David Madore's WebLog: 2021-11

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., la plus récente est en haut). Cette page-ci rassemble les entrées publiées en novembre 2021 : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the most recent is on top). This page lists the entries published in November 2021: there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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Entries published in November 2021 / Entrées publiées en novembre 2021:

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(samedi)

Quo usque tandem abutere, Coronavirus, patientia nostra ?

La dernière entrée que j'avais écrite sur le covid (et qui avait aussi un titre en <kof kof kof> latin) l'avait été pendant le ridicule pseudo-confinement qu'on nous avait infligé en avril 2021. J'espérais vraiment que ce serait la fin de cette lamentable histoire, mais je n'en suis plus si sûr : comme je avais écrit avant et ça semble se confirmer, on est un peu coincé dans la pandémie de covid comme dans Groundhog Day, condamnés à revivre les mêmes événements d'un éternel hiver. J'avais auparavant fait la blague de dire, en parodiant Marx, que les confinements se produisent deux fois […] : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce, mais Marx a oublié de nous dire comment il faut considérer la troisième répétition, la quatrième, voire la cinquième.

[Graphe du nombre de passages aux urgences covid-19 pour 100k habitants par jour en France]En fait, je devrais plutôt évoquer Tolkien : dans un billet passé, je m'étais amusé que, dans le monde de Tolkien à la différence de beaucoup d'autres auteur, le grand méchant devenait de moins en moins puissant avec le temps : pendant le Premier Âge c'est le dieu Morgoth, puis pendant le Second Âge alors que Morgoth a été vaincu, c'est son ancien bras droit Sauron avec son anneau qui lui donne beaucoup de pouvoirs, puis pendant le Troisième Âge c'est de nouveau Sauron mais sans son anneau, et je suppose que dans le Quatrième Âge si Tolkien avait continué ç'aurait été le porte-parole de Sauron, bref, la déflation épique est impressionnante. Il en va de même des vagues de covid, en tout cas en Europe occidentale : on a de plus en plus de moyens prophylactiques ou thérapeutiques, on a de plus en plus d'immunité, maintenant on a même un vaccin, les vagues sont objectivement de plus en plus riquiqui, c'est extrêmement clair sur la France sur le graphique ci-contre du nombre de passages aux urgences[#] pour suspicion de covid-19 par jour et par 100k habitants, et les gens continuent malgré tout à jouer à se faire peur.

[#] J'ai déjà dû le dire quelque part, mais je trouve que cet indicateur nombre de passage aux urgences pour suspicion de covid est le meilleur pour suivre l'évolution de l'épidémie en France. Il ne présente pas les biais bizarres des tests (les gens qui se font plus ou moins tester par exemple à l'approche d'une fête), et pourtant il réagit quasiment aussi vite qu'eux, il tient compte de la gravité des symptômes (et donc permet de voir l'effet du vaccin !) puisque ce sont les passages aux urgences, il ne dépend pas trop des week-ends ou jours fériés, il réagit beaucoup plus vite que les hospitalisations ou admissions en réanimation et a fortiori que les décès, et ne dépend même pas trop des politiques d'admission à l'hôpital. Bref, il n'est pas parfait mais c'est quand même le mieux qu'on ait et j'en ai marre de tous ces gens qui se focalisent sur des indicateurs bien moins pertinents. On le trouve par exemple sur CovidExplorer — qui ne permet malheureusement pas de créer un lien permanent — sous le nom passages aux urgences, d'où je tire mon graphique. Hélas, cet indicateur n'est pas standardisé de façon internationale, et n'est donc pas sur OurWorldInData.

Enfin, qu'ils jouent à se faire peur, ça ne me dérange pas, le problème est qu'ils imposent cette peur à d'autres (et concrètement, nos gouvernements imposent à leurs administrés) sous forme de restrictions dont on se demande de plus en plus comment elles pourront être levées. Et le cas du terrorisme, qui fait en France en gros autant de victimes que la foudre — autrement dit rien du tout — et au nom duquel on nous impose encore des restrictions ridicules depuis des décennies, doit nous rappeler qu'il n'y a aucun niveau de danger assez bas pour garantir que les gens cessent d'avoir peur et de réclamer des mesures : et qu'on peut donc avoir des restrictions qui durent à perpétuité et qu'on continue à appliquer comme une sorte de rituel.

Ce qui me fait réagir en l'occurrence, c'est que l'Autriche est retournée en confinement (pour toute la population, pas juste des non-vaccinés). Il n'y a pas de mot pour désigner le niveau de connerie de cette décision. Déjà enfermer un pays entier était une réaction infondée en 2020, et personne n'a réussi a savoir si cela avait vraiment eu un effet malgré la pensée abondamment nourrie au syndrome de Stockholm qui s'imagine que si on a fait tout ça ça a bien dû être pour quelque chose ; mais en 2021 ? c'est tellement absurde que ce serait hilarant si ce n'était pas aussi affligeant. Comme le disait une amie sur Twitter en décembre 2020, pour avoir besoin de confiner un pays alors que la grande majorité de la population est vaccinée, il faut vraiment être des bras cassés.

Alors bien sûr, le nombre de cas positifs en Autriche peut sembler un peu élevé (je lis 1460/j/Mhab sur OurWorldInData), d'un autre côté la proportion des tests qui est positive est de moins de 3% (et moins qu'en France), donc ça montre juste que l'Autriche teste énormément — et quand on cherche on trouve. (C'est extrêmement difficile de trouver quelle combinaison faire entre le nombre de tests effectués et le nombre de tests positif pour obtenir une mesure raisonnable de l'épidémie, et c'est d'ailleurs une des raisons pour laquelle je préfère en France utiliser les passages aux urgences, cf. la note ci-dessus, mais en tout cas c'est sûr que comparer de pays en pays le nombre de positifs n'a vraiment aucun sens.)

