David Madore's WebLog: 2018-01

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in January 2018 / Entrées publiées en janvier 2018:

(vendredi)

Sur la construction aller+infinitif en français

Ce que je vais raconter ici n'a rien d'original, n'importe quelle personne ayant un peu réfléchi à la grammaire française l'aura certainement remarqué, mais je me suis récemment rendu compte que le phénomène était encore plus marqué que je le pensais, donc je vais expliciter de quoi il est question :

Il existe en français une construction aller+infinitif : mais en fait, et c'est ça que je veux souligner, il n'y en a pas juste une, il y en a deux bien distinctes. À savoir : (A) la construction du verbe aller avec un infinitif qui marque la finalité du déplacement, et (B) une construction spéciale, qui est syntaxiquement identique, et qui sert à former le futur proche. Tout ça est bien connu, et il est par ailleurs évident que (B) provient d'un glissement de sens de (A), mais ce sur quoi j'attire l'attention et qui n'était pas complètement clair pour moi, c'est que ces constructions sont vraiment séparées, c'est-à-dire qu'il n'y a pas un continuum de sens entre les deux mais bien deux possibilités distinctes, parfois seule l'analyse (A) est possible, parfois seule la (B) l'est, et parfois les deux le sont mais avec des sens qui ne se recouvrent pas.

La construction (A), c'est quelque chose comme j'ai trop attendu, j'ai faim, maintenant je vais manger : il faut comprendre je vais manger comme je vais à la cantine, l'indication d'un déplacement qui a pour but d'accomplir l'action indiquée par l'infinitif ou comme destination l'endroit où cette action sera accomplie.

La construction (B), c'est quelque chose comme pour l'instant j'attends d'avoir faim, je vais manger vers 14h : il faut comprendre je vais manger comme je mangerai, un simple futur (qui se distingue du futur simple par la proximité temporelle ou simplement par le registre de langue un peu plus informel), éventuellement comme je suis sur le point de manger.

La principale raison pour laquelle je pense que ces constructions sont bien distinctes, c'est que :

Pour rendre ces impossibilités plus frappantes, on peut essayer de construire une phrase, de syntaxe apparemment raisonnable, où on combine l'impossibilité de (A) et l'impossibilité de (B) : par exemple il ira aller chez le médecin — ça choque, parce que le futur interdit l'analyse comme (B) tandis que le double verbe aller n'a pas de sens comme construction (A) ; idem pour va manger ici.

Le résultat, c'est qu'une phrase comme je vais faire des courses, où les deux constructions sont possibles, a deux sens bien distincts : dans le sens (A), j'indique que je suis en chemin vers un commerce (je sors de chez moi, je vais faire des courses, et je tombe nez à nez avec Madame Michu), tandis que dans le sens (B) j'indique que la transaction aura lieu dans l'avenir (cet après-midi je vais faire des courses puis [je vais] rester ici toute la soirée).

J'avais déjà fait des remarques dans ce sens dans cette entrée passée, mais sans complètement saisir la double construction. Pourtant, quelqu'un m'avait signalé en commentaire un malentendu survenu en italien parce que cette langue n'a pas le calque de la construction (B) du français (et que si on l'utilise, cela se comprendra donc comme une construction (A), dont le sens est proche mais suffisamment différent pour pouvoir causer une confusion).

J'avais toutefois déjà signalé l'argument essentiel selon lequel la construction (B) n'est possible qu'à un nombre limité de temps. Ce fait peut servir à distinguer les constructions (A) et (B) en mettant la phrase au futur (ou à l'impératif ou quelque chose comme ça) ; par exemple, on peut mettre au futur je sors de chez moi, je vais faire des courses, et je tombe nez à nez avec Madame Michu comme je sortirai de chez moi, j'irai faire des courses, et je tomberai nez à nez avec Madame Michu et on peut le mettre à l'impératif comme sors de chez toi, va faire des courses, et tombe nez à nez avec Madame Michu ; en revanche, si on veut mettre au futur ou à l'impératif cet après-midi je vais faire des courses puis [je vais] rester ici toute la soirée, on sent bien que la seconde partie pose problème et que la première change subtilement de sens. (Du coup, c'est amusant, cet après-midi je vais faire des courses est plutôt une construction (B) tandis que cet après-midi j'irai faire des courses est forcément une construction (A)… qui a essentiellement le même sens.)

