David Madore's WebLog: 2018-05

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in May 2018 / Entrées publiées en mai 2018:

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(mercredi)

J'ai déjà dit que je haïssais le CSS ?

(Ah oui, je l'ai déjà dit. Mais ça ne fera pas de mal de le redire. C'est donc parti pour un nouvel épisode de la saga Ruxor se plaint de combien le monde informatique est merdique et mal conçu.)

À chaque fois que je suis obligé de toucher à CSS, j'en ressors horrifié : aussi bien par la complexité de toutes ces règles byzantines que par le génie avec lequel ce langage semble toujours résoudre 90% de votre problème et vous narguer en rendant impossible de résoudre les 10% restants malgré son nombre invraisemblable de features mutantes.

Bon, la dernière fois que je m'en étais plaint, c'était à propos du scaling des images. Quand je mets une image dans mon blog j'écris typiquement une balise <img>, quelque chose comme :

<img src="blueish-foobar.png" width="400" height="300" alt="[Photo d'un foobar bleuté]" style="float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em" />

(Enfin, le style= est en fait dans une classe CSS, mais peu importe.)

Dans cet exemple, le fichier PNG ferait 400×300. La raison de préciser la largeur et la hauteur de l'image dans les attributs est de permettre au navigateur de préparer la taille même si l'image ne se charge pas immédiatement, et de ne pas avoir à faire un reflow quand elle se charge (parce qu'il ne découvrirait la taille qu'à ce moment-là).

Je mets typiquement des images de taille de l'ordre de 400 pixels, et je fais normalement un lien vers une version plus grande. Éventuellement, si l'image est très grosse et vraiment centrale à la discussion, je vais la centrer au lieu de la flotter à gauche ou à droite. Enfin, peu importe.

Sur un mobile, ça ne marche pas du tout, parce que les pixels utilisés par CSS sont pipo (pour que le texte ne soit pas trop petit) et du coup l'image devient beaucoup trop grande par rapport aux lignes de texte. Quand je m'en suis plaint la dernière fois (dans cette entrée), je ne connaissais pas la solution. J'ai enfin fini par apprendre que (1) on peut mettre un max-width qui va overrider le width même si les deux existent (c'est utile mais très contre-intuitif), et (2) la valeur magique auto qui fait tout même le café (mais on ne comprend rien à ce qu'elle fait exactement) permet de demander que la hauteur de l'image soit ajustée pour rester proportionnelle à la largeur. D'où la solution :

<img src="blueish-foobar.png" width="400" height="300" alt="[Photo d'un foobar bleuté]" style="max-width: 60%; height: auto; float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em" />

Comme ça l'image fait 400×300 (la taille du fichier, i.e., sa taille « naturelle »), sauf si ça va dépasser 60% de la largeur du contenant, auquel cas la largeur de l'image est limitée à cette valeur et sa hauteur est ajustée pour garder l'aspect ratio 4/3. C'est parfait.

Ajout : Comme un long commentaire me fait prendre conscience que je n'ai pas du tout été clair, j'explique mon intention : mon but est que l'image fasse sa taille naturelle (400×300), sauf si la fenêtre (ou l'écran du mobile) est tellement petit qu'on ne puisse pas mettre cette largeur de 400 pixels dans 60% de la taille disponible, auquel cas je veux limiter la taille de l'image à ces 60%. En effet, il s'agit d'images qui, typiquement, illustrent un paragraphe de texte, donc je veux laisser à côté de l'image un peu de place (les 40% restants, donc) pour que le texte s'inscrive à côté de l'image. (Laisser trop peu ou pas du tout de place pour le texte fait que l'image interrompt le texte, et ce n'est pas plaisant.) En revanche, dans le cas où je mets une image centrée (j'aurais sans doute dû prendre cet exemple-là, mais il est moins fréquent sur mon blog), je vais bien sur écrire max-width: 100% à la place.

C'est parfait, mais enfin, c'est extrêmement peu intuitif, moi j'aurais préféré une syntaxe beaucoup plus explicite du genre width: min(0.6*widthof(parent), 400px); height: (300/400)*widthof(this) (j'invente complètement, mais vous voyez l'idée), ce qui aurait précisé très clairement et très intuitivement ce que je veux, plutôt qu'un auto complètement magique dont on ne sait pas ce qu'il va faire (sur d'autres types d'élément, auto demande d'ajuster à la taille du contenu : quel est le rapport entre ces deux sens du mot ?).

Enfin, j'étais quand même vachement content d'apprendre ça. Mais maintenant il y a la complication du SVG. Parce que mes images sont parfois en SVG inlinées dans le HTML lui-même. Ce qui est censé être mieux (image vectorielle, pas de besoin de requête HTTP supplémentaire), mais présente aussi des inconvénients (Google Images ne semble pas assez malin pour récupérer les images SVG, par exemple, et a fortiori quand elles sont inlinées). Typiquement mon SVG ressemble à quelque chose comme ceci :

<svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" version="1.1" width="400" height="300" style="float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; stroke-linecap: round; stroke-linejoin: round"><!-- Insert vector of a blueish foobar *here* --></svg>

Si on fait pareil qu'avant, c'est-à-dire ajouter max-width: 60%; height: auto dans le style, ça ne va pas marcher, parce que l'élément <svg> va certes être redimensionné, mais l'image qu'il contient va simplement être coupée, pas redimensionnée. La solution est d'utiliser l'attribut viewBox qui définit un système de coordonnées dans le SVG, donc quelque chose comme viewBox="0 0 400 300" pour demander au navigateur que, que même si l'élément <svg> est redimensionné, les coordonnées à l'intérieur aillent quand même de 0 à 400 et de 0 à 300. On en arrive à ceci :

<svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" version="1.1" viewBox="0 0 400 300" width="400" height="300" style="max-width: 60%; height: auto; float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; stroke-linecap: round; stroke-linejoin: round"><!-- Insert vector of a blueish foobar *here* --></svg>

Enfin, ça c'est par imitation de ce que je fais pour un <img> : ce n'est pas clair que ce soit la meilleure chose à faire : je pourrais retirer height="300" et/ou remplacer width="400" par un width:400px dans le style. Sur Firefox ça semble marcher correctement, et sur la version de Chrome que j'ai sous la main aussi. Malheureusement, cet article (qui est intéressant mais un peu confus dans sa formulation) met en garde que :

Many browsers—IE, Safari, and versions of Opera and Chrome released prior to summer 2014—will not auto-size inline SVG. If you don't specify both height and width, these browsers will apply their usual default sizes, which as mentioned previously will be different for different browsers. The image will scale to fit inside that height or width, again leaving extra whitespace around it. Again, there are also inconsistencies in what happens if you leave both height and width auto.

À la place, ils proposent un hack absolument ignoble faisant intervenir padding-bottom. Il est hors de question que j'utilise un truc pareil (j'ai déjà assez de mal avec le CSS et peur de tout casser dès que je change quelque chose, si je commence à utiliser des hacks pareils je n'y comprendrai vraiment plus rien ; et surtout, j'ai peur que ça soit très peu robuste). Mais il y a des choses qui restent tout à fait obscures pour moi :

  • Est-ce que ce problème est encore d'actualité (l'article date de début 2015, peut-être que les choses ont changé depuis) ?
  • Qu'est-ce qui va se passer, au juste, sur les navigateurs qui will not auto-size inline SVG ? Comment comprennent-ils height:auto ou qu'en font-ils au juste ?
  • Est-ce qu'il est possible d'extraire du foutoir des normes une compréhension quelconque de ce qu'un navigateur est censé faire ? (Comme je le disais plus haut, auto a l'air complètement magique.) Bon, c'est impossible de savoir quelle est la spécification CSS parce qu'il y a un zillion de documents avec des numéros de version pas clairs (la version 2.1 de la spécification a l'air plus récente que la version 3, what the fuck?), mais je lis sur cette page que if ‘height’ has a computed value of ‘auto’, ‘width’ has some other computed value, and the element has an intrinsic ratio; then the used value of ‘height’ is: (used width) / (intrinsic ratio) ; mais j'ai essayé de comprendre ce qu'est un intrinsic ratio et si le SVG inliné en a, et j'ai abandonné.

Bon, ne sachant pas quoi en penser, je vais juste ignorer le problème et jouer moi aussi au petit jeu con de si ça marche sous Firefox et Chrome, c'est bon.

Mais ça m'amène à un problème lié : supposons que ce que je veux dimensionner n'est pas une image (<img> ni <svg>) mais un élément bloc différent, disons un <div> (pensez par exemple à celui qui contient des images dans cette entrée-ci). Mon <div> n'a pas d'intrinsic aspect ratio, mais supposons que je veux lui en spécifier un. Autrement dit, mon problème est :

Comment dimensionner un élément bloc, en CSS (sans JavaScript), en précisant sa largeur et son aspect ratio (ou bien sa hauteur et son aspect ratio) ?

Dans la syntaxe que j'ai pipoté plus haut, je pourrais vouloir écrire width: min(0.6*widthof(parent), 400px); height: (300/400)*widthof(this) exactement comme pour l'image : c'est-à-dire, imposer que la largeur soit le plus petit entre 400 pixels et 60% de la largeur de l'élément parent, et que le hauteur soit 3/4 de cette valeur. Ou dans une syntaxe plus proche du CSS réel, on pourrait imaginer d'écrire width:400px; max-width:60%; aspect-ratio:4/3; height: auto. Mais tout ça n'existe pas.

Dans le monde réel, est-ce possible, oui ou merde ? cette page semble penser que non, puisque toutes les réponses sont complètement pourries (la réponse approuvée propose le hack absolument ignoble à base de padding-bottom, qui d'ailleurs ne marcherait pas si c'était la hauteur qui était fixée et la largeur à en déduire ; l'unité vw est intéressante mais d'usage extrêmement limité ; d'autres hacks à base d'images sont tout aussi répugnants[#] que celui à base de padding-bottom ; et certains ne lisent pas la question et proposent du JavaScript). C'est tout de même hallucinant qu'un langage aussi complexe, malgré toutes les extensions comme calc() et les variables CSS (à quoi c'est censé servir, alors), ne permette toujours pas de faire quelque chose d'aussi simple (sans passer par un hack à vomir) !

Voilà, donc comme je le disais, un exemple parfait où le CSS résout 90% de votre problème et vous nargue en rendant impossible de résoudre les 10% restants malgré son nombre invraisemblable de features mutantes.