Mais surtout, le principe même d'avoir un vaccin, c'est que le nombre de cas positifs ne doit plus avoir aucune importance. Le vaccin n'a qu'une efficacité assez imparfaite pour prévenir la contagion (il la réduit significativement, mais est loin de la supprimer), mais il en a une extraordinaire pour prévenir les formes graves de la maladie. Or avant même d'avoir un vaccin, le taux de létalité par infection par la covid dans les pays développés tournait autour de 0.5% à 1% (évidemment c'est bien plus élevé quand on rapporte aux cas effectivement détectés) : avec un vaccin efficace à ~90%, on atteint des niveaux[#2] tels que, même si toute la population devait l'attraper (divulgâchis : cela n'arrivera pas), le taux de mortalité ne peut tout simplement pas atteindre quelque chose qui serait commensurable en gravité avec le fait d'enfermer un pays entier. Bon, certes, l'Autriche a un taux de vaccination qui est un petit peu plus bas que d'autres pays d'Europe de l'Ouest, mais ça reste tout de même très comparable (quoique je trouve des valeurs un peu incohérentes selon les sources)[#3], même s'il faut se rappeler que ce qui compte surtout est le nombre de personnes non vaccinées, surtout chez les personnes âgées (l'ennui avec les taux de vaccination c'est qu'ils se rapportent à toute la population, y compris les enfants qui ne risquent de toute façon essentiellement rien et pour lesquels il n'y a pas vraiment de vaccin autorisés). Si le vaccin a une efficacité de ~90%, ça ne sert pas à grand-chose de chercher à aller bien au-delà de ~90% de vaccination chez la population éligible, et en France c'est à peu près là où on en est, et je suppose qu'en Autriche ce n'est pas si loin. Bref, le manque de vaccination a bon dos. Et les variants aussi, tant que j'y suis, puisque les variants changent peut-être le nombre de cas positifs qu'on peut attendre mais je répète, cela n'a plus d'importance.

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(mercredi)

Processus mentaux et endormissement

L'entrée précédente concernant mes difficultés à dormir m'a valu, par des canaux divers, un certain nombre de commentaires et de conseils (que je dois encore tester, ou, pour certains, prendre le temps de lire attentivement ; on m'a même prêté un petit livre sur le sommeil). Ce qui est sans doute normal pour un sujet qui concerne littéralement tout le monde — je veux dire, le fait de dormir, pas forcément de faire de l'insomnie, mais j'imagine que presque tout le monde a éprouvé des difficultés à dormir sous une forme ou une autre, au moins une fois au cours de sa vie. Je me rends compte d'ailleurs que j'ai un million de questions au sujet du sommeil et de l'insomnie, au-delà de comment trouver le premier et éviter le second, des questions d'ordre biologique, médical, historique, culturel, etc. (Du genre : les animaux font-il aussi des insomnies “sans raison” ?, quelles traces d'insomnie trouve-t-on dans l'Histoire ? (ou dans la littérature, etc.) quels personnages historiques célèbres en souffraient-ils ? quelles erreurs historiques peuvent être attribuées à un manque de sommeil ?, comment différentes cultures ont-elles proposé à remédier aux problèmes de sommeil ? est-il vrai que c'est un “mal moderne” ? et je ne sais combien encore.) Mais je digresse.

C'est d'ailleurs un peu ironique parce que ces dernières nuits j'ai plutôt extrêmement bien dormi (et je ne sais pas vraiment pourquoi) : les travaux de ravalement dont je parlais dans l'entrée précédente sont passés à une étape de peinture, notre appartement a été envahi par une odeur de solvant assez forte et très désagréable, du coup le poussinet et moi avons déménagé nos lits dans le salon (situé du côté opposé au mur ravalé, et que l'odeur n'avait pas envahi), je pensais que ce changement allait m'empêcher de dormir et, au contraire, j'ai dormi comme un bébé (← je veux dire que j'ai très bien dormi, je ne sais pas pourquoi on dit dormir comme un bébé, en fait, parce que si j'en crois les parents de jeunes enfants que je connais, ce n'est pas toujours la joie, au moins pour les parents). Peut-être que c'est juste un hasard et que ça ne durera pas, en tout cas, s'il y a une raison plus profonde je ne la connais pas.

Une des réactions a ce billet a été celui-ci de Natacha intitulé difficultés à dormir, où elle raconte sa propre relation avec le sommeil : je me retrouve beaucoup dans certaines parties, pas du tout dans d'autres, ce qui doit nous rappeler qu'il y a énormément de variabilité individuelle dans les facteurs influençant sur le sommeil (et donc qu'il faut être très prudent avant d'extrapoler des conseils d'une personne à une autre). Mais je veux rebondir sur un point précis : c'est quand elle écrit :

Il me semble qu'à un moment, relativement récent mais plus lointain que cette prise de conscience, j'ai remarqué que rejouer des histoires récemment lues ou vues était plus efficace pour s'endormir ou bien dormir ensuite que réfléchir à des problèmes concrets.

