David Madore's WebLog: 2017-09

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in September 2017 / Entrées publiées en septembre 2017:

(vendredi)

J'ai hâte de rencontrer mon nouveau conseiller bancaire

Courrier reçu aujourd'hui de mon agence bancaire CIC, sic :

Le 22 septembre 2017

Monsieur MADORE,

J'ai le plaisir de vous annoncer que Prénom Nom (nouveau CDC) sera désormais votre interlocuteur privilégié pour vos opérations de banque, d'assurance et de téléphonie mobile.

Prénom Nom (nouveau CDC) se tient à votre disposition pour répondre à vos questions et vous accompagner dans la réalisation de vos projets.

Je vous remercie de l'accueil que vous lui réserverez et vous prie d'agréer, Monsieur MADORE, l'expression de mes salutations distinguées.

AUDREY ROBIN
Directeur d'agence

Je ne connais pas encore ce Prénom Nom, mais j'ai hâte de le rencontrer !

Plus sérieusement, je ne sais pas si le bug concerne tout le monde, où si c'est lié au fait que c'est un compte que je n'utilise jamais, qui est resté sans activité pendant dix ans, ce qui m'a valu de devoir envoyer une lettre m'opposant à son transfert à la caisse des dépôts et consignations (ce qui a peut-être un rapport avec l'abréviation CDC utilisée dans la lettre, dont je ne comprends autrement pas le sens) : peut-être qu'une variable dans un programme est passée à NULL et ceci provoque la substitution Prénom Nom au lieu d'un vrai prénom et d'un vrai nom.

(Dans le genre : bande-annonce hollywoodienne générique.)

(dimanche)

Encore une période de stress

Je suis d'un naturel extrêmement anxieux et angoissé (je suis d'ailleurs toujours étonné du fait que beaucoup de gens m'ont dit que je donnais plutôt l'impression contraire : je ne comprends pas ce qui peut expliquer que je projette une impression calme et détendue). Mais ce n'est pas uniforme dans le temps : il y a des périodes du jour, de la semaine et de l'année où je suis beaucoup plus stressé que d'autres. Par exemple, le dimanche soir ou la période de rentrée scolaire : pourtant, ce n'est pas comme si j'avais un boulot terriblement anxiogène, mais je crois que c'est plutôt tout changement de rythme qui me stresse, ou, pour ce qui concerne la rentrée, la fin de l'été au sens astronomique et météorologique qui fait ça. Tout ça n'est pas nouveau.

Et en ce moment, ça ne va vraiment pas bien sur ce plan. Or je ne comprends même pas vraiment quelles sont les choses qui m'angoissent. Une partie est peut-être due à mes leçons de conduite, mais ça ne doit pas être tout : c'est déjà peut-être plus l'angoisse de mal dormir avant une leçon le matin qui me stresse la veille au soir. Mais j'ai des pics d'anxiété à des moments que je n'explique pas du tout. Certes, ça reste un peu plus étalé dans le temps que les crises d'angoisse que j'avais faites il y a quelques années. Mais je devrais peut-être essayer de me faire represcrire de l'hydroxyzine, un antihistaminique avec des effets anxiolytiques qui m'avait fait du bien à ce moment-là (qui a l'avantage de faciliter le sommeil, mais l'inconvénient d'avoir une demi-vie désagréablement longue si on ne veut pas être somnolent toute la journée).

(vendredi)

Quelques remarques sur l'argument de simulation

La chaîne YouTube Kurzgesagt (de vulgarisation scientifique et parfois philosophique) a récemment publié une vidéo sur l'« argument de simulation ». Les vidéos de Kurzgesagt sont excellentes, ne serait-ce que par l'adorable graphisme de leurs animations ou la voix délicieusement melliflue du narrateur, donc je conseille de regarder (il y a aussi une suite ici, par une autre chaîne, mais elle redit essentiellement les mêmes choses en moins mignon et en moins kurz gesagt). Mais pour les flemmards qui ne veulent ni regarder la vidéo ni lire l'article Wikipédia (voir aussi celui-ci, très proche, qui se concentre sur une version assez spécifique de l'argument, essentiellement celle exposée par Kurzgesagt), je vous la refais en ultra-court :

S'il est possible et intéressant pour une civilisation avancée de mettre en place des univers simulés (réalités virtuelles) qui sont, pour leurs habitants, essentiellement indiscernables de la réalité, alors il faut penser qu'il y a beaucoup plus d'habitants de réalités simulées que d'habitants de la « vraie » réalité, et du coup, statistiquement, nous devrions penser que nous sommes plutôt dans une réalité simulée (ou en tout cas, envisager cette hypothèse et chercher des raisons de penser le contraire).

