David Madore's WebLog: 2005-10

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in October 2005 / Entrées publiées en octobre 2005:

(lundi)

Un peu de ciné

Samedi j'ai vu le dernier Woody Allen. Je n'en dirai pas grand-chose, pour éviter de spoiler, juste que ça se passe à Londres (les personnages — et les acteurs, donc — sont anglais), que ce n'est pas humoristique (même s'il y a quelques répliques drôles, évidemment, c'est plutôt un drame), et que j'ai vraiment énormément aimé, d'un bout à l'autre. Allez-y rien que pour entendre les gens parler anglais — il y a beaucoup de subtilité dans les accents ! (Et éventuellement pour la belle gueule de l'acteur principal ou de l'actrice principale, selon vos préférences.)

Ce soir c'est un autre film se passant à Londres que j'ai vu, aussi l'histoire de quelqu'un qui prend l'ascenseur social, mais pas à la même époque : Oliver Twist. Je n'en suis pas tombé à la renverse, mais j'ai quand même trouvé ça bien. (En revanche, je ne pourrai pas dire à quel point c'est fidèle au roman, parce que je dois avouer à ma grande honte que tous les Dickens que j'ai essayé de lire — sauf A Christmas Carol — me sont tombés des mains au bout de quelques pages.) Notamment, l'acteur qui joue le héros éponyme m'a semblé vraiment convaincant pour le rôle.

Je viens aussi de voir la bande annonce de Narnia. Comme le roman de Lewis est un de ceux qui ont bercé mon enfance (mon grand-père m'avait offert le coffret avec les six volumes des Chronicles of Narnia, et j'avais vraiment beaucoup aimé — surtout le premier et les deux derniers livres), et comme cette bande annonce m'a fait plutôt bonne impression (les images ont l'air assez léchées, et ils ont l'air de chercher à donner un souffle épique et grandiose à l'histoire, ce qui est plus risqué qu'en adaptant Tolkien, mais a priori j'aime bien), j'irai sans doute le voir.

J'ai encore vu les bandes annonces de Ralph, que j'irai peut-être voir, Flightplan, que je n'irai certainement pas voir mais dont la bande annonce en question m'a donné envie de lire le spoiler (qui a confirmé ma totale non envie de voir le film), et Les Chevaliers du ciel, que j'irai encore moins voir (même si je ne suis pas foncièrement opposé au genre « fin, subtil, et avec de la testostérone en guise de scénario »).

(samedi)

Wikipédification

Je tente de mettre un peu d'ordre dans l'article École normale supérieure sur la Wikipédia francophone, ce qui m'entraîne évidemment plus loin que je le voulais. Je trouve ça assez inquiétant, quelque part, que quelqu'un d'aussi célèbre que Fustel de Coulanges n'avait pas d'entrée sur la Wikipédia francophone avant que je crée une ébauche tout à l'heure (un volontaire pour traduire l'article anglais ? lui-même doit venir essentiellement de l'Encyclopædia Britannica de 1911). En fait, j'ai tendance à penser que la Wikipédia francophone ne vaut vraiment pas grand-chose, seule l'anglophone (et peut-être celles en allemand et en japonais) constitue une encyclopédie à peu près correcte, et je ne suis pas persuadé de l'intérêt de disperser les efforts pour couvrir chaque sujet possible dans chaque langue possible (sauf si on pouvait trouver un système génial de gestion de confluence[#], pour que les articles restent toujours des traductions les uns des autres sans que ça représente un effort démesuré) : et normalement je n'écris essentiellement que dans la version anglophone ; mais il est vrai que pour un article comme celui sur l'ENS je suis assez incapable de dire les choses en anglais (il y a trop de termes franco-français partout) et je ne suis pas persuadé que ça ait vraiment énormément de sens : appel aux bonnes volontés, cependant, s'il y a des gens prêts à traduire en anglais… En plus, voilà que je dois soulever un désaccord de neutralité suite à des additions à mon avis inacceptables dans l'article…

[#] La gestion de la confluence entre les langues, dans la Wikipédia, est absolument nulle : au point que si vous créez une page dans une langue A et que vous faites un lien vers la version qui existe dans la langue B, le lien vers la langue A n'est pas automatiquement créé dans la langue B (et toutes les langues désignées depuis elle, et ensuite vers celles-ci depuis A) : bref, il n'est pas foutu de maintenir un graphe complet de liens des langues les unes aux autres. C'est pourtant le strict minimum ! Il y a juste vaguement des 'bots qui font des opérations magiques et automatiques de temps en temps.

(vendredi)

Recherche de recherches

Je suis allé parler avec mon (ex) directeur de thèse cet après-midi, pour chercher à savoir dans quelle direction je pourrais orienter mes recherches à l'avenir. Au cours de ma thèse j'ai appris des choses sur l'arithmétique et la géométrie des variétés rationnellement connexes (et dans mon cas, plus spécifiquement, des hypersurfaces cubiques, qui en sont le cas le plus concret), il serait donc assez logique de continuer dans cette direction, qui est d'ailleurs un thème de recherche très vivant : ne serait-ce qu'autour de Boston, des gens comme A. J. de Jong ou Jason Starr ou l'épatant János Kollár pondent des résultats à un rythme impressionnant. Mais je me dis aussi que j'ai envie de voir ce qu'il y a un peu à côté. Deux domaines assez voisins mais tout de même distincts que j'ai évoqués (mais ce ne sont que des exemples) sont la géométrie complexe (autour de la théorie de Hodge) et le problème de Galois inverse. L'inconvénient, c'est que changer de sujet ça demande d'apprendre plein de choses : en soi c'est tout à fait bien, mais ça implique une baisse de productivité et malheureusement, quand il s'agit d'être recruté comme chercheur, on est jugé sur les articles qu'on produit, pas ceux qu'on lit… Aussi, je peux trouver un sujet beau « vu de loin » mais je n'ai pas forcément une idée de ce à quoi ressemble la recherche dedans. Je sais certainement que je me sens peu doué pour les grands formalismes (les motifs, Langlands, toutes ces choses-là), je préfère les choses relativement concrètes (j'aime souligner que j'ai fait une thèse de géométrie algébrique où il y a parfois des calculs, parfois des polynômes, et presque des dessins ! certes, ce n'est « relativement concret » que quand on compare à la théorie homotopique des schémas…). Par ailleurs j'aime bien les « petits problèmes »… l'ennui, c'est qu'il n'y a pas toujours une théorie qui est capable d'attaquer le « petit problème » considéré, donc certains (dont l'énoncé m'intéresse ou m'intrigue) ne peuvent pas vraiment être étudiés parce qu'on ne sait pas comment les aborder. Bon, il va falloir réfléchir sérieusement.

Ah, et, sinon, j'ai un rhume. Un bon, cette fois.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #61 (le destin)

Jeune, il avait vécu dangereusement : il semblait appeler la mort dans chacun des défis qu'il se lançait — mais la mort n'avait jamais répondu. Puis son attitude avait évolué : il traversa une période où, alors qu'il ne prenait plus guère de risque, il était régulièrement persuadé de vivre ses derniers jours. Aussi, quand il atteignit le seuil mordoré de la vieillesse, ce fut avec l'étonnement d'être toujours de ce monde. Et ce n'est qu'à ce moment-là, lui qui était mort mille fois (en possibilité ou en esprit), qu'il consentit à faire sa paix avec la vie. Ceux qui l'ont connu vieillard, peinant déjà à percer le brouillard de légende qui l'entourait, rapportent tous que dans son visage au front auguste, aux pommettes usées par le temps et à la bouche qui ne savait plus sourire, deux grands yeux d'enfant brillaient de joie de vivre.

(mardi)

Démocratie directe

À chaque fois que j'assiste à une assemblée générale d'association, et notamment de celle-ci (comme ce soir), je suis amené à constater à quel point la démocratie directe est lamentable. Enfin, il y a essentiellement deux sortes d'AG d'associations : les mortes, où il ne se passe rien du tout (le bureau ou le CA font voter leur rapport moral et financier, leur quitus, leur budget prévisionnel, et toutes les mesures suivantes éventuelles, et personne ne bronche) et les gueulantes où tout le monde se tape dessus à tout propos. Le COF tient fortement à la démocratie directe (toute décision importante, et notamment toute attribution de fonds hors d'un petit budget burô, doit être votée en AG), et par donc connaît toujours des AG de type engueulades, qui durent jusqu'à tard dans la nuit (pour ne pas dire tard le matin). D'autant plus que les normaliens ont tendance à être hautement procéduriers ou adeptes du canular qui sert juste à faire traîner les choses (par exemple demander un budget complètement pipo — il y en a eu un ce soir pour acheter Notre Dame de Paris pour faire des duels derrière au petit matin ; on a aussi eu un club Internationale qui avons chanté le premier couplet de l'hymne révolutionnaire, renouant ainsi avec une tradition ancienne) ou les deux. N'ayant rien de particulier à défendre, j'étais là pour observer et pour m'amuser (c'est un événement social intéressant).

Quoi qu'il en soit, cela me laisse imaginer ce qu'ont pu être les assemblées à l'époque de la démocratie antique athénienne, les prises de bec mesquines, les règlements de compte à tout propos… Sans micro devant des milliers de personnes, bien sûr ! Il devait falloir être un sacré orateur pour se faire écouter, ou encore plus pour conduire les débats.

Un des problèmes, c'est que sur presque n'importe quel vote donné, la grande majorité des gens n'ont pas vraiment d'avis sur le fond : ils vont donc réagir sur la forme (sur la manière dont la proposition a été faite, sur le fait que l'orateur leur est sympathique ou pas, ce genre de choses) et ils sont beaucoup plus nombreux que ceux pour qui le fond du vote a vraiment une importance. Il y en a qui ressortent vraiment dégoûtés. Et celui qui a vraiment le pouvoir, c'est celui qui attribue le temps de parole et qui propose les votes.

(lundi)

Tu ou Vous ?