Il me semble que ça fait écho à quelque chose que j'ai remarqué et qui me semble important à explorer pour arriver à s'endormir :

On dit souvent que pour s'endormir il faut ne penser à rien. Mais ne penser à rien, je ne crois pas que ce soit vraiment possible, et en tout cas ce n'est pas nécessaire. Éventuellement on peut comprendre rien signifiant qu'on doit penser à des choses totalement ennuyeuses et répétitives comme compter les moutons, mais personnellement ça n'a jamais fonctionné pour moi. En revanche, ce qui est sûr, c'est que penser à des choses qui nous tracassent empêche assez efficacement de dormir (je me permets l'audace de généraliser mon cas sur ce point précis, parce que je serais vraiment surpris que ce ne fût pas très répandu). Et sans aller jusqu'aux « tracas » qui comportent une charge émotionnelle, j'ai constaté que réfléchir à un problème de maths est une façon très très efficace de ne pas s'endormir (or malheureusement, parfois, je n'arrive pas à m'empêcher, parce que je veux vraiment éclaircir mes idées ou avoir la réponse).

Tout ça pour dire qu'il y a des processus mentaux qui semblent incompatibles avec le sommeil, que je peux qualifier de somnifuges, et d'autres qui ne le sont pas, voire, qui le favorisent (et que je pense très mal résumés sous l'étiquette de rien), que je peux qualifier de somnipètes.

(NB : je vais écrire beaucoup de la suite à la personne indéfinie, p.ex., on s'endort plus facilement si <gnagnagna> ou sans référence à un pronom du tout, p.ex., ce genre de choses favorise l'endormissement, mais il va de soi que je ne peux vraiment parler que de ma propre expérience, j'ai très peu de témoignages d'autres personnes à ce sujet, donc il faut comprendre ces on et même ces absences de personne comme se référant à moi-même aussi bien que quand je dis explicitement je ; c'est juste que je pense un petit peu plus plausible que certaines affirmations soient généralisables que d'autres pour lesquelles je garde la première personne, mais la différence est très faible au point qu'on puisse considérer ces deux façons de m'exprimer comme interchangeables.)

J'ai mentionné ci-dessus que les tracas m'empêchent de dormir, mais là on peut soupçonner que c'est la charge émotionnelle (le stress provoqué) qui joue. Comme, a contrario, l'attente impatience (je suppose que je suis loin d'être le seul qui, gamin, dormait très mal la nuit du 24 au 25 décembre parce qu'il y avait l'impatience d'ouvrir les cadeaux le lendemain matin). Penser à des problèmes mathématiques est aussi très somnifuge. Mais même le fait de penser à, disons, quelque chose que je pourrais écrire dans mon blog a également l'effet de m'empêcher de dormir (et le meilleur remède que j'aie trouvé dans ce cas c'est de gribouiller très sommairement les idées qui me sont venues pour pouvoir les oublier sans m'inquiéter qu'elles soient perdues). Plus généralement, toute pensée concernant le monde réel, qu'il s'agisse de ce que je vais faire les prochains jours, ou de problèmes scientifiques, politiques, humains ou quoi que ce soit du genre, a fortement tendance à faire fuir mon sommeil. Même essayer activement de retrouver un souvenir (par exemple quel est ce mot déjà ?, où ai-je déjà vu ça ?) est un processus mental somnifuge.

A contrario, je suis complètement d'accord avec Natacha que rejouer des histoires récemment lues ou vues fait partie des processus mentaux qui aident à dormir (et dans mon cas, beaucoup plus efficacement que, par exemple, compter les moutons). Lire une fiction, voir un film (bon, sans doute pas un film d'horreur !), ce genre de choses, avant de se coucher, va donc avoir tendance à favoriser l'endormissement. Ça n'a pas besoin d'être récent, c'est juste que c'est plus facile si ça l'est. Et c'est d'autant plus efficace (enfin, de nouveau, en ce qui me concerne, parce que je ne peux parler que de mon expérience personnelle même quand je dis on) qu'on arrive à s'intégrer soi-même dans l'histoire ou la rejouer « vue à la première personne » que vue de loin. On peut aussi inventer sa propre histoire, mais attention, il faut que ce soit une création libre et non contrainte : dès que je commence à réfléchir « intellectuellement » à la construction de l'histoire, par exemple si je me mets à me demander comment structurer un roman, ça ne marche plus du tout et ça redevient un processus mental qui fait fuir le sommeil.

De fait, à l'époque où j'écrivais des romans, j'aimais bien imaginer des scènes avant de m'endormir, ça m'aidait à trouver le sommeil, mais il fallait que ce soient des scènes que j'attendais de voir venir avec impatience, des scènes que je prenais plaisir à jouer et à rejouer le soir dans ma tête, pas la partie un peu fastidieuse de les organiser et de les structurer. C'est le théâtre mental qui aidait à dormir (et à créer et à visualiser la scène), pas la composition d'ensemble.

Pour résumer, il semblerait que, très sommairement, penser au monde réel empêche le sommeil, penser à des mondes de fiction le favorise. Toute pensée structurée, tout effort de mémoire est somnifuge, mais laisser les idées vagabonder dans l'imaginaire est somnipète.

Ceci suggère un rapprochement évident : les rêves. Car s'il y a un type de mondes de fictions qu'on associe au sommeil, c'est forcément eux. Et de fait, quand je suis réveillé à un moment tel que je me rappelle les rêves que j'étais en train de faire, essayer de repenser à ces rêves, les rejouer ou les prolonger dans ma tête est ce que je trouve de plus efficace pour me rendormir. (Même quand le rêve était effrayant, il vaut mieux que j'y repense, pour en reprendre le contrôle, pour me rappeler que c'est moi qui commande et que je peux faire ce que je veux dans mes rêves : c'est sans doute cette démarche qui m'a amené à faire régulièrement des rêves lucides.)

