David Madore's WebLog: 2016-04

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in April 2016 / Entrées publiées en avril 2016:

(vendredi)

Encore des aventures avec le commerce en ligne

Bienvenue sur ce blog pour un nouveau numéro de First World Problems dans le grand cycle des ronchonneries de Gro-Tsen.

Acheter des choses sur Internet (quelque chose que je fais beaucoup) marche merveilleusement bien quand ça marche : tout est automatisé, on va sur un site marchand, on cherche le produit qu'on veut, clic clic clic on saisit son adresse, un numéro de carte bancaire (dans mon cas, comme je le disais récemment, toujours un numéro de carte temporaire à usage unique valable pour le seul montant que je dois payer, ça apporte une grande tranquillité d'esprit si on décide d'acheter des choses sur des sites chinois suspects), et le produit arrive quelque temps plus tard. Mais le revers de ce système totalement automatisé, c'est que s'il y a un problème, on est vite pris dans un monde kafkaïen où il est impossible de communiquer avec un humain. (Une des choses, d'ailleurs, qui fait le succès de l'employeur de mon poussinet auprès de leurs clients, c'est justement qu'ils mettent les ressources humaines nécessaires pour répondre aux mails des gens qui ont un problème. Au lieu de, par exemple, déléguer ça à un call-center outsourcé très loin. Mais ils sont l'exception et pas la règle.)

Alors certes, on est facilement remboursé. Depuis le temps que j'achète des choses en ligne, y compris, je le disais, parfois sur des sites un peu suspects et mal traduits depuis le chinois, il ne m'est encore jamais arrivé que je paie, que le produit n'arrive jamais et que je n'obtienne pas de remboursement. Il m'est arrivé que le produit soit merdique, ne colle pas avec sa description, que la réexpédition soit trop chère et que je me dise que tant pis autant prendre ce qu'on m'a envoyé. Mais quand je ne reçois rien, je suis toujours remboursé (au moins jusqu'à présent : peut-être que j'ai eu énormément de chance, après tout ; d'un autre côté, les choses que j'achète ne sont jamais très chères, donc même si ça m'arrivait, ce ne serait pas un drame).

Et de fait, il arrive relativement souvent que je ne reçoive rien. Parce que le problème avec le processus tout automatisé du commerce en ligne, c'est la dernière étape : la livraison. Dans la course effrénée à diminuer les coûts, on s'est mis à faire appel à des transporteurs dont l'incompétence s'apparente véritablement à de l'escroquerie (ils ne font aucun effort pour livrer le colis, ne passent pas sonner chez vous ni laisser un avis de passage, ils décident simplement que vous n'êtes pas là et renvoient le colis à l'expéditeur qui en est quitte pour les frais de livraison). Dans le meilleur des cas il faut passer la journée chez soi, dans le pire, même ça ne suffit pas : c'est pour ça que je préfère, quand c'est possible, faire livrer à un point de retrait (commerçant du quartier ou bureau de poste), mais ce n'est pas toujours, justement, possible. Bon, je vais éviter de réécrire ce que j'ai déjà raconté, tout le monde sait déjà ça.

Le truc, c'est qu'être remboursé n'est généralement pas ce qu'on veut. Ce qu'on veut, c'est le produit qu'on achetait : si on a fait la démarche de l'acheter, c'est qu'on estime que ce produit avait une valeur (une utilité, au sens microéconomique) supérieure au prix demandé par le vendeur plus le temps consommé à passer la commande. Donc si on reçoit le remboursement au lieu du produit, on n'est pas content du tout. À cela s'ajoute un effet psychologique : dès lors qu'on a passé commande et payé pour quelque chose, on passe dans le modèle mental où on en est propriétaire, et il y a un attachement qui se crée qui fait qu'on donne à l'objet une valeur plus grande que celle qu'on a payée — du coup, on ne sera plus prêt à le revendre pour le même prix. Le scénario suivant sera peut-être éclairant : si on organise une vente aux enchères d'un artefact historique inestimable (disons, le gobelet MacDonalds dans lequel Jésus a bu son Coca-Cola lors de son dernier repas avec ses douze potes préférés), que les enchères atteignent des niveaux stratosphériques, et que finalement on annonce que c'était une blague et que l'objet n'existe pas, celui qui pensait avoir remporté l'enchère sera furieux d'être privé de la victoire qu'il pensait avoir reportée.

Or quand j'achète des choses en ligne, souvent le problème n'est pas le prix, c'est la disponibilité. La loi de la distribution logarithmique fait que dans l'ensemble des prix de l'Univers il y a essentiellement deux catégories : les choses qui sont trop chères pour que je puisse me les payer, et les choses qui sont tellement peu chères que le prix m'importe très peu — évidemment, il arrive qu'on tombe entre les deux, mais c'est finalement assez rare. Ce qui limite mes achats en ligne, c'est donc souvent d'autres choses que l'argent : l'espace de stockage dans mon appartement, ou la disponibilité des produits en ligne (ou parfois, aussi, la flemme de passer commande, ce qui implique souvent de créer une adresse mail pour le site, générer un mot de passe bidon, etc.).

Récemment j'avais acheté un foobar bleuté dont j'étais particulièrement content. Je voulais en acheter un deuxième, si possible exactement identique. Malheureusement, entre temps, beaucoup des sites marchands vendant des foobars avaient cessé d'avoir ce modèle. Et le problème quand on cherche un terme dans Google c'est qu'on tombe sur plein de pages qui décrivent le produit en question juste pour dire qu'il n'est plus disponible : on a beau ajouter -"épuisé" -indisponible -"sold out" -"out of stock" -unavailable -ausverkauft -"nicht verfügbar" et plein d'autres choses comme ça à la fin de la recherche, ça ne marche jamais complètement. Quand on ajoute la difficulté à filtrer uniquement les sites qui veulent bien livrer dans l'Union européenne, les choses se compliquent encore. J'ai donc passé un temps considérable à dénicher le site qui avait encore mon foobar bleuté : une petite entreprise familiale appelée Amazon.fr. (Je ne plaisante pas, le produit était bien sur Amazon, enfin, ce n'est pas Amazon qui le vend, ils font juste les intermédiaires-qui-se-sucrent-au-passage, mais je ne sais pas pourquoi c'était très difficile à trouver chez eux.) J'ai passé commande en mettant mon adresse professionnelle comme adresse de livraison, espérant qu'elle soit un peu plus fiable (l'avantage est qu'il y a toujours quelqu'un pour réceptionner). Mais le colis n'est quand même pas arrivé. Je n'ai aucune explication, bien sûr : le site Web de Colissimo me dit juste successivement Votre colis est arrivé sur son site de distribution (le 19 avril) puis Votre colis n'a pas pu être livré, il est retourné à l'expéditeur (le 20 avril), et enfin Votre colis est livré à l'expéditeur suite à un retour (le 21 avril) ; je n'ai aucune idée de ce qui s'est passé. Peut-être la poste a-t-elle buggué, peut-être l'expéditeur a-t-il mal imprimé mon adresse, peut-être est-ce un gag comme ceci (j'ai donné mon adresse professionnelle avec un cedex, ne sachant pas que l'expéditeur était en Allemagne : peut-être que ça embrouille les choses). [Mise à jour : Il semble que le problème était dans le transfert de l'adresse entre Amazon et l'expéditeur.]

Je vais sans doute être remboursé. Je m'en fous, ce n'est pas ça mon problème. Mon problème est que je voulais le foobar bleuté. Et que le temps que je m'aperçoive de l'échec de la livraison, il est passé de très difficile à trouver en ligne à quasiment impossible à trouver en ligne.