[#] En fait, parmi les différents hacks proposés, celui qui me semble finalement le moins ignoble est celui basé sur du SVG justement :

<div style="position: relative; width: 400px; max-width: 60%">
<svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" version="1.1"
    viewBox="0 0 4 3" style="width: 100%" />
<div style="position: absolute; top: 0; left: 0; bottom: 0; right: 0; overflow: auto">
<p>Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit…</p>
</div>
</div>

Cela devrait faire à peu près ce que je demandais (fixer une largeur de <div> de 400px ou 60% du contenant, la plus petite des deux valeurs, tout en imposant un aspect ratio de 4:3), et on peut presque défendre l'idée que c'est une solution propre (en un certain sens, conceptuellement, on se sert de SVG pour « dessiner » un rectangle vide dans lequel on inscrit ensuite le texte ; en tout cas, c'est moins moche qu'avec le padding-bottom qui n'a rien à foutre là). Mais ce qui n'est pas clair, c'est sur quels navigateurs ça fonctionnera, ni à quel point la dégradation sera gracieuse si ça ne fonctionne pas. C'est justement mon problème initial sur le SVG.

Au passage : des choses que je ne sais pas dire en bon français : une feature, le scaling des images, l'aspect ratio, du SVG inliné dans du HTML, un hack. Je ferais sans doute mieux d'écrire ce genre d'entrées entièrement en anglais.

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(mardi)

Mathématiques discrètes et continues

(Pour l'explication du titre, voir cette vieille entrée.)

J'assistais tout à l'heure à une séance de présentation, pour les élèves de Télécom ParisPloum où j'enseigne, des différentes filières (=spécialisations) entre lesquelles ils doivent piocher pour leur deuxième année. (La première année est généraliste, et en seconde année ils doivent choisir essentiellement deux-parmi-N spécialisations.) À vrai dire, j'étais plus là pour écouter les questions des élèves et les réponses faites par mes collègues, qui s'en sortaient très bien et n'avaient pas trop besoin de mon aide ; mais c'est intéressant, ne serait-ce que sociologiquement, de savoir ce que nos élèves ont comme questions à poser, et éventuellement comme préconceptions, sur les enseignements qu'on leur propose.

L'une des filières où j'enseigne s'appelle MITRO comme Mathématiques, Informatique Théorique, et Recherche Opérationnelle : c'est un rassemblement légèrement hétéroclite de cours à dominance plus théorique ayant pour but de donner une culture générale utile, soit en complément d'autres filières, soit pour entrer dans un master en informatique ou en recherche opérationnelle ; j'y fais un cours de théorie des jeux dont j'ai déjà parlé. (J'enseigne aussi un cours sur les courbes algébriques dans une filière AC2Q comme Algèbre, Codage, Crypto, Quantique, et les deux filières ont une intersection assez importante dans leur population d'élèves.)

Et une des questions qui m'a frappée à laquelle mon collègue présentant MITRO a dû répondre à un bon nombre de reprises, portait sur le contenu des mathématiques. Ça ne m'avait pas tellement frappé les années précédentes, ou peut-être que je n'avais juste pas fait attention :

En fait, nos élèves ont une vision très étroite de ce que sont les mathématiques. Et on ne peut pas leur en vouloir : ils sortent (pour l'essentiel) des classes prépa françaises, où on leur a enseigné, au moins sous l'étiquette mathématiques, des maths qui se limitent essentiellement à deux choses, (1) de l'algèbre linéaire, (2) de l'analyse réelle classique, et depuis récemment un peu de (3) probabilités. En première année à Télécom, ils ont des cours de maths qui couvrent les probabilités et encore plus d'analyse (un peu d'analyse fonctionnelle, cette fois ; j'enseigne aussi dans le cadre de ce cours-là). Donc au final, pour eux, les maths, c'est des espaces vectoriels (réels ou complexes), des intégrales et des probas (essentiellement). Et ils nous demandent, soit en l'espérant soit en le craignant, s'il y a des choses comme ça dans la filière MITRO. La notion de maths discrètes leur est largement inconnue.

Mais ce qui est un peu ironique, c'est qu'en fait ils ont déjà fait des maths discrètes (par exemple, ils savent ce que c'est qu'un graphe, un arbre, ce genre de choses) : simplement, ils en ont fait, en prépa ou après, dans des cours étiquetés informatique. Et j'enseigne moi-même un cours sur les langages formels (cf. ici) qui, dans mon esprit, est clairement un cours de maths, mais qui est étiqueté informatique (ceci provoque d'ailleurs des malentendus dans l'autre sens, parce que j'en ai qui se plaignent qu'on ait besoin de raisonner).

Je suis de l'avis que l'informatique théorique, ainsi qu'une bonne partie de la physique théorique, fait partie des mathématiques. En fait, pour moi, les mathématiques ne se définissent pas par leur objet d'étude mais par leur méthode, c'est-à-dire le fait qu'on arrive à la vérité par un raisonnement déductif dont la rigueur se cherche dans l'aspect formel ou du moins formalisable ; par opposition, essentiellement, aux sciences expérimentales dont la méthode est inductive et la rigueur se cherche dans l'application méticuleuse d'un protocole expérimental. Il se trouve que cette distinction — qui n'exclut pas qu'il y ait des régions intermédiaires où on combine un raisonnement partiellement heuristique et des constatations expérimentales — est largement transverse à un domaine comme l'informatique, la physique ou l'astronomie, et je classifie donc l'informatique théorique comme étant à la fois des maths (pour la méthode) et de l'informatique (pour la finalité).

Mais peu importent les classifications. (Si vous trouvez que je dis des conneries ci-dessus, je n'ai pas vraiment l'intention de défendre ma position, je dis comment je pense spontanément les choses, mais fondamentalement je me fous un peu de savoir comment on place les frontières entre les domaines d'investigation du savoir humain.) Ce qui m'inquiète, c'est l'effet de myopie disciplinaire.

Que les classes prépa françaises n'enseignent essentiellement que de l'algèbre linéaire, de l'analyse réelle classique et des probabilités, je ne me sens pas spécialement fondé à le critiquer. À un certain niveau, j'aimerais bien qu'on y rencontre la notion de corps fini, mais je comprends qu'il y a plein de choix à faire, que tout le monde tire la couverture à soi, que c'est très politique, etc.

Mais ce que je trouve vraiment regrettable, quand je repense à l'entrée que je viens d'écrire où j'évoque l'idée que le grand public se fait des mathématiques (manipuler des gros nombres ou manipuler des grosses formules), c'est que des élèves qui en ont quand même avalé nettement plus que le grand public aient toujours une idée finalement toujours aussi étroite de ce que sont les mathématiques. C'est-à-dire que je trouve que, même si on n'a pas le temps d'enseigner ceci ou cela de précis, et même si « ça ne sert à rien » (or je ne crois pas que ça ne serve à rien), on doit quand même pouvoir trouver le moyen de faire un survol de ce que sont les branches, et comment elles se nomment, des mathématiques, toutes les mathématiques. (Disons au moins en se donnant comme but que ce ne soit pas une surprise d'apprendre qu'il y a des mathématiciens qui étudient les graphes et qui n'ont qu'un rapport extrêmement lointain avec l'informatique. Mais aussi pour pouvoir leur dire, voyez, ce qu'on va vous enseigner, c'est les parties anciennes de ce tout petit bout-là.) Je pense bien sûr la même chose des autres sciences qu'ils peuvent être amenés à étudier, même si j'ai l'impression — peut-être effet de ma propre myopie — que la « cartographie » des mathématiques est particulièrement mal connue.

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(dimanche)

Réflexions décousues sur la vulgarisation mathématique

Bon, il faut peut-être que j'arrête d'intituler mes entrées quelques réflexions sur… ou réflexions décousues sur…, parce qu'à peu près tout ce que j'écris finit par rentrer dans cette forme. Mais j'aime bien me retrancher derrière cette sorte d'excuse quand je ne sais pas très bien à l'avance ce que je vais raconter et/ou que je n'ai pas envie d'essayer d'élaborer un plan. [Ajout : J'ai essayé de faire un plan a posteriori en insérant des intertitres à certains points dans cette entrée, peut-être que ça aide à la lire.]

☞ Vulgarisation à différents niveaux

La vulgarisation mathématique (et occasionnellement, physique) occupe une grande place dans ce blog. Enfin, déjà, il faut se demander ce que le terme vulgarisation recouvre au juste, vu que je parle rarement en faisant l'effort d'être compréhensible par un public complètement non-initié (i.e., Madame Michu — parce que ma maman en a marre d'être prise en exemple de la-personne-qui-ne-connaît-rien-aux-maths), mais je pense qu'il y a justement une place intéressante, et trop peu exploitée, pour toute forme de communication qui s'adresse à un public plus large que les spécialistes mais néanmoins plus étroit que le vulgum pecus, par exemple un scientifique d'un autre domaine, ou un enseignant du secondaire. (Le monde scientifique est tellement cloisonné[#] que les initiatives par lesquelles les biologistes et les informaticiens se tiendraient mutuellement au courant de leurs recherches, hors d'un cadre d'applications directes, sont extrêmement rares, et c'est même le cas entre algébristes et analystes ; et il en va semblablement entre enseignants-chercheurs dans le supérieur et enseignants du secondaire. Tout cela est vraiment triste.) Convenons d'appeler encore ça de la vulgarisation. Je ne sais pas si c'est exactement ça que j'essaie de faire, le niveau auquel je place mon exposition de tel ou tel concept mathématique dépend plus de mon inspiration du moment et de la difficulté du concept lui-même que de l'intention de viser tel ou tel public que je cerne, de toute façon, assez mal. Mais il est certain que j'écris des explications à ces niveaux assez variés[#2], et j'ose espérer qu'au moins une partie de ce que j'ai pu écrire au chapitre vulgarisation mathématique a été compréhensible par le très grand public et qu'au moins une partie a pu être intéressante pour d'autres matheux (et peut-être même que ces parties ont une intersection non-triviale, ce qui serait formidable). Bref.

[#] J'ai déjà plusieurs fois cité Giancarlo Rota à ce sujet : A leader in the theory of pseudo-parabolic partial differential equations in quasi-convex domains will not stoop to being understood by specialists in quasi-parabolic partial differential equations in pseudo-convex domains.

[#2] Enfin, j'ai toujours considéré ça comme évident, mais au moins une personne lisant mon blog (et que je ne dénoncerai pas) ne s'en était pas aperçu. Dès qu'il est question de maths, je ne comprends plus rien… — D'accord, mais est-ce que tu avais bien compris que parfois quand je parle de maths ce n'est pas censé être compréhensible par le grand public et parfois si ? — Hum… Là on peut vraiment considérer que c'est un échec.

☞ Mon intérêt pour la vulgarisation

Bref, je fais souvent de la vulgarisation mathématique, mais je n'ai jamais vraiment parlé de vulgarisation mathématique : pourquoi ça m'intéresse, pourquoi j'en lis, pourquoi j'en fais, etc.