L'idée est intéressante, et certainement une grande source d'inspiration pour les auteurs de science-fiction ; il y a plein de variantes, d'hypothèses à éclaircir (par exemple autour de la question de la conscience) et de développements à mener (notamment autour de la question de la puissance de calcul et de la possibilité de faire une simulation « paresseuse », ce que Kurzgesagt développe dans sa vidéo : j'avais aussi joué avec cette idée dans un court fragment passé). J'avais moi-même évoqué à la fin de cette entrée sur la métaphysique une variante personnelle particulièrement fumeuse (et forcément, transfinie) de l'hypothèse de simulation, la Théorie de la Totalité Transfinie de Turing (TTTT), qu'il faudra d'ailleurs un de ces jours que je développe plus en détails. Mais bien sûr, comme pour argument de l'apocalypse, beaucoup de gens penseront que l'argument de simulation, sous quelque forme que ce soit, est tout simplement de la branlette intellectuelle qui ne mérite aucune sorte de réponse (et je comprends ça assez bien) : si vous n'aimez pas les divagations métaphysiques, arrêtez de lire maintenant (voire, rétroactivement, quelques paragraphes plus haut).

Je n'ai certainement pas l'intention de fournir une réponse à des questions qui n'en admettent sans doute aucune. L'intérêt de ce genre de réflexions, de toute façon, n'est à mon avis pas de trouver des réponses mais de poser des questions intéressantes et qui stimulent la réflexion (les réponses, fautes d'avoir d'abord trouvé les bonnes questions, seraient sans doute aussi opaques que 42). Et du coup, je voudrais juste faire quelques remarques décousues pour proposer des façons de varier un petit peu la question de l'argument de simulation, de l'aborder différemment. (Je répète volontairement certaines choses que j'ai déjà écrites juste avant l'endroit où je parlais de la Théorie de la Totalité Transfinie de Turing, mais en les développant un peu.)

✱ La première remarque concerne une hypothèse implicite importante, avec laquelle on peut ne pas être d'accord, qui est qu'une réalité simulée est en quelque sorte subordonnée à la réalité simulante, ou en tout cas que la réalité simulante est bien définie. Je ne m'exprime pas bien, mais l'observation que je cherche à faire passer est que le nombre 42 tapé sur votre calculatrice (soyons modernes : je parle de l'appli calculatrice de votre smartphone) n'est pas subordonné à cette calculatrice ; que vous aurez beau faire des calculs dessus, vous n'allez pas modifier le nombre 42 ni risquer de le casser ; et que si vous faites un calcul (faisant intervenir ce nombre) sur votre calculatrice et que votre voisin fait le même calcul, il n'est pas possible de savoir dans quelle calculatrice le calcul vivait. C'est un peu la différence entre une expérience mathématique et une expérience physique (ou peut-être, au sein de l'informatique, entre les langages purement fonctionnels comme Haskell et les langages impératifs ?) : selon qu'on considère la simulation d'une réalité comme l'une ou l'autre, le point de vue sera très différent.

C'est du moins le cas si la réalité physique qui nous entoure (celle dont on se demande si elle est simulée) obéit à des lois mathématiques bien précises et déterministes. Je ne sais pas si c'est le cas (cf. ici notamment), mais disons au minimum que ce n'est pas exclu, et avec suffisamment de mauvaise foi c'est tautologique (il suffit de prendre les lois mathématiquement les plus simples possibles qui prédisent à l'instant t l'état de l'Univers à l'instant t : elles ne sont pas très utiles, mais elles existent a fortiori, et si l'Univers est unique et non rejouable, la question du déterminisme est un peu dénuée de sens) ; et si la réalité est une simulation (ce qui est la question centrale), les lois dont je parle sont le code source du programme qui fait tourner la simulation (y compris de tout générateur pseudoaléatoire qu'il utiliserait). Bref.