Maintenant, si on cherche à généraliser la construction (B), il y a d'autres verbes que aller qui régissent des constructions semblables. Classiquement, on signale venir de qui marque le passé proche (je viens de rentrer), mais là il n'y a pas vraiment de construction (A) correspondante (ou s'il y en a une, je ne l'utilise pas vraiment : éventuellement avec le verbe revenir ce serait plus plausible). Mais je suis tenté d'analyser aussi compter+infinitif comme analogue de aller+infinitif : je compte lui parler a pris un sens très particulier, qui ne s'analyse pas vraiment comme la somme de ses parties, et, comme la construction (B) du futur proche introduit par le verbe aller, j'ai du mal à la mettre à un autre temps ou mode que les présent et imparfait de l'indicatif (je comptais lui parler passe, mais je compterai lui parler ou compte lui parler me semblent vraiment bizarres). L'ennui, c'est qu'une fois qu'on commence à trouver des constructions figées dans tous les sens, on va en trouver un peu trop.

Je crois que le terme approprié pour l'évolution historique de la construction (A) vers la construction (B) est grammaticalisation, mais ce qui est intéressant est bien la coexistence distincte (et pas dans un spectre sémantique de nuances entre les deux) entre la version non-grammaticalisée (A) et la version grammaticalisée (B).

(Mais bon, je suis un linguiste du dimanche, peut-être qu'on va trouver que je raconte des bêtises.)

(mardi)

Ready Player One d'Ernest Cline (que je ne sais pas pourquoi j'ai aimé)

Le livre dont je parle a été adapté au cinéma par nul autre que Steven Spielberg dans un film qui sort bientôt (dans deux mois aux États-Unis, je suppose qu'en France il faudra en compter six de plus). J'ai vu une bande annonce pour ce film (il y en a par exemple un ici), je me suis dit qu'il pourrait me plaire, je l'ai mentalement ajouté dans ma liste de sorties à guetter ; et comme je suis tombé sur le livre d'origine en flânant chez le W. H. Smith de la rue de Rivoli (ça n'a rien d'un hasard : il a été réimprimé — ou remis au centre des présentoirs — à la faveur de la publicité que lui offre le film), je l'ai acheté. Au minimum, il avait pour me plaire que contrairement à tant d'autres œuvres de SF c'est un roman pas trop épais et qui ne s'inscrit pas dans une interminable saga.

Je résume un peu de quoi il s'agit. Je vais divulgâcher (spoiler) très légèrement dans ce qui suit, mais je pense vraiment que ce n'est pas gênant, d'ailleurs le contexte du livre est essentiellement donné par le chapitre 0000 ou par une bande annonce quelconque du film.

L'action de Ready Player One se passe en 2045. Le monde réel est devenu encore un chouïa plus dystopique que celui dans lequel nous vivons actuellement, les inégalités sociales sont encore plus profondes, et aux États-Unis comme ailleurs, des millions s'entassent dans des bidonvilles de fortune en périphérie des villes (s'entassent littéralement, d'ailleurs, dans des colonnes de remorques empilées verticalement). Il y a une chose à laquelle essentiellement tout le monde semble avoir accès, c'est Internet, et, à travers lui, à un jeu en réalité virtuelle, l'OASIS (une sorte de combinaison de Second Life, de World of Wacraft et peut-être d'un chouïa de Minecraft, enfin, je ne sais pas, je n'ai joué à rien de tout ça ; plus un zeste de Matrix pour le réalisme de la simulation), où beaucoup trouvent refuge et moyen d'oublier une réalité déprimante. Des écoles ont même été mises en place dans l'OASIS, et d'ailleurs le héros y est lycéen.