Je suis tombé dans la marmite de la vulgarisation scientifique quand j'étais petit (avouons que mon papa m'a un peu poussé dans la marmite en question), par exemple à travers le livre Cosmos de Carl Sagan (tiré de la série du même nom), ou de One, Two, Three… Infinity de George Gamow (ça fait plus de trente ans que je ne l'ai pas lu, celui-là, je devrais sans doute y jeter à nouveau un œil pour voir ce qu'il contenait), ou encore The Emperor's New Mind de Penrose ainsi que (plus tard) Gödel, Escher, Bach de Hofstadter auquel le livre de Penrose est plus ou moins une réponse, ou enfin Les Trous noirs de Jean-Pierre Luminet.

Et je continue à apprécier la vulgarisation scientifique (en tout cas quand elle est bonne) à différents niveaux. Même quand je n'apprends rien sur le fond, ce qui est rarement le cas ne serait-ce que parce que les vulgarisateurs racontent de l'histoire des sciences en même temps que la science elle-même, j'apprends quelque chose de très important, qui est comment communiquer, justement, avec le grand public, ce qui est loin d'être évident, et d'autant moins évident qu'on parle d'un sujet abstrait comme la physique théorique ou les mathématiques. Une des difficultés de l'exercice est de trouver des analogies ou des images qui respectent le double impératif largement contradictoire d'être parlantes (c'est-à-dire compréhensibles mais aussi éclairantes) et correctes (c'est-à-dire qui évitent de simplifier tellement les choses que ça devient une bouillie de mots qui ne veulent plus rien dire) : c'est quelque chose de véritablement difficile, et j'essaie de retenir les bonnes analogies que je trouve pour pouvoir les resservir éventuellement. Et même quand il s'agit de quelque chose que je connais très bien, il y a toujours quelque chose à apprendre sur comment bien le résumer, comment souligner ce qui est le plus important, quoi mettre en lumière et quoi passer sous silence, etc. À titre d'exemple, le cosmologiste Sean Carroll est, à mon avis, un vulgarisateur extraordinaire, et cette petite série de cinq épisodes de trois ou quatre minutes chacun sur la direction du temps (s'adressant à des gens qui, quand même, ont une certaine culture scientifique générale) est un modèle à suivre de comment expliquer les choses clairement bien que rapidement (ou cet exposé, plus long et sans doute plus élémentaire, sur le même sujet).

Inversement, quand on écrit de la vulgarisation, on apprend toujours quelque chose sur ce sur quoi on écrit. Même quand on pense exposer quelque chose qu'on connaît parfaitement, et quel que soit le niveau auquel on se place, il y aura toujours quelque chose à apprendre, ou au moins à mieux comprendre, dans le processus d'explication. C'est une des raisons qui me pousse à me prêter à l'exercice (et plus généralement, à aimer enseigner), et je pense que cela devrait faire partie de n'importe quel travail de recherche.

☞ Pourquoi j'aime parler de trucs « vieux »

Il y a quand même une chose qui m'agace dans la vulgarisation, en tout cas comme certains la pratiquent, c'est la tendance à surreprésenter les progrès récents (dans le domaine scientifique considéré), voire, la recherche personnelle du vulgarisateur. Je comprends évidemment les raisons qui poussent à ça : il est gratifiant de parler de ce qu'on fait soi-même, et on a envie de montrer au grand public qu'on fait avancer la science, et ce qui se passe « sur le front ». Et inversement, le grand public a sans doute plus envie qu'on lui parle de la physique toute récente que de celle de Newton. L'ennui, c'est que pour bien faire comprendre la physique toute récente, il faut sans doute commencer par bien faire comprendre celle de Newton (puis celle de Maxwell, puis celle d'Einstein et celle de Schrödinger et Heisenberg… enfin, vous voyez l'idée). Forcément, dans le cadre de la vulgarisation, on va sauter des étapes, commettre des approximations, passer des choses sous silence, et peut-être ne faire qu'évoquer Newton pour dire directement des choses sur le boson de Higgs ou les ondes gravitationnelles ou la théorie des cordes ou que sais-je encore. C'est bien, et c'est normal. Mais il est quand même utile qu'il y ait aussi des gens qui vulgarisent Newton, et ce n'est pas forcément si évident que ça, et c'est vraiment utile parce que Newton est quand même bigrement pertinent dans la vie de tous les jours (certainement plus que les ondes gravitationnelles), et d'ailleurs ce serait sacrément utile dans le débat politique si le grand public connaissait un peu mieux la physique, disons, de Boltzmann (par exemple ce que j'en racontais ici). Mais je m'écarte un peu de la question de la vulgarisation pour m'aventurer dans celle de la culture générale scientifique (question sur laquelle j'aurais beaucoup à dire, mais je vais essayer de garder ça pour une autre fois).

Je ne suis pas spécialement tenté, moi, de vulgariser ma propre recherche[#3] (même en mettant de côté le fait que ma propre recherche papillonne dans tous les sens plutôt qu'elle ne progresse dans une direction bien définie). J'en ai déjà déçu plus d'un, comme ça, qui m'invitait à parler devant telle ou telle assistance (par exemple ici) et qui espérait plus ou moins que je parlerais de quelque chose d'un peu actuel : non, j'ai plutôt envie de parler d'objets ou de théories mathématiques qui sont bien connues depuis des dizaines et des dizaines d'années. Ne serait-ce que parce que plus c'est vieux, mieux c'est compris, et mieux on sait, entre autres, quelle est la bonne façon de voir et de présenter les choses. J'aime comparer les maths à un palais magnifique et incompréhensiblement gigantesque, à la structure à la fois labyrinthique et extraordinairement belle, — palais qu'on visite en étant totalement aveugle, si bien qu'on ne peut que tâtonner pour comprendre comment les salles sont agencées et quels bibelots précieux elles contiennent : si je dois emmener un groupe de touristes faire un tout petit tour du palais, je vais plutôt les emmener visiter les salles bien cartographiées que celles qu'on ne sait atteindre que par un chemin compliqué et qui sont peut-être encore en train d'être déterrées par les archéologues (hum, mes métaphores sont un peu mélangées, mais vous voyez l'idée).

[#3] Plus généralement, d'ailleurs, je constate empiriquement que les exposés scientifiques sont d'autant plus intéressants et agréables à écouter (à mon avis personnel à moi que j'ai) que l'orateur ne parle pas de ses propres travaux (c'est la règle au séminaire Bourbaki, mais j'aimerais que plus de séminaires adoptassent le même principe).

☞ Comment communiquer la beauté des mathématiques ?

C'est indiscutablement la beauté des mathématiques, et plus précisément la beauté de certains objets mathématiques, qui me motive à la fois pour faire des maths et pour communiquer autour des maths. La physique m'intéresse mais les maths font bien plus, elles m'émerveillent. J'ai déjà parlé ici et de deux de mes fascinations mathématiques les plus profondes (la symétrie et la « grandeur »), j'ai déjà plein de fois fait références à ces entrées, donc je ne vais pas revenir dessus. Mais étant moi-même envoûté par l'élégance de telle ou telle structure mathématique, j'ai envie de partager cette fascination, pas seulement à mes collègues mais aussi au grand public.

Et la frustration, quand on essaie de communiquer la beauté d'un objet mathématique, est à peu près celle qu'un musicien sourd aurait à essayer d'expliquer à un autre sourd (mais non musicien) la beauté d'une symphonie de Beethoven (compositeur lui-même sourd), qu'il aurait appris à « comprendre » en lisant la partition, mais que personne ne l'aurait jamais entendue jouée. Mes métaphores sont décidément pourries, mais vous voyez l'idée. Mes métaphores sont notamment pourries parce que je suis fermement dans le camp « platonicien » s'agissant des structures mathématique (au moins celles qui sont finitaires), c'est-à-dire convaincu que ces structures préexistent à leur découverte, existent indépendamment du monde matériel ou des lois de la physique (ou de la neurologie du cerveau du mathématicien), et notamment que leur beauté est telle qu'aucun humain n'aurait jamais pu la créer. (Je sais que tout cela peut sembler un tantinet religieux — et je vais revenir là-dessus au sujet d'un chauffeur de taxi. De nouveau, je m'écarte un peu de la question de la vulgarisation, cette fois vers celle de la philosophie des mathématiques, et de nouveau j'aurais beaucoup à dire mais je vais efforcer de garder ça pour une autre fois.) Bref, une meilleure comparaison serait peut-être d'essayer de décrire la beauté de la planète Jupiter dans un monde où tout le monde est aveugle.

Alors on peut faire quelques images. Je fais des choses comme ça sur YouTube et vous en avez vu passer d'autres sur ce blog (comme récemment ici) ou sur des pages web spécifiques (genre ici ou ). Ces images peuvent peut-être aider à commencer de convaincre qu'il y a une forme de beauté dans les mathématiques, mais pour l'essentiel, il ne s'agit que de pâles reflets des objets représentés. L'ensemble de Mandelbrot, on aura peut-être une toute petite idée de sa richesse en jouant à zoomer dessus de façon interactive, en prenant vraiment le temps d'explorer ses recoins, certainement pas en regardant une seule vidéo de zoom. S'agissant de E₈, cette vidéo est jolie et a eu un certain succès (49k vues, quand même !), mais on est littéralement dans la situation de l'allégorie de la caverne de Platon, on regarde la projection en deux dimensions d'un objet plus riche, sauf que cet objet est de dimension 8 (et encore, l'objet de dimension 8, ce n'est que le système de racines de E₈, qui n'est qu'une sorte d'empreinte à partir de laquelle le vrai E₈, le groupe algébrique, est fabriqué, et lui il est de dimension 248). S'agissant des ordinaux, je peux bien représenter ε₀ par des petits bâtons, mais on n'y voit franchement pas grand-chose, et ça ne donne aucune idée de comment « fonctionne » cet ordinal, sans parler d'ordinaux beaucoup plus grands. Pour ce qui est du groupe de Mathieu sur 24 objets, vous pouvez jouer à ce petit puzzle tant que vous voudrez (cf. ici pour les explications), je doute que ça permette de visualiser vraiment le groupe. Quant à ceci, c'est une représentation à peu près fidèle du graphe de Higman-Sims (si tant est qu'on arrive à distinguer les sommets, mais bon, j'ai mis sur Wikipédia les vues les plus importantes), mais ça ne montre pas vraiment ce qui le rend remarquable, on ne peut certainement pas voir le groupe de Higman-Sims là-dedans, et je ne vous parle pas du réseau de Leech dont il s'agit d'un bout vraiment minuscule. (S'il y a un objet mathématique que je donnerais mon âme pour pouvoir « voir » directement, c'est probablement le réseau de Leech. Ce truc est… C'est juste… Comment dire… Aaaah, mais pourquoi 24 ?) Et encore, le réseau de Leech, on peut au moins vaguement imaginer faire quelque chose pour des petits bouts (comme E₈ ou le graphe de Higman-Sims, justement), mais s'agissant de quelque chose comme le groupe monstre (voyez ici pour une tentative de vulgarisation par Numberphile de ce dont il s'agit), c'est peine perdue ; c'est cependant intéressant que Conway, dans la vidéo de Numberphile, compare les groupes simples en général, et le monstre en particulier, à une décoration de Noël et ensuite à une gemme, et semble aussi contrarié que moi de ne pas pouvoir le « voir ». (Il est aussi intéressant qu'il se plaigne de ne pas comprendre pourquoi le monstre existe, mais ça aussi c'est un problème philosophique dont je voudrais parler une autre fois.) Et je ne dis rien des objets fondamentalement infinis dont les mathématiques regorgent. Comment diable pourrait-on représenter βℕ, la Longue Droite ou un cardinal inaccessible ? Tout ça est, je répète, extrêmement frustrant.