La langue française est absolument insupportable[#] avec sa façon de distinguer le tu et le vous (de politesse, je veux dire) et ses règles tordues et contradictoires qui régissent le choix du pronom. En l'occurrence, imaginons (ce n'est pas un cas de figure imaginaire) que je souhaite m'adresser (par mail, de façon relativement informelle, et pas dans le cadre de ses fonctions) au directeur du département de sciences sociales de l'ENS : pour fixer les idées, c'est un jeune (il a à peine cinq ans de plus que moi) économiste très brillant[#2] et sans doute pas du genre à se formaliser. En principe, une tradition ancestrale voudrait qu'entre normaliens on se tutoie toujours, quelle que soit la différence d'âge ou de statut ; mais c'est assez pipo, je me verrais mal tutoyer Jean-Pierre Serre ou Alain Juppé (et pour ce que je sais des personnages, ils apprécieraient peu). Et entre enseignants à l'ENS ? Vraisemblablement (au département de maths, en tout cas, tout le monde se tutoie), mais là, il ne me connaît pas, et puis, il a quand même un statut (directeur de département) nettement plus élevé que le mien.

Alors normalement j'ai une règle facile : si X tutoie Y, il indique en passant qu'il n'a pas d'objection à ce que Y le tutoie en retour. (En effet, la seule exception claire que je peux imaginer à ça, c'est un adulte parlant à un enfant.) Évidemment, cette règle n'est utile que si l'un des deux prend l'initiative de tutoyer en premier : normalement on s'attend à ce que ce soit le plus âgé dans le « grade » le plus élevé qui prenne l'initiative — du coup, le vouvoiement a peut-être tendance à durer plus longtemps entre des gens d'âge et de « grade » à peu près comparables, car aucun ne prend l'initiative de dire tu. Comme dans le cas concret que j'évoque mon interlocuteur envisagé m'a déjà tutoyé (OK, c'est l'unique fois qu'il m'a adressé la parole), ma règle me dicterait de faire de même. Mais je montre mon brouillon de mail à un ami qui réagit très vivement : Ça ne va pas de le tutoyer ???

Bon, pourquoi me casser la tête alors que c'est plus simple de vouvoyer et que les gens ne s'en offusquent jamais[#3] ? Le problème, c'est que passer du tu au vous ne change pas seulement le degré de politesse, ça change aussi le ton du message, et il y a des phrases qui deviennent totalement inacceptables (à mes yeux) après ce changement : en fait, si je commence un courrier par je me permets de t'écrire, c'est une ouverture polie mais simple, alors que je me permets de vous écrire introduit nécessairement une lettre extrêmement formelle et codifiée.

Pfiou. Je crois que je vais tout simplement laisser tomber. Mais bon, c'est le genre de cas qui explique que je passe souvent des heures à écrire un mail fort simple.

[#] Ce n'est pas la seule, bien sûr, et d'autres (le japonais ?) sont bien pire. Encore que certains m'ont affirmé que le français est particulièrement insidieux dans la difficulté à choisir : je ne connais pas assez bien l'allemand par exemple (et surtout, les relations sociales dans les pays germanophones) pour m'en faire une idée. Il est certain qu'il y a des cas où en français je pourrais tutoyer alors qu'en allemand je dirais sans la moindre hésitation Sie (et en russe, вы) ; ce qui ne veut pas dire grand-chose : peut-être simplement qu'on est plus hésitant à tutoyer quand on connaît mal la langue.

[#2] Professeur d'économie au MIT à 22 ans, quand même, ça calme. Je comprends qu'il y a des gens qui le vénèrent complètement. Et en plus il est beau comme un dieu et excellent orateur… Mais passons.

[#3] Enfin, pas complètement clair non plus. Je ne peux pas vraiment imaginer une situation où je n'apprécierais pas qu'on me dise tu, alors que s'adresser en disant vous est un peu une façon de dire : gardons nos distances, nous ne serons jamais amis.

(dimanche)

Comment débattre sur la vie, la mort, la conscience, et le moi-transcendental-selon-Kant

Il y a des fois où j'ai l'impression d'être un personnage d'un film de Woody Allen. Récemment, donc, j'ai réussi à m'engueuler (avec un philosophe) au sujet de la question métaphysique ultime — celle de la vie, de la mort et de la conscience, autrement dit, que devient-on après la mort ? Ma position là-dessus n'était pas très différente de ma position sur l'existence de Dieu[#] :

La notion que nous nous forgeons de l'identité de soi est un concept qui part de notre conscience (ou notre moi transcendental[#2] au sens de Kant) et qui s'étend de façon commode grâce à nos souvenirs (vers le passé) ou notre prévoyance (vers l'avenir). Je veux dire qu'il n'y a pas de raison particulière m'identifier à la personne appelée David Madore dix ans dans le passé ou dix ans dans l'avenir[#3] si ce n'est que j'ai les souvenirs de l'un et que je suis généreux[#4] envers l'autre, et, bien sûr, que c'est commode pour les autres (empiriquement commode, si l'on veut). Scientifiquement il est vrai que le tas de cellules qui constitue l'individu biologique appelé David Madore naît le 3 août 1976 et meurt (…), mais le choix d'identifier le moi actuel au prolongement de ce même individu biologique vers le passé et l'avenir n'est rien d'autre qu'une convention utile (utile car elle rend bien compte de notre comportement, et utile car elle est simple à manipuler dans la vie de tous les jours). Au-delà de la mort, ou avant la naissance (les deux sont parfaitement symétriques, bien sûr) cette convention n'a plus de sens. On peut choisir de dire, donc, qu'il n'y a rien pour prolonger le moi actuel, mais on peut aussi choisir une convention arbitraire. Toutes sont également valables et également vraies, c'est juste une question de définition de ce qu'on appelle moi. (Et il n'y a même pas de raison que l'identification se fasse avec une entité dans l'Univers matériel qui nous entoure plutôt que, par exemple, avec un personnage de fiction ou n'importe quoi d'autre.)

Je conclus donc que le Dalaï-Lama qui prétend être la réincarnation du Dalaï-Lama est la réincarnation du Dalaï-Lama (ceci est tout aussi vrai que de dire que je suis le David Madore d'il y a cinq minutes ou dix ans) : c'est juste une question de définition de l'individu en question (et si on est tolérant on laissera chacun se définir comme il le souhaite). Celui qui croit qu'il vivra une éternité heureuse après sa mort vivra effectivement une éternité heureuse après sa mort par cela même qu'il se définit comme l'individu matériel Untel maintenant et comme vivant une éternité heureuse après sa mort. Scientifiquement, rien de tout cela n'a de sens particulier (de toute façon, scientifiquement, quand bien même cela aurait un sens d'étiqueter les atomes, il est à craindre qu'il y ait fort peu d'atomes communs entre un individu au moment de sa naissance et le « même » individu au moment de sa mort) : et métaphysiquement c'est simplement une question de choix de définition.

À ceux qui se demandent ce qu'ils trouveront après leur mort, je réponds donc : exactement ce que vous voudrez y trouver. Et vous n'êtes même pas obligé d'attendre votre mort pour ça, vous pouvez[#5] vous identifier à un individu différent dans les cinq secondes qui suivent.

Peut-être que mon point de vue sera plus clair si je l'exprime de la façon suivante (en réponse à la suggestion que peut-être un jour une découverte scientifique permettrait d'y voir plus clair) :

Je pense que se demander ce que je deviens après ma mort est comme se demander ce que la Joconde devient si brûle le tableau qui est au Louvre : pour certains, le tableau n'existe plus, point-barre, (sauf technique de SF permettant de le reconstituer à partir de ses cendres), pour d'autres, il existe encore et de toute éternité parce que le dessin a été vu et reproduit sous plein de formes, donc les mèmes qui le constituaient (si on veut) survivront très longtemps[#6] ; on ne peut pas dire qu'un de ces points de vue soit meilleur qu'un autre, ce sont juste des façons de définir ce qu'on entend par la Joconde (le tableau concret, ou sa version platonique), et il me semble un peu bizarre de penser que des connaissances plus avancées (en quoi ? en peinture ? en histoire de l'Art ? en physique ?) permettront de trancher entre ces différentes visions — non, pour moi, c'est juste une question de définition, et il en va exactement de même de moi après ma mort. Notre manque de connaissance en neurobiologie, en psychologie, ou en whatever, n'a à peu près aucun rapport avec la difficulté à répondre à cette question, et d'ailleurs il me semble qu'il n'y en a pas particulièrement. C'est un autre problème, évidemment, d'expliquer pourquoi nous trouvons que la Joconde est belle !

Mais ce n'est pas simplement mon point de vue : ce que je dis là me semble être totalement stupide et évident. À tel point que je n'arrive pas à comprendre[#7] qu'il y ait pu avoir quelque débat que ce soit concernant l'existence de Dieu ou la vie après la mort alors que la réponse est si simple. ☺ (Oui, oui, je fais au moins en partie la même réponse que Wittgenstein : Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen. Mais seulement en partie, puisque j'admets comme valable toutes définitions métaphysiques qui ne tente pas de se mêler de l'épistémologie scientifique.)

Malgré tout, on ne semble pas pouvoir échapper aux débats interminables ou, finalement, il semble que l'idée initialement la plus claire devient de plus en plus floue au fur et à mesure qu'on tente d'en discuter. Je crois que je sais pourquoi je fais des maths et pas de la philo !

Ajout () : CGPGrey a fait une vidéo sur le sujet qui, comme d'habitude, est plutôt claire et amusante (même s'il ne dit rien de nouveau).

[#] Je suis athée (au sens où je ne crois pas à l'existence d'un pouvoir surnaturel dans l'Univers), mais je considère que les croyants créent leur Dieu en y croyant, et que cette forme d'existence (analogue à l'existence des personnages d'un roman), si elle n'est pas scientifique (ou physique, en tout cas pas matérielle) n'est pas pour autant inférieure ou illusoire : le Bien et le Juste sont aussi des créations humaines (selon moi ou selon tout matérialiste) et ce ne sont pas pour autant des créations mineures. Si, comme l'a suggéré Nietzsche, Dieu est mort et c'est nous qui L'avons tué, alors sans doute chacun d'entre nous a le pouvoir de le ressusciter ou de le faire naître. L'erreur serait de se dire que, parce que ce Dieu est issu de notre croyance, il est illusion, il est fantasme, il est un faux dieu. Au contraire : parce qu'Il est issu de la croyance de celui qui croit en Lui, Il est réel, Il est tout-puissant — celui qui ne croit pas ça ne Lui donne pas vraiment naissance.

