David Madore's WebLog: 2005-06

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in June 2005 / Entrées publiées en juin 2005:

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #52 (every bondman)

Ma résolution est prise, et je ne faiblirai pas : plus rien ne peut l'arrêter maintenant. Je retourne sans relâche dans ma pensée les paroles de Casca :

So every bondman in his own hand bears
The power to cancel his captivity.

Je serai Casca. Je serai Cassius. Je serai Brutus. Ce soir, je chasserai le tyran de ma vie, et je serai libre. Quel doux plaisir de pouvoir dévisager les étoiles et de leur dire : Je suis libre. Je suis seul architecte de mon propre destin. Astres, si je veux voler jusqu'à vous, personne ne me retiendra. Je voudrai leur crier ma joie d'être délié de mes chaînes. Je passerai la nuit dehors, avec le ciel pour seul toit, sans autre raison que de me prouver que j'ai le droit de le faire, que je ne rends plus de compte à quiconque.

Voici venir le tyran. Voici arrivé le moment de mon triomphe. Voici la fin de la masquarade. Tu vas trembler, toi qui as cru me soumettre à ta volonté ! Mon regard ne s'inclinera pas devant le tien ! Je m'approche…

Horreur — mes genoux fléchissent et je tombe à terre. Horreur — ma nuque se courbe et je baisse la tête. Horreur — je m'entends réciter le serment qui m'assujettit.

Seigneur, pardonne à ton esclave ce rêve fou que je répète chaque jour et que je ne réaliserai jamais. Seigneur, préserve-moi de cette liberté que je crains plus que tout.

(jeudi)

Amazon.com, c'est rigolo

Amazon.com prétend être capable de faire des recommandations d'achat d'après ce qu'il devine des ses clients par leurs achats antérieurs. Dans mon cas, quand on considère à la fois l'éclectisme de mes goûts et la sous-sélection bizarre que j'achète chez eux, ça donne vraiment n'importe quoi. Pour les livres de maths, c'est du pur pipo : manifestement, ils ont regroupé tout ce qui ressemble à un livre de maths dans une unique catégorie, sans considération ni de niveau du livre (ce qui est pourtant sans doute le plus important !) ni de branche des mathématiques, du coup on me propose des choses comme Advanced Calculus, très drôle. Ensuite, j'ai eu le malheur d'acheter des livres de heroic fantasy, donc il y en a des piles qui me sont suggérées, et puis des films dans absolument tous les genres, et des choses plus exotiques comme une grammaire de l'anglo-saxon. Résultat, la pauvre intelligence artificielle (prévue pour suggérer du Barbara Cartland ou du Stephen King à ceux qui aiment Barbara Cartland ou Stephen King) disjoncte complètement et me recommande vraiment n'importe quoi ; certes, n'est pas facile. Mais avec le nombre de milliers de dollars que j'ai dépensés chez eux depuis dix ans, ils auraient pu faire un peu mieux. ☺

(Wednesday)

Qt 4 dance

This is what happens to geeks who spend too much time in front of computer screens : they go berserk. Let this serve as a lesson to all. [Thanks, Max.]

(mercredi)

Laser rouge

Il y a quelqu'un qui doit habiter pas loin du croisement des rues Claude Bernard et Berthollet[#] qui s'est apparemment acheté un pointeur laser rouge et qui n'arrête pas de faire joujou avec : presque chaque soir (et ça fait un moment), quand je passe dans les parages en rentrant chez moi, je vois la petite tache lumineuse jouer entre mes jambes. Ce qui est frustrant, c'est qu'il est assez impossible de deviner d'où elle vient : à moins de passer un jour de brouillard (le cas ne s'est pas encore produit), le faisceau est absolument invisible, et de toute façon celui qui tient le pointeur le bouge suffisamment vite pour qu'on ait à peine le temps de remarquer que la tache existe (et sûrement pas de chercher dans quelle direction elle est allongée ou quelque chose comme ça). En tout cas, je trouve que c'est un jeu assez con (s'il éclaire quelqu'un dans l'œil ça doit être vraiment déplaisant, surtout quand il fait sombre) — d'ailleurs je crois que ce genre de pointeurs est maintenant illégal précisément pour cette raison.

[#] Il y a une logique qui fait que la rue Claude Bernard s'appelle Claude Bernard mais la rue Berthollet ne s'appelle pas Claude Louis Berthollet ? C'est un peu pénible, ce manque complet de systématique pour l'inclusion du prénom dans la nomenclature des voies parisiennes ; surtout quand certains index classent au premier mot et d'autres au nom de famille dans le cas d'un personnage (ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, de mettre la rue du Père Teilhard de Chardin à ‘P’[#2], ce qui est très commode pour trouver — celui qui a pondu ce nom mérite une médaille), sans, bien sûr, faire de renvois, ce serait trop facile.

[#2] Du coup, je l'ai trouvée, mais c'est parce que j'ai cherché à ‘P’ comme Pierre, pas comme Père… Accessoirement, ne me demandez pas pourquoi je cherchais la rue Teilhard de Chardin, je n'en ai aucun souvenir (maintenant je sais bien où elle est, donc ça doit remonter à vieux).

(mardi)

Resistance is futile: you will be established

J'ai crié sur tous les toits, ce que je pensais de toi,
Société, société, tu m'auras pas.

Quand j'ai écrit cette nouvelle[#], je n'ai probablement pas pris conscience de l'universalité du mécanisme qui y est dépeint.

