David Madore's WebLog: 2022-09

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., la plus récente est en haut). Cette page-ci rassemble les entrées publiées en septembre 2022 : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the most recent is on top). This page lists the entries published in September 2022: there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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Entries published in September 2022 / Entrées publiées en septembre 2022:

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(mardi)

Piranesi de Susanna Clarke

Piranesi (publié en 2020) n'est pas un roman très long (il fait 245 pages pas spécialement grandes ni écrites petites, ça doit représenter environ 350k signes), et de toute façon je ne lis que très rarement des romans longs, mais même eu égard à sa taille, et compte tenu du fait que je lis plutôt lentement[#], il est assez remarquable que je l'aie lu en deux jours tellement j'ai accroché.

[#] Normalement la manière dont je lis consiste à poser le livre dans mes toilettes qui font aussi office de cabinet de lecture, et même si ça rallonge un peu la durée de mes commissions, forcément, je n'y consacre pas un temps fou. Mais quand j'« accroche » assez, comme ça a été le cas ici, alors le livre m'accompagne ailleurs.

J'en avais entendu parler via une connaissance sur Twitter, qui cite l'extrait suivant (proche du début du roman) lequel m'a suffisamment intrigué pour me donner envie de lire le livre :

Since the World began it is certain that there have existed fifteen people. Possibly there have been more; but I am a scientist and must proceed according to the evidence. Of the fifteen people whose existence is verifiable, only Myself and the Other are now living.

[Gravure “L'arc gotique” des “Prisons imaginaires” de Giovanni Battista Piranesi]Il est vrai aussi que j'aime énormément les gravures de Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi (j'en reproduis une ci-contre), qui ressemblent beaucoup à mes rêves[#2], dont le titre a aussi attiré mon attention. Bon, le roman de Clarke n'a pas vraiment de rapport avec l'artiste italien éponyme ; mais le cadre a énormément à voir avec l'ambiance labyrinthique qui est évoquée dans ces gravures (ainsi qu'avec l'architecture classique représentée dans ses Vues de Rome).

[#2] Je souligne, et vous pouvez vérifier, que le tweet que je viens de lier date d'avant le roman de Clarke, donc certainement avant que j'en aie entendu parler : je ne triche pas, j'avais vraiment dit ma fascination pour l'architecture labyrinthique des gravures de Piranesi avant que quelqu'un ait l'idée d'écrire un livre appelé Piranesi dont l'ambiance s'inspire de ses gravures à l'architecture labyrinthique.

Et quiconque a parcouru un peu ce blog sait ma fascination pour les labyrinthes (cf. ici et , ainsi que les petits jeux en JavaScript ici et qui sont liés et commentés depuis ces deux entrées).

Borges, un de mes auteurs préférés, est connu pour avoir écrit une nouvelle intitulée La biblioteca de Babel qui fait référence à une bibliothèque, à la structure labyrinthique, sinon infinie du moins démesurément grande qui contient non seulement tous les livres réels mais tous les livres possibles (d'un format donné : avec les informations données par Borges — 25 signes possibles, 80 signes par ligne, 40 lignes par page et 410 pages par livre — on peut d'ailleurs déduire qu'il y en a 251 312 000 ≈ 2×101 834 097). Ce texte a ensuite inspiré de nombreux autres auteurs, par exemple Umberto Eco dans Le Nom de la Rose (dont l'intrigue tourne autour d'un livre caché dans une bibliothèque labyrinthique gardée par un bibliothécaire irascible appelé Jorge de Burgos).