Et j'ai souvent l'impression, dans ces conditions, qu'il se forme une bataille pour le contrôle de mon cerveau, entre les forces somnipètes, à commencer par les souvenirs des rêves que je viens de faire (souvenirs très fragiles mais qui se renforcent si on rejoue les quelques scènes qu'on se rappelle), et les forces somnifuges, essentiellement toutes les pensées ayant trait au monde réel, y compris celles qui sont évoquées par les rêves. Je me retrouve souvent à tourner dans mon lit en essayant de revivre mes rêves et à me retrouver régulièrement distrait par d'autres pensées incidentes (ah mais ça me rappelle quelque chose ça… mais quoi ?), rapidement somnifuges.

Mais ceci soulève aussi la question de savoir ce qui est la cause et ce qui est l'effet. J'écris ci-dessus qu'il y a des pensées qui favorisent l'endormissement et d'autres qui l'empêchent, mais c'est un peu un post hoc ergo propter hoc : peut-être que les pensées que je qualifie de somnipètes sont non pas celles qui favorisent l'endormissement mais simplement celles qui l'accompagnent, celles qui sont favorisées par un début de sommeil. Cela collerait aussi bien avec la ressemblance aux rêves (si on est dans une configuration mentale prête à dormir, voire rêver, on va avoir tendance à produire des pensées oniriques), et cela expliquerait que j'ai du mal à reproduire ce genre de pensées quand je suis debout éveillé et alerte. J'ai cependant l'impression, sans pouvoir en apporter la moindre preuve, qu'il y a une causalité réciproque (i.e., un cercle vertueux ou vicieux de l'endormissement ou du réveil) : ce sont les mêmes pensées qui sont favorisées par l'endormissement et qui l'encouragent et les mêmes qui sont favorisées par le réveil et qui l'alimentent.

Ce serait aussi intéressant de savoir si ces modes mentaux correspondent à quelque chose qu'on pourrait détecter de façon objective. Par exemple, si j'arrive à reconnaître en moi-même des pensées somnifuges et somnipètes et à reproduire les unes ou les autres, est-ce que cela se verrait dans une IRM fonctionnelle ? Y a-t-il des zones du cerveau spécifiquement associées aux unes et aux autres (au-delà des différences au sein de chaque catégorie) ?

Faute de disposer d'une IRMf, je veux bien que les personnes qui me lisent me disent si elles ressentent aussi cette distinction entre pensées somnifuges et somnipètes et, le cas échéant, ce qui constitue pour elles un modèle de pensée somnipète.

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(lundi)

Difficultés à dormir

Cela faisait longtemps que je n'avais pas parlé de sommeil. En fait, en général, je ne dors pas si mal (en tout cas beaucoup mieux que la lecture du billet que je viens de lier peut le laisser penser). Mais en ce moment, mon immeuble subit un ravalement de façade, donc des bruits de travaux de 8h15 à 17h (en gros) tous les jours ouvrés, et l'effet sur mon sommeil est catastrophique. L'occasion de raconter un peu ce que je comprends des phénomènes qui influent sur le sommeil (le mien, en tout cas, mais je suppose que je suis loin d'être le seul à subir certains de ces effets).

La première chose que je veux évoquer est la classification des gens en « lève-tôt » et « couche-tard » (en anglais on dit lark et [night] owl, cf. cette page qui ne dit cependant pas grand-chose). Il n'y a aucun doute que je sois du côté « couche-tard » (hibou), et il est intéressant de se demander comment ce genre de choses se manifeste : disons que j'ai l'impression que « couche-tard » n'est qu'un symptôme et que la cause est un peu différente. L'analyse que j'ai envie de mener s'appuie sur cette merveilleuse citation de l'ex d'un ami :

Il y a deux moments agréables dans la journée : le soir quand on se couche, et le matin quand on ne se lève pas.

Non seulement c'est très drôle, mais je pense que c'est une clé importante de compréhension de la relation qu'on peut avoir avec le sommeil. Considérons ces deux plaisirs du sommeil : le fait de se coucher le soir, et le fait de ne pas se lever le matin. Je pense que la classification en « lève-tôt » et « couche-tard » est mieux reflétée par la réponse à la question du plaisir que chaque personne éprouve dans ces deux moments. Il y a des gens, bien sûr, qui n'aiment pas spécialement dormir ou n'éprouvent pas le besoin de le prolonger au-delà d'un minimum, ni dans un sens ni dans l'autre, et qui sont donc à la fois couche-tard et lève-tôt. (Je ne sais pas si je dois les envier : certes, ces personnes ont plus d'heures productives dans la journée, mais ça veut aussi dire qu'elles ont moins de rêves, or rêver est une des choses que je préfère dans la vie : donc, au final, pendant une période de temps donnée, elles auront peut-être plus vécu dans le monde réel, mais moi, pendant ce même temps, j'aurai volé dans les nuages, pratiqué la magie, fondé et détruit des empires, affronté et vaincu des créatures terrifiantes, et toutes sortes d'autres choses que je ne regrette pas.) Mais parmi les gens qui apprécient le sommeil, on peut se demander si on préfère se coucher ou ne pas se lever — prolonger le sommeil du soir en se couchant plus tôt ou celui du matin en se levant plus tard. Et je pense que les heures auxquelles on se couche ou se lève ne sont qu'un effet secondaire de notre relation à ces deux plaisirs : sans contrainte, j'ai naturellement tendance à me coucher de plus en plus tard et à me lever de plus en plus tard, pas tellement parce que j'aime me coucher tard ni me lever tard dans l'absolu mais parce que j'aime rester plus longtemps au lit beaucoup plus que je n'aime m'y mettre.