Nous entrons dans ce mode en révoltés (sauf peut-être ceux qui naissent fils de rois). Révoltés contre l'injustice de la société, contre l'establishment qui plane au-dessus de nous, contre les powers that be, etc. Il y a certainement du vrai dans cette fameuse phrase[#2] selon la première partie de laquelle si à vingt ans on n'est pas communiste c'est qu'on n'a pas de cœur. Mais elle continue, justement : si à quarante ans on l'est encore, c'est qu'on n'a pas de tête.

Car la révolte se noie dans le nombre des années. Non qu'on devienne plus sage, ou moins sot, mais simplement plus las, plus cynique ou plus bourgeois (quel que soit le sens précis du mot bourgeois, selon le contexte). Car les révoltés qui ne se font pas casser ni ne perdent la voix (ni ne virent à la manie obsessionnelle) finissent par obtenir pour eux-mêmes ce qu'ils réclamaient pour tous, et, franchissant insensiblement la barrière contre laquelle ils se dressaient, ils deviennent à leur tour cible de la révolte des suivants. (Ce que je n'ai pas vu, dans ma nouvelle, c'est que le phénomène est en général progressif, et à cause de cela, justement, on ne s'en rend pas compte.)

Quelle plus terrible destinée que d'être soi-même récupéré par l'establishment ? Moi aussi, quand j'étais lycéen, j'étais persuadé que les profs étaient tous des cons. Et je suis sûr que le président du fonds monétaire international n'est pas né avec une mentalité qui sied à un président du fonds monétaire international. Et Renaud, je ne suis pas certain qu'il puisse prétendre que la société ne l'a pas eu.

Il doit y avoir une morale à en tirer quelque part, mais je ne sais pas bien où.

[#] Nouvelle que je trouve, avec le recul, plutôt mal écrite (ou touchante comme certains de mes vieux textes — peut-être que cela aussi fait justement partie du phénomène universel que je veux évoquer ici).

[#2] Encore une de ces citations qu'on retrouve, avec toutes sortes de variantes, attribuée à quantité de personnes différentes (Clemenceau et G. B. Shaw semblent être les suspects usuels pour celle-ci, je penche plutôt pour le second).

(lundi)

Ouin, l'école est finie…

Ça y est, les exposés de maîtrise sont finis, je suis en vacances. ☹

Je vais essayer de profiter du temps libre, cet été, pour lire quelques livres de maths. Ce dont j'ai peur, cependant, c'est de me retrouver à picorer dans tous les sens et finalement ne pas apprendre grand-chose.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #51 (que sont-ils devenus ?)

Bon, je reconnais que c'est facile, comme effet, et que je ne recule pas devant le cliché, mais voici en quelque sorte le pendant d'un fragment antérieur (alors, fier ?) :

J'ai un moment de vertige : en une seconde s'opère pour moi la transformation de l'adolescent introverti et mal aimé que j'avais laissé au terme du lycée en ce beau mâle maintenant debout devant mes yeux écarquillés qui refusent de croire au tour de passe-passe. Quoi de commun entre le Stéphane de ma jeunesse, préservé dans mon souvenir comme un insecte dans le formol, et l'étranger qui m'a ouvert la porte ? Il est impossible que derrière les épaisses lunettes d'hypermétrope, qui lui imposaient alors un air retardé, se soit caché le regard perçant de ces yeux outremer. Il n'y a rien de commun entre la tête hirsute d'autrefois et ces épais cheveux bruns bouclés portés avec élégance, pas plus qu'entre le corps chêtif et rabougri que j'ai connu et la musculature finement dessinée que je devine à présent. Et est-il concevable que, cessant seulement de se tenir recroquevillé sur lui-même, il se soit agrandi à ce point ? Le son de sa voix — quand il m'invite à entrer —, le sourire sur ses lèvres — et la blancheur de ses dents —, tout dément qu'il ait pu être ce que je me rappelle.

Pourtant, je dois accepter la vérité : les vingt années qui ont passé pour moi, ces vingt années qui nous séparent du milieu de l'époque regrettée et haïe à laquelle Mitterrand a donné son nom, elles ont aussi passé pour Stéphane, et en se réveillant de ce sommeil agité le vilain petit canard s'est transformé en cygne.

Une fois passée la première surprise, je ne m'étonne pas de découvrir un appartement meublé avec le même goût que sa tenue laissait soupçonner : un goût qui ne refuse pas un soupçon de fantaisie, un goût qui ne cherche pas à se faire trop parfait ni trop conventionnel (tiens, ce disque… écoute-t-il encore Renaud ?), mais un goût néanmoins sûr. Bref, il est devenu le gendre idéal, et c'est peut-être précisément pour cela que je ne suis pas surprise de l'entendre m'annoncer, en me montrant un superbe athlète — Adonis qui n'a sans doute pas encore franchi la barre maudite de la trentaine :

Nathalie, je te présente Sébastien, mon copain.

(vendredi)

Suis-je fier (en marchant) ?

Demain a lieu la promenade annuelle à laquelle je me demande une fois de plus si je vais y aller. Les raisons d'aller, ce serait que je connais pas mal de gens qui y seront, ça peut être sympa de les croiser (par hasard, toujours, parce que d'expérience c'est totalement désespéré de se dire qu'on va se donner rendez-vous). Aussi parce que je n'ai raté aucune des six dernières, alors pourquoi commencer ? Les raisons de ne pas y aller, c'est que c'est déprimant (de voir autant de beaux garçons qui, pour être homos — au moins en proportion significative — n'en sont pas moins inaccessibles). Et que le bruit est quand même parfois insoutenable (c'est con mais j'ai les oreilles très sensibles). Et tout simplement que je n'aime pas trop les foules, quelles qu'elles soient. Mais avant tout parce que ça s'appelle marche des fiertés, et s'il y a une chose dont je ne suis pas du tout fier (et tout à fait indépendamment de mon orientation sexuelle), c'est d'être moi. Alors ensuite, ce n'est pas facile.