[#2] C'est là essentiellement le concept qu'on m'a accusé de ne pas avoir compris, ou de nier, ou de confondre avec un concept métaphysique comme l'« âme ».

[#3] Je n'ai pas plus de contrôle sur le David Madore d'il y a dix ans ou de dans dix ans que sur un autre individu maintenant : tous me sont étrangers, et ce n'est que par une construction mentale d'identification que je choisis de me prolonger en ceci plutôt qu'en cela.

[#4] Cette générosité s'explique très bien par des raisons évolutives : il est manifestement favorisé par l'évolution (tant génétique que mémétique) d'avoir des individus qui adoptent un comportement « altruiste » (si j'ose dire) envers leur moi futur. Il est donc à penser que l'évolution a favorisé l'émergence des mécanismes mentaux (quels qu'ils soient) créant une identification au moi passé et futur, et que ce sont ces mécanismes qui nous expliquent (du point de vue scientifique) l'impression d'être conscient — et l'impression de la continuité de cette conscience.

[#5] Évidemment, le fait que (cinq secondes après) le même individu biologique s'exclame mais ça n'a pas marché ne réfute rien du tout : ce n'est, justement, plus la même personne (au sens de l'identification de soi), seulement quelqu'un qui a le souvenir d'avoir voulu, cinq secondes plus tôt, être un autre !

[#6] Selon le point de vue : jusqu'à la fin de l'humanité (tant qu'il y a quelqu'un pour se souvenir), jusqu'à la destruction des dernières traces matérielles contenant l'information, ou de façon totalement intemporelle (comme le nombre 42 existe de façon intemporelle et immortelle).

[#7] Là je suis faussement naïf, bien sûr : je comprends parfaitement que des mécanismes psychologiques comme ceux que j'ai exposés dans la note 4 ci-dessus font qu'on soit persuadé qu'il y a une « meilleure » réponse à ces questions. Et je suis moi-même sujet à ces mécanismes puisque, par exemple, j'ai un instinct fort de préservation de soi qui fait que je ne saute pas par la fenêtre après avoir « décidé » que je me réincarnerais en Untel !

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #60 (un cadeau)

Tu entres, fatigué, dans ton appartement, et tu découvres avec surprise que tu n'y es pas seul : une jeune fille que tu n'as jamais vue t'attend sur la mezzanine du salon. Elle est jeune — à peine pubère — et d'une beauté qui te laisse même toi stupéfait : oui, c'est bien ainsi que tu peux imaginer la princesse d'un conte de fées, symbole de la pureté innocente et de la noblesse… Pourtant, le tissu léger et sans apprêt qui vêt cet enfant signale que sa condition est tout autre. Son attitude est celle de la soumission. Cherchant à ne pas trahir ta surprise, tu lui demandes sa raison d'être là. Elle te répond simplement qu'elle est un don que te fait le Prince : ta première impulsion est peut-être de craindre les Grecs et ceux qui font des présents, mais il te faut un temps pour comprendre ce que tu comprends — la monstruosité de ce « cadeau » et de l'usage qu'on attend que tu en fasses. Toujours en cherchant à dissimuler ton émotion, tu tentes de rassurer la jeune fille, tu lui donnes ta parole qu'elle n'a rien à craindre et que tu ne la toucheras pas. Cela ne semble pas l'affecter, elle se contente de t'affirmer mécaniquement son obéissance, tu te demandes même si elle n'est pas inquiète à la pensée de ne pas te plaire. Si un moment tu ressens de la fierté à l'idée que tu arraches cette enfant à un destin terrible, ensuite la certitude de ta vertu s'estompe à l'instant où tu te demandes quelle aurait été ta réaction si le Prince t'avait offert un garçon à la place. Or nul doute que son hospitalité le poussera à te faire cette proposition quand il apprendra tes goûts.

(vendredi)

Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard

Récemment un commentateur anonyme (enfin, je sais qui c'est, mais laissons-le rester anonyme s'il le souhaite) me donna (ou plutôt, me redonna, car je lui avais moi-même donné, un certain temps plus tôt) ce conseil : Trouve-toi une (autre) vie. Me trouver une vie (qui ne soit pas celle d'un freak) ça fait quelque temps que j'y bosse, en fait. Le problème, c'est qu'on ne trouve pas de cours de vie, ni de professeurs compétents, et qu'il y a des domaines où j'ai des années de retard : même en bossant assidûment je ne suis pas convaincu d'arriver à combler mes lacunes plus vite que les années les entassent. (Je redouble, voire retriple ou requadruple, mon adolescence, mais il y a des examens où je me fais tout le temps recaler.)

(vendredi)

Travaux dans Paris

On parle souvent des nuisances pour les voitures que sont les travaux dans Paris (construction des couloirs de bus, mise en place de la ligne de tramway des maréchaux…) : personnellement, ça m'est assez égal vu que je ne circule jamais en voiture. Mais ce qu'on ne dit pas souvent, c'est que ces travaux sont aussi une nuisance terrible pour les piétons. Pendant les travaux eux-mêmes, bien sûr, parce qu'on doit circuler dans un dédale de petits chemins limités par des barrières, qui parfois ralongent les distances d'un facteur considérable (je viens de traverser la porte de Châtillon, comme ça, et j'ai cru devenir fou de la distance que je devais parcourir : je crois que la moitié du temps entre Montrouge et Alésia je l'ai passé juste à traverser ce foutu croisement !). Mais aussi une fois que les travaux sont finis : entre autres parce qu'ils mettent des feux décalés entre les voies de bus et les voies normales, et traverser un boulevard à feux décalés, quand on est piéton, c'est interminable (ça prend trois fois plus longtemps à traverser, en gros ; or le temps sur un trajet à pied moyen dans Paris passé à attendre le feu est une proportion tout à fait notable du temps total).

En tant qu'utilisateur des transports en commun je ne suis pas super convaincu non plus : en fait, quand je vais d'un point à un autre en bus, la majeure partie du temps est passée à attendre le bus, temps pendant lequel je me moque de sa vitesse, seule compte sa fréquence de passage.

(jeudi)

Et merde !

J'ai raté un rendez-vous chez le dentiste aujourd'hui (j'étais persuadé que c'était à 14h, et en fait c'était 11h30). J'ai appelé pour m'excuser et pour prendre un nouveau rendez-vous, mais ce ne sera pas avant le 17 novembre, et en attendant j'ai toujours un gros trou[#] dans la molaire inférieure gauche qui fait que je ne peux manger pratiquement que du côté droit (sinon les aliments se coincent dedans et je passe des heures, entre brosse à dent, cure-dents, fil dentaire et bains de bouche, à les en déloger). Je me demande vraiment si je vais pouvoir tenir quatre semaines comme ça, chaque repas est très pénible (ce n'est pas douloureux, c'est juste gênant, mais, en tout cas, le plaisir de manger est complètement gâché). Retourner aux urgences dentaires (qui doivent être moins surchargées vu que ce n'est plus l'été) ? Mais ce n'est pas vraiment une urgence non plus. Aller voir un autre dentiste, qui pourrait me proposer un rendez-vous avant un mois ? Mais un autre dentiste ne connaîtrait pas mon dossier… Bref, je ne sais pas quoi faire.

Est-ce que je ne pourrais pas acheter en pharmacie une sorte de gomme à mettre dans la dent pour boucher le trou et qui servirait juste à tenir en place en attendant qu'un dentiste l'enlève ? Bien sûr, je pourrais utiliser un chewing-gum sans sucre, mais je ne sais pas s'il n'y a pas mieux.

[#] Je n'ai même pas compris s'il était normal que j'aie un gros trou ou si c'est le pansement qui est parti.

(jeudi)

J'ai vu hier pour la première fois un authentique petit livre rouge. Commençant par une vingtaine de pages de photos du Président Mao (Mao jeune, Mao souriant, Mao souriant devant une foule en délire, Mao souriant devant un beau ciel bleu, Mao souriant devant un cortège d'officiels tout ébahis, Mao manifestement photomonté devant je ne sais quel fond imposant, etc.), puis rempli de citations de ce Grand Timonier (généralement plutôt plus longues que celles qu'on trouve sur Wikiquote). Ce qui m'épate, en fait, c'est à quel point elles sont plates et inintéressantes : manifestement, ce type n'était même pas doué pour faire des aphorismes, il ne sort pas des phrases courtes et percutantes — juste des banalités à pleurer (que des hordes de greffiers devaient se précipiter pour noter, dès qu'il disait il fait beau aujourd'hui, et transcrire fidèlement, un soleil radieux brille sur la Chine et une nouvelle ère commence). C'est très décevant, quelque part : je n'arrive pas à comprendre comment cet homme a eu le succès qu'il a eu, et a pu susciter un tel intérêt — Trotski avait de l'intelligence et Staline une certaine forme de charisme, mais Mao apparemment était singulièrement dénué de l'une comme de l'autre (je pourrais dire que les Chinois ne sont sans doute pas sensibles à la même forme de charisme que les occidentaux, mais Mao a provoqué la passion au-delà de ses frontières).

Dans le même genre, Boing Boing signale aujourd'hui le blog d'un Américain qui raconte ses vacances en Corée du Nord.

(mardi)

Il faut se bouger

Il y a un certain nombre de choses (de travaux, disons) que je voudrais faire. Par exemple, plus je réfléchis à cette idée de roman que j'ai évoquée il y a quelques jours, plus elle me plaît. Sans parler, bien sûr, de toutes sortes d'autres idées de choses à écrire qui me trottent dans la tête. Un autre exemple, c'est d'écrire un très court texte de présentation de la théorie du corps de classes (j'ai l'impression qu'enfin — sept ans après mon cours de DEA sur le sujet — je comprends bien cette théorie, mais je voudrais m'en assurer en mettant un plan structuré par écrit : une des difficultés de la théorie du corps de classes c'est qu'il y a un nombre important de résultats qui semblent partir dans tous les sens, et c'est donc délicat à structurer correctement ; les démonstrations, aussi, sont toutes notoirement opaques, mais là je ne compte pas les refaire).

