David Madore's WebLog: 2018-07

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in July 2018 / Entrées publiées en juillet 2018:

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(lundi)

Exilé hors du royaume magique

J'aime beaucoup les travaux du dessinateur et bédéiste Boulet[#] parce qu'il arrive non seulement à me faire rire (ce qui n'est pas trop difficile) mais aussi à me toucher. Je range cette entrée dans la catégorie « livres » de ce blog parce que je recommande l'ensemble de ses Notes[#2], mais je viens surtout de tomber sur sa fable(?) Maudit Royaume (publiée en 2014 dans le numéro 3 du trimestriel Papier et republiée à la fin du volume 11 de ses Notes) dont voici une version en ligne. Cette histoire a beaucoup résonné en moi.

(Divulgâchis maintenant. Suivez le lien ci-dessus ou lisez ses Notes[#2] avant de continuer à lire.)

Le thème qui m'a frappé, qui est présent dans plusieurs des histoires de Boulet mais particulièrement bien illustré dans celle-ci, c'est le contraste douloureux entre le monde féerique, magique et enchanté de nos rêves et des récits fantastiques et contes qui les ont alimentés — (Je dis nous mais je ne sais pas qui nous sommes, disons que je parle au moins pour moi et certainement pas que pour moi ; j'imagine que le dessinateur doit ressentir quelque chose de proche.) — entre ce monde féérique et le monde matériel dans lequel nous vivons vraiment. Lequel n'est certes pas dénué de choses dont on peut s'émerveiller (là aussi, Boulet a pas mal dessiné à ce sujet), mais il demeure une dissonance entre les deux.

Cette dissonance est particulièrement douloureuse quand on est scientifique, parce qu'un scientifique n'a pas le droit de croire à la magie, et ça ne l'empêche pas d'y rêver. À un certain niveau, j'envie les gens qui croient au surnaturel, aux dieux ou à ce genre de choses, et qui n'ont pas une part de rationalité froide dans leur cerveau pour leur rappeler sans arrêt rêve toujours : tout ça n'existe pas — ou qui arrivent à la faire taire. Ils peuvent vivre dans un monde enchanté.

Alors bien sûr, il est quand même possible pour un scientifique de s'émerveiller, de conserver un monde enchanté au-dessus du monde réel (j'avais développé ça de façon sans doute inutilement compliquée ici), et bien sûr de rêver (soit au sens littéral, soit en consommant des romans, des bédés, des films, etc.), soit même en étant artiste et en créant (quitte à risquer de devenir fou ?). Mais même dans la fiction, la rationalité vient vous embêter : oui, alors là, en fait, c'est pas logique que l'enchanteur veuille capturer la princesse, parce que s'il a le pouvoir de…mais ta gueule, bordel de merde, rationalité obsessive !. Et pour ce qui est du monde réel, je suis, comme tout le monde, déçu quand on annonce la mise au point d'une technique d'invisibilité, que ce ne soit pas une cape comme dans Harry Potter ou un anneau magique comme celui de Bilbo mais un truc minuscule qui arrive à canaliser certaines formes de micro-ondes ; ou que quand on révèle l'existence d'eau liquide sur Mars ce ne soit pas les canaux des rêves de Schiaparelli et de Lowell mais un lac enfoui sous la glace. (Évidemment, je le sais à l'avance quand je lis les titres qui les annoncent, mais ça ne m'empêche pas d'être déçu de savoir à l'avance que je serai déçu ; et je sais rationnellement que c'est un exploit d'avoir fabriqué le truc minuscule indétectable aux micro-ondes ou d'avoir détecté l'eau liquide sous la glace, mais ça ne m'empêche pas d'être frustré.)

Et puis, comme je l'ai déjà écrit, un élémental de praséodyme, ça ne le fait pas : c'était bien mieux quand les éléments étaient quatre et s'appelaient Terre, Eau, Air et Feu.

Bref, je me sens comme exilé hors du royaume magique. C'est ce qui m'a poussé à écrire de la mauvaise littérature fantastique et qui me pousse encore à le faire de temps en temps (mais de moins en moins, parce que je deviens vieux, usé et fatigué, et de moins en moins capable de voir les éléphants dans les boas). Je sais que je radote, je l'ai déjà raconté plusieurs fois sur ce blog (ici à propos d'un de mes personnages de roman, et encore ici), et surtout, c'est le thème de cette nouvelle, qui a des idées en commun avec l'histoire de Boulet.

Je ne sais pas si le fait d'être mathématicien est, à cet égard, plus ou moins enviable que si j'étais physicien ou biologiste. Les mathématiques n'excluent pas vraiment la magie : on pourrait tout à fait imaginer un monde fantastique basé sur une description mathématique précise de la magie (là aussi je sais que je radote), ce serait quelque chose d'intéressant à élaborer[#3]. Les maths sont les mêmes dans tous les univers possibles, même ceux où la magie existe (du moins, on a tendance à le croire). Et à un certain niveau, les maths contiennent déjà de la magie (en tout cas, elles contiennent indiscutablement de la numérologie : j'ai assez parlé du pouvoir magique des nombres 696 729 600 et 244 823 040 pour ne pas insister)[#4]. Mais peut-être que cela rend les choses encore plus frustrantes : je pourrais être un mathématicien dans un monde où la magie existe et je ne le suis pas ! Dammit!

[#] Là je fais un lien vers son blog, mais en fait je ne le lis pas en ligne : j'achète ses Notes sous forme de bouts d'arbres morts. Il n'y a pas vraiment de raison (ce n'est pas comme si je ne lisais pas plein de webcomics en ligne, donc je n'ai rien contre en principe), juste qu'on m'a offert le volume 10 pour mon anniversaire il y a deux(?) ans, alors ensuite j'ai acheté et lu les 9 à 1 dans l'ordre décroissant (de numéro mais aussi, à mon avis, de qualité ← ceci est une sorte de double négation pour dire qu'il s'améliore avec le temps), et puis je me suis rendu compte tout récemment que le 11 était sorti et je viens de le finir.

[#2] (Pas cher)

[#3] J'espère toujours qu'à force de répéter cette idée, un oulipien fou va s'en emparer et m'épargner le boulot fastidieux d'être moi-même l'oulipien fou.

[#4] Ou pour prendre un exemple venu de la crypto : Alice (chevalière guerrière et sauveuses de princes en détresse) et Bob (prince charmant prisonnier dans une tour) disposent d'un canal de communication sur lequel Ève (cruelle physicienne qui maintient Bob prisonnier) entend absolument tout ce qui se passe mais ne peut pas modifier le contenu : par la magie de la crypto, Alice et Bob peuvent quand même réussir à s'échanger des messages secrets qu'Ève ne pourra pas déchiffrer. (C'est évident si Alice et Bob ont convenu à l'avance d'une clé secrète de chiffrement, mais la vraie magie c'est que c'est possible même sans ça.)

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(vendredi)

Quelques réflexions sur le tirage au sort en politique

Je n'aime pas parler de politique parce qu'à chaque fois que je le fais, j'ai l'impression de dire des conneries brouillonnes et de mauvaise foi, avec lesquelles je ne serai moi-même pas d'accord un an ou même un mois plus tard. Néanmoins, j'ai l'impression que l'exercice a quelque chose d'utile, je veux dire pour moi, certainement pas pour mon lecteur, pour moi pour organiser mes pensées, me rendre compte qu'elles ne sont pas intéressantes, et passer à autre chose. Je dois d'ailleurs dire que je suis toujours fasciné par les gens qui ont des opinions politiques très arrêtées, et parfois j'ai l'impression que c'est le cas de tout le monde, comme si trouver un bon mode d'organisation de la société n'était pas, euh, quelque chose comme LE problème sur lequel nous nous grattons la tête depuis des milliers d'années, bizarrement les gens n'ont pas tous une idée sur comment vaincre le cancer ou comment démontrer l'hypothèse de Riemann mais ils ont l'air de tous avoir une idée sur comment organiser la société, ce qui est probablement au moins aussi dur ; et peut-être que cette tendance fait elle-même partie du problème qu'il faut résoudre. (Vous voyez quand je dis que j'ai les idées brouillonnes, j'ai déjà réussi à dire plein de conneries vaseuses dans mon premier paragraphe.)

Mais ce n'est pas comme si je ne m'étais pas moi aussi arraché les cheveux sur la question (de l'organisation de la société) ; ou peut-être plutôt sur la sous-question qui est aussi la méta-question, celle des institutions (chargées de gouverner la société), celle de la constitution idéale. J'ai lu toutes les constitutions de la France et un certain nombre d'autres ainsi que les traités européens, j'ai aussi lu plein de livres sur le droit constitutionnel historique et comparé, j'ai lu entre autres Platon et Tocqueville, j'ai bien sûr lu des expositions mathématiques de la théorie du choix social et plusieurs démonstrations du théorème d'Arrow, bref, je me suis passablement bien documenté — und bin so klug als wie zuvor. Je veux notamment dire que j'ai eu plein d'idées géniales (voir par exemple ici), dont je me suis généralement rapidement rendu compte qu'elles n'étaient pas du tout géniales, en fait.

J'en viens au fait : parmi les idées censément géniales que d'autres gens que moi ont eu, il y a la suivante, sur laquelle on m'a suggéré de donner mon avis parce que je ne l'ai jamais clairement fait. Il s'agit de l'idée, plutôt que d'élire des dirigeants, de les tirer au sort parmi les citoyens du pays : une démocratie basée sur le tirage au sort plutôt que sur des élections. Plus exactement, l'idée, telle que je la comprends, est de tirer au sort, parmi l'ensemble de tous les citoyens majeurs du pays, une assemblée, dont le nombre de membres doit être suffisant pour qu'elle soit représentative, et de lui confier tel ou tel pouvoir, par exemple un pouvoir de contrôle sur tel ou tel autre organe institutionnel, le pouvoir législatif, le pouvoir de désignation de l'exécutif (étant entendu que l'exécutif lui-même est probablement trop difficile à exercer collégialement par une grande assemblée) ou enfin le pouvoir constituant (ce qui peut servir de bootstrap au système).

Les vertus que ses partisans voient dans le tirage au sort, par opposition aux élections, sont, de ce que j'en comprends, et en espérant ne pas trop déformer, essentiellement les suivantes (dans un ordre quelconque, et en étant bien d'accord qu'il y a beaucoup de redondance entre les points qui suivent) :

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(jeudi)

Où je me perds dans les tarifs d'Orange

Je vais passer quelques jours en Suisse avec le poussinet. Comme je suis accro à l'Internet mobile, je veux savoir si mon offre couvre la Suisse, ou plutôt, à quel prix. Ça devrait être facile. « Devrait. »

Le problème est que j'ai une offre qui n'existe plus. (Je suppose que c'est très courant : les opérateurs changent tout le temps leurs formules, ils ne peuvent pas vraiment le faire rétroactivement, donc plein de clients doivent se retrouver avec des offres en extinction. Pour les punir, on les met dans l'impossibilité pratique de savoir à quoi ils ont droit au juste.)

