David Madore's WebLog: 2022-08

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., la plus récente est en haut). Cette page-ci rassemble les entrées publiées en août 2022 : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the most recent is on top). This page lists the entries published in August 2022: there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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Entries published in August 2022 / Entrées publiées en août 2022:

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(dimanche)

La sécheresse 2022 est-elle le résultat du changement climatique ou d'une anomalie ponctuelle ?

Avant de parler du sujet de ce billet, je commence par une longue digression pour revenir sur la question des données météo (ouvertes) dont j'ai parlé récemment (si ceci ne vous intéresse pas, sautez directement après le symbole ‘♠’ ci-dessous). Comme je le dit dans une mise à jour (écrite il y a quelques jours) que j'ai ajoutée à la fin du bilet que je viens de lier, la meilleure source de données météo ouvertes de stations météorologiques individuelles que j'ai trouvée jusqu'à présent est celle distribuée par le European Climate Assessment & Dataset (ECAD) : en allant dans l'onglet Daily data, on trouve des données météorologiques à fréquence quotidienne pour toutes sortes de variables et toutes sortes de stations météo en Europe. Voilà qui est très bien, et exactement le genre de choses que je voulais.

Mais pas exactement non plus.

Parce qu'il y a une chose qui demeure curieuse : pour la France, on y trouve seulement une poignée de stations, dont la plus proche de Paris est la station d'Orly (ici, techniquement sur la commune d'Athis-Mons, mais on dit Orly parce que c'est celle de l'aéroport de ce nom). Or la station météo de référence pour Paris (peut-être pas la seule, mais sans doute la plus ancienne), c'est celle située dans le parc Montsouris (ici). Pas que je tienne spécialement à avoir les données ici plutôt que là, mais la station de Paris-Montsouris a des relevés qui remontent au moins à 1900, alors que celle d'Orly n'en a que depuis 1947, et comme je voudrais avoir une série aussi longue que possible et aussi homogène que possible, je veux celle de Montsouris. Et puis je voudrais comprendre ce qui se passe : je trouvais bizarre que l'ECAD ait accès aux données d'Orly mais pas de Paris-Montsouris et encore plus bizarre parce que (comme je le disais aussi dans l'addendum à la fin de cette même entrée) on trouve en téléchargement depuis cette page Meteo-Paris.com de vieux fichiers de données qui manifestement viennent de l'ECAD et qui sont pour la station de Paris-Montsouris (mais ils ne vont que jusqu'à fin septembre 2008). Quelle est cette diablerie ?

J'ai donc écrit à l'équipe du KNMI qui gère l'ECAD pour leur demander des explications, et ils m'ont répondu que Météo France ne leur communiquait initialement les données que pour un nombre restreint de stations (dont celle de Paris-Montsouris), et que les fichiers trouvables chez Meteo-Paris.com datent de cette époque, mais qu'ils (Météo France) ont ensuite beaucoup augmenté ce nombre de stations transmises, et en « contrepartie » ont explicitement demandé que seul une poignée de ces stations soient marquées comme téléchargeables, c'est-à-dire pour lesquelles on peut télécharger les données quotidiennes, et ce petit ensemble n'inclut pas celle de Paris-Montsouris. Bref, l'ECAD les a, mais on n'y a plus accès. (Et du coup, je me retrouve avec les données de Paris-Montsouris seulement jusqu'à 2008, et celles d'Orly depuis 1947, ce qui n'est pas mal, mais ça ne fait quand même pas une série longue et complète.)

Tout ceci n'a aucun sens. D'abord, il est à la fois absurde, mesquin et contraire à leur mission d'information pour Météo France de restreindre l'accès à des données d'observation collectées avec l'argent du contribuable français. (En plus, c'est particulièrement mesquin de ne pas avoir mis la station de Paris-Montsouris dans la liste des stations téléchargeables alors qu'elle l'était auparavant.) Je ne sais pas pourquoi ils font ça (peut-être espèrent-ils vendre les données ? mais qui voudrait acheter des vieux relevés météo ?), je ne sais pas qui est le connard qui a pris cette décision, mais je constate qu'en Allemagne, (quasiment) toutes les stations météo sont marquées comme téléchargeables. Mais en fait, rien ne tient vraiment debout dans cette histoire, parce que plein de gens semblent quand même avoir accès à ces données de Paris-Montsouris et qui les diffusent (sous des formats peu exploitables) : Infoclimat.fr, par exemple, ou Meteociel.fr ou même un compte Twitter pour cette foutue station : d'où ces gens tirent-ils ces données, à la fin, si elles ne sont pas diffusées publiquement par Météo France ? Quelles sont leurs sources ? Quels sont leurs réseaux ? Je n'y compris rien.

