Après avoir écrit un ou deux billets sur l'« intelligence » artificielle, ça fait longtemps que je me dis qu'il faut que j'en écrive un sur l'intelligence « naturelle », humaine, et sur les tentatives pour la mesurer. J'y suis poussé par une conversation sur Twitter (où, sans surprise, il n'a pas fallu longtemps pour que je croise un raciste pas du tout subtil dans sa tentative de me convaincre que si les pays africains sont moins « développés » c'est qu'il y a une différence d'intelligence d'origine génétique entre les populations — ben voyons).
J'aime bien dire de façon courte mais sèche que les mesures de QI sont une bonne façon de tester l'intelligence parce que les gens qui y croient sont des idiots complets. Mais essayons de développer un peu.
☞ Qu'est-ce que l'intelligence ?
Le principal problème avec l'intelligence, déjà, c'est que personne ne sait ce que c'est. Si vous ouvrez N dictionnaires, vous trouverez N définitions différentes, chacune énumérant d'ailleurs souvent plusieurs traits ou caractéristiques, le rapport entre lesquelles est laissé en exercice au lecteur. Wikipédia en français, par exemple, écrit :
L'intelligence est l'ensemble des processus trouvés dans des systèmes, plus ou moins complexes, vivants ou non, qui permettent d'apprendre, de comprendre ou de s'adapter à des situations nouvelles. La définition de l'intelligence ainsi que la question d'une faculté d'intelligence générale ont fait l'objet de nombreuses discussions philosophiques et scientifiques. L'intelligence a été décrite comme une faculté d'adaptation (apprentissage pour s'adapter à l'environnement) ou au contraire, faculté de modifier l'environnement pour l'adapter à ses propres besoins.
— tandis que pour Wikipédia en anglais :
Intelligence has been defined in many ways: the capacity for
abstraction, logic, understanding, self-awareness, learning, emotional
knowledge, reasoning, planning, creativity, critical thinking, and
problem-solving. It can be described as the ability to perceive or
infer information and to retain it as knowledge to be applied to
adaptive behaviors within an environment or context.
On sent bien là une tension entre différentes définitions et entre
différents domaines : biologie de l'évolution, sciences cognitives,
philosophie, neurologie, psychiatrie, psychologie, cybernétique, que
sais-je encore, chacune peut avoir sa propre définition de
l'intelligence
avec un rapport pas forcément très clair.
Mais bon, le fait qu'on ne sache pas définir quelque chose n'est
pas forcément un signe que cette chose n'existe pas : c'est
probablement encore plus difficile de définir ce qu'est
la beauté
que l'intelligence, ce qui ne veut pas dire que le
mot soit dénué de sens (nonobstant le fait qu'il est éminemment
subjectif et variable selon la personne qui juge).
☞ L'idée des tests objectifs
La différence, c'est qu'il est largement admis que la beauté est une caractéristique essentiellement subjective et culturelle (ce qui n'est pas pour autant dire que tout le monde est également beau), et que ça n'a pas de sens d'essayer de la quantifier, il y a beaucoup de gens, y compris avec une certaine formation scientifique[#], qui voudraient nous faire croire que l'intelligence est quelque chose de précisément et objectivement mesurable, voire, qu'ils ont effectivement des tests permettant de faire ça.
[#] Dans une direction un peu différente, il y a aussi (notamment autour d'un gourou appelé Eliezer Yudkowsky, dont je n'ai jamais bien compris pourquoi plein de gens l'écoutent ni quelles compétences il est censé avoir sur le sujet) des gens qui vouent carrément une sorte de culte à l'intelligence et/ou à la « rationalité », humaine ou artificielle. Ils ont même développé une sorte de catéchisme ou de mythologie, avec des notions qu'on peut difficilement qualifier d'autre chose que religieuses — ici une sorte de resucée du pari de Pascal. Je n'en parle pas plus ici parce que ce n'est pas vraiment mon sujet, mais c'est difficile de ne pas mentionner ces gens dont le rapport à la notion d'intelligence semble assez proche de celle de beauty influencers à la beauté ou de fitness influencers à la forme physique.
