This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.
Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.
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What follows are the entries of 2010-02. For latest entries, see here.
Ce qui suit sont les entrées de 2010-02. Pour les dernières entrées, voyez ici.
2010-02-28 (dimanche)
Je ne comprends pas comment les gens arrivent à twitter. Enfin,
peut-être que je comprends comment on peut faire des posts de
taille SMS : ce sont plutôt les blogueurs qui arrivent
régulièrement à écrire des entrées d'environ 200 mots qui
m'impressionnent. Moi, à chaque fois que je me lance sur un sujet,
j'en écris des
tartines[#]. Même quand
je commence en me disant, bon, vraiment, sur ce sujet-là, je n'ai
pas énormément de choses à dire
. Surtout quand je
commence mon entrée par je vais essayer de dire un mot rapide sur
<telle ou telle chose>
, sorte d'incantation propitiatoire
que je finis en règle général par retirer quand je me rends compte
qu'elle est devenue totalement ridicule. Et pourtant, je n'ai pas
l'impression de délayer. Et pourtant, je n'étais pas mauvais à
l'épreuve de résumé en français au lycée (d'ailleurs, je me faisais un
point d'honneur de toujours produire le nombre exact de mots
demandé, sans jamais taper dans la marge ni dans un sens ni dans
l'autre : si on peut faire N mots à 10% près, ce n'est pas
beaucoup plus dur de faire N mots exactement).
Du coup, évidemment, je poste peu : quand je commence à écrire quelque chose, je sais que presque toujours il me faudra des heures pour finir. Du coup, aussi, j'ai un backlog énorme d'idées que je me dis qu'il faut que je développe un jour, voire d'entrées commencées et jamais finies.
Il y a au moins une raison que je comprends : j'ai du mal à entrer en matière ou à passer d'une partie à une autre. Je suis beaucoup plus efficace quand il s'agit de répondre à ce que quelqu'un à dit que quand il s'agit de dire quelque chose moi-même (où je me sens obligé de situer le problème, de rappeler plein de choses à son sujet, etc, de ménager des transitions…).
[#] Sauf pour mes fragments littéraires gratuits, qui ont effectivement tendance à être courts, mais qui n'en sont pas moins longs à écrire (je peux passer facilement une nuit entière sur deux paragraphes).
2010-02-24 (mercredi)
Ruxor et le poussinet ont le plaisir de vous faire part de leur PACS, enregistré en grande solennité dans l'ambiance chaleureuse et conviviale du greffe du tribunal d'instance du 13e arrondissement de Paris.
Sérieusement, je n'ai pas souvent vu des endroits aussi glauques et sinistres que le hall d'entrée de ce tribunal d'instance : imaginez une porte d'entrée comme dans une église, qui débouche sur un immense escalier éclairé par deux néons blafards en fin de vie, d'où on peut accéder à un couloir très étroit et haut, lui aussi éclairé de par des néons blafards (quoiqu'en meilleur état), flanqué de banquettes, et dont la seule ouverture transparente est un hygiaphone (je pensais que ça n'existait plus depuis vingt ans) pour parler à un guichetier. Quant à la solennité : on donne tout un tas de papiers au guichetier (celui qui parle par hygiaphone), il vous donne un rendez-vous environ une semaine plus tard, et une semaine plus tard on rencontre la greffière (qui, au moins, est aimable et a un bureau moins sinistre que le couloir qui y mène) qui appose un tampon et une signature sur la convention qu'on avait déposée. Voilà, on est PACSés.
