premier point serait de le faire isoler…).

Un autre aspect concerne le thermostat, et le mécanisme de feedback rétroaction. Même si au niveau individuel ce mécanisme est très faible ou très bruité (par exemple s'il s'agit d'un radiateur non thermostaté automatiquement, et qu'un humain l'actionne manuellement selon son impression de chaud ou de froid), un petit effet de rétroaction existe toujours, et accumulé donc moyenné sur des millions et des millions de foyers il devient forcément sensible. (Je n'ai pas le temps de détailler ce point, et cette entrée est déjà assez longue comme ça, mais là où je veux en venir c'est que même quand il n'y a pas de vrai thermostat sur le radiateur le fait d'allumer une lampe quand on chauffe en hiver ne coûte pas vraiment au niveau consommation électrique.)

2009-12-07 (lundi)

Sauvons l'histoire-géo… mais pas la physique ?

Les médias ont assez largement relayé un appel signé par des intellectuels[#] demandant que l'histoire-géographie ne soit pas reléguée au rôle de matière optionnelle en terminale scientifique (comme il est prévu de le faire dans une quarante-douzième réforme du lycée).

L'ironie de cet appel, bien sûr, c'est que la physique et la biologie sont depuis bien longtemps complètement absentes (même sous forme optionnelle, je crois) dans les terminales littéraires : les intellectuels dont on parle ne semblent pas s'en être beaucoup émus. Pas plus qu'ils ne semblent s'émouvoir de la disparition, parallèle, de l'enseignement obligatoire des mathématiques dans ces mêmes terminales littéraires.

Chacun prêche pour son clocher ? C'est surtout très caractéristique, je trouve, du mépris puant qu'ont pour les matières scientifiques cette catégorie d'intellectuels qui considèrent que les matières littéraires sont les matières nobles, celles qui forment le bon citoyen, alors que les matières scientifiques, malgré ou plutôt à cause de l'importance qui leur est donnée pour sélectionner les élites[#2], sont juste des techniques bonnes à servir les ingénieurs.

Qu'on juge un peu par les citations qu'on peut relever dans cet article : Quels citoyens voulons-nous pour demain ? (s'interrogent-ils) ; selon Madame Carrère d'Encausse, l'absence d'enseignement d'histoire-géographie dans aux terminales scientifiques les priverait de la culture générale la plus élémentaire qui forme l'entendement des citoyens ; le président de l'association des professeurs d'histoire-géographie déplore : Trop d'élèves seront privés d'un enseignement indispensable à leur culture générale. […] Dans une vision utilitariste de la société, tout enseignement qui ne débouche pas sur un métier concret est mal vu. Je souscrirais volontiers à la lamentation de cette dernière phrase, si le contexte ne rendait pas évident le dédain affiché, par contraste, pour les matières scientifiques : qui seraient utilitaristes, qui feraient moins partie de la culture générale la plus élémentaire[#3], qui ne formeraient pas autant l'entendement des citoyens.

Moi aussi je peux jouer à ce genre de phrases méprisantes pour montrer que ma matière elle est Vachement Importante :

Anyone who cannot cope with mathematics is not fully human. At best he is a tolerable subhuman who has learned to wear shoes, bathe, and not make messes in the house. — Robert A. Heinlein (Time Enough for Love)

Plus sérieusement, je suis d'accord que c'est bien dommage qu'on supprime l'enseignement obligatoire de l'histoire-géo en terminale scientifique. Néanmoins, s'il y a une chose que je reconnais, c'est mon ignorance en matière de pédagogie à ce niveau : je n'ai aucune idée sur la bonne façon de concevoir un système éducatif et un ensemble de programmes au niveau du lycée, et le problème de transformer des djeunz écervelés en citoyens responsables ressemble à la quadrature du cercle, alors je m'abstiendrai de donner des leçons et, en tout cas, je conçois très bien qu'il faille faire des compromis douloureux. Celui de ne pas avoir d'histoire-géo obligatoire en terminale scientifique est certainement douloureux, mais pas moins que celui de ne pas avoir depuis longtemps ni physique, ni biologie, dans les terminales littéraires : on semble avoir bien digéré ce dernier, donc on devrait peut-être avaler l'autre pilule avec la même tristesse résignée.