J'ai bien sûr essayé d'écrire à l'expéditeur pour demander s'ils pouvaient renvoyer le colis ou me le mettre de côté, au lieu de simplement me rembourser. Mais bien sûr, ce n'est pas possible « pour des raisons techniques » (je suppose qu'ils ont une organisation extrêmement compartimentée, et les gens qui gèrent les retours et l'inventaire ne parlent jamais aux gens du support client : c'est précisément ce type d'organisation qui conduit à des situations ubuesques ; en tout cas, retour⇒remboursement, il n'y a pas d'autre solution). J'ai demandé si le produit redeviendrait disponible lorsque mon retour serait pris en compte, j'ai eu une réponse très vague dont la signification était sans doute que celui qui m'écrivait n'en savait pas plus que moi : est-ce qu'il a déjà été acheté par quelqu'un d'autre ? est-ce qu'il s'est perdu dans leur stock ? mystère. Il faut dire aussi que ma communication avec l'expéditeur passe obligatoirement par Amazon, qui fait tout son possible pour nous empêcher de nous parler directement ou simplement (par exemple, il nous est interdit d'échanger une adresse mail, il faut passer par un formulaire sur le site d'Amazon, accompagné d'un gros avertissement comme quoi tout ce que je dirai sera censuré par Amazon pour ma protection — tout ceci a un côté délicieusement kafkaïen).

Du coup, j'ai essayé de développer un plan B, ou plutôt des plans B, C et D.

Plan D : j'ai trouvé un foobar identique, mais pas de la bonne couleur (il est bleu au lieu d'être bleuté) ; bon, j'ai quand même passé commande de ça, on verra bien si ça arrive, même si je suis un peu sceptique parce que la version en français du site Web marchand avait tellement d'erreurs de traduction et de liens cassés que j'ai dû manuellement changer trois fois d'URL juste pour commander, il y a des bonnes chances que mon paiement soit parti dans l'espace. (Le site original doit être en suédois. Moi je n'ai pas de problème pour commander sur un site en suédois, sauf qu'il refuse de me laisser entrer une adresse de livraison en France : il faut passer par le site en français pour ça.) Plan C : j'ai mis en place des scripts Perl qui téléchargent régulièrement la page décrivant le foobar bleuté sur le site d'Amazon et le site principal du vendeur qui n'avait pas réussi à me l'expédier, et qui m'enverront un mail s'il redevient disponible. Mais j'y crois assez peu.

Plan B : j'ai quand même trouvé un site marchand, ça semble être une toute petite boutique, qui prétend encore avoir le foobar bleuté ; seulement, ils ne livrent qu'en Allemagne, Suisse, Autriche et Luxembourg. (Je n'ai jamais compris la raison de ce genre de choses : est-ce pour des raisons légales ? parce qu'ils ont la flemme de faire un site Web en autre chose qu'en allemand ? mais même dans ce cas, pourquoi interdire aux germanophones qui habiteraient en France de passer commande ?) Plan B₁ : je leur ai envoyé un mail dans mon meilleur allemand en leur demandant s'ils pouvaient quand même m'autoriser à passer commande chez eux et en disant que je suis bien sûr prêt à payer tous les frais supplémentaires qui pourraient en résulter. Pour l'instant, ils n'ont pas répondu, et je commence à douter qu'ils le feront. Plan B₂ : trouver quelqu'un habitant dans un de ces pays qui veuille bien recevoir et réexpédier le foobar bleuté ; seulement, en fait, je ne connais personne qui habite dans un pays germanophone et à qui je pourrais raisonnablement demander ce service, donc peut-être que je devrais aller passer une petite annonce sur Reddit (avec des chances de tomber sur quelqu'un de malhonnête, mais bon, ce n'est pas non plus un drame). L'arbre des plans et sous-plans se divise sérieusement. À ce stade-là, ce n'est plus une question de combien je veux avoir mon foobar bleuté, c'est un peu un défi de voir si je vais m'en sortir.

(Pour ceux qui sont vraiment curieux de savoir ce que je cherche à acheter, ce n'est pas vraiment passionnant : voyez ici, , ou . Oui, d'accord, bleuté veut dire gris et noir. Et tous ces liens s'autodétruiront certainement dans quelques mois vue la fugacité du Web marchand — ceci dit, pour des produits de toute façon indisponibles, ce n'est pas forcément un mal.)

(mardi)

Le lemme de Higman expliqué aux enfants

Ceci est un peu une expérience de vulgarisation scientifique : je voudrais essayer d'expliquer et de démontrer un résultat mathématique non-trivial en m'adressant aux gens n'ayant aucune connaissance mathématique particulière (même pas, en principe, ce qu'est un nombre), mais seulement un peu de patience pour lire des explications plutôt verbeuses (bon, OK, si je demande de la patience, ce n'est pas vraiment pour les enfants, mais je ne sais pas quoi dire d'autre). Je pense que cela peut servir d'exemple pour illustrer ce à quoi peut ressembler le travail d'un mathématicien et les raisonnements qu'il fait, et surtout, pourquoi il peut s'agir de tout autre chose que de formules et de calculs. (Ceci étant, la vulgarisation mathématique est quelque chose de difficile parce qu'en plus de chercher à expliquer les concepts ou les outils eux-mêmes, il faut trouver quelque chose à répondre aux gens qui demanderont des choses comme à quoi ça sert de se poser ce genre de question ? de façon plus ou moins agressive.) Ai-je réussi à rendre les choses compréhensibles ? À vous de me le dire — enfin, à ceux d'entre vous qui ne sont pas déjà mathématiciens.

C'est aussi un petit exercice un peu oulipien : expliquer une démonstration mathématique sans utiliser de « variables » (je veux dire des choses comme le nombre n, le mot w, le langage L, l'ensemble S, etc., ou a fortiori la suite (vi)) pour désigner les objets, puisque je ne suppose pas mon lecteur familier avec cette façon de désigner les choses. (Ce petit exercice est peut-être complètement stupide, d'ailleurs, parce qu'il n'est pas clair que m'obliger à utiliser des périphrases comme le mot qu'on considérait ou le langage dont on était parti aide vraiment à comprendre, et je pense même le contraire : mais cet exercice à l'intérêt de m'obliger à limiter le nombre d'objets manipulés dans une phrase donnée, à donner des exemples, etc., donc je pense qu'il a du bon.) J'ai quand même réécrit la démonstration une deuxième fois avec ce genre de langage, pour comparer (là aussi, aux non-mathématiciens de me dire si c'est plus ou moins clair).

J'ai choisi pour l'exercice un théorème de combinatoire : le lemme de Higman. Pourquoi précisément le lemme de Higman ? Parce que c'est un résultat important, relativement récent (1952), que je trouve très joli, et dont la démonstration, simple, élégante et pas trop longue, ne fait appel à aucun concept sophistiqué, mais est un bon exemple de raisonnement pas du tout trivial aboutissant à une conclusion peut-être surprenante. Mais aussi parce que cette démonstration contient des idées mathématiques importantes (un raisonnement par l'absurde qui est une forme de descente infinie), et parce que le résultat lui-même admet des myriades d'applications et de généralisations dans toutes sortes de directions, dont certaines sont des sujets de recherche actifs, et dont certaines utilisent une démonstration relativement proche de celle que je vais présenter.

Alors, de quoi s'agit-il ?

Je commence par présenter le contexte.

On va d'abord parler de mots, et je vais expliquer exactement ce que j'entends par là. Un mot est une succession (finie) de lettres de l'alphabet. Par exemple : abracadabra est un mot (d'une longueur de 11 lettres, mais peu importe, j'ai dit qu'il n'était pas nécessaire de savoir compter). Un mot n'est pas obligé d'avoir un sens en français ou dans une quelconque autre langue : kvtyeohegwnfth est un mot valable. Un mot peut être arbitrairement long : anticonstitutionnellementologiepouettruc est un mot valable. Il peut aussi être arbitrairement court : a est un mot. On va même autoriser le mot, appelé mot vide, qui n'a aucune lettre dedans (de longueur zéro) : il y a juste un petit problème pour l'écrire parce qu'il ne se voit pas, d'où l'intérêt de mettre des guillemets autour pour qu'on le voie quand même : (est le mot vide). Une lettre peut être répétée autant de fois qu'on veut : aaaaaaaaaaaaaa est un mot parfaitement valable (et différent de aaaaaaaaaaaaa).