Plus précisément, je suis chez Orange, et j'ai une offre prépayée Mobicarte, parce que je n'aime pas l'idée qu'un opérateur mobile puisse débiter librement mon compte bancaire s'il lui prend la fantaisie de rêver que j'ai consommé 80Go de données aux îles Tuvalu.

Mon offre s'appelle Classique [facturation à la] seconde ([version] 2009). Là, il est encore possible de trouver des infos dessus. Avec cette offre telle quelle, l'accès Internet coûte 0.50€/Mo (je vais expliquer au paragraphe suivant que je ne paye pas ça) dans toute la région Europe, DOM et Suisse/Andorre ; par ailleurs, vers cette même région, les SMS coûtent 0.12€ (ou 0.10€ le week-end) l'unité, les MMS coûtent 0.30€ et les appels vocaux coûtent 0.50€/min : ça, ça colle avec ce qui m'est facturé. En fait, ce ne sont pas vraiment des euros, ce sont des zorkmids, parce que quand je recharge en payant 100€ (ce que je fais, tous les 10 mois environ), Orange me crédite 150€ sur mon compte, donc c'est comme si je payais 2/3 des prix que je viens de dire (où s'ils étaient en fait en zorkmids valant (2/3)€ ; ceci étant, pour des raisons légales, ce sont quand même bien des euros).

Maintenant, la complication, c'est que j'ai une option Internet Max, tout aussi éteinte, qui me coûte 12€/mois (c'est-à-dire en fait 12 zorkmids) renouvelée automatiquement, et qui me donne un Internet « illimité ». Où illimité signifie que j'ai droit à 500Mo/mois, après quoi ils ont le droit de brider mon débit, mais pas de me facturer plus (j'aime beaucoup ce principe : c'est ce qui se faisait initialement, et j'ai l'impression que ce genre de clause a disparu des offres [ajout : en fait il semble que j'aie mal compris et que peut-être ça reste courant]). Or je soupçonne fortement qu'ils n'ont pas ou plus les moyens techniques de brider, parce que je n'ai rien observé de particulier quand il m'est arrivé de dépasser 500Mo/mois [ajout : en fait il semble que le bridage corresponde à un bloquage de la 4G, mais comme de toute façon je n'accède pas à la 4G… il ne m'arrive rien]. Ceci étant, 500Mo/mois correspond à peu près à ce que je consomme effectivement, donc cette offre me va très bien. Dans la pratique, je paye donc de l'ordre de 10€/mois pour une offre Internet prépayée de facto illimitée, j'ai l'impression que c'est assez concurrentiel. Il y a certes des limitations : je paye très chers les appels (mais je n'en passe jamais), je paye très chers les SMS et MMS (mais j'en envoie extrêmement peu), je ne sais pas si j'ai droit à la 4G (de toute façon, ma SIM ne le fait pas et j'ai la flemme d'en changer), et je ne suis pas très sûr de ce qui se passe si je dépasse les 500Mo de données téléchargées (dans la pratique, rien du tout). Comme essentiellement tout ce que je fais, c'est lire Wikipédia et utiliser Google Maps, je ne regarde jamais de vidéos sur mobile, tout ça correspond très bien à mon usage, et j'en suis content.

Bref, j'ai la formule Classique seconde (2009) + option Internet Max (Interenet illimité), deux choses qui n'existent plus de l'offre Orange. Avant que l'Union européenne n'interdise le frais d'itinérance en Europe, je prenais des packs spéciaux quand je quittais la France. Ces frais d'itinérance ayant été supprimés, dans l'UE, j'ai toujours Internet illimité. J'ai observé il y a quelques mois que c'était bien le cas en Italie : mes accès Internet étaient effectivement gratuits (légalement ils sont obligés, mais on pouvait toujours craindre un bug dans la combinaison d'une option éteinte et d'une réglementation toute fraîche). Mais qu'en est-il de la Suisse ?

Sur mon espace client Orange, j'ai droit au charmant message suivant :

L'ancienneté de votre offre ne permet pas l'affichage du détail de vos services et options. N'hésitez pas à découvrir nos nouvelles offres.

Ben voyons.

Sur le document contractuel des tarifs Orange, ma formule Classique seconde (2009) apparaît bien avec les tarifs que j'ai listés plus haut (tableau en bas de la page numérotée 7, qui est la 4 du PDF). L'option Internet Max, en revanche, n'est mentionnée nulle part. Elle se rapproche des recharges Max (le Club Contexte vous salue, Messieurs de chez Orange) listées à la page numérotée 5, mais ne correspond à aucune d'entre elles (puisqu'elle coûte 12€ pour un mois et ne donne accès qu'à Internet illimité, pas aux SMS/MMS).

Ce que je trouve de plus précis pour décrire l'option Internet Max, c'est ce contrat (qui confirme que c'est bien illimité, avec bridage possible à partir de 500Mo), mais il est antérieur à la suppression des frais d'itinérance dans l'UE et ne s'applique donc que pour la France.

Ce que je constate quand même, c'est que partout dans les tarifs Orange, la Suisse et Andorre sont regroupées avec l'UE et les DOM. Cela suggère qu'Orange ne fait aucune distinction, et que cette absence de distinction s'appliquera même à moi, parce qu'ils n'ont tout simplement pas l'infrastructure technique pour la faire (et qu'ils n'ont pas envie de la créer pour quelques offres éteintes). Ajout : on me signale en commentaire ce document qui dit assez clairement que la Suisse, comme l'UE, est désormais assimilée à la France sur toutes les offres Orange : ça répond assez bien à ma question.

Bref, au pire ça me coûtera 0.50€/Mo (ce qui est exorbitant mais quand même pas hors de mes moyens), au mieux ça ne me coûtera rien, et ça semble impossible de savoir à l'avance. (Je pense que ce n'est même pas la peine que j'appelle le service client au téléphone ou que je demande dans une boutique : je passerai une heure à attendre, puis une heure à expliquer ma question, et au final je n'aurai aucune réponse.)

Bon, je le saurai bientôt. Mais ce qui est un peu agaçant, c'est que la seule façon de savoir semble être d'aller en Suisse et de voir si le crédit de mon compte mobile fond comme la neige au soleil.

(Solutions de repli : (0) payer les 0.50€/Mo (enfin, zorkmids), (1) passer à une recharge Max d'Orange, qui me coûtera 67% de plus que ce que je paye actuellement, et sans retour en arrière possible, et me limitera à 2Go/mois mais en contrepartie j'aurai les SMS et MMS illimités, ou (2) prendre une offre prépayée quelconque chez un opérateur suisse, mais je serai embêté de devoir jongler avec deux cartes SIM ou bien je devrai utiliser un mobile de secours pour être quand même joignable sur mon numéro français.)

Bref, #FirstWorldProblems.

Bilan : Rétrospectivement, l'analayse la Suisse, comme l'UE, est assimilée à la France était la bonne (au moins dans mon cas), et je n'ai pas payé pour l'usage d'Internet.

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(lundi)

Qui est on dans on a gagné ? (plus une digression sur les astronautes)

Pour des raisons évidentes, aujourd'hui, j'ai entendu un certain nombre de gens dire des choses dans le genre de on a gagné. Ça m'a amené à repenser à quelque chose que j'avais déjà raconté dans une entrée passée, et que j'ai envie de développer un peu. J'y écrivais :

Par exemple, je pourrais prendre des groupes d'une dizaine ou d'une douzaine de millionnaires (mettons onze, ça fait un bon nombre, ça, onze), dire aux gens voilà, ces gens représentent votre pays ou votre ville, et les faire courir après un objet sphérique auquel ils chercheraient à imprimer une trajectoire particulière, pour un résultat essentiellement aléatoire qu'on perdrait son temps à essayer d'interpréter. […]

Sérieusement, je suis fasciné par la manière dont les gens arrivent à se sentir émotionnellement impliqués par les résultats d'une compétition sportive dans laquelle ils ne sont pas personnellement inscrits, comment ils arrivent à avoir la sensation d'avoir gagné quand « leur » équipe gagne, et d'en être véritablement heureux. C'est quelque chose d'à la fois merveilleux, terrifiant, et absolument inexplicable (enfin, c'est peut-être explicable scientifiquement par des mécanismes de psychologie évolutive, mais je veux dire que c'est incompréhensible lorsqu'on ne ressent pas soi-même le phénomène — même si on le ressent pour quelque chose d'extrêmement proche).

J'avais un copain qui me racontait qu'en 1998, quand la France avait gagné la coupe du monde de football association et que des gens fous de joie criaient dans les rues on a gagné ! on a gagné !, il s'était amusé à faire l'ingénu : ah, vous avez gagné quelque chose ? félicitations !, qu'est-ce que c'est ? du football ? ah, vous jouez au football ? et vous avez gagné contre qui ? (etc.) — les réactions étaient apparemment intéressantes.

Pour que les choses soient claires, je ne veux pas faire mon Sheldon Cooper sur le mode ha, ha, regardez ces créatures simples qui s'émerveillent des lois de la mécanique classique appliquées au mouvement d'une sphère et aux tactiques qui en résultent. Le fait que les résultats soient essentiellement aléatoires, je l'ai déjà signalé. À la limite, je suis plutôt jaloux qu'on arrive à éprouver ainsi du bonheur par procuration. Mais surtout, je n'ai aucun doute que ce phénomène général s'applique aussi à moi, simplement pas dans les circonstances précises d'un match sportif entre villes ou pays […].

J'insiste : mon but n'est pas de me plaindre ou de me moquer des fans de foot, ni de faire mon geek grincheux qui n'aime pas le foot[#]. En fait, mon but n'est pas du tout de parler de foot. Il est de m'interroger sur le nous dans nous avons gagné (enfin, le on dans on a gagné, mais je ne veux pas non plus m'étendre sur la disparition du pronom de la première personne du pluriel en français parlé). Je suppose que les linguistes ont un terme pour ça, un pronom de la première personne du pluriel qui englobe plus que les personnes qui ont strictement participé à l'action mais d'autres personnes qui estiment s'y rattacher : je n'ai pas envie de chercher le bon terme, et mon intention n'est pas de parler de linguistique. Appelons-ça un nous d'adhésion (et symétriquement, on peut avoir le vous d'adhésion quand on s'adresse à quelqu'un qui n'a pas personnellement participé à quelque chose). Donc nous avons gagné, à part prononcé par l'un des gus qui étaient sur le terrain et éventuellement leur entraîneur, c'est un nous d'adhésion.

