David Madore's WebLog: Est-ce que l'intelligence a un sens ? Peut-on la mesurer ?

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(mercredi)

Est-ce que l'intelligence a un sens ? Peut-on la mesurer ?

Après avoir écrit un ou deux billets sur l'« intelligence » artificielle, ça fait longtemps que je me dis qu'il faut que j'en écrive un sur l'intelligence « naturelle », humaine, et sur les tentatives pour la mesurer. J'y suis poussé par une conversation sur Twitter (où, sans surprise, il n'a pas fallu longtemps pour que je croise un raciste pas du tout subtil dans sa tentative de me convaincre que si les pays africains sont moins « développés » c'est qu'il y a une différence d'intelligence d'origine génétique entre les populations — ben voyons).

J'aime bien dire de façon courte mais sèche que les mesures de QI sont une bonne façon de tester l'intelligence parce que les gens qui y croient sont des idiots complets. Mais essayons de développer un peu.

☞ Qu'est-ce que l'intelligence ?

Le principal problème avec l'intelligence, déjà, c'est que personne ne sait ce que c'est. Si vous ouvrez N dictionnaires, vous trouverez N définitions différentes, chacune énumérant d'ailleurs souvent plusieurs traits ou caractéristiques, le rapport entre lesquelles est laissé en exercice au lecteur. Wikipédia en français, par exemple, écrit :

L'intelligence est l'ensemble des processus trouvés dans des systèmes, plus ou moins complexes, vivants ou non, qui permettent d'apprendre, de comprendre ou de s'adapter à des situations nouvelles. La définition de l'intelligence ainsi que la question d'une faculté d'intelligence générale ont fait l'objet de nombreuses discussions philosophiques et scientifiques. L'intelligence a été décrite comme une faculté d'adaptation (apprentissage pour s'adapter à l'environnement) ou au contraire, faculté de modifier l'environnement pour l'adapter à ses propres besoins.

— tandis que pour Wikipédia en anglais :

Intelligence has been defined in many ways: the capacity for abstraction, logic, understanding, self-awareness, learning, emotional knowledge, reasoning, planning, creativity, critical thinking, and problem-solving. It can be described as the ability to perceive or infer information and to retain it as knowledge to be applied to adaptive behaviors within an environment or context.

On sent bien là une tension entre différentes définitions et entre différents domaines : biologie de l'évolution, sciences cognitives, philosophie, neurologie, psychiatrie, psychologie, cybernétique, que sais-je encore, chacune peut avoir sa propre définition de l'intelligence avec un rapport pas forcément très clair.

Mais bon, le fait qu'on ne sache pas définir quelque chose n'est pas forcément un signe que cette chose n'existe pas : c'est probablement encore plus difficile de définir ce qu'est la beauté que l'intelligence, ce qui ne veut pas dire que le mot soit dénué de sens (nonobstant le fait qu'il est éminemment subjectif et variable selon la personne qui juge).

☞ L'idée des tests objectifs

La différence, c'est qu'il est largement admis que la beauté est une caractéristique essentiellement subjective et culturelle (ce qui n'est pas pour autant dire que tout le monde est également beau), et que ça n'a pas de sens d'essayer de la quantifier, il y a beaucoup de gens, y compris avec une certaine formation scientifique[#], qui voudraient nous faire croire que l'intelligence est quelque chose de précisément et objectivement mesurable, voire, qu'ils ont effectivement des tests permettant de faire ça.

[#] Dans une direction un peu différente, il y a aussi (notamment autour d'un gourou appelé Eliezer Yudkowsky, dont je n'ai jamais bien compris pourquoi plein de gens l'écoutent ni quelles compétences il est censé avoir sur le sujet) des gens qui vouent carrément une sorte de culte à l'intelligence et/ou à la « rationalité », humaine ou artificielle. Ils ont même développé une sorte de catéchisme ou de mythologie, avec des notions qu'on peut difficilement qualifier d'autre chose que religieuses — ici une sorte de resucée du pari de Pascal. Je n'en parle pas plus ici parce que ce n'est pas vraiment mon sujet, mais c'est difficile de ne pas mentionner ces gens dont le rapport à la notion d'intelligence semble assez proche de celle de beauty influencers à la beauté ou de fitness influencers à la forme physique.

Évidemment, on peut toujours postuler que l'intelligence est justement et par définition ce que mesure tel ou tel test d'intelligence existant, auquel cas, oui, l'intelligence a un sens, mais la question est maintenant si ce sens a le moindre intérêt ou le moindre rapport avec ce qu'on entend informellement par le mot.

Pour commencer, les premiers tests d'intelligence étaient plutôt faits pour identifier les enfants présentant des retards de développement mental (soit dans l'idée de les aider spécifiquement, soit dans l'idée de les écarter, tout ça n'est pas forcément très clair ni très cohérent mais peu importe ici). L'idée de prendre une méthodologie développée (et peut-être pas de façon très soigneuse) pour diagnostiquer des problèmes et essayer de s'en servir pour définir une caractéristique positivement valorisée, c'est peu comme si des gens se mettaient à se vanter d'avoir un test de diabète très bas et en faisaient un signe qu'ils ont une constitution particulièrement vigoureuse.