L'ennui, c'est que je perds mon temps de façon impressionnante à toutes sortes de bêtises. Il faut vraiment que j'arrive à l'utiliser de façon plus raisonnable !

(Monday)

Gratuitous Literary Fragment #59 (paradoxes of time travel)

—But you said the past couldn't be changed!

—No, I didn't say that. What I said was, the past can be changed in precisely the same way that the future can: namely, to the extent to which you are ignorant. There is only one future, right? Whatever the appearance of choice you may have at a given instant, only one possibility actually happens: so to some all-knowing god the story of the Universe is complete, and there is no choice and no freedom. But you aren't such a god, and you think you have freedom. Look, it's like being a character in a fictional work, if you will: we readers know well what Hamlet's destiny is, but he believes that he is free—to be or not to be. First, it doesn't make sense to argue whether this is real freedom or merely the appearance of freedom. Second, there is no difference between the past and the future, except that you have memories of the past and none of the future.

—That doesn't really answer my question, does it?

—Doesn't it? Allow me to show you a bit of parlor magic, it might clarify things. Name a book that's in my library. Don't take it out yet: just name it. Then also name a card from an ordinary deck of 52, such as this one on the table—no, don't touch it either.

—I don't know… Alice in Wonderland, for example. And the queen of hearts, of course.

—That was a bit too obvious: you won't be impressed. Well, no matter. Remove the book from the shelf, open it on page 100, and tell me what you see.

—The queen of hearts. A real card, I mean. All right, so what's the trick?

—When you named the book and the card, I “firmly resolved” that I would enter the time machine within the next couple of days, go back to this very room a few minutes before we came in just now, take the queen of hearts from this deck (you can see now that it is missing from it), insert it in the book you named on page 100, and put the book back in place. So now you see it, because it was put there a few minutes ago. No mystery: the card was always there. And it doesn't make sense to ask whether the card was there because you named it or whether you named it because it was there: the fact is, both are true, so either fact implies the other. But in your ignorance of what card was in the book, you thought yourself free to choose any one whatsoever; of course it doesn't make sense to ask “what if” now.

—But “what if” I had opened the book before I chose the card? Or what if you decided, now, that you wouldn't go back…

—Ah, the famous “grandmother paradox”! What happens if little red riding hood tries to go back in time to kill her own grandmother before her mother was born? Well, we know this does not happen, because her grandmother was evidently alive when her mother was born. The reasons can be numerous: maybe she dies eaten by the wolf when trying to reach her grandmother's house to give her the poisoned cake and wine, maybe it turns out that she kills not her grandmother but the wolf who had taken the grandmother's place, or maybe she simply does not feel like going back in time and trying to kill an innocent woman, especially one who happens to be her very own grandmother! You see, it's a bit pointless to ask whether it can happen: it simply does not. History fits together, like a jigsaw puzzle, so there must be a way to make it fit, even if there is time travel comes in the picture. If I resolved to return to the past to insert the ace of clubs in War and Peace after we checked that it isn't there now maybe it would turn out that someone entered the room in the mean time and wanted to read War and Peace and put the card back in its place, or maybe there are two copies of War and Peace in my library and I forgot about it, or maybe I have a heart attack just before I try to go back to the past and the queen of hearts is a “coincidence”. Or something. But the possibility of the heart attack is sufficient to deter me from even trying to do something which would blatantly conflict with what we know: and basically this is the reason why I won't!

—So the past cannot be changed!

—How can you ask that? Didn't you “change” it yourself, by choosing the card which was inserted in the book? Let me show you another trick. Take this envelope. Now choose a word, or any phrase you will, and write it on paper. Now open the envelope. What does it say inside?

—It's the phrase I had chosen: “time travel”.

—You are so predictable, how can I ever impress you? Anyway, I had resolved that I would put in the envelope a paper with the same phrase you had written down and place it in the drawer by going back in time. But actually I had resolved a bit more than that. Observe the handwriting carefully: it is not mine, nor is it yours. I resolved that I would have the paper written with such a beautifully baroque handwriting, but now that I have the paper, I do not need to have it written, I will just put the very same piece of paper, which you took out of the envelope, back in the same place: so nobody has written it, the paper and the handwriting appeared out of nowhere—they were crafted in a time loop. But it had to be a pleasing baroque handwriting, because I had resolved that, should they be anything else, I would have someone write it for me in that style. So simply by wishing its existence, thanks to the time machine, I have made the paper come into being.

—This is just too weird! Now will you show me the machine?

—Is your mind swirling enough now? Because that's where it gets even better: there is no time machine.

—I was all a hoax, then? I can't say I didn't expect this…

—Not at all. The magic I showed you was very real. But we don't need a time machine at all: it is merely sufficient for a time machine to be possible. Consider the queen of hearts: I don't really need to go back in time to place it there, do I? We've seen it, so someone must have put it there, but it doesn't have to be me: someone else might have entered the library and used the card as a bookmark. The Universe exists, so there must be a way, as I said. But the card had to be there because, as long as time travel is possible (for me, that is!), my resolving that the card would be there no matter what was sufficient to make it be there: it had to be there because I was capable of making it so. And the same holds for the paper: it didn't appear out of nowhere, it must have been placed here by someone, but it had to be because otherwise I would have gone back in time to make it so!

—How could you, if you have no time machine?

—I do not have a time machine, but I could have one if I wished one: if I need a time machine here and now, I need merely resolve that, whenever and however I get one, I will return here and now to give me one: it doesn't need to be invented, it can be created in a time loop exactly like I suggested the paper had been. But the best part of it all is, of course, that I don't need a time machine, nor will I ever need one, because should any part of time displease me, I would go there and change it, so it cannot be so. So time is perfect. So I do not need the machine. So the machine does not exist for the very reason that it might exist.

(dimanche)

Un peu de catastrophisme

Distrayons-nous un peu en pensant à la fin du monde. Enfin, pas la fin du monde, même pas forcément la fin de l'humanité, mais des choses pas du tout agréable quand même. Il y a quarante ans, c'était la guerre thermonucléaire et l'hiver nucléaire qu'on voyait comme Armageddon. Maintenant, c'est plus varié. Par exemple, il y a les problèmes climatiques… les cyclones sur la côte sud des États-Unis sont de la gnognote par rapport à ce qu'on pourrait voir, et le manque de préparation avec lequel ils ont été accueillis fait un peu froid dans le dos ; en Europe on pourrait avoir un froid glaciaire durable si le gulf-stream se décidait à passer ailleurs.

La mode en ce moment, bien sûr, c'est la grippe aviaire. C'est presque sûr qu'elle déferlera une année ou une autre sur l'humanité (quand le virus aura muté pour pouvoir se propager d'homme à homme) et elle fera probablement dans la centaine de millions de morts sur Terre dont des centaines de milliers en France. (On en parle beaucoup cette année, mais la loi de Murphy fera probablement que ce sera quand on ne sera plus du tout préparé que ça arrivera. Par exemple, les masques respiratoires ou les antiviraux qu'on produit à tour de bras ont une durée de vie limitée.) J'ai discuté ce midi avec un médecin de l'INRS, alors j'ai appris plein de choses. Entre autres, il est probable que la pandémie aura deux phases séparées d'environ six mois — et la seconde serait, dans les pays développés, moins grave en terme de mortalité parce qu'un vaccin pourrait être disponible. Le taux de mortalité (sur les individus contaminés) serait peut-être d'autour de 20% : il est actuellement autour de 50% (pour les personnes contaminées par des oiseaux), alors que les premières contamination étaient mortelles à plus de 90%, et cette évolution est plutôt un mauvais signe, en fait (si le virus tue moins, un individu donné peut plus facilement en contaminer d'autres — c'est une des raisons pour lesquelles la fièvre ébola ne va jamais très loin).

Mais bon, en un certain sens, le problème avec une pandémie de ce genre, ce n'est pas seulement les morts, c'est la catastrophe économique qui suit le fait que toute l'activité des pays par lesquels elle passe est entièrement paralysée. Ça, mine de rien, ça peut avoir des conséquences à très long terme : autrefois ce n'était pas si grave, mais notre société n'est vraiment plus prévue pour pouvoir subir ce genre de chocs. Parce que c'est un troisième type de catastrophe auquel je pense : un désastre économique, qui n'a pas forcément besoin d'avoir une cause clairement identifiable (mais qui peut en avoir une), et qui aurait des conséquences assez pénibles (penser à la crise de '29 et à tout ce qui a suivi) — j'en ai déjà parlé.

Tout ça, bien sûr, sans compter quelques petits désastres plus locaux mais bien pénibles : à Paris comme ailleurs, on peut craindre les innondations ; et un peu partout on peut redouter des attaques terroristes (la grande question étant de savoir si un jour il y aura une vraie attaque terroriste nucléaire, ou plutôt une bombe sale ou quelque chose de ce goût-là).

Tout ceci est bien amusant pour se faire peur. La morale, je suppose, c'est que notre mode de vie confortable auquel nous sommes habitués est assez furieusement instable, et il n'y a pas de façon de le garantir de façon satisfaisante.

(samedi)

L'agacement du samedi soir

Je me plains fréquemment que c'est un archaïsme que la survivance dans notre société de rythmes périodiques tels que l'année (la France est particulièrement grave dans son apathie estivale, mais à peu près tous les pays enregistrent une certaine baisse d'activité), la semaine (tout le monde est plus ou moins forcé de prendre un jour de congé en même temps, le dimanche — et du coup on ne peut pas profiter de ce jour de congé puisque tout est fermé et là où ce n'est pas fermé il y a foule ; et la semaine n'a même pas une vague justification naturelle), ou même la journée (vive le 24h/24 !). Je rêve qu'à l'avenir tous les services de la société fonctionnent de façon essentiellement continue et que chacun place ses périodes de travail, de détente et de repos (à peu près) comme il le souhaite.