Sous ces hypothèses, savoir si la réalité est une simulation ne se pose pas vraiment : elle est ce qui est déterminé par ces lois mathématiques, peu importe la manière dont le calcul est fait. Peut-être que le Milliard Gargantubrain et le Googleplex Star Thinker sont en train de faire le même calcul en même temps, avec les mêmes résultats (et ce résultat « est » notre Univers) : ça n'a pas de sens de se demander dans laquelle de ces simulations nous vivons ; ou peu importe que l'un soit en avance sur l'autre, ou en retard, ou soit interrompu et redémarré à zéro, ou soit interrompu et jamais redémarré, ou que sais-je encore… ou finalement, peu importe que l'ordinateur faisant tourner la simulation existe ! Dans ce point de vue, la réalité est ce qui est déterminé par les lois mathématiques définissant la réalité, c'est cet objet mathématique qui compte, pas son instanciation sur un calculateur précis dans une réalité physique simulante (de même que le nombre 42 n'a pas besoin de votre calculatrice). Et donc, les questions de savoir ce qui se passe si quelqu'un devait éteindre l'ordinateur qui fait tourner la simulation que nous habit(eri)ons ou aller modifier le contenu de sa mémoire pour apparaître comme un dieu dans notre Univers, ne se posent pas : dans le premier cas, la réalité n'est nullement affectée, dans le second, l'ordinateur se met à simuler une autre réalité, mais ce n'est pas la nôtre.

C'est là-dessus, donc, que se fonde mon idée fumeuse de TTTT : le monde α+1 qui simule (ou plutôt : calcule) le monde α ne peut pas intervenir sur ce dernier, uniquement l'observer, et tout est dans l'observation.

On n'est bien sûr pas forcé d'être d'accord avec ce point de vue (qui est celui d'un matheux « platoniste » — il faut décidément que j'écrive quelque chose au sujet du « platonisme » mathématique), mais je répète que mon but n'est pas de répondre à des questions, juste de proposer des points de vue : je trouve dommage que celui-ci ne soit pas systématiquement évoqué quand on parle de l'hypothèse de simulation (qu'il remplace par un problème différent).

J'avais aussi mentionné dans cette entrée passée une manière dont — ou un paradoxe par lequel — en jouant sur les deux points de vue sur la simulation (acte I : la simulation est ce qui est calculé par un ordinateur physique dans le monde ambient ; acte II : la simulation est une abstraction mathématique) une civilisation peut réussir à changer les lois de la physique, ou à se déplacer dans un nouvel univers dont elle choisit les lois : dans un premier temps (acte I), elle commence à habiter un univers simulé, et dans un second temps (acte II) elle applique des lois mathématiques déterministes qui rendent cet univers où elle est venue habiter. Je n'ai jamais réussi à expliquer cette idée clairement, et je crois que personne ne m'a jamais compris quand je l'ai exposée, ce qui est dommage, parce que je trouve cette astuce vraiment amusante.

✱ Deuxième remarque : quand on parle de la question de savoir si nous habiterions une réalité simulée, il y a deux variantes bien distinctes qu'il faut distinguer (et mon principal message est qu'elles ne sont pas toujours bien distinguées, alors qu'il est intéressant d'évoquer les deux, quoi qu'on pense de l'une ou de l'autre) :

  1. Première variante (variante Matrix, si on veut) : nous existons aussi dans le monde simulant, et la raison pour laquelle nous ressentons le monde simulé est justement que nous l'observons depuis le monde simulant. Si on compare le monde simulé à un rêve, nous sommes des rêveurs.
  2. Seconde variante : nous n'existons que dans le monde simulé. Si on compare le monde simulé à un rêve, nous sommes des personnages du rêve de quelqu'un d'autre (sauf que cette comparaison devient alors assez douteuse). Le monde simulant n'existe pas pour nous, autrement que le matériel qui fait tourner nos lois de la physique.

Bien sûr, rien n'interdit qu'un même monde simulé soit peuplé à la fois de personnes qui « viennent » du monde simulant et d'autres qui n'existent que dans le monde simulé (dans la terminologie des jeux de rôle, des PJ et des PNJ) ; mais en fait, ce n'est pas forcément une bonne distinction, parce que la question n'est pas vraiment de savoir si quelqu'un « vient » de l'extérieur mais plutôt si la réalité considérée peut définir une conscience : non dans la variante (1), la conscience doit venir de l'observation de l'extérieur, et oui dans la variante (2), une simulation de conscience est tout aussi consciente qu'une vraie.