☞ Remarques sur mon cas personnel

À ce point il faut sans doute que je fasse un avertissement concernant une possible partialité liée à mon cas personnel. Plein de gens ont essayé, notamment quand j'étais gosse (notamment parce que j'avais une certaine précocité dans ma propension à faire des maths, je l'ai déjà raconté), mais encore maintenant, de me persuader que j'étais très intelligent, et ce genre de jugement a pu me causer toutes sortes de problèmes émotionnels ou de complexes (je ne prétends pas que ce soit la seule cause, mais ça a certainement joué en partie), notamment des difficultés à sociabiliser avec mes pairs. Je soupçonne que les enfants qu'on soumet à des concours de beauté doivent avoir peu le même genre de problèmes. En tout cas, si vous voulez transformer un gamin en petit con prétentieux et pontifiant comme je le suis, répétez-lui qu'il est très intelligent.

Certes, je n'ai jamais fait de test de QI officiel. J'ai vu passer toutes sortes de questions, de tests se voulant plus ou moins sérieux, et je les trouve suffisamment idiotes (notamment dans le style ah oui là je vois très bien que la personne qui a conçu la question veut que je réponde ceci-cela pour avoir juste, et je pense que son raisonnement est assez bidon) pour être raisonnablement convaincu que j'aurais une bonne note à ces trucs et aussi sur le fait que ça ne dit rien de pertinent sur moi à part ma capacité à reconnaître ce qu'on veut me faire dire sur des questions complètement connes.

Mais si vous pensez que le petit con prétentieux que je suis est effectivement « intelligent », alors il faudra au moins donner un minimum de créance à ce que je vais dire sur le fait que je vois bien, de l'intérieur, que cette capacité qu'on prétend mesurer n'a pas grande signification. (Et à l'inverse si vous trouvez que je ne suis pas « intelligent », alors c'est que ce genre de questions que je trouve faciles, et les jugements à ce sujet, n'ont pas beaucoup de sens.)

Pour être bien clair, je ne vais pas prétendre être stupide (en désignant par « stupidité » l'opposé supposé de l'« intelligence », qui est possiblement un peu mieux défini que l'intelligence). Je prétends surtout qu'il y a un gazillion de façons d'être « intelligent », que je suis certaines d'entre elles, et pas du tout d'autres (voire complètement idiot pour certaines), et que toute mesure de mon intelligence ou tout jugement à ce sujet en dit beaucoup plus sur la personne qui prétend mesurer[#2] qu'elle n'en dit sur moi.

[#2] De façon encore plus concise et provocatrice : si vous trouvez que je suis intelligent, c'est probablement juste que vous êtes souvent d'accord avec mes rants.

☞ Un million de dimensions d'intelligence

Car voilà mon problème numéro 1 avec la notion d'intelligence et toute tentative pour la mesurer, surtout avec un seul chiffre :

Je ne prétends certainement pas que tout le monde pense de la même manière. Ce que je prétends, c'est que les capacités intellectuelles sont si extraordinairement variées que tenter de les résumer en un seul test, pire, en un seul nombre, sans même être capable de définir le sens de la quantité qu'on cherche à mesurer, est une pure imposture scientifique.

Donc, la mesure du QI dit tout sur la personne qui mesure le QI (disons, celle qui conçoit le test, et peut-être aussi celle qui y croit) et essentiellement rien sur la personne à qui on fait subir le test.

(Ou pour parler comme un matheux : on a affaire à un espace de très grande dimension, si vous prenez une forme linéaire dessus, vous ne dites rien sur votre espace et tout sur la forme linéaire que vous avez prise.)

Pour prendre une comparaison, c'est comme si on essayait de mettre au point un « test de caractère » unique. Je ne prétends pas que tout le monde a la même personnalité : je veux bien qu'on essaie d'identifier et de reconnaître quelques traits de personnalité importants (la plupart des tests dans ce sens sont aussi sérieux qu'un horoscope, mais certains sont peut-être un peu moins du bullshit que les autres), mais essayer ensuite de donner un « score de caractère » qui serait un seul nombre, comme s'il y avait une seule dimension de personnalité, et parler de quelqu'un qui a un très bon score de caractère… ça ne dira pas grand-chose sur cette personne et beaucoup sur ce qui intéresse les concepteurs du test.

Il y a plein de façons de penser[#3] ou de faire usage de son cerveau : on peut être plus ou moins logique, plus ou moins intuitif, plus ou moins empathique, plus ou moins pratique, plus ou moins systématique, plus ou moins capable de se concentrer, plus ou moins capable de passer rapidement d'un problème à un autre, plus ou moins capable d'esprit de synthèse, plus ou moins doué pour s'exprimer avec des mots, plus ou moins précis et méticuleux, plus ou moins capable de mémoriser les détails d'une situation ou de les organiser en un motif cohérent, plus ou moins capable de convaincre les autres, plus ou moins observateur, plus ou moins instinctif, plus ou moins capable de retrouver des informations de sa mémoire, plus ou moins capable de concevoir des typologies, plus ou moins capable de généraliser ou au contraire de spécialiser, plus ou moins à l'aise devant les idées abstraites ou au contraire concrètes, etc. Toutes sortes de choses qu'on peut plus ou moins arbitrairement classer comme des formes d'intelligence ou pas. Essayer de mesurer un score dans chacune de ces caractéristiques a peut-être un sens (mais même pour ça, je vais formuler d'autres objections plus bas) : essayer de faire un score unique et appeler ça un quotient intellectuel est d'une connerie sans nom.