Dans mon cas l'explication est simple : passer du réveil au sommeil ou vice versa est une forme de violence, donc dans les deux cas je vais avoir tendance à la repousser. Quand je réfléchis à quelque chose (surtout quand j'ai enfin trouvé le flow), je n'ai pas envie de m'interrompre pour aller dormir ; de plus, pour moi, comme je le disais ici, le sommeil du soir n'est pas très agréable, je suis facilement victime de petites hypothermies (ou au contraire d'hyperthermie), de crises d'angoisse, de confusions nocturnes, bref, ce n'est pas un début qui me motive beaucoup à aller au lit ; en revanche, quand je n'ai aucune contrainte m'obligeant à me lever, plus mon sommeil dure, plus il devient agréable, rempli de rêves (or j'adore rêver), bref, entre les deux moments évoqués par l'aphorisme cité ci-dessus, je préfère largement le second. Ce phénomène de retardement de l'heure de lever et de coucher finit par buter contre des limites liées à toutes sortes d'effets de la vie sociale ou simplement de la lumière solaire, mais il m'est beaucoup plus facile de me décaler vers le tard que vers le tôt.

Je suppose, donc, qu'il y a une certaine symétrie et que les gens qui aiment se lever tôt (et qui aiment quand même bien dormir) apprécient plus le fait de se coucher que le fait de traîner au lit le matin, et que ça a tendance à les décaler progressivement dans l'autre sens.

Bref.

Des travaux qui font du bruit à partir de 8h15, on peut me dire, ce n'est pas furieusement tôt : tout de même, se lever à 8h15 ce n'est pas bien méchant ! De fait, il m'arrive assez souvent de devoir donner cours à 8h30, et ce à Palaiseau qui plus est, donc je dois me lever bien plus tôt que ça. Pourquoi est-ce que ces travaux de ravalement m'affectent tant, alors ?

Un des effets les plus pervers de mon sommeil est que non seulement les tracas et l'anxiété m'empêchent de dormir (or je suis facilement anxieux), mais en plus, la cause d'anxiété qui m'affecte le plus pendant la nuit, et m'empêche le plus souvent de dormir, est justement celle de manquer de sommeil. De là un cercle vicieux dans lequel je tombe trop facilement : je ne dors pas pour une raison X ou Y, je sens bien que l'heure tourne, je me dis que le nombre d'heures de sommeil que je vais avoir diminue, et plus je sens qu'il diminue plus j'angoisse à l'idée que je vais manquer de sommeil, et du coup, moins j'arrive à m'endormir. Ce cercle vicieux de l'insomnie peut être encore empiré si mon poussinet fait lui-même de l'insomnie, parce qu'à ce moment-là nous avons tendance à nous empêcher l'un l'autre de nous rendormir en gigotant dans le lit parce que nous n'arrivons pas à dormir (jusqu'à ce que parfois, n'en tenant plus, l'un de nous emporte son matelas et aille dormir dans le salon). Mais le phénomène de base est vraiment celui-ci : la crainte de manquer de sommeil m'empêche de dormir donc s'auto-alimente.

D'où un paradoxe : si je me couche, disons, à minuit et que je sais que je peux dormir autant de temps que je voudrai (parce que je n'ai pas de rendez-vous, pas de cours à donner, pas de réveil à mettre, pas de crainte que quelque bruit de chantier me réveille), je vais dormir peut-être jusqu'à 8h ; si d'aventure je fais un peu d'insomnie, je vais généralement me rendormir rapidement parce que je sais que ce n'est pas grave, qu'il me suffira de dormir un peu plus tard (et du coup, je n'ai pas d'inquiétude, du coup je me rendors facilement, du coup je n'ai pas besoin de me lever plus tard). Alors que si je programme un réveil pour, disons, 8h30 (donc après le moment où je me serais sans doute réveillé spontanément sans contrainte), je sais que je ne peux me permettre « que » 30min d'insomnie sous peine de manquer de sommeil, et dès que quelque chose va me réveiller, je vais m'inquiéter de ne pas réussir à me rendormir en 30min, et du coup je ne vais, effectivement, pas y arriver. Donc en fait, si je veux bien dormir en mettant un réveil à 8h30, je dois me coucher très très tôt, pas pour dormir autant de temps, mais pour être rassuré sur le fait qu'il est peu plausible que je fasse tellement d'insomnie.

Bon, mais comme je le disais, ça m'arrive bien de temps en temps de devoir me lever tôt. Alors pourquoi est-ce que ce n'est pas tellement la catastrophe ? Et pourquoi ces travaux de ravalement sont-ils différents ?

Parce que, en temps normal, je sais que c'est, justement, exceptionnel : si je dois me lever, disons, le lundi à 7h, je vais me coucher le dimanche soir vers 22h, mais surtout, je vais me dire bon, même si je manque un peu de sommeil cette nuit, ce n'est pas bien grave, parce que la nuit dernière j'en ai eu assez, parce que la nuit suivante j'en aurai assez, et au pire je pourrai toujours faire une sieste (en vrai, je ne fais jamais de sieste, mais le fait de pouvoir éventuellement en faire une me rassure quant au fait que je ne vais pas manquer gravement de sommeil), du coup l'anxiété de manquer de sommeil reste maîtrisée, et la moindre petite insomnie ne débouche pas sur le cercle vicieux que j'ai décrit.