2010-02-20 (samedi)
Comme je le suggérais dans l'avant-avant-dernière entrée, j'ai commandé toutes sortes de parfums de la Demeter Fragrance Library, pour toutes sortes de raisons allant entre c'est une odeur que j'adore et je suis vraiment curieux de savoir comment ils ont rendu ça. J'ai d'ailleurs été un peu fou[#] en achetant des petits flacons de 17 parfums différents (et ils m'en ont offert un 18e). Globalement je suis satisfait : quand ils affirment que ça sent X, je trouve effectivement que ça sent X ou, en tout cas, que ça évoque X à mon cerveau (ou au moins qu'il accepte l'idée que ça sent X). Une nuance, toutefois : j'ai certes fait l'essai en sentant moi-même les parfums à l'aveugle, mais je savais ce que j'avais commandé. Quand j'ai fait l'essai avec mon poussinet (qui, lui, ne connaissait pas du tout la liste des parfums censés figurer), les résultats ont été beaucoup moins bons (il faut dire qu'il était un peu enrhumé, ça a pu jouer). Un autre phénomène, agaçant, est que l'intensité d'un parfum, et aussi la proportion dans laquelle on sent le solvant (de l'alcool) varie de façon incompréhensible : je peux ouvrir le même flacon à quelques heures d'intervalle et trouver une fois que oui, ça sent tout à fait ça, et plus tard que non, ce n'est pas du tout la bonne odeur. Bref :
eau de fleur d'oranger, dont je raffole en cuisine (comme pour la rose) et qui est aussi, si je ne m'abuse, un abus de langage pour la fleur de Citrus aurantium var. bigaradia. Ou plutôt, je vérifie en comparant à une bouteille d'arôme de fleur d'oranger de cuisine que c'est bien la même odeur, mais elle ne m'affecte pas de la même façon… (et mon poussinet, lui, ne l'identifie pas du tout) c'est peut-être du fait d'être dissoute dans de l'alcool plutôt que dans de l'eau. Ça n'empêche que j'aime ça.
bonbon trop sucré pour les enfants.
surf désigne le déferlement des vagues),
mais quand je l'ai senti j'ai immédiatement identifié la plage (pas
juste n'importe quelle odeur marine, mais spécifiquement la plage).
La description qu'en fait Demeter est certes romancée mais pas
imméritée. Mon poussinet, lui, n'a pas été convaincu : il a reconnu
une odeur fraîche, sans plus.polystyrène dissous dans de l'acétone(sic !).
Voilà, je ne sais pas si j'essaierai de porter un de ces parfums comme eau de toilette, mais comme source d'inspiration, je trouve ça vraiment intéressant.
[#] Un peu fou, mais il
fallait bien acheter en nombre sinon les frais de port (indépendants
de la quantité) sont exorbitants en proportion. Les frais de port et,
bien sûr, les scandaleuses charges additionnelles
qu'UPS ajoute aux droits de douane et qui ne sont
expliquées nulle part. (Autant payer 20€ de taxes sur 100€
d'achats ne me semble pas abusif, autant que le transporteur ajoute
encore 13€ hors taxes, indépendamment du prix des objets
transportés, pour les deux minutes de main d'œuvre que doit
représenter le fait de présenter le colis aux douanes, à moins que
l'employé d'UPS qui passe ces deux minutes soit payé
15k€ par mois, je trouve que c'est vraiment du vol.)
2010-02-13 (samedi)
Comme je le disais
dans l'avant-dernière entrée,
j'ai achetédes
bonbons
au Synsepalum
dulcificum, également connu sous le nom de fruit
miracle
, ce fruit (ou plutôt une glycoprotéine qu'il contient,
la miraculine)
qui a la propriété extraordinaire de modifier pendant environ une
heure la réaction des papilles gustatives de sorte que tout ce qui est
acide (ou peut-être aussi amer) devient sucré.
L'effet n'est pas aussi puissant que certains le prétendent (ou peut-être que je n'ai pas assez laissé fondre le bonbon sur ma bouche), mais il est tout de même assez fort pour ne laisser aucun doute. Le bonbon lui-même (je ne sais pas pour le fruit) n'a pas beaucoup de goût, le peu de goût que je sentais rappelait vaguement le pain, peut-être était-ce juste une base de support de la pastille. Ensuite, j'ai goûté un pamplemousse un peu acide, un citron, et une petite cuiller de vinaigre. Le goût acide lui-même ne disparaît pas : il est juste masqué par une sensation agréable de sucré, mais on le sent encore. Une fois que le bonbon a eu agi, le pamplemousse m'a semblé idéalement sucré, et j'ai mangé le citron comme on mange une orange, il m'a semblé délicieux, juste acidulé mais vraiment plaisant au goût. (Il faut que je précise que même sans fruit miracle, j'ai une assez bonne résistance à l'acide, et même si je n'irais pas jusqu'à manger un citron entier à pleines dents, j'en mange volontiers une rondelle et je n'ai rien contre un pamplemousse un peu acide.) C'est sur le vinaigre que l'effet était le plus fort : cela l'a transformé en une sorte de sirop au vinaigre, que je ne qualifierais pas de bon, mais assurément intéressant. (Là je dois préciser d'une part que j'aime assez bien le vinaigre dans les vinaigrettes, ou le vinaigre balsamique, et d'autre part qu'il s'agissait dans mon expérience d'un vinaigre d'alcool dont la fonction est plus de détartrer les bouilloires que de servir en cuisine.)