Le roman de Clarke se déroule dans un espace lui aussi immense et labyrinthique (le narrateur l'appelle the House, la Maison) : comme la Bibliothèque de Babel, il est constitué de salle après salle apparemment sans limite, et on ne sait pas exactement comment elles sont organisées ni pourquoi ; mais à la différence de la Bibliothèque, les salles de la Maison, à l'architecture classique, ne sont pas remplies de livres mais ornées de statues apparemment toutes différentes. Bon, à vrai dire, on n'a pas une description très précise de la Maison (et certainement pas de plan, fût-il partiel ; le narrateur utilise une numérotation des salles très idiosyncratique, probablement l'ordre dans lequel il les a visitées), mais ce qu'on a est puissamment évocateur. Le niveau inférieur est inondé par la mer (ou peut-être les niveaux inférieurs ? la description n'est pas claire sur le fait qu'il y en ait un ou plusieurs), le niveau supérieur est en ruine (ainsi que certaines salles des autres niveaux), donc seul le niveau intermédiaire est vraiment explorable, ce qui fait qu'on a affaire à un labyrinthe essentiellement 2D.

C'est amusant, parce que le premier programme que j'ai écrit quand j'ai appris le C (il y a environ 30 ans ; je l'ai perdu depuis, malheureusement) était un jeu d'exploration qui simulait un espace immense constitué simplement de salles (je suppose 232×232 d'entre elles), qui avaient chacune un nom, une couleur, une décoration particulière, mais il n'y avait rien à faire à part visiter des salles et y trouver de (très rares) objets. J'avais fait attention à ce que l'espace créé par le jeu soit toujours précisément le même, si bien qu'il aurait été en principe possible d'explorer ce labyrinthe unique, d'en dresser un plan avec les noms et descriptions des salles, etc., sauf qu'il était bien trop grand s'il avait 18 milliards de milliards de salles (même si ça reste beaucoup plus petit que la Bibliothèque de Babel). Ce monde de mon petit jeu était donc remarquablement semblable à celui du roman de Clarke.

Dans le monde du roman n'évoluent (apparemment) que deux personnes : le narrateur, et celui que le narrateur appelle l'Autre (qui, en retour, appelle le narrateur Piranesi). Le narrateur s'est donné pour mission d'explorer la Maison, tandis que l'Autre semble être à la recherche d'une connaissance bien précise, qu'il soupçonne d'y être cachée. À part eux, il n'y a que treize squelettes pour seuls habitants connus de la Maison.

Je n'en dis pas plus. On est évidemment curieux de savoir ce que ces gens font dans ce monde, comment ils y sont arrivés et d'ailleurs comment ils y survivent, et toutes sortes d'autres choses qui paraissent initialement bien mystérieuses. C'est ce côté énigmatique qui m'a poussé à continué à lire (mû à la fois le désir d'avoir la clé de l'énigme et l'inquiétude que tout ça finisse en queue de poisson comme la série Lost) : je ne veux pas divulgâcher, mais pour les gens qui, comme moi, voudraient savoir à quoi s'attendre, disons qu'à la fin on a au moins des réponses satisfaisantes à un certain nombre de questions (en gros celles qu'ai formulées), que tout n'est pas exactement comme il semble, et que le livre tourne vaguement au policier. (Mais il ne faut pas non plus s'attendre à avoir une réponse à tout, en particulier concernant la nature exacte de la Maison, ni à ce que tout soit rationnel.)

Comme j'aime bien les énigmes en plus d'aimer les labyrinthes, on peut difficilement imaginer un roman qui donne autant l'impression d'avoir été écrit pour moi (même si cf. celui-ci). La fin est peut-être un peu plus faible que le début (ou disons, moins originale, moins captivante), peut-être que la toute dernière partie aurait pu être omise (c'est une sorte de coda post-climactique : moi j'aime bien, mais je suis sûr qu'il y a des gens qui trouveront que ça prolonge inutilement), mais ce ne sont pas des reproches graves. Globalement j'ai beaucoup aimé.