L'argument statistique ne s'applique qu'à la seconde variante : dans la première variante, il n'y a par construction pas plus d'habitants du monde simulant visitant le monde simulé que d'habitants du monde simulé. Le problème que je vois avec cette seconde variante, c'est qu'en fait, le monde simulant ne sert finalement à rien (selon le point de vue que j'expose ci-dessus : le nombre 42 n'a pas besoin de ma calculatrice pour exister) ; et du coup, pourquoi en parle-t-on ? Dans la première variante, le monde simulant sert à expliquer pourquoi le monde simulé est ressenti comme réel, ce qui pourrait être intéressant pour expliquer pourquoi nous observons tel ou tel Univers, mais alors exactement la même question se pose pour le monde simulant, et c'est pour ça que j'avais eu cette idée loufoque et plus ou moins humoristique (TTTT) d'assumer la régression infinie (et à chaque fois qu'on dit mais cette tour de mondes imbriquées n'explique rien, d'ajouter un ordinal au chateau de cartes).

Après, une difficulté évidente avec la première variante est que manifestement, tous nos processus mentaux sont définis par des mécanismes physiques qui ont lieu dans cette réalité. Je crois fermement que (les progrès de la neurologie ont démontré que) toute tentative de rechercher un fantôme dans la machine est vouée au même échec que la glande pinéale de Descartes ; et si on suppose aussi que le monde simulé est déterministe, le personnage du monde simulant est réduit à un état de simple observateur qui ne contrôle même pas les pensées qu personnage du monde simulé qui sont aussi les siennes(?). Le lien entre les deux est donc excessivement ténu et difficile à définir : le « moi » du monde simulant sert juste à expliquer pourquoi je ressens comme « moi » le « moi » du monde simulé (et pas un autre personnage de cet Univers, et pas un autre Univers). On peut trouver ça tellement ténu que ça en devient dénué de sens. Remarquez, Matrix offre un autre élément de réponse possible (quand ils expliquent pourquoi, si on meurt dans la Matrice, on meurt dans la réalité) : l'interface permettant de percevoir le monde simulé serait tellement profonde qu'elle modifierait jusqu'au fond de nos pensées et jusqu'à notre mémoire (et si on devient fou dans le monde simulé, on devient — au moins provisoirement — fou dans le monde simulant).

✱ Ma troisième remarque concerne la puissance de calcul. Kurzgesagt souligne à raison qu'il n'y a pas assez de puissance de calcul dans cet Univers pour simuler l'Univers lui-même jusqu'au niveau des particules élémentaires (et développe un peu l'idée qu'il n'est pas forcément nécessaire de le faire : il suffit d'entretenir l'illusion qu'elles existent et faire les calculs quand on regarde — c'est ce que j'appelle une simulation paresseuse).

Mais je ne comprends jamais bien l'intérêt ce genre d'observation, ni de commencer à réfléchir au genre de planète que pourraient habiter la civilisation qui opère la simulation : rien ne dit que l'Univers simulant ressemble de quelque manière que ce soit à l'Univers simulé (à part des considérations générales du genre il est sans doute plus intéressant de simuler des Univers qui ressemblent à celui qu'on habite soi-même). Si on veut croire que notre Univers est une simulation menée depuis un Univers simulant, peut-être que dans cet Univers simulant il n'y a pas de planètes ni d'étoiles, peut-être qu'il n'y pas trois dimensions d'espace, peut-être même qu'il n'y a pas d'espace du tout, qu'il n'est pas formé de particules élémentaires : il y a tellement de systèmes dynamiques, au sens mathématique, qui sont capables de « mener une simulation » au moins en un sens vague (en gros, faire tourner l'équivalent d'une machine de Turing) que, franchement, on ne peut pas en dire grand-chose, de cet Univers simulant, à part qu'il est capable de faire tourner l'équivalent d'une machine de Turing (au moins limitée ; mais il pourrait être capable de faire beaucoup plus), et, si on a choisi la variante (1) au point précédent, qu'il y a des habitants dedans (dans la variante (2), la simulation pourrait être due à des phénomènes purement automatiques, ce qui rejoint ma remarque comme quoi la variante (2) finit par ne plus rien vouloir dire du tout à part « je suis capable d'imaginer un ordinateur capable de calculer les lois de la physique »). Du coup, spéculer sur le manque possible de puissance de calcul de l'univers simulant est un peu bizarre.