Ajout (2009-12-07T18:30+0100) : L'argument suivant me semble sensé : il est dommage que la filière S se spécialise trop vers les sciences, car actuellement la filière L est trop spécialisée vers les lettres et exclut complètement des débouchés scientifiques, donc ceux qui veulent se garder des portes ouvertes au niveau du bac peuvent encore faire S. Je n'ai pas vraiment d'avis sur le fond : il est peut-être dommage que la filière L soit trop spécialisée, ou peut-être au contraire que la S ne le soit pas assez, ou que les gens accordent trop de crédit aux matières scientifiques pour les débouchés ultérieurs — pour ma part, je n'en sais rien, mais l'argument est au moins recevable, je ne me prononce pas plus à son sujet. Je dis juste que la façon dont certains ont défendu l'enseignement de l'histoire-géographie en terminale S dans une pétition bien précise sont assez puants de mépris.

[#] Vous avez remarqué que, pour les journalistes français, un intellectuel, c'est un écrivain, un philosophe, un historien, un humaniste — mais certainement pas un chercheur en informatique !

[#2] Il va de soi que je trouve ça tout aussi stupide.

[#3] Je serais curieux, comme ça, de savoir si Mme Carrère d'Encausse a des idées, disons, sur le fonctionnement d'Internet, sur la taille de l'Univers, sur la composition d'une cellule eukaryote ou sur le principe du moteur à explosion, qui soient moins naïve que celles d'un élève moyen entrant en terminale scientifique sur la seconde guerre mondiale. Malheureusement, on n'apprend jamais la réponse à ce genre de questions.

2009-12-06 (dimanche)

À quoi sert la démocratie ?

No one pretends that democracy is perfect or all-wise. Indeed, it has been said that democracy is the worst form of government except all those other forms that have been tried from time to time. — Winston Churchill (discours à la Chambre des communes, 1947-11-11)

À part dans la citation ci-dessus, qui exprime très bien quelle est ma position sur la démocratie, quand les gens (par exemple, mais pas uniquement, des hommes politiques) s'expriment sur la question, il domine une sorte de mystique sur le rôle ou le but de la démocratie : une mystique selon laquelle la majorité, parce qu'elle est majorité, aurait forcément raison ou ne pourrait pas être tyrannique ; mystique dans laquelle je ne me reconnais pas.

Cette idée que je qualifie de mystique est celle selon laquelle la démocratie serait une fin en soi, une chose bonne pour elle-même, un idéal à atteindre, quelque chose de ce genre ; et, par conséquent, que le peuple, ou la majorité des citoyens, non seulement a un avis bien défini et mesurable sans ambiguïté par des élections, mais que cet avis est, de plus, infaillible. L'idée à laquelle je veux l'opposer (et que je revendique), une idée que j'appellerai plus pragmatique de la démocratie, est que cette dernière est simplement un moyen, un moyen imparfait et incomplet mais qui est pourtant le meilleur connu, pour construire un régime juste, repectueux des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. Un moyen qui consiste essentiellement à espérer que de tenir des élections régulières empêchera des gouvernements trop pourris ou corrompus d'être portés au pouvoir ou de concentrer trop de pouvoir entre leurs mains, et finira par chasser ceux qui le sont ou le font[#].

Ce que sont exactement les droits fondamentaux qu'il faut respecter est, évidemment, un problème épineux, parce qu'ils ne sont pas très exactement définis : ils ne sont qu'esquissés de façon générale par des textes fondamentaux (dont la portée juridique est soit directement applicable soit essentiellement symbolique) — la Déclaration universelle de 1958, aux États-Unis les dix premier amendements de la Constitution, en France la Déclaration de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946, dans l'Union européenne la charte des droits fondamentaux de l'UE, en Europe de façon plus générale la Convention européenne des droits de l'Homme. Mais ce sont les cours de justice chargées d'appliquer ces textes ou la loi en général qui dégagent progressivement ce qui, dans l'acquis du droit, constitue un droit fondamental. Il est normal[#2] que la liste des droits de l'Homme ne puisse pas être définie complètement et exhaustivement, car le problème est complexe, comme il est normal qu'on ne puisse pas définir exhaustivement ce qu'est la notion philosophique du Bien ou de la morale. Ceci soulève au moins deux observations : on fait défendre et délimiter les droits fondamentaux par des juges, et ces juges ne sont pas élus (au contraire, ils ont souvent un très grand degré d'indépendance).