En revanche, on n'a pas le droit à autre chose que des lettres : pouet42truc n'est pas autorisé. Ou du moins il ne l'est pas si on est convenu à l'avance que l'alphabet est formé des lettres ‘a’, ‘b’, ‘c’, ‘d’, ‘e’, ‘f’, ‘g’, ‘h’, ‘i’, ‘j’, ‘k’, ‘l’, ‘m’, ‘n’, ‘o’, ‘p’, ‘q’, ‘r’, ‘s’, ‘t’, ‘u’, ‘v’, ‘w’, ‘x’, ‘y’ et ‘z’ à l'exclusion de toute autre : en fait, le lemme de Higman marchera tout aussi bien si je veux ajouter les chiffres dans l'alphabet, ou les caractères accentués, ou les majuscules ; ou si je prends l'alphabet grec, ou russe, ou sanskrit, ou tous les caractères chinois : la seule chose qui importe est que l'alphabet soit fini et décidé à l'avance et qu'on n'y touche plus (et on pourra toujours appeler lettres les choses qu'on a mises dans l'alphabet) ; mais pour fixer les idées dans cette explication, on va dire qu'il s'agit de l'alphabet latin minuscule, c'est-à-dire exactement des — 26 mais peu importe — caractères que je viens d'énumérer.

Ce concept étant (j'espère) clair, on va jouer à un petit jeu (à seul ou à plusieurs) consistant à écrire des mots les uns à la suite des autres.

La seule règle du jeu est la suivante : une fois qu'un mot a été écrit, il n'est plus autorisé d'écrire un mot qui s'obtient en ajoutant des lettres dans le mot en question (au début, à la fin, n'importe où au milieu, ou tout ça à la fois). Par exemple, si le mot truc a été joué, on ne peut plus jouer trucage, mais pas non plus trouc ni structure ni autruche ni tirebouchon (eh oui, dans tirebouchon il y a truc, voyez : tirebouchon) ni introductif (idem : introductif), ni cturtutrcu (cherchez bien, il y a moyen de retrouver truc dans cet ordre en retirant les bonnes lettres : cturtutrcu). Et, bien sûr, on ne peut pas rejouer truc lui-même. Si le mot a a été joué, on ne peut plus jouer aucun mot comportant un ‘a’ n'importe où. (Et si le mot vide a été joué, plus aucun mot n'est jouable et le jeu doit s'arrêter.) • Pour parler de façon plus concise, un mot qui s'obtient à partir d'un autre en ajoutant des lettres s'appellera un sur-mot, et inversement, l'autre (qui s'obtient en retirant des lettres n'importe où) s'appellera un sous-mot : donc truc est un sous-mot de tirebouchon et tirebouchon est un sur-mot de truc (et tout mot contenant la lettre ‘a’ est un sur-mot de a, et tout mot est un sur-mot du mot vide). On convient que tout mot est un sur-mot et un sous-mot de lui-même. La règle du jeu est donc : on ne peut pas jouer un mot dont un sous-mot a déjà été joué, ou encore, jouer un mot « grille » (consomme, interdit, bannit) définitivement tous ses sur-mots. C'est là la seule règle.

Évidemment, si on veut vraiment faire un jeu intéressant à partir de l'histoire, il faudra ajouter des règles décidant qui gagne (par exemple, en disant que celui qui joue le mot vide perd — si on décide qu'il gagne, le jeu n'est vraiment pas bien palpitant ; en fait, même si on décide qu'il perd, il y a une stratégie gagnante très facile). Mais ce n'est pas tellement ça qui va m'intéresser.

(lundi)

Les malheurs des mots de passe

Les mots de passe sont une calamité de l'informatique. Rectification : l'authentification des humains est une calamité de l'informatique, et les mots de passe sont la moins mauvaise solution connue — et cette solution est quand même pourrie. Les solutions plus technologiques au problème de l'authentification, par exemple avoir un gadget embarqué contenant les clés d'authentification, qu'on déverrouille par un PIN (et qui s'autodétruit ou demande un PUK si on entre quatre PIN incorrects) sont encore inutilisables en pratique, faute de standards, faute de support matériel généralisé, faute de protocoles de communication établis, etc., sans compter les difficultés pratiques accrues en cas de perte, d'oubli ou de casse du gadget. Les idées comme les empreintes digitales sont des conneries : une empreinte digitale n'a rien de secret (on la laisse traîner partout, justement, même sans le vouloir), peut se récupérer à partir d'une photo et se reproduire de manière à tromper les lecteurs, et elle ne peut pas être changée en cas de fuite, bref, ce n'est certainement pas un secret d'authentification, c'est au mieux un identifiant (login). On est donc coincés avec les mots de passe.

Or les mots de passe sont sujets à un nombre incroyable de contraintes contradictoires. Ils doivent être mémorisables par un humain et faciles à taper, et en même temps être essentiellement impossibles à trouver par essais successifs, donc contenir beaucoup de hasard (d'entropie). Ils ne doivent pas être partagés entre différents systèmes, ou en tout cas entre différents niveaux de sécurité, mais en même temps l'humain a une mémoire très limitée et ne peut pas en retenir plus qu'une poignée. Il doit y avoir moyen de les réinitialiser en cas de perte, mais en même temps cette procédure ne doit pas permettre des attaques. Etc. Toutes ces contraintes se contredisent les unes les autres, et il n'est pas surprenant que les gens fassent des choses mauvaises.

Une question, par exemple, est celle du choix entre l'utilisation d'un petit nombre de caractères un peu exotiques (ponctuation et autres ASCII non-alphabétiques) et un grand nombre de caractères moins exotiques (on a tendance à appeler ça une passphrase, par opposition à password dans ce cas). Un célèbre dessin d'xkcd recommande la passphrase (à partir de l'exemple de correct horse battery staple, très facile à mémoriser). Ce dessin oublie pourtant un paramètre majeur : la difficulté à taper. Ma passphrase PGP est constituée de 8 mots choisis parmi un dictionnaire d'environ 100000 mots, pour une entropie de 8×log₂(100000)>128 bits. Eh bien 8 mots aléatoires (donc pas courants du tout) à taper à l'aveugle, c'est extrêmement difficile, il m'est arrivé de devoir m'y reprendre à plus de trente fois avant d'y arriver ; même si j'essaie de taper lentement, lettre par lettre, je me retrouve souvent à ne plus savoir où j'en suis, à être coincé entre ma mémoire procédurale et ma tentative de faire les choses lentement. Bref, ce conseil est catastrophique, au moins pour moi : je ne comprends pas qu'il soit si souvent répété.

La frappe pose ses propres problèmes, même pour des mots de passe courts. Parfois on croit avoir un bon mot de passe et on se rend compte que le taper sur un smartphone est insupportablement pénible parce qu'il y a des caractères qu'il faut chercher à des endroits introuvables sur le clavier. Ou alors le mot de passe est très pénible à taper sur un clavier français, ou au contraire sur un clavier américain. Ou alors il comporte une succession entre un caractère shifté et un caractère non-shifté, et en tapant vite on relâche trop lentement la touche shift (j'ai eu plein de problèmes avec ça). Le problème de la vitesse de frappe est vraiment crucial : je dois taper des mots de passe parfois des dizaines et des dizaines de fois d'affilée pour faire des mises à jour sur plein de machines (je ne veux pas les rendre dépendantes d'une seule machine, ou accessibles depuis une seule clé d'authentification, pour ne pas avoir un point d'attaque unique).

Et que dire des caractères spéciaux ? Il est recommandé d'en mettre beaucoup dans un mot de passe court, mais plein de caractères peuvent poser problème. J'ai eu, ou j'ai eu vent de, toutes sortes de difficultés avec des caractères particuliers. L'espace, par exemple, que beaucoup de gens imaginent impossible dans un mot de passe. Ou encore, le caractère ~ (tilde) en début de mot de passe pose un problème pénible avec ssh, je laisse les geeks essayer de deviner lequel (indice : on tape souvent son mot de passe juste après la touche entrée). Et bien sûr, il est une mauvaise idée d'avoir des caractères non-ASCII dans un mot de passe. Que de contraintes contradictoires !