Suzanna Clarke est connue pour avoir précédemment écrit le roman Jonathan Strange & Mr. Norrell, une histoire de magiciens dans l'Angleterre du début du XIXe siècle d'une histoire alternative où la magie existe. Je ne l'ai pas lu (même si ce livre s'est matérialisé dans ma bibliothèque sans que je sache comment il est arrivé là parce que je ne l'ai jamais acheté, ce qui est quand même assez significatif s'agissant d'un livre sur la magie), mais j'ai vu la mini-série qui en a été tirée : il y a quelques aspects que j'ai bien aimés, mais j'ai surtout été assez fortement agacé par le fait qu'au final on n'avait aucune idée des motivations des personnages essentiels (et surtout deux puissants rois-magiciens qui dominent l'histoire et qui sont le King of Lost-Hope et le Raven King, dont on ne comprend même pas s'ils sont plus ou moins alliés ou plus ou moins ennemis ou indifférents l'un à l'autre, ni quels sont leurs pouvoirs, ni s'il faut craindre ou espérer que l'un ou l'autre « gagne »). Peut-être que le roman n'a pas ce défaut, mais en tout cas Piranesi ne l'a pas, et je le souligne pour quiconque aurait été agacé par la même chose que moi : ici, les personnages ont, au final, des motivations passablement claires, et leurs actions sont raisonnables compte tenu de ces motivations (et de leur connaissance / ignorance).

Bref, je recommande vivement Piranesi pour tous les gens qui ont des goûts proches des miens (et si vous lisez mon blog, c'est peut-être au moins en partie le cas).

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(samedi)

Pourquoi la mort d'Elizabeth II suscite-t-elle tant d'émotion ?

Je me rappelle avoir un jour discuté avec mon poussinet des funérailles qui avaient rassemblé beaucoup de « beau monde » (chefs d'État ou de gouvernement et hauts dignitaires en tout genre), je ne sais plus si le point de départ de la discussion était celles de J. F. Kennedy, de Churchill ou de De Gaulle, mais je me rappelle avoir dit que je voyais deux personnes dont les funérailles rassembleraient certainement un niveau de gratin jamais égalé dans l'Histoire, et qu'il serait intéressant de les comparer : Nelson Mandela et Elizabeth II (au moment où je m'exprimais, les deux étaient encore vivants). Les funérailles de Mandela ont assurément été un événement planétaire impressionnant ; et lundi en huit, on pourra juger pour Elizabeth II et comparer le style et le succès mondain des deux. (Vous êtes en droit de proposer d'autres candidats pour rivaliser — même si c'est de mauvais goût de dire j'ai hâte de voir les funérailles de X — : Jimmy Carter ? le pape François ? je n'ai pas trop de nom qui me vienne évidemment à l'esprit.)

Mais évidemment, ces funérailles ne rassemblent pas que du « beau monde » mais aussi, fût-ce à distance, des milliers d'anonymes dont la plupart n'ont jamais rencontré la personne décédée (ou peut-être de façon très fugace une fois[#]), et qui sont néanmoins véritablement émus. Dans le cas de Mandela, cette émotion s'explique assez bien par son statut de héros. Mais pour Elizabeth II, c'est plus délicat à analyser. Contrairement à Mandela, on ne peut pas dire qu'elle ait fait grand-chose : précisément, son rôle constitutionnel consiste à ne rien faire et à ne rien dire[#2], et si elle a reçu des louanges pendant sa vie c'est précisément pour avoir exceptionnellement bien tenu ce rôle de ne rien faire et de ne rien dire. (Et la série The Crown montre assez bien que ce n'est pas toujours évident ; et l'excellent film The Queen montre la manière dont elle a dû — sous la pression de Tony Blair — consentir à l'occasion de la mort de Diana à sortir de son mutisme qui lui était devenu si naturel.)