Certains feront certainement remarquer que les droits de l'Homme incluent de toute façon l'exigence d'un système démocratique : pour prendre la formulation de la Déclaration de '58, c'est son article 21 qui affirme que : (1) Toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l'intermédiaire de représentants librement choisis. (2) Toute personne a droit à accéder, dans des conditions d'égalité, aux fonctions publiques de son pays. (3) La volonté du peuple est le fondement de l'autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s'exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote. Certes, mais je ne vois pas dans cette formulation l'idée que l'expression de la volonté du peuple est infaillible ou souveraine contre autre considération (seulement qu'elle est le fondement de l'autorité des pouvoirs publics) ; et, de fait, je ne crois pas qu'on puisse décemment respecter les libertés fondamentales sans aucune mesure de démocratie. Ce que je rejette, c'est l'idée que parce que la démocratie est une bonne chose il faut la pousser à son extrême.

Mais le point important me semble surtout être l'alinéa 2 de cet article 21 : le droit fondamental de s'impliquer dans la vie politique d'un pays n'est pas celui d'être électeur, mais plutôt celui d'être éligible — c'est-à-dire de pouvoir, peut-être, un jour, devenir parlementaire, ministre ou président. Pour souligner la différence (car j'ai parfois du mal à me faire comprendre quand j'essaie de l'expliquer), faisons la comparaison avec les postes du pouvoir judiciaire. Il me semble essentiel que chacun puisse faire une carrière en droit et devenir juge dans son pays : mais pour le faire, justement, il faut faire des études, passer des concours et dans la plupart des pays démocratiques (et c'est une bonne chose), les juges ne sont pas élus, ce qui n'empêche pas que le pouvoir judiciaire soit ouvert à chacun. C'est aussi le cas de toutes sortes de fonctions à la frontière entre le technique et le politique, par exemple celui de gouverneur d'une banque centrale. On pourrait imaginer qu'il en soit de même du pouvoir législatif ou exécutif : je ne pense pas que ce soit possible en pratique (notamment en évitant de se retrouver avec un haut degré de népotisme au sommet de l'État) car il semble impossible de demander au législateur ou au gouvernement l'impartialité des juges, mais cela n'a rien d'absurde a priori ; et cela me paraît illustrer la manière dont la démocratie n'a rien de structuralement indispensable a priori à une société juste, elle est nécessaire seulement dans la pratique.

Le fait que les juges soient indépendants et non élus (tant qu'il est possible pour chacun d'espérer poursuivre cette carrière) me semble même une condition essentielle de la sauvegarde effective des droits fondamentaux, car ils peuvent être un rempart effectif contre la tyrannie de la majorité. C'est là que la thèse que je défends ici acquiert des conséquences réelles : qu'il n'y a rien de scandaleux au fait qu'un juge ou un conseil non élu (comme le Conseil constitutionnel en France) puisse faire obstacle à la volonté des représentants du peuple (typiquement, les législateurs), et donc de la majorité, en lui opposant les droits supérieurs de minorités qu'il est censé défendre. Je ne prétends pas avoir de justification profonde au fait que ce système ne tourne pas à la dictature des juges : c'est une constatation empirique que, dans la pratique, lorsqu'on confie à une cour suprême le devoir de défendre les droits fondamentaux, et qu'on lui en donne les moyens, elle le fait généralement de façon assez satisfaisante, et souvent d'autant plus satisfaisante qu'on lui donne une grande latitude pour fixer ses propres limites[#3]. On peut ensuite se demander quelle est la meilleure façon de faire fonctionner ces cours (faut-il nommer les juges à vie comme à la Cour suprême des États-Unis, ou seulement pour un terme ? faut-il prévoir un moyen de les révoquer ? faut-il leur permettre de signer leurs avis ou les rendre complètement anonymes ? faut-il admettre la publication des opinions dissidentes ?), ces questions sont très délicates et différents pays y répondent de différentes façons, mais l'idée générale est là : le fait qu'un juge (et même, dans une moindre mesure, un procureur) soit élu est peut-être plus démocratique mais néanmoins extrêmement malsain, car la Justice n'est pas l'expression de la volonté de la majorité. Au contraire, elle est souvent un contre-pouvoir à celui de la majorité.