Mais trêve de pipo-socio-fiction : le samedi j'ai tendance à m'ennuyer et à faire moins la fête que les autres jours, donc je n'aime pas trop. Il n'y a pas que ça : ce que je n'aime pas le samedi soir, ce sont les gens surexcités et généralement soûls qui, ayant bien fait la fête, trouvent nécessaire de le faire savoir à tous ceux qui passent, et d'être généralement pénibles. Pas très emmerdants individuellement, certes, mais il y en a pas mal, justement, le samedi soir (aussi le vendredi soir, mais le samedi est pire), et souvent en groupes. Il y a une ou deux semaines je prenais le bus de nuit pour rentrer chez moi, et il y a une fille qui — elle avait trop bu, bien sûr — dégueulait sur le sol. Alors c'est peut-être une réaction de vieux grincheux qui ne boit pas, mais il me semble que se bourrer la gueule est vraiment un manque de respect envers les autres quand on sait qu'on va ensuite vomir partout ou importuner les passants ou je ne sais quoi encore ; et les gens qui ne conçoivent pas de faire la faire autrement qu'en prenant une cuite feraient bien de get a life. Évidemment, la fille qui dégueulait dans le bus, ses amis étaient tout pleins de sollicitude pour elle (elle avait l'air vraiment mal : disons que quelqu'un qui serait dans cet état sans avoir bu devrait sans doute être envoyé d'urgence à l'hosto) et je suppose qu'ils n'allaient pas l'engueuler quand elle aurait décuvé. Je préfère largement les gens qui fument un joint (il y a une bande de djeunz qui font ça en haut des escaliers de Corvisart à peu près chaque samedi soir, ils n'ont pas l'air méchants), ça ne rend pas agressif normalement et ça ne fait pas vomir partout.

Ouais, je dois être un vieux grincheux.

(vendredi)

Une parabole sur la justice

Maître Gro-Tsen raconte le kōan suivant :

Il était une fois deux garçons bons et vertueux. Mais la vie comblait l'un d'eux de bienfaits — santé, bonheur et succès — tandis qu'elle répandait les malheurs sur l'autre : ce dernier n'avait rien fait qui méritât d'être puni, mais le destin semblait s'acharner sur lui. Un jour pourtant, un malheur important, comme ceux qui étaient le lot habituel du second garçon, frappa celui qui était accoutumé au bonheur. En apprenant cela, le second s'exclama : Il y a donc une certaine justice, dans ce monde !

À votre avis, demande Gro-Tsen, ce malheur est-il injustice, car il frappe un innocent, ou justice, car il rapproche de l'équilibre ? Et l'avis du garçon malheureux est-il juste ?

Commentaire : La question de Gro-Tsen est ce qu'elle est. Mais la véritable question n'est-elle pas ailleurs ?

(jeudi)

Un peu de masturbation (intellectuelle)

Apparemment la question suivante (on peut appeler ça des maths, je suppose) est un problème ouvert (j'aime collectionner les problèmes ouverts dont l'énoncé est aussi simple que possible, et celui-là sera bien placé dans ma collection) : partez d'un mot (fini, quelconque) sur l'alphabet de trois lettres a, b et c, par exemple baacabbabc, et, aussi souvent que vous voulez, remplacez deux lettres identiques consécutives (par exemple aa), s'il y en a, par les deux autres dans l'ordre alphabétique (donc aabc, bbac et ccab) ; la question est : peut-on, en suivant ces règles, revenir sur le mot de départ (peut-on faire une boucle, quoi, sachant qu'on choisit comme on veut le mot initial et qu'on applique les règles comme on veut) ? Il semble que non, on ne boucle jamais, on se retrouve toujours coincé dans une situation où il n'y a plus deux lettres consécutives identiques (exemple : baacabbabcbbccabbabcacccabbabcaabcabbabcaabcaacabcaabcbccabcbcbcbccabcbcbcbababc), mais allez le prouver… (En termes d'informatique théorique, la question est de savoir si la grammaire de réécritures {aabc, bbac, ccab} est fortement normalisante.)

Mise à jour (2005-11-22) : En fait, c'est démontré. Mais on notera que c'est très récent !

Avec la règle bbca à la place de bbac (le reste étant identique), j'arrive à le prouver, mais c'est très différent. Je laisse ça en exercice au lecteur intéressé (ce n'est pas complètement trivial, mais ce n'est pas non plus excessivement difficile, et ça ne demande aucune connaissance mathématique particulière, seulement une certaine habitude du raisonnement mathématique et un certain pouvoir d'abstraction).


Je fais un coq-à-l'âne, mais toujours dans le domaine de la masturbation intellectuelle, pour évoquer le droit théorique (le terme n'est pas terrible : je devrais plutôt dire méta-droit parce que c'est au droit ce que la métaphysique est à la physique, sauf que méta-droit ça pourrait évoquer le droit du droit, ce qui serait autre chose). Comme la conservation de l'information, c'est quelque chose qui plait souvent aux geeks : il s'agit, en gros, de se demander comment le droit juridique répond à des situations qu'il suppose impossible, ou qui sont totalement farfelues ou bizarres. Voici quelques exemples de problèmes sur lesquels on pourra plancher :

C'est une sorte de test de geekitude, en fait : si ces questions vous amusent ou vous intriguent, vous avez probablement une mentalité au moins un peu geek. Si vous vous dites simplement je ne comprends pas, ce n'est pas possible, alors non.

(Et encore, je n'ai pas parlé du droit international théorique, qui est encore plus rigolo.)

(mercredi)

Pourquoi mon blog il est pas comme les autres ?

Cela fait maintenant plus de deux ans que je bloggue et, dans cet intervalle, la « blogosphère francophone » est vraiment devenue un phénomène de masse (disons qu'en 2003 le Français moyen ou même légèrement branché n'avait jamais entendu le mot blog, en 2005 il est vraiment passé dans le vocabulaire courant). Au centre de cette sphère, il semble y avoir un petit cercle[#] assez fermé de blogs généralement anciens tenus par des gens qui se connaissent, se lisent les uns les autres, se référencent les uns les autres, et évoquent généralement des sujets relativement semblables. Une partie significative sont homos[#2], d'ailleurs. Trouver quelques-uns de ces blogs (et donc, tous) devrait être un exercice très facile : il n'est pas nécessaire que je fournisse des exemples. Un observateur acerbe pourrait être tenté de ridiculiser le nombre d'entrées de ces blogs consacrées à la blogosphère elle-même, ses potins, ses blagues, ses mèmes qui passent d'un blog à l'autre… un peu (dirait cet observateur acerbe) comme si les célébrités du show-biz lisaient la presse people où on parle d'elles. Je ne pense pas que ce soit une critique sérieuse : c'est plutôt, en fait, un signe de santé, un indice d'émergence d'une communauté dans un sens assez fort et plutôt positif, que cette tendance à devenir réflexif, à s'observer soi-même. Mais je digresse.

Je suis moi-même, je veux dire, ce blog est, très éloigné, de ce centre lumineux de la blogosphère. Pourquoi ? Je ne sais pas. C'est étrange, finalement, parce que j'ai globalement les mêmes préoccupations, la même forme de geek-attitude, et je connais bien quelques-uns de ceux qui y sont beaucoup plus profondément. Mais la teneur ou, en tout cas, la longueur de mes entrées, est différente, ce que je serais tenté de résumer en disant que mon blog est plus chiant (et, tout simplement, plus mauvais) que ceux des autres, mais je ne sais pas pourquoi. (Et peut-être certains de mes lecteurs[#3] seront-ils tentés d'être en désaccord, mais il y a un biais évident parce qu'ils sont — justement — mes lecteurs. Mais même certains de mes amis proches qui au départ lisaient mon blog ont décroché, plus ou moins rapidement, et cela me fait très mal : si je n'arrive pas à susciter l'intérêt chez eux, où le susciterai-je ?) Zeus, même mes lecteurs sont d'un genre très différent, comme un ami (un bloggueur plus conventionnel, justement) me le faisait remarquer aujourd'hui : dans le sens positif (pour moi), le lecteur moyen du blog typique n'a pas cinq DEA et n'est pas capable de disserter de tout et de n'importe quoi ; dans le sens négatif, le lecteur moyen du blog typique n'est pas cinglé. (Avertissement : si vous vous demandez si vous êtes visé par cette dernière phrase, c'est probablement que vous ne l'êtes pas…)

Une autre remarque cruellement vraie qu'on m'a faite aujourd'hui, pour reprendre le fait qu'il y a beaucoup de « blogs gays » dans la blogosphère (francophone, c'est de celle-là que je parle, mais dans les autres aussi), c'est que le mien ne peut certainement pas passer pour tel : il n'y a quasiment pas de « contenu gay » dessus. Ce que ça veut dire, bien sûr (et c'est pour ça que c'est cruellement vrai), c'est qu'il n'y a pas de « contenu gay » dans ma vie, pour commencer : le blog n'en est que le reflet.

J'ai donc un assez triste sentiment d'échec, que ne pourra pas aténuer l'idée (réelle ou feinte) que mon blog a un intérêt différent[#4] : le fait est qu'il n'est pas ce que je voudrais qu'il fût. (Et, de nouveau, mon blog n'est en cela que le reflet de ma vie.) Et je tire mon chapeau à d'autres — qui ne le sauront pas parce qu'à deux ou trois exceptions près ils ne lisent pas mon blog.

[#] Il y a un cercle au centre de la sphère ? OK, je craque, mais il est tard, tout ça.

[#2] À moins que ce soit un biais d'observation de ma part ? Il y a sans doute de ça, mais je pense vraiment que le nombre de pédébloggueurs est une proportion plus significative du nombre de bloggueurs « en vue » (dans n'importe quel sens raisonnable) que 5% ou 10%.

[#3] En excluant les petits cons qui me lisent juste pour pouvoir poster une méchanceté sur chaque entrée. Et à qui j'ai envie de donner ce conseil amical : get a life.

[#4] Imaginer différent exactement comme dans le vocabulaire politiquement correct : on ne doit plus dire disabled mais differently abled.