[#] Pour la petite anecdote (puisque tout le monde en donne en ce moment) mon papa prétendait qu'il avait « rencontré » Elizabeth alors qu'elle visitait le Canada. Je ne sais pas si je dois croire cette anecdote, parce que les histoires de mon père n'étaient pas toujours de la plus grande exactitude (mais il n'était pas non plus mythomane) : je devrais demander à ma tante ce qu'elle en pense, et surtout, où ils habitaient à ce moment. Cela se passe probablement en 1951 (elle n'était que princesse et représentait son père George VI ; mon père aurait eu 13 ans à l'époque), ou peut-être en 1959 (mais ça semble moins probable parce que mon père semblait dire qu'il était ado), mon père se baladait près d'une voie ferrée (Canadian Pacific, je suppose), au milieu de nulle part, et il n'y avait personne alentours ; il voit passer un train, et sur la plate-forme arrière de ce train il y a une jeune femme qui regarde le paysage et qui, apercevant mon père, lui fait de grands saluts amicaux. (Les photos sur cette page montrent précisément le type de train utilisé, donc mon père n'a au moins pas inventé qu'il y avait bien une sorte de balcon à l'arrière.) Mon père lui fait de grands saluts en retour, n'ayant aucune idée de qui était cette jeune femme, et en rentrant chez lui a appris de qui il s'agissait. Mon père a ensuite fait référence à cette histoire comme mon tête-à-tête avec la reine Elizabeth.

[#2] Avait-elle seulement le pouvoir de faire quelque chose ? Ce n'est vraiment pas clair. D'un côté les prérogatives royales du souverain britannique restent importantes, de l'autre, la plupart (totalité ?) ne sont censées être exercées que sur le conseil de ses ministres (ou d'autres personnes : conseil privé, parlement…), et si jamais le souverain prenait une décision de sa propre initiative on imagine (et on espère !) que ce serait un énorme scandale qui conduirait à l'abolition de la monarchie. Finalement, on ne sait pas si le souverain a vraiment des pouvoirs mais ne les utilise pas, ou n'en a pas du tout. Encore que même le mot pouvoir est à définir : même à défaut de pouvoirs constitutionnels définis, le pouvoir d'influence, de conviction, celui de distribuer des hochets (titres honorifiques, par exemple) est quelque chose de significatif. Beaucoup de gens se demandent maintenant quel type de roi sera Charles III, mais la question est aussi s'il a une quelconque marge de manœuvre. Et on tombe sur l'aporie suivante : soit le souverain n'a aucune marge de manœuvre ou de décision, aussi faible soit-elle, et on se demande à quoi il sert, soit il en a, et c'est un grave problème dans une démocratie moderne que cette marge échoie institutionnellement à quelqu'un qui n'a été choisi que par le hasard de sa naissance. (Bon, est-ce vraiment plus grave que tous les gens qui sont riches ou autrement privilégiés par leur naissance, je ne sais pas, mais là ça a quelque chose de sacralisé qui le rend plus évident.)

On peut dire qu'elle était un symbole, par exemple, et certainement c'est un des rôles d'un monarque honorifique que d'être un symbole, mais je pense que ça rate un peu le point. D'abord parce qu'un symbole, justement, c'est intemporel : le principe de continuité de la Couronne, valable dans de nombreuses monarchiques et exprimé par la célèbre formule le roi est mort, vive le roi ! (ou bien rex nunquam moritur : le roi me meurt jamais, veut précisément que ce symbole soit toujours présent et se transmette instantanément d'un monarque au suivant. Ensuite, parce qu'un symbole n'est pas forcément quelque chose de très apprécié : le Royaume-Uni n'est certainement pas terriblement populaire dans le monde entier (et notamment dans ses anciennes colonies ou en Irlande, malgré les efforts, y compris les efforts personnels d'Elizabeth II, pour faire évoluer ses relations avec ces pays), disons que ce n'est pas un symbole facile à incarner, et je pense que la reine était plus appréciée que son royaume ne l'était. À l'inverse, quand l'actuelle reine du Danemark décédera (qui aura régné passablement longtemps elle aussi, même s'il est peu vraisemblable qu'elle atteigne 70 ans), et même si le Danemark est un symbole sans doute — disons — moins chargé à incarner que le Royaume-Uni, je pense que l'événement suscitera une grande indifférence (beaucoup de gens découvriront à cette occasion que le Danemark est une monarchie, et s'empresseront de l'oublier). Bon, les choses sont compliquées par le fait qu'Elizabeth II n'était pas reine que du Royaume-Uni, mais aussi d'Australie, de Nouvelle-Zélande, du Canada, de Papouasie-Nouvelle-Guinée, etc., mais l'explication du symbole est encore plus difficile à admettre à leur sujet, parce que presque personne ne va répondre du nom du monarque quand on demande un symbole du Canada (ou inversement ne va citer le Canada quand on demande à quoi on associe ce nom), et presque personne, même au Canada et certainement en-dehors, ne penserait à annoncer la mort d'Elizabeth II en disant la reine du Canada est morte[#3].