Évidemment, on peut toujours postuler que l'intelligence est justement et par définition ce que mesure tel ou tel test d'intelligence existant, auquel cas, oui, l'intelligence a un sens, mais la question est maintenant si ce sens a le moindre intérêt ou le moindre rapport avec ce qu'on entend informellement par le mot.
Pour commencer, les premiers tests d'intelligence étaient plutôt faits pour identifier les enfants présentant des retards de développement mental (soit dans l'idée de les aider spécifiquement, soit dans l'idée de les écarter, tout ça n'est pas forcément très clair ni très cohérent mais peu importe ici). L'idée de prendre une méthodologie développée (et peut-être pas de façon très soigneuse) pour diagnostiquer des problèmes et essayer de s'en servir pour définir une caractéristique positivement valorisée, c'est peu comme si des gens se mettaient à se vanter d'avoir un test de diabète très bas et en faisaient un signe qu'ils ont une constitution particulièrement vigoureuse.
☞ Remarques sur mon cas personnel
À ce point il faut sans doute que je fasse un avertissement concernant une possible partialité liée à mon cas personnel. Plein de gens ont essayé, notamment quand j'étais gosse (notamment parce que j'avais une certaine précocité dans ma propension à faire des maths, je l'ai déjà raconté), mais encore maintenant, de me persuader que j'étais très intelligent, et ce genre de jugement a pu me causer toutes sortes de problèmes émotionnels ou de complexes (je ne prétends pas que ce soit la seule cause, mais ça a certainement joué en partie), notamment des difficultés à sociabiliser avec mes pairs. Je soupçonne que les enfants qu'on soumet à des concours de beauté doivent avoir peu le même genre de problèmes. En tout cas, si vous voulez transformer un gamin en petit con prétentieux et pontifiant comme je le suis, répétez-lui qu'il est très intelligent.
Certes, je n'ai jamais fait de test de QI officiel.
J'ai vu passer toutes sortes de questions, de tests se voulant plus ou
moins sérieux, et je les trouve suffisamment idiotes (notamment dans
le style ah oui là je vois très bien que la personne qui a conçu la
question veut que je réponde ceci-cela pour avoir juste, et je pense
que son raisonnement est assez bidon
) pour être raisonnablement
convaincu que j'aurais une bonne note à ces trucs et aussi sur le fait
que ça ne dit rien de pertinent sur moi à part ma capacité à
reconnaître ce qu'on veut me faire dire sur des questions complètement
connes.
Mais si vous pensez que le petit con prétentieux que je suis est effectivement « intelligent », alors il faudra au moins donner un minimum de créance à ce que je vais dire sur le fait que je vois bien, de l'intérieur, que cette capacité qu'on prétend mesurer n'a pas grande signification. (Et à l'inverse si vous trouvez que je ne suis pas « intelligent », alors c'est que ce genre de questions que je trouve faciles, et les jugements à ce sujet, n'ont pas beaucoup de sens.)
Pour être bien clair, je ne vais pas prétendre être stupide (en désignant par « stupidité » l'opposé supposé de l'« intelligence », qui est possiblement un peu mieux défini que l'intelligence). Je prétends surtout qu'il y a un gazillion de façons d'être « intelligent », que je suis certaines d'entre elles, et pas du tout d'autres (voire complètement idiot pour certaines), et que toute mesure de mon intelligence ou tout jugement à ce sujet en dit beaucoup plus sur la personne qui prétend mesurer[#2] qu'elle n'en dit sur moi.
[#2] De façon encore plus concise et provocatrice : si vous trouvez que je suis intelligent, c'est probablement juste que vous êtes souvent d'accord avec mes rants.