Je repense à cette histoire que quelqu'un m'avait racontée d'un classiciste qui avait sans faire attention, affirmé que nous avions remporté la bataille de Marathon. Qui peut légitimement dire nous avons gagné à Marathon ? Les Athéniens actuels ? Les Grecs ? Les Européens ? Personne, parce que tous ceux qui ont vraiment combattu dans cette bataille sont morts depuis environ 2500 ans ? Tous ceux qui se considèrent comme héritiers de la culture classique ?

Ou encore, qui peut légitimement dire nous avons marché sur la Lune ? Les quatre personnes encore vivantes qui ont effectivement posé le pied sur la Lune ? (Par Artémis !, je ne pensais pas qu'il en restait aussi peu.) Les astronautes[#2] en général ? Les employés de la NASA ? Tous les Américains ? Toute l'Humanité ? (Ce serait légitimé par la phrase gravée sur la plaque qui a été posée par les astronautes d'Apollo 11 : we came in peace for all mankind. Ça ne me semble pas ridicule de dire nous avons posé le pied sur la Lune pour la première fois en 1969 même si, divulgâchis, je n'y étais pas personnellement.) En fait, je me souviens avoir entendu quelqu'un choisir une autre interprétation : dénonçons-le, il s'agissait de Brandon Carter qui un jour, au cours d'un dîner, s'est tourné vers ses filles et moi et a dit c'est nous qui avons marché sur la Lune, pas vous, et ce qu'il voulait dire, c'était notre génération (ceux qui sont nés vers les années '30).

Dans tous les cas, la réponse à qui peut dire nous ? est celui qui voudra bien s'identifier à ce groupe, parce qu'il n'y a pas de police pour vérifier votre carte d'appartenance au club des vainqueurs de Marathon ou de ceux qui ont marché sur la Lune. (La porte ouverte me remercie pour le grand coup de hache bénie que nous lui avons donné.) Mais ce qui m'intéresse, c'est ce qu'on fait spontanément, sans y réfléchir, et c'est pour ça que m'intéresse l'histoire de ce classiciste pour qui nous avons gagné la bataille de Marathon : ce n'était pas une volonté délibérée de s'afficher comme ceci ou cela, c'était presque un lapsus. Le supporter des Bleus dit on a gagné, mais moi, quand j'ai appris qu'ils avaient gagné, j'ai dit, justement, ils ont gagné — ce n'était pas médité, c'est juste ce qui m'est naturellement venu comme phrase.

Il serait donc intéressant de trouver moyen de poser à des gens (disons des Français, pour cet exemple) des questions comme qui a gagné la seconde guerre mondiale ? pour voir s'ils répondent les Alliés ou nous ou les Russes, les Américains, les Britanniques et nous ou d'autres choses de ce genre. Puis varier les groupes ou les dates. Est-ce que les supporters de foot actuels disent on avait déjà gagné en 1998 ? Y compris s'ils n'étaient pas nés à ce moment-là ? (Oui, oui, je me sens vieux, tout ça tout ça.)

Je n'ai rien d'intelligent à dire sur la question, à part qu'il est intéressant de se la poser. Le problème est que, maintenant que j'en ai pris conscience, je ne dirai plus nous spontanément, donc je n'aurai pas la réponse me concernant. Mais j'essaierai de faire plus attention à ce point quand les gens parlent.

Ajout () : On me signale ce sketch de Mitchell&Webb qui, en plus d'être hilarant, est effectivement hautement pertinent pour la question.

[#] En tout cas, les petits dérangements causés par le Mondial, s'il y en a ce nombre tous les quatre ans, et moins quand la France se fait éliminer rapidement, ce n'est pas la mer à boire. A contrario, il y a des garçons choupinous dans l'équipe, je n'ai rien contre voir des photos de Griezmann apparaître sur les murs du métro, moi.

[#2] Ah, ça me rappelle que je m'étais promis de ranter quelque part contre cette idée profondément conne selon laquelle il faudrait dire cosmonaute pour les Russes, astronaute pour les Américains, spationaute pour les Français (Européens ?), et ne parlons pas des cas où ça devient vraiment ridicule : taïkonaute (terme inventé par des zinzins pour plaire aux médias occidentaux) voire vyomanaute. Je ne sais pas si ça vaut vraiment la peine de faire ce rant ou de fracasser une seconde porte ouverte en pointant du doigt le fait qu'il n'y a aucun autre métier où on trouve nécessaire de pratiquer une distinction de ce genre. En revanche, comme supplément-bonus à cette entrée, je peux en profiter pour signaler ce que j'avais appris en cherchant à savoir comment cette distinction était apparue :

Le terme astronaute semble être vieux, utilisé dans la fiction, et au début pour désigner le vaisseau et pas ses passagers. La première occurrence répertoriée par le OED et signalée sur Wikipédia est le roman de science-fiction de 1880, Across the Zodiac de Percy Greg, où astronaut est utilisé de la sorte. La première occurrence répertoriée par le OED pour désigner le passager date de 1929, dans le Journal of the British Astronomical Association (et encore, je me demande comment ils arrivent à conclure que ça désigne la personne, puisque c'est The first obstacle encountered by the would-be Astronaut, viz. terrestrial gravitation — ça pourrait aussi faire référence au vaisseau, mais peut-être que le contexte est plus clair).

Le terme cosmonaute, lui, semble avoir une origine beaucoup plus précise, si j'en crois la Wikipédia en russe (vaguement soutenue par l'OED, mais contredite par la Wikipédia en anglais laquelle attribue le terme à Mihail Klavdievič Tihonravov [Михаил Клавдиевич Тихонравов]) : elle vient de l'oeuvre scientifique d'un Juif polonais qui a étudié en France et travaillé pour l'URSS, Ary Abramovič Sternfeld [Ари Абрамович Штернфельд], dans un texte de 1929–1933, Introduction à la cosmonautique (traduit en russe en 1937 comme Введение в космонавтику). Le rebondissement est donc que le terme cosmonaute semble en fait être apparu pour la première fois… en français. (Et du coup, en fait, beaucoup de dictionnaires se plantent en prétendant que le terme français vient du russe, c'est exactement le contraire !)

La Wikipédia en russe, toujours, ajoute que ces termes cosmonaute et cosmonautique ont longtemps paru exotiques, et que même l'auteur de fictions et de vulgarisations scientifiques Âkov Isidorovič Perel'man [Яков Исидорович Перельман] a reproché à Ary Sternfeld de compliquer les choses en utilisant des néologismes plutôt que les termes établis astronautique, astronaute, raketodrome (je ne sais pas quoi transcrire, ici, le terme russe [ракетодром] est essentiellement ce que j'ai écrit, raketa [ракета] veut dire fusée).

Quand Youri Gagarine [Ûrij Alekseevič Gagarin / Юрий Алексеевич Гагарин] s'est envolé, un conseil d'experts (dont Sergueï Korolev [Sergej Pavlovič Korolëv / Сергей Павлович Королёв] et Mstislav Vsevolodovič Keldyš [Мстислав Всеволодович Келдыш]) a décidé que le terme cosmonaute [kosmonavt / космонавт] était plus approprié, et à partir de la fin 1960, tous les documents officiels russes utilisaient le terme lëtčik-kosmonavt [лётчик-космонавт ; décidément, je ne sais vraiment pas comment décider de transcrire le russe], soit quelque chose comme aviateur-cosmonaute. La logique est expliquée par un paragraphe plus loin (dans la Wikipédia en russe) qui précise que le terme astronaute [astronavt / астронавт] s'est spécialisée en science-fiction pour désigner un cosmonaute du futur lointain, capable de vols interstellaires.

Et dans ce sens je suppose que c'est raisonnablement logique : on ne peut pas atteindre les étoiles donc astronaute est trop ambitieux, cosmonaute est plus modeste, j'imagine que c'est pour ça que Sternfeld l'a préféré et que les experts soviétiques l'ont choisi. L'allemand Raumfahrer (et pas Sternfahrer ou Sternenfahrer) est d'ailleurs essentiellement construit sur le même modèle.

L'anglais ayant tous les mots possibles imaginables, il a quand même inventé un mot pour quelqu'un capable d'atteindre les étoiles (l'astronavt russe, vous suivez ?), c'est starfarer. Scandale, ce mot n'apparaît pas dans mon édition de l'OED. Mais c'est utilisé dans le titre d'un jeu, starfarers of Catan, qui traduit l'allemand Sternenfahrer von Catan.

Bref, si on tient absolument à ne pas considérer les termes astronaute et cosmonaute comme interchangeables, plutôt que de les choisir en fonction de la nationalité de la personne, le plus raisonnable est d'utiliser astronaute pour quelqu'un capable de traverser les distances interstellaires (uniquement dans la SF, donc), et cosmonaute (ou peut-être planétonaute) pour celui qui reste dans notre système solaire.

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(dimanche)

Un problème d'algorithmique (en lien secret avec la formule de Weyl)

Méta : Régulièrement je tombe sur des problèmes mathématiques qui me paraissent tellement simples, tellement naturels et/ou tellement évidents (je veux dire évidents à poser, pas forcément évidents à résoudre !) que c'est inconcevable qu'il n'existe pas déjà une littérature abondante à leur sujet. Mais faute de connaître les bons mots-clés ou la bonne façon de formuler le problème (car souvent un même problème admet mille et une reformulations ou réinterprétations), je peux galérer pour mettre le doigt sur cette littérature. C'est extrêmement frustrant. Pour digresser sur ce problème en général, cf. par exemple cette vidéo où le YouTubeur Tom Scott passe la moitié du temps à raconter combien il a eu du mal à trouver le terme Inogon light pour en savoir plus sur un type de signal nautique utilisant intelligemment des effets de moiré pour montrer aux bateaux où aller en fonction de leur position. L'Internet a quelque chose de la Kabbale : quand on connaît le Vrai Nom de quelque chose, on acquiert du pouvoir sur cette chose — en l'occurrence, le pouvoir d'en savoir plus. Le problème que je veux évoquer ici fait partie de ces problèmes qui me semblent tellement « s'imposer » que je suis sûr qu'il a un nom et qu'il y a des chapitres entiers de bouquins d'algorithmiques qui lui sont consacrés ; mais comme je ne le formule pas forcément sous le bon angle, je ne trouve pas.

Il s'agit, donc, de quelque chose que je comprends raisonnablement bien du côté mathématique, mais dont l'algorithmique me laisse passablement perplexe. Ce qui veut dire que j'ai beaucoup de choses à raconter, dont beaucoup ne sont sans doute pas pertinentes pour le problème algorithmique, mais je ne sais pas au juste ce qui l'est et ce qui ne l'est pas.

Voici la première variante du problème algorithmique, qui est la plus simple et élémentaire à énoncer : je vais l'appeler la variante (AS), parce que je vais vouloir en formuler un certain nombre, ce sera plus commode si je leur donne des noms. (Le S signifie symétrique ; le A est là comme dans la classification de Killing-Cartan, mais pour l'instant peu importe.)