Car la tyrannie de la majorité peut exister, et ce n'est qu'en feignant d'oublier cette évidence qu'on peut avoir de la démocratie cette image quasi mystique que je dénonce. On en trouve une analyse soigneuse, dans le cadre des États-Unis, ainsi que des forces qui la tempèrent, dans le remarquable De la démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville[#4], auquel j'emprunte le résumé suivant : Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu'en matière de gouvernement la majorité d'un peuple a le droit de tout faire, et pourtant je place dans les volontés de la majorité l'origine de tous les pouvoirs. Suis-je en contradiction avec moi-même ? […] Quand donc je refuse d'obéir à une loi injuste, je ne dénie point à la majorité le droit de commander ; j'en appelle seulement de la souveraineté du peuple à la souveraineté du genre humain. (De la démocratie en Amérique, livre 1, deuxième partie, chapitre VII, section tyrannie de la majorité.) On ne pourrait s'exprimer plus clairement.

Le problème avec la tyrannie de la majorité est multiple : le premier d'entre eux, c'est qu'on ne voit pas pourquoi la raison du plus nombreux serait quelque chose de plus valable que la raison du plus fort (concrètement, si quarante millions de personnes veulent ma mort, elles finiront certainement par l'obtenir, mais je ne vois pas pourquoi elles auraient intrinsèquement plus « raison » que si quelqu'un de particulièrement bien armé la veut). Il y a aussi le fait, sur lequel je vais revenir, que la volonté de la majorité n'est pas vraiment quelque chose de bien défini, mais même en admettant qu'elle le soit, l'avis du citoyen moyen est par définition celui d'une intelligence moyenne, il est un peu absurde de prétendre qu'il a forcément toujours raison. Et évidemment, le fait que les citoyens — ceux qui sont censés avoir le pouvoir — ne sont pas les mêmes que les habitants du pays — ceux sur qui s'exerce le pouvoir : certains pays comme le Canada tendent à rendre extrêmement ténue la différence (pas de vote des citoyens résidant l'étranger, très grande facilité à acquérir la nationalité quand on est résident), mais elle existe toujours, et le juge a pour devoir de protéger tout le monde, pas seulement les citoyens.

Il se trouve que je tiens ces opinions depuis longtemps, et que je dis par exemple depuis longtemps que la Suisse a un système de démocratie beaucoup trop direct pour que les contrôles soient efficaces (je vais y revenir), or l'actualité me fournit un exemple éclatant de ce dont je veux parler : à part prouver que les gens ne sont généralement pas assez sophistiqués pour comprendre la différence fondamentale entre je suis opposé à <truc> et je suis favorable à ce que <truc> soit interdit (hint : je suis opposé à la connerie, mais je n'ai certainement envie que soit votée une loi interdisant la connerie), je crois que ceci illustre clairement mon propos selon lequel la majorité peut très bien piétiner les droits d'une minorité, y compris s'agissant de droits fondamentaux[#5]. Pour prendre un autre exemple, j'ai également déjà évoqué ici le cas d'un referendum récent en Californie sur le mariage des couples de même sexe qui avait pour seul objet de renverser une décision de justice par une modification de la Constitution de l'État : ce n'est pas moi qui affirme que ce referendum était contraire aux droits fondamentaux (spécifiquement celui de non discrimination), c'est la Cour suprême de l'État de Californie. Laquelle cour a bien dû se plier à la volonté de la majorité du peuple californien de modifier sa Constitution pour en retirer un des droits fondamentaux qu'elle accordait (pour ce qui est du Tribunal fédéral suisse, je ne suis pas assez calé en droit helvétique pour savoir quels sont les moyens qui permettraient éventuellement de faire échec à l'application du referendum de la semaine dernière).

Pour autant, il est normal que l'opinion de la majorité soit suivie quand il s'agit, par exemple, de faire un choix de société. La morale de tout cela, c'est qu'il faut atteindre un équilibre délicat entre le pouvoir de la majorité et le droit des minorités. Je pense qu'il devrait certainement y avoir moyen de forcer le juge constitutionnel (par exemple) à renverser sa décision, si on l'estime mauvaise, en changeant la règle qu'il a appliquée ; mais que ce changement doit être singulièrement plus difficile que le vote d'une loi « ordinaire ». Aux États-Unis, une modification de la Constitution fédérale requiert le vote des 2/3 de chacune des deux chambres du Congrès, puis la ratification par les 3/4 des États de l'Union : ceci est peut-être un peu excessif dans la difficulté, mais c'est le genre de choses qu'on attend. En tout cas, je m'attends à ce qu'un referendum sur un tel sujet ait des exigences plus sévères qu'une simple majorité des votants (peut-être une majorité qualifiée et/ou une condition sur la proportion de suffrages exprimés) : la constitution de la confédération helvétique et celle de la Californie, au moins, me semblent pécher par ce qu'elles sont modifiables par un vote à la majorité simple même avec une participation assez faible. Même chose au parlement : modifier la loi fondamentale ne doit pas être un simple acte du parlement, et en cette matière je reprocherais au Royaume-Uni de ne donner aucun contre-pouvoir au parlement de Westminster (du moins en droit interne, puisqu'il y a maintenant le droit communautaire et la CEDH qui peuvent s'imposer contre lui).