Un des buts de la vulgarisation, comme je la comprends, est donc d'essayer de faire comprendre, même en l'absence d'images — ou en présence d'images qui ne sont que des ombres sur le mur de la caverne —, que les mathématiques en général, et certains objets mathématiques en particulier, sont beaux. Et je cherche encore à explorer les manières d'y arriver. Parfois on peut décrire l'objet assez précisément, mais ce n'est pas forcément la bonne façon de communiquer sa beauté (le réseau E₈ peut se décrire comme l'ensemble des octuplets de nombres, qui sont soit tous entiers soit tous entiers-et-demi, et dont la somme est paire, ce n'est vraiment pas compliqué à dire ni à comprendre ; le réseau de Leech a une description un chouïa plus compliquée, mais qu'on peut quand même rendre très terre-à-terre, avec 24 nombres : mais dans un cas comme dans l'autre, ça ne vous donne aucune idée de pourquoi c'est intéressant ou beau, ni pourquoi 8 et 24 sont si remarquables). Une autre approche possible est d'énumérer quelques propriétés remarquables[#4] (par exemple, je peux dire que si vous prenez des boules toutes de même taille en dimension 8 et que vous cherchez à en placer le plus grand nombre possible en contact d'une centrale, sans qu'elles se chevauchent, vous arriverez à en mettre 240 et pas plus, et la manière dont vous aurez placé 240 boules autour d'une centrale sera rigide et les centres formeront le système de racines de E₈ ; et en dimension 24, vous arriverez à en placer 196560 et la configuration sera à symétrie près celle des vecteurs de plus petite norme dans le réseau de Leech ; et je crois qu'il n'y a qu'en dimensions 1, 2, 8 et 24 qu'il y a une telle unicité, en tout cas, elle n'a pas lieu en d'autres dimensions ≤24). Encore une autre approche consiste à décrire les connexions entre différents objets mathématiques, même si on ne les décrit pas précisément (par exemple, si on raconte un peu l'histoire de la classification des groupes simples finis, qui est en quelque sorte l'histoire de la classification de toutes les sortes de symétries finies possibles, on va évoquer les groupes sporadiques, on peut expliquer qu'au sein même de ceux-ci, à part quelques « parias », forment une « famille heureuse » qui compte trois générations, les groupes de Mathieu qui sont essentiellement des symétries sur un ensemble de (12 ou) 24 objets, les groupes qu'on peut voir comme des symétries du réseau de Leech en 24 dimensions, et la troisième génération, dont le monstre, symétries d'un « module de Moonshine », mais ce n'est peut-être pas la bonne façon de voir les choses).

[#4] Reste à savoir dans quelle mesure beau, remarquable et exceptionnel sont synonymes en mathématiques (sans doute pas complètement, c'est sûr). J'avais essayé dans cette entrée de décrire précisément un objet remarquable pas trop compliqué (l'automorphisme exceptionnel du groupe symétrique sur six objets) et d'énoncer — sans démonstration — le fait, qui le rend remarquable, que ça n'est possible que pour six objets et pas un autre nombre (et aussi ses liens avec d'autres objets exceptionnels). Est-ce que ce fait est beau ? J'ai tendance à le trouver.

☞ L'« interaction » avec les objets mathématiques

J'ai tendance à penser que le mieux est que la vulgarisation s'accompagne d'une possibilité d'« interagir » avec l'objet (c'est-à-dire l'explorer de façon interactive, naviguer dedans, jouer avec, quelque chose comme ça). L'informatique ouvre un certain nombre de possibilités dans ce sens. C'est la raison pour laquelle j'ai essayé de faire des pages Web interactives comme mon labyrinthe hyperbolique pour visualiser le (ou plus exactement, un quotient fini du) plan hyperbolique, et — je les ai déjà mentionnés ci-dessus — ce puzzle basé sur le groupe de Mathieu sur 24 objets pour essayer de comprendre ce dernier ainsi que ce navigateur d'ordinaux qui permet de zoomer sur telle ou telle partie de l'ordinal ; et en-dehors des pages Web en JavaScript, j'ai aussi fait (et je suis le zillionième à avoir fait) un programme pour calculer l'ensemble de Mandelbrot qui permet de zoomer de façon interactive. Inspiré de jeux commerciaux tels que Set et Dobble, j'ai aussi fait imprimer des jeux de cartes (voir ici et pour des exemples, j'en ai encore un basé sur la combinatoire des 27 droites sur une surface cubique) autour de structures combinatoires finies, mais le jeu à faire avec ces cartes reste à trouver. Je reviendrai plus bas sur l'idée d'un musée des mathématiques. Mais ce qui est sûr, c'est que cette idée d'interactivité, si elle demande plus d'efforts (de programmation) à déployer, multiplie les possibilités de « représenter » un objet mathématique et de le faire comprendre, ou au moins d'en faire comprendre quelques facettes, par le grand public. Je pense qu'il y a vraiment un terrain de recherche, je veux dire de recherche en vulgarisation, à mener pour trouver toutes sortes de façons de rendre « interactifs » toutes sortes d'objets mathématiques, et qui n'a été que très peu exploré. (Je considère comme un problème ouvert, par exemple, la question de savoir si on peut trouver un puzzle dont le groupe des transformations soit le groupe de Mathieu sur 24 objets, et qui soit réellement jouable et intéressant — ce que ne sont pas mes différentes tentatives dans ce sens. Et je précise que j'ai beaucoup joué avec Gap pour trouver des systèmes de générateurs qui tentent de résoudre ce « problème ouvert ».)

Une autre possibilité d'interaction, d'ailleurs, serait d'utiliser les maths pour faire des tours de magie (de cartes, par exemple) ou des choses de ce genre. On peut dire que la stratégie gagnante du jeu de nim est une forme d'interaction avec les mathématiques, il y en aurait d'autres à chercher dans le domaine de la théorie des jeux (combinatoire ou classique). Ou dans le domaine des codes correcteur (du genre choisissez un nombre entre 0 et 4000 [en fait, 4095], je vais maintenant vous poser 24 questions auxquelles vous répondrez par oui ou non pour essayer de deviner ce nombre, mais pour me compliquer la tâche vous aurez le droit de mentir à jusqu'à trois questions et je devrai quand même retrouver votre nombre (ou même, vous pouvez mentir quatre fois, mais dans ce cas ma seule obligation est de détecter le fait que vous aurez menti quatre fois) ; l'astuce est d'utiliser un bon code correcteur ; les questions prendront toutes la forme de votre nombre est-il dans la liste des 2048 suivants ?, ce qui n'est pas très drôle, mais on peut facilement mettre ça dans un ordinateur).

Après, pour revenir à la question de la beauté, je ne sais pas si l'interactivité permet vraiment de faire passer ce concept : cela permet de mieux faire comprendre l'objet, sans doute, et certainement de mieux faire comprendre qu'il y a un objet à faire comprendre (si je gagne systématiquement au jeu de nim, cela démontre — au sens usuel et pas mathématique — que j'ai bien une forme de stratégie qui me permet d'y arriver), mais la beauté, je ne sais pas vraiment.

☞ Vulgarisation des objets, ou vulgarisation des histoires

Ma conception de la vulgarisation, qui se concentre sur les objets mathématiques, n'est pas forcément bien partagée, même par ceux qui essaient d'en faire. Il y a d'autres approches que d'essayer de décrire / présenter / visualiser / rendre interactifs des objets mathématiques : on peut vulgariser en racontant l'histoire des mathématiques ou en racontant des histoires des mathématiques (vu de haut, par exemple, quelles sont les principales branches des mathématiques et comment elles interagissent et interagissent avec d'autres sciences ou disciplines ; ou l'histoire de telle ou telle aventure mathématique, comme la classification des groupes simples finis[#5]). J'aime à croire qu'il faut mélanger les approches, mais que la présentation d'objets mathématiques précis est importante et qu'il ne faut pas trop céder à la facilité de « raconter des histoires ».

[#5] Dans le genre de la vidéo de Numberphile que j'ai déjà liée ci-dessus, ou, en plus sérieux, du livre Symmetry and the Monster de Mark Ronan, que je recommande (malgré sa façon un peu agaçante d'utiliser le terme atom of symmetry pour désigner les groupes simples finis parce qu'il pense que ce sera plus parlant pour le grand public — je comprends l'idée, la comparaison est bonne, mais utiliser ce terme dout du long est tout de même un peu abusif).

☞ Que pense l'homme de la rue des mathématiques ?

En un certain sens, il me semble que les maths sont très en retard sur d'autres sciences dans le domaine de la vulgarisation, et peut-être même simplement au niveau de la culture générale : les termes d'ADN ou de trou noir sont devenus familiers au grand public, je ne suis pas certain qu'on puisse trouver un concept mathématique de découverte à peu près aussi récente et qui soit à peu près aussi connu. La notion même de cryptographie (et ne serait-ce que le terme cryptographie), alors qu'elle a un impact concret dans la vie quotidienne de n'importe qui va sur Internet, n'a franchement pas l'air connu du grand public comme je m'en suis aperçu en en parlant à des gens comme mon coiffeur.

Il faut dire que l'exposition principale qu'a le grand public avec les mathématiques, c'est-à-dire ce qu'on lui en a enseigné à l'école, est incroyablement rébarbative. Donc j'imagine que beaucoup de gens pensent que les mathématiciens passent leur temps à faire de gros calculs : soit avec des nombres soit, pour ceux qui sont allés un peu plus loin dans l'enseignement secondaire, avec des formules symboliques (c'est un petit peu moins faux, et il y a assurément des mathématiciens qui manipulent des formules compliquées, peut-être même des nombres, mais c'est tout de même extraordinairement réducteur). La notion de raisonnement déductif étant, je crois, devenue presque obscène dans les programmes scolaires français jusqu'au bac, l'activité principale du mathématicien, la démonstration, devient complètement étrangère[#6] à ceux qui ont suivi cet enseignement. (Bon, là aussi, je me mets à digresser, et j'aurais sans doute beaucoup à dire sur le sujet de l'enseignement scolaire, mais pour ça je veux d'abord trouver le temps de lire le rapport Villani-Torossian.) Et en tout cas, sauf travail intensif de vulgarisation, je ne vois pas ce qui pourrait, a priori, donner la moindre idée au grand public que les mathématiques (ou des objets mathématiques particuliers) puissent être belles. Utile, il doit en avoir quelque idée, mais là aussi je veux m'interdire de trop digresser sur la question de comment on doit essayer de justifier, auprès du grand public et dans le débat politique, la science pure (non appliquée) et son financement.