(AS) On se donne x et y deux vecteurs (de longueur, disons, n≥1), à coordonnées entières. Je suppose que la somme des coordonnées de x est nulle, et pareil pour y (je ne sais pas si ça sert vraiment à quelque chose).

Problème : trouver tous les produits scalaires possibles σ(xy entre y et un vecteur σ(x) obtenu en permutant les coordonnées de x, avec, pour chacun, son nombre d'occurrences, c'est-à-dire le nombre de permutations σ des coordonnées de x qui conduisent à ce produit scalaire.

Exemple : si x=(−2,−1,0,1,2) et y=(−2,0,0,1,1), la réponse attendue est {−7: 4 fois, −6: 4 fois, −5: 12 fois, −4: 8 fois, −3: 12 fois, −2: 4 fois, −1: 8 fois, 0: 16 fois, 1: 8 fois, 2: 4 fois, 3: 12 fois, 4: 8 fois, 5: 12 fois, 6: 4 fois, 7: 4 fois} (chaque produit scalaire possible σ(xy étant suivi de son nombre d'occurrences : notamment, il y a 16 permutations des coordonnées de x qui donnent un produit scalaire nul avec y). • Autre exemple : si x=y=(−2,−1,0,1,2), la réponse attendue est {−10: 1 fois, −9: 4 fois, −8: 3 fois, −7: 6 fois, −6: 7 fois, −5: 6 fois, −4: 4 fois, −3: 10 fois, −2: 6 fois, −1: 10 fois, 0: 6 fois, 1: 10 fois, 2: 6 fois, 3: 10 fois, 4: 4 fois, 5: 6 fois, 6: 7 fois, 7: 6 fois, 8: 3 fois, 9: 4 fois, 10: 1 fois}.

Il y a évidemment plein de façons de reformuler ça et plein de remarques évidentes à faire. Par exemple, je peux dire qu'il s'agit de considérer toutes les façons d'apparier (bijectivement) les coordonnées de x avec celles de y et de sommer les produits des coordonnées appariées entre elles : sous cette forme, il est évident que le résultat est symétrique entre x et y ; par ailleurs, il est clair que ça ne change rien de permuter les coordonnées de x ou celles de y, donc on peut les supposer triées au départ. Si on veut, je me donne deux paquets (deux « multiensembles ») x et y de nombres, de même taille, mais sans ordre, et je cherche toutes les façons de faire un produit scalaire.

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(samedi)

Où je décide de jouer avec Twitter

Il n'est pas complètement à exclure que la concision acérée dans l'expression de mes idées, jointe à la chasse impitoyable aux circonlocutions inutiles, ne dénombrent pas parmi les qualités pour lesquelles je suis le plus renommé.[#] Sans doute ne fais-je pas partie de ceux qui, à l'instar du président américain, savent rendre toute la sobre richesse de leur pensée dans l'implacable carcan des 280 caractères : nous autres esprits plus médiocres devons répandre notre logorrhée dans les cercles décidément moins reconnus des blogs personnels.

Malgré ça, je me suis déjà souvent dit que je devrais me créer un compte Twitter, ne serait-ce que parce qu'en lecture, c'est une source d'information indubitablement utile, et que tant qu'à faire je pourrais m'en servir à la fois pour annoncer les entrées que je publie dans ce blog, et aussi pour poster des choses trop courtes pour que j'ose en faire une nouvelle entrée (il ne faudrait pas saboter ma réputation de verbomane).

Je n'aime pas trop le fait que Twitter soit une plate-forme propriétaire[#2], mais en fait, j'utilise beaucoup MathOverflow (une instance de StackExchange), qui n'est pas spécialement moins propriétaire que Twitter. Et à la réflexion, je me suis dit que ce que je considérais le plus important, c'était que mes données ne restent pas prisonnières de la plate-forme.

C'est-à-dire que je tiens à pouvoir garder une copie de tout ce que j'y fais de sorte que toute cette information soit encore disponible si la plate-forme disparaît un jour. S'agissant de StackExchange, j'utilise déjà leur API pour garder une copie personnelle de tout ce que je poste sur MathOverflow (ainsi que toutes les questions auxquelles je réponds, toutes les réponses à mes questions, et d'autres choses de ce genre). J'avais commencé avec Reddit (dont j'essaie actuellement de me tenir éloigné parce que c'est décidément trop chronophage). Dès lors, il n'y a pas spécialement de raison de ne pas me créer un compte Twitter selon la même logique, puisqu'il y a une API qui permet a minima de récupérer toutes les informations disponibles par leur interface Web ou application Android. (Ce n'était pas évident quand on lit la page vers laquelle je viens de lier, qui a l'air de concerner uniquement des usages corporate, qu'on puisse ouvrir un compte API gratuitement et s'en servir pour faire de l'archivage, mais apparemment c'est le cas puisque j'ai réussi. En revanche, s'agissant de Facebook, je n'ai pas vraiment l'impression qu'une telle API existe : leurs interfaces semblent vraiment orientées vers les gens qui veulent faire de la pub, développer des jeux Facebook, ce genre de choses, et pas archiver leurs propres données[#3].)[#4][#5]

Bon, ce n'est pas tout qu'une API existe, il faut encore arriver à s'en servir. Heureusement, s'agissant de celle de Twitter, il y a une bibliothèque Perl, le langage que je préfère quand il s'agit d'écrire ce genre de scripts. La difficulté, ensuite, c'est de comprendre comment l'API fonctionne, parce qu'il y a toujours plein de choses qui ne sont pas, ou qui sont très mal, documentées : ce n'est dit nulle part, par exemple, que le texte d'un tweet est renvoyé sous forme HTML-échappée (un ‘&’ est retourné comme &, par exemple, ce qui est bizarre parce que, fondamentalement, un tweet n'est pas du HTML, donc il n'y a aucune raison de l'échapper de la sorte) ; et c'est encore moins dit si la position des hashtags, URL et compagnie renvoyée par l'API est comptée en caractères avant ou après échappement (ou d'ailleurs si ces caractères sont vraiment des caractères Unicode ou des unités de codage UTF-16 comme en Java ; expérimentalement, ce sont bien des caractères Unicode, et ils sont comptés après échappement HTML[#6]). Il faut aussi se dépatouiller de la demi-douzaine de façons différentes dont on peut « retweeter » sur ce machin, qui sont mal expliquées et certaines, je crois le deviner, obsolètes[#7].

Je crois avoir vaincu ces petites difficultés techniques et produit un programme qui archive tout ce que je tweeterai, que je mettrai en ligne sur cette page (qui ne sera pas mise à jour en temps réel, puisqu'elle est surtout destinée à être une archive, mais probablement assez souvent quand même). Je vais certainement découvrir de nouvelles subtilités de l'API, mais j'imagine que je saurai m'en sortir.

Voilà, j'ai réussi à dire en beaucoup plus que 280 caractères, et avec sept notes en bas de page, ce qui tenait finalement en 36 caractères :

Bref, j'ai ouvert un compte Twitter.

Ajout : voir cette entrée ultérieure pour mes impressions trois mois après.

[#] Pourtant, quand j'étais lycéen, je me tirais plutôt bien de l'épreuve de résumé du bac français. (Je mettais d'ailleurs un point d'honneur à rendre toujours le nombre exact de mots demandés, sans jamais exploiter la marge de ±10% permise.) C'est peut-être parce qu'il est plus facile de sabrer dans la pensée d'autrui que dans la sienne propre. ☺

[#2] Il y a bien des alternatives comme Mastodon, qui ont parfois des idées intéressantes, mais il y a le problème de l'effet de Matthieu — sous la forme que ce qui fait l'intérêt d'un réseau social, c'est le contenu qui est déjà dessus, donc les utilisateurs attirent les autres utilisateurs, d'où le fait que le succès appartienne à celui qui a eu le hasard de réussir (en premier). Je ne sais pas comment on peut lutter contre ça. (Par ailleurs, Mastodon a d'autres problèmes, comme le fait qu'ils n'ont pas pu/su/voulu créer un namespace unique pour les noms d'utilisateurs et qu'on se retrouve donc avec des noms à rallonge aussi ridicules que si tout le monde se nommait par son adresse mail.)

[#3] Alors vous allez me dire, il y a quand même moyen de récupérer toutes les informations qu'on a sur Facebook (le RGPD doit plus ou moins l'imposer). Mais s'il n'y a pas un mécanisme pour le faire de façon incrémentale (je n'ai pas envie, tous les jours, de récupérer tout ce que j'ai fait sur la plate-forme depuis que j'ai commencé à m'en servir !), et éventuellement filtrée, ce n'est pas très utile. Bref, il faut une API.

[#4] À ce sujet, je reconnais parfaitement la validité de la critique suivante : j'ai mis en place un système de commentaires sur ce blog, et je n'ai pas créé d'API pour interagir avec. Je le sais, et ça m'embête. Pour ma défense : (1) il n'y a aucun mécanisme d'authentification, pas de notion de compte ou quoi que ce soit de ce genre, donc je ne peux pas proposer à quelqu'un de récupérer toutes ses données, je n'ai moi-même pas trace de quel commentaire appartient vraiment à qui, (2) comme le HTML que je sers est très propre et que les URL sont assez évidentes, il serait simple à scripter, donc si quelqu'un trouve vraiment mon interface insupportable, il peut faire ça, et (3) j'ai depuis Une Éternité® de réécrire ce système de commentaire, qui est un vieux script Perl bien moisi qui ne permet même pas de faire du HTML basique et ne permet les liens qu'avec une syntaxe chiante que personne n'a envie de respecter, je n'ai jamais trouvé le temps pour changer tout ça, mais si un jour je le fais, une API minimale pour lire les commentaires sera incluse.

[#5] Ce n'est pas qu'une question d'archivage (au sens : garder pour l'Éternité), d'ailleurs : c'est aussi une question de recherche. J'aime bien pouvoir retrouver ce que j'ai déjà écrit sur tel ou tel sujet, et pour ça, la commande egrep est extrêmement précieuse… à condition d'avoir les données sous une forme grepable.

[#6] C'est un chouïa illogique, comme façon de faire, mais je suppose que ça simplifie le boulot des gens qui veulent produire du HTML facilement à partir d'un Tweet, qui sont probablement les plus importants consommateurs de l'API.

[#7] Est-ce qu'on peut faire un native retweet par l'interface Web ? J'ai essayé d'en faire un sans modifier le message, et il a quand même enregistré un tweet commençant en interne par RT.

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(mardi)

Un peu de mécanique quantique : information négative et probabilités négatives

J'ai commis l'imprudence (eu égard au nombre de choses que j'ai à faire en ce moment[#]) de regarder cette vidéo d'un exposé de Ron Garrett à Google Tech, qui est apparue dans mes suggestions YouTube, et dont le titre est joliment provocateur : The Quantum Conspiracy: What Popularizers of QM Don't Want You to Know.