L'autre chose c'est que, tant que ça reste occasionnel, je peux prendre des substances qui m'aident à dormir. La doxylamine (antihistaminique en vente libre sous le nom de Donormyl®) a un effet très fort sur moi : tellement fort que les comprimés de 15mg, prévus pour être coupés en deux, je les coupe typiquement en quatre (ce qui demande, d'ailleurs, une certaine habileté), i.e., je prends environ 4mg (parfois même seulement 2mg, un huitième de comprimé, mais là c'est limite du microdosing), et ça m'aide merveilleusement à me rendormir si je fais de l'insomnie. Mais ça ne marche qu'une seule nuit : si je recommence le lendemain, ça marche beaucoup moins bien voire pas du tout, et il y a un contrecoup les nuits suivantes. En plus, comme la doxylamine a une demi-vie très longue, il ne faut surtout pas la prendre pendant la nuit (sinon on est groggy toute la matinée) mais seulement au moment de se coucher, donc il faut décider à l'avance si le risque d'insomnie est fort : tout ça me va très bien si je dois, disons, un ou deux jours par semaine me lever à 7h, mais je ne peux pas en prendre régulièrement. Sinon, j'ai aussi de la mélatonine (pour le coup, la demi-vie doit être de quelque chose comme 30min), mais ce n'est pas vraiment un somnifère, c'est plutôt quelque chose qui aide à se recaler quand on est décalé. Et j'ai du zopiclone (qu'un psychiatre m'a prescrit au début du premier confinement) qui me fait aussi un effet très fort donc je coupe les comprimés en quatre voire en huit, mais là aussi j'ai peur de l'accoutumance, et ce n'est vraiment pas un sommeil très agréable, donc je n'en prends que rarement, quand je sens que je pars vraiment dans un cercle vicieux d'insomnie. Au rayon des quasiplacébos, je prends des tisanes « nuit tranquille » (mais ça fait faire pipi, ce qui n'est pas forcément malin) ou de l'Euphytose, mais ça reste très limité.

Bref, les médicaments peuvent m'aider ponctuellement, mais dans le cas présent ils ne me sont pas d'un grand secours.

L'autre conseil qu'on m'a donné, c'est de miser sur la régularité : plusieurs personnes m'ont dit en substance :

Prends l'habitude de te lever tous les jours à la même heure, aussi précisément que possible, même le week-end, et de te coucher dès que tu es fatigué (que ce soit tôt ou tard), et tu dormiras vite bien.

Alors d'abord, c'est un conseil de lève-tôt, ça, et ça représente un effort d'une très grande violence pour un couche-tard, ou plus exactement quelqu'un comme moi pour qui, ainsi que je l'évoque plus haut, le plus grand plaisir est de ne pas se lever — ça demande justement à renoncer à ce plaisir. En outre ça pose un problème pratique qui est que, si j'ai des cours occasionnellement pour lesquels je dois me lever très tôt, ça voudrait dire que je dois tous les jours me lever à l'heure la plus tôt qui convienne à tous ces cas. Mais oublions ce point. Le fait est surtout que ça ne marche pas pour moi.

Programmer mon cerveau pour me réveiller à une certaine heure, je sais assez bien faire, en fait : si un jour donné je suis réveillé à, disons, 8h, et que je mets une lumière assez forte dans mon champ visuel à cette heure-là (j'ai une lampe de luminothérapie à cet effet), surtout si, en même temps, je mange un peu, alors le lendemain je me réveillerai à l'heure en question. Ça marche très bien. Mais l'ennui c'est que ça ne signifie absolument pas que je ne serai pas fatigué à l'heure en question : je me réveille mais crevé et incapable de me rendormir.

Les bruits de travaux, donc, me forcent en ce moment à être réveillé tous les jours quelque part entre 8h15 et 8h30. (En fait, c'est pervers, parce qu'ils ne font pas forcément tout le temps beaucoup de bruit, mais comme je n'ai aucun moyen de savoir à l'avance combien de bruit ils vont faire, mon cerveau table sur le pire cas.) Du coup, je tombe de sommeil vers 22h, voire avant (il y a quelques jours, je me suis couché à 20h45, ça n'a pas dû m'arriver souvent dans ma vie hors des jours où j'étais carrément malade). Je m'endors sans problème au moment où je me couche, et… trois nuits sur quatre, je me réveille environ quatre heures plus tard et fais une énorme insomnie. Donc oui, j'arrive à être très régulier, mais c'est une régularité complètement merdique, où je me réveille en étant quand même totalement mort de fatigue, je passe la journée à bâiller, je me couche très tôt, je m'endors immédiatement, je me réveille au milieu de la nuit plus du tout fatigué, mais angoissé à l'idée que je fais une nouvelle insomnie, je me rendors seulement au bout de trois ou quatre heures, et le cycle de merde reprend. Et même les jours où par chance je ne fais pas d'insomnie, certes cela me procure une journée agréable où je suis intellectuellement alerte, mais ils alimentent le problème la nuit suivante, parce que comme du coup j'ai plutôt trop dormi (de 22h à 8h15 ça fait quand même pas mal), et soit je vais être poussé à me coucher plus tard et l'insomnie ne sera que plus forte parce que le risque de manquer de sommeil le sera, soit je me couche quand même tôt et ça cause aussi une insomnie en favorisant le sommeil biphasique.

Encore une autre option serait, donc, de me dire que tant pis, je vais assumer pleinement le sommeil biphasique, disons entre 21h30 et 1h30 et entre 4h et 8h (puisque cela semble être grosso modo le cadencement auquel me conduisent mes insomnies). Il y a toutes sortes de gens qui ont toutes sortes de théories selon lesquelles le sommeil biphasique ou interrompu est « naturel » (whatever the f*ck this may mean) : voir cet article Wikipédia, notamment les références à Ekirch dans la section intitulée interrupted sleep (théorie aussi résumée dans cet article que j'avais déjà référencé). Mais on a beau avoir toutes sortes de théories sur lesquelles on peut profiter des heures d'éveil entre, disons, 1h30 et 4h pour travailler, en pratique ça marche très mal, et quant au fait de se coucher à 21h30 c'est tout de même socialement très handicapant (surtout quand on a un copain qui rentre assez tard du bureau et qui n'a pas une grande motivation à se coucher tôt, et qui, a contrario, apprécie très peu d'être réveillé au milieu de la nuit).

