David Madore's WebLog: Blues du mathématicien

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(samedi)

Blues du mathématicien

Une remarque (d'un de ces courageux commentateurs qui ne daignent pas signer de leur nom) sur une entrée précédente m'a fait réagir d'abord par un autre commentaire, mais je pense que le sujet mérite une entrée : la remarque était

La lecture de ce blog laisse un peu sceptique. On a plus l'impression d'avoir affaire à un amateur amusé par les mathématiques qu'à un mathématicien. Il serait temps de grandir un peu. La Mathématique apporte nettement plus de plaisir si on veut bien lui consacrer une relation suivie que si on vient tirer son coup de temps en temps…

Je réponds donc, d'abord, que ce n'est pas trop l'intérêt de ce blog — d'une part parce que les maths sont mon travail (et j'écris a priori pour parler de ma vie extra-professionnelle) et d'autre part parce que l'idée est qu'il (mon blog) soit généralement lisible par tous : je ne parle donc de maths que quand je me sens une envie soudaine de vulgariser ce que je fais ou lorsque j'ai appris quelque chose d'exceptionnellement frappant. Il est certainement vrai, aussi, que mon intérêt est trop dispersé dans des milliers de domaines différents, et même à l'intérieur des mathématiques dans des milliers de problématiques, et que ceci tend à être problématique pour faire de la recherche : mais qu'y puis-je ? on ne choisit pas ses goûts, et je reste persuadé que les mathématiques arrivent à progresser en se servant de toutes sortes de types de cerveaux, aussi bien les « panoramiques » que les « focalisés ».

Mais il y a une autre réponse, plus importante. Le « système » dans lequel on rentre, actuellement (en France au moins, mais je soupçonne que c'est pareil ou pire partout dans le monde) en voulant devenir chercheur en maths (et encore, les maths sont une des disciplines les moins atteintes par ce fléau) est une véritable machine à broyer l'individu. On parle des ravages de la prépa, mais pour avoir vécu les deux j'affirme que la prépa n'est rien par rapport à ce qui vient ensuite pour ceux qui ont la folie de vouloir consacrer leur vie à la Science. Ce système vous répète à l'envi que vous êtes insignifiant et mauvais, que vous devez faire vos preuves (encore, et toujours, et encore, et toujours), que vous n'avez aucun droit, et surtout pas celui de (prendre le temps de) vivre, et que vous n'avez aucune place nulle part. Alors il y a plusieurs réactions possibles : régresser en enfance, ignorer/refuser le système (voire, le quitter complètement), sombrer dans la frénésie du travail (et je conteste que ça soit plus sain ou même plus productif mathématiquement)… Ceux qui survivent ne sont pas forcément les meilleurs ou les plus utiles à la Science (même ceux qui passent en mode « frénétique »), ce sont les plus chanceux ou les plus résistants.

Moi je n'ai pas été broyé — pour l'instant — parce que la chance m'a souri (la chance, par exemple, dans les qualités remarquables de mon directeur de thèse, la chance d'avoir la place que j'ai, etc.) — pour l'instant. Mais je témoigne quand même de l'anxiété ressentie. À tel point que je me demande parfois, quand je vois des jeunes prêts à s'engager dans les maths, si je ne dois pas les en décourager : les maths sont quelque chose d'incontestablement magnifique, mais tout sera fait pour vous mettre des bâtons dans les roues.

Le fait est que mon parcours m'a donné l'occasion de rencontrer des jeunes incroyablement brillants, et aussi d'être témoin d'un incroyable gâchis de cerveaux. Je n'en dirai pas plus parce que je ne veux pas citer de noms, mais quand je pense à ce que sont devenus, ou ce que s'apprêtent à devenir, certains qui ne rentrent pas vraiment « dans le moule », j'ai envie de pleurer.

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