[#3] Bonne occasion de replacer une des citations de Heinlein (dans Time Enough for Love) que j'aime bien : A human being should be able to change a diaper, plan an invasion, butcher a hog, conn a ship, design a building, write a sonnet, balance accounts, build a wall, set a bone, comfort the dying, take orders, give orders, cooperate, act alone, solve equations, analyze a new problem, pitch manure, program a computer, cook a tasty meal, fight efficiently, die gallantly. Specialization is for insects. Chacune de ces activités requiert une faculté mentale différente (et je suis très bon pour certaines et très mauvais pour d'autres).

Les IA textuelles nous ont montré qu'il était, au moins en principe, possible d'être très doué sur certains domaines (par exemple, savoir très bien parler) et d'être totalement et complètement stupide sur d'autres : l'idée d'une intelligence « générale » est quelque chose de purement et simplement dénué de sens. Mais certains s'obstinent à croire à ce mirage.

☞ Le mirage de l'intelligence « générale »

Mon père m'avait raconté que, quand il était à l'université de Toronto, quelqu'un lui avait posé la question suivante : quelle est la raison derrière la répartition suivante des lettres de l'alphabet en deux lignes ?

A   EF HI KLMN     T VWXYZ
 BCD  G  J    OPQRS U     

Il y a beaucoup réfléchi ainsi que d'autres étudiants amis qu'il considérait comme intelligents, sans trouver la logique. Et plus tard il a montré la question a sa mère (ma grand-mère, donc, qui n'avait en gros pas fait d'études), et après un coup d'œil au papier elle a immédiatement répondu : Ah oui, les lettres dont la forme est droite sont en haut et celles dont la forme a des courbes sont en bas. Mon père aimait bien donner cet exemple pour illustrer la diversité des manières de penser, et combien les études et le monde académique peuvent nous biaiser, et/ou sélectionner les biais, dans certaines directions (en l'occurrence, à chercher un motif logique ou mathématique plutôt que regarder une évidence graphique).

Je suis moi-même plutôt bon pour certaines des choses que j'ai listées ci-dessus, et très mauvais pour d'autres. J'aime la logique, les généralités, les systèmes, les typologies, l'abstraction : n'importe qui a lu un peu ce blog le sait ; ce ne sont d'ailleurs peut-être pas tant des capacités intellectuelles que des préférences sur la manière de penser. À l'inverse, par exemple, je ne « vois » rien en trois dimensions (et pour faire de la géométrie, d'ailleurs, ça peut vraiment être un problème). Et pour ce qui est de planifier en tenant compte des outils qui sont à ma disposition, souvent, devant un problème très concret de la vie de tous les jours, comme une poule devant un couteau, et les poules ne sont généralement pas considérées comme un emblème d'intelligence[#4]. Il se trouve que le genre de questions qu'on a tendance à poser sur les tests d'intelligence mesure plutôt les choses pour lesquelles je suis bon que celles pour lesquelles je suis mauvais : encore une fois, je pense que ça en dit beaucoup plus long sur les tests que sur moi.

[#4] D'ailleurs, a contrario, quand je vois certains des problèmes que des biologistes font résoudre à des corvidés pour tester leur intelligence (qui impliquent de trouver un premier outil susceptible de servir, de manière judicieuse, pour libérer un deuxième outil, etc.), je me dis que je ne passerais pas les tests d'intelligence d'une corneille. Donc, oui, plutôt côté poule que côté corneille.

Remarquons aussi par exemple qu'il m'a fallu beaucoup de temps (même eu égard à l'âge auquel je m'y suis pris) pour apprendre à conduire : c'est le genre de choses qui n'est typiquement pas mesuré par des tests d'intelligence ou pris en compte par l'acceptation banale du mot (je veux dire, il sait conduire n'est pas trop considéré comme un gage d'intelligence) ; pourtant, la capacité de notre cerveau à maîtriser un engin qui va à une vitesse incroyable pour laquelle nous n'avons pas du tout évolué est exactement le type de plasticité qui ne cesse de m'étonner et qui correspond exactement à la notion de faculté d'adaptation que l'intelligence prétend englober.

☞ L'argument du « facteur ‘g’ » et des corrélations

Alors évidemment mon argument l'intelligence est multiple et ça n'a aucun sens d'essayer de la mesurer par un seul chiffre est tellement banal que les gens qui croient aux tests de QI ont cherché une réponse : c'est le fameux facteur ‘g’.

En gros, leur contre-argument est le suivant : on fait plein de tests mesurant plein de capacités mentales différentes, et on observe que les résultats sur ces tests sont très bien corrélés, ce qui démontre (selon ces gens) qu'il y a un facteur commun, une forme d'intelligence générale, et c'est ce qu'on appelle le facteur ‘g’, et que tentent donc de mesurer les tests de QI.

La réplique évidente à ça, c'est que, je répète, une mesure d'intelligence en dit beaucoup plus sur la personne qui conçoit la mesure que sur le sujet mesuré — et donc que si des mesures différentes donnent des résultats hautement corrélés, ça nous dit juste que les gens qui mettent au point des tests d'intelligence sont issus du même moule et de la même culture (et que cette culture valorise une certaine façon de penser, je vais y revenir, mais le test de l'alphabet que j'ai mentionné plus haut en est un exemple intéressant).

Je vois d'ailleurs très bien ça pour tout un tas de problèmes du style qu'est-ce qui vient logiquement après ? ou quelle est la logique derrière ? — même si je la partage, en partie, c'est totalement évident que la logique dont ces questions parlent est juste une logique commune à une certaine culture académique, tellement stéréotypée que généralement j'en viens plutôt à résoudre la question en me demandant ce que la personne qui pose le problème a derrière la tête[#5].