[#] L'imprudence n'est d'avoir sacrifié environ une heure pour regarder une vidéo d'environ une heure, mais la prévisible conséquence que ça allait me faire perdre beaucoup plus de temps que ça à réfléchir aux sujets évoqués dans la vidéo, puis à d'autres sujets connexes. Ou à écrire une entrée dans mon blog pour reraconter ce que j'ai appris.

Je ne sais pas dans quelle mesure il est bon en tant qu'exposé de vulgarisation (clairement il s'adresse à un public — des gens de chez Google, je suppose — qui savent déjà un minimum ce qu'est la mécanique quantique et connaissent un peu d'algèbre linéaire), il est probable qu'il essaie de dire trop de choses dans le temps imparti. Mais sur le fond, je trouve très intéressante l'idée qu'il expose d'une interprétation de la mécanique quantique basée sur la théorie de l'information (quantique !) et que Ron Garrett appelle facétieusement la zero-world interpretation (par opposition à celle-ci, bien plus célèbre). L'idée semble être due à plusieurs personnes : voir notamment cet article de Cerf et Adami (ou celui-ci) sur lequel est essentiellement basé la fin de l'exposé de Garrett (mais qui ne propose pas vraiment d'interprétation de la mécanique quantique, il expose juste les bases de la théorie de l'information quantique et comment voir l'intrication quantique dans ce cadre), cet article de Mermin qui définit ce qu'il appelle l'Ithaca interpretation, et cet article de Rovelli qui définit la relational interpretation, qui est peut-être, ou peut-être pas, essentiellement la même chose, c'est un peu difficile à dire parce que ces gens ne prennent pas la peine d'expliciter les relations entre leurs idées, mais en tout cas c'est aussi intéressant. (Je précise que je n'ai pas lu tout ça en détail, cf. la note ci-dessus, mais au moins en diagonale ça a l'air intéressant.)

Bon, a-t-on besoin d'une quinzième interprétation de la mécanique quantique, je ne sais pas (à ce niveau-là je pense qu'il commence à être nécessaire de développer des méta-interprétations de la mécanique quantique, qui cherchent à interpréter les interprétations, à définir ce qu'elles doivent faire, à les identifier les unes aux autres, etc.). Mais au moins je retiens l'idée de l'information quantique, que je ne connaissais pas (enfin, j'avais peut-être entendu parler, mais je n'avais certainement pas réfléchi dessus) :

Classiquement, si on tire deux bits aléatoires indépendants, on a deux variables qui contiennent chacune un bit d'information, avec zéro bits en commun et deux bits au total (chaque variable apporte un bit de plus que la connaissance de l'autre séparément) ; si au contraire on tire un bit aléatoire et qu'on le recopie, on a deux variables qui contiennent chacune un bit d'information, avec un bit en commun et un bit au total (chaque variable apporte zéro bits de plus que la connaissance de l'autre séparément). Le point rigolo expliqué dans l'exposé de Garrett ou dans l'article de Cerf et Adami (liens ci-dessus) est l'idée de voir un état comme l'état de Bell (deux qubits parfaitement intriqués) comme : deux variables qui contiennent chacune un bit d'information, mais avec ayant deux bits en commun, et zéro bits au total (chaque variable apporte −1 bit de plus que la connaissance de l'autre séparément !).

Mesurer quantiquement (le spin d'un photon, disons), c'est créer un état intriqué avec l'appareil de mesure, donc, dans cette interprétation, on se retrouve dans un tel état où la particule mesurée et l'appareil de mesure portent chacun un bit d'information mais il y en a zéro au total, parce qu'il n'y a pas de hasard dans l'histoire ; ce qui fait apparaître le hasard, dans cette interprétation, c'est de jeter une des variables (la particule), donc les −1 bits supplémentaires qu'elle apportait par rapport à l'autre, et on se retrouve avec 1 bit d'information — un hasard apparu du fait qu'on a jeté quelque chose. Bon, je ne sais pas si cela éclaire les choses, et mes explications sont peut-être plus mauvaises que celles de Garrett ou de Cerf&Adami, mais en tout cas c'est un calcul sur lequel il est intéressant de méditer.

La description mathématique est simple, mais si ça ne vous intéresse pas vous pouvez passer à la suite, qui parle d'autre chose qui est peut-être, ou peut-être pas, la même chose (ce n'est pas clair pour moi).

Je commence par rappeler très brièvement les notions de base de théorie de l'information classique. L'entropie (classique) d'une distribution de probabilité discrète ou variable aléatoire discrète A est H(A) := −∑i pi·log(pi) où pi = P[A=i] et où i parcourt les différentes valeurs envisageables pour A (on convient que 0·log(0)=0 ; par ailleurs, le log est généralement divisé par log 2 pour obtenir un résultat en bits ou logons) ; on peut voir ça comme l'espérance de −log(pi) : intuitivement — et pas seulement intuitivement —, elle représente la quantité d'information apportée par la connaissance de la valeur de A (chaque −log(pi) représente la quantité d'information apportée dans ce cas précis, et l'espérance est donc la quantité d'information apportée par A globalement). Si A et B sont deux variables, l'entropie jointe H(A,B) est simplement l'entropie de la variable (A,B) (le couple, vivant dans le produit cartésien) : c'est la quantité d'information qu'apporte la connaissance de A et de B à la fois ; l'entropie conditionnelle H(A|B) est définie comme H(A,B) − H(B) (c'est la quantité d'information supplémentaire qu'apporte la connaissance de B si on connaît déjà celle de A), et on peut aussi l'exprimer en utilisant des probabilités conditionnelles ; quant à l'information mutuelle (ou entropie commune, ou autres termes de ce genre), I(A;B) ou H(A;B) (symétrique en A et B) est définie comme H(A) + H(B) − H(A,B) = H(A) − H(A|B) = H(B) − H(B|A) : intuitivement, c'est l'information apportée communément par A et B (donc redondante si on a les deux), voyez le diagramme de Venn standard ; l'information mutuelle sera nulle pour deux variables indépendantes, on peut l'imaginer comme une sorte de corrélation, mais contrairement à la corrélation de la régression linéaire, elle détecte de l'information jointe quelle que soit sa forme (dès que B est une fonction de A, l'entropie conditionnelle H(B|A) est nulle, par exemple).

Pour passer en quantique, ce qui tient lieu de distribution de probabilité (moralement, une distribution de probabilité sur les états quantiques) est un opérateur densité sur l'espace de Hilbert des états du système, c'est-à-dire une matrice hermitienne A semidéfinie positive de trace 1 (i.e., diagonalisable en base orthonormée avec une diagonale représentant une distribution de probabilité au sens usuel ; je me place en dimension finie pour ne pas compliquer les choses inutilement) ; ou, si on préfère, en termes quantiques, un observable dont les valeurs sont les probabilités (i.e., la probabilité a priori d'être dans l'état qu'on a observé !). On parle aussi d'état mélangé. Un état pur |ψ⟩ se voit comme état mélangé particulier décrit par l'opérateur densité |ψ⟩⟨ψ|, c'est-à-dire la projection sur |ψ⟩. Quant à la valeur moyenne, i.e., l'espérance, d'un observable X sur un état mélangé A, c'est tr(AX), une expression sensée quand on pense au cas où A et X ont le bon goût de commuter (donc de se diagonaliser simultanément en base orthonormée), car on retrouve alors la valeur de l'espérance classique ∑i pi·X(i) en notant pi les valeurs diagonales (i.e., propres) de A et X(i) celles de X. En particulier, il est raisonnable de définir l'entropie H(A) de A comme −tr(A·log(A)) (où il faut comprendre ça comme la valeur en A de la fonction −z·log(z) prolongée par 0 en 0 ; le plus simple est de dire : on diagonalise A et on prend l'entropie −∑i pi·log(pi) de la distribution constituée par ses termes diagonaux).

On peut alors faire les même définitions que dans le cas classique. Pour éviter de m'embêter à essayer de définir des variables aléatoires quantiques, je vais supposer que j'ai juste deux sous-systèmes, décrits par des espaces (de Hilbert) A et B formant mon système AB = AB, dans lequel j'ai mon état mélangé, que je ne sais pas comment noter parce qu'il faudrait logiquement le noter AB mais je ne veux pas donner l'impression que c'est un produit (c'est ce qui tient lieu de distribution jointe), donc je vais le noter C, opérateur densité sur AB, donc. Ses marginales sont alors définies comme A = trB(C) (opérateur densité sur A) et B = trA(C) (opérateur densité sur B) où trA désigne, bien sûr, la trace relativement à A (je me place en dimension finie donc l'espace des opérateurs sur AB est le produit tensoriel de ceux des opérateurs sur A et B respectivement, et trA consiste à prendre le produit tensoriel de la trace sur la première partie et de l'identité sur la seconde) ; il est logique de prendre de telles « traces partielles » pour sommer, intuitivement, les valeurs qui ne concernent pas A, ou pas B (sachant que la trace totale tr = trAB = trA∘trB, elle, vaut 1 par définition d'un état mélangé / opérateur densité). On définit alors H(A,B) = −trAB(C·log(C)) et H(A) = −trA(A·log(A)) et H(B) = −trB(B·log(B)) et H(A|B), H(B|A) et H(A;B) exactement comme dans le cas classique.

Remarquons que si C est un état pur |ψ⟩⟨ψ|, son entropie est nulle (en complétant |ψ⟩ en base orthonormée, C est diagonale avec un 1 et ailleurs juste des 0).

Je prends un exemple explicite où A et B sont tous les deux de dimension 2 (un qubit) avec pour base orthonormée |0⟩ et |1⟩, et en notant |00⟩=|0⟩⊗|0⟩, |01⟩=|0⟩⊗|1⟩, |10⟩=|1⟩⊗|0⟩ et |11⟩=|1⟩⊗|1⟩ les quatre états pour deux qubits. L'état intriqué dont on part est |ψ⟩ := (|00⟩+|11⟩)/√2. Pour être intriqué, ça reste un état pur (un élément de AB). L'opérateur densité C = |ψ⟩⟨ψ| qui lui correspond est (|00⟩⟨00| + |00⟩⟨11| + |11⟩⟨00| + |11⟩⟨11|) / 2, et elle a une entropie nulle comme expliqué au paragraphe précédent. Mais ses marginales sont A = trB(C) = (|0⟩⟨0| + |1⟩⟨1|) / 2 (les deux termes du milieu sont de trace nulle) et B est formellement identique ; et cette fois, H(A) = 1 bit (il est déjà écrit sous forme diagonale) et H(B) = 1 bit, donc H(A|B) = −1 bit, H(B|A) = −1 bit et H(A;B) = 2 bits, comme je l'avais annoncé. On a vraiment affaire à une « variable aléatoire quantique » (l'état mixte C) qui est « sans hasard » (c'est un état pur) mais telle qu'en la projetant sur une de ses marginales (A ou B), il y ait un bit de hasard !