J'ai aussi goûté quelques choses épicées, qui m'ont semblé un peu sucrées, mais pas suffisamment pour que je sache s'il y avait vraiment un effet, ou si c'était psychologique, ou si c'était le reste du vinaigre ou je ne sais quoi encore. A priori, le « goût épicé » n'est, justement, pas vraiment un goût. Je ne sais pas si le fruit miracle devrait opérer dessus. Je n'ai pas non plus eu d'explication claire sur le fait qu'il opérait ou pas sur l'amer : il faudra que j'essaie avec un café. (Si c'est le cas, je trouverai ça plus frapppant, parce que j'aime beaucoup moins l'amer que l'acide : notamment, je sucre toujours beaucoup mon café.)
J'ajouterai peut-être à cette entrée une description d'autres expériences de comment le goût des aliments est transformé par la miraculine.
Ajout (2010-02-15T14:00+0100) : J'ai essayé avec du café (non sucré), ça ne change absolument pas le goût du café. J'en conclus que ça ne doit pas agir sur la perception d'amertume (mais peut-être que beaucoup de substances amères sont aussi acides).
2010-02-12 (Friday)
Three roses were marked on the Sigil. Three roses I was to seek.
The first grew on the lonely grave of Hölderlin overlooking the Neckar. Its scent has the sweetness of Erato's kiss mingled with the sorrow of unrequited love. Water and Earth are its elements. Many a soldier died while defending its purity; many a young girl saw its hue in a dream; and many a thumb was pricked on its thorn. This is the rose of happy days and forlorn hopes at once; it is the rose that lives beyond the night. Cherish it, the Oracle told me, for this rose is your ally.
The second was a present from the emperor of China to a foreign ambassador. Its colour is the dazzling brightness of the sun seen by the eyes of Leonardo. Air and Fire are its elements. It has but a single thorn, and that thorn is poisonous as a serpent's tooth. This is the rose of wisdom and folly; it is the rose that dies in flames. Respect it, the Oracle told me, for this rose is your master.
The third was lit by seven stars and surrounded by seven stones on a clear spring night. It has no thorns, for it needs no thorn. It is watered by tears and blood, and Evil cannot touch it: only a butterfly has drunk from it. No man has ever seen it, yet all know of it, for it is the rose of Time. Fear it, the Oracle told me, for this rose is your doom.
2010-02-05 (vendredi)
Une des choses que j'aime, sur le Web, c'est découvrir qu'on peut y acheter pour pas trop cher les choses les plus délicieusement incongrues. J'étais devenu tout fou, par exemple, quand j'avais appris qu'on pouvait acheter des rubis et saphirs de synthèse à un prix complètement ridicule. (J'ai aussi été amusé d'apprendre qu'on pouvait trouver des (faux) billets d'un million de dollars : je n'en ai pas commandé, mais dans ce genre d'idées j'ai acheté de l'argent céleste dans le supermarché Tang frères pas loin de chez moi). Les pointeurs laser, même verts, ne sont pas une nouveauté, mais de façon générale on peut trouver quantité de choses invraisemblables et rigolotes pour les geeks chez ThinkGeek : j'ai tout récemment commandé, par exemple, des bonbons au fruit miracle (si vous ne savez pas ce que c'est, lisez Wikipédia, parce que c'est vraiment surprenant ; j'en reparlerai quand j'aurai reçu ça). Je passe sur les bouteilles de Klein, les démotivateurs et autres trucs vraiment absurdes, parce que je m'écarte du sujet, là.