D'un autre côté, je comprends l'argument suivant : spéculer sur ce manque possible de puissance de calcul est la seule manière de transformer une hypothèse métaphysique complètement oiseuse en quelque chose d'un peu testable en théorie : si on observe un glitch dans la Matrice, c'est un signe que nous vivons dans une simulation imparfaite. (Parce que, bien sûr, c'est l'explication la plus simple, ha, ha, ha.)

Mais intellectuellement, je préfère tourner ça à l'envers : si on ne peut pas simuler parfaitement notre Univers dans un Univers comme le nôtre, c'est que l'Univers simulant s'il existe (et le Great Hyperlobic Omni-Cognate Neutron Wrangler qui mène la simulation) dispose d'une puissance de calcul supérieure. Pour la TTTT, je postule une puissance de calcul égale à un saut de Turing[#] (en gros, cela signifie qu'il peut mener la simulation jusqu'à un temps infini en temps fini), sans autre raison que « je trouve l'idée jolie, et ça se relie bien avec l'imbrication transfinie que je suppose pour d'autres raisons ».

[#] Digression plus mathématique : de même que dans notre Univers on ne peut pas vraiment réaliser une machine de Turing, juste une approximation finie d'une machine de Turing, il est naturel de penser que l'Univers le simulant ne peut pas non plus réaliser une machine de Turing-avec-oracle mais juste une approximation finie de celle-ci. Heureusement, il y a une façon assez naturelle de définir et d'expliquer ça : il s'agit en gros simplement de supposer que le monde simulant a accès à des grands nombres de l'ordre de BB(n), où BB est la fonction castor affairé et n est un nombre comparable aux grands nombres dans notre Univers (disons 10↑63 pour fixer les idées), car une machine de Turing ordinaire ayant « accès » au nombre BB(10↑63) est capable de décider de l'arrêt de toute machine de Turing ordinaire ayant moins de 10↑63 états. Et le même genre de raisonnements marche pour d'autres niveaux de sauts de Turing, en allant juste chercher des nombres encore plus grands. Je peux sans doute développer une variante de la TTTT où les Univers imbriqués sont, en fait, tous le même à des moments très lointains dans l'avenir (du genre BB(10↑63) secondes dans l'avenir), mais pour ça il va me falloir des psychotropes que je n'ai pas.

(mercredi)

Fall of Man in Wilmslow de David Lagercrantz

Le titre original de ce livre, en suédois, est Syndafall i Wilmslow, et son auteur, David Lagercrantz, est connu à la fois comme journaliste, comme biographe (notamment de Zlatan Ibrahimović), et comme auteur de romans policiers (c'est lui qui continue la série Millennium, initiée par Stieg Larsson, souvent considérée comme emblématique du genre « noir scandinave »). C'est sans doute à cause de toutes ces influences que le roman dont je parle ici, et que je viens de finir, n'arrive pas bien à décider s'il est une biographie historique, un policier, un roman d'espionnage, une étude de personnalité, le tableau d'une époque (l'Angleterre de l'immédiate après-guerre), ou même un texte de vulgarisation scientifique. Il est un peu tout ça à la fois, et le mélange, même s'il est intéressant et relativement réussi, est tout de même déroutant.

Le thème, et le sous-titre du livre, est la mort et la vie (dans cet ordre !) d'Alan Turing. La prémisse est que le policier chargé d'enquêter sur le décès du mathématicien dans des circonstances un peu particulières, cherche à en savoir plus sur le personnage, d'abord pour les raisons de l'enquête, puis par curiosité personnelle et finalement une forme de fascination pour le défunt : cette investigation amène le héros à remettre en question son propre jugement sur l'homosexualité (et la manière dont la loi anglaise la condamne), à chercher à comprendre quelque chose aux travaux de Turing sur la logique et à ses réflexions sur l'intelligence artificielle (ou au moins à leur histoire), et enfin à être soupçonné par GCHQ.