(mardi)

La conservation de l'information

Un des traits typiques des geeks, c'est l'importance donnée à la conservation de l'information. Il est difficile d'expliquer ce qu'on entend exactement par là. Peut-être une comparaison serait-elle appropriée : l'idée, après tout, peut être remontée aux traditions religieuses qui tiennent à reproduire leurs textes sacrés (les védas, la torah, le coran…[#]) au symbole près, la perte ou la modification de la moindre virgule étant impensable ; ou peut-être devrait-on parler du traumatisme causé dans notre culture par l'incendie de la grande bibliothèque d'Alexandrie (et autres idées de ce genre). Toujours est-il que l'idée de la conservation de l'information est quelque chose comme : une fois qu'une information a atteint un certain stade de maturité ou d'importance ou de publicité (j'insiste bien sur le fait que j'ai écrit ou et pas et ; cependant, les critères ne sont pas complètement clairs), elle devrait être inaltérable : on ne peut plus rien y changer, et il est criminel de la détruire. En un certain sens, c'est même le crime : tuer quelqu'un, par exemple, ne serait condamnable que parce qu'on détruit les millions de milliards de logons d'information que son cerveau contenait (et qui constituent sa mémoire, sa personnalité, bref, son identité).

Quelques exemples de cette manie de conservation sont les suivantes. J'écris un journal quotidien de ce qui m'arrive dans la journée : ce n'est pas un journal intime mais simplement une trace (un log, si on veut) de ce qui m'arrive, pour que je puisse dire, a posteriori, par exemple, avec qui j'ai dîné le 19 août 2004 : l'idée qu'une information de ce genre soit perdue me semble absolument terrifiante. Les webmasters du serveur Web des élèves de l'ENS conservent depuis des années les logs complets des connexions au serveur, en les gravant sur CD à partir du moment où ils deviennent trop volumineux : ces informations sont rigoureusement dénuées d'intérêt, mais à partir du moment où elles sont générées (et vérifient les critères obscurs qui dictent qu'elles deviennent préservables) elles doivent être conservées indéfiniment. Une page Web qui disparaît, c'est le drame. La Wikipédia, heureusement, garde toutes les versions antérieures de toutes ses pages, de sorte qu'aucune information n'est détruite. Et ainsi de suite. En ce moment, un contributeur du forum de discussion interne de l'ENS est en train de rechercher tous ses messages et de les effacer : pour moi, indépendamment de considérations accessoires (c'est malvenu parce que cela casse des discussions, il le fait sans même avoir eu la politesse d'en discuter un peu avant, et cela donne l'impression qu'il renie tout ce qu'il a jamais dit, ce qui projette une image assez peu plaisante du personnage), c'est un acte de vandalisme aussi inadmissible que si un héritier quelconque de Victor Hugo faisait détruire toutes les copies existantes de tous les livres de cet auteur.

À ce propos, un des premiers grands héros de la conservation de l'information est César Auguste qui ordonna qu'on ne tienne pas compte des instructions de Virgile voulant qu'on brûle l'Énéide (qu'il considérait comme inachevée). L'Énéide peut être classée comme un des plus grands chefs d'œuvre de la littérature mondiale (et accessoirement a été parfois considérée, sous la basse Antiquité et au Moyen-Âge, comme un texte quasiment religieux), mais de nos jours on peut se permettre de conserver également des informations qui n'ont pas une valeur aussi élevée — d'où l'extension considérable du domaine de cette préservation.

À part un héros comme Auguste, on peut également chanter les armes : une des armes les plus précieuses pour la conservation de l'information, ce sont les fonctions de hachage, dont j'ai déjà parlé : à partir du moment où un document a été estampillé par sa fonction de hachage (par exemple, mais pas uniquement, s'il a été signé cryptographiquement), celle-ci garantit l'intégrité de l'information, car changer un seul bit du document, aussi long soit-il, changerait totalement la valeur du haché.

En revanche, il y aussi des problèmes : le plus embêtant, c'est que les législateurs n'ont pas le même sens moral que ceux qui accordent une si haute valeur à la conservation de l'information. Par exemple, il est admis qu'un artiste fasse usage d'un droit de repentir qui lui permet de détruire une œuvre dont il est auteur (il semble donc que, selon le droit français actuel, Auguste n'aurait pas pu protéger l'Énéide), et la loi Informatique et Libertés impose toutes sortes de conditions qui vont à l'encontre des impératifs de la préservation de l'information. Par exemple, l'annuaire des élèves de l'ENS devrait (selon les termes de son engagement vis-à-vis de la CNIL) détruire les versions électroniques de ses fichiers au bout d'un peu plus d'un an (c'est-à-dire, ne garder aucune archive, seulement la version courante) : cela signifie que quand la législation aura évolué il faudra reprendre les versions papier dans des bibliothèques, les scanner complètement, et les passer à la reconnaissance de caractères — c'est assez ridicule. Un jour peut-être les gens comprendront-ils que la protection de l'individu doit être faite non pas vis-à-vis de l'information mais vis-à-vis de l'usage qui en est fait !

Hélas, pour l'instant, parler de préservation de l'information à un profane est un peu comme parler de mathématiques à un homme des cavernes : on pourra faire comprendre l'idée dans un cas aussi extrême que celui de la bibliothèque d'Alexandrie ou de l'Énéide, mais de façon plus large le concept reste opaque.

[#] …ou le standard Unicode : par exemple, il y a des fautes de frappe connues dans le standard (le caractère U+FE18 PRESENTATION FORM FOR VERTICAL RIGHT WHITE LENTICULAR BRAKCET devrait manifestement s'appeler BRACKET et pas BRAKCET, et de même U+1D0C5 BYZANTINE MUSICAL SYMBOL FHTORA SKLIRON CHROMA VASIS devrait être FTHORA et non FHTORA) mais on ne peut pas changer le nom d'un caractère une fois qu'il est publié.

(dimanche)

Mèmes pour un roman

Je me dis de temps en temps que j'aimerais bien entreprendre l'écriture d'un nouveau roman. Ce qui me retient, ce n'est pas tant le manque de temps (on peut toujours étaler l'écriture sur très longtemps) ou la crainte qu'il reste inachevé (curieusement, c'est un type de projet que je semble arriver à mener à bien, ou en tout cas j'ai su par le passé). C'est plutôt la difficulté à trouver un sujet : d'un côté je suis encore attiré par la heroic fantasy comme ce que j'écrivais quand j'étais petit, de l'autre côté je suis conscient que ce genre d'écriture n'a pas un intérêt démesuré (qu'on me pardonne un petit troll, mais la heroic fantasy, ça se pond bien au kilomètre, mais c'est un peu à d'autres formes de littérature ce que Lawrence Alma-Tadema est à Henri Matisse), et surtout, ça va me lasser rapidement : l'avantage de mes fragments littéraires gratuits, c'est que je peux butiner d'un style à un autre, d'un genre à un autre, de façon complètement libre. Ce n'est pas le cas avec un roman.

Mais bon, il m'est venue l'idée suivante (je précise d'avance que je ne prétends pas à l'originalité) : j'avais précédemment envisagé un thème de heroic fantasy, et je songe maintenant écrire une histoire bicéphale qui alterne un chapitre dans ce monde médiéval-fantastique et un chapitre dans la France de 2005 (ou de 2006, enfin, de nos jours, quoi) et raconte l'histoire de celui qui est censé être l'auteur des autres chapitres. En clair, le roman raconterait la vie — évidemment inspirée de la mienne mais transposée d'un nombre variable d'années — d'un garçon homosexuel un peu geek, qui se découvre et découvre les autres (et le « milieu » homo), vit ses études, a une ou deux histoires d'amour pas trop heureuses et se réfugie parfois dans l'écriture de textes de type heroic fantasy pour se donner des héros avec lesquels il peut s'identifier. Il croit peut-être au Prince Charmant, et la vie le détrompe certainement. L'avantage pour moi, c'est que mon héros me donnerait le prétexte de retrouver une candeur d'écriture que j'avais autrefois, avec un niveau de méta de plus. Pour ce qui est de la situation du jeune homme, je suis tenté de le mettre en prépa scientifique, parce que c'est un milieu que je connais plutôt bien (et je ne suis pas terriblement doué pour parler de ce dont j'ignore tout), parce que ça me fournit un happy end (trop ?) facile (et aussi la possibilité d'un certain nombre de clins d'œil amusants), mais ça fait peut-être trop « cercle fermé » pour le lecteur moyen (quoique, d'autres ont essayé avec succès).

Voilà. Ce n'est pas brillantissime, mais ça ne me déplaît pas trop : et ça c'est le plus important si j'espère pouvoir arriver au bout. Même si je ne compte en aucun cas faire un truc trop long.

Ajout : voir ce fragment.

(samedi)

C'est cher, le téléphone

Montant de mes communications téléphoniques (sur mon poste fixe) sur deux mois (du 23 juillet au 22 août) : 4.40€ (durée totale 38′07″). Dont plus de la moitié en prix, à savoir 2.34€ (et pas loin du tiers en temps, 10′54″), sont une communication vers un mobile qui n'a pas été faite par moi-même mais par un ami. En fait, la location du téléphone me coûte plus cher que les communications !

(jeudi)

(Im)productivité

J'ai vraiment l'impression, en ce moment, de passer toute ma journée à lire et écrire des mails. Je n'ai pratiquement rien fait de ma journée : assister à une soutenance de magistère (par ailleurs très bonne), courir dans tous les sens et m'occuper de millions de choses à la fois. Mais surtout traiter des mails.

Après le dîner, j'ai visité de nouveau le bâtiment en construction (maintenant presque fini) de l'ENS : à un certain moment (la première moitié de 2005) je le visitais presque chaque semaine, mais ils ont pris des précautions, ensuite, pour qu'on ne puisse pas y aller si facilement, et c'était la première fois que nous pouvions y retourner depuis plus de trois mois. Malgré quelques bizarreries, je le trouve plutôt réussi.