[#5] Alors oui, on peut évidemment me dire : justement, ce genre d'analyse psychologique est une forme d'intelligence — mais le fait est surtout que j'ai de bonnes connaissances de la manière dont un certain milieu académique réfléchit, que n'ont pas tous les sujets du test, et il serait quand même sacrément culotté de prétendre que savoir comment ces gens pensent et ce qu'ils attendent de vous est la quintessence de l'intelligence.

Notre société valorise l'intelligence, ou plutôt, elle fait semblant[#6] de le faire. Il y aurait beaucoup à dire sur la question de pourquoi elle le fait : pourquoi on considère (ou fait semblant de considérer) que la beauté ou la force physique sont des caractéristiques superficielles et qu'il n'est pas noble de désirer alors que l'intelligence est quelque chose de bien plus profond — dans les trois cas, il s'agit de qualités sur lesquelles on dispose d'une certaine capacité potentielle probablement variable à partir de laquelle on peut travailler à les développer plus ou moins. Toujours est-il que, probablement pour justifier cette valorisation de l'intelligence, on a développé une sorte de mythe autour de celle-ci comme une caractéristique unifiée et objective, que personne n'oserait prétendre au sujet de la beauté.

[#6] Disons que c'est très hypocrite : tu es intelligent est considéré comme un compliment, avec la promesse tacite que tu iras loin. Mais en fait, cette promesse n'est que très peu réalisée, et la croyance — une instance du sophisme du monde juste — que ce serait le cas conduit à croire, rétrocausalement, que les gens qui réussissent (p.ex., les gens riches, ou en position de pouvoir) seraient intelligents, comme une sorte de justification de leur position, qui doit en réalité quasiment toujours tout à l'effet de l'effet « Matthieu » de l'accumulation d'avantages. Mais je ne reviens pas sur ce que j'ai déjà dit à propos de la croyance que, par exemple, Elon Musk est forcément très intelligent parce que c'est l'homme le plus riche du monde.

Le fait qu'une bande de potes (ou une société) ait mis au point un tas de façons de juger la beauté des gens et qu'ils soient d'accord entre eux (au sens où leurs scores seraient hautement corrélés) ne nous convaincrait pas une seule seconde qu'ils ont déterminé une sorte de substantifique moëlle de la beauté, même si l'un prétend avoir mesuré la beauté du visage et l'autre la beauté du torse et un troisième la beauté de la silhouette dans son ensemble : je ne vois pas pourquoi on croirait à ce genre d'ânerie s'agissant de l'intelligence. Mais c'est ce que le concept de « facteur ‘g’ » voudrait nous faire croire.

Quand on n'a aucune idée de ce qu'on mesure, le simple fait de trouver des mesures corrélées ne signifie rien du tout : oui, ça suggère qu'on a mesuré plusieurs fois la même chose, mais certainement pas que cette chose est intéressante.

Et bien sûr, il y a plein d'autres facteurs qui peuvent expliquer une corrélation entre les mesures de formes d'intelligence, notamment les facteurs sociaux dont je vais parler plus bas. Si tout ce qu'on mesure est l'habitude du sujet à se concentrer sur une question qu'on lui a posée et son envie de faire des efforts pour y répondre, par exemple, ce n'est pas passionnant, et ce sera un facteur évident de corrélation.

☞ La distinction entre potentiel et mise en œuvre

Or voici un autre problème : même en faisant abstraction de la diversité des formes de pensées, est-ce qu'on est censé parler de la mise en œuvre réelle de ces formes de pensée ou de leur capacité ? Et si on parle de capacité, parle-t-on de capacité immédiate ou de capacité à long terme en cas d'entraînement ?

Ce que je veux dire, c'est que même dans un domaine de pensée bien particulier, disons la logique, les gens vont l'utiliser plus ou moins parce qu'ils se sont entraînés à le faire. On ne mesure pas une capacité du cerveau tant qu'un entraînement de celui-ci. Ou peut-être que c'est le but : ce n'est jamais super clair vu qu'on ne sait pas ce qu'on cherche à définir.

Pour prendre une comparaison avec le sport, si je demande à une personne de soulever un haltère de n kilos et que je mesure jusqu'à quel n elle y arrive, le résultat sera très différent selon sa motivation : selon qu'elle s'arrête parce que c'est fatigant ou que sa vie en dépend et qu'elle va déployer toute sa force ; et le résultat sera aussi très différent selon son entraînement : si on lui fait refaire l'exercice de façon répétée, et que la motivation est importante, elle va progresser dans cette capacité. Je le sais parce que j'étais un gringalet pendant des décennies, et au lycée tout le monde semblait considérer que j'étais forcément nul en sport parce que ça allait évidemment avec le fait d'être un geek intello, et je m'étais persuadé de la même chose et je ne faisais aucun effort, et bien plus tard j'ai découvert que j'aimais bien la musculation (et que le fait d'avoir, disons, un certain penchant esthétique pour les garçons bien musclés peut aider à la motivation) et que je maintenant je suis nettement moins gringalet.

Disons que pour n'importe quelle capacité humaine, intellectuelle comme physique, on peut distinguer au moins trois niveaux : ce que va effectivement déployer une personne à qui on demande de la mettre en œuvre, ce qu'elle est capable de déployer au maximum si elle dispose du maximum de motivation à cet instant précis, et le niveau qu'elle pourrait atteindre avec de l'entraînement et de la motivation à terme. Ces trois niveaux sont concevablement très différents (et je les ai listés dans l'ordre croissant). Donc dans chacune des capacités intellectuelles que j'ai listées plus haut, imaginez que chaque personne ait trois scores (un niveau réel, un niveau potentiel et une capacité potentielle[#7]) : peut-être que là ça commence à devenir un peu moins simpliste comme façon de représenter les capacités mentales.