Je crois que je vais appliquer la sélection au réveil : si je suis debout à temps pour pouvoir y aller raisonnablement, j'irai, et sinon non.

(jeudi)

Pfiou

Vingt-quatre soutenances de maîtrise plus tard, j'ai droit à une petite pause jusqu'à lundi (pour les quatre dernières). Mais bon, je ne me plains pas, c'est vraiment intéressant. Ce qui est dur, c'est de se lever le matin (je viens de faire quatre nuits de suite à moins de six heures chacune, ça épuise).

C'est aussi la saison des concours, alors une petite pensée notamment pour les agrégatifs de maths et pour les taupins qui passent le concours des ENS (dont les admissibilités sont tombées aujourd'hui pour les sections maths et info).

(dimanche)

J'ai de la lecture

Les quatre prochains jours, ainsi que le lundi suivant, vont être bien remplis : ce sont les exposés de maîtrise des élèves matheux de première année. Donc : vingt-huit exposés d'une heure, et autant de mémoires d'une bonne vingtaine de pages chacun (j'en ai déjà douze — ceux qui ne sont pas en retard — qui m'attendent). Mais il n'y a pas de quoi se plaindre, ce sont de belles mathématiques et il y a de quoi apprendre énormément de choses.

Il est vrai que j'aurais préféré que le séminaire Bourbaki tombât une autre semaine !

(samedi)

Les Poupées russes

Il y a des films dont je ressors dans un état presque euphorique : Les Poupées russes en est un. Il faut dire que j'avais énormément aimé L'Auberge espagnole, dont il est la suite (et que je vais maintenant devoir revoir pour me rafraîchir la mémoire — même s'il faut préciser qu'on peut voir ces deux films tout à fait indépendamment). Peut-être que ce deuxième volet est un tout petit peu moins bon (disons qu'il y a eu quelques passages où j'ai ressenti une légère longueur, ou bien où je me suis dit qu'il abusait de certains de ses procédés), mais il est tout de même excellent. Pour résumer très succinctement, si L'Auberge espagnole était une belle histoire d'amitié (et de l'Amitié avec un grand ‘A’), Les Poupées russes parle d'Amour, et ce n'est pas moins drôle. Klapisch a un talent fou pour fabriquer des scènes dont le côté humoristique vient de la manière dont on se dit : C'est tellement vrai ! J'adore.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #50 (a poet)

Later on he started writing poetry. He was all giddy about it. Not that he mistook himself for a great artist, and he probably didn't entertain illusions about ever being one, but the sense of possibility drove him on. For once, I believe, he felt he was the master of something he could control, and this surely brought him more of the reassurance he needed than anything I might have done. I remember him coming to me one day with a verse he was unusually pleased of:

Do you despise the earth where cares abound?

I wondered whether I should reveal to him that he had merely misremembered a line by Wordsworth (and not one of the best), but the pleading look in his hazel puppy eyes decided me against it. The dead Poet Laureate would not suffer from the theft, and my own memory—I convinced myself—was uncertain: so I offered encouragement, to see Kevin's face light up. (I did feel somewhat guilty then; but after all, I was making him happy.)

In truth, a few of his poems were genuinely good (never the ones he identified as such, though): they provided a glimpse into a mind laden with doubt, yet spoke of hope for the future, in a manner that was truly moving in its very naïveté. I suppose Kevin's works might have enjoyed a small kind of success in a different time or in a different place. As it was, after his death, all of his papers were to be dumped by his heirs—distant cousins he had hardly known.

(vendredi)

And did those feet in ancient times…

Dans la série David Madore se ridiculise en chantant des hymnes ridicules, je suis assez content de ma dernière production.

(Oui, ma voix a subi des traitements divers et variés.)

(Thursday)

David A. Cox's Galois Theory

[Traduction française ci-dessous.]

David A. Cox is renowned (besides for having been one of the “discoverers” of toric varieties, one of the most elegant objects in algebraic geometry) for the clarity of his mathematical writing: his Primes of the form x²+ny² is an excellent prolegomenon to algebraic number theory and class field theory. In a recent book-buying compulsion, I got a copy of his latest book, a teatise on Galois theory (ISBN 0-471-43419-1), and I wish to mention how remarkably good I find it—even after I've done hardly more than glance through it. True, there isn't much for me to learn in it (I should hope so!), but the book is so well written and full of interesting notes, both historical and mathematical, that it is very enjoyable even for those who think they don't have any more to discover about Galois theory. Among the features found in this treatise which are not common in similar presentations, let me mention his account of geometric constructions by origami (not every algebraist knows that the regular heptagon or enneadecagon can be constructed by paper folding!) or his very nice chapter on the division of the lemniscate (hinting at Kronecker's Jugendtraum for Q(i) and class field theory); his explanations on how to compute Galois groups also appear quite excellent. I merely regret that he didn't write a little something on Galois cohomology, but I guess that would have been beyond the intended scope of the book; and for those looking for a Bourbakist treatment of the Galois correspondance—as an equivalence of category between étale algebras and actions of the Galois group—Douady & Douady's also excellent (but utterly different in style and approach) Algèbre et Théories galoisiennes exists.