Je fais souvent aux gens qui ont des problèmes de mémoire la recommandation suivante pour les mots de passe importants : coupez votre mot de passe en deux : mémorisez-en une moitié que vous ne changerez pas, ou pas trop, et qui ne soit pas trop difficile à retenir, et écrivez l'autre moitié sur un morceau de papier dans votre portefeuille, laquelle moitié peut donc contenir des caractères vraiment exotiques, et aussi varier d'une machine à une autre ou d'un système d'authentification à un autre. Ce n'est pas idéal, mais il vaut mieux avoir un mot de passe comme implant^97w:C qu'une seule moitié de ce truc.

Indépendamment de l'idée d'écrire la moitié sur un papier, couper un mot de passe en deux peut être une idée raisonnable : par exemple, avoir un bout commun aux mots de passe de tous les systèmes importants, et un bout qui varie d'un système à l'autre, pour que la connaissance d'un mot de passe ne donne pas trivialement les autres (de nouveau, ce n'est pas parfait, parce que si c'est répandu ça simplifie les attaques — mais rien d'humainement faisable n'est parfait).

On peut aussi recycler les mots de passe : avoir plusieurs niveaux de sécurité, et à chaque fois qu'on change de mot de passe, l'introduire au niveau de sécurité le plus important, et reprendre le précédent de ce niveau-là pour le mettre au niveau un peu moins important, etc. (ou au moins, faire ça avec la partie qu'on retient vraiment, ou la partie commune à différents systèmes). Ça diminue l'effort de mémoire sans trop compromettre la sécurité.

Les mots de passe sans importance, il vaut mieux les confier au navigateur ou les écrire dans un simple fichier protégé contre la lecture, et ne pas chercher à les retenir. Je ne sais combien de sites Web marchands m'obligent à avoir un mot de passe pour un compte chez eux, je déteste ça, je génère un truc aléatoire avec pwgen et je le stocke dans un simple fichier texte. Je me fous pas mal que quelqu'un puisse accéder à mon compte Amazon, ou même mon compte Facebook (je précise que je ne stocke aucun numéro de carte de crédit sur Amazon, il faut être fou pour ça : j'utilise des numéros de carte de crédit à usage unique, et le mot de passe utilisé pour ça ne sert que pour ça et n'est inscrit que dans ma mémoire ; si je l'oublie, ma banque m'en enverra un nouveau par recommandé). Ceci étant, mon PC est accessible en permanence si j'ai besoin de retrouver un mot de passe « faible » : je ne sais pas ce que je ferais si ce n'était pas le cas et que j'avais besoin d'en lire un.

Il existe des gestionnaires de mots de passe qui stockent ces machins pour vous en les chiffrant (déjà, les navigateurs Web ont ça, mais il en existe aussi comme applications séparées) : encore faut-il avoir une bonne clé, donc une bonne passphrase, pour chiffrer les mots de passe eux-mêmes. Et il faut un système qui rende les mots de passe accessibles tout le temps. Ça peut marcher pour certains, mais quand il s'agit de mots de passe qui doivent marcher tout le temps, même quand la machine est dans un mode de secours, il peut y avoir problème.

Bref, que de contraintes impossibles à réconcilier.

La raison qui m'amène à raconter tout ça, c'est qu'aujourd'hui j'ai été obligé de changer de mot de passe : je n'arrivais pas à accéder à un service Web interne de mon école, il a été suggéré que c'était peut-être à cause d'un caractère exotique dans mon mot de passe, j'ai donc essayé de le changer pour tester (en fait, ce n'était pas le problème) ; mais quand j'ai voulu remettre l'ancien, pas moyen : il ne passait pas un des tests à la con pour les mots de passe faibles (je dis à la con, parce que je suis absolument certain que ce mot de passe était très bon selon toute mesure raisonnable de force des mots de passe). Je n'ai donc pas le droit de revenir à mon ancien mot de passe.

Est-ce grave ? Je n'en mourrai pas, mais c'est pénible. Parce que pour des raisons de cohérence (et pour ne pas devoir retenir des choses inutiles en plus), j'ai dû, du coup, changer mon mot de passe sur quinze ordinateurs ou systèmes différents. Dont des portables que j'ai dû retrouver dans mon foutoir chez moi : rien que ça m'a fait perdre de bonnes heures. Les nouveaux mots de passe que j'ai mis sont moins commode à taper (ne serait-ce que parce qu'il est plus long que l'ancien) : ça va me faire perdre plein de temps en plus à chaque fois que je serai sur le clavier tactile pourri de mon smartphone. Et même s'ils étaient aussi bons, d'ici que je m'y habitue, je vais aussi perdre énormément de temps à me tromper. Et ce n'est pas tout : le mot de passe sur les ordinateurs de mon école servait aussi d'authentification wifi (ce qui est d'ailleurs un grave problème de séparation des niveaux de sécurité[#]), par exemple sur le système Eduroam — tout ça est donc aussi à re-rentrer, et le plus souvent on ne peut pas juste re-rentrer le mot de passe, il faut aussi re-rentrer tout un tas de paramètres barbares avec des noms comme identité d'itinérance et, pour commencer, trouver à quel endroit il faut entrer ces choses-là.

Je suis donc assez furieux, et je me défoule en rantant sur mon blog.

[#] Voici le problème : je veux que mon téléphone mobile puisse se connecter au réseau Wifi quand je suis dans mon école. D'un autre côté, je ne veux pas entrer dans mon téléphone mobile, qui est relativement facilement volable, le mot de passe qui permet de lire mes mails (professionnels). D'où contradiction, si c'est le même mot de passe qui permet de lire mes mails et de me connecter au Wifi. Ou alors il faudrait chiffrer mon téléphone : mais dans ce cas, il demandera un PIN à chaque fois que je voudrai m'en servir, ce qui d'une part est excessivement pénible (encore, si j'avais des choses à protéger, ce serait une chose, mais je fais justement attention à ne rien stocker de vraiment confidentiel sur mon téléphone, précisément pour ne pas avoir à le chiffrer : ce serait idiot d'avoir à le faire uniquement pour le mot de passe du Wifi de mon école !), et d'autre part cela voudrait dire que des tiers ne pourraient pas s'en servir pour contacter mes proches s'il m'arrive un accident, et je trouve ça inacceptable. Que de tracas !

(vendredi)

Réflexions encore plus décousues sur les romans d'Umberto Eco

Puisqu'on me le demande explicitement dans un commentaire de l'entrée précédente, je peux dire un mot sur les romans d'Umberto Eco et moi (ça tombe bien, parce que j'avais écrit quelque chose à ce sujet dans un forum d'anciens de l'ENS donc je n'ai en gros qu'à recopier et reformater).

J'ai énormément d'admiration pour Umberto Eco, qui avait une culture si vaste et si érudite, un sens de l'humour si subtil, et une intelligence extraordinaire. Je lui dois certainement beaucoup, comme ma fascination pour le thème du faux (et la manière dont le faux peut devenir vrai, ou influencer le vrai, la manière dont la fiction peut se retourner sur la réalité), ou encore pour les crackpots et complotistes. Je lui ai rendu hommage à différentes reprises, explicitement ou de façon cachée, dans ce blog ou ailleurs : je ne peux certainement pas tout citer, mais je mentionnerai par exemple le troisième paragraphe de ce fragment. (Beaucoup de gens se sont énervés que Dan Brown ait énormément de succès avec des livres qui sont du sous-Eco, mais étant moi-même auteur de sous-Eco je me dois de le défendre : le fait de faire du faux Eco est quelque chose d'on ne peut plus ecoïen ; et la toute petite scène que je décris est inspirée d'une — vraie — interview d'Eco que j'ai lue quelque part, où il raconte qu'il a lu le Da Vinci Code dans l'avion parce que tout le monde lui en parlait, et qu'il s'est demandé si ce Dan Brown n'était pas lui-même une sorte de complot ou de personnage imaginaire.)