En revanche, nous n'avons toujours pas visité un endroit devenu quasiment mythique : la petite pièce enfouie très loin sous les bâtiments de physique de l'ENS (rue Lhomond) où Yves Rocard s'isolait pour être à l'abri des rayons cosmiques. Il paraît qu'il y a encore moyen d'y accéder.

(mercredi)

Des gens

Nous avions la visite à l'ENS cet après-midi de deux lycéens toulousains qui avaient reçu un prix aux olympiades régionales de mathématiques : l'École des Mines d'Albi leur offrait, comme récompense, un voyage à Paris, et ils ont été invités au Palais de la Découverte puis chez nous (pour le thé hebdomadaire du département de maths). Moi j'étais chargé de les accompagner du Palais à l'ENS et de leur faire un peu visiter les lieux. J'espère qu'ils ne se sont pas trop ennuyés. Un élève de première année s'est senti motivé pour leur improviser un petit cours de maths.


Sinon, ce soir, j'ai célébré avec quelques personnes le passage en France de Faré, un ami de longue date, méta-informaticien et pipoteur de génie (c'est un peu une célébrité, le Faré, si j'en juge par le nombre de gens qui m'ont dit qu'ils le connaissaient, par toutes sortes de réseaux différents — pour ma part je l'ai rencontré en '95 parce que c'était mon khôlleur d'info en classe de spé). Dans l'ensemble c'était très sympa (on a beaucoup apprécié la grande forme de l'individu connu sous le nom de code de sbi, qui jouait à semer la confusion dans toutes les conversations avec un talent humoristique impressionnant).

Cependant, il y avait là un ami de Faré que je ne connaissais pas, et je crois que personne ne m'a jamais fait à ce point l'impression de pourri-gâté prétentieux puant. (Je ne dis pas souvent du mal des gens dans ce blog, ne serait-ce que parce que j'en pense rarement, mais une fois n'est pas coutume.) Certes, ce n'est pas toujours facile de se retrouver dans un groupe constitué à majorité de normaliens qui partagent plein de private jokes et qui font de l'humour glacé et sophistiqué du 5824e degré, mais d'autres y arrivent très bien (et le mec en question est membre de l'association Mensa — comme il n'a pas manqué de nous faire savoir, même s'il a aussi dit qu'il trouvait que c'étaient des connards — alors il est censé ne pas être dépassé par ce genre de conversation). Là, il faut voir que Faré est un libéral / libertaire notoire (au sens de Hayek, Rand et compagnie), et ce n'était d'ailleurs pas le seul ; comme je ne partage pas ces opinions (et je ne suis pas le seul : les normaliens ont une petite tendance à être sociaux-démocrates ou carrément gauchistes), on aime bien se taquiner gentiment ou faire voler des trolls verts et velus au-dessus de la table ; ça ne peut même pas une seule seconde être pris au sérieux (par exemple quand Faré revient à table et que je lui demande s'il a bien pensé à laisser l'État dans les toilettes où il l'a trouvé), surtout qu'on n'est pas venu pour discuter politique mais pour rigoler entre amis. Mais ce mec prenait tout absolument au premier degré sur le mode le capitalisme, c'est le salut, l'État opprime et la loi triche, et heureusement que mon papa est très très riche, et d'abord je connais des PDG très importants, des gens qui ont monté leur start-up qui est devenue vachement grosse. Hum. Ah oui, et puis il a voulu nous expliquer ses vérités sur l'informatique, aussi (par exemple en nous assénant doctement que le PostScript c'est Mal), ce qui, vu son niveau de connaissances et celui des autres personnes présentes à table, était assez pitoyable.

Il y a des fois où je m'inquiète de passer pour un prétentieux mais je vois que j'ai encore beaucoup de chemin à faire…

(mardi)

Je suis traduit en chinois !

Je faisais des requêtes Google sur mon nom (ou des choses apparentées) et je suis tombé sur cet article (dans ce qui semble être un magazine scientifique populaire chinois) qui est une traduction d'un texte que j'avais écrit — il y a de cela une éternité[#] et demi, sous le pseudonyme cryptique d'EVT1729 — pour le (nº16 du) journal du lycée Louis. Je n'avais pas la moindre idée que ce texte avait pu être traduit en chinois, donc je tombe un peu des nues. Et il va de soi qu'on ne m'a pas demandé la permission : je n'ai pas d'objection de principe à ça (je suis tout à fait pour la diffusion de l'information, tout ça tout ça, et ils ont eu l'honnêteté de marquer mon nom sur le texte), mais j'aurais apprécié d'être prévenu, surtout que j'aurais peut-être remanié un peu le texte pour le rendre plus lisible (et moins plein de private jokes[#2]). Il est vrai que s'ils ont essayé de me contacter par mail, c'est certainement passé directement dans ma spambox. Enfin bon.

Toujours est-il que je peux rajouter à mon CV (et à mon insu) une publication dans 三思科学. Puis si ça se trouve, un petit journal comme ça, en Chine, ça se vend à trente millions d'exemplaires ! 😎

[#] Je n'étais pas encore Éclairé, à l'époque, par l'éternelle et bienfaisante lumière d'Unicode. D'où l'utilisation inopportune du ‘w’ à la place du ‘ω’ dans la version HTML que j'ai gardée dans mes archives.

[#2] Je doute que le traducteur chinois ait eu conscience du fait que quand la Tortue dit Bien Entendu : Réellement Une infinité, avec des majuscules aux quatre premiers mots, c'est parce que chaque article dans ce journal, à cette époque, se devait d'utiliser les initiales BERU, qui formaient le surnom (tiré de San-Antonio, bien sûr) que nous donnions à un conseiller d'éducation. Lost in translation, donc.

(Monday)

The Last Unicorn… and other tales

I read Peter Beagle's classic, The Last Unicorn, the other day. I can't quite make up my mind as to whether I liked it. It's a strange book: much like a fairy tale, but with a number of elements which seem alien to the “fairy tale” genre, often humorous and sometimes bordering on the satirical, or which lead (apparently) nowhere—red herrings, if you will. I mean, in a conventional fairy tale, every part of the story is supposed to belong to some kind of general pattern, it takes the plot a step toward its conclusion or something of the sort: not so in Beagle's book—most of the time the story is rambling about with no definite aim. For example, the author doesn't seem to be able to decide whether the (eponymous) unicorn is very wise or very ignorant, or very powerful or very weak: well, maybe that paradox is part of what being a unicorn entails, but really every character is like that (Schmendrick, Molly, King Haggard, Prince Lír, even the Red Bull…). On the other hand, the work is beautifully poetic, and exudes a genuine charm of naïve innocence: somewhat, but not exactly, like The King of Elfland's Daughter (another classic which I read some time ago and which it sort of reminds me of), because the language is much plainer (Lord Dunsany's verb is highly sophisticated), but more “lively” in a subtle way.

I have the dimmest memory of seeing the motion picture of The Last Unicorn when I was young (perhaps just when it was released in France). All I remember was that I had found it somewhat frightening or, at least, disturbing: I guess that King Haggard's strange sort of nihilism could have been, indeed, disturbing, and I have a vision of the Red Bull, made of flame, which must have frightened me because it is essentially the only image I can conjure. Probably my memories are quite mixed up with those of a film I saw more recently (and which is also about unicorns and vaguely in the same spirit): Legend (not a motion picture, this one, but a genuine movie, with Tom Cruise at his debuts—and Zeus was he f*cking good looking in his early twenties). There's also something of Miyazaki's magic in The Last Unicorn, so I'm not surprised to learn that the Topcraft studio, responsible for the animation in the movie, was later hired by Miyazaki to produce Nausicaä.


In a completely (completely! despite the misleading word tale) different genre, I picked up on one of my bookshelves a copy of Armistead Maupin's Tales of the City, which, I am told, is a must read for queers. But I confess finding it a bit hard to follow: not because of the English as such, but because of all the references to obscure facts of American, or, more often, Californian, San Franciscan, or even (I guess!) San-Franciscan-of-the-early-eighties culture (or all sorts of other cultural references: I found a few lines undecipherable, for example, because I didn't know what Gertrude Stein's last words were: fortunately, Google enlightened me). Or take he following excerpt:

The sun in the park was warmer now, and the birds were singing much more joyously.

Or so it seemed to Edgar.

‘Madrigal. That's lovely. Aren't there some Madrigals in Philadelphia?’

Anna shrugged. ‘This one came from Winnemucca.’

‘Oh… I don't know Nevada too well.’

‘You must've been to Winnemucca at least once. Probably when you were eighteen.’

He laughed. ‘Twenty. We were late bloomers in my family.’

‘Which one did you go to?’

‘My God! You're talking about the Paleolithic period. I couldn't remember a thing like that!’

‘It was your first time, wasn't it?’

‘Yes.’

‘Well, then you can remember it. Everybody remembers the first time.’ She blinked her eyes coaxingly, like a teacher trying to extract the multiplication tables from a shy pupil. ‘When was it—1935 or thereabouts?’

‘I guess… it was 1937. My junior year at Stanford.’

‘How did you get there?’

‘Christ… a dilapidated Olds. We drove all night until we reached this disappointing-looking cinder-block house out in the middle of the desert.’ He chuckled to himself. ‘I guess we wanted it to look like the Arabian Nights or, at least, one of those gaslight-and-red-velvet places.’

‘San Franciscans are spoiled rotten.’

He laughed. ‘Well, I felt we deserved more. The house was ridiculously tame. They even had a photo of Franklin and Eleanor in the parlor.’

‘One has to keep up appearances, doesn't one? Do you remember the name now?’

Edgar's eyebrows arched. ‘By God… the Blue Moon Lodge! I haven't thought of that in years!’

‘And the girl's name?’

‘She was hardly a girl. More like forty-five.’

—I guess one is supposed to know that Winnemucca is renowned for its brothels: I did not (I still worked it out, but I was rather baffled on first reading, especially as I tend to skim more than I really read). One is also supposed to know, of course, that an Olds is an Oldsmobile (that's something I knew: my grandfather had one) and that Franklin and Eleanor are the Roosevelts (all right, that one really wasn't hard, but it still requires an extra fraction of a second of brain activity to process). Reading this book is something of an advanced Turing test: I guess I fail because I didn't catch the pun in Sanskrit (actually, there is a mention of the Bhagavad-Gītā just before the reference to Gertrude Stein's last words).