Anyway, I would heartily recommend Cox's book to anyone who knows basic algebra and wishes to learn about this fascinating and beautiful subject, Galois theory, and some of its nice applications (in elementary geometry and elsewhere): not just to students, but also to math hobbyists, mathematicians from other domains with a leisurely interest in algebra, etc.

[French translation of the above.]

David A. Cox est renommé (à part pour avoir été un des « découvreurs » des variétés toriques, un des objets les plus élégants de la géométrie algébrique) pour la clarté de son écriture mathématique : son Primes of the form x²+ny² est un excellent prolégomène à la théorie algébrique des nombres et la théorie du corps de classes. Dans une récente frénésie d'achat de livres, je me suis procuré une copie de son dernier livre, un traité de théorie de Galois (ISBN 0-471-43419-1), et je voudrais mentionner à quel point je le trouve remarquable — même si je ne l'ai pas parcouru beaucoup plus qu'en diagonale. Vrai, je n'ai pas énormément à y apprendre (il faut espérer !), mais le livre est tellement bien écrit et plein de notes intéressantes, tant historiques que mathématiques, qu'il est très appréciable même pour ceux qui croient qu'ils n'ont rien de plus à découvrir en théorie de Galois. Parmi les choses qu'on trouve dans ce traité qui ne sont pas communes dans des présentations semblables, signalons son compte-rendu des constructions géométriques à l'origami (tous les algébristes ne savent pas que l'heptagone ou l'ennéadécagone réguliers peuvent être construits en pliant du papier !) ou son chapitre très agréable sur la division de la lemniscate (en tirant vers le Jugendtraum de Kronecker pour Q(i) et la théorie du corps de classes) ; ses explications sur la manière de calculer les groupes de Galois semblent également excellentes. Je regrette simplement qu'il n'a pas écrit un petit quelque chose sur la cohomologie galoisienne, mais je suppose que ç'aurait été au-delà de la portée désirée de son livre ; et pour ceux qui cherchent un traitement bourbachique de la correspondance de Galois — comme une équivalence de catégorie entre les algèbres étales et les actions du groupe de Galois — l'également excellent (mais totalement différent par le style et l'approche) Algèbre et Théories galoisiennes de Douady & Douady existe.

Quoi qu'il en soit, je recommanderais chaleureusement le livre de Cox à quiconque connaît l'algèbre de base et souhaite apprendre ce sujet fascinant et beau, la théorie de Galois, et certaines de ses applications plaisantes (en géométrie élémentaire et ailleurs) : pas seulement aux étudiants, mais aussi aux mathématiciens amateurs, mathématiciens d'autres domaines avec un intérêt de dilettante pour l'algèbre, etc.

(mardi)

Ciampi, docteur honoris causa

Demain mercredi, Carlo Azeglio Ciampi, président de la république italienne, recevra un doctorat honoris causa de l'établissement où j'enseigne[#]. À cause de ça, sécurité[#2] oblige, l'École sera pratiquement bouclée. Comme ça, il y a des gens qui sont obligés de trimer comme des fous pendant six ans pour pouvoir s'appeler docteur ☺, et le président italien, sous prétexte qu'il est le président italien, on lui apporte sur un plateau, son doctorat. Bon, j'avoue : j'aurais bien aimé m'incruster à la réception (j'étais sur le point d'écrire au directeur de l'École pour expliquer à quel point je suis un admirateur de la première heure de Carlo Ciampi et implorer humblement une invitation), mais je suis réquisitionné pour faire passer des oraux blancs d'agreg.

Le monde est vraiment trop injuste.

[#] Il est considéré de fort mauvais goût pour une université de décerner un grade honoris causa à quelqu'un qui a été étudiant ; mais apparemment on ne rechigne pas à décorer ceux des frères perdus : Ciampi est ancien élève de la Scuola normale superiore de Pise. Après l'alma mater, on découvre l'alma matertera

[#2] Enfin bon, sécurité… Je ne veux pas être désobligeant, mais qui a entendu parler du président de la république italienne ? Si vous demandez à des Français au hasard dans la rue comment il s'appelle, la moitié vous diront qu'ils n'en ont aucune idée, l'autre moitié vous répondra que c'est Berlusconi. (Remarquez, il y a des pays où la réponse serait sans doute c'est quoi, l'Italie ?, donc on ne va pas se plaindre.) Et puis, il n'a aucun pouvoir[#3].

[#3] Bon, il est vrai que la reine d'Angleterre n'a pas non plus de pouvoir, et elle est quand même bien protégée. D'ailleurs, c'est amusant, personne ne sait non plus quel est son nom (en vérité, c'est Elizabeth Alexandra Mary Windsor).

(lundi)

Je recherche les livroliques anonymes

J'ai encore commis l'imprudence de rentrer dans une librairie, aujourd'hui. Du coup, j'en suis ressorti avec pas loin de 250€ en moins dans mon portefeuille : Oh, une jolie présentation de la théorie du corps de classe, il faut absolument que j'achète ça ! Oh, un livre de théorie de Galois qui explique comment diviser la lemniscate à la règle et au compas, voilà qui est passionnant ! Oh, un traité sur les espaces de modules expliqué de façon claire, et qui donne la réponse au problème précis que je me posais, il va de soi que je ne saurais m'en passer ! Oh, le livre dont on m'a parlé tout à l'heure en termes élogieux : quelle belle occasion de l'acheter ! Et vlan, je repars les mains chargées de bouquins. Enfin, au moins, là, ce sont des livres de maths (ou d'info, pour le dernier) : il y a quelques jours j'ai trouvé moyen d'estimer indispensable entre autres une classification phylogénétique du vivant, ce qui est quand même d'un intérêt professionnel (voire personnel) plus douteux.