[#7] Il y a une blague classique (dont je ne retrouve pas l'origine et qui est peut-être juste du folklore) : I must have a lot of talent because I've never used any. C'est une blague, mais ça doit nous rappeler que le potentiel n'est que potentiel tant qu'il n'est que potentiel.

Qu'est-ce qu'est censée mesurer l'intelligence ? Si c'est la capacité potentielle à terme, alors le seul test susceptible de la mesurer serait de soumettre le candidat à un entraînement adapté et répété. On ne fait pas ça, que je sache : les tests de QI sont sans entraînement. Mais sinon, ce qu'on mesure est essentiellement juste sa motivation actuelle et son entraînement passé. Et dans ces conditions, il n'est pas très surprenant que des tests très différents donnent des résultats hautement corrélés, sans que ça reflète rien sur une notion d'intelligence générale, simplement parce que tout le monde n'a pas la même motivation pour se concentrer sur une question pas vraiment intéressante, n'a pas la même habitude de faire l'effort de réfléchir.

(Et si on considère — et j'ai dit plus haut que notre société le considère ou fait semblant de le considérer — que l'intelligence est une caractéristique digne de louanges, s'agit-il de la capacité potentielle ou de celle qui est effectivement déployée ? La première, par définition, est quelque chose qui ne dépend pas de moi, donc ça n'a aucun sens de valoriser ce dont nous ne sommes pas responsables.)

☞ Apprendre à réfléchir, et à aimer réfléchir

Et en particulier, qu'en est-il du niveau d'études ? Le principe des études, selon moi, ce n'est pas (ou en tout cas pas exclusivement, voire pas principalement) de dispenser des connaissances, mais surtout d'apprendre à réfléchir, d'acquérir l'habitude de le faire, et à s'entraîner à se servir de son cerveau[#8]. Donc une très forte corrélation entre le résultat d'un test de capacités intellectuelles et le niveau d'études est à la fois attendu et souhaitable (ou alors c'est que le concept même d'éducation est un échec)[#9]. Maintenant il faut se demander ce qu'on chercher à mesurer : si on cherche à mesurer des capacités potentielles, il faudrait compenser cette corrélation (et bon courage pour ça, je vais y revenir), et on peut se demander un peu quel serait l'intérêt, en fait, d'une telle mesure.

[#8] En fait, l'idée de séparer « connaissances » et « entraînement du cerveau » est assez futile. Qu'on soit un cerveau biologique ou une sorte de LLM, apprendre une information ou apprendre une façon de faire, cela passe par le même type de mécanisme, c'est-à-dire une légère modification des connexions du cerveau (connexions entre neurones pour le cerveau biologique, poids du réseau virtuel dans le cas de l'IA). Donc il faut bien se rendre compte que la séparation entre le savoir et l'intelligence est quelque chose de partiellement conventionnel (ce qui ne signifie pas que c'est la même chose, mais qu'il y a forcément et nécessairement une forte corrélation statistique entre les deux, et que chercher à éliminer complètement cette corrélation est impossible et futile).

[#9] Il va de soi que la corrélation entre niveau d'études et habitude d'utiliser son cerveau d'une certaine manière va dans les deux sens : les études encouragent à utiliser son cerveau d'une certaine manière, mais elles sélectionnent aussi ceux qui le font déjà. Le second effet est notamment frappant dans un milieu très sélectif, comme le système des prépas françaises, que Bourdieu qualifiait de moyen de pêcher des poissons pour leur apprendre à nager.

Ce que je dis là traduit aussi l'impression, parfois un peu exaspérée, quand j'ai eu des discussions sur toutes sortes de sujets avec des gens, que ces gens n'ont pas moins de capacités que moi dans tel ou tel domaine de la pensée, mais refusent parfois de « brancher leur cerveau » pour s'en servir.

Oui, réfléchir c'est fatigant. Faire des maths c'est fatigant ; programmer c'est fatigant ; même écrire des longs billets de blog en décortiquant un sujet par le menu c'est fatigant. Ce n'est pas parce que c'est fatigant qu'on ne peut pas y prendre plaisir : la musculation aussi, c'est fatigant, mais on peut apprendre à aimer ça malgré la fatigue, parce que, à un niveau différent, ça fait du bien. Moi aussi mon cerveau me réclame des bonbons faciles à digérer : entre réfléchir à savoir pourquoi le topos de la réalisabilité modifiée ne vérifie pas le principe de Markov et regarder une vidéo rigolote sur Internet, évidemment que la tentation est grande de choisir le second. (Et évidemment que j'y cède souvent.)

Je ne veux pas trop digresser en parlant de capacité d'attention, de concentration, et de l'effet sur nos cerveaux des distractions faciles fournies par Internet, c'est un poncif et ce n'est pas mon sujet ici, mais disons qu'avant de prétendre mesurer une quelconque capacité intellectuelle il va falloir clairement préciser dans quelles conditions de concentration, de motivation et d'entraînement on fait la mesure, surtout quand ce sont des variables qui ont toutes les chances d'être mille fois plus importantes que la quantité qu'on veut mesurer.

☞ Des différences génétiques ?