Eco m'a convaincu que l'analyse littéraire et sémiotique n'est pas juste de l'invention d'interprétations imaginaires. Et c'est aussi à travers lui que j'ai découvert d'autres auteurs que j'ai beaucoup appréciés, et eux-mêmes grands manipulateurs des liens entre le vrai et le faux, je pense à Italo Calvino et Jorge Luis Borges (comme je l'écrivais il y a longtemps : quand on m'a fait remarquer qu'il y a dans Le Nom de la rose un dénommé Jorge de Burgos à la tête d'une bibliothèque en forme de labyrinthe, je me suis frappé le front en me disant rhâ, mais comment ai-je pu ne pas voir ça ?). Je pourrais aussi mentionner de Nerval et son Voyage en Orient, ou les Mille et Une Nuits.

Pourtant, mon admiration pour Umberto Eco écrivain reste modérée. Je crois qu'en bref le problème est qu'il est trop cultivé, il connaît trop bien l'Histoire, que parfois cela gêne sa capacité à inventer, à créer du nouveau, ou simplement à raconter des choses qui ne soient pas trop indigestes (pour ne pas dire, ennuyeuses à en mourir) pour le commun des mortels. Il semble d'ailleurs qu'il le fasse un peu exprès : j'avais lu quelque part qu'il rendait parfois le début de ses romans délibérément ardu pour perdre tout de suite les lecteurs qui ne s'accrocheront pas jusqu'au bout. Je me suis toujours accroché jusqu'au bout, mais je n'ai pas toujours été emballé. Voilà ce que j'ai pensé de chacun de ses romans :

Le Nom de la Rose
Je me souviens d'avoir énormément aimé, mais mon souvenir est aussi un peu lointain, donc je ne peux pas en dire beaucoup plus, d'autant que je suis influencé par le film (que j'ai dû voir trois ou quatre fois). L'intrigue policière, en tout cas, marche bien, l'ambiance du Moyen-Âge et de ses débats théologiques est très bien rendue, et le lien entre les deux n'est pas du tout mal fait (l'un n'est pas juste un prétexte pour l'autre).
Le Pendule de Foucault
Il y a des idées que je trouve absolument géniales (la manière dont la théorie du complot est démontée mais revient quand même mordre ses auteurs ; et aussi plein de digressions qui sont à mourir de rire), mais l'ensemble est incroyablement brouillon, et franchement beaucoup trop long. Je recommande de le lire en diagonale : dès qu'on trouve que c'est ennuyeux, surtout vers le milieu du livre, sauter ou lire en pointillés jusqu'à la fin du chapitre, on ratera probablement peu de choses importantes.
L'Île du jour d'avant
J'ai trouvé celui-là, il faut le dire, carrément chiant. Quelques idées intéressantes, une discussion très instructive sur le problème de la détermination des longitudes en mer (j'ai appris des choses sur l'histoire des sciences, c'est sûr), les passages « politiques » (avec Richelieu et Mazarin) sont amusants, mais l'intrigue-cadre est quasi inexistante, et les digressions philosophiques interminables m'ont semblé vraiment pénibles.
Baudolino
C'est mon préféré (quoique même dans celui-là le récit du voyage fantastique vers l'Orient me semble trop long et pas très intéressant). La manière dont Eco arrive à placer Baudolino à l'origine de quantité de légendes ou de faits historiques est vraiment extraordinaire, et en plus il y a une histoire « policière » dont j'ai maintenant oublié le fin mot mais que j'avais trouvée aussi bonne que dans Le Nom de la Rose. (J'en avais fait une critique plus longue ici sur ce blog.)
La Mystérieuse Flamme de la Reine Loana
Sans doute très intéressant pour les Italiens de la génération d'Eco, mais pas vraiment pour moi, à qui au moins 90% de ce qu'il racontait n'évoquait strictement rien. L'intrigue-cadre est très bien, mais trop fine pour un livre aussi épais si on ne s'intéresse pas à tout ce qui est raconté à côté.
Le Cimetière de Prague
Extrêmement bien écrit et construit, mais je crois qu'Eco est tombé dans le piège de faire trop de recherches historiques qui, du coup, l'ont empêché d'inventer assez de choses pour faire une histoire vraiment palpitante : en refusant de s'écarter de la réalité, il se retrouve avec un personnage principal qui ne peut que côtoyer plein d'événements célèbres sans, finalement, jouer un rôle proéminant dedans (en tout cas, rien de comparable avec ce qui se passe dans Baudolino).
Numéro Zéro
Il est tellement court qu'on aura du mal à trouver qu'il y a des passages ennuyeux (il faut avouer qu'on en trouve dans tous les autres), mais finalement je n'ai pas été emballé par l'intrigue, qui m'a semblé faible.

Incontestablement, Eco avait une culture hors du commun, donc en écrivant sept romans liés à à peu près sept périodes historiques différentes (Le Pendule de Foucault n'est pas vraiment bien situé, il fait le lien entre plein de choses à la fois), il est toujours incroyablement bien renseigné, non seulement sur l'histoire, mais aussi sur l'historiographie (il y a plein de méta dans ses livres, où on parle des erreurs que les différentes époques faisaient sur les autres époques) ; et on trouve dans tous ses romans ce fameux thème du faux, de la falsification, de l'imposture, et plus largement de la confusion et du complot qui traverse les époques. Mais pour intéresser le lecteur, ou en tout cas pour m'intéresser moi, un romancier doit avoir une intrigue qui serve à autre chose qu'à donner un prétexte, aussi savant soit-il, à parler de telle ou telle époque : et plus d'une fois il m'a semblé que l'imagination d'Eco se laissait dévorer par sa culture.

Si on veut l'humour d'Eco, il vaut peut-être mieux le chercher dans ses petits textes comme dans le recueil Comment voyager avec un saumon.

Et si on veut sa science, il y a un livre que j'aime énormément, c'est Six promenades dans les bois du roman ou d'ailleurs (je crois que la VO est en anglais : Six Walks in the Fictional Woods, c'est tiré de leçons qu'il a données à Harvard au début des années '90). Parce que là, au lieu que sa culture déborde dans tous les sens comme dans une oeuvre de fiction, il la canalise sous forme d'un enseignement, et c'est vraiment passionnant. Et pourtant je n'aime pas trop la critique littéraire en général.

(vendredi)

Quelques réflexions décousues au sujet d'Isaac Asimov et de Frank Herbert

J'avais écrit il y a quelques mois une petite introspection sur l'influence que la lecture du Seigneur des Anneaux de Tolkien a eue sur moi. Je voudrais dire quelque chose de semblable au sujet de l'œuvre d'Isaac Asimov, sauf que j'écris ceci surtout pour me détendre après trop de temps passé à préparer des cours, donc je ne vais pas être très cohérent ni très systématique dans mon analyse.

Ce qui me motive à en parler, c'est que je viens de relire la trilogie centrale de Fondation (soit : Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation). Mais ce qui me pose une difficulté pour en parler, c'est que je n'arrive pas à me rappeler quand je l'ai lue pour la première fois. (Il m'arrive d'écrire la date en première page quand j'achète un livre, mais là je ne l'ai pas fait.) Mon édition de Foundation and Empire prétend dater de 1994, et c'est bizarre parce que j'ai un souvenir assez net de l'avoir lu pendant que j'étais aux États-Unis avec mes parents à l'été 1993 (le souvenir est assez net : je me revois lisant des passages précis du livre dans un hôtel dans les Rocheuses, et je sais avec certitude que ce je suis allé dans l'Ouest des États-Unis en 1993 et jamais depuis), donc peut-être que je suis tombé dans une faille spatio-temporelle ou peut-être que j'ai encore un cas de souvenirs bizarrement faussés. Mais bon, ça doit bien être vers 1993–1995 (j'ai des textes écrits vers 1994 qui sont manifestement fortement inspirés de Foundation).