[#6] J'ai essayé dans cette entrée de faire de la vulgarisation consistant à donner une démonstration complète, à un niveau complètement élémentaire, d'un énoncé mathématique non-trivial (et vaguement récent). Et à travers certaines des questions qu'on m'a posées dans les commentaires, j'ai pu me rendre compte qu'il y a beaucoup d'éléments du raisonnement mathématique (que ce soit des techniques de démonstration ou simplement des conventions sur la manière dont on les écrit en français) qui sont problématiques à expliquer.

Peut-être que je me trompe. Un jour il y a longtemps, j'ai pris un taxi pour une course assez longue, le chauffeur s'est mis à bavarder avec moi, il m'a demandé ce que je faisais, j'ai dit que j'étais mathématicien, je m'attendais à une des réactions habituelles comme oh j'ai toujours été nul en maths (ou au contraire j'étais plutôt bon en maths mais j'ai arrêté), mais il m'a dit quelque chose qui m'a beaucoup surpris, c'est qu'il était persuadé que faire des mathématiques était comme lire l'esprit de Dieu. (Il était musulman : peut-être cela joue que l'islam enseigne que la divinité est parfaite et ne peut être représentée que de façon symbolique — il y a plus d'un mathématicien « platonicien » qui pense ce genre de choses de l'univers mathématique ou de tel ou tel de ses habitants.) J'aurais dû lui demander ce qui lui avait donné une telle perspicacité, en tout cas je trouve que c'est une façon vraiment intéressante de penser les choses.

Comme prévu, je pars un peu dans tous les sens et tout ceci est assez décousu. Mais pour revenir à l'intérêt et à l'importance de la vulgarisation, il faut sans doute que je cite Hilbert :

Ein alter französischer Mathematiker hat gesagt: Eine mathematische Theorie ist nicht eher als vollkommen anzusehen, als bis du sie so klar gemacht hast, daß du sie dem ersten Manne erklären könntest, den du auf der Straße triffst.

(Un vieux mathématicien français a dit: Une théorie mathématique ne doit pas être considérée comme complète tant qu'on ne l'a pas rendue si claire qu'on puisse l'expliquer au premier homme qu'on croise dans la rue.)

— Mathematische Probleme (exposé au congrès international des mathématiciens, Paris 1900)

(Je n'ai pas réussi à retrouver qui est le mathématicien français en question, peut-être que Hilbert l'a plus ou moins inventé.)

☞ Sur les fascinations des « mathématiciens du dimanche »

Un autre point sur lequel je devrais dire un mot concerne la manière dont les mathématiciens amateurs se fascinent pour tel ou tel type de mathématiques. Les nombres premiers, par exemple, ou les décimales de π en base 10. Et s'évertuent à chercher de l'ordre dedans, ou quelque chose de ce genre. Je suis sûr (je préfère ne pas chercher, ce genre de choses m'énerve) qu'il y a plein de gens qui ont fait de la musique composée à partir des décimales de π (et que la plupart de ceux qui ont fait ça n'ont même pas, au minimum, écrit π en base 12 s'il s'agit de jouer sur la gamme tempérée dodécaphonique usuelle). C'est un peu ironique parce que (a) toutes les conjectures vont dans le sens que les décimales de π se comportent essentiellement comme du pur hasard, c'est-à-dire comme la chose la plus chiante et inintéressante à écouter en musique et dans laquelle on ne trouvera aucun ordre intéressant (s'agissant des nombres premiers, c'est un peu plus compliqué parce que leur proportion décroît — logarithmiquement — mais l'idée est vaguement la même), et (b) on ne sait d'ailleurs essentiellement rien prouver d'intéressant dans le sens de telles conjectures (ni même vraiment formaliser autre chose que des variantes très faibles comme conjecturer que toute suite finie de chiffres se trouvera dans les décimales de π en n'importe quelle base fixée avec la même fréquence asymptotique que dans une suite aléatoire de chiffres de cette base, ce qui est certainement vrai mais qu'on est à des années-lumières de savoir prouver). Bon, tant mieux pour eux si les mathématiciens du dimanche ont envie d'accumuler les questions du genre il existe une infinité de nombres premiers p tels que les nombres p−6 et (2p)−1 soient également premiers (conjecture de Tartempion Dugenou : je ne sais pas si quelqu'un a déjà sorti celle-là précisément, mais on peut facilement générer une infinité de telles conjectures sur lesquelles personne ne saura rien dire), mais j'ai l'impression qu'à se focaliser sur des bouts des maths qui sont faciles à comprendre mais sur lesquels il n'y ait finalement pas grand-chose à dire en tout cas dans cette ligne d'idée, ils passent à la fois à côté de la beauté plus profonde des mathématiques et à côté de domaines où ils (des amateurs) pourraient faire des contributions utiles. Un des buts de la vulgarisation devrait être, selon moi, de montrer aux passionnés de ce genre qu'ils peuvent se passionner pour quantité d'autres choses que les nombres premiers et les décimales de π.

☞ Sur un musée des mathématiques

J'ai entendu des rumeurs autour de la possibilité de créer à Paris un musée des mathématiques. Je sais que Cédric Villani était enthousiaste de cette idée, maintenant qu'il s'est lancé en politique j'ai peur qu'il y ait une équation de conservation qui fait que s'il a plus de pouvoir pour faire avancer les choses il a aussi moins de temps à y consacrer, donc je ne sais pas si ce projet verra vraiment le jour. (J'ai trouvé ceci, qui est récent et sans doute en rapport, donc je suis plutôt optimiste.) Cela sera peut-être l'occasion de réfléchir à comment rendre les mathématiques interactives (parce que l'interactivité est particulièrement importante dans le cadre d'un musée où, contrairement à un musée d'histoire ou d'histoire naturelle, on n'a pas de choses uniques à mettre dans des vitrines) ; la principale difficulté que je vois dans un musée est que le visiteur n'a sans doute pas envie de lire de longues explications, et que si on veut dépasser le stade ah, c'est joli, il est difficile de faire l'économie d'explications. Je ne sais pas ce que valent les quelques musées des maths qui existent déjà dans le monde (la seule fois où je suis allé à New York j'ai appris trop tard l'existence du MoMath), mais les quelques salles consacrées aux maths dans des musées de sciences que j'ai pu visiter m'ont souvent semblé assez décevantes (surtout par leur caractère hétéroclite et désorganisé : on rassemble au même endroit un tas de trucs qui n'ont guère de rapport entre eux, et on laisse le spectateur sans fil directeur, sans idée de quelles maths exposées sont vieilles ou récentes, faciles ou difficiles…).

Ajout () : Je suis tombé sur cette vidéo de vulgarisation mathématique ou peut-être, plutôt, de méta-vulgarisation, qui insiste sur l'importance du choix des bonnes analogies. Je ne suis pas forcément d'accord avec la qualité des analogies qu'il décrit, ou surtout, avec l'idée que l'une doit remplacer l'autre (elles doivent plutôt s'additionner), mais la vidéo est intéressante au moins dans le contexte de cette entrée.

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(vendredi)

Quelques notes sur la factorisation des entiers

J'ai donné mardi un exposé à des professeurs de classes préparatoires, dans le cadre d'un journée Télécom-UPS, sur la factorisation des entiers (l'idée était que je fisse un exposé général introductif sur le problème, qu'un de mes collègues donnât un exposé sur les courbes elliptiques et qu'un autre organisât un TP sur l'algorithme de Lenstra). Mes transparents ne sont sans doute pas très intéressants parce que je les ai écrits à la quatrième vitesse (quoi, le 15 mai c'est demain ? mais j'étais persuadé que c'était mercredi !), ils contiennent d'ailleurs du coup sans doute beaucoup d'erreurs ou d'approximations, et je les ai accompagnés d'énormément d'explications à l'oral ; mais à tout hasard, les voici.

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(dimanche)

Ma toux est-elle un mystère médical ?

Mais où est le docteur House quand j'ai besoin de lui ?

Je redis un peu différemment ce que je racontais dans l'entrée précédente : j'ai eu un rhume qui, depuis environ mardi () a évolué en une toux persistante, presque uniquement nocturne, et qui m'empêche de dormir correctement. Dans la journée, tout va bien, je tousse un petit peu mais rien de vraiment gênant, je n'ai aucune fièvre, pas de ganglions enflés, aucune fatigue particulière (autre que celle due au manque de sommeil), aucune douleur notable (sauf à la gorge et aux sinus, juste quand je me lève après avoir tellement toussé). Mais dès que je suis couché, c'est quinte de toux sur quinte de toux, et impossibles à résister ; je n'arrive à dormir que quelques heures d'affilée, et finalement bien peu sur l'ensemble de la nuit. Certaines crises de toux sont tellement fortes que je sens que je risque de vomir.

Impossible de savoir clairement si c'est une toux grasse ou sèche : j'ai quelques mucosités qui sortent, j'ai l'impression qu'elles refluent de l'arrière du nez, il y a quelques nuits j'en ai eu qui étaient bien vertes, maintenant elles sont claires. Peut-être que c'est juste l'irritation de la toux qui produit du mucus et pas le contraire. En tout cas, mes bronches elles-mêmes ne sont pas encombrées.

Comme chaque nuit me semble pire que la précédente (évidemment, c'est difficile à juger, peut-être que c'est juste l'accumulation de la fatigue ou de l'irritation de la gorge), et comme on m'a dit s'il y a des expectorations verdâtres, c'est une surinfection bactérienne, il faut prendre des antibiotiques, même si les expectorations verdâtres ont maintenant cessé, je suis allé au centre de consultations de SOS médecins.

Le généraliste qui m'a vu a eu l'air un peu perplexe. Il a évoqué la possibilité d'une coqueluche. Et c'est vrai que quand je regarde les descriptions des symptômes de coqueluche chez l'adulte, beaucoup de choses collent. Mais j'ai eu un rappel de vaccination il n'y a pas si longtemps (6 ans), mon poussinet aussi est vacciné, et je n'ai eu aucun contact récent avec des enfants (encore moins des enfants qui toussent). Sinon, comme l'ausculatation pulmonaire était normale, il a conclu que ce n'était probablement pas une infection, ou que si ç'en était une, elle était atypique. Mais une allergie n'est pas très probable non plus, bref, c'est bizarre.