De toute façon, si je comprends bien le droit d'accès aux documents administratifs (et que j'ai raison de penser que Météo France, pour l'accès aux documents administratifs est assimilé à une administration), ils ont l'obligation de communiquer ces données à qui en fait la demande (et gratuitement ; et il y a même une exigence renforcée en matière de données environnementales dont l'état de l'atmosphère fait partie), donc ne pas permettre à l'ECAD de rediffuser ces données qu'ils (Météo France) doit légalement fournir à qui les demande est simplement absurde.

J'ai vraiment envie de foutre des baffes à des gens chez Météo France, là.

Mais faute de baffes, je vais leur envoyer une demande d'accès aux données, dont voici un brouillon que vous êtes encouragés à relire avant que je l'envoie, surtout si vous avez des connaissances juridiques. (Je pense notamment au long paragraphe qui dit en creux vous êtes des sales connards de ne pas avoir autorisé l'ECAD à republier ces données, alors je vais vous emmerder en vous les demandant tous les six mois jusqu'à ce que vous changiez de politique à ce sujet, mais j'essaie de le dire de façon un peu plus conciliante que ce que je pense très fort : je ne sais pas si c'est optimal pour maximiser la probabilité que j'obtienne ce que je veux.) Il faut aussi voir s'ils peuvent m'empêcher de les rediffuser ensuite, mais manifestement ils ne sont même pas très cohérents dans leur désir de non-rediffusion vu qu'il y a ce compte sur Twitter (lié ci-dessus) qui les obtient je ne sais comment et les diffuse en temps réel.

Bref.

Bref, c'est en fouillant pour trouver ces données météo, et notamment du côté du KNMI que j'ai découvert l'existence de ce gadget fabuleux qu'est le Climate Explorer and Climate Change Atlas, qui est un site interactif permettant de calculer des cartes et des graphes (ou d'extraire des données) pour représenter le changement climatique (soit à partir d'observations soit à partir de modèles) : voir ce fil Twitter et celui-ci, mais aussi la suite de cette entrée, pour quelques exemples de ce qu'il permet de faire.

(Les cartes et graphes des tweets que je viens de lier, ainsi que ceux ci-dessous, sont tirés du modèle ERA5 du European Centre for Medium-Range Weather Forecasts, qui est une réanalyse du climat passé, c'est-à-dire qu'on fait tourner des modèles sur les observations réelles pour obtenir quelque chose de cohérent à l'échelle de la Terre entière, avec une résolution de quelque chose comme 30km en surface et 1h dans le temps, en l'occurrence depuis 1950 ou 1959 ou 1978 je n'ai pas bien compris ce qui change à ces dates. En un certain sens, c'est mieux que des observations locales, parce qu'on peut demander des valeurs n'importe où, et ce sera beaucoup moins bruité ; en revanche, c'est plus limité dans le temps, ce qui explique que je veux quand même me battre pour obtenir mes relevés à Paris-Montsouris.)

Tout ceci m'a amené à me poser la question suivante (j'en viens enfin au sujet de cette entrée) :

La France et les pays voisins connaissent actuellement une sécheresse exceptionnelle en même temps qu'une série de canicules. J'entends beaucoup de gens dire que « c'est » le changement climatique, qu'« un cap » a été franchi (ou « un point de non-retour »). Mais est-ce vraiment le cas ? Autrement dit, cette sécheresse 2022 et plus généralement le caractère exceptionnel de cette année doit-elle se concevoir comme une étape de plus dans un changement climatique, ou comme une anomalie, ou comme une combinaison des deux ? D'ailleurs, est-ce vraiment une année si exceptionnelle ? J'ai voulu essayer d'y voir plus clair : je ne prétends pas avoir réussi, mais j'ai au moins fait joujou avec des graphiques.

Ce qui est sûr (et peut-être justement ce qui est dramatique, comme dans l'histoire — largement inventée — de la grenouille qu'on fait bouillir progressivement) c'est que le changement climatique est quelque chose de graduel. Malgré l'existence de points de bascule où le changement s'accélère si certains mécanismes de rétroaction positive se mettent en route, il n'y a pas de discontinuité à prévoir : il reste un phénomène graduel. (Enfin, graduel à l'échelle de quelques années ou décennies, entendons-nous bien : à l'échelle géologique, ça reste inimaginablement rapide, j'avais déjà évoqué le fait que le changement actuel est entre dix et cent fois plus rapide que celui déjà très soudain qui s'est opéré à la frontière paléocène-éocène.) Il peut y avoir accélération, mais il est évident qu'il ne peut pas y avoir eu un changement climatique important entre 2021 et 2022. En même temps, tous ces phénomènes sont extrêmement bruités : le climat, c'est une tendance à long terme à laquelle s'additionnent des variations météo aléatoires extrêmement importantes au niveau de l'heure, de la journée et de la saison, ce qui rend la lecture de la tendance à long terme très difficile : il faut faire des statistiques sur des intervalles très longs, et ce n'est pas toujours possible (d'autant que le phénomène peut lui-même changer dans l'intervalle).