Je trouve cette idée assez excellente. La manière dont David Lagercrantz mélange des faits et personnages réels avec d'autres qui sont de son invention, est vraiment bien menée, et a quelque chose d'assez délicieusement ecoïen. Les multiples facettes du personnage de Turing (homosexuel persécuté et conduit au suicide, mathématicien, père fondateur de l'informatique, de l'intelligence artificielle et de la cryptographie, et héros secret de la seconde guerre mondiale) se prêtaient très bien à un roman lui-même à multiples facettes. Là où on est déçu, cependant, c'est que ces éléments ne sont pas tellement bien reliés entre eux, l'auteur n'ayant pas réussi à faire naître une cohérence difficile à trouver, ni à choisir un point de vue unique ; chaque aspect est traité de manière qui peut laisser le lecteur sur sa faim ; et l'action, finalement, méandre plus qu'elle ne progresse. Malgré ces reproches, je suis plutôt satisfait, notamment du traitement subtil de la psychologie des personnages et de l'ambiance de l'époque ; je le suis aussi par la traduction, qui m'a fait croire un certain temps que je lisais un texte originalement écrit en anglais (et très bien écrit, qui plus est), jusqu'à ce que je regarde plus attentivement la page de copyright.

Pour ce qui est de la justesse de la description de Turing (qui, il est vrai, n'apparaît jamais directement), c'est aussi bien plus réussi que le film The Imitation Game (qui est sorti en même temps que la traduction anglaise du roman de Lagercrantz).

(mercredi)

Je continue à apprendre à conduire (et me découvre des super-pouvoirs)

Je continue à prendre des leçons de conduite, et, franchement, ça ne se passe pas bien.

Par rapport à mon précédent post (et 10 heures de conduite plus tard, c'est-à-dire 20h au total, le minimum légalement exigible mais ça ne signifie rien), la difficulté a un peu changé, mais je ne suis pas pour autant persuadé qu'elle soit franchement moindre. Je me sens moins débordé par l'aspect purement mécanique, c'est-à-dire quand il s'agit de démarrer (y compris en côte), passer les vitesses (dans les deux sens) et m'arrêter ; ce qui ne veut pas dire que je ne fasse pas parfois très mal les choses (comme trop freiner ou pas assez), mais enfin, quelque chose est assurément rentré. Cependant, le fait que ces difficultés se lèvent révèle, par contraste, que d'autres sont plus profondes. (Et suggère aussi que la stratégie consistant à dire finalement, tant pis pour cet art foncièrement idiot d'apprendre à passer les vitesses : je vais passer le permis sur une automatique n'est peut-être pas opportune, même si je garde cette possibilité dans un coin de l'esprit.) Par exemple, mon moniteur observe toujours régulièrement que je me place mal ou que je me dévie, notamment parce que j'ai le regard trop court, parce que je fixe des choses que je veux éviter au lieu de fixer l'endroit où je veux aller. Mais bon, ça c'est sans doute corrigeable, et s'agissant du placement, vu le nombre d'autres usagers mal placés qu'il me signale (et qui ont, il faut croire, réussi à obtenir leur permis…), je ne suis pas le seul à avoir du mal : il faut dire que le marquage est particulièrement merdique autour de Paris, avec un nombre de voies parfois tout à fait incertain ou qui n'arrête pas de changer.

En revanche, d'autres difficultés sont probablement plus particulières à moi, et semblent consterner mon moniteur. (Il me sert des remarques du genre un gamin de huit ans sur son vélo arrive à faire ça : si tu ne t'en sors pas, je ne peux vraiment rien pour toi — et même si je comprends l'idée d'engueuler lors des erreurs pour qu'elles « rentrent » bien, je ne suis pas complètement convaincu de la pertinence pédagogique de ce genre de formulation.) À cette occasion, je me découvre trois super-pouvoirs fort nuisibles quand il s'agit de conduire :