Mais là je viens d'apprendre l'existence d'un site marchand qui me
rend aussi fou que celui des pierres précieuses :
cette librairie
d'odeurs, qui recrée en petites bouteilles un nombre incroyable de
parfums dont beaucoup de classiques mais aussi des très
étonnants : barbapapa, cuir, serre, poussière, bûcher
feu de
joie, sciure, concombre, lavomatic
(si,
si), peinture, crayon
de
couleur, pâte
à
modeler, homard
(ça me fait vraiment penser
à ce
sketch, là) ou
encore ver
de terre (?! j'imagine des gens achetant un parfum à l'odeur de
ver de terre en se disant ce n'est pas possible, je me demande si
ça a vraiment l'odeur du ver de terre
, et se sentant ensuite un
peu con de découvrir que si, ça a vraiment l'odeur du ver de
terre… bon, en fait, ils prétendent que c'est plutôt l'humus
qu'ils ont voulu reproduire). Et à mes yeux peut-être les plus
intrigants : pluie
et neige !
Si ces parfums sont assez bien rendu, tout ça est absolument génial. J'ai toujours été fasciné par la façon dont les parfums nous évoquent si fortement des choses même quand nous n'arrivons pas à remettre le nom dessus, ou peuvent faire ressurgir des souvenirs oubliés[#]. Je me demande quel effet on produit en portant une eau de toilette à l'odeur de betterave ou de poudre à bébé. Enfin, je cite là les parfums incongrus, mais je me retiens surtout très fort de faire une razzia sur les odeurs simples mais que j'aime beaucoup (comme la fleur d'oranger, la coriandre, le foin fraîchement coupé et le bambou — bizarrement ils n'ont pas la citronnelle).
[#] Je pense par exemple à la fois où on m'a fait sentir l'odeur de l'amaretto, cette odeur d'amande sucrée et concentrée alliée à celle de l'alcool : je savais que ça m'évoquait très nettement quelque chose, mais je n'ai pas réussi à retrouver quoi jusqu'à ce que quelqu'un dise, mais oui, c'est la colle Cléopâtre de quand nous étions à l'école primaire ! Le nom ne m'aurait rien dit comme ça, mais avec l'odeur de l'amaretto, j'ai tout de suite repensé à ces petits pots de colle blanche un peu pâteuse qu'on tartinait avec une spatule fixée au couvercle du pot, et qui sentait tellement les amandes qu'on avait presque envie d'en manger.
2010-02-04 (jeudi)
Dans un restaurant chinois pas loin de chez moi et où j'aime bien aller (le Village Tao Tao, pour les connaisseurs), il y a parmi les desserts un truc, que j'aime énormément, appelé :
brioche au lait et aux œufs (kayé)
(je ne sais pas si kayé
est une transcription d'un mot
chinois ou une tentative d'écrire le mot français caillé
,
s'agissant peut-être du lait — vu que la carte du restaurant est
plutôt moins du petit nègre que le restaurant chinois typique, je ne
crois pas trop à cette deuxième hypothèse, mais bon, je n'en sais
rien), et en chinois
椰汁奶皇包
(je ne connais rien du chinois, donc j'ai eu du mal à les trouver, mais je suis quasiment sûr que ce sont bien ceux-là).
Je crois vaguement que les deux premiers idéogrammes (椰汁) désignent le jus de coco. C'est bizarre, parce que je suis quasiment certain que ce qu'on m'a apporté ne contenait pas la moindre trace de noix de coco. La description française, par contre, colle très bien avec le goût de la chose, et quant à son apparence, elle ressemble tout à fait à ce qu'on trouve en cherchant les trois derniers idéogrammes (奶皇包) dans Google images (mais moins si on met les cinq).
Voilà pour les données du problème. Les questions que je me pose (si par hasard j'ai des lecteurs connaissant le chinois et la gastronomie chinoise, ce qui est plausible vu que mes lecteurs sont infiniment intelligents et cultivés[#] sur tous les domaines possibles) :
kayé?