Évidemment, un changement à long terme peut avoir rendu seulement improbable un événement qui était quasi-impossible, et probable un événement qui était improbable. (Toutefois, ces probabilités évolueront tout de même graduellement.) En outre, la distribution de n'importe quelle variable météo n'évolue pas forcément comme une simple translation : le changement à long terme peut concevablement aussi affecter la distribution, c'est-à-dire augmenter la variance ou la forme de la queue de la distribution, c'est ce que j'avais essayé de dire dans mon billet sur les événements extrêmes sans pour autant arriver à y voir clair (ni à m'exprimer clairement).

Mais on peut malgré tout essayer de séparer une tendance à long terme, dont l'expression la plus simple est une régression linéaire dans le temps sur un intervalle assez long, et des écarts par rapport à cette tendance (et se demander si l'écart 2022 est particulièrement remarquable). C'est ce que j'ai tenté de faire ci-dessous.

Rappelons en tout cas que si l'impact du changement climatique sur la température est indiscutable (et se traduit par une augmentation presque partout sur la Terre, pas à la même vitesse partout, mais l'Europe est, après l'Arctique, un des endroits qui se réchauffe le plus vite), celui sur les précipitations (et autres aspects du cycle de l'eau, comme la sécheresse) est plus complexe. J'avais mentionné dans mon entrée sur les événements extrêmes (lien précédent) le rapport du projet DRIAS pour la France métropolitaine (bâti au-dessus des modélisations du GIEC pour le monde) qui conclut pour la France à plus de pluies en hiver et plus de sécheresse en été, mais avec une incertitude considérable sur tous ces phénomènes (beaucoup plus que sur les températures), si bien qu'on ne peut même pas vraiment conclure si le total de précipitation sur l'année sera augmenté ou diminué (le modèle est plutôt favorable à une augmentation du total, mais les marges d'erreur sont énormes) ; et ces évolutions ne doivent, selon ce modèle, être vraiment sensibles qu'à l'horizon fin de siècle (voir notamment pages 60–63 du rapport). Bon, ça c'est pour les modèles : maintenant, qu'en est-il des observations ?

Pour essayer de préciser un peu les choses, et espérer à séparer tendance à long terme et anomalie de l'année, j'ai calculé les cinq graphes suivants (cliquer sur chacun pour le zoomer), qui représentent cinq variables météorologiques importantes moyennées de janvier à juillet, et que je vais à présent commenter et expliquer :

[Graphe de température (°C) en France moyennes janv–juil par année][Graphe de précipitation (mm/j) en France moyennes janv–juil par année][Graphe de différence P−E (mm/j) en France moyennes janv–juil par année][Graphe de rayonnement solaire (W/m²) en France moyennes janv–juil par année][Graphe de pression atmosphérique (hPa) en France moyennes janv–juil par année]

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(mardi)

Retour sur ma phobie et fascination des lieux abandonnés

J'avais parlé il y a quelques années du mélange bizarre de phobie et de fascination que j'éprouve pour certains lieux abandonnés, abandonnés ou désertés, que je précisais dans cette entrée par le qualificatif industriels mais je me dis maintenant qu'il est plus un élément amplifiant que déterminant (je donne d'ailleurs des exemples ci-dessous qui n'ont rien d'industriel). Je voudrais revenir un petit peu sur cette sensation, que je crois en fait un peu plus répandue que ce que je m'imaginais alors, même si elle ne prend pas forcément chez tout le monde la forme d'une phobie.

[Image générée par l'IA NightCafé]La nature exacte des lieux qui déclenchent ce sentiment n'est pas bien claire, et son intensité varie beaucoup. (Il en va du même du vertige, avec lequel je vais faire un certain nombre de comparaisons : je suis assez fortement sujet au vertige, mais les endroits qui me donnent le vertige ne sont pas forcément si faciles que ça à prévoir, ni son intensité, et il se peut que j'aie moins le vertige à tel endroit qu'une autre personne alors que j'en aurai plus qu'elle à un autre endroit.) S'agissant de ces lieux abandonnés, il y a plusieurs éléments qui contribuent au phénomène dont je parle : le fait qu'il s'agisse d'un lieu abandonné ou liminal, si possible un peu labyrinthique, soit dont la visite est interdite soit qui est simplement déserté, mais il est aussi pertinent qu'on ait affaire à une construction artificielle en train de tomber en ruines. Je n'ai pas peur de la solitude dans les endroits naturels (enfin, peut-être que si, par exemple j'ai certainement peur des grottes, mais c'est une sensation vraisemblablement différente et sans doute plus rationnelle) ; je n'ai pas non plus peur, disons, de ruines vraiment anciennes, par exemple si ce sont quelques bouts de mur dans un paysage (en fait, je pense que dès qu'il n'y a plus de toit c'est nettement moins effrayant) : c'est sans doute quand l'endroit a été fortement artificialisé par l'homme mais qu'il est en train d'être repris par la nature que la sensation est la plus forte, comme une sorte de vallée de l'étrange entre le naturel et l'artificiel.