Bref, ces travaux de ravalement de façade, non seulement ils m'auront coûté en gros le même prix que ma nouvelle moto et leur bruit me rend le travail très difficile même quand je suis réveillé et alerte (bon, pour ça j'ai des pistes pour trouver des endroits où travailler, je vais finir par en faire marcher une), mais en plus j'ai l'impression qu'ils sont en train de me coûter six mois de ma vie en sommeil perdu, et je n'avais pas vraiment besoin de ça juste après une pandémie qui nous en a tous déjà fait perdre dix-huit. Mais au-delà de mon cas personnel, je mesure combien toute l'organisation sociale est construite en faveur des « lève-tôt » au détriment des « couche-tard » qui doivent souffrir immensément quand ils ont un emploi qui exige une présence tous les jours à une heure inflexible, et il n'est pas très surprenant, comme le mentionne le truc de la BBC que je citais tout en haut que cela se ressente sur l'espérance de vie des « hiboux ».

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(vendredi)

Sur le mythe des contrats librement consentis

Je ne parle pas souvent politique sur ce blog, et je n'aime pas trop ça, mais ce qui suit est un point auquel je pense souvent, et comme une discussion récente sur Twitter (qui est partie de la question de savoir si les pilotes de course moto ont des clauses dans leur contrat leur interdisant de rouler à moto sur route, et si une telle clause serait légitime et/ou permise par le droit français) m'a amené à m'exprimer à ce sujet, je vais essayer de rassembler mes idées un peu mieux (c'est-à-dire plus longuement) qu'une collection de tweets ne le permet. Si vous voulez juste le résumé, lisez les points énumérés en caractères gras ci-dessous.

Le sujet concerne les contrats, au sens juridique, et surtout au sens de la philosophie du droit qui les sous-tend. Ce que je veux dénoncer, et cette dénonciation devrait être un grand enfonçage de portes ouvertes à la hache bénie +2 trempée dans la potion de banalité, c'est l'idée des contrats librement consentis par les contractants et l'argument complètement bullshitesque si tu n'es pas content, il ne faut pas signer.

De quoi est-ce que que je parle ? Il existe une philosophie politique, parfois connue sous le nom de libéralisme mais comme ce mot désigne tout et n'importe quoi il faut peut-être l'éviter ou le qualifier comme libéralisme classique à la Locke, Smith et Bastiat, que je me permet de simplifier au point de la caricature en le résumant ainsi : primo, le but de l'État est (uniquement) de préserver la paix entre individus (i.e., l'absence de violence) et de leur garantir la vie, la liberté, et la propriété (qui est conçue comme une extension de la liberté en ce qu'elle est le terrain sur lequel s'exerce la liberté), et secundo, toute construction sociale doit passer par des échanges entre individus, librement consentis parce que mutuellement bénéfiques, et codifiés sous forme de contrats, qu'il est donc du devoir de l'État de faire appliquer (au travers d'un système juridique et notamment de cours de justice capables de faire usage du monopole de la violence légitime dont dispose l'État pour régler les différends et tenir chacun des contractants à ses obligations).

Un contrat, donc, c'est un document légal (normalement écrit et signé, mais peu importe, le système juridique définira une façon de vérifier le consentement) par lequel deux parties ou plus choisissent librement de se donner des obligations réciproques (synallagmatiques), par exemple je te donne X et en échange tu me donnes Y, se créant ainsi une sorte de loi pour elles-mêmes, le service de l'État étant alors de rendre cette loi applicable (i.e., d'obliger les parties à tenir leurs promesses).

Le fondement théorique de l'intérêt de la notion de contrat peut se comprendre, par exemple, sous l'angle de la théorie des jeux : dans un dilemme du prisonnier, par exemple, en l'absence de contrat, les deux parties ont chacune intérêt à faire défaut quel que soit le choix de l'autre, ce qui conduit à une situation collectivement pessimale ; mais si le jeu (ou un Léviathan quelconque) permet aux parties de signer un contrat de coopération mutuelle, en se liant les mains de façon synallagmatique pour s'obliger à coopérer, elles arrivent à un équilibre meilleur. Dans un jeu à somme nulle les contrats ne peuvent pas avoir d'intérêt, mais le monde réel n'est pas à somme nulle, il y a énormément de situations gagnant-gagnant, et c'est là que les contrats ont leur intérêt.

La promesse de la théorie philosophique que j'essaie de résumer (et que, de nouveau, je suis surtout en train de simplifier à outrance), c'est — à partir de cette constatation théorique — que cette société basée sur un État minimal qui se contente de faire appliquer les contrats peut fonctionner de façon stable : qu'elle évite la guerre perpétuelle de tous contre tous, qu'elle ne dégénérerait pas en concentration excessive de pouvoirs entre les mains d'un petit nombre, et notamment que le libéralisme évite « naturellement » les situations de monopole par une sorte de magie du libre marché que je n'ai jamais bien comprise (quelque chose comme il n'est l'intérêt de personne qu'un monopole se forme, donc s'il risque de se former, une concurrence apparaîtra), si bien que les forces restent toujours grosso modo équilibrées (au moins si on part d'une situation où c'est le cas) et que les contrats sont donc légitimes.