[#3] Ce qui eût pourtant été parfaitement correct (et peut-être même pertinent parce que, comme l'a fait remarquer Justin Trudeau, elle a été reine pendant presque la moitié de l'existence du Canada en tant qu'État, ce qui est tout de même assez impressionnant). À l'inverse, quitte à être un affreux pinailleur, ça m'énerve que les Français disent la reine d'Angleterre est morte : il n'y a plus eu de reine (ou de roi) d'Angleterre depuis 1707, ça fait un moment que la dernière est morte, peut-être qu'en 315 ans on pourrait réussir à apprendre le nom d'un des pays les plus proches de la France.

Bref. Je me suis un peu moqué sur Twitter de l'émotion que peut susciter le décès, à un âge fort canonique et de manière apparemment fort paisible, de quelqu'un que très peu de gens ont rencontré et dont le travail (accompli avec soin) consistait justement à ne rien faire et à ne rien dire, mais je me rends compte que c'est assez injuste, et ce billet de blog est une forme de mea culpa.

Ne serait-ce que parce que je n'ai moi-même pas été laissé complètement indifférent au décès de celle qui était aussi ma reine (en tant que souveraine du Canada), — même si je ne comparerais pas pour autant cette émotion à la tristesse que je peux ressentir à la mort d'un proche. (Peut-être plus de la nostalgie que de la tristesse ? Ou quelque chose qui n'a sa place que dans le Dictionary of Obscure Sorrows ?)

J'y ai repensé tout à l'heure en voyant qu'un platane pas loin de chez moi (assez majestueux et possiblement aussi âgé qu'Elizabeth II même si les platanes poussent vite donc je trompe peut-être dans mon estimation) venait d'être coupé (je suppose qu'il était pourri de l'intérieur), et que j'en étais attristé : indiscutablement ce platane était au moins aussi bon qu'Elizabeth II pour ce qui est de remplir la mission de ne rien faire et ne rien dire, et indiscutablement nous n'avons jamais parlé ensemble (je n'ai pas l'habitude de parler aux arbres, et même si je les qualifie parfois de gentil nanarbre, les arbres ne me répondent jamais) : donc je dois me rendre à l'évidence, on peut être attristé par la disparition d'un être vivant qui ne faisait rien et ne disait rien et avec lequel on n'a eu aucun échange. Il faisait juste partie du paysage et j'avais tendance à m'imaginer, sans vraiment y réfléchir, qu'il serait toujours là.

Ce n'est peut-être pas très flatteur de comparer Elizabeth II à un platane (même si les platanes sont de gentils nanarbres), alors j'en tente une autre : je repensais aussi à l'incendie de l'église Notre-Dame de Paris, qui a aussi suscité une grande émotion dans le monde, pas forcément tout à fait évidente à comprendre. Y compris pour des gens qui, n'étant pas catholiques voire étant hostiles au catholicisme, ne voient pas forcément d'un bon œil le symbole qu'est un siège épiscopal. Mais cette église est autre chose : une œuvre d'art, bien sûr, mais aussi et plutôt, je crois, en l'occurrence, un monument.