Plus généralement, on peut se convaincre que si on part d'un état (|00⋯0⟩+|11⋯1⟩)/√2 de k qubits parfaitement intriqué, on obtient k variables qui chacune apportent 1 bit d'information mais avec un total de zéro, et si on oublie une quelconque des variables, les k−1 autres deviennent classiques parfaitement corrélées. Notamment, si on part de deux photons parfaitement intriqués et qu'on mesure leurs spins, même séparés par la moitié de l'Univers, on obtient la même valeur : pas besoin, dans cette interprétation, d'invoquer de spooky action at a distance : on a juste jeté (ou ignoré) −1 bit d'information et on se retrouve avec des observations parfaitement corrélées.

Il faut juste s'habituer à l'idée que l'information puisse être négative. Mais à ce sujet, il est sans doute pertinent de signaler que même dans le cas classique, l'information jointe peut être négative, quand il s'agit de l'information jointe d'au moins trois variables. L'exemple est très simple : si A et B sont deux bits aléatoires indépendants et C est leur XOR, alors l'information totale H(A,B,C) est de 2 bits, chacune de H(A) = H(B) = H(C) vaut 1 bit, donc H(A|B,C) = 0 et symétriquement (ce qui est logique car la connaissance de deux des trois variables suffit à tout savoir), H(A,B|C) = 1 bit, et quand on met tout ça ensemble (faites le diagramme de Venn !), on trouve que l'information mutuelle H(A;B;C) à l'intersection vaut −1 bit.

De l'information négative, je passe aux probabilités négatives, qui sont aussi quelque chose en rapport avec la mécanique quantique. Ce que je ne comprends pas, c'est le rapport exact entre les deux (est-ce deux façons différentes d'interpréter les mêmes choses, deux fois la même façon mais dite différemment, ou deux choses bien différentes ?).

Voici la petite histoire : considérons deux boîtes, appelons-les A et B, chacune contient trois tiroirs, appelons-les X, Y et Z. Si on ouvre un tiroir d'une boîte, on en extrait un contenu, mais la boîte explose (on ne peut donc ouvrir qu'un seul tiroir d'une boîte donnée). Le contenu sera soit le mot oui, soit le mot non. Les boîtes ont la propriété suivante :

  • si on ouvre un seul tiroir d'une seule boîte, le contenu est oui avec probabilité ½ et non avec probabilité ½ ;
  • si on ouvre le tiroir de même nom de chacune des deux boîtes, le contenu est toujours le même ;
  • si on ouvre deux tiroirs de noms différents, le contenu est le même avec probabilité ¼ et différent avec probabilité ¾.

Votre défi est de fabriquer de telles boîtes. Les probabilités doivent se comprendre comme ceci : vous devez fabriquer ces boîtes en série (plein de paires de boîtes A&B), et si on mène des statistiques, on doit trouver asymptotiquement les probabilités annoncées.

Pour essayer de voir comment on peut s'y prendre, classiquement, on se dit qu'on va choisir une certaine distribution de contenus (X,Y,Z) pour chaque boîte, parmi les huit possibilités (oui/non puissance 3). Comme ouvrir un même tiroir quelconque des boîtes A et B doit fournir toujours le même résultat, elles doivent toujours avoir les mêmes contenus, donc il y a une seule distribution à tirer, et en fait, pour des raisons de symétrie entre tiroirs et de symétrie oui/non, on peut dire qu'on fabrique une proportion p/2 de (paires de) boîtes (oui,oui,oui), autant de boîtes (non,non,non), et une proportion (1−p)/6 de chacune des six autres. Cela vérifie bien les deux premières conditions, et pour la troisième on trouve qu'en ouvrant deux tiroirs différents on obtient des contenus identiques avec probabilité (1+2p)/3 et différents avec probabilité 2(1−p)/3. L'ennui c'est que le minimum du premier est 1/3 et qu'on veut 1/4. C'est donc impossible. Je n'ai fait qu'esquisser la preuve, mais en général on appelle ça les inégalités de Bell.

(C'est sans doute plus frappant si on demande que deux tiroirs de noms différents aient des contenus toujours différents. De façon rigolote, pouvoir fabriquer des paires de boîtes, comme ça, reviendrait alors exactement à pouvoir fournir une preuve à divulgation nulle de connaissance du fait que le graphe complet sur trois sommets (=triangle) serait coloriable avec deux couleurs, ce que, manifestement, il n'est pas. Mais restons avec les probabilités de ¼ et ¾, qui ne sont pas non plus possibles classiquement.)

Ou alors, pour que ce soit possible, il faudrait, pardon, il suffirait de pouvoir fabriquer des boîtes (des paires de boîtes identiques) qui contiennent (oui,oui,oui) et (non,non,non) avec probabilité chacun −1/8, et chacun des six autres avec probabilité 3/16. Avec des probabilités négatives ça devient possible.

Le rapport avec le quantique, c'est justement que, quantiquement, c'est possible de fabriquer de telles boîtes : on fabrique deux photons parfaitement intriqués de polarisation opposée, on met chacun dans une boîte, chaque boîte peut détecter la polarisation du photon selon l'un de trois axes (X, Y ou Z) séparés mutuellement de π/3, les axes de la boîte B étant perpendiculaires à ceux de même nom de la boîte A (de manière à répondre la même chose si les photons sont polarisés de façon opposée). Pour ceux qui veulent faire les calculs, on part d'un état intriqué (|HV⟩−|VH⟩)/√2 (H=polarisation horizontale, V=verticale) ; et disons que X(A) répond non sur |H⟩ et oui sur |V⟩, tandis que Y(A) répond non sur ½|H⟩+½√3|V⟩ et oui sur −½√3|H⟩+½|V⟩, et Z(A) répond non sur −½|H⟩+½√3|V⟩ et oui sur −½√3|H⟩−½|V⟩ ; et les détecteurs de (B) font pareil en échangeant oui et non.

La conclusion qu'on tire généralement de cette expérience, c'est que les variables cachées ne peuvent pas expliquer la mécanique quantique (il est impossible que chaque boîte ait choisi à l'avance en secret si elle réondrait oui ou non à chacune des questions X, Y et Z), et du coup il y aurait une spooky action at a distance d'une boîte sur l'autre quand on interroge son contenu, action qui voyage plus vite que la lumière (mais ne permet heureusement pas de transporter de l'information comme ça). Ou peut-être une forme de rétrocausalité. Ou en tout cas quelque chose de Très Bizarre. Personnellement, je n'ai jamais été très impressionné par cette expérience, et si elle peut s'expliquer avec des probabilités négatives (je ne prétends pas que cette explication soit la meilleure, ni qu'elle soit souhaitable, ni qu'elle s'étende à d'autres expériences du même genre, ni quoi que ce soit du genre, juste que le fait que cette interprétation simple est possible dans ce cas), ça ne me semble pas un sacrifice énorme d'abandonner l'axiome que les probabilités sont nécessairement positives (qui est certes mathématiquement commode, mais dont le fondement épistémologique s'agissant du monde réel ne me paraît pas du tout solide, étant entendu qu'on parle de probabilités « cachées » et que les statistiques sur des effets réellement mesurés doivent, évidemment, être positives au final). Je veux dire, je n'ai aucun mal à conceptualiser une paire de boîte identiques qui contiennent (oui,oui,oui) et (non,non,non) avec probabilité chacun −1/8, et chacun des six autres avec probabilité 3/16, tant qu'on ne peut ouvrir qu'un tiroir de chaque boîte et jamais plus : je ne vois pas pourquoi on préférerait imaginer une spooky action at a distance que ça.

Ce que je ne sais pas, c'est :

  • Dans quelle mesure on peut interpréter la mécanique quantique en général (plutôt juste que cette expérience très étroite) avec des variables cachées qui admettraient des probabilités négatives (mais de façon que toute probabilité qui est mesurable soit, bien sûr, au final positive) ; et surtout, même si on peut, dans quelle mesure on peut le faire de manière « canonique », naturelle, élégante, respectant par exemple les symétries de la physique, et garantissant le réalisme local (si tant est que les probabilités négatives sont considérées comme compatibles avec le « réalisme local »…).
  • S'il y a (ou sinon, pourquoi pas) une interprétation standard de la mécanique quantique basée essentiellement sur l'idée de probabilités négatives. (Feynman en parle dans son exposé Simulating Physics with Computers, mais c'est essentiellement pour rejeter l'idée.) De nouveau, je ne prétends pas qu'une telle interprétation soit une bonne idée, mais que si elle est possible elle mérite certainement d'être sur la table (aux côtés de tant d'autres).
  • Quel est le rapport précis entre les probabilités négatives dont je parle dans cette deuxième partie et les informations négatives dont je parlais dans la première. (Je remarque que si on convient que l'entropie −∑i pi·log(pi) devient −∑i pi·log|pi| dans le cas de probabilités négatives, on peut obtenir la situation évoquée plus haut, à savoir deux variables qui contiennent chacune un bit d'information mais avec ayant deux bits en commun et zéro bits au total en tirant (0,0) et (1,1) avec probabilité 0.64691 chacun, et (0,1) et (1,0) avec probabilité −0.14691 chacun. Mais je ne sais pas si ce calcul a le moindre sens ni si on peut donner une interprétation à ces valeurs.)
  • Si l'interprétation « information quantique » a quelque chose d'intelligent à dire sur l'expérience de Bell telle que je l'ai présentée ci-dessus. De nouveau, le lien entre information et probabilités n'est pas terriblement clair.

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(dimanche)

Comment l'UE n'a pas cassé Internet cette fois-ci, mais les eurodéputés français ont essayé

Je n'aime pas trop commenter l'actualité ni faire du militantisme politique sur ce blog, donc je n'ai pas du tout commenté l'histoire de la proposition de directive européenne sur le droit d'auteur dans le marché unique numérique et le vote qui a eu lieu au parlement européen. Mais je me dis que j'aurais sans doute dû, et que ça vaut peut-être la peine de revenir en arrière, parce que la presse, et la presse française en particulier, qui est loin d'être impartiale dans l'affaire, est restée étrangement muette sur la question quand elle n'était pas carrément embarquée dans une opération de désinformation. D'autant que l'affaire n'est en aucune façon terminée.