[#] Flattery will get you nowhere,
but don't stop trying… Enfin, mes lecteurs sont à l'image
du blog qu'ils lisent. ![]()
2010-02-03 (mercredi)
Je ne sais pas comment enseigner, pourtant c'est mon métier : quand je dis ça, je ne veux pas dire que je suis mauvais enseignant (c'est un peu difficile d'avoir du retour à ce sujet, d'ailleurs, donc je n'en sais rien). Ce que je veux dire, c'est que je n'ai pas de grande théorie sur la façon dont il faut enseigner.
Je dis ça parce que c'est incroyable combien d'enseignants, ou même de gens qui n'ont jamais enseigné, ont des idées, voire des théories (des grandes théories), sur l'enseignement, à tel ou tel niveau : sur ce qui ne va pas, sur les raisons de ce qui ne va pas, et parfois sur ce qu'il faudrait faire pour que ça aille (mieux). Pourquoi le niveau baisse, comment il faudrait motiver les étudiants, discipliner les lycéens, ou apprendre à lire aux enfants en primaire : pour chacune de ces questions et pour bien d'autres, il y a des gens qui proposent des solutions miracles.
Miracles, parce qu'on en est un peu comme à l'époque de la médecine pré-scientifique : sans doute y a-t-il des bonnes idées dans tout ça, et certainement il y a beaucoup de constatations très justes — mon intention n'est pas de me moquer des gens qui proposent leur remède, surtout s'ils le font avec une certaine humilité — juste de remarquer que tout est terriblement empirique. Mais je ne sais même pas comment on pourrait dépasser ce niveau empirique pour faire de la pédagogie une vraie science.
((Il serait d'ailleurs intéressant de mener des expériences au moins à une échelle limitée : trouver des volontaires, de niveaux normalisés, qui seraient payés — comme un job d'été, si j'ose dire — pour recevoir un cours dans un certain domaine, mais dispensé selon des méthodes pédagogiques différentes, leur niveau étant ensuite évalué en aveugle. Mais comme l'ampleur de l'expérience serait forcément limitée, comme il n'est pas évident d'isoler les méthodes pédagogiques à contraster, et comme la façon d'évaluer est elle-même sujette à débat, ces expériences seraient nécessairement très imparfaites. Ce qui ne veut pas dire dénuées de valeur. Peut-être ont-elles déjà été tentées, en fait, je n'en sais rien.))
Ce que je constate notamment, c'est la tentation pour chaque
enseignant, et j'y succombe certainement moi-même, à penser que la
meilleure façon d'enseigner — qu'il s'agisse des méthodes ou du
contenu même de son cours — est justement celle qui lui
donnerait le plus de plaisir à pratiquer, ou celle par laquelle il a
pris le plus de plaisir à apprendre. Ce n'est pas nécessairement
faux, d'ailleurs (on peut s'imaginer que quand l'enseignant est plus
heureux d'enseigner, il est aussi plus efficace) : mais ce n'est pas
automatiquement vrai pour autant. Une autre tentation est de croire
que la discipline (ou le sujet, ou le cours) qu'on
enseigne est plus important (ou plus
spécial, ou plus indispensable) que les autres. Ou celle de croire
que si les étudiants ne sont pas intéressés c'est forcément leur
faute, ce qui est aussi faux que de penser que c'est forcément la
faute du prof (généralement on pense ça des autres disciplines que la
sienne
).
⁂
Une des questions qui se pose notamment dans l'enseignement, et sur laquelle chacun va de sa petite théorie, est celle de savoir s'il faut enseigner par cours magistraux, ou par projets, ou toute solution hybride. J'ai certainement un certain scepticisme vis-à-vis de l'enseignement par projets (c'est-à-dire qu'on donne aux étudiants une tâche à accomplir, ou un sujet à étudier, et qu'on se tient à leur disposition pour les aiguiller, mais sans leur dispenser de connaissance de façon pré-formatée). Peut-être à cause de la ressemblance avec la recherche par projet (qui est une catastrophe absolue, mais c'est un autre débat). On m'a cependant convaincu que dans certains domaines au moins, et notamment pour ce qui est d'apprendre à programmer, peut-être parce que la programmation est justement plus un savoir-faire qu'un savoir, cette façon d'enseigner a des vertus.