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #58 (pour une cause juste)

— La pensée de mourir ne me chagrinerait pas si seulement je n'avais pas vécu pour rien. Peut-être que toutes les vies sont vécues inutilement ? Mais j'ai cru consacrer ma vie à cet idéal dont je découvre au moment de m'en aller qu'il n'existait pas. Quel gâchis !

— Ne dis pas ça, Libérateur. Tu t'es trompé sur la nature du Conseil, c'est vrai. Qui n'aurait pas été trompé ? Mais l'idéal auquel tu as cru, s'il n'existait pas tel que tu l'imaginais, tu lui as donné vie, tu l'as rendu réel. Nous ne saurons jamais la vérité sur le Conseil, c'est possible : mais tu as donné au monde quelque chose de bien plus précieux. Tu nous as donné ta cause, et c'est pour cette cause que l'on s'est battu. Pas pour le Conseil. Ton idéal, Libérateur, tu l'as toi-même créé en lui apportant ta foi et ton bras. Et il sera continué après toi, car les graines que tu as semées ne mourront jamais. Tu peux partir en paix.

Je devais avoir trouvé les mots justes, car les yeux du Libérateur, où j'avais toujours cru voir brûler une flamme insatiable, s'emplirent, je crois, de sérénité et de soulagement, avant de s'éteindre définitivement. Hélène vérifia que le cœur avait cessé de battre et posa sa main sur mon épaule.

— Il a vécu. Tu ne crois pas, je suppose, à ce que tu lui as dit ?

— Non, je lui ai menti. Cela valait mieux : pourquoi lui aurais-je refusé l'obole de cette satisfaction finale ? Mais personne ne continuera son œuvre, car personne ne l'a jamais compris. Je ne sais pas si nous devons nous en lamenter ou nous en réjouir…

— Il se pourrait pourtant que tu aies été plus clairvoyant que tu le soupçonnes toi-même.

— Que veux-tu dire ?

(samedi)

Palais du Trocadéro, expositions universelles

Un des endroits de Paris qui me plaisent beaucoup, c'est la perspective du Trocadéro. Un peu d'histoire, donc : l'ancienne place du roi de Rome a été rebaptisée en 1877 place du Trocadéro en l'honneur de la victoire française de 1823 dans une peu glorieuse répression des patriotes espagnols ; elle est maintenant officiellement place du Trocadéro et du 11 Novembre (mais personne ne l'appelle comme ça, d'autant moins qu'il y a déjà une place du 11 Novembre 1918 à Paris, devant la gare de l'Est). La colline du Trocadéro, entre la place et la Seine (juste sous la tour Eiffel) est surtout connue à cause du palais de Chaillot[#] qui l'occupe actuellement, et où se trouvent actuellement différents musées[#2].

L'histoire du palais de Chaillot est assez connue : il a été édifié pour l'Exposition internationale (universelle) des Arts et Techniques de 1937 par les architectes Louis-Hippolyte Boileau, Jacques Carlu et Léon Azéma. Cette exposition est restée surtout célèbre par l'affrontement symbolique qui y eut lieu entre le pavillon de l'Union soviétique (avec sa colossale sculpture de l'ouvrier et la kolkhozienne) et celui de l'Allemagne hitlérienne (gigantesque et surmonté de l'aigle nazi) qui se font face de part et d'autre du pont d'Iéna ; ce sont, en fait, les deux seuls pavillons nationaux à être complètement construits[#3]. Mais on retiendra aussi que l'esplanade entre les deux ailes porte le nom d'esplanade des droits de l'homme : c'est au palais de Chaillot que siégeait, le 10 décembre 1948, l'Assemblée générale des Nations Unies qui adopta la Déclaration universelle des Droits de l'Homme[#4].

Ce qu'on sait moins, c'est qu'avant la construction du palais de Chaillot il y avait déjà un autre palais sur la colline : l'ancien palais du Trocadéro, lui aussi construit pour une exposition universelle, celle de 1878, par l'architecte Gabriel Davioud (auquel on doit également les théâtres de la place du Châtelet, et la fontaine Saint-Michel). Comme le palais de Chaillot actuel, il comportait deux ailes en forme de demi-cercle, puisque, en fait, leur ossature a été conservée : cependant, le palais dessiné par Davioud les reliait par une partie centrale (au lieu où se trouve maintenant l'esplanade), circulaire et flanquée de deux tours, dans le style mauresque ou néo-byzantin (ou quelque chose comme ça). Je n'en avais vu que quelques photos prises de très loin : comme dans le livre Retour à Paris que j'ai déjà mentionné et que je me suis acheté (il s'agit de comparaisons entre des photos datant d'environ 1900 et des photos prises de nos jours avec exactement le même point de vue et cadrage — au point qu'elles sont superposables), dans lequel se trouve une photo où on discerne l'ancien palais du Trocadéro à l'horizon au-dessus du pont Alexandre III ; malheureusement ils n'ont pas pris de photo[#5] du palais vu de près pour comparer avec la dispoition actuelle (ce serait pourtant bien dans le sujet). Mais en cherchant un peu sur le Web on trouve en fait de jolies images de cet ancien palais du Trocadéro qui donnent une idée assez précise de ce qu'on apercevait autrefois dans cette région-là (quelqu'un voudrait-il réaliser un cliché actuel qui soit exactement superposable à l'une d'entre elles ?). Je ne saurais pas expliquer pourquoi, je trouve fascinante la vue de ce bâtiment qui n'existe plus (sauf dans la mémoire de personnes assez âgées pour l'avoir connu — ou peut-être parcouru : qu'y avait-il à l'intérieur au début des années '30 ?), même si je reconnais que le palais de Chaillot actuel est plus joli à voir[#6] ; peut-être parce que c'était un des bâtiments les plus imposants du Paris de 1900 et certainement un des plus visibles dont il ne reste rien[#7]. Je me demande au terme de quels débats on a accepté de le démolir (démolirait-on maintenant le palais de Chaillot pour mettre un truc moderne à la place ? ce serait impensable). En fait, il a semble-t-il été question de reconstruire (dans les années '30) quelque chose au milieu entre les deux ailes, mais le sous-sol, d'anciennes carrières, est trop instable (classique — à Paris spécialement) ; à propos, il paraît qu'il y a dans les sous-sols à cet endroit-là un gigantesque aquarium à présent désaffecté.

Tant que j'y suis, je peux aussi signaler que l'arasement de la colline de Chaillot a été mené à l'occasion de l'exposition universelle de 1867. Vous vous y perdez entre les expositions universelles ayant eu lieu à Paris ? C'est normal (le club confusion vous souhaite la bienvenue) : il y en a eu au moins en 1855, 1867 (quand l'endroit fut aménagé une première fois, donc), 1878 (quand l'ancien palais fut construit), 1889 (centenaire de la Révolution française et construction de la Tour Eiffel), 1900 (construction du Petit et du Grand Palais, de la grande roue du Champ de Mars — aujourd'hui détruite — et de la porte monumentale de la place de la Concorde, mais aussi du métro !), 1925, 1931 (Exposition coloniale) et 1937 (création du palais de Chaillot — mais aussi du Palais de la Découverte dans le Grand Palais). Forcément, on a tendance à les confondre un peu ! (Déjà, je ne suis pas complètement sûr qu'il y ait une définition claire et nette de ce qu'est une exposition universelle.)

Bon, maintenant je suppose que je vais devoir me fatiguer à taper tout ça dans la Wikipédia…

[#] Cette fois ce n'est pas le nom d'une bataille (ni d'une personne, comme je l'ai longtemps cru) : Chaillot est un ancien village centré à peu près sur l'actuelle station Iéna. Il est donc probablement plus (politiquement ?) correct de parler de colline de Chaillot que colline du Trocadéro pour désigner l'endroit.

[#2] Pas facile de savoir exactement quoi, parce que tout a l'air d'être en permanence en train de changer ou sur le point de déménager. À ce que je crois comprendre, dans l'aile sud (ou aile Passy) il y a actuellement le Musée national de la Marine (mais il doit déménager ailleurs), et le Musée de l'Homme (mais la création du Musée des Civilisations et des Arts premiers doit le remplacer). Et dans l'aile est (ou aile Paris) il y avait le Musée national des Monuments français (maintenant fermé ?) et le Musée du Cinéma Henri Langlois (fermé, je crois, suite en partie à un incendie de la cinémathèque) et il y a toujours l'entrée du Théâtre national de Chaillot (le théâtre lui-même étant sous l'esplanade entre les deux ailes). L'aile Paris doit également voir l'apparition, fin 2006, de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine.

[#3] Si on en croit Wikipédia, les ouvriers de la CGT ont fait grève et refusé de construire les pavillons autres que celui de l'URSS (ce qui n'a pas, bien sûr, empêché le pavillon allemand d'être construit…).

[#4] Bizarre histoire, donc, et pleine de symboles, que celle de cette colline qui porte le nom d'une répression française contre la liberté espagnole, qui a vu l'Allemagne nazie et l'Union soviétique se narguer l'une l'autre, et qui est aujourd'hui symbole de droits de l'homme !

[#5] Une autre photo dont je regrette l'absence dans ce livre, c'est une vue d'ensemble des Halles : je trouverais vraiment intéressant de voir l'état actuel en regard de ce que c'était avant les réaménagements qui ont créé le Forum.

[#6] Simplement parce qu'il dégage la perspective : je n'ai pas un goût immodéré pour l'art stalino-mussolinien. Quoique, dans le genre, celui-ci est une des choses les moins moches. Il y a quelque chose de touchant dans l'étalage, à deux ans de la Seconde Guerre mondiale, de citations de celui qui écrivait après la Première : Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

[#7] Je me demande cependant si la tête de la statue qu'on voit en bas à droite sur cette image n'orne pas de nos jours les jeux d'eau du Trocadéro (j'ai le vague souvenir d'avoir vu une tête d'animal de ce genre).

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