Je ne me rappelle pas non plus ce que j'ai pensé en lisant ces livres pour la première fois, ni ce qui m'a poussé à les lire. Bizarrement, je me rappelle ce que j'ai pensé en voyant les couvertures pour la première fois : c'était dans une librairie à Londres, probablement autour du moment où j'ai lu The Hitch-Hiker's Guide to the Galaxy de Douglas Adams, et j'ai vu l'intégrale de la série Foundation (intégrale qui faisait, à l'époque, six volumes puisque c'était avant que paraisse Forward the Foundation), l'édition était celle, par Grafton je crois, dont la couverture porte les jolis dessins de Tim White qui n'ont absolument rien à voir avec le contenu des livres mais qui, dans mon esprit, sont restés inextricablement liés à eux. (D'ailleurs, mon sens de la symétrie est agacé par le fait que quand j'ai, plus tard, acheté tous les livres de la série, ils n'étaient pas dans la même édition.) Je me souviens avoir pensé, ouhlà, six volumes, je ne lirai jamais un truc pareil ; en même temps que, malgré moi, j'ai dû commencer à me demander ce qu'il pouvait y avoir dedans (et à m'en construire une représentation bizarre, comme je le disais au sujet de Tolkien), parce que j'aimais bien les titres et les illustrations. Toujours est-il que je ne sais absolument plus ce qui m'a poussé, finalement, à essayer quand même de les lire.

Pour ceux qui n'ont pas lu ces œuvres, disons rapidement (et presque sans spoiler) qu'il s'agit d'une histoire de science-fiction qui se passe au moment du déclin et de la chute d'un empire galactique (peuplé d'humains) qui a régné sur toute la galaxie pendant environ 12000 ans ; un mathématicien nommé Hari Seldon développe une science appelée psychohistoire, au croisement de la psychologie, de la sociologie, de l'histoire et de la physique statistique, qui permet de modéliser le comportement des grands ensembles d'individus et donc d'en prédire l'évolution : grâce à cette science, il prédit la chute de l'empire galactique et un interrègne chaotique qui doit durer 30000 ans, mais qu'il trouve le moyen (le Plan Seldon) de raccourcir à seulement 1000 ans en établissant une Fondation au bord de la galaxie, qui portera les graines à l'établissement d'un second empire galactique. Les trois volumes centraux que je viens de relire (Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation) racontent le début de l'histoire de cette Fondation, ses démêlés avec ses voisins, et la recherche de la plus mystérieuse Seconde Fondation dont on sait seulement qu'elle a été établie à l'autre bout de la galaxie et dont le rôle n'est pas clair (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler, parce qu'il y a beaucoup de coups de théâtre à ce sujet). Les deux volumes qui suivent dans l'histoire interne et qui ont été publiés longtemps plus tard (Foundation's Edge et Foundation and Earth) prennent un point de vue très différent sur le but ultime de la Fondation, évoquent la recherche de la Terre, la planète sur laquelle l'humanité est née, et concluent le cycle un peu en queue de poisson. Encore plus tard, Asimov a écrit deux romans supplémentaires (Prelude to Foundation et Forward the Foundation) dont l'action se déroule avant Foundation et qui ont pour thème le développement de la psychohistoire, sur la planète qui sert de capitale à l'Empire, Trantor, avant l'établissement de la Fondation.

J'ai énormément aimé les trois volumes centraux. Sans doute l'idée même de la psychohistoire me plaisait-elle, et/ou le fait d'avoir un héros mathématicien. Même s'il faut admettre que la psychohistoire ne tient pas vraiment debout dès qu'on y réfléchit un peu, même dans la logique interne des livres (il y a vraiment trop d'éléments dus au hasard, et vraiment trop de prédictions qui sont faites avec une précision complètement cinglée) ; et même s'il est clair qu'Asimov a une idée assez fantaisiste des mathématiques (il imagine plein de formules compliquées : or même si une science comme la psychohistoire devait exister, ce serait certainement surtout plein de calculs numériques).

Mais plus encore que la psychohistoire et le héros mathématicien, je crois que j'étais fasciné par l'empire galactique, qu'on ne fait qu'entre-apercevoir dans Foundation et Foundation and Empire, et dont la chute m'avait causé un certain chagrin, toute prédite qu'elle était. Je crois que, comme Asimov et comme tant d'autres gens, je suis hanté par l'idée (sans doute plus l'idée fantasmée que la réalité) de l'empire romain, et surtout de son déclin et de sa chute, notamment à travers l'influence de l'œuvre célèbre de Gibbon (que, un peu comme le cycle de Foundation, j'ai toujours regardée en me disant, ouhlà, c'est trop long, je ne lirai jamais un truc pareil). Ce qui est certain, c'est qu'énormément des textes que j'ai écrits, que ce soit de la science-fiction ou d'autres genres de fantastique, tournent autour du thème de l'empire et de l'empereur, pas juste des royaumes et des rois mais bien des empires et des empereurs : c'est une idée qui m'obsède presque (artistiquement, je précise : je n'ai certainement pas de sympathie politique pour cette forme d'organisation de l'État !). Et puis, il y a la planète-capitale, Trantor, qui est elle aussi assez fascinante : qu'Asimov réussit à rendre fascinante, lui qui a manifestement une sainte horreur des descriptions. Et il y a spécifiquement l'empereur Cléon I dans Prelude to Foundation et Forward the Foundation, que je trouve extraordinairement attachant pour un personnage finalement assez secondaire.

Et enfin, il y a les coups de théâtre. J'ai déjà dit que j'étais un grand fan des coups de théâtre, mais la trilogie centrale de Fondation est un orgasme théâtral multiple. La fin de chacune des deux parties de Second Foundation est presque une caricature du coup de théâtre à répétition, c'est du Agatha Christie à la puissance cent. J'ai dû grandir depuis 1994, ou simplement ça marche moins bien quand il n'y a plus l'effet de surprise, parce que j'ai trouvé ça un peu exagéré à la relecture. Mais bon, c'est amusant et il y a des signes clairs qu'Asimov ne se prend pas (complètement) au sérieux.

La trilogie centrale de Fondation m'a énormément plu. Les deux livres qui suivent (Foundation's Edge et Foundation and Earth) m'ont, en revanche, beaucoup déçu : j'ai cru qu'Asimov avait perdu son talent pour le calcul politique sophistiqué qui est à la base de la psychohistoire et des coups de théâtre du Plan Seldon ; j'ai été agacé par sa façon d'essayer de recoller artificiellement ses histoires de robots avec le monde de Fondation ; et surtout, je me suis senti trahi par une réinterprétation, pour ne pas dire un abandon, du Plan Seldon (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler). Les deux livres qui ont été écrits encore après, mais qui servent de préquelles dans la chronologie interne (Prelude to Foundation et surtout Forward the Foundation) m'ont partiellement réconcilié avec lui : même s'il y avait encore à mon goût un peu trop d'histoires autour des robots, ou de la possible existence de robots, au moins l'histoire de Hari Seldon est-elle intéressante et assez pleine de rebondissements et de calculs politiques intelligents.

J'ai lu beaucoup d'autres œuvres d'Asimov, donc je ne vais pas faire le catalogue complet. La trilogie de l'Empire (The Currents of Space, le mal-aimé Tyrann/The Stars like Dust, et Pebble in the Sky) m'a également bien plu ; comme beaucoup de ses nouvelles (je pense par exemple à Profession), et d'autres de ses romans (je mentionnerai juste The End of Eternity, pour une approche originale du voyage temporel et la manière dont on passe tout le roman à se demander où il veut en venir avant un dénouement assez épatant).

Mais je n'ai jamais été tellement emballé par ce qui fait sans doute le plus la célébrité d'Asimov, auquel le OED attribue la paternité du mot robotics : les histoires de robots, et les fameuses trois lois. Certes, l'exploration de toutes les façons de contourner ces lois, de les annuler, de les réinterpréter, etc., est amusante, mais une chose que j'ai du mal à comprendre, c'est qu'Asimov n'ait jamais vraiment fait le lien entre robots et ordinateurs : il est parfois question d'ordinateurs dans ses œuvres, ce sont généralement des machines monstrueuses, souvent appelées Multivac, et en tout cas ontologiquement différentes des robots — on se demande comment il a pu ne pas identifier un robot à un ordinateur sur pattes.