Nous sommes en ce moment à Télécom en train de réfléchir (ou en
tout cas, des gens réfléchissent) sur une réforme de la première année
de la scolarité, qui dans le jargon local s'appelle BCI
pour Base des Connaissances Indispensables
(on aime beaucoup
les sigles, dans cette maison). La part de l'enseignement par projet
est une des questions étudiées. Par ailleurs, il se pourrait aussi
que cette réforme apporte plus d'heures d'enseignement des
mathématiques (ce qui est souhaitable puisque c'est une discipline
évidemment plus importante, plus spéciale, et plus indispensable que
les autres
). Reste qu'il faut savoir comment les
répartir entre cours, comment en faire bon usage, comment concevoir un
enseignement modulaire : toutes sortes de questions difficiles sur
lesquelles on se rend compte que prendre une décision n'est pas
aisé.
⁂
Justement alors que je me faisais ces réflexions, on m'a signalé des textes intéressants[#] du mathématicien Pierre Colmez, un grand nom des maths p-adiques (et accessoirement un des anciens champions de France de go), professeur à l'École polytechnique, qui n'a pas beaucoup apprécié cette expérience d'enseignement[#2] : il fait publiquement connaître ses griefs sur le programme des classes prépa (qu'il dénonce comme beaucoup trop faible et surtout trop incohérent) et sur l'enseignement des maths à Polytechnique. Son point de vue est, disons, incisif. J'ignore s'il a raison. J'aimerais qu'en réformant le programme des classes prépa comme il le propose on en améliore le niveau : mais je ne sais pas si j'y crois. Je ne sais pas, pour ma part, pourquoi le programme de ces classes est généralement jugé comme difficile, ou pourquoi des élèves sont en réelle difficulté (je m'en rends compte même en faisant passer un concours notoirement « élitiste » qu'est celui des ENS), même quand ce programme ne cesse d'être allégé (et même s'il est plus léger que ce qui se fait dans d'autres pays), et je ne sais pas si la solution serait de l'alléger encore plus, ou d'inverser le mouvement.
Une des vraies difficultés de l'enseignement, et je pense tout
particulièrement de celui des maths où il y a plus d'effort
d'abstraction que de mémoire, est de comprendre qu'on puisse ne pas
comprendre. Il semble d'ailleurs que la familiarité avec un concept
mathématique fasse aussitôt qu'on oublie comment on a pu soi-même ne
pas le comprendre, et comment il a pu sembler dur : tout le monde
connaît certainement la blague du matheux qui réfléchit pendant des
jours entiers sur un problème pour finalement conclure ah oui,
c'est évident !
— et on a beau s'efforcer de ne pas tomber
dans cette erreur, on la commet tout le temps, car on ne comprend plus
comment on peut ne pas comprendre ce qui semble après coup évident.
De là il résulte qu'il est impossible d'enseigner correctement les
maths : soit on est soi-même ignorant, soit on ne comprend pas que
l'élève puisse l'être. Peut-être que l'intuition mathématique est
vraiment incommunicable[#3].
[#] Quoique beaucoup
trop chargés de notes en bas de page. Et je m'y connais.
![]()
[#2] Il en résultera au
moins
un livre
très bien écrit. Mais je souligne que très bien écrit
ne
signifie pas automatiquement pédagogiquement très bon
.
[#3] Même si c'est
vrai, j'exagère bien sûr en disant que cela rend les mathématiques
impossibles à enseigner. Il n'y a pas que la compréhension des
concepts et l'intuition à acquérir. Un talent pédagogique plus facile
à définir, et certainement plus atteignable, est celui de mettre de
l'ordre dans un sujet qui paraît brouillon, désordonné. Plus d'une
fois ai-je pensé d'un
domaine : quel labyrinthe
de théorèmes tous semblables !
, ou encore, que ces
définitions semblent ad hoc et impossibles à mémoriser !
— il manque un bon pédagogue pour y mettre un peu de clarté.
Entries by month / Entrées par mois:
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