Notamment, peut-être qu'il y a une composante génétique à (différences facettes de) l'intelligence. Je ne l'exclus pas. Il y a certainement des retards intellectuels qui sont d'origine génétique, donc cela peut suggérer[#10] qu'il y ait le contraire (voir aussi la note #14 plus bas). Mais si vous imaginez pouvoir détecter ça sous la masse absolument gigantesque de l'effet de la motivation, de l'entraînement, du niveau d'études, et des autres biais sociaux dont je vais dire un mot ci-dessous, j'ai une cryptomonnaie à vous vendre.

[#10] Mais ça ne prouve pas que la déviation aille dans l'autre sens. Pour prendre une comparaison idiote, si vous fabriquez des processeurs, certains vont être défectueux et marcher moins bien que la normale, dont certaines fonctions seront cassées, mais vous n'aurez pas de processeurs qui vont marcher beaucoup mieux que les autres, et qui auront des fonctions en plus. Il est fort possible que le cerveau humain suive ce genre de distribution. Je n'en sais rien, mais je ne peux pas l'exclure. (Disons quand même que, pifométriquement, je m'attends à ce que les lois de l'évolution aient tendance à placer la génétique sur des maxima locaux d'aptitude, donc que les mutations seront beaucoup plus dans le sens d'être défavorables que d'être favorables, parce que les mutations favorables ont déjà été largement accumulées : ceci suggère que toute mesure d'intelligence aurait une distribution fortement asymétrique, mettant en question le principe d'utilisation d'une courbe en cloche symétrique.)

☞ Les facteurs socio-économiques

Parce qu'il faut que j'en vienne à l'éléphant au milieu de la pièce : l'influence des facteurs socio-économiques, notamment le sexe, l'origine ethnique, l'origine sociale, le niveau de richesse et la catégorie socio-professionnelle.

Comme je l'ai expliqué plus haut, il y a un gazillion de formes d'intelligence et de façons de la (les) mesurer, et ce que vous mesurez en dira certainement plus long sur vous que sur le sujet observé. Et même dans la mesure où ça dit quelque chose sur le sujet observé, ce sera surtout sur sa motivation, donc son goût, à répondre au genre de questions que vous lui soumettez, et son entraînement préalable à réfléchir à des questions faisant appel aux mêmes modes de pensée.

C'est un peu comme si on concevait un test d'humour, censé mesurer si le sujet a un bon sens de l'humour, mais qui mesurerait surtout si ce sens de l'humour s'aligne bien avec le sens de l'humour de la personne qui conçoit les questions. Ou bien un test de culture générale (cf. ce que j'en disais ici) : il n'y a pas de notion de culture « générale », il y a juste ce que la personne qui conçoit les questions décide de considérer comme relevant de la culture « générale », et le résultat d'un quiz de ce genre montrera juste votre alignement plus ou moins grand avec la culture de la personne qui a écrit le test. Je veux bien croire que l'effet soit moins extrême pour un test de QI que pour un test d'humour ou de culture générale, mais il sera néanmoins très important tant telle ou telle culture et éducation favorise telle ou telle forme de pensée.

☞ Un peu de stats : confondants et collisionneurs

Bref, on s'attend à ce que toutes sortes de facteurs socio-économiques aient une influence énorme sur le résultat d'un score de QI. En statistiques, on appelle ça un facteur confondant : en gros, un facteur qu'on ne veut pas observer mais qui influence la manière dont on mesure le facteur qu'on veut observer. Le problème, c'est que décider ce qui est un facteur confondant (qu'on peut tenter d'ajuster, cf. plus bas) et ce qui est un collisionneur (qu'il ne faut pas ajuster)[#11] demande d'avoir une compréhension de la causalité entre les facteurs, et, finalement, des définitions précises de ce qu'on cherche à observer, ce qui n'est pas le cas pour l'intelligence.

[#11] Quelques B-A-BA de statistiques de façon très simplifiée. Un facteur confondant est une cause commune entre une variable explicative et une variable dépendante. Par exemple, vous voulez étudier l'effet d'un médicament sur une maladie, mais vous ne disposez pas d'un test en double aveugle, uniquement de résultats d'observations d'une population dans laquelle le médicament n'a pas été donné de la même manière à tous les patients, disons par exemple qu'on a donné le médicament à des patients dont la maladie tendant à être initialement plus grave : ici, la variable explicative est la prise du médicament (vous cherchez à voir quel effet ça a), la variable dépendante est l'issue de la maladie (vous cherchez à voir l'effet du médicament dessus), et le facteur confondant est la gravité initiale de la maladie (ce facteur influe à la fois sur la variable explicative, puisqu'on donne le médicament en fonction de la gravité initiale, et sur la variable dépendante, puisque la gravité initiale va influer sur l'issue de la maladie). Oublier les facteurs confondants est la base de la fameuse blague aller à l'hôpital est très dangereux puisque les gens qui sont dedans sont malades et ont une espérance de vie très basse : donc je ne veux pas y aller. On peut tenter d'ajuster pour un facteur confondant, par exemple en faisant des stats sur des classes de gravité initiale égale de la maladie, mais il y a toutes sortes de difficultés (cf. plus bas). Un collisionneur est une conséquence commune entre une variable explicative et une variable dépendante. Par exemple, peut-être que votre médicament cause des effets secondaires qui sont semblables à ceux de la maladie. Et là, au contraire, il ne faut surtout pas ajuster. Et le problème, c'est que dans le monde réel, les choses sont rarement nettement séparées : la notion de cause ou d'effet n'est pas toujours claire, soit conceptuellement, soit parce que dans les faits on ne sait pas toujours bien ce qui cause quoi ; donc quand on lit un article utilisant des stats, il faut toujours regarder avec le soin le plus extrême ce qui a été ajusté et comment.