Quand je suis devant un ordinateur, je perds mon temps, mais au moins mon argent ne file pas aussi vite !

Le pire, avec les bouquins de maths, c'est que quel que soit le nombre qu'on a, on constate toujours que le point qu'on cherche est introuvable dedans (alors que toute question immédiatement adjacente à lui est expliquée partout) : l'autre jour, je voulais vérifier quelque chose dans la démonstration classique du théorème non moins classique selon lequel tout automorphisme de l'anneau des matrices est intérieur — et j'ai constaté avec effroi que tout « classique » et archi-connu qu'est ce théorème, il ne figure dans aucun des livres qui sont dans mon bureau (pourtant, il y en a un nombre conséquent !). Bien sûr, l'ENS a une très bonne bibliothèque de maths, mais d'une part elle est toujours fermée au moment où je me pose des questions de ce genre et d'autre part le bouquin que je cherche est toujours emprunté (probablement par un autre livrolique — qui a le bon sens, lui, de fréquenter les bibliothèques plus que les librairies).

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #49 (un sonnet)

Le livre, la chandelle et la néfaste cloche
Du sang du sacrifice attendent sur l'autel :
Anubis te regarde et son œil immortel
Scrute dans tes poumons la peur et le reproche.

Le Temps, sinistre oiseau dont le cri se rapproche,
A survolé son champ et compté le cheptel :
Un signe, un son, un seul, dont le sourire est tel,
Qu'il souligne et parfait l'étoile sur la roche,

Dissipe comme un coup de clairon de vermeil
La méphitique brume où règne le sommeil,
Le Dragon se réveille, et tu m'ouvres la rose :

Portés par un rayon de lune au goût amer,
Protecteurs de nos mots, rois des métamorphoses,
Lentement les dauphins s'éloignent dans la mer.

Petites modifications (2005-06-17) : Vers 1, terriblenéfaste ; vers 11, tu ouvrestu m'ouvres.

(samedi)

Gourmandises d'importation

Miam ! Tout à l'heure, en faisant des courses, j'ai trouvé de la sauce Worcestershire, que je croyais introuvable en France ; or c'est indispensable pour réaliser un vrai bloody mary[#]. D'accord, c'est une sorte de vinaigre balsamique complètement cheap (on mélange du vinaigre, de la mélasse et de la sauce soja dans l'espoir que ça ait vaguement le même goût et la même couleur), mais c'est une institution, la sauce Worcestershire, et en tout cas c'est très umami !

Mais ce n'est pas tout — c'est fou ce qu'on peut arriver à trouver quand on s'ôte de la tête l'idée que c'est introuvable : juste après, j'ai trouvé du jus d'airelles (enfin, de canneberges). Alors là, c'est carrément la fête !

[#] Enfin, moi je prends ça sans vodka (parce que je n'aime pas l'alcool), il paraît que ça s'appelle virgin mary dans ce cas ; ça donne donc quelque chose comme : jus de tomates, sauce Worcestershire, Tabasco, jus de citron, sel de céleri, poivre.

(vendredi)

L'école est finie

Les signes pernicieux de la calamité sont partout et se multiplient : c'est sûr, l'été approche. Déjà début juin, les symptômes trahissent l'état avancé de sénilité de l'année (scolaire ou universitaire) : l'issue fatale est inévitable ; et même si les anciens écrits prophétisent qu'en septembre une nouvelle naîtra des cendres de la précédente, je m'afflige de ce décès précoce et je sais que tout ne reviendra pas comme je l'aurais aimé — certaines choses sont perdues pour toujours. L'an prochain me réservera le même sort que celui-ci : à peine connaissance faite de ce qu'il pourrait m'apporter, déjà il agonisera. Tu n'as pas su profiter de moi à temps. Tu m'as laissé échapper. Tu as perdu les opportunités uniques que je t'offrais. (Et au-delà d'un an je n'ose voir — je n'ose réfléchir à ce qui m'attend.) Carpe diem: carpe annum. Hélas, le fruit désiré est toujours plus loin, plus inaccessible. Et la ronde recommence :

Each Morn a thousand Roses brings, you say:
Yes, but where leaves the Rose of Yesterday?
 And this first Summer month that brings the Rose
Shall take Jamshyd and Kaikobád away.

Mais désormais il est trop tard, il faut, Janus, traverser ces trois mois de deuil chaud et aride. Ensuite, on pourra envisager de recommencer à vivre.

(vendredi)

Нас к торжеству коммунизма ведёт!

N'ayons pas peur du ridicule !