Le point de départ de l'action est que le créateur de ce système vient de mourir : ce James Halliday était un nerd excentrique et introverti, obsédé par la culture pop/geek (et notamment les jeux vidéos) des années '80 où il a grandi ; et dans un testament virtuel diffusé à l'ensemble de l'OASIS il annonce qu'il a caché un easter egg quelque part dans son monde virtuel, et qu'il lègue la totalité de sa très considérable fortune (incluant le contrôle de l'OASIS lui-même) à celui qui le trouvera. (Bref, il se prend pour Willy Wonka, simplement il ne s'en remet pas au pur hasard.) Il est clair, d'emblée, que les énigmes à décoder et les épreuves à franchir pour trouver l'œuf en question sont liées à cette sous-culture des années '80, et qu'il faut la maîtriser sur le bout des doigts pour avoir la moindre chance d'y arriver. D'où le fait que cette sous-culture revienne dans l'air du temps et qu'une communauté de gens (les egg-hunters ou simplement gunters) dévorent tout ce qu'ils peuvent apprendre sur les jeux vidéos, films et dessins animés de soixante ans plus tôt, dans l'espoir de localiser l'insaisissable œuf de Halliday (dont c'était bien le but : inciter les gens à découvrir ce qui le passionnait). C'est le cas du héros, qui est le premier après des années à faire un pas décisif en direction de la découverte de l'œuf, ce qui relance la recherche et lui vaut toutes sortes d'ennuis.

Je m'arrête là pour le résumé, passons à la critique. Disons franchement que c'est assez mauvais, que j'ai quand même bien aimé, et que je me demande un peu pourquoi.

On peut s'interroger sur le public pour lequel ce livre est écrit. D'un côté, il est bourré, comme on s'en doute, de références à cette culture nerd dont l'auteur, Ernest Cline, qui se projette manifestement en James Halliday, est de toute évidence obsédé. Cela suggère qu'il écrit pour les geeks qui ont grandi dans les années '80 (et qui sont donc, maintenant, quadragénaires). De l'autre, son personnage est un lycéen et la structure du roman se conforme plutôt aux standards des livres classés young adult, avec une intrigue plutôt simple et linéaire et des préoccupations qui sont susceptibles d'intéresser les jeunes. J'imagine, donc, qu'il faut voir ça comme une tentative d'un geek de ma génération de parler aux geeks plus jeunes (millennials) pour les convaincre de ne pas oublier leur héritage : vous voyez, les petits jeunes, avant les jeux en 3D auxquels vous jouez, avant les jeux en immersion complète auquels joueront vos enfants, il y a eu des jeux en pixel-art ou même en mode texte, et c'était quand même très rigolo (quelque chose comme ça). Ça explique pourquoi les références à la culture des années '80 sont explicitées (plutôt que de servir, justement, d'easter eggs) : quand il parle d'un jeu comme Zork, l'auteur prend la peine de rappeler de quoi il s'agit (plutôt que d'espérer que son lecteur ira lui-même chercher sur Wikipédia ou, à plus forte raison, plutôt que de juste lâcher une référence que les initiés comprendront). C'est mignon d'essayer de raviver le souvenir d'une époque qu'on a aimée, mais je ne sais pas si ça fait un bon roman si on se contente d'aligner les références.