Je ne sais pas exactement ce que c'est qu'un monument (aucune des définitions données par les dictionnaires ne me plaît complètement), mais peut-être que ça pourrait ressembler à une chose qui fait partie du paysage et qui devient célèbre ; et dont la disparition nous surprend, et nous émeut d'autant plus que ça faisait longtemps qu'elle était là.

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(vendredi)

Le multivers dans la fiction (voire dans la réalité)

J'ai tout récemment vu deux films, Everything Everywhere All at Once et Doctor Strange in the Multiverse of Madness dans lequel le « multivers » joue un rôle central, du coup je me suis dit que je devrais en parler un peu à la manière dont j'avais précédemment parlé de voyage dans le temps (où j'ai d'ailleurs expliqué que le voyage dans le temps polychronique était essentiellement équivalent à un voyage entre univers parallèles, et où j'ai déjà évoqué certaines des idées sur lesquelles je veux revenir). Mon but n'est pas de commenter sur ces films précis, même si je peux dire au passage que j'ai bien aimé le premier qui est plutôt touchant, et que le second est un blockbuster tout à fait standard dans la ligne du Marvel Cinematic Universe (je ne dirais pas que c'est mauvais, on sait bien à quoi s'attendre). Je veux plutôt parler de l'idée générale du multivers dans la (science-)fiction (enfin, du peu de culture que j'ai en la matière). Mais bon, comme mes lecteurs réguliers en ont l'habitude, je vais digresser dans tous les sens, et je pars sans plan précis.

Pour dire d'abord quelque chose du multivers au sens « scientifique » (je n'ose pas dire réel, mais disons quelque chose comme sérieusement imaginable) avant de passer à la fiction, je peux par exemple renvoyer à cette vidéo dans laquelle Tony Padilla (professeur de physique à l'Université de Nottingham) évoque et vulgarise la classification par Max Tegmark de quatre « niveaux » de multivers : ① ce qui est dans l'Univers au-delà de l'horizon cosmologique, ② des bulles (post-inflation) avec des valeurs différentes des constantes physiques, ③ les mondes multiples de l'interprétation, et ④ l'ensemble des structures mathématiques possibles. Je ne suis pas sûr que cette classification soit ni très pertinente ni franchement exhaustive, mais ce n'est pas vraiment mon sujet ici. (Plus franchement critique vis-à-vis de tout concept de multivers, Sabine Hossenfelder ici disqualifie complètement l'idée comme non scientifique et relevant de la religion. | Mise à jour : celle-ci, plus récente et un peu plus longue est encore plus sarcastique, en disant en gros la même chose.) Je voudrais cependant évoquer au moins un type de multivers scientifiquement sensé, qui ne rentre pas vraiment dans la classification de Tegmark, et qui me semble plus proche de ce que la fiction semble désigner sous ce nom, c'est juste « l'espace de toutes les possibilités », l'ensemble de toutes les histoires possibles de l'Univers compatibles avec les lois de la physique. Longue digression à ce sujet (que vous pouvez sauter si vous ne voulez pas de métaphysique théorique) :

Si les lois de la physique sont déterministes dans les deux sens du temps (et l'état actuel de nous connaissances ne permet ni de l'exclure ni de le conclure, mais c'est au moins le cas de certaines théories comme la mécanique classique), c'est-à-dire que pour (presque) n'importe quel état U(t₀) de l'Univers à l'instant t₀ elles prédisent un état U(t) bien défini pour n'importe quel temps t (qu'il soit avant ou après t₀ ; en relativité, il faudrait plutôt parler d'hypersurface de Cauchy que d'instant, mais laissons-ça de côté), alors toute l'histoire de l'Univers est entièrement déterminée par son état à un instant t₀ quelconque, et le multivers dont je parle (ensemble de toutes les trajectoires possibles de l'état de l'Univers) est simplement, ou s'identifie simplement avec, l'ensemble de tous les états possibles, lequel porte le nom standard d'espace des phases, et les lois de la physique sont flot sur cet espace (associant à chaque point l'ensemble de la trajectoire déterminée ; en mécanique classique hamiltonienne ce flot a une forme bien précise définie par la structure symplectique et le hamiltonien, mais je ne parle pas forcément de quelque chose d'aussi précis que ça).