L'image ci-dessus ou ci-contre à droite a été générée par le moteur d'intelligence artificielle NightCafé avec l'algorithme cohérent sur la base des prompts creepy abandoned place (poids 1), urban exploration (poids 0.9) et scary (poids 0.5). Je pense qu'il rend assez bien l'ambiance dont je parle.

Et finalement, je pense que la description la plus simple, même si elle n'est pas 100% précise, des lieux qui provoquent cette sensation chez moi est : les lieux d'urbex (= exploration urbaine), i.e., les lieux qui intéressent les urbexeurs, que la Wikipédia en anglais décrit assez bien comme l'exploration de structures artificielles, généralement des ruines abandonnées ou des composantes cachées de l'environnement artificiel — sans doute faudrait-il ajouter quelque chose sur la condition d'être interdit ou difficile d'accès, parce que ce n'est pas de l'urbex si le lieu est officiellement balisé. (Par exemple, visiter le très étrange jardin d'agronomie tropicale René Dumont, qui est ici en bord du bois de Vincennes de Paris, qui regroupe des restes de pavillons, à différents degrés de délabrement et d'abandon, d'une exposition coloniale tenue en 1907, c'est joli et amusant, mais ce n'est pas de l'urbex sauf si on commence à entrer dans les pavillons en principe condamnés au public.)

J'écrivais dans l'entrée précédente sur le sujet et que j'ai liée ci-dessus que je serais a priori intéressé par l'“exploration urbaine”, mais dans les faits, cette sorte de phobie, combinée avec la peur un peu plus rationnelle de me retrouver perdu ou coincé, me l'interdit complètement : je pense qu'il serait plus exact de dire que c'est justement la même sensation qui à la fois me terrifie et me fascine : ce ne sont pas deux sensations différentes en conflit, c'est la même qui m'attire et me repousse à la fois. Le fait d'être fasciné par ses propres peurs n'a rien de spécialement inhabituel ni exotique : c'est un peu le principe des films d'horreurs, je suppose (bon, je suis moi-même complètement hermétique au film d'horreur : je suppose qu'ils me font peur, mais en tout cas ils ne me fascinent pas du tout, mais beaucoup de gens vont les voir parce qu'ils leur font peur, pas en dépit du fait qu'ils leur font peur). C'est aussi le principe qui fait que des gens sujets au vertige aiment — comme c'est mon cas — regarder des vidéos de personnes faisant des choses très vertigogènes (voyez /r/SweatyPalms sur Reddit, par exemple cette vidéo de mouvements style parkour incroyablement dangereux exécutés au sommet de gratte-ciel ; parfois cela tourne un peu au voyeurisme comme dans la vidéo de la mort de Wu Yongning — 吴咏宁 — en 2017, qui avait beaucoup circulé, et que je ne lie pas ici mais qu'on trouvera assez facilement si on aime regarder ce genre de choses).

Je ne sais pas dans quelle mesure les gens qui pratiquent souvent l'urbex (et, mutatis mutandis, les gens qui font les casse-cou en haut de gratte-ciel) n'éprouvent que de la fascination, ou éprouvent aussi ce genre de peurs mais arrivent à les dépasser, ou peut-être n'éprouvent rien de particulier mais savent que d'autres gens sont intéressés parce qu'ils ont le mélange de peur et de fascination dont je parle. Mais je suis maintenant sûr, en tout cas, que ce mélange ne concerne pas que moi (alors que lorsque j'écrivis l'entrée précédente sur le sujet je pensais que c'était une bizarrerie de ma part).

Une preuve en est la popularité qu'a acquis le mème (je ne sais pas comment le qualifier : légende ? mythe ? blague ? trope ? une histoire à laquelle on fait semblant de croire pour se faire peur mais dont fondamentalement tout le monde sait que c'est une histoire à laquelle on fait semblant de croire) apparu en 2019 des « backrooms » (cf. ce que j'en écrivais ici sur Twitter), qui sont censément un monde parallèle formé d'espaces infinis et vides auxquels on accède par accident en prenant une mauvaise porte dans le monde réel. Il y a toute une mythologie factice autour des backrooms (voir par exemple ici), et certains des « niveaux » qui y sont décrits ressemblent beaucoup à, et sont manifestement décrits pour évoquer les mêmes peurs que, les espaces abandonnés dont je parle dans ce billet. (Attention !, si on commence à lire des choses sur les backrooms, comme sur l'urbex réelle, on risque de tomber dans un labyrinthe de liens Wikipédia ou autres qui, pour être virtuel, n'en est pas moins labyrinthique que ces lieux imaginaires.) • Déjà avant ce mythe des backrooms, il y avait déjà quantité d'histoires qui circulaient sur Internet dans un genre mêlant à des degrés divers des éléments d'urbex réelle et des inventions destinées à faire peur, souvent sur le modèle j'ai trouvé tel endroit abandonné, j'ai exploré des passages de plus en plus bizarres et effrayants et trouvé des choses anormales ou des signes inquiétants, jusqu'à quelque chose de vraiment mystérieux, et je n'ai pas osé aller plus loin : on n'y croit pas vraiment, mais parfois un petit peu quand même, ou on fait semblant d'y croire, parce que c'est bon de se faire peur. Si les gens jouent à ça, c'est bien qu'il y a un mélange entre peur et fascination que je ne suis pas le seul à éprouver. (Je pourrais aussi mentionner les histoires tournant autour des morts dans les catacombes au-dessous d'Odessa, cf. par exemple cet article de Vice de 2015.)