☞ Un million de dimensions d'intelligence
Car voilà mon problème numéro 1 avec la notion d'intelligence et toute tentative pour la mesurer, surtout avec un seul chiffre :
Je ne prétends certainement pas que tout le monde pense de la même manière. Ce que je prétends, c'est que les capacités intellectuelles sont si extraordinairement variées que tenter de les résumer en un seul test, pire, en un seul nombre, sans même être capable de définir le sens de la quantité qu'on cherche à mesurer, est une pure imposture scientifique.
Donc, la mesure du QI dit tout sur la personne qui mesure le QI (disons, celle qui conçoit le test, et peut-être aussi celle qui y croit) et essentiellement rien sur la personne à qui on fait subir le test.
(Ou pour parler comme un matheux : on a affaire à un espace de très grande dimension, si vous prenez une forme linéaire dessus, vous ne dites rien sur votre espace et tout sur la forme linéaire que vous avez prise.)
Pour prendre une comparaison, c'est comme si on essayait de mettre au point un « test de caractère » unique. Je ne prétends pas que tout le monde a la même personnalité : je veux bien qu'on essaie d'identifier et de reconnaître quelques traits de personnalité importants (la plupart des tests dans ce sens sont aussi sérieux qu'un horoscope, mais certains sont peut-être un peu moins du bullshit que les autres), mais essayer ensuite de donner un « score de caractère » qui serait un seul nombre, comme s'il y avait une seule dimension de personnalité, et parler de quelqu'un qui a un très bon score de caractère… ça ne dira pas grand-chose sur cette personne et beaucoup sur ce qui intéresse les concepteurs du test.
Il y a plein de façons de penser[#3] ou de faire usage de son cerveau : on peut être plus ou moins logique, plus ou moins intuitif, plus ou moins empathique, plus ou moins pratique, plus ou moins systématique, plus ou moins capable de se concentrer, plus ou moins capable de passer rapidement d'un problème à un autre, plus ou moins capable d'esprit de synthèse, plus ou moins doué pour s'exprimer avec des mots, plus ou moins précis et méticuleux, plus ou moins capable de mémoriser les détails d'une situation ou de les organiser en un motif cohérent, plus ou moins capable de convaincre les autres, plus ou moins observateur, plus ou moins instinctif, plus ou moins capable de retrouver des informations de sa mémoire, plus ou moins capable de concevoir des typologies, plus ou moins capable de généraliser ou au contraire de spécialiser, plus ou moins à l'aise devant les idées abstraites ou au contraire concrètes, etc. Toutes sortes de choses qu'on peut plus ou moins arbitrairement classer comme des formes d'intelligence ou pas. Essayer de mesurer un score dans chacune de ces caractéristiques a peut-être un sens (mais même pour ça, je vais formuler d'autres objections plus bas) : essayer de faire un score unique et appeler ça un quotient intellectuel est d'une connerie sans nom.
[#3] Bonne occasion de
replacer une des citations de Heinlein (dans Time
Enough for Love) que j'aime bien : A human
being should be able to change a diaper, plan an invasion, butcher a
hog, conn a ship, design a building, write a sonnet, balance accounts,
build a wall, set a bone, comfort the dying, take orders, give orders,
cooperate, act alone, solve equations, analyze a new problem, pitch
manure, program a computer, cook a tasty meal, fight efficiently, die
gallantly. Specialization is for insects.
Chacune de ces
activités requiert une faculté mentale différente (et je suis très bon
pour certaines et très mauvais pour d'autres).
Les IA textuelles nous ont montré qu'il était, au moins en principe, possible d'être très doué sur certains domaines (par exemple, savoir très bien parler) et d'être totalement et complètement stupide sur d'autres : l'idée d'une intelligence « générale » est quelque chose de purement et simplement dénué de sens. Mais certains s'obstinent à croire à ce mirage.
☞ Le mirage de l'intelligence « générale »
Mon père m'avait raconté que, quand il était à l'université de Toronto, quelqu'un lui avait posé la question suivante : quelle est la raison derrière la répartition suivante des lettres de l'alphabet en deux lignes ?
| A | E | F | H | I | K | L | M | N | T | V | W | X | Y | Z | |||||||||||
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