On peut d'ailleurs souhaiter qu'il existe des obstacles de ce genre même pour faire une loi ordinaire. Dans le cas d'un referendum d'initiative populaire, il me semble qu'il faut mettre quelques garde-fous évitant qu'il soit trop facile à faire[#6]. Même dans le cas d'un parlement représentatif (qui me semble une bien meilleure forme de gouvernement que la démocratie directe), on peut souhaiter que l'opposition ait des moyens, sinon d'empêcher le vote d'une loi, de la retarder, d'y soulever des obstacles juridiques ou procéduraux[#7], ou peut-être justement, politiquement, d'obtenir un referendum sur la question[#8]. Tout est une question de trouver le bon équilibre, et malheureusement il n'est guère mené de réflexion sérieuse sur la façon de trouver le bon équilibre, les constitutions sont écrites un peu au hasard des événements du moment et sans prendre en compte toute l'expérience des régimes ayant déjà existé.

Mais je dois encore évoquer une dernière fiction dans la mystique de la démocratie : c'est l'idée que l'opinion de la majorité est quelque chose de bien défini et qu'il est possible en théorie de lui donner le pouvoir. Or, comme je l'ai déjà dit à mainte reprise, non seulement il est notoirement impossible pour des raisons théoriques de tirer des ordres de préférence individuels un ordre de préférence collectif cohérent mais, pour commencer, les gens n'ont même pas un ordre de préférence cohérent à l'échelle individuelle puisqu'il répondent de façon différente selon l'ordre dans lequel on leur demande de faire les choix ou selon la façon dont on tourne la question. À ce stade-là, dire le peuple souverain a tranché après une élection est à peu près aussi mystique que de dire qu'Apollon a tranché quand on a posé une question à l'oracle de Delphes. N'en déplaise aux hommes politiques qui s'estiment légitimés dans leurs idées parce qu'ils ont remporté une élection, les électeurs ont simplement préféré les voir au pouvoir que le(s) candidat(s) d'en face, et encore, par une majorité souvent ténue et avec une participation faible : alors on leur donnera le pouvoir parce que c'est bien la règle du jeu, mais il ne faudrait pas qu'ils se vantent de l'onction du suffrage universel comme s'ils avaient été adoubés par la main d'un dieu. Parfois tout ce qui s'est passé est que les électeurs s'étaient lassés de l'autre principal parti[#9].

D'où mon opinion pragmatique sur la démocratie : son rôle n'est pas tellement de donner le pouvoir absolu à l'expression de la volonté de la majorité, mais simplement de s'assurer que le régime ne tourne pas à l'autocratie ou à l'oligarchie, que les hommes politiques vraiment trop corrompus, trop pourris ou trop dangereux soient finalement écartés, que chacun puisse espérer jouer un rôle en politique et, surtout, que les droits fondamentaux soient maintenus. Cela ne marche pas toujours bien, mais c'est le mieux qu'on ait. Simplement, il ne faut pas en faire une religion.

[#] En général, quand je dis ça, les gens bondissent et me rétorquent que le gouvernement de <tel pays démocratique, souvent le leur> est vraiment pourri et corrompu. Certes. Mais d'une part je n'ai pas dit que le moyen était infaillible : je dis juste que c'est le meilleur moyen connu ; d'autre part, ces gens sont en général de mauvaise foi parce que, comparé à des pays vraiment non démocratiques, leur exemple est tout de même un mal bien modéré. D'ailleurs, les gens qui me sortent cette répartie sont souvent les mêmes qui par ailleurs portent la démocratie aux nues : je trouve que c'est un peu gonflé de prétendre à la fois que la démocratie est un idéal à atteindre et en même temps qu'elle ne marche pas.