Pour en revenir à l'urbex réelle et pas les histoires inventées, dans mon cas, la phobie est trop forte pour que je puisse pratiquer cette distraction (ou alors il faudrait que je sois avec un groupe suffisamment nombreux, parce que je pense que la présence d'autres gens est ce qui aurait l'effet rassurant le plus fort auprès de moi). En revanche, ça ne m'empêche pas de chercher à assouvir la fascination que j'éprouve quand même, soit en lisant des histoires de ces lieux abandonnés, si possible avec images ou vidéos, et en me documentant sur leur histoire, soit en allant jusqu'à l'entrée du lieu même si je ne suis pas capable de m'approcher plus que ça.

Évoquons en quelques mots deux lieus abandonnés que j'ai vus récemment :

Il y a deux semaines, j'étais avec le poussinet dans la forêt de la Grange à Yerres (Essonne), qui n'est pas du tout abandonnée, mais qui entoure le domaine du château de la Grange (ou du Maréchal de Saxe) (c'est ici sur la carte, et ici sur Google Street View) qui, lui, semble être abandonné depuis quelques années (et d'ailleurs en vente pour 8.7M€ si vous avez ça à jeter par les fenêtres), et le domaine devait être en assez mauvais état déjà ; nous avons fait une bonne partie du tour du domaine en longeant le mur d'enceinte, qui s'effondre çà et là, j'ai mis quelques photos sur Twitter de douves emplies d'eau stagnante et envahie d'algues, qui me mettaient assez mal à l'aise, preuve que ce n'est pas une question de lieux « industriels » comme je l'écrivais dans mon entrée précédente. (Et preuve aussi que cette peur est assez irrationnelle : ces murs et douves se présentaient à mon esprit comme une limite entre l'espace plutôt rassurant de la forêt et l'espace assez terrifiant du domaine abandonné du château, mais il est évident qu'il n'y a rien de franchement différent entre les deux : le domaine du château est juste en train de redevenir forêt. Bon, l'eau croupie des fossés a aussi quelque chose de terrifiant en elle-même, et pas que pour l'inquiétude tout à fait rationnelle du nombre de moustiques qui doivent y avoir élu domicile. Soit dit en passant, j'aimerais bien comprendre pourquoi le domaine est limité par une alternance de murs et de douves, avec parfois juste quelques mètres de fossé qui interrompent le mur. Mais je digresse. Toujours est-il que j'ai peu d'informations sur ce lieu : l'article Wikipédia ne mentionne même pas l'abandon du château, et je ne sais pas à quand il remonte.)

Ceci m'a amené à reparcourir des sites de comptes-rendus d'urbex (notamment certains signalés en commentaire à l'entrée précédente, comme celui-ci ou celui-là) : j'ai appris l'existence d'un endroit que je trouve particulièrement intéressant : l'ancien sanatorium d'Aincourt dans le Vexin. Il s'agit d'un gigantesque sanatorium, construit dans les années 1930 pour traiter les tuberculeux, et qui a servi temporairement de camp de concentration pendant la guerre avant de redevenir hôpital et d'être partiellement abandonné. Il se compose de trois immenses bâtiments construits selon un plan apparemment identique, et dont deux sont maintenant abandonnés (quoique inscrits aux monuments historiques) : le pavillon des Tamaris (anciennement pavillon Adrien-Bonnefoy-Sibour, réservé aux hommes) au sud ; le pavillon des Peupliers (anciennement pavillon du Docteur Vian, réservé aux femmes) au nord ; et le pavillon des Cèdres (anciennement pavillon Louis-Amiard, réservé aux enfants) entre les deux, ce pavillon des Cèdres étant encore en activité sous forme de centre hospitalier intercommunal du Vexin, tandis que les pavillons des Tamaris et des Peupliers ont été abandonnés respectivement début 2000 et dans les années 1980. (Le pavillon des Tamaris est entouré d'un grillage qui en interdit l'accès, mais celui des Peupliers n'est apparemment pas ainsi protégé, j'ignore si la différence est due à la dangerosité des dommages à la structure ou au fait qu'il y a un projet de possible réaménagement du pavillon des Tamaris en logements, ou simplement au fait que le pavillon des Peupliers est plus loin dans la forêt.) Il s'agit d'un lieu d'urbex apparemment assez standard (et assez facile d'accès), et on trouve toutes sortes d'images, que je trouve fascinantes, en cherchant sanatorium d'Aincourt dans Google images (même s'il n'est pas facile de savoir ce qui est une photo de quel pavillon parce qu'ils sont quasi identiques, et il est probable qu'il y ait en plus des confusions entre les noms). Cette vidéo n'est pas mal faite pour présenter le lieu en images, et celle-ci (probablement le pavillon des Tamaris) est plus artistique et donne une idée de la taille de l'endroit ; on trouve aussi quantité d'autres documents en ligne (soit dit en passant, j'ai fait une petite édition sur Wikipédia mais il faudrait que quelqu'un se dévoue pour nettoyer cet article qui est assez bordélique et par endroits pas du tout encyclopédique). • Le poussinet et moi y sommes allés avant-hier, parce que le poussinet voulait revoir, maintenant qu'il fait (trop) sec, les carrières de Feularde où nous nous étions perdus il y a quelques mois, et qui ne sont pas loin de ce sanatorium, donc nous avons fait un crochet par Aincourt après. Le poussinet est allé jeter un œil au bâtiment des Peupliers (celui qui est au nord) tandis que, puisque ma phobie m'interdisait d'aller jusque là, je suis resté faire un tour du jardin japonais (non abandonné, et très joli, mais un peu en triste état à cause de la sécheresse) qui se trouve à côté du bâtiment des Cèdres encore en activité : j'ai mis quelques photos sur Twitter ; ce jardin est tout à fait officiellement ouvert au public et peut être un prétexte pour aller dans le coin.