Bref, ce qui m'intéressait le plus, moi (au moins il y a 20–25 ans : peut-être plus tant maintenant), c'était les histoires d'empires galactiques, et les manœuvres politiques qui allaient avec. J'ai passé un certain temps à écrire du sous-sous-Asimov qui en est presque un plagiat, et de qualité abominable : pièce à conviction nº1, pièce à conviction nº2, pièce à conviction nº3. Je n'ai appris que récemment l'existence d'histoires qui ne sont pas d'Asimov mais autorisés par lui, spécifiquement Foundation's Friends, dont il faudra que je voie ce que ça vaut.

🌠

Mais j'en viens à un autre auteur : Frank Herbert. Parce qu'au rayon des complots politiques dans des empires galactiques dans des sagas de livres de science-fiction, il était difficile d'échapper à la série Dune. Et là, je n'ai pas du tout aimé. Pourtant, je partais d'un bon a priori : tellement bon, même, que j'ai lu deux volumes et demi de la saga, et encore un bout du quatrième, avant de me rendre compte que je détestais ce gloubi-boulga mystique.

Pourtant, si on en juge par ce que j'ai écrit avant, j'aurais aimer Dune, et en tout cas les parallèles avec Fondation sont frappantes. C'est de la science-fiction qui se passe autour de 10⁴ années dans le futur. Il y a un empire avec un empereur à la tête. Il y a quelqu'un qui a vaguement le pouvoir de prédire l'avenir, et qui s'inquiète pour ce que deviendra l'Humanité. Il y a des luttes de pouvoir compliquées et des complots dans tous les sens. Il y a des gens qui ont une sorte de pouvoir mental bizarre et qui ont un Plan à accomplir. Il y a quelqu'un qui a une sorte de super-pouvoir d'origine probablement génétique. Et il n'y a pas de robots parce qu'ils ont disparu, sauf peut-être à la fin, dans une certaine mesure. La fin, d'ailleurs, n'est pas vraiment une fin, et d'autres auteurs ont essayé d'en écrire une. (Je suis sûr que des gens un peu doués pour l'exercice de style pourraient écrire un petit résumé qui fonctionne à la fois pour Fondation et pour Dune. Oui, ceci est un défi. 😉) Sur un point plus superficiels, les deux ouvrent leurs chapitres par des citations fictives. Les deux parsèment leurs histoires de coups de théâtre et de rebondissements. Et de façon plus profonde, les deux posent des problèmes éthiques intéressants sur ce que doit être l'avenir idéal de l'Humanité et surtout qui est en droit d'en décider et ce qu'on a le droit de faire pour que cet avenir s'accomplisse ; et comment il est possible d'échapper à la prescience. Les deux posent un regard ambigu sur la religion (et peut-être aussi le commerce) comme moyen de contrôle des masses. Je suppose que Herbert avait lu Asimov, et qu'Asimov a lu Herbert pour la suite. Je suis étonné de ne pas trouver facilement sur Google plus de gens dressant des comparaisons entre deux sagas pourtant toutes deux immensément populaires : je ne trouve en fait qu'un seul article vaguement sérieux sur la question, John L. Grigsby, Asimov's Foundation Trilogy and Herbert's Dune Trilogy: A Vision Reversed, Science-Fiction Studies 8 (1981) 149–155, et il n'est pas bien profond.

Bref, si j'ai beaucoup aimé Fondation et pas du tout Dune, c'est qu'il faut creuser un peu plus profondément que ces ressemblances.

Je peux trouver des raisons superficielles pour lesquelles je n'aime pas Dune. Herbert écrit mal : je veux dire, son style est encore plus ridiculement pompeux que le mien, et ce n'est pas peu dire. Il ne se passe quasiment rien dans des volumes pourtant interminables à part des conversations complètement plates, des digressions qui ne servent à rien, et surtout du délire, beaucoup de délire, religio-philosophique. Ses coups de théâtre qui sont censés être des surprises sont tellement transparents qu'il est impossible d'être vraiment surpris. Ses personnages n'ont aucune profondeur psychologique, ils sont tous des caricatures d'eux-mêmes : Dune me fait penser de ce point de vue-là à une classe d'école primaire qui aurait décidé de représenter l'Électre d'Euripide et qui jouerait les rôles avec la crédibilité qu'on imagine. L'intrigue est totalement artificielle, tous les éléments sont complètement parachutés. Et le monde lui-même n'a aucune crédibilité (des hommes-calculateurs ? complètement grotesque ; tout le monde qui aurait le même livre religieux ? absurde ; des gens qui seraient conditionnés à ceci ou cela ? n'importe quoi ; des gens qui peuvent retrouver les mémoires de leurs ancêtres ? crétin et éculé ; une guerre sainte contre toute forme d'ordinateur qui aurait eu tellement de succès ? pas crédible une seule seconde). Enfin, Herbert semble avoir complètement perdu de vue la première moitié du mot science-fiction.

…Mais tout ça, ce ne sont que des raisons superficielles, et assez largement de mauvaise foi. Je pourrais certainement trouver des raisons analogues de ne pas aimer Fondation si je cherchais un peu. En tout cas, j'ai certainement des choses à lui reprocher : le style d'Asimov, s'il est plus naturel, n'est pas franchement plus brillant que celui de Herbert ; à part dans les préquelles, ses personnages n'ont guère plus d'épaisseur psychologique, ce qui est peut-être encore plus critiquable quand il est censément question de psychologie ; il y a aussi beaucoup de choses totalement parachutées, et les coups de théâtre que j'aime tellement sont totalement tarabiscotés. Et pour un reproche plus spécifique à Asimov : il n'y a aucune description de rien du tout, si bien qu'on a l'impression de lire une histoire racontée avec des personnages de xkcd, on ne sait pas à quoi ressemble quelque personnage que ce soit sauf Hari Seldon, ni quelque planète que ce soit sauf Trantor. Bordel, Asimov, c'est l'espace !, tu pouvais nous faire rêver avec des belles images. Pourtant, je lui pardonne tout ça et plus.

La vraie raison pour laquelle je n'aime pas du tout Dune et j'aime Fondation doit se chercher en moi et pas dans les œuvres elles-mêmes.

Je crois que quand je lis du Asimov, je ressens une profonde empathie pour l'auteur. Asimov n'est pas doué pour faire ressentir la psychologie de ses personnages, mais il est doué pour faire ressentir la sienne : ce n'est pas facile à expliquer, mais on sent parfaitement, en le lisant, que c'était un homme à la fois profondément bon, avenant, profondément rationnel, humaniste, et ayant une foi positiviste dans le Progrès telle que ce que j'évoquais dans cette entrée. Et les différents textes de non-fiction que j'ai lus de lui me confortent dans ce jugement (ne serait-ce, d'ailleurs, que son jugement sur l'attitude de Tolkien que je mentionnais précédemment). D'ailleurs, on a donné à Asimov le surnom de the Good Doctor. Sa forme particulière, non pas inconditionnelle mais néanmoins rassurante, d'optimisme, transparaît dans le fait que même les personnages « méchants » de ses œuvres, quand ils ne sont pas simplement stupides, restent rationnels, compréhensibles, et donnent l'impression de jouer le rôle du méchant parce qu'il faut bien que quelqu'un le joue. Le lecteur un peu candide que je suis aime bien ce genre de clarté.