Pour faire court et beaucoup trop simplifié, voici comment je résumerais les choses, en essayant pour l'instant de ne pas trop prendre position :

Il y a, depuis septembre 2016(!) dans le pipeline très long et compliqué du législateur européen une proposition de directive européenne (2016/0280/COD) qui a pour but d'adapter le droit d'auteur aux évolutions technologiques et de mieux l'harmoniser au niveau européen. (Voir ici pour le texte de la proposition intiale par la Commission européenne[#] pilotée, en l'occurrence, par Günther Oettinger, qui avait alors le portefeuille de l'économie et la société numériques ; cela vaut la peine, au moins, de survoler les motifs annoncés.) Après avoir cheminé pendant presque deux ans à travers les méandres du Conseil de l'UE (je ne sais pas exactement ce qui s'est passé pendant ces deux ans, mais voir ici, ici et ici pour suivre l'état de la procédure[#2]), le texte est arrivé devant le Parlement européen.

L'opinion publique, ou en tout cas l'opinion publique d'Internet, s'est alors un peu réveillée (ou s'est souvenue de ce texte) et a accusé l'Europe de vouloir censurer Internet ou d'interdire les mèmes et les liens, ou, de façon un peu plus sérieusement argumentée, de faire peser des exigences démesurées sur les plates-formes de contenu et de représenter une menace sérieuse sur l'existence même de sites comme Wikipédia ou sur la liberté d'expression en général. Je vais revenir sur les critiques, mais deux articles en particulier les ont attiré : l'article 11, accusé de créer une « taxe au lien » vers les articles de journaux, et l'article 13, accusé d'obliger les plates-formes de contenu à implémenter des filtres automatiques pour rechercher le contenu copyrighté sous peine d'être elles-mêmes tenues pour coupables d'infraction. En réaction, d'autres se sont mis à défendre publiquement la proposition, présentée comme indispensable pour protéger le journalisme indépendant et l'accès à l'information, ou bien pour garantir la survie de la création culturelle.

La commission parlementaire des affaires juridiques a adopté le , par 14 voix contre 9 (et 2 abstentions)[#3] un rapport qui tempère légèrement certains aspects de la proposition initiale de la Commission européenne, rend d'autres encore plus sévères, mais globalement ne change pas son orientation. (Très honnêtement, je n'arrive pas à décoder le sens ou la portée politique ou juridique de certains des amendements proposés par la commission parlementaire.) Ce rapport Voss propose au Parlement d'ouvrir des négociations interinstitutionnelles (« trilogue ») avec le Conseil de l'UE et la Commission européenne en vue de l'adoption définitive de la directive, avec pour mandat de négociation le texte légèrement amendé issu de la commission parlementaire.

Le lobbying et le contre-lobbying se sont intensifiés avant le vote en plénière. L'association Wikimédia a notamment, en collaboration avec Mozilla, mis en place des procédures très simples pour permettre aux citoyens européens d'appeler leurs députés européens, la Wikipédia en Italie a décidé de se fermer complètement jusqu'au vote, du coup même la presse qui ne parlait pas du tout du sujet en a dit quelques mots. Et finalement, , coup de théâtre, la plénière a désapprouvé le rapport Voss, ou plus exactement la décision d'ouvrir des négociations interinstitutionnelles, par 318 voix contre 278 (et 31 abstentions) ; les Verts ont demandé un appel nominal, donc on a la liste de ce que chacun a voté, elle est ici (page 7, sous l'intitulé A8-0245/2018 — Axel Voss — Décision d'engager des négociations interinstitutionnelles).

Ce n'est pas la fin de la directive : elle sera de nouveau débattue au parlement en septembre, mais cette fois ouverte aux amendements (et l'interminable pipeline continuera et toutes sortes de rebondissements seront possibles en fonction de ce que feront la Commission européenne et le Conseil ; mais au moins le Parlement pourra s'exprimer correctement, et ce qui est certain est que la directive ne peut pas être adoptée contre une majorité de ses membres). Affaire à suivre, donc.

Maintenant, qu'est-ce que je peux dire sur le fond ? En fait, plutôt qu'essayer d'expliquer moi-même les critiques ou commentaires de fond au sujet cette directive, il vaut sans doute mieux que je laisse la parole à d'autres et que je fasse plutôt une liste de liens :

  • Ce et ceux avec quoi/qui je suis globalement d'accord :

    • En tout premier, Julia Reda (députée européenne allemande du Parti pirate, affiliée au groupe parlementaire des Verts), qui est la principale pilote du combat contre cette directive, publie une page synthétique très claire qui décrit à la fois la procédure (mieux que je l'ai fait, évidemment), les enjeux de la réforme et ses critiques contre la directive (notamment contre l'article 11 et l'article 13). (Par ailleurs, Julia Reda est aussi l'auteure d'un excellent rapport sur ce que devrait être la réforme du copyright en Europe.)
    • Ici (et ici en un peu plus vieux mais plus détaillé) la position de l'EDRi en réponse à certains des arguments tendant à expliquer que la directive n'est pas si mauvaise. Et ici leur analyse point par point de l'article 13.
    • Ici la position de La Quadrature du Net
    • Ici la position de la Fondation Wikimédia sur l'impact que la directive peut avoir sur Wikipédia.
    • Et ici l'avis de David Kaye, rapporteur spécial du HCDH (Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme) sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. Globalement, quand le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme s'inquiète d'un texte législatif, ce n'est sans doute pas qu'on est sur une bonne pente.
  • Quelques articles d'information générale sur le sujet :

    • BBC : ici un résumé de l'histoire après le vote, et ici une synthèse générale de la controverse ; et ici un podcast sur le sujet (enfin, les 8 premières minutes sont sur le sujet). Je trouve que la BBC ne s'en sort pas mal pour présenter le sujet de façon relativement impartiale.
    • Libération fait ici un compte-rendu du vote (je crois qu'ils n'ont rien écrit sur le sujet dans la version imprimée de leur quotidien).
    • Quelques autres organes de presse : La Tribune, Die Zeit
  • Le point de vue adverse (honnêtement, ce n'est pas juste de la mauvaise volonté de ma part, j'ai eu le plus grand mal à en trouver des argumentations en ligne) :

    • Une tribune publiée par Le Monde d'artistes très choqués de voir aujourd'hui qu'un texte sur le droit d'auteur dans le marché unique numérique en Europe, qui prévoit notamment une plus grande protection des créateurs sur Internet, fasse l'objet d'une campagne de désinformation au service des grandes puissances du numérique.
    • Une lettre ouverte de Paul McCartney aux députés européens : ironiquement, je ne trouve pas de version de cette lettre qui ne soit pas derrière un paywall, autre que celle-ci.
    • Cet article du Guardian qui souligne avant tout ce qu'ont à gagner les grosses plates-formes de contenu comme YouTube à ce que la directive soit rejetée.
    • Mais finalement, le mieux est sans doute de lire l'exposé des motifs dans la texte de la Commission elle-même (revoici le lien).
    • Les explications d'Axel Voss (rapporteur de la commission parlementaire) avant le vote en plénière au Parlement (je donne le lien ci-dessous) sont également intéressantes, notamment ses références insistantes aux grandes plates-formes américaines et son emploi du terme kultureller Diebstahl (vol culturel).
  • En vrac :

    • Les explications de vote et le vote au Parlement (c'est très court, environ six minutes, il y a juste Axel Voss (DE, PPE) qui s'exprime pour, un rappel au règlement[#3b] par João Ferreira (PT, GUE/GVN) que rejette le président de séance Pavel Telička (CZ, ALDE), puis Catherine Stihler (GB, S&D) qui s'exprime contre, et le vote lui-même dure quelques secondes).
    • Le fil Twitter initié par (le député européen français) Jean-Marie Cavada, qui a qualifié le vote par la plénière de Munich culturel [sic] parce que l'Union européenne s'est couchée devant la propagande des GAFA [re-sic].
    • For the record, je trouve que le ton des textes de Cory Doctorow sur le sujet, par exemple celui-ci, est vraiment détestable de grandiloquence et de mauvaise foi (à peu près au même niveau que le Munich culturel de Cavada, en fait), même si je suis d'accord avec lui sur le fond. Je le cite surtout comme exemple de la manière dont il ne faut pas, selon moi, faire du militantisme (notamment, accumuler les approximations douteuses et les phrases alarmistes comme casser Internet — pour lever toute ambiguïté, si j'ai mis cette dernière dans le titre de cette entrée, c'est évidemment par blague).
    • Évidemment, Know Your Meme a une page sur le sujet.

Maintenant, en fait, ce qui m'intéresse, ce n'est pas tellement d'exposer pourquoi la réforme proposée est mauvaise (de nouveau, je vous renvoie aux pages de Julia Reda, qui fait ça mieux que moi en très court ou en très long), mais d'essayer de comprendre la position adverse (cf. ce que je racontais ici).

Et plus spécifiquement, ce qui est préoccupant, c'est que sur les 69 eurodéputés français ayant participé au vote au vote (sur 74 au total), 61 ont voté pour la directive, 8 contre, soit presque 90% de pour, allant de la gauche anticapitaliste (Patrick Le Hyaric, Marie-Pierre Vieu) à l'extrême-droite (Steeve Briois, Bruno Gollnisch) en passant par les libéraux (Jean Arthuis, Jean-Marie Munich culturel Cavada), la droite gaullienne (Michèle Alliot-Marie, Brice Hortefeux), les sociaux-démocrates (Pervenche Berès, Vincent Peillon) et la moitié des verts (José Bové). Les huit qui ont voté contre sont : l'autre moitié des verts (Pascal Durand, Yannick Jadot et Eva Joly), une front de gauche (Marie-Christine Vergiat), et quatre d'extrême-droite (Mireille d'Ornano, Sophie Montel, Florian Philippot et Nicolas Bay). Aucun autre pays ne semble avoir été aussi engagé pour cette réforme que la France (voir ici pour la liste des votes pays par pays).

C'est facile de blâmer l'Union européenne pour ce genre de projets (quoi qu'on en pense sur le fond : si on est pour, on peut se plaindre que la proposition ne soit pas — encore — adoptée, et si on est contre, on peut se plaindre que la proposition existe), mais en l'occurrence, je vois que la France était prête à foncer tête baissée dans les conneries et que d'autres pays plus sensés ont su bloquer les chose (merci à la Pologne et à la Suède, notamment). Il faudrait savoir pourquoi.