Voilà, c'est vraiment simplifié et même caricaturé (surtout pour un domaine du paysage politique qui incorpore énormément de diversité), mais il y a des gens qui croient à ce genre de choses : dans une version plus imagée pour les geeks, que l'État est (= devrait être) une sorte de noyau de système d'exploitation de la société, qui assure juste un mécanisme de protection entre processus et un système de communication et d'arbitrage de ressources, et ensuite tout le reste doit être construit au-dessus de cette couche minimale par le mécanisme des contrats. Ça peut plaire aux geeks parce que c'est une forme de minimalisme qui, informatiquement, se tient.

(Même si je n'adhère pas à cette vision des choses, je veux quand même la défendre sur un point, c'est que beaucoup de gens associent le libéralisme à droite sur l'axe politique gauche-droite : et certainement, tant qu'on a affaire à une vision idéalisée de la société, on peut penser un idéal libéral de droite qui est une sorte de capitalisme glorifié où les acteurs majeurs de l'économie seraient des entreprises ; mais je souligne qu'on peut aussi imaginer un libéralisme de gauche, où les acteurs majeurs seraient des associations à but non lucratif, des mutuelles, qui se formeraient pour remplir les différentes missions de service public, le rôle des contrats étant alors essentiellement de maintenir tous les acteurs dans leur bonne foi. Cette société rêvée est celle d'un État minimal, qui se contente de faire appliquer les contrats, mais avec des services publics forts et solidaires, dont la force est justement qu'il sont créés séparément et indépendants du risque de captation par l'État : les services publics apparaissent parce qu'ils conduisent à une situation gagnante pour tout le monde. Je ne développe pas parce que ce n'est pas mon propos ici, et parce que, de nouveau, je ne crois pas spécialement à cette utopie, mais je la mentionne pour rejeter au passage l'idée que le libéralisme tel que défini dans les paragraphes précédents est forcément « de droite ».)

C'est évidemment une utopie, une sorte d'utopie de la liberté comme on pourrait avoir une utopie de l'égalité (la société communiste) ou une utopie de la fraternité (façon peace and love). J'aime bien les utopies parce qu'elles fournissent une sorte de cadre de pensée auquel comparer le monde réel, mais il faut garder à l'esprit que les utopies ne sont pas le monde réel et que lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises de nos illusions.

Alors bien sûr nous ne sommes pas du tout dans ce monde utopique (certainement pas dans sa forme « de gauche », mais pas non plus, quoi que disent ses adversaires, dans sa forme « de droite »). Mais cette vision des choses, cette grille de lecture, a beaucoup d'influence sur notre société réelle : à la fois du côté du droit, qui reconnaît la notion de contrat et les garantit, même s'il y met toutes sortes de limites, mais aussi du point de vue de la perception (psychologique, morale…) que nous avons de la notion d'engagement (si tu n'es pas content, il ne fallait pas signer).

Les choses que je veux dire, donc, et qui, de nouveau, sont (ou devraient être) surtout de l'enfonçage de portes ouvertes, sont les suivantes :

  1. Un contrat n'est véritablement légitime (et concrètement, ne conduira à une situation réellement gagnant-gagnant) que lorsque les parties contractantes sont à peu près équilibrées dans leur rapport de force. Dans le cas contraire, ce n'est pas un contrat légitime mais moralement inique (parce qu'il ne fait qu'exploiter le jeu de pouvoir qui préexiste), et il y a même un nom pour ça : c'est du chantage.
  2. Il y a un test simple permettant de savoir si effectivement les deux parties contractantes sont dans une situation à peu près équilibrée : c'est de regarder si elles ont réellement contribué de façon à peu près égale au choix et à la rédaction des clauses et termes du contrat (ou au moins, qu'il aurait été possible pour chacune d'elle de le faire, de faire valoir ses objections). Lorsque ce n'est pas le cas, l'une des deux parties, celle qui n'a pas pu choisir les termes, est la partie faible, et le contrat est inique.
  3. Notamment, mais je ne saurais le dire assez haut et assez fort, la seule liberté de ne pas signer et d'aller voir ailleurs ne vaut rien du tout, c'est un faux choix un peu comme la bourse ou la vie.
  4. L'immense majorité des contrats auxquels nous avons affaire en tant qu'individus, sont de ce type inique. À la fois comme travailleurs et comme consommateurs (donc à la fois en gagnant de l'argent et en le dépensant), nous sommes victimes de ces contrats iniques.
  5. L'idée que l'État (ou la société, c'est-à-dire en pratique, la justice) devrait se contenter de faire appliquer les contrats en feignant d'ignorer cette iniquité est honteuse.
  6. La défense des parties faibles dans les contrats doit s'organiser autour de deux axes : encadrer ce qu'un contrat peut contenir pour en interdire les clauses les plus typiquement scandaleuses, d'une part, et chercher à rééquilibrer les forces, par exemple en fédérant les parties faibles pour leur redonner de la force de négociation.

Nous sommes dans une société où on n'arrête pas de nous faire signer des trucs et des machins. Ce rituel de la signature est un simulacre de consentement véritablement obscène : il entretient l'illusion d'une liberté alors que, en réalité, l'immense majorité des signatures sont des faux choix. Lorsque la signature est apposée en bas d'un contrat que nous avons à peine le temps de lire, et certainement pas le loisir de négocier, ce contrat est inique, et la mascarade de la signature sert simplement à donner bonne conscience à toutes les parties impliquées en camouflant le chantage qui est en réalité en train d'avoir lieu sous les atours d'un pacte librement consenti entre égaux.

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