(jeudi)

Oh my God! They killed regulus! (again)

Et voilà, regulus.xn--kwg.net est encore mort. De nouveau, c'est le disque dur qui a cessé de répondre (cette fois, j'ai des logs complets — j'avais fait envoyer tout sur le réseau sur une machine distante — mais ça me fait une belle jambe, en fait). J'en conclus que ce n'était pas le disque lui-même qui était en cause, mais probablement le chipset ATA de l'unité centrale. En détail :

Jun  9 17:34:03 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: dma_timer_expiry: dma status == 0x20 
Jun  9 17:35:02 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: DMA timeout retry 
Jun  9 17:35:02 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: status timeout: status=0xd0 { Busy } 
Jun  9 17:35:02 regulus.xn--kwg.net kernel:  
Jun  9 17:35:02 regulus.xn--kwg.net kernel: ide0: reset timed-out, status=0x80 
Jun  9 17:35:02 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: status timeout: status=0x80 { Busy } 
Jun  9 17:35:02 regulus.xn--kwg.net kernel:  
Jun  9 17:35:02 regulus.xn--kwg.net kernel: ide0: reset: success 
Jun  9 17:54:29 vega -- MARK --
Jun  9 18:02:01 regulus.xn--kwg.net -- MARK -- 
Jun  9 18:04:35 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: dma_timer_expiry: dma status == 0x21 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: irq timeout: status=0xd0 { Busy } 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel:  
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: status timeout: status=0xd0 { Busy } 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel:  
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: DMA disabled 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: ide0: reset timed-out, status=0x80 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: hda: status timeout: status=0x80 { Busy } 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel:  
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: ide0: reset timed-out, status=0x80 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: end_request: I/O error, dev hda, sector 25293318
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: lost page write due to I/O error on hda8 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: end_request: I/O error, dev hda, sector 126444 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: lost page write due to I/O error on hda2 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: end_request: I/O error, dev hda, sector 14800592 
Jun  9 18:06:04 regulus.xn--kwg.net kernel: end_request: I/O error, dev hda, sector 14800600 
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(Après ça, les filesystems étaient essentiellement morts. J'ai réussi un premier reboot de haute voltige, mais le même problème s'est produit immédiatement après, et la deuxième fois il n'a pas réussi à redémarrer.)

Concrètement, j'ai de nouveau migré le site (ça prend quelques heures à apparaître dans les caches DNS) sur une machine de secours. Quelques commentaires de mon blog (ceux sur la dernière entrée, en gros) ont été perdus, mais c'est le cadet de mes soucis. Et il faut encore que je me fende d'un mail pour réclamer à faire valoir la garantie sur la machine.

(mercredi)

Le boulevard Raspail

Bon, comme je ne sais pas quoi raconter aujourd'hui, je vous offre le renseignement complètement inutile du jour : l'histoire du boulevard Raspail de Paris (réconstituée par mes soins à partir de sources éparses) :

La partie de l'actuel boulevard Raspail située au sud du boulevard du Montparnasse date de 1760 : il s'inscrit dans le cadre de la réalisation des boulevards du midi (Hôpital, Blanqui, place Denfert-Rochereau, Raspail sud, Montparnasse, Invalides) et de l'École militaire. Il s'appelait boulevard d'Enfer dans Paris et boulevard de Montrouge sur la partie située en-dehors de la barrière d'octroi (jusqu'à l'actuelle rue Edgar Quinet, en la partie sud de laquelle le boulevard de Montrouge se continuait). Les deux parties ont été réunies lors de l'élargissement de Paris de 1859.

La partie située au nord, entre le boulevard Saint-Germain et le rue de Sèvres, date de 1890 environ (percée par tronçons, mais le dernier, entre les rues de Grenelle et de Varenne, date de 1905).

La partie médiane, entre la rue de Sèvres et le boulevard du Montparnasse, date de 1904–1906. Il n'y a qu'un tout petit tronçon, entre la rue de Rennes et la rue de Vaugirard, qui a été ouvert au moment où la rue de Rennes a été percée (1866), et un autre entre la rue Stanislas et la rue Vavin, vers 1880–1890.

Le boulevard d'Enfer a été renommé en boulevard Raspail en 1887.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #48 (une confession)

Mon anecdote préférée — et sûrement apocryphe — au sujet de Voltaire rapporte que ce dernier était sur son lit de mort quand un prêtre lui a intimé d'abjurer le diable : Voltaire aurait répondu que ce n'était pas l'heure de se faire de nouveaux ennemis. Je n'ai pas moi-même une très grande sympathie pour ce Monsieur le Diable, et je regarderais à deux fois avant de commercer avec avec lui, mais je pense pouvoir dire qu'il est généralement plus compréhensif que son Éternel Ennemi, et nous sommes parvenus, lui et moi, à un gentleman's agreement : il me laisse à mes affaires et je ne regarde pas de trop près les siennes. À l'occasion, nous échangeons quelques bons services, sans aller plus loin.

On a écrit les pires horreurs sur mon compte, on m'a jeté les accusations les plus invraisemblables. Je les prends comme des compliments car si j'avais fait la moitié des choses qu'on a pu m'attribuer, j'aurais eu en cela un génie inventif à faire pâlir le cruel prince de Mongo. Mais je n'ai pas un tel talent, sauf peut-être pour susciter les passions les plus ineptes ; et je préfère sans doute inspirer la haine que l'indifférence. Pour le reste, je n'ai la prétention de n'être ni ange ni démon, et j'ai la faiblesse de croire que mes actes de lâcheté ou de cupidité sont en partie compensés par quelques bonnes actions dont je ne tiens pas à me vanter (elles nuiraient à mon image). Suivant le conseil d'Elbert Hubbard, je ne me justifie jamais : mes amis n'en ont pas besoin et mes ennemis ne me croiraient pas de toute manière.

L'Histoire me réhabilitera peut-être — ou elle m'oubliera — et je m'en soucie peu. Pour ma part, ce dont je tire la plus grande fierté, c'est d'avoir côtoyé ceux que j'ai côtoyés, des personnes dont les qualités — à la différence des miennes — ne sont pas feintes, et d'avoir eu le privilège de pouvoir en appeler certains mes amis. Voilà tout ce que j'ai à dire.