  1. L'inobservation : j'avais déjà mentionné mon talent pour ne pas voir les choses qui sont juste sous mon nez (ou plutôt, comme le souligne la citation de Sherlock Holmes que je ne reproduis pas, pour ne pas observer les choses que je vois). De façon générale, je comprends très bien le mécanisme : je me concentre sur une aspect de ce que je vois (sur une difficulté présente, à venir, ou même passée), et je ne perçois plus le reste. C'est l'astuce la plus utilisée par les magiciens de spectacle, c'est le sujet d'une célèbre expérience de psychologie ; c'est aussi une des raisons pour lesquelles je suis épouvantablement nul aux échecs (du genre : je me concentre tellement fort sur la pièce adverse qui menace ma dame que je ne vois pas le pion qui menace mon cavalier). Mais quand j'arrive à ne plus voir un feu rouge alors qu'il n'y a rien d'autre à voir dans le coin, on peut vraiment se poser des questions. En tout état de cause, je me demande comment on peut s'affranchir d'un super-pouvoir aussi puissant en un petit nombre de dizaine d'heures de leçons.
  2. L'indécision : c'est une surréaction à l'auto-analyse du point précédent : je sais que je suis capable de rater les choses les plus « évidentes », donc j'ai toujours peur de ne pas avoir vu quelque chose. D'où une tendance à rouler trop lentement, que mon moniteur décrit comme carrément dangereuse parce qu'elle donne des signaux contradictoires (il veut se garer ?) ou parce qu'il faut vraiment y aller (pour dépasser un obstacle bloquant une voie d'une rue à deux voies, par exemple, il ne s'agit pas de ralentir).
  3. La panique inopportune : conséquence des deux points précédents, et déclenchée par la moindre petite erreur (par exemple, de manipulation mécanique), avec pour conséquence que je perds tous mes moyens et que je ne sais plus du tout ce que je fais.

Mon moniteur se plaint surtout de mon incohérence, qui est une conséquence de ce qui précède : rouler lentement quand il n'y a pas de raison à cause du point (2), ou trop vite parce que je n'ai pas remarqué quelque chose à cause du point (1), ou faire n'importe quoi à cause du (3).

(Je peux sans doute ajouter la suranalyse dans mes super-pouvoirs.)

Je ne sais pas non plus où j'en suis dans la formation. Mon livret d'apprentissage, édité par les Éditions Nationales du Permis de Conduire, est divisé en quatre grands chapitres (1 Maîtriser le maniement du véhicule dans un trafic faible ou nul, 2 Appréhender la route et circuler dans des conditions normales, 3 Circuler dans des conditions difficiles et partager la route avec les autres usagers, et 4 Pratiquer une conduite autonome, sûre et économique), eux-mêmes divisés en 9+7+9+7 compétences respectivement (1A à 1I, 2A à 2G, 3A à 3I et 4A à 4G ; par exemple : 1E = je sais doser l'accélération et le freinage à diverses allures et 2F = je sais franchir les carrefours à sens giratoire et les ronds-points et 3E = je sais m'insérer sur une voie rapide, y circuler et en sortir). Certaines compétences sont à leur tour divisées en sous-compétences : il y a 14+10+10+7 items au total, présentés sous forme de cases à cocher. Mon moniteur fait un trait dans une case quand la (sous-)compétence a été abordée, une croix quand elle a été enseignée, mais il a aussi parlé de noircir la case si la notion a été assimilée (ou quelque chose comme ça), et alors il n'a pas l'air de considérer que j'aie assimilé quoi que ce soit : pour l'instant, il a fait des croix dans 12 des 14 cases du chapitre 1 (et des traits dans les deux autres), rien de plus. Selon la manière dont on extrapole, ça laisse prévoir un nombre d'heures de formation élevé ou carrément délirant. Mais bon, tous les items ne se valent pas : le chapitre 4 a l'air complètement pipo ou vraiment facile (lire une carte routière, je pense que ça ne me pose pas trop de problème), mon moniteur semble suggérer que les chapitres 2 et 3 seront difficiles, mais je ne sais pas vraiment comment il compte les enseigner (2D = je sais tourner à droite et à gauche en agglomération, par exemple : on devinera aisément que j'ai déjà tourné à doite et à gauche !). Et évidemment, l'auto-école a intérêt à vendre le plus d'heures de formation possible (à la fois pour empocher l'argent et pour pouvoir déclarer un bon taux de réussite en première présentation).

Personnellement, ce qui me pose problème, ce n'est pas tant le prix des leçons que la difficulté à les placer dans la semaine (pour l'instant ça va, je n'ai pas de cours à donner, mais à partir de novembre ça deviendra beaucoup plus compliqué), et le stress engendré (que ce soit à me demander comment je peux avoir fait telle ou telle connerie, ou à me faire engueuler, ce n'est pas franchement plaisant, sans même parler du risque d'accident).