Là aussi, Julia Reda fournit des éléments de réponse intéressants dans ce post concernant un autre débat semblable (la liberté de panorama). On a tendance à s'imaginer que quand des députés cherchent à faire adopter des mesures de ce genre, c'est parce qu'ils sont à la solde d'intérêts financiers qui vivent du copyright et qui veulent toujours le renforcer. Ce n'est sans doute pas toujours faux, mais ce n'est pas toujours vrai non plus : il y a des gens qui sont sincèrement convaincus qu'ils défendent les « petits » contre les « gros ». Parce qu'ils sont restés dans la mentalité selon laquelle le copyright, enfin, le droit d'auteur, celui de Beaumarchais, protège essentiellement les petits artistes et créateurs contre les abus des éditeurs, et refusent de comprendre que le monde n'est plus le même (si tant est qu'il ait jamais été ainsi). Le fait que Google s'oppose à un changement de droit d'auteur serait presque pour eux une raison de la défendre. La position de Cavada (sur le droit de panorama), à cet égard, est intéressante (la citation qu'en fait Julia Reda est un petit peu plus caricaturale que ce qu'elle est dans le contexte, mais ça reste gratiné même avec le contexte) : Le combat qui est mené aujourd’hui par Mme Reda, sous couvert de défendre le libre accès aux oeuvres qui se trouvent dans le domaine public au nom des utilisateurs, est en fait celui mené avant tout pour permettre aux monopoles américains tels que Facebook, ou encore Wikimédia, d’échapper au versement des droits aux créateurs. Apparemment, Cavada voit avant tout en Wikipédia un « monopole américain » contre lequel il faut, sinon lutter, comme les GAFA, au moins se méfier. Et à un certain niveau, je peux comprendre la méfiance (enfin, s'agissant de Wikipédia, c'est tout simplement idiot, mais sur le principe de se méfier de l'exploitation qui peut être faite de droits par de gros éditeurs ou de grosses plates-formes de contenu). Simplement, Cavada semble considérer que les utilisateurs lambda sont très peu concernés par un combat qui, dans son esprit, oppose apparemment principalement des créateurs culturels à de gros éditeurs cherchant à exploiter les droits sur ces créations : le monde de l'Internet moderne, où il n'y a plus artistes créateurs d'un côté et consommateurs passifs de l'autre, parce que tout le monde est à la fois créateur et éditeur, et même recréateur et rééditeur, semble lui être complètement étranger.

Le cas de Wikipédia (dont je dirai sans ambiguïté que c'est, dans mon esprit, et malgré tous les défauts du projet, non seulement quelque chose d'utile mais même une des plus remarquables créations de l'Humanité, tout à fait comparable à Internet lui-même ou à la grande bibliothèque d'Alexandrie dont on espère qu'elle ne partagera pas le sort) est assez emblématique d'une certaine mentalité française, à laquelle je soupçonne fort Jean-Marie Cavada de se rattacher. Une mentalité qui, tout en se déclarant attachée à la défense des arts et des lettres, de la culture[#4], de l'exception culturelle même, refuse de considérer que la « culture » soit autre chose que celle de l'artiste établi, celui qui fait de l'art sa carrière ou au moins sa principale activité, et dont il faut protéger cette activité, par opposition au dilettante, à l'amateur, au fan qui écrit des textes, dessine des images, édite Wikipédia ou tient un blog pendant ses heures de loisirs. Ces derniers n'ont aucun intérêt, aucune existence, selon ce tropisme très français : ce ne sont pas de vrais Artistes, ce sont juste des amateurs, et ils n'ont pas vraiment besoin de droits (soit parce que — selon cette menalité — ça ne fera pas un grand mal à l'Art qu'ils ne puissent pas écrire leurs fan-fictions[#5] ou leurs pages Wikipédia, soit parce qu'ils sont de toute façon peu menacés vu que personne ne va regarder leurs trucs). Quant aux « mèmes » sur Internet, ils doivent représenter (pour quelqu'un comme Cavada) le nadir du non-art. Le vrai Artiste, lui, mérite d'être protégé comme une fleur bien rare de cette invasion américaine que représentent Hollywood et les GAFA ; et c'est à sa défense qu'il faut consacrer tous les efforts.

Je caricature peut-être. Ou pas, en fait. La question intéressante est surtout, comment on fait évoluer la position des gens. J'ai tendance à penser (cf. cette explication sur l'évolution de l'opinion dans le cas du mariage entre personnes de même sexe aux États-Unis) que ce qui fait le plus efficacement changer d'avis les gens, c'est de rencontrer de vraies personnes dans des situations concrètes où telle ou telle législation pose problème. Ce qu'il faut, ce ne sont pas des argumentaires, c'est que les hommes politiques français, enfin, 90% d'entre eux, passent plus de temps à rencontrer des internautes lambda, des auteurs de fanfics, des éditeurs Wikipédia, ce genre de gens, et moins d'Artistes avec un grand ‘A’ (supposé). Quelque chose comme ça. Peut-être qu'ils devraient regarder plus de vidéos de chats, aussi : je ne sais pas si ça sert, mais ça ne fera pas de mal. Envoyez donc vos mèmes, vos fanfics, vos pages Wikipédia préférées et vos vidéos de chats à Monsieur Cavada ou $votre_député_européen_préféré, mais poliment, dans l'espoir qu'il aime, pas pour l'attaquer.

Je suis en revanche relativement sceptique quant à la stratégie consistant à demander aux internautes de tous appeler leur député européen, et leur fournir un script pré-écrit à lire au téléphone (c'est ce qu'ont fait conjointement Wikipédia et Mozilla). Certainement le fait de montrer que les citoyens sont intéressés est important, mais c'est aussi exactement le genre d'angle d'attaque qui permet à Axel Voss de dire au parlement qu'il y a eu une campagne de lobbying intense de la part de grosses plates-formes (il ajoute que certaines sont allées jusqu'à approcher les enfants de parlementaires — je ne sais pas à quoi il fait allusion, mais il y a dû avoir des coups bas).

À un autre niveau, il est sans doute pertinent de se poser la question de savoir pourquoi les GAFA sont tous américains : soit que la réponse soit idiote (le bénéfice de l'antériorité et le simple hasard), soit qu'elle soit due à tel ou tel aspect de la société, de la politique ou du droit européens (le manque d'investissements publics ou au contraire l'excès d'intervention des pouvoirs publics, que sais-je encore), la question mérite d'être posée si on a l'intelligence de la borner au moins par est-ce un problème, au fait, et en quoi ? et aussi par si problème il y a, est-ce parce qu'ils sont américains ou juste parce qu'ils sont gros ? ; moi-même je n'ai pas vraiment d'avis sur ces questions (n'étant pas un homme politique, je ne suis pas obligé d'avoir un avis sur tout !), mais je suis sûr que si le but des commissaires et députés européens est de « faire payer » les GAFA ou d'en protéger les artistes et créateurs européens, la première chose à faire est de bien les comprendre, et de bien comprendre comment fonctionne la sociologie et l'économie de l'Internet — j'ai un peu peur que ce ne soit pas le cas de tout le monde.

Toujours est-il que je repense à cet avis que j'avais dû exprimer un certain nombre de fois (par exemple ici) que chaque pays, et en particulier chaque pays européen, a un certain nombre de défauts spécifiques, mais que j'ai l'espoir complètement fou qu'en se gouvernant ensemble ces défauts tendront à se faire échecs les uns aux autres tandis que les vertus se cumuleront. C'est peut-être ce qui s'est passé jeudi, où une mentalité bien française (pas uniquement française, certes, mais très partagée par les politiques français) a été tenue en échec par des pays plus sensés : même si ça ne marche pas toujours, voilà au moins en principe comment ce rêve peut fonctionner.

(Ah, et sinon, j'aurai appris le mot allemand Urheber — auteur, d'où Urheberrecht, droit d'auteur —, que je ne connaissais pas.)

[#] Comme il est question dans cette entrée à la fois de la Commission européenne et de la commission des affaires juridiques du Parlement européen, je vais essayer de dire systématiquement Commission européenne ou commission parlementaire. Le Club Contexte vous salue.

[#2] Enfin, suivre l'état de la procédure, c'est vite dit : on remarquera que chacun de ces trois liens fournit une vue différente de la procédure, et que ces vues se complètent sans dire la même chose. Je n'ai aucune idée, par exemple, de pourquoi la fiche de procédure sur www.europarl.europa.eu signale un unique débat au Conseil le alors que cette date n'apparaît nulle part dans la fiche de procédure sur eur-lex.europa.eu, qui liste pourtant toute une série de discussions au sein du Conseil ; je crois que la position finale du Conseil est celle-ci mais que c'est seulement un mandat de négociation, pas un vote formel sur le texte (et il n'est donc pas possible de savoir quel pays pense quoi sauf à interroger les représentants permanents ou à avoir des infos de l'intérieur). Quant au vote de jeudi au Parlement, comme il est considéré comme une absence de décision de la part du parlement (il y a juste eu un vote négatif de la plénière sur une proposition de la commission parlementaire des affaires juridiques), il n'apparaît nulle part sur la fiche eur-lex.europa.eu : je comprends la logique, mais c'est quand même con. Comment s'y retrouver faute d'une fiche synthétique claire rassemblant toutes les actions et tous les rapports de toutes les institutions, et automatiquement mise à jour ? J'ai l'impression d'être raisonnablement bien informé sur les grandes lignes de la procédure de codécision (pardon, la procédure législative ordinaire) et de connaître au moins les termes généraux du système de négociations interinstitutionnelles, mais malgré ça, je n'arrive absolument pas à suivre un dossier législatif même quand je connais les numéros de référence (c'est évidemment encore plus compliqué quand on entend parler de quelque chose par la presse et que les journalistes ne prennent pas le soin de donner le numéro permettant de retrouver au moins les liens en question sur l'état de la procédure).

[#3] Encore des informations extrêmement difficiles à trouver sur le site Web labyrinthique du Parlement. Il y a une jolie page Web où on peut trouver tous les détails de l'agenda de la commission parlementaire pour ce jour-là… sauf les résultats des votes, qui sont complètement ailleurs, et évidemment sans lien entre les deux pages. En l'occurrence, j'ai trouvé le résultat du vote ici : ces andouilles le fournissent uniquement sous la forme d'un PDF. Noter que ça, c'est le vote sur le rapport final : les membres de la commission parlementaire ont pu avoir des positions différentes sur tel ou tel amendement précis : Julia Reda donne les détails ici qui seraient extrêmement difficiles à extraire du site Web officiel.

[#3b] Le rappel au règlement est sans doute important, en fait : de ce que je comprends, il porte sur le fait que le rapport Voss n'était disponible qu'en anglais au moment du vote (en tout cas, actuellement, sur le site Web du parlement, il n'est qu'en anglais) : Ferreira se plaint donc qu'il n'est pas raisonnable de voter sur un texte que les députés ne peuvent pas forcément comprendre, et le président répond qu'on ne vote pas sur le rapport lui-même mais sur l'ouverture de négociations avec ce texte comme mandat (ce qui me semble un chouïa fallacieux comme argument). Il est possible qu'un certain nombre de députés (au hasard, les Polonais ?) aient voté « contre » simplement pour des raisons linguistiques (ce qui me semblerait tout à fait justifié, assurément, mais du coup ce n'est pas forcément de si bon augure pour les votes ultérieurs).

[#4] Et, soit dit en passant, bien sûr, la culture, c'est toujours les arts, les lettres, les humanités, mais jamais les sciences. Mais digresse.

[#5] Cf. par exemple cet argumentaire sur la valeur des fan-fictions.

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