Herbert, c'est tout le contraire. Enfin, je ne sais pas du tout quel genre de personne était Frank Herbert lui-même — j'ose espérer qu'il ne transparaît pas personnellement comme Asimov le fait — mais je parle de ce qu'il écrit. L'univers qu'il nous présente est intellectuellement, moralement et esthétiquement répugnant, et tous les personnages qui l'habitent le sont aussi. Si les « méchants » sont des méchants d'opérette gratuitement méchants, les « gentils » sont cinglés et/ou incompréhensibles, et à peine moins condamnables moralement. Et tous sont d'une arrogance insupportable. Dès les premières scènes, j'ai juste envie de foutre une baffe aux prétentieuses Bene gesserit avec leurs projets politiques et eugénistes à la con, et ça ne s'améliore pas par la suite. Et ces gens sont enfermés dans un univers aux coutumes odieuses à en vomir : il n'y a pas un seul aspect de cette société qui ne donne pas profondément la nausée — son système de classes sociales profondément barbare, ses interdits religieux débiles, ses règles arbitraires révoltantes, ses clans, castes et corporations pourris, sa mystique puante, son obsession pour la lignée génétique. Et tout le monde est à la même sauce, des puissantes familles nobles (qui ont chacune leurs propres règles crétines) aux pauvres Fremen en passant par les manipulatrices Bene gesserit. Comme si tout ceci n'était pas assez immonde, on en ajoute une couche dans l'esthétique, comme avec les navigateurs (certes, ces images viennent essentiellement du film de David Lynch, mais il est clair dans les romans qu'ils ne sont pas jolis-jolis à voir).

Alors on aura beau jeu de me dire que je suis un homme de ma société et qu'il est normal que j'en trouve une autre répugnante : que c'est le signe que Herbert a réussi à me dépayser. Je n'en suis pas convaincu : quand je lis des descriptions historiques réelles d'autres civilisations, j'atteins rarement un tel niveau de révulsion. Mais en tout état de cause, je ne prétends pas critiquer ici Dune, juste expliquer l'effet produit sur moi : j'ai besoin de voir un rayon de lumière de temps en temps (le monde et la société qui nous entourent sont assez déprimants, justement, je ne m'identifie pas à eux, et je ne tiens pas à lire des livres qui en rajoutent une couche en présentant largement pire).

Mais en fait, le point important est un peu différent : je peux apprécier une description d'un monde horrible à condition qu'il y ait des personnages qui se révoltent contre lui, avec lesquels je puisse m'identifier au moins un peu (même si, in fine, leur révolte échoue). Tout César doit avoir son Casca. J'ai bien apprécié, par exemple, The Handmaid's Tale de Margaret Atwood, qui décrit pourtant un monde de science-fiction comparablement horrible à celui de Dune. Chez Asimov, si une situation est absurde, quelqu'un dira inévitablement c'est absurde ! ; le monde ne sera pas toujours démocratique, mais il y aura toujours des démocrates, par exemple Ebling Mis dans Foundation and Empire, qui se comporte exactement comme j'aimerais me comporter dans certaines circonstances. Mais chez Herbert, le niveau de soumission à l'absurdité est hallucinant : il me semble qu'il n'y a pas un seul moment où quelqu'un dit ces règles sont vraiment connes, on devrait les enfreindre, les combattre ou les contourner ou même quel dommage que ces règles existent, ou, ce qui serait vraiment jubilatoire, je vais foutre une baffe à cette bande de connards imbus d'eux-mêmes. Hélas non : il y a bien des groupes qui combattent des éléments répugnants de cet univers où tout est répugnant, mais ce sont toujours pour les « mauvaises » raisons, par exemple pour leur pouvoir personnel, et en tout cas pour remplacer quelque chose de pourri par quelque chose d'aussi pourri.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #152 (a council of wizards)

I was the last to arrive and, as our host ushered me in his office and announced we may now begin, with just a shade of impatience in his voice, I considered the three men and three women who were to be my co-conspirators of sorts. Lord Ardemond was known to me, of course, as well as the elderly lady seated at his right, whom I recognized as our Dean of Magic, Anastasia Aldert. As I took my place I was rapidly introduced to Aron Azoulay, experimental wizard from the University of Tel-Aviv, a big burly man with an enormous black beard; Adelheid Aloysius, mathematician from Göttingen, a tall woman with slender features; Anatole Auber, theoretical mage from the École Normale Supérieure of Paris, whose rotund and dark-skinned face looked so boyish that almost I mistook him for a child; and Ambrosia Allegri, enchantress from the Alma Mater Studiorum, elegant and intimidating.

You will all be wondering to what end I gathered you here in connection with the recent events. Let me cut to the chase so we can get the disbelief out of the way as soon as possible: I need your help in investigating what I believe may be a case of physics.

The last word obviously caused the stir that Lord Ardemond was expecting. The Israeli wizard laughed incredulously. The German mathematician raised her eyebrows in a calculated air of disapproval, but said nothing. The French mage raised his hand in what I assumed was an expression of protest. The Italian enchantress quoted Shakespeare, though I couldn't understand the relevance of the line: We are such stuff as dreams are made on; and our little life is rounded with a sleep. Dame Albert did not react, but I assume she had heard the speech beforehand. As for myself, I imagine my dubiousness showed in how I looked at each of them in turn. Ardemond made a conciliatory gesture.

I understand your puzzlement, he said, but I assure you, I would not waste your time with a sorry joke. I speak of physics in earnest.

Auber: I don't know why I have to say this, Lord Ardemond, but we are all thinking the same: there is no such thing as physics. Outside of children's books and cheap illusions, that is.

Allegri: Isaac Newton believed in the stuff, though.

Myself: Isaac Newton also thought he was a theologian beyond compare. Who knows, in a different world, he could have become the Primate of All England. So yes, the great alchemist may have dabbled in physics, but the fact that he was a genius in one domain does not make him a master of all.

Azoulay: During the Cold War, the United States and the Soviet Union probably had teams of magicians trying to come up with random stuff to get an edge over the other's stockpile of Armageddon spells, but it seems nothing came out of it except more destructive spells.

Aloysius: At the risk of stating the obvious, the very idea of physics does not even make any sense. The world obeys precise mathematical rules, as we all know. Magic leaves no room for anything else: what follows those rules is known, what is outside them is nonexistent.

Allegri: With due respect, the reproduction of rabbits does not follow any known rules, but rabbits persist in trying to multiply even when we do not conjure them into existence.

Aldert: Not to quibble, but the reproduction of rabbits would, I believe, be the province of biology, not physics.

Azoulay: You can call these fictional fields however you like, that doesn't make them any more real. I believe role-playing games like Advanced Poisons & Pythons have a discipline called chemistry as well, full of whimsical names for substances like praseodymium or thulium.

Auber: A good point. We have a perfectly good understanding of how the eight elements (Spirit, Life, Macrocosm, Fire, Air, Water, Earth and Time) relate to each other, and how they combine to make all the universe. This is not to say that, say, sulfur and mercury don't exist — of course they do — but it doesn't make sense to try to coerce them into being elements as the ancients might have thought, and as keeps popping up in so-called chemistry. There is simply no room for more elements or for a different way of arranging them: this would ruin all the beautiful symmetry of the eight that exist. Anyone who understands E8 cannot believe in chemistry.

Aldert: Physics could conceivably have its own set of rules, perhaps equally symmetric and mathematically elegant. One could even imagine those of physics and magic to be each interpretable in the other.

Aloysius: One is reminded of the famous quip by Arthur C. Clarke, any sufficiently advanced magic is indistinguishable from technology, I think it goes.

Azoulay: Indeed, who would have thought, a mere half-century ago, that we would be sending words, images and even spells across the planet almost instantly using the World Wide Weave? But why are we having this conversation?

Lord Ardemond let out an audible sigh.

Je reconnais que je rejoue-là un peu la même chose que dans ce fragment précédent (et puis toujours celui-ci), en même temps qu'il s'agit d'une sorte de continuation de celui-là et d'une exploration de ces thèmes : bref, j'aurais besoin de me renouveler. D'un autre côté, c'est amusant à écrire, et je n'exclus pas de reprendre ces idées sous la forme d'un texte un peu plus long et plus construit. Sinon, les noms des personnages sont une référence à un de mes premiers fragments.

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