Car il faut dire les choses : l'histoire est plutôt plate. D'abord plat du point de vue strictement dramatique : il n'y a pas de prise de tête, les gentils sont vraiment gentils, les méchants sont vraiment méchants, personne n'est ambigu, tout est comme c'est écrit sur la boîte, et tout se passe en gros comme on s'y attend : il y a bien quelques rebondissements, mais aucune grosse surprise, aucun coup de théâtre bouleversant, aucun plot twist ingénieux. On a plutôt droit à quelques clichés un peu éculés, des pistolets de Tchékov à foison et un deus ex machina assez évident, sans compter que toute l'intrigue vise à rechercher un MacGuffin. Ensuite, plat du point de vue du cadre et des personnages. L'auteur prend un certain temps à expliquer les règles de l'OASIS (le point positif est qu'on ne peut pas trop l'accuser d'inventer au fur et à mesure : il établit des règles et s'y tient ; le point négatif est qu'il est parfois ennuyeux quand il les décrit), mais il n'y a guère d'originalité. L'état du monde réel n'est pas très clair non plus, et visiblement ça intéresse peu le narrateur. Au moins une chose est vraie, c'est que Cline doit avoir quelques notions sur le fonctionnement d'un ordinateur puisqu'il ne fait pas d'erreur trop ridicule (et sait rester vague quand il vaut mieux rester vague sur les détails). D'autre part, il n'y a absolument aucune réflexion politique ou sociologique sur les tenants et aboutissants d'un jeu comme l'OASIS (ou comment ça se fait que même les plus défavorisés y aient accès). Ni sur les inégalités sociales : le héros commence très pauvre, sa renommée virtuelle lui permet de se sortir un peu de cette pauvreté, il cherche à trouver l'œuf et donc devenir milliardaire, il n'a essentiellement aucune idée de ce qu'il fera de son argent (une de ses amies, qui va un tout petit peu plus loin dans la réflexion, le lui fait d'ailleurs remarquer, ce qui montre que l'auteur s'est au moins posé la question) ; pas plus qu'il n'y a d'interrogation sur les effets bons et mauvais de la célébrité en ligne. Les personnages n'ont aucune profondeur psychologique : leurs émotions se limitent à aimer ou ne pas aimer ; le héros est motivé par seulement deux choses, le désir de trouver l'œuf et son amour pour l'héroïne (qui est elle-même motivée par le désir de trouver l'œuf, mais la tension entre leur rivalité dans la quête et leurs sentiments n'est explorée que très superficiellement). Il y a une esquisse de début de commencement de reconnaissance de questions autour du genre et de l'identité sexuelle (parce qu'on ne peut pas supposer que les personnages masculins/féminins dans l'OASIS sont joués par des joueurs idem ; pas plus qu'on ne peut supposer quoi que ce soit sur leur âge, leurs caractères ethniques ou leur apparence), mais c'est tellement vite évacué… au moins, je n'ai pas vu de misogynie grossière (et s'agisant du milieu gamer ce n'était pas forcément gagné). Mais parfois on a l'impression que ce qui intéresse uniquement l'auteur, c'est de faire se combattre Mechagodzilla et Ultraman. Je me demande si Spielberg s'en sera mieux tiré en adoptant l'œuvre au grand écran.

En outre, Ernest Cline fait preuve d'un américano-centrisme irritant, quasiment digne de Reddit. Il y a plusieurs moments où on se dit que non seulement il a oublié l'existence du monde autre que les États-Unis, le Canada et le Japon, mais il a par ailleurs oublié l'existence des fuseaux horaires.

Ayant écrit tout ça, je suis surpris de constater que… j'ai quand même bien aimé ce livre. Je ne vais certainement pas prétendre que c'est un chef d'œuvre : ce n'en est pas un, mais j'ai trouvé que c'était vraiment un page turner, au sens où dès que j'avais lu la page N j'avais envie de lire la page N+1 et j'ai été assez captivé.

Pourtant, je ne suis qu'à moitié familier avec la culture étalée par Cline. (J'utilise les termes geek et nerd de façon un peu interchangeable parce que personne ne sait exactement ce qu'ils veulent dire, mais il y a certainement plein de sous-types de l'un ou de l'autre : je me sens assurément plus proche ou plus admiratif de Richard Stallman que de Ken Williams, par exemple.) J'ai vu pas mal de films de Spielberg (car, oui, Spielberg n'est pas seulement celui qui va adapter le livre en film, il est aussi souvent référencé dedans) mais certainement pas tous ; j'ai vu les Star Wars mais lu aucun des livres qui se passent dans l'univers en question ; je n'ai vu qu'une poignée d'épisodes des séries Star Trek ; je ne connais pas grand-chose aux dessins animés japonais ; mais j'ai quand même vu WarGames et Blade Runner — et aussi quasiment tout ce qu'ont fait les Monty Pythons (ce n'est pas vraiment des années '80, mais apparemment James Halliday en était fan aussi[#]). Et question jeux de rôle et jeux vidéos, j'ai un peu joué à des jeux de rôle quand j'étais petit, mais très peu à des jeux vidéos : voir ici pour ce que j'en racontais ; dans l'époque visée, j'ai quand même joué à Tera (voir ici), mais c'est un jeu français et certainement inconnu d'Ernest Cline, Rogue et King's Quest (le tout premier) ; ensuite, j'ai été piqué par précisément le genre de nostalgie que ce livre essaye de promouvoir et j'ai joué à Colossal Cave et un tout petit peu à Zork (et j'ai écrit moi-même des bouts de jeux pour la Zork-machine avec Inform 6). Et même en élargissant à d'autres périodes, il n'y a que très peu de jeux auxquels j'aie accroché (quelques uns des Ultima, quelques uns des King's Quest et quelques autres cas à part comme celui-ci). Bref, je saisis quelques unes des références, mais certainement pas toutes. Ceci étant, je sais me servir de Wikipédia et de Google, ce qui n'est manifestement pas toujours vraiment le cas des personnages du roman lui-même (certes, on ne nous dit pas si Google existe toujours, mais pour Wikipédia c'est explicite).