Tout ceci étant dit, je n'ai pas vraiment idée de la raison de cette peur que j'éprouve (et que je ne suis apparemment pas le seul à éprouver, même si la mienne est probablement inhabituellement forte) pour les endroits abandonnés, les endroits d'urbex. Autant le vertige est assez facile à comprendre (le danger de tomber est quelque chose certainement assez atavique), autant la peur des endroits abandonnées n'est pas facile à expliquer. Il y a une raison rationnelle qu'on peut invoquer, c'est les dangers qui peuvent être associés à un endroit qui n'est plus correctement entretenu (risques d'effondrement, de chute, de blessure, que sais-je encore), mais ces dangers sont trop rationnels et sans doute trop banals pour expliquer une peur sans doute ancrée dans un inconscient plus profond. Est-ce que la contemplation de la décrépitude nous rappelle notre mortalité ? Est-ce la peur de ce qui pourrait se cacher dans les coins d'ombre quand les humains abandonnent l'endroit ? Est-ce la peur de déranger les fantômes du passé ? (Un sentiment que j'avais essayé d'évoquer dans ce fragment littéraire.) Je n'en sais rien. Il y a certainement une bonne partie simplement due à l'idée que c'est interdit, et au fait qu'il n'y ait personne (comme je l'écris plus haut, je pense que le simple fait d'être en groupe me rassurerait beaucoup), mais c'est loin de tout expliquer. En tout cas, une preuve que je ne suis pas du tout le seul à ressentir au moins une forme de gêne est dans la facilité avec laquelle une recherche Google de quelque chose comme abandoned place se trouve accompagnée de mots comme eerie, scary, creepy, spooky ou hautning (mais aussi cool, beautiful, poetic et d'autres mots nettement moins négatifs). Si d'autres gens éprouvent le même genre de peur mêlée de fascination que moi, n'hésitez pas à livrer votre introspection en commentaire !

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(lundi)

Comment comparer les niveaux de joueurs à un jeu ? (et : le classement Elo aux échecs)

Considérons la question suivante :

Alice, Barbara et Carole aiment jouer à un certain jeu (qui se joue à deux joueurs, et qui détermine un gagnant et un perdant). Quand Alice joue contre Barbara, elle gagne 80% des parties. Quand Barbara joue contre Carole, elle gagne 80% des parties. Avec quelle fréquence doit-on s'attendre à ce qu'Alice gagne quand elle joue contre Carole ?

Formulé comme ça, le problème est en quelque sorte un de ces pièges où, même si on a superficiellement l'impression d'avoir assez d'informations pour pouvoir faire des calculs intéressants, en fait on n'a pas les données permettant de répondre à la question posée (qui pourrait aussi bien être quel est l'âge du capitaine ?) : la réponse formellement correcte est donc on ne peut rien dire. Après tout, et même si c'est un peu paradoxal, le jeu pourrait très bien être tel que le style de jeu d'Alice la fasse gagner 80% du temps contre Barbara, qui gagnera elle-même 80% du temps contre Carole, qui gagnera à son tour 80% du temps contre Alice ; cela pourrait même être 100% du temps dans les trois cas, par exemple si le jeu est pierre-papier-ciseaux, qu'Alice joue toujours papier, Barbara toujours pierre et Carole toujours ciseaux. (Voir aussi ce fil Reddit.)