(Sunday)

The writing on the wall

There is an ancient writing on the wall.

It says:
ᛁᚠᚤᚩᚢᚳᚨᚾᚱᛠᛞᚦᛁᛋᚤᚩᚢᚨᚱᛖᛕᚱᚩᛒᚨᛒᛚᚤᛋᚩᛗᛖᚴᛁᚾᛞᚩᚠᚢᚾᛁᚳᚩᛞᛖᚠᚱᛠᚴ

(samedi)

Blues du mathématicien

Une remarque (d'un de ces courageux commentateurs qui ne daignent pas signer de leur nom) sur une entrée précédente m'a fait réagir d'abord par un autre commentaire, mais je pense que le sujet mérite une entrée : la remarque était

La lecture de ce blog laisse un peu sceptique. On a plus l'impression d'avoir affaire à un amateur amusé par les mathématiques qu'à un mathématicien. Il serait temps de grandir un peu. La Mathématique apporte nettement plus de plaisir si on veut bien lui consacrer une relation suivie que si on vient tirer son coup de temps en temps…

Je réponds donc, d'abord, que ce n'est pas trop l'intérêt de ce blog — d'une part parce que les maths sont mon travail (et j'écris a priori pour parler de ma vie extra-professionnelle) et d'autre part parce que l'idée est qu'il (mon blog) soit généralement lisible par tous : je ne parle donc de maths que quand je me sens une envie soudaine de vulgariser ce que je fais ou lorsque j'ai appris quelque chose d'exceptionnellement frappant. Il est certainement vrai, aussi, que mon intérêt est trop dispersé dans des milliers de domaines différents, et même à l'intérieur des mathématiques dans des milliers de problématiques, et que ceci tend à être problématique pour faire de la recherche : mais qu'y puis-je ? on ne choisit pas ses goûts, et je reste persuadé que les mathématiques arrivent à progresser en se servant de toutes sortes de types de cerveaux, aussi bien les « panoramiques » que les « focalisés ».

Mais il y a une autre réponse, plus importante. Le « système » dans lequel on rentre, actuellement (en France au moins, mais je soupçonne que c'est pareil ou pire partout dans le monde) en voulant devenir chercheur en maths (et encore, les maths sont une des disciplines les moins atteintes par ce fléau) est une véritable machine à broyer l'individu. On parle des ravages de la prépa, mais pour avoir vécu les deux j'affirme que la prépa n'est rien par rapport à ce qui vient ensuite pour ceux qui ont la folie de vouloir consacrer leur vie à la Science. Ce système vous répète à l'envi que vous êtes insignifiant et mauvais, que vous devez faire vos preuves (encore, et toujours, et encore, et toujours), que vous n'avez aucun droit, et surtout pas celui de (prendre le temps de) vivre, et que vous n'avez aucune place nulle part. Alors il y a plusieurs réactions possibles : régresser en enfance, ignorer/refuser le système (voire, le quitter complètement), sombrer dans la frénésie du travail (et je conteste que ça soit plus sain ou même plus productif mathématiquement)… Ceux qui survivent ne sont pas forcément les meilleurs ou les plus utiles à la Science (même ceux qui passent en mode « frénétique »), ce sont les plus chanceux ou les plus résistants.

Moi je n'ai pas été broyé — pour l'instant — parce que la chance m'a souri (la chance, par exemple, dans les qualités remarquables de mon directeur de thèse, la chance d'avoir la place que j'ai, etc.) — pour l'instant. Mais je témoigne quand même de l'anxiété ressentie. À tel point que je me demande parfois, quand je vois des jeunes prêts à s'engager dans les maths, si je ne dois pas les en décourager : les maths sont quelque chose d'incontestablement magnifique, mais tout sera fait pour vous mettre des bâtons dans les roues.

Le fait est que mon parcours m'a donné l'occasion de rencontrer des jeunes incroyablement brillants, et aussi d'être témoin d'un incroyable gâchis de cerveaux. Je n'en dirai pas plus parce que je ne veux pas citer de noms, mais quand je pense à ce que sont devenus, ou ce que s'apprêtent à devenir, certains qui ne rentrent pas vraiment « dans le moule », j'ai envie de pleurer.

(vendredi)

Joyeux anniversaire !

Un joyeux anniversaire à tous ceux sont c'est l'anniversaire aujourd'hui (ou hier, ou pas loin), mais les deux-trois personnes spécialement visées se reconnaîtront : franchement, elle était excellente, cette soirée, ce n'est pas la peine de le nier.

(Petit extrait : Vous saviez que Léon Blum avait été viré de l'ENS pour Gruppensex ? — Vraiment ? Léon, on est tous avec toi ! — et là, on se met à chanter l'Internationale à tue-tête.)

(jeudi)

Le sentiment d'appartenance

J'avais déjà écrit sur un sujet proche : il est curieux de constater que malgré mon individualisme et mon indépendance revendiqués, j'éprouve un besoin indéniable d'appartenir à des groupes (je parle, là, de groupes plutôt petits — plus des « bandes » que des « communautés »), et je souffre d'une certaine manière de ne pas arriver à en trouver dans lequel je m'intègre complètement.

Disons globalement que c'est peut-être finalement un de mes loisirs préférés que de discuter avec des gens, des groupes de gens, d'à peu près n'importe quoi (ou, à défaut de parler, d'écouter parler). Tout simplement, j'aime la compagnie.