[#] Les œuvres dont Halliday était fan (ce qui se sait parce qu'il a fait publier ses journaux personnels à sa mort pour encourager leur étude) sont référencées par les gunters comme canon, et il y a des débats (sans doute à prendre au 1.41421356ème degré) pour savoir si ceci ou cela est canon (comme le film Ladyhawke), débats qui sont, à vrai dire, assez drôles dans le genre parodie des débats entre fans de Star Wars et/ou Star Trek.

Il est vrai que j'aime bien les easter eggs, et que j'en ai parfois découvert (jamais rien de bien impressionnant) par sérendipité dans différents jeux ou programmes. Cela pourrait expliquer que Ready Player One m'ait plu malgré ses nombreux défauts.

Il est aussi vrai que j'aime bien les énigmes. (On va dire que je définis une énigme comme une question, une métaphore ou une référence cryptique qui définit un mot, une personne, un lieu ou un concept qu'il s'agit de trouver, ce qui n'est faisable qu'avec les bonnes références culturelles ou en interprétant de façon astucieuse les termes de l'énigme ; mais surtout, ce qui fait à mes yeux une bonne énigme, c'est que lorsqu'on a trouvé la réponse, il doit être complètement évident que c'est bien celle qu'on cherchait, i.e., soit on trouve soit on ne trouve pas, mais si on trouve, on doit immédiatement être complètement sûr de soi[#2], sinon l'énigme n'était pas bonne.) Les protagonistes du livre passent une certaine partie de l'intrigue à chercher à résoudre des énigmes. À vrai dire, elles ne sont vraiment pas très bonnes. Mais il y a quand même une certaine satisfaction à voir le héros les résoudre, à suivre ses idées (y compris à travers les fausses pistes) qui, pour le coup, est plutôt bien gérée par l'auteur.

[#2] Pour un de mes romans d'ado j'avais par exemple concocté la charade suivante : Mon Premier marque la Fin du Pouvoir. / Mon Second est la Première des Origines. / Mon Troisième constitue le Milieu de la Vie. / Mon Tout tire son Pouvoir des Origines de sa Vie. C'est peut-être trop facile, mais je suis au moins certain d'une chose, c'est que celui qui trouve la bonne réponse saura immédiatement qu'il a trouvé la bonne réponse.

Mais peut-être que la raison plus profonde pour laquelle ce roman m'a plu, c'est que je me reconnais une certaine affinité avec l'auteur, non pas dans le choix précis de la culture qu'il essaye de partager (et que je ne connais que médiocrement, cf. ci-dessus) mais dans l'idée générale de semer des références un peu obscures dans l'espoir d'amener d'autres gens à s'y intéresser. C'est par exemple ce que je fais de façon vraiment évidente dans ce texte, mais il y a plein de références (ou de mini easter eggs, si on veut) dans toutes sortes de choses que j'écris. (Ceci étant, comme je suis taquin, je mets aussi plein de choses qui ont l'air de pouvoir être des références alors qu'il n'y a rien de particulier à comprendre.) Ma culture à moi est peut-être plus bizarre, plus éclectique pour ne pas dire aléatoire, que l'obsession de Halliday/Cline pour les films et jeux vidéos des années '80, mais ça ne m'empêche pas de jouer à jeter des hameçons un peu au hasard. Et ça n'a rien de spécialement inhabituel à cette attitude, je pense, notamment parmi les geeks : j'ai par exemple un ami qui fait très souvent des références à Monkey Island, Day of the Tentacle et autres jeux LucasArt dans le genre et la période (c'est comme pour les bonnes énigmes : ceux qui le connaissent verront sans doute immédiatement de qui je parle). Peut-être que si j'étais milliardaire je serais tenté, moi aussi, de cacher un trésor quelque part qu'on ne pourrait trouver qu'en résolvant des énigmes faisant plein de références compliquées à ma culture tarabiscotée, précisant qu'il y a sans doute plein d'indices cachés dans mon blog pour inciter les egg-hunters à l'apprendre par cœur. (Après, comme je suis notoirement fan des coups de théâtre, il est possible que le coffre ne contienne finalement qu'un petit papier disant le trésor était en vous tout du long : l'amitié. Et peut-être même qu'il y aurait encore un plot twist après ça.) Mais bon, je ne suis pas milliardaire, alors ne perdez pas votre temps à apprendre mon blog par cœur ! (Ou peut-être que si, qu'en savez-vous au fond ?)