(Une longue digression dans la digression.) Ceci présente d'ailleurs le paradoxe suivant dont j'ai déjà dû parler quelque part sur ce blog (j'aurais cru dans cette entrée sur la métaphysique, mais bizarrement ça n'y est pas ; sinon, voir ce post sur Usenet que j'ai écrit il y a 20 ans), et qui est très vaguement pertinent pour ce que je veux évoquer ici, ce qui justifie que je m'étende dessus. Si on modifie un tout petit peu, mais aléatoirement, l'état U(t₀) (que nous croyons être celui) de l'Univers actuellement pour donner un état U′(t₀) macroscopiquement presque identique à U(t₀) mais néanmoins distinct (disons qu'on a juste déplacé quelques atomes), alors en vertu du déterminisme bidirectionnel, on peut tracer la trajectoire de U′ vers l'avenir ou vers le passé. L'évolution de U′ vers l'avenir sera différente de celle de U, mais plausible comme évolution de l'un ou de l'autre : il faut imaginer que la trajectoire future de U ou de U′ correspondent à des avenirs qui nous semblent plausibles, et qui « divergent » à partir du moment t₀ (ceci correspond assez bien à notre intuition de lignes d'histoire divergeant à partir d'un point dans le temps). En revanche, l'évolution vers le passé de U′ ne ressemble absolument pas à celle de U, car l'entropie va augmenter dans les deux directions du temps (je veux dire, dans U elle est croissante avec t, alors que dans U′ elle a un minimum en t₀ : ceci résulte du fait que l'évolution d'une configuration d'entropie donnée dans l'espace des phases conduit presque toujours à une configuration d'entropie plus grande : ce n'est pas le cas dans U car il est le futur d'un état « naturel » d'entropie basse au moment du Big Bang, mais dans U′ l'évolution dans les deux sens du temps à partir de t₀ fait augmenter l'entropie) ; or ceci est intéressant parce que tous les habitants de l'univers U′ sont persuadés, à partir de t₀, qu'ils vivaient dans l'univers U : puisque U′ est quasi identique à U au temps t₀, ils ont les mêmes souvenirs que les habitants de l'univers U : ils ont donc de faux souvenirs de leur passé. La question métaphysique sous-jacente est pourquoi nous sommes persuadés de vivre dans un univers de type U (où l'entropie lors du Big Bang était plus faible que maintenant, ce qui est extrêmement improbable a priori) alors que ceux de type U′ sont inimaginablement plus nombreux et donc plus probables a priori au sens bayésien ; mais ce n'est pas ce que je veux évoquer ici. ❧ Je dois néanmoins souligner qu'avec des hypothèses raisonnables sur les lois de la physique, on peut trouver un U″ tel que U″ soit proche de U en t₀ et diverge ensuite (comme pour U′) et en même temps que U″ soit proche de U pour tout temps avant t₀ (à partir du Big Bang) : par continuité du flot entre le Big Bang et t₀, il suffit pour cela de faire un changement encore beaucoup plus petit à U(tBig Bang), donnant U″(tBig Bang) assez petit pour que U″(t) diffère peu de U(t) jusqu'à t₀, et diverge ensuite. Il est imaginable qu'on ne veuille considérer comme « licites » ou « pertinents » (ou accessibles ?) dans le multivers que des univers comme U″ que je viens de décrire, qui divergent d'un univers U de référence qu'à partir d'un certain point t₀ et dont le passé remonte à (ou : découle d') un état « naturel » (d'entropie très basse, ou proche de celui de U) au moment du Big Bang, et pas des univers comme U′ qui sont des monstruosités sans nom n'ayant en t₀ pas de véritable passé mais plutôt deux avenirs dans les deux sens du temps. (Fin de la longue digression dans la digression, pour laquelle je présente mes excuses — ça mériterait d'être ailleurs.)