Je suis mathématicien (enfin, ce n'est pas encore acquis, on vous met tellement de bâtons dans les roues pour rentrer dans ce métier ! mais admettons que je le sois). Pourtant, je ressens beaucoup de timidité, et finalement assez peu d'affinité, par rapport aux autres matheux ; quand ils parlent de maths, je ne comprends jamais rien (je me demande toujours si c'est une impression partagée et qu'on n'ose pas le dire, ou si c'est juste moi qui suis vraiment très lent à comprendre) ; et quand ils parlent de « potins mathématiques » (du style, qui a eu un poste à quel endroit, qui a fait des progrès dans tel domaine, qui est influent, voire, qui couche avec qui) ça ne m'intéresse pas du tout (bon, a posteriori je me rends souvent compte que ça peut être dommage pour moi de ne pas plus tendre l'oreille, mais le fait est que je trouve ça plutôt ennuyeux). De toute façon, les mathématiciens ne forment pas vraiment des groupes, ils se côtoient mais ne se fréquentent pas beaucoup — ils sont assez solitaires.

Je suis geek, au moins au sens passionné d'ordinateurs (enfin, je suppose — disons que j'ai plutôt une relation d'haine-amour avec ces sales machines). Mais les geeks non plus ne forment pas vraiment des groupes. Et quand ils le font, d'ailleurs, ça a tendance à devenir limite glauque, et en tout cas tout à fait monothématique pour ce qui est de la conversation, ce que je n'aime pas du tout (une des choses qui m'insupportent le plus, ce sont les gens ou les groupes de gens capables de ne parler que d'un seul sujet).

Je suis pédé, mais je trouve de plus en plus que je n'ai rien en commun avec les autres homos (déjà assez peu avec ceux de la culture mainstream, et généralement encore beaucoup moins avec ceux qui sont fiers de dire qu'ils s'en éloignent). À commencer par le fait que je n'en connaisse aucun autre (qui se revendique ouvertement homo) qui ne soit pas en couple et qui n'ait aucune forme de vie sexuelle (et pas par choix, ni par attachement à un idéal de couple, ou quelque raison de ce genre) : mine de rien, ça fait quand même une singularité marquante (dont je me passerais bien !) qui rend un peu bizarre la fréquentation de groupes unis justement par l'orientation sexuelle ou les préférences affectives. Je crois aussi avoir assez peu de goûts en commun avec le gay le plus visible (par exemple, au niveau vestimentaire — enfin, bon, je n'ai pas de goûts tout court, en fait).

Ces temps-ci je fréquente surtout des normaliens, mais il est indéniable que la différence d'âge se fait sentir (ou alors l'idée que les élèves et les enseignants ne doivent pas se mêler ?), en tout cas il y en a qui ne m'adressent pas la parole (sans doute pour des raisons diverses, mais l'idée générale doit être que je suis un boulet qui piétine leurs plates-bandes). Heureusement j'arrive encore à y avoir un cercle d'amis très chers, mais le fait est que les gens finissent par se disperser : ce n'est pas quelque chose de durable.

Enfin, bien sûr, c'est l'idée générale : j'ai des amis auxquels je tiens beaucoup dans toutes ces catégories, ou dans plusieurs d'entre elles, ou dans d'autres. Mais la morale, c'est que parfois le critère qui constitue le groupe rend le groupe, finalement, moins intéressant. Je ne sais pas si je suis clair. Je pourrais essayer de rencontrer des gens, mettons, en jouant à des jeux de rôle (c'est un exemple arbitraire, ça marche avec n'importe quel autre jeu, ou en faisant je ne sais quel sport, ou en pratiquant d'un instrument de musique, ou n'importe quoi) : mais, finalement, ce n'est pas le jeu qui m'intéresse, ce sont les gens, et le groupe de gens est rendu en un sens moins intéressant parce qu'il est relié par quelque chose qui n'est pas mon intérêt primaire.

Un vrai maître (ou un α-mâle, comme dirait quelqu'un) constituerait ses propres bandes autour de lui par son seul charisme, et sans avoir besoin d'un prétexte fédérateur.

Hum… peut-être que je derais fonder une secte ? Argh, zut, c'est déjà fait.

(mercredi)

Apu rhume

C'est magique, le système immunitaire. Hier soir je me suis couché avec 38.5°C de fièvre, complètement crevé, la gorge chargée, et mal au ventre, j'ai dormi comme une pierre pendant treize heures (la preuve : je n'ai pas été réveillé par les gosses d'à côté, alors que le mercredi, normalement, c'est terrible), et je me suis réveillé frais comme une rose, plus du tout de signe de maladie (enfin, je tousse encore vaguement, mais c'est plutôt par réflexe qu'autre chose — mes rhumes finissent toujours comme ça). Je suppose que pendant ces treize heures, une terrible bataille a dû se livrer dans mes entrailles, une bataille en comparaison de laquelle — en nombre de combattants, en nombre de morts — les plus sanglantes guerres de l'histoire de l'humanité ne sont rien du tout. (Enfin, je n'ai pas une idée très précise du nombre de cellules qui se font infecter et détruire lors d'un rhume typique, mais ça doit être assez colossal.)

Bon, l'aspect négatif, c'est que moi qui avais réussi à reprendre presque vaguement des horaires un peu civils, c'est de nouveau perdu. Déjà aujourd'hui j'ai raté le traditionnel thé hebdomadaire du DMA. ☹

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