Néanmoins, ce genre de cercles paradoxaux de joueurs sont assez inhabituels. Dans un vrai jeu entre vrais joueurs, qu'il s'agisse des échecs ou du tennis ou du bras de fer ou un combat entre personnages à Donjons & Dragons, ou je ne sais quoi encore, on aura quand même tendance à se dire qu'Alice est plus forte que Barbara qui est elle-même plus forte que Carole, donc certainement Alice devrait gagner facilement contre Carole — et même, largement plus que 80% du temps — oui mais combien au juste ?

Encore une fois, il n'y a pas de « bonne » réponse. La réponse 80% est possible — quoique surprenante. Mais on peut quand même se demander quelle est la réponse la « moins surprenante », la réponse typiquement attendue, sans information supplémentaire sur le jeu. J'ai posé la question sur Twitter, mais les gens ont couardement refusé d'essayer d'y répondre. C'est dommage, parce que je pense que c'est intéressant, et j'encourage à y réfléchir avant de lire la suite : quel modèle mathématique raisonnablement simple utiliseriez-vous pour essayer de quantifier la différence de niveau des joueurs, et quelle réponse ce modèle apporte-t-il à la question ci-dessus ? (Plus généralement, bien sûr, il s'agit de se demander : si Alice gagne contre Barbara avec probabilité p et que Barbara gagne contre Carole avec probabilité q, avec quelle probabilité S(p,q) ce modèle prédit-il qu'Alice gagnera contre Carole ?)

On peut vraiment proposer des réponses sérieuses à cette question, qu'il serait amusant d'essayer de confronter à des jeux réels, même si je doute fortement qu'on puisse arriver à une situation assez « pure » et précisément reproductible pour faire une mesure utile. (Pour commencer, dans la réalité, un joueur fort ne joue pas de la même manière contre un joueur connu comme faible que contre un joueur intermédiaire.) Les deux modèles qui me semblent les plus naturels ou évidents, et que je vais décrire ci-dessous donnent l'un 95.38% et l'autre 94.12% (lorsque p=q=80%). Évidemment un tel niveau de précision est complètement illusoire, et je les donne juste pour permettre à une personne qui ferait le même calcul sans lire la suite de vérifier si elle a obtenu la même chose : je serais vraiment curieux de savoir si d'autres gens tombent aussi, sans lire ce qui suit, sur une de ces valeurs (malheureusement sans doute trop proches pour pouvoir être sérieusement départagées par l'expérience).

Cela faisait un moment que je m'étais dit que je parlerais du sujet au sujet du classement Elo aux échecs (j'y viens ci-dessous) : ce qui me motive à écrire ça maintenant, c'est d'une part que mon poussinet s'est soudainement découvert un intérêt pour les échecs (bien qu'il y soit assez nul), et d'autre part que je me suis rendu compte qu'il y avait un lien avec cette entrée récente.

Le cadre simplificateur général qui me semble assez naturel si on imagine un jeu dans lequel on peut parler de niveau d'un joueur, c'est le suivant (★) :

Chaque joueur a un niveau, qu'on peut quantifier par un nombre réel. Lorsque deux joueurs X et y de niveaux respectifs x et y jouent l'un contre l'autre, la probabilité que X gagne est donné par une certaine fonction h(xy) (avec h continue, croissante) de la différence entre ces niveaux.

Il y a deux hypothèses qui sont faites là-dedans : la première est que le niveau est quantifié par un unique nombre réel, et la seconde est que la seule chose qui importe lorsque deux joueurs jouent l'un contre l'autre est la différence arithmétique entre leurs niveaux, et notamment un joueur de niveau 1 000 001 a autant de chances de gagner contre un joueur de niveau 1 000 000 qu'un joueur de niveau 1 contre un joueur de niveau 0. Enfin, plus exactement, la première partie est un postulat (elle signifie par exemple que si Alice et Zoé ont les mêmes probabilités de gagner contre Barbara, alors elles ont le même niveau, donc auront aussi les mêmes probabilités de gagner contre Carole). La seconde partie, elle, est la définition de l'échelle de niveaux plus qu'elle n'est un postulat : on peut imaginer qu'on définit arbitrairement les joueurs de niveaux 0 et 1, puis on définit les joueurs de niveau 2 comme ceux qui ont autant de chances de gagner contre un joueur de niveau 1 qu'un joueur de niveau 1 contre un joueur de niveau 0, puis les joueurs de niveau 3 comme ceux qui ont cette même probabilité de gagner contre les joueurs de niveau 2, etc. (Bien sûr, ensuite il faut aussi interpoler : par exemple, les joueurs de niveau 0.5 sont ceux qui ont autant de chances de gagner contre un joueur de niveau 0 que ceux de niveau 1 ont de gagner contre eux, etc.) En revanche, la question qui est vraiment matière de modélisation — ou de postulat simplificateur — plutôt que de définition, c'est celle de savoir la forme de h, par exemple ce que vaut h(u+v) connaissant p := h(u) et q := h(v) (et spécifiquement, la question tout en haut de cette entrée est de savoir ce que vaut vaut h(2t) si h(t)=0.8).