Finalement, il m'a prescrit un antitussif antihistaminique[#] (oxomémazine, vendu sous le nom commercial de Toplexil), un autre antihistaminique en complément (la desloratadine, vendue sous le nom commercial d'Aerius), et de l'ibuprofène. Et un antibiotique macrolide (la josamycine) à prendre si pas d'amélioration d'ici un ou deux jours.

[#] Jusqu'à récemment, on trouvait des antitussifs opiacés en vente libre, mais comme des djeunz trouvaient le moyen de s'en servir comme drogues récréatives — voir par exemple ici — ils ont tous été soumis à ordonnance (il y a certainement une remarque acerbe à faire, mais je ne sais pas bien quoi). Les antitussifs antihistaminiques, eux, sont en vente libre (en tout cas certains le sont). Donc j'aurais pu en acheter directement. Sauf qu'en lieu de Toplexil, je m'étais fait refourguer du Phytoxil, cf. la suite.

En fait, sauf l'antibiotique, c'est déjà plus ou moins ce que j'avais décidé de prendre en automédication. À ceci près qu'à la place du Toplexil, la pharmacienne m'a vendu du Phytoxil (le laboratoire est le même et l'emballage est quasi identique), qui est un placébo, et qu'à la place de la desloratadine (uniquement sur ordonnance) j'avais pris de la cétirizine, mais ça semble assez interchangeable. Donc d'un côté je peux me dire que mon analyse était sensée, de l'autre je peux avoir un doute sur l'efficacité puisque ça ne m'a pas tellement aidé les dernières nuits.

Je mettrai à jour cette entrée pour ceux qui veulent savoir la suite de mes passionnantes aventures médicales. Mais il y a une chose que je regrette au-delà de ma petite histoire personnelle, c'est qu'au 21e siècle le recours à des analyses (prélèvement + culture microbiologique) pour diagnostiquer une infection bactériene reste si compliqué : j'ai l'impression que si on veut limiter et cibler le recours aux antibiotiques, surtout quand le tableau clinique est un peu confus, il faut trouver moyen que ce soit plus facile de réaliser un antibiogramme, ne serait-ce que du point de vue purement pratique. Même si la médecine ne sera jamais une science exacte, c'est un peu désolant de s'en tenir à de la divination.

Mise à jour () : Ça semble en train de passer, mais très lentement. Au moins le poussinet a cessé de dormir dans le salon avec des boules quiès. (Les quintes de toux sont toujours aussi fortes, mais de plus en plus espacées. J'ai l'impression que je n'ai aucune infection, mais que je continue à produire trop de mucus et qu'il y a un point dans ma gorge qui est extrêmement chatouilleux.) Le sirop m'aide à dormir, c'est sûr, mais a tendance à m'assommer le lendemain. Sinon, pour répondre aux questions que j'ai eues en commentaire, j'ai bien essayé de dormir dans d'autres positions, mais sur le ventre c'est encore pire, et sur le dos je m'étouffe en ronflant ; et assis, je n'arrive tout simplement pas à dormir : je ne suis d'ailleurs même pas sûr que ça aide, parce que le problème semble plutôt être dû au fait que je cesse de déglutir qu'à la position précise de ma tête. Je suis aussi raisonnablement persuadé que le problème n'est pas lié à un allergène, vu que la toux a directement fait suite à un rhume (et que ce n'est pas la première fois que j'ai un rhume qui débouche sur une longue phase de toux).

Mise à jour () : C'est presque complètement passé, mais pas encore complètement. Enfin, le plus important est que je ne suis plus gêné pour dormir même si je toussote encore un peu.

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(samedi)

Nouvelles en vrac : une toux qui n'en finit pas, des jardins, et un exposé

Je commence par raconter mes tout petits soucis de santé.

J'ai attrapé un petit rhume il y a une dizaine de jours (le , en fait). J'ai une longue habitude des rhumes (les lecteurs réguliers de ce blog le savent bien), et comme ça m'arrive occasionnellement, le rhume finissant laisse place à une toux, typiquement en quintes, qui peut durer très longtemps après que tous les autres symptômes sont passés. Je ne sais pas si c'est une réaction qui continue pour rien ou bien une surinfection bactérienne (je n'ai pas de fièvre, même après l'arrêt du paracétamol et de l'ibuprofène, et pas de ganglions enflés, d'un autre côté ma toux évacue parfois du mucus d'un vert bien sombre), ou encore autre chose. Je ne sais même pas clairement si c'est une toux grasse ou sèche (la question que posent tous les pharmaciens quand on leur demande un sirop contre la toux) : en fait, j'ai les deux, et je n'arrive pas à savoir si l'essentiel est une toux sèche qui devient grasse quand je m'irrite trop la gorge à force de tousser, ou si l'essentiel est une toux grasse qui apparaît sèche quand je n'arrive pas bien à évacuer les mucosités.

Mais ce rhume-ci a la particularité que la toux en question se produit presque uniquement la nuit quand je suis couché : je tousse un peu dans la journée sans que ce soit vraiment gênant, mais dès que je suis couché, ça devient tellement fort que ça m'empêche de bien dormir. Je me réveille toutes les trois ou quatre heures avec des quintes de toux rapprochées et impossibles à réprimer qui me laissent parfois sur le point de vomir, et j'ai le plus grand mal à me rendormir. J'ai l'impression que c'est ce qu'on appelle une rhinorrhée postérieure, c'est-à-dire l'écoulement de mucosités de l'arrière du nez dans la gorge, qui finissent par provoquer un réflexe de toux pour les évacuer, ce qui ne marche pas bien jusqu'au moment où je me réveille. J'arrive à améliorer un peu les choses en nettoyant mon nez au sérum physiologique (ça empire les choses sur le moment, mais une fois que mon nez est dégagé, ça va mieux). Reste que j'en tire un manque de sommeil croissant, même en passant jusqu'à dix à douze heures au lit, et je me demande combien cette petite blague va encore durer.

Mise à jour : voir l'entrée suivante sur le sujet.

Maintenant dans la série Ruxor et le poussinet visitent les forêts et jardins remarquables d'Île-de-France :

Samedi de la semaine dernière (), nous avons fait un tour dans la forêt de Marly. C'est amusant, j'ai tendance à penser une forêt c'est une forêt, et en Île-de-France elles doivent toutes se ressembler (ou sinon, être aussi variées d'un point à l'autre de la même forêt qu'entre deux forêts de la région), mais en fait non, il y a vraiment des différences, même si je n'arrive pas bien à mettre le doigt dessus, dans les essences représentées (je suis complètement nul en botanique donc je ne saurai pas être plus précis), dans la densité d'arbres, dans le relief, dans le type de sol, etc. J'ai vite fait la connaissance des moustiques du coin, les moustiques étant des membres inconditionnels de mon fan-club où que j'aille. À part les moustiques, nous avons croisé une bande de rôlistes (grandeur nature), et aussi une bande de sorte-de-scouts (enfin, un groupe d'ados dont certains en tenue paramilitaire — treillis camouflage et rangers, ce n'est sans doute pas des scouts, en fait — qui jouaient entre les arbres). Et, à la recherche d'une pharmacie où trouver de quoi soulager mes piqûres de moustiques et en éviter de nouvelles, nous avons visité le petit bled de l'Étang-la-Ville, niché au creux de la forêt de Marly, qui avec Saint-Nom-la-Bretèche juste à côté, fait partie des communes les plus riches de France, et ça se voit très fort.

Mardi (), jour où la météo était particulièrement favorable, nous sommes allés au domaine de Villarceaux. Nouveau panorama :

[Panorama du domaine de Villarceaux]

Le poussinet a beaucoup aimé. Pour ma part, j'ai été moins conquis. Certes, le « parterre sur l'eau » (moitié gauche du panorama ci-dessus) est impressionnant, mais on ne peut le voir que de loin (puisqu'il est, justement, tout entouré d'eau). L'ensemble du jardin n'est pas mal, mais pas si grand que ça : Wikipédia parle d'un terrain de 800ha (soit 8km² pour ceux qui n'aiment pas ces unités bizarres que sont les hectares), mais en fait quand on regarde de plus près, le parc n'en fait que le dixième, le jardin n'est lui-même qu'une petite partie du parc, et il y a partout des barrières demandant aux visiteurs de ne pas aller au-delà ; finalement, on ne peut que faire le tour du plan d'eau, et c'est à peu près tout. Le château « du haut » (style XVIIIe, à peine visible sur le panorama ci-dessus) se visite mais n'a qu'un intérêt assez limité (déjà à Vaux-le-Vicomte j'ai nettement préféré les jardins au château). Il y a bien une terrasse « à l'italienne » qui est agréable, et par ailleurs nous avons de nouveau vu des oies (Branta canadensis) avec leurs oisillons, mais bon, dans l'ensemble, je ne sais pas si les 1h20min de voiture depuis chez nous se justifient.

Jeudi (), nous sommes retournés à Champs-sur-Marne, que nous avions trouvé fermé le mardi d'avant. Là aussi, la visite du château ne m'a pas emballé, mais il y a un beau jardin autour. Ce qui est intéressant, c'est que c'est un jardin à la française à proximité du château, qui se fond en un jardin à l'anglaise plus loin, et à la différence de Villarceaux, on peut vraiment se promener librement.

Il va peut-être falloir que je me lance dans la rédaction de mon propre petit guide des jardins de la région pour compléter ce que j'avais commencé ici. D'ailleurs, je n'avais pas raconté ça sur ce blog, mais début avril nous étions aussi allé voir le parc des Chanteraines (du côté de Gennevilliers ou Villeneuve-la-Garenne), un petit peu dans le même style que ceux de la Courneuve ou du Sausset, mais en plus petit et avec ceci en plus qu'il y a une ferme pédagogique (moutons ! chevaux ! chèvres ! poupoules !), et un petit train géré par une association de passionnés de train qui fait le tour du parc, et certains jours c'est même un authentique train à vapeur ; le parc se fond par ailleurs avec une zone d'activités commerciales à proximité, qui n'est certainement pas passionnante à visiter, mais ce qui est amusant c'est qu'il y a des petits couloirs de verdure entre les bâtiments qui prolongent le parc des Chanteraines de façon assez bien intégrée : le parc des Chanteraines n'est pas tant un parc qu'une série de petits parcs reliés les uns aux autres.

Mercredi Mardi qui vient (), je donne un exposé d'introduction à la factorisation des entiers, s'adressant aux professeurs de classes préparatoires, dans le cadre d'un journée Télécom-UPS (j'avais d'ailleurs déjà donné un exposé de ce genre il y a trois ans (déjà ?!)). Je ne sais pas si ça a beaucoup de sens d'en faire la pub ici puisque les inscriptions sont closes, mais je tâcherai de mettre mes notes en ligne quand j'aurai finies de potasser ce labyrinthe de petits algorithmes tordus, tous semblables. Mais je suis, comme d'habitude, très en retard à cause, notamment, des difficultés à dormir mentionnées plus haut dans cette entrée, et du nombre de jours fériés de ces dernières semaines (où j'ai toujours autant de choses à faire qui s'accumulent mais je ne peux pas travailler parce que mon poussinet m'emmène aux quatre coins de l'Île-de-France visiter des jolis jardins, vous suivez ?). [Mise à jour : voir ici.]