[#2] Je souligne ce point car il m'est arrivé qu'on me prétende que c'était une faiblesse de ma position : qu'il est beaucoup plus difficile de définir ce qu'est un droit de l'Homme qu'une démocratie (et donc par un bizarre syllogisme, qu'il serait préférable de prendre la démocratie comme le point de départ de tout). Je trouve cet argument particulièrement stupide : ce n'est pas parce qu'un concept est difficile à définir (et qu'on n'y arrive que par l'accumulation de quantité de jurisprudence) qu'il a une existence vague et incertaine. La langue française ne peut se définir que par des dictionnaires et des grammaires volumineux, et pourtant il y a peu de doute qu'elle existe bien.

[#3] J'ai entendu Robert Badinter exprimer cette opinion, et c'est de lui que je la tiens (ceci n'est pas, évidemment, un argument d'autorité : je veux simplement rendre à César ce qui est à César).

[#4] Qu'on devrait lire et relire, car il est étonnant de constater à quel point ce livre écrit sous la monarchie de Juillet est encore d'actualité.

[#5] Il faudra voir, naturellement, la façon dont cette phrase complètement mal définie — la construction de minarets est interdite — sera interprétée, et la manière dont la Cour européenne des droits de l'homme jugera les cas qui résulteront de cette interprétation. Il est possible qu'aucun droit fondamental ne soit violé (si la phrase est considérée comme une simple directive générale sur le droit de l'urbanisme) ; mais je pense que personne ne mettra en doute le fait que le contraire est plus qu'envisageable.

[#6] Je proposerais typiquement : la signature de 5% du corps électoral et de 10% du parlement, ou de 15% du corps électoral, le contrôle par le Conseil constitutionnel (ou autre institution équivalente) en amont du vote, et le fait que le résultat du vote ne soit impératif que si la proportion de suffrages exprimés est d'au moins 60% du corps électoral (sinon le parlement aurait seulement l'obligation de voter sur le texte, mais il pourrait encore le refuser). Quand je dis quelques garde-fous, il ne faut pas aller trop loin non plus. Un changement récent de la Constitution française prévoit la possibilité théorique d'un referendum d'initiative parlementaire, mais absolument tout a été prévu pour que cette possibilité soit complètement inutilisable dans la pratique : non seulement le nombre de signatures exigées pour le demander est assez astronomique (10% des électeurs inscrits, c'est extrêmement difficile à réunir), et encore il doit être complété par la signature d'un certain nombre de parlementaires, mais en plus il y a toutes sortes de limitations de forme, et surtout, la possibilité pour le parlement d'enterrer complètement la proposition en se contentant de débattre la question mais sans la voter. Bref, c'est une blague. De toute façon, la loi organique censée rentre l'article opérant n'a même pas été publiée.

[#7] Là aussi, tout est question de mesure. Aux États-Unis, comme on le voit avec la tentative de réforme du système sociale voulue par le président Obama, le pouvoir d'obstruction de l'opposition parlementaire est (entre les multiples possibilités de faire mourir une loi en commission, et le fait que la majorité au sénat soit de facto de 2/3 à cause du filibuster) considérable : trop considérable à mon avis, en fait. Un sénateur qui veut faire un filibuster devrait au moins être obligé de venir lui-même réciter l'annuaire téléphonique et de pisser dans une bassine pour prouver sa détermination réelle. Ces évolutions sont, d'ailleurs, postérieures au livre de Tocqueville.

[#8] On pourrait imaginer, en France, qu'un groupe de cent vingt parlementaires puisse obtenir qu'un texte proposé au parlement ne puisse être adopté qu'en vertu d'un referendum ; mais avec une limitation pour éviter les abus : que si le referendum a lieu et que le texte est effectivement adopté, les signataires en question ne puissent plus déposer de telle demande pour toute la fin de la législature (ils auraient « grillé leur cartouche »). Cette limitation obligerait l'opposition à bien choisir le texte sur lequel elle veut en appeler au corps électoral, et éviterait la multiplication des referendums par manœuvre d'obstruction.

[#9] Qui peut-être applique strictement la même politique : ce n'est pas forcément scandaleux si cette politique est bonne — ceux qui veulent changer la politique ont intérêt à le faire de l'intérieur des partis.

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