Clairement, on veut que la fonction h soit croissante et continue, voire arbitrairement lisse. Pour des raisons de symétrie, on a h(−t) = 1 − h(t), et notamment h(0)=½ (deux joueurs de même niveau ont chacun une chance sur deux de gagner). On veut sans doute demander que h(t) → 0 quand t → −∞ et h(t) → 1 quand t → +∞, c'est-à-dire qu'un joueur infiniment plus faible qu'un autre n'a aucune chance de gagner tandis qu'un joueur infiniment plus fort qu'un autre est certain de gagner ; mais déjà il s'agit là d'hypothèses faites sur le jeu, parce que, après, tout, il peut très bien comporter une part de hasard suffisante pour que la probabilité de gagner ne dépasse jamais, disons, 80% pour le joueur le plus fort. L'échelle des valeurs est normalisée de façon arbitraire, donc quitte à toutes les multiplier par une constante positive, on peut aussi assurer que la dérivée h′(0) de h en 0 vaut 1 (par exemple), c'est-à-dire en gros qu'un joueur de niveau ε de plus qu'un autre, avec ε extrêmement petit, a une probabilité essentiellement ½+ε de gagner ; mais cette normalisation n'aura évidemment aucun impact sur la réponse à la question posée initialement.

Voici un modèle très simple qui me semble assez naturel[#] : chaque joueur est modélisé par les paramètres (i.e., la distribution) d'une variable aléatoire gaussienne ; lorsque deux joueurs jouent l'un contre l'autre, on tire deux réels selon leurs deux distributions, et celui qui a la plus haute valeur gagne. Néanmoins, ce modèle modélise chaque joueur par deux paramètres (la moyenne=espérance de la variable, et son écart-type) ; pour entrer dans le cadre (★) ci-dessus, il faut que je restreigne encore les choses en demandant que chaque variable ait le même écart-type (disons 1/(2√π) pour me conformer à la normalisation arbitraire h′(0)=1 proposée ci-dessus ; du coup, la différence entre deux variables gaussiennes d'espérance x et y respectivement et d'écart-type 1/(2√π) chacune est une variable gaussienne d'espérance xy et d'écart-type 1/√(2π), ce qui justifie la formule suivante). On a alors h(t) = ½(1+erf(t·√π)) où erf est la fonction d'erreur. Avec ce modèle, on peut répondre à la question initiale : si h(t)=0.8 c'est que t≈0.3358 (différence de niveau entre Alice et Barbara ou entre Barbara et Carole), et alors h(2t)≈0.9538. Autrement dit (indépendamment de la normalisation arbitraire de t), le modèle « tirage de variables aléatoires gaussiennes de même écart-type » prédit la réponse 95.38% à la question initiale.

[#] Disons au moins, c'est le premier qui m'est venu à l'esprit, avant d'avoir lu que le classement Elo fait autre chose, mais que, en fait, c'était peut-être bien le modèle initial proposé par Elo (cf. ci-dessous).

[Graphes de deux fonctions sigmoïdes]Oui mais pourquoi des variables gaussiennes ? Simplement parce que c'est la réponse la plus simple ou évidente quand on a besoin d'une variable aléatoire sur les réels, mais il n'y a pas de vraie justification ici (sauf qu'on peut peut-être se dire que chaque un coup d'un jeu est un tirage aléatoire et qu'à force d'en accumuler assez le théorème de la limite centrale va finir par donner quelque chose de gaussien, mais c'est plus de l'agitage de mains qu'une justification sérieuse). Les variables gaussiennes ont aussi ceci de bien que la différence entre deux variables gaussiennes est une variable gaussienne (d'espérance la différence et de variance la somme). Mais si au lieu de tirer la différence selon une variable gaussienne (d'espérance xy et d'écart-type 1/√(2π)) je prenais une variable, disons, logistique[#2] (de nouveau avec espérance xy et écart-type cette fois π/(4√3) si j'ai bien fait mon calcul), on trouve, ou plutôt on postule, h(t) = 1/(1+exp(−4t)) (le 4 est juste là pour la normalisation arbitraire que j'ai faite, mais l'idée importante est qu'on remplace la fonction d'erreur une fonction logistique). J'ai tracé ci-contre les graphes des deux fonctions h résultantes, en vert ½(1+erf(t·√π)) et en bleu 1/(1+exp(−4t)) (normalisées par h′(0)=1, donc ; voir aussi ce graphe sur Wikipédia pour d'autres fonctions du même genre). Avec ce modèle « logistique », on peut aussi répondre, différemment, à la question initiale : si h(t)=0.8 c'est que t≈0.3466 (différence de niveau entre Alice et Barbara ou entre Barbara et Carole), et alors h(2t)≈0.9412. Autrement dit (indépendamment de la normalisation arbitraire de t), le modèle « logistique » prédit la réponse 94.12% à la question initiale.

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