J'ai fait remarquer plus haut que le niveau d'études est un problème énorme : si on n'ajuste pas pour le niveau d'études, on va largement mesurer ça (ça = le niveau d'études), parce que n'importe quelle forme de test de QI va donner un résultat dépendant très fortement de l'habitude de tel ou tel type de raisonnement rencontré préalablement (et notamment lors de ses études), c'est normal et attendu ; mais inversement, si on ajuste pour le niveau d'études (ou, ce qui revient quasi au même, si on tente de mettre au point des tests qui n'en dépendent pas), c'est-à-dire si on décrète que le niveau d'études est un facteur confondant et pas un collisionneur, c'est encore plus absurde, parce que ça revient à décréter que l'éducation ne sert à rien pour former l'intelligence. Pour faire des stats correctes, il faudrait déjà comprendre et pouvoir définir précisément, la distinction entre connaissances et intelligence, et je l'ai signalé plus haut, si cette distinction a certainement un sens dans les grandes lignes, la distinction fine est conventionnelle et arbitraire, parce qu'au niveau du cerveau c'est deux facettes du même phénomène.

Mais le niveau d'étude (et la nature des études éventuelles !) n'est que l'instance la plus évidente du problème dont je parle. Comme il est lui-même corrélé avec toutes sortes d'autres variables socio-économiques, ça pourrit à peu près tout espoir de faire des stats correctes. Par exemple : vous voudriez savoir si l'intelligence se corrèle avec le niveau de richesse ou avec le sexe ? Soit vous décidez d'ajuster pour le niveau d'études (voire le type précis d'études) soit vous décidez de ne pas le faire, mais en prenant une telle décision, déjà vous avez pris une position qui en dit plus long sur vos préconceptions sur la question (et sur ce que c'est que l'intelligence) que sur la réponse à la question.

☞ Ne croyez pas aux ajustements

Alors oui, en stats, on sait parfois ajuster, c'est-à-dire compenser, ou chercher à compenser, l'effet d'un facteur confondant (encore faut-il avoir correctement décidé ce qui est un facteur confondant, cf. ci-dessus). Mais ça ne marche correctement que si le facteur confondant est précisément identifié et mesuré : si, par exemple, ce qu'on mesure est simplement un proxy fortement corrélé avec le « vrai » facteur confondant (ou simplement une mesure bruitée du confondant), en ajustant pour le proxy on va obtenir un confondant résiduel[#12]. Il faut être bien naïf en stats pour s'imaginer que parce qu'une étude prétend avoir ajusté pour un facteur confondant, celui-ci n'a plus d'impact ! Disons que c'est raisonnable lorsque deux conditions sont réunies : premièrement, que la corrélation qu'on cherche à compenser est faible pour commencer (on peut alors espérer travailler dans un domaine d'approximations linéaires), et deuxièmement, qu'on ait correctement défini et identifié toutes les variables impliquées et les relations causales entre elles. C'est peu dire que, dans le cas de la mesure de l'intelligence et ses rapports avec des variables socio-économiques, ces deux conditions ne sont pas du tout satisfaites : les corrélations sont énormes, on ne comprend pas bien (et on ne sait même pas proprement définir) ce qu'on cherche à mesurer, et on n'a essentiellement aucune idée des relations causales (encore une fois, j'ai donné l'exemple du niveau d'études).

[#12] Il y a une abondante littérature scientifique sur le sujet de la difficulté à ajuster les facteurs confondants et les problèmes variés qui peuvent se poser. Juste dans le domaine de l'épidémiologie, cet article est un classique, et celui-ci ainsi que celui-ci illustrent quelques uns des problèmes qu'on peut rencontrer.

In fine, l'opération ressemble un peu à essayer de comparer deux plumes pour savoir laquelle est la plus lourde, en mettant ces plumes dans deux semi-remorques, en pesant les semi-remorques chargés, et en prétendant soustraire le poids documenté du camion pour retrouver le poids de la plume. Je pense qu'il n'y a pas besoin d'avoir beaucoup de formation scientifique pour comprendre l'ineptie d'une telle opération.

☞ Ce qu'on cherche à vous vendre

Et notamment, prétendre lire dans les stats de n'importe quelle mesure de QI quoi que ce soit du style les garçons sont plus/moins intelligents que les filles (bizarrement ce sera plutôt plus que moins), c'est du bullshit absolu. C'est encore le cas même si on essaye de vous faire avaler quelque chose de moins évidemment bullshitesque, par exemple que les garçons sont plus ou moins doués que les filles dans tel ou tel sous-domaine de capacités mentales (du genre, les garçons sont plus doués pour la géométrie et les filles pour le langage, ou quelque chose comme ça) : si vous mesurez quelque chose, c'est juste l'effet social qui fait que les garçons et les filles se sont positionnés dans tels ou tels rôles, ont développé (et/ou se sont autopersudés être bon pour) telle ou telle faculté, etc. Essayer de retrouver à partir de là quelque chose de profond sur la nature des sexes, c'est de la pseudo-science. Et le fait que les gens aient envie de croire à ce genre de pseudo-science est justement un signe de combien nos préconceptions sur les rôles genrés sont socialement fortes et auto-entretenues.