Si les lois de la physique ne sont pas déterministes, alors on peut simplement appeler multivers l'ensemble de toutes les trajectoires qu'elles permettent dans l'espace états possibles de l'Univers. Comme expliqué au paragraphe précédent, même des lois déterministes (pour peu qu'elles soient chaotiques) permettent d'avoir des trajectoires qui coïncident essentiellement jusqu'à un instant t₀ et divergent ensuite, ce qui est la vision du multivers en jardin des sentiers qui bifurquent, donc en fait le déterminisme ou le non-déterminisme des lois fondamentales de la physique ne change essentiellement rien à cette histoire et à cette vision du multivers.

Ce type de multivers comme « espace de toutes les possibilités permises par les lois de la physique » est tellement basique et tellement trivial que se demander s'il existe vraiment est une question assez oiseuse : il n'y a évidemment aucune différence de prédiction observable entre la théorie qui affirme que seul existe une seule trajectoire dans l'espace des possibles (celle de l'Univers réel), et celle qui affirme que toutes les trajectoires existent simultanément et que nous en observons juste une parce que nous vivons dans celle-là. Je dirais quand même que la seconde théorie me semble plus économique, parce qu'elle nous dispense d'avoir à préciser les conditions initiales de l'Univers : tous les états possibles existent, et si nous observons celui-ci c'est jusque parce que c'est l'endroit où nous vivons dans l'espace des possibles ; alors que la première théorie, pour être complète, doit être accompagnée d'une description complète de chaque particule dans l'Univers réputé être le seul vrai. Mais bon, c'est un peu une querelle byzantine de savoir si ces deux théories sont vraiment différentes tant que les univers n'interagissent pas du tout entre eux, et c'est peut-être ça que veut dire Sabine Hossenfelder dans la vidéo liée ci-dessus où elle qualifie la question de religieuse.

(Fin de la longue digression.)

Le fait qu'il existe des univers parallèles, ou une quelconque sorte de multivers, n'a évidemment aucune espèce d'importance (et peut-être même aucune espèce de sens) si ces univers ne peuvent en aucune manière interagir ni même communiquer. (Bien sûr, ça n'interdit pas à un auteur de fiction de présenter deux histoires se déroulant dans deux mondes différents, peut-être en alternance, même si ces histoires n'ont aucune interaction l'une avec l'autre : peut-être qu'elles s'éclairent mutuellement, peut-être qu'elles évoquent les mêmes thèmes, peut-être qu'il y a une symétrie narrative entre elles, d'ailleurs je vais revenir là-dessus plus bas, bref, il peut tout à fait y avoir des raisons de faire appel à des univers parallèles en fiction même s'ils ne peuvent ni interagir ni communiquer ; mais ce n'est pas vraiment ça qu'on a en tête quand on utilise le terme de multivers.)

Disons donc qu'on parle d'univers différents entre lesquels il est possible de voyager, ou du moins, de communiquer. Ou peut-être que seulement quelques personnages ont cette capacité. La manière dont se fait cette interaction ou ce voyage entre univers plus-si-parallèles-que-ça a fait l'objet de toutes sortes d'explorations dans la fiction (par des portails fixes ou crées, par des gadgets du type machine à remonter le temps, par des rituels magiques, par les rêves, par une forme de télépathie…). Laissons ça de côté au moins pour l'instant. Laissons aussi de côté la question de savoir si les différents univers ont les mêmes lois naturelles (différant alors juste par leur contenu), ou des lois analogues, ou si tout est permis. Mais une autre question est de savoir combien il existe de ces univers.

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