(samedi)

Je suis épuisé

J'ai déjà dit plusieurs fois sur ce blog que je préférais éviter d'écrire des billets dont le seul contenu est essentiellement de dire je suis toujours vivant (et je n'ai rien d'autre à dire), mais comme cela fait vraiment longtemps que je n'ai rien écrit, je vais quand même faire une exception et signaler que je suis toujours vivant (et je n'ai pas décidé de mettre un terme à ce blog, ni quoi que ce soit de ce genre). J'ai juste été encore plus débordé que d'habitude et, en plus d'être débordé, particulièrement fatigué. C'est la raison principale pour laquelle je n'ai rien écrit ici, ni même répondu aux commentaires (dont certains sont pourtant très intéressants sur l'entrée précédente).

D'abord, il y a les ordinateurs, qui sont notoirement des monstres dévoreurs de temps : j'ai passé beaucoup de temps à faire des mises à jour et, plus après les mises à jour, à me battre contre les conséquences néfastes de celles-ci. Cela faisait un certain temps que j'accumulais de la dette technique dans l'administration de mes (trop nombreux) PC, dont certains étaient encore sous Debian GNU/Linux Jessie (aka actuellement oldstable), version carrément paléolithique, par manque de temps et de courage pour les mettre à jour vers la version Stretch (aka stable) qui est seulement mésolithique. Le problème avec cette dette technique est qu'elle a vite tendance à s'accumuler : la version 57 de Firefox était devenue essentiellement impossible à compiler sur cette version paléolithique de Debian, et c'est ce qui m'a décidé à finalement trouver le temps de migrer au moins mon PC principal à Debian 9 Stretch. La mise à jour elle-même a été longue et douloureuse, mais ce qui a surtout été long et douloureux, c'est de prendre conscience de tout ce qui a cassé d'une version à l'autre, trouver comment contourner les problèmes qui sont apparus, ou m'habituer à ce que je ne peux pas contourner. Mais je suis loin d'avoir repayé ma dette : je n'ai toujours pas trouvé le temps de m'occuper de mon Firefox, qui continue d'être coincé à la version 56 : je pourrais raconter pendant des pages (j'avais d'ailleurs commencé à le faire) à quel point je suis malheureux que Firefox ait décidé de complètement tout casser (en particulier, toutes les extensions) avec la version 57, et de se transformer en une sorte d'équivalent de Google Chrome, toujours est-il que je n'ai toujours pas trouvé le temps de m'occuper de ça, et ça m'embête parce que c'est maintenant une passoire au niveau sécurité. Et à côté de ça, il y a encore d'autres machines sur lesquelles je dois faire une mise à jour du même type, en fait une réinstallation complète, et je cherche toujours un moyen de préparer les choses un maximum à distance (il y a une machine à laquelle je n'ai pas commodément accès). Bref, je continue à crouler sous cette dette technique. Et je commence à en avoir franchement marre de la quantité de temps perdu avec toutes ces merdes.