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(mercredi)

Secrets et vie privé, psychorigidité et grands principes… et plaques d'immatriculation

(Le titre de cette entrée est plus une liste de mots-clés qu'un titre, parce que je manque un peu de fil directeur : je vais évoquer plusieurs questions différentes dans ce qui suit, un peu par association d'idées, j'espère que ce ne sera pas trop confus. J'ai essayé d'indiquer au fur et à mesure le cheminement de mes idées si ça peut aider à s'y retrouver.)

☞ Faut-il flouter les plaques d'immatriculation ?

Il y a quelques jours j'avais posté une entrée avec des photos de la voiture de mon poussinet sur lesquelles était clairement visible la plaque d'immatriculation de cette dernière. Un commentateur m'a fait remarquer que c'était une mauvaise idée. Mon poussinet a lu ce commentaire et m'a demandé de flouter le numéro en question. Ce que j'ai fait.

Il y a un certain nombre d'années, j'aurais refusé catégoriquement, au nom de plusieurs principes qu'il est intéressant d'examiner.

Le plus important est que la plaque d'immatriculation est une information publique : dès lors que la voiture circule sur la voie publique avec ce numéro visible (or c'est obligatoire…), il s'agit d'une information qui n'a rien de secret. N'importe qui pourrait la photographier, ou poster le numéro en ligne avec la description de la voiture ; d'ailleurs c'est le genre de choses que fait le site evaluer-chauffeur.fr (qui va sans doute subir toutes sortes d'attaques liées aux arguments développés ici).

☞ Le principe de Kerckhoffs (ce qui n'est pas secret est public)

Pour mieux comprendre l'argument sous-jacent, il faut se référer à un principe fondamental de la cryptographie, le principe de Kerckhoffs, dont l'interprétation moderne est que la sécurité d'un système cryptographique doit résiter entièrement dans le secret de la clé (les autres parties du système, notamment la méthode de chiffrement elle-même, doivent être publiques, ou en tout cas leur sécurité ne doit pas être compromise par le fait qu'elles puissent l'être). Ou, de façon encore plus vague, il y a des choses secrètes et des choses publiques, mais rien « entre les deux » : on gardera secret exactement ce qu'il est nécessaire de cacher (ce qui permet de quantifier précisément la sécurité) et on rendra public le reste pour ne pas dépendre du fait que ces choses soient secrètes. (On ne doit pas dépendre de ce qu'on appelle péjorativement la sécurité par l'obfuscation.) Appliqué à la vie courante — où il est discutable, justement, que le principe s'applique —, cela signifie qu'on peut avoir des secrets, qu'on gardera soigneusement, mais tout ce qui n'est pas gardé comme tel doit être considéré comme public, parce qu'il n'y a pas de sens à compter sur le fait qu'une information non protégée comme un secret ne devienne pas, un jour, publique. Il y a un certain nombre d'années j'aurais fait de ce principe une sorte de dogme. Maintenant j'essaie de mettre de l'eau dans mon vin (mais ça demande de me faire violence, je vais y revenir). Néanmoins, même si on ne le suit pas systématiquement, je pense que c'est un principe intéressant à garder à l'esprit, et à interroger périodiquement : si on dépend du fait que telle information non tenue secrète ne se « répande pas trop » ou ne se répande pas à tel ou tel endroit, on se met en danger et il faut, au minimum, en être conscient. Là aussi, je vais y revenir.

☞ Autres Grands Principes et arguments de mauvaise foi

Mais passons aux autres arguments que j'aurais pu invoquer. Il y a l'argument de la préservation de l'information, qui peut prendre différentes formes : j'ai dit quelques mots à ce sujet ici, et on pourra aussi consulter (au 1.41421e degré) la page Wikipédia sur la religion du copyisme, mais l'idée générale est que l'information a une valeur intrinsèque et qu'il faut éviter autant que possible de l'altérer ou, pire, de la détruire. Publier des photos modifiées me déplaît parce que c'est altérer une information ; et, de façon plus subtile, parce que pour réaliser le floutage de la plaque, il faut éditer l'image, ce qui implique de lui faire subir un cycle décompression-compression JPEG qui entraîne forcément des pertes de qualité (i.e., d'information) ; par ailleurs, il est difficile de savoir quoi faire des données EXIF de l'image (si on les retire, on supprime de l'information, mais si on les préserve, l'EXIF ne documente plus l'image sur laquelle il a été créé : il faudrait, en principe, examiner chaque bout des métadonnées pour l'adapter à la modification qu'on a faite). Ces argument sont, en vérité, assez faibles, parce que je publie régulièrement sur mon blog des images dont la taille a été réduite, ce qui est déjà une altération ; et de toute façon, je garde évidemment le fichier d'origine (ce serait le fait de l'effacer qui serait un péché pour mon obédience de la religion copyiste). Un autre argument est que, de toute façon, l'image a été mise en ligne une fois (et certainement recensée par l'Internet Archive), donc « c'est trop tard » (ceci retombe sur les arguments du paragraphe précédent) ; et modifier l'image a posteriori, tenter de supprimer une information qui est passée en ligne serait en quelque sorte inviter les foudres de l'effet Streisand. Enfin, j'aurais pu être tenté (toujours il y a un certain nombre d'années) de rétorquer je t'ai fait relire l'entrée avant de la publier, tu l'as validée, maintenant c'est trop tard pour changer d'avis, ce qui serait désagréable en plus d'être con.

Peut-être que pour enfoncer le clou je serais allé dans la rue photographier plein de voitures et publier les photos en ligne, plaque non floutée. Ou bien juste publier les numéros des plaques et la description des voitures correspondantes. Juste « pour le principe ». (Digression : en fait, je serais curieux de savoir ce que dit le droit français au sujet de l'un ou de l'autre, parce que ça a l'air assez confus. Je crois comprendre que la Cour de cassation a décidé en 2004 que le propriétaire d'une chose ne dispose pas d'un droit exclusif sur l'image de celle-ci ; il peut toutefois s'opposer à l'utilisation de cette image par un tiers lorsqu'elle cause un trouble anormal, mais ceci ne concerne pas spécifiquement la plaque, qui peut être considérée comme relevant du droit à la vie privée. Mais peut-être que ce qui relève de la vie privée c'est uniquement la situation où la présence de la voiture à tel ou tel endroit aurait quelque chose de compromettant. Au final, je n'en sais rien.)

☞ La psychorigidité et l'hypocrisie

Bref, bref, bref. Voilà toutes sortes d'arguments qu'on pourrait catégoriser sous l'étiquette de psychorigidité : le fait d'invoquer des Grands Principes dans la vie de tous les jours et s'y tenir obstinément quelles que puissent être leurs conséquences pratiques. Je pense que c'est un trait assez largement partagé par les informaticiens que de tenir très fort à de tels Grands Principes (j'ai évoqué récemment à ce sujet le concept de rightthingfulness, un mot que j'ai peut-être, ou peut-être pas, inventé).

Je m'efforce maintenant de mettre de l'eau dans mon vin, c'est-à-dire de faire preuve de pragmatisme quand il s'agit d'appliquer ce genre de Grands Principes. Ce qui ne veut pas dire que j'aie renoncé à écouter ce que ces principes me recommandent, mais je m'efforce de ne pas les suivre aveuglément. Peut-être que je suis juste devenu mou. Mais le problème majeur avec les Grands Principes, ce n'est pas juste qu'ils sont inflexibles et donc incapables de s'adapter à toutes les circonstances d'une vie forcément faite de teintes de gris, c'est aussi et surtout qu'on a tendance à faire preuve d'une considérable mauvaise foi quand on les applique :

Je veux dire qu'on trouve beaucoup de gens qui prétendent combattre pour une question de principe, et si on regarde de près quel est le principe pour lequel ils combattent, on s'aperçoit que soit c'est quelque chose de passablement futile et qui revient, en fait, au droit de faire exactement la chose qu'ils avaient envie de faire à ce moment-là, soit c'est un principe qu'ils appliquent avec une géométrie très variable et en pratique exactement comme ça les arrange (d'où en gros la même conclusion que le cas précédent).

Cette hypocrisie dans la définition de ce que sont les Grands Principes pour lesquels on combat cache en fait souvent la volonté de ne pas perdre la face, l'envie de se présenter comme un parangon de vertu quand on est fondamentalement égoïste, etc. Si j'imagine qu'un Être Supérieur qui voit toutes les actions et lit jusqu'au fond des coeurs apparaisse devant moi et me demande ce pour quoi je suis fier d'avoir combattu, je ne crois pas que je passe le test glorieusement. Quand je combats pour la liberté, je combats comme par hasard toujours pour la mienne ou pour celle qui m'arrange. Quand je combats pour la rightthingfulness, je combats comme par hasard pour garder les idées auxquelles je me suis accoutumé. Et je ne pense pas être autre chose que médiocre (je veux dire, ni spécialement mauvais ni spécialement bon) en ce domaine.

☞ Comment éviter sa propre psychorigidité hypocrite

Je me suis donc fait une petite checklist que j'essaie d'appliquer mentalement quand je suis tenté de dire que je veux ou refuse quelque chose pour le principe : il peut être bon de se demander

  • quel est précisément le principe général qu'on prétend appliquer,
  • comment on le justifie et quels corollaires il a qui le rendent si désirable,
  • et notamment, s'il n'est pas tiré d'un domaine d'application valide pour être transposé dans un autre où il serait beaucoup plus douteux,
  • dans quel mesure le combat qu'on s'apprête à mener en son nom est effectivement relié au principe en question (est-ce qu'on combat pour ce principe au sens où on contribue à le répande/développer, ou est-ce qu'on l'utilise, au contraire, comme une arme ?),
  • dans quelle mesure on a appliqué, par le passé, ce principe, ou combattu pour lui, dans des circonstances où ça ne nous arrangeait pas, et dans quelle mesure on s'engage à le faire à l'avenir.

Il est difficile de prétendre que refuser de flouter la plaque d'immatriculation passerait les conditions implicites dans cette liste, donc je n'ai pas refusé.