(vendredi)

Miranda and Caliban de Jacqueline Carey

Comme le titre le laisse comprendre, Miranda and Caliban imagine l'histoire des deux personnages ainsi nommés dans La Tempête de Shakespeare. Le roman de Jacqueline Carey imagine les événements se déroulant à partir d'environ neuf ans avant la pièce et jusqu'à la fin de cette dernière : mais ce qui intéresse l'auteure, ce sont les relations entre les quatre personnages qui se trouvent sur l'île : Miranda et Caliban, bien sûr, mais aussi Prospero et Ariel. (Pour ceux qui n'ont pas lu ou vu la pièce — ce n'est pas nécessaire pour lire le roman — mais pour que ce je raconte soit compréhensible : Prospero est un puissant magicien échoué sur une île déserte avec sa fille Miranda ; Caliban est le fils d'une sorcière précédemment exilée au même endroit et maintenant morte, nommée Sycorax, que Prospero recueille et dont il fait son servant ; et Ariel est un esprit que Prospero libère d'un sortilège de Sycorax, et qui devient aussi son serviteur.)

Il s'agit donc du récit de la manière dont Miranda et Caliban grandissent et se construisent l'un par rapport à l'autre dans ces conditions assez particulières, sous l'égide d'un magicien autoritaire et obsédé par son plan de vengeance, et en compagnie d'un esprit volatil et facétieux. J'ai trouvé l'idée très intéressante, et le résultat est réussi, du moins en ce qui concerne les deux personnages éponymes. Précisons que des changements ont été faits par rapport à l'œuvre de Shakespeare (ou, lorsqu'elle n'est pas claire, elle a été interprétée, parfois de la façon qui n'est pas la plus évidente) : notamment, Caliban est tout à fait humain, au sens propre comme au sens figuré, ce qui n'est pas le cas, ou en tout cas pas clairement le cas, dans la pièce. Il n'est ni grossier ni brutal ni stupide. Mais le personnage de Caliban a toute une histoire d'interprétations et de réinterprétations (classiquement comme un esclave révolté, et jusqu'à un monstre invisible et destructeur dans le classique de la SF hollywoodienne, La Planète interdite, que je recommande de nouveau au passage) : la vision de Jacqueline Carey m'en a en tout cas semblé à la fois fructueuse et attachante. Miranda comme Caliban sont à la fois intelligents et imparfaits, et on les voit évoluer avec l'âge : tout ça est très bien mené.

Ce que j'ai trouvé beaucoup moins réussi, c'est le personnage de Prospero. Autant Miranda et Caliban gagnent en profondeur par rapport à ce qu'on voit dans la pièce (du moins dans le souvenir que j'en ai, qui est plutôt lointain), autant Prospero en perd. Même si ce n'est pas le personnage le plus important du roman, je le regrette parce que, chez Shakespeare, il a une grande complexité. Jacqueline Carey lui donne une morale étroite qui m'évoque plutôt celle d'un lord anglais de l'ère victorienne que d'un magicien italien de la Renaissance. En plus de ça, elle diminue la portée de ses choix finaux que sont le pardon (il ne pardonne pas à Caliban, alors que dans la pièce je comprends que si) et son renoncement aux arts occultes (il en croit la promesse nécessaire à l'acte de magie lui-même, donc ce n'est pas un acte pleinement volontaire) : comme ces choix donnent vraiment sa dimension au personnage chez Shakespeare, il s'en trouve d'autant amoindri dans le roman. Je trouve ça vraiment dommage. D'autant plus que ce n'était pas vraiment nécessaire : Prospero aurait pu jouer essentiellement le même rôle avec des motivations un peu différentes (Carey a très bien compris combien le malentendu ou le manque de communication peuvent se transformer en adversaires).

Pour ce qui est d'Ariel, on sent bien qu'il est assez complexe et changeant (après, le mot mercurial est répété jusqu'à l'user, ce qui est un chouïa maladroit, mais bon, ce n'est pas grave), et qu'il ne se comprend pas toujours lui-même, ce qui est en effet subtil. On peut juste regretter un peu qu'on ne nous en parle pas plus, mais c'est un choix qui se défend.

Dans l'ensemble, je recommande tout à fait, avec pour seuls bémols le traitement de Prospero comme je l'ai expliqué ci-dessus, et le déroulement de la fin qui m'a semblé un peu bâclée.

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