Notez que je ne suis pas en train de prétendre qu'il n'y a pas de différence, disons, entre hommes et femmes, sur les capacités mentales : je suis en train de prétendre que s'il y a une différence d'origine biologique, nous n'avons aucune idée de ce qu'elle est et aucune façon de la mesurer, aucun indice du sens dans lequel elle serait, et que tous ceux qui prétendent savoir sont simplement en train de chercher une excuse scientifique pour justifier leurs propres préconceptions.

Ceci vaut à plus forte raison pour des distinctions ethniques ou ❝raciales❞[#13]. Il est fort possible qu'il y ait des mutations génétiques qui donnent à certains groupes humains des caractéristiques mentales un peu différentes d'autres, mais l'essentiel de la variance dans le domaine semble venir du hasard ou de l'acquis[#14], donc ce type d'effet sera difficile à mesurer, demandera une compréhension fine et une définition précise de la caractéristique mesurée, et un échantillon énorme. Ce qui est sûr, c'est que nous n'en avons, à ce stade, aucun indice, et aucune raison de croire qu'une telle différence irait plutôt dans tel ou tel sens. Et vous essayez de croire ou de faire croire (peut-être en camouflant les choses sous un langage d'apparence savant) qu'une quantité aussi mal définie que l'intelligence s'alignerait comme par hasard avec des catégories racistes d'il y a ~150 ans (du genre les caucasiens versus les asiatiques versus les noirs) en mettant comme par hasard en premier les gens qui ont conçu les tests d'intelligence, vous êtes certainement le genre de personnes qui suivent le contenu pseudo-scientifique du connard qui poste sous le nom de Crémieux sous Twitter pour essayer de disséminer son bullshit raciste sous un vernis de langage sophistiqué.

[#13] Je mets racial entre guillemets d'ironie parce que, s'il y a bien des différences génétiques entre sous-populations (on peut, par exemple, relier certains marqueurs génétiques à des régions géographiques), il n'y a pas de races humaines au sens scientifique (cf. par exemple ce fil pour quelques explications, et cette présentation vidéo faite par un copain). Notamment, les différences génétiques effectivement constatées ne sont que peu corrélées à des traits phénotypiques visibles (comme la couleur de peau). En plus de ça, je souligne que la grande majorité de la diversité génétique de l'espèce humaine est en Afrique (ce qui est normal pour une espèce issue de ce continent), donc n'importe quelle typologie qui regrouperait tous les Noirs ensemble est sûre de dire bien plus de choses sur le fait qu'elle soit fondée sur des présupposés racistes que sur une quelconque réalité scientifique.

[#14] J'avais déjà dit par le passé que je n'aimais pas la distinction binaire inné/acquis parce qu'elle groupe ensemble l'acquis qui est conséquence reproductible des circonstances dans lesquelles l'individu s'est développé et la part énorme du hasard non reproductible (dont il n'est pas très clair qu'on doive le ranger dans l'acquis — qui n'aurait alors aucune cohérence — ou dans une troisième catégorie dont on oublie toujours l'existence). Ce que je veux dire est qu'il y a trois types grossiers de causes qui peuvent expliquer un trait (disons une caractéristique mentale) chez un individu : ① une origine génétique, ② quelque chose d'identifiable dans son développement individuel (et, s'agissant d'un humain, le milieu socio-économique dans lequel il a grandi, son éducation, etc.), ou enfin ③ la chance. On peut se faire une idée très grossière de ces trois effets en comparant, disons, des germains génétiques qui auraient été élevés séparément et des germains d'adoption. Et le fait que des frères, ou des sœurs, qui pourtant partagent environ la moitié de leur génome ainsi que le milieu (familial et socio-économique) où ils ont grandi, soient si souvent radicalement différents dans leur caractère nous rappelle l'importance du troisième effet. Le monde à un tel niveau de complexité n'est tout simplement pas reproductible.

☞ En guise de conclusion

In fine, je ne sais pas ce que c'est que l'intelligence, et je n'irai pas jusqu'à dire que ça n'existe pas, mais ce que je vois qu'en font les gens qui en parlent, c'est surtout exploiter un mirage pour justifier ce que le sophisme du monde juste permet (il a très bien réussi parce qu'il est très intelligent), cantonner les gens à leur place (les hommes et les femmes ne pensent pas de la même manière — sous-entendu je suis rationnel et tu es émotionnelle), ou encore profiter de la naïveté de ceux qui veulent en tirer quelque espoir (votre enfant est à haut potentiel intellectuel[#15]), ou évidemment se vanter de leur melon, voire, symétriquement, se donner des excuses. Quand ton retire tous ces mensonges et ces prétextes, l'empereur est assez nu.

[#15] Sur un forum d'anciens normaliens que je fréquente, un copain a un jour raconté qu'on avait identifié son enfant comme étant à haut potentiel intellectuel, et j'ai trouvé ça assez pathétique combien ça me semblait évident qu'on manipulait sa fierté de parent mais qu'il avait terriblement envie d'y croire (tout en niant toute identification avec la notion obsolète d'enfant surdoué), ce qui n'est pas franchement surprenant dans le milieu sociologiquement très particulier des normaliens.

Donc même si vous voulez croire que ça a vraiment un sens objectif, dites-vous au moins que toute personne qui vous en parle est peut-être bien en train d'essayer de vous manipuler. (Sauf moi, bien sûr. Moi, faites-moi confiance.)

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