Et là-dessus sont venus s'ajouter les deux petits cadeaux surprise du monde de l'informatique pour 2018 à savoir Meltdown et Spectre. Je ne vais pas parler du fond du problème : pour ça, je renvoie par exemple aux excellents articles d'Ars Technica, notamment ici (publié un peu avant la levée de l'embargo, donc sur informations incomplètes) et ici sur Meltdown et Spectre eux-mêmes, ici sur la réaction des différentes compagnies, ici sur l'impact des correctifs en termes de performances et ici sur d'autres problèmes liés à ces correctifs. Les pertes de performances ne sont pas franchement problématiques pour moi, mais j'ai effectivement croisé des bugs bizarres (BUG: unable to handle kernel paging request at 00007fe67e522000IP: [<ffffffff812ba451>] __rb_erase_color+0x21/0x270) depuis que j'ai un noyau censé corriger Meltdown. • Par ailleurs, je m'inquiète un peu pour la morale à plus long terme de l'histoire : c'est quelque chose de déjà bien connu en cryptographie à quel point il est difficile de faire des calculs sans fuiter de l'information par des canaux auxiliaires, mais les impératifs d'efficacité des ordinateurs semblent de plus en plus incompatibles avec la nécessité de ne pas avoir de telles fuites (l'exécution spéculative, le hyperthreading et les caches mémoire sont des concepts sur lesquels les mots fuite d'information semblent écrits en néon clignotant : on découvrira certainement plein d'autres vulnérabilités du même genre) ; je me demande même s'il ne faut pas passer à des modèles d'ordinateurs où on étiquetterait les régions de mémoire qui contiennent une information secrète (ou dépendant d'une quelconque manière d'une donnée secrète), ce qui invaliderait tout ce qui est cache ou exécution spéculative, et il faudrait apprendre à manipuler le plus possible des données complètement publiques ; je me demande aussi si le concept de machine virtuelle ne doit pas être complètement abandonné, parce qu'on n'arrivera jamais à se débarrasser de ce genre de fuites. • Mais bon, à part ça, à mon niveau personnel, ce qui me fait rager c'est aussi une bête question de timing : juste avant la levée de l'embargo sur ces trous, au moment où les rumeurs circulaient qu'il y avait un problème grave dans les processeurs Intel pour lequel Windows et Linux avaient fait passer des patchs correctifs aussi discrètement que possible, et même que ces patchs avaient été backportés à des versions stables de Linux, je me suis dit, du coup, je vais immédiatement mettre à jour mes noyaux, comme ça je gagnerai un peu de temps — que nenni, je ne sais pas où ces patchs avaient atterri, mais en tout cas pas dans les versions que j'ai compilées et installées alors que les rumeurs à leur sujet circulaient déjà partout sur Internet. Bref, encore du temps perdu dont je n'avais pas besoin.

Zut, j'ai de nouveau ranté sur les ordinateurs, ce qui est sans doute encore plus inintéressant que si j'avais juste écrit je suis toujours vivant. Mais ils ne sont pas ma seule cause de fatigue ou de manque de temps. Je continue à prendre des leçons de conduite, avec une impression pénible de tourner en rond, même s'il y a eu des progrès (très lents : j'en suis maintenant à 62 heures de conduite) et qu'il commence à devenir envisageable que je passe le permis dans pas trop longtemps. J'ai aussi un peu l'impression de me noyer sous le poids de mes enseignements et d'un emploi du temps passablement merdique. (En tout cas, je consomme des recharges pour feutres à une vitesse hallucinante, et je me suis fait une petite tendinite au bras droit en écrivant au tableau blanc.) Et je passe beaucoup de temps au lit parce que je ne dors pas très bien.

Le truc avec le temps c'est qu'il se fragmente mal : on peut facilement se retrouver avec plein de petits bouts de temps libre, mais ces petits bouts sont inutilisables parce que chacun est trop court pour faire quelque chose de productif (si je veux réfléchis sereinement à un problème de maths, il me faut une journée calme, même si je ne vais pas passer toute la journée concentré : je déteste commencer à penser à une chose et devoir m'interrompre pour passer à une autre ; pour rédiger quelque chose, et même pour répondre à un mail non complètement évident, il me faut aussi une plage assez longue). Bref, je me retrouve à la fois à être débordé et à m'ennuyer, comme je me retrouve à la fois à faire de l'insomnie et à dormir trop, et tout ça est pénible.

Il est aussi probable que la météo inlassablement pourrie, qui fait se succéder jour après jour de pluie ponctuée par les tempêtes Carmen, Eleanor et David (dans cet ordre, si j'ai bien suivi — ça a l'air embrouillé) n'aide pas franchement à me donner de l'énergie. Peut-être que je manque de vitamine D.

Toujours est-il que je promets d'œuvrer à un retour à la normale de ce blog quand j'aurai moins l'impression d'être fatigué. En attendant, je profite du fait que j'écris ceci pour faire un lien vers cette sorte de blog, A piece of a larger me, tenu de façon originale sur GitHub, qu'une connaissance (qui souhaite rester anonyme), a lancé, et qui contient le genre de réflexions un peu longues qui pourraient intéresser les gens qui me lisent. (C'est en français, malgré le titre.)

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