☞ Retour sur les choses qui ne devraient pas avoir à rester secrètes

Ceci étant, comme je le soulignais, le fait de ne pas suivre aveuglément des Grands Principes ne signifie pas pour autant que j'aie tiré un trait dessus. Et si je m'efforce de ne pas m'en servir comme prétexte pour jouer au psychorigide, ça ne m'interdit pas de râler sur mon blog à leur sujet :

Ça ne devrait poser aucun problème de poster des photos d'une voiture avec sa plaque d'immatriculation bien lisible, ou de toute autre vue prise dans l'espace public (et qui n'ait pas nécessité de technique de paparazzo pour être capturée, et qui ne soit pas le fruit d'un hasard tout à fait surprenant, ce genre de choses).

Ou, pour dire les choses de façon plus positive : si le système administratif (de police, d'assurances automobiles, etc.) est tel qu'il y ait un intérêt quelconque à devoir flouter les plaques d'immatriculation des voitures que l'on photographie dans l'espace public, ce système est vraiment complètement foireux et doit être repensé. Parce que rien n'empêchera quelqu'un de relever les plaques sur un petit carnet, y compris des plaques « matchant » un modèle particulièrement courant de voiture comme une Golf IV grise. En fait, je n'ai toujours pas compris ce qu'on pouvait craindre exactement, mais s'il y a quelque chose à craindre, c'est qu'il y a quelque chose à changer dans l'organisation du système d'immatriculation.

De telles absurdités existent dans d'autres domaines. Aux États-Unis, il y a tout un fétichisme autour des numéros de sécurité sociale, par exemple : il est apparemment très important de les garder secrets, pour éviter le vol d'identité, et en même temps c'est impossible de les garder secrets puisqu'ils sont demandés dans toutes sortes de contexte (et qu'ils sont trop courts pour constituer un bon secret au sens de la cryptographie) ; c'est vraiment le signe que le système est tout cassé et qu'il faudrait trouver moyen que connaître le numéro de sécurité sociale de quelqu'un ne permette rien de particulier puisque ce n'est pas un numéro censé être secret. La France ne semble pas souffrir de ce problème (en tout cas pas à ce point, pour les numéros INSEE), mais il y a quand même toutes sortes de contextes où on vous demande votre date de naissance comme si c'était un secret, par exemple pour en faire un mot de passe par défaut : ça me pose vraiment problème parce que personne ne m'avait jamais dit que ma date de naissance était censée être un secret, d'ailleurs elle ne l'est pas, il est extrêmement facile de trouver que je suis né le 3 août 1976 (cette information eut d'ailleurs même figuré sur Wikipédia !). J'enrage, donc, si le numéro d'immatriculation d'un véhicule entre dans la même catégorie d'absurdité « choses qu'on est obligé de garder secrètes et qui, en même temps, ne peuvent pas rester secrètes ».

Plus largement, j'ai déjà parlé des gens qui estiment avoir le droit de contrôler (et spécifiquement, de faire effacer) toute mention de leur nom sur Internet. Et j'ai déjà fait remarquer à ce sujet qu'on doit rejeter la vision « kabbaliste » du monde où le fait de connaître le Vrai Nom de quelqu'un donnerait une sorte de pouvoir magique sur lui. J'étends ça à la date de naissance, plaque d'immatriculation de la voiture, etc. (Idéalement, on devrait même pouvoir publier son numéro de carte de crédit sur Internet sans conséquence néfaste. Je sais que pour ça je peux toujours courir, mais ça ne m'empêche pas de pester contre ce système bancaire à la con qui oblige, malgré de timides progrès, à considérer comme secret quelque chose qui n'est pas censé l'être.)

☞ Les deux jambes de la protection de la vie privée

J'ai tendance à considérer que la protection de la vie privée sur Internet doit marcher sur deux jambes. Il y a la jambe à laquelle tout le monde pense, c'est permettre aux gens d'avoir un certain contrôle sur les informations qu'on peut avoir à leur sujet, au moins quand elles sont collectées de façon systématique et automatisée, notamment à des fins commerciales. Mais il y a l'autre jambe, à laquelle on ne prête à mon avis pas assez attention, celle que j'ai développée ci-dessus, c'est-à-dire qu'on doit aussi protéger les gens contre les éventuelles conséquences négatives de la fuite de telles informations. (Si on veut, c'est la ceinture et les bretelles. Zut, mes métaphores se mélangent mal. Toujours est-il qu'aucune de ces deux protections ne pourra être parfaite, mais on doit quand même défendre les deux.) Garder à l'esprit quelques grands principes sur la distinction entre le public et le secret, même si on ne les applique pas de façon psychorigide, permettrait d'avoir les idées plus claires à ce sujet.

Il n'y a pas de contradiction à simultanément refuser que nous soyons tous fichés et en même temps souhaiter que les fiches qu'« on » aurait quand même sur nous ne puissent pas nous nuire. Les deux me semblent également importants.

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(mardi)

Suite des aventures automobiles et franciliennes

Bilan de l'aventure précédente : Tuture a été réparée (le poussinet avait peur que l'expert des assurances la classe comme économiquement irréparable, ce qui aurait été source de toutes sortes d'ennuis, mais ça ne s'est pas produit ; et par ailleurs il devrait finir par obtenir un remboursement). Comme le garage (AD Auto, rue Fraysse à Gentilly) était très bien, le poussinet en a profité pour faire faire d'autres petites révisions et réparations sur Tuture, qui est maintenant comme neuve. Du coup, je suis enocre plus inquiet, quand c'est moi qui prends le volant, à l'idée de l'abîmer. Le paradoxe, donc, c'est que mon poussinet a acheté une voiture que je puisse casser sans que ce soit trop cher, il s'est attaché à cette voiture, et maintenant il a peur que je la casse et moi avec. C'est plutôt absurde. Passons.

Le poussinet a aussi décidé, notamment comme protection contre les délits de fuite, de s'acheter une dashcam : c'est-à-dire une petite caméra qu'on fixe au pare-brise (et qu'on alimente par allume-cigare), qui enregistre tout ce qu'elle voit (soit en continu, typiquement quand la voiture roule, soit avec détection de mouvement, typiquement quand la voiture est à l'arrêt). J'étais sceptique, et je lui ai fait valoir que la légalité de ces choses en France est un peu douteuse, et qu'il y avait un risque qu'on fracture la voiture pour retirer la dashcam (soit parce qu'elle aurait pu filmer quelque chose de compromettant soit, tout bêtement, pour la voler). Mais il ne m'a pas écouté et s'est acheté une Aukey DR02-D avec double caméra avant et arrière (1080p), qui est disponible uniquement les semaines paires sur Amazon, et dont les critiques en ligne étaient très bonnes.

J'étais sceptique quant à l'intérêt de la dashcam, donc, mais après essai je dois avouer au moins une chose, c'est que c'est absolument fascinant comme joujou. Et pour le débriefing quand on apprend à conduire, que ce soit pour revoir les erreurs qu'on a pu faire et les accidents auxquels on a échappé, pour se moquer des autres qui conduisent n'importe comment, ou pour trancher les débats Ruxor, tu es encore trop à gauche — mais non, je t'assure que je suis bien placé, l'intérêt peut se défendre même au-delà du joujou. En tout cas, c'est rigolo, la qualité des caméras est effectivement excellente, et nous avons commandé le récepteur GPS qui va avec. Mais, comme je vais l'expliquer plus bas, nous avons aussi eu des tracas avec la dashcam.

Nous avons décidé de profiter de la voiture pour faire le tour des parcs et forêts les plus intéressants en Île-de-France (c'est plus passionnant que d'aller visiter les ois(s)y). Dimanche nous sommes allés à Vaux-le-Vicomte, témoin le panorama suivant réalisé par mon téléphone depuis le lanternon du château :

[Panorama du parc de Vaux-le-Vicomte]

Je n'avais jamais visité Vaux-le-Vicomte, et je dois dire que je comprends la jalousie de Louis XIV qui l'a poussé à faire emprisonner Fouquet jusqu'à la fin de ses jours. Enfin, ce n'est pas tant le château qui m'a impressionné, même s'il est assurément magnifique, que le parc, ce que nous étions surtout venus pour voir. C'est moins sophistiqué que Versailles, mais finalement je crois que je préfère, notamment parce que la transition entre le jardin à la française et la forêt donne une plus grande impression de naturel ; et aussi par la manière dont Le Nôtre a réussi à jouer avec la géométrie pour cacher une partie du jardin, dont le canal qu'on ne peut pas voir depuis le château. Il faisait un temps pourri (surtout pour une fin avril), mais au moins il n'y avait quasi personne — alors que pour avoir les jardins de Versailles pour soi tout seul, il faut se lever tôt !

Une fois rentré de Vaux, le poussinet a voulu récupérer quelque chose dans le coffre de Tuture, et en l'ouvrant, il a arraché le câble (installé trop serré) qui reliait la caméra arrière de la dashcam avec le module principal, ce qui a cassé les connecteurs. La dashcam, donc, aura fonctionné complètement une seule journée. Il y a décidément quelque chose avec cette voiture qui porte la poisse !

Bon, la dashcam coûte aussi trente fois moins que la voiture, donc ce n'est pas si grave d'en racheter une. Sauf que, comme je le signalais plus haut, pour une raison ou une autre, le modèle avec double caméra avant et arrière passe la moitié de son temps à être indisponible sur Amazon (qui est apparemment le seul endroit où on peut l'acheter).

En attendant, nous avons quand même la dashcam avant qui marche, mais c'est deux fois moins rigolo, et le module arrière est véritablement utile en cas d'accident.

Bref. Aujourd'hui (mardi 1er), nous avons voulu visiter le parc du château de Champs-sur-Marne. Je n'avais pas prévu que ce serait fermé (1) parce que nous sommes mardi, et (2) parce que nous sommes le 1er mai. (Je me doutais bien que le château risquait d'être fermé, mais le parc, je pensais quand même qu'il était ouvert tous les jours.) [Vaches du parc de Noisiel]À la place, nous nous sommes promenés dans le parc de Noisiel, qui est juste à côté : ce n'est pas un jardin à la française, ni un jardin « remarquable », mais il y a des vaches (ci-contre à droite), des moutons, des ânes, et en rentrant le long de la Marne nous avons aussi vu des oies (Branta canadensis) avec leurs oisillons. J'avais déjà vu des moutons ou des chèvres tondre l'herbre dans des parcs franciliens, mais des vaches je crois que c'est la première fois.

Et en rentrant de Champs-sur-Marne, bien évidemment, mon poussinet (parce que c'est lui qui conduisait) s'est fait taper par l'arrière : alors qu'on entrait dans Paris, la voiture devant a fait un écart, l'obligeant à piler, et la voiture derrière l'a tapé. Mon poussinet a demandé au fautif de faire un constat à l'amiable, le mec a répondu qu'on n'avait rien, et a fui. Bon, de fait, le choc était vraiment mineur et n'a fait qu'une petite trace sur le pare-choc, mais quand même ceci rappelle la fréquence à laquelle on assiste à des délits de fuite et l'utilité possible d'une dashcam avant et arrière.

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