David Madore's WebLog: 2011-07

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in July 2011 / Entrées publiées en juillet 2011:

(dimanche)

Boehner et Obama sont dans un bateau…

Le combat sur l'augmentation du plafond de la dette des États-Unis est intéressant, et j'aimerais bien en voir une analyse sous l'angle non politique mais de la théorie des jeux. A priori, Boehner et Obama (et tous les autres décideurs impliqués) sont dans une forme de dilemme du prisonnier, ou, encore mieux, du jeux du poulet : si l'un coopère (c'est-à-dire, cède) et que l'autre refuse de coopérer (i.e., tient sa position sans compromis), celui qui coopère perd par rapport à celui qui ne coopère pas ; mais si les deux refusent de coopérer, la situation est bien pire pour tout le monde. Mais cette analyse est très superficielle, parce qu'il y a beaucoup d'autres options que coopérer et ne pas coopérer, et surtout parce que le temps joue un rôle crucial (on a toujours envie de coopérer plus tard), mais au final je ne sais pas comment modéliser ça mathématiquement de façon un peu intelligente (et idéalement pouvoir prédire qui aurait intérêt à céder, et de combien — je plaisante, mais seulement à moitié).

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #137 (morceaux de puzzle)

J'ai fini par trouver mon bonheur chez une sorte de brocanteur de la rue Simon Crubellier dans le 17e. Après y être retourné plusieurs jours de suite pour constituer mon butin, j'en fais l'inventaire :

‣ Une édition de 1856 des Mille et une nuits (Contes arabes traduits par Galland, dit encore la couverture), ornée de gravures en pleine page. Le livre est très abîmé et fragile, le papier se désagrège quasiment dès qu'on le touche.

‣ Une affiche de propagande soviétique de l'époque stalinienne, en excellent état, représentant un ouvrier et une kolkhozienne dressés devant un soleil radieux et regardant fièrement au loin. Elle porte l'inscription : Для нас всё так же солнце станет сиять огнём своих лучей (ce qui signifie en gros : Pour nous, le soleil brillera toujours).

‣ Un enregistrement sur 78 tours de la sonate en la majeur de Franck, jouée par Jacques Thibaud et Alfred Cortot. Le disque est cassé en trois morceaux.

‣ Une croûte censée représenter la bataille d'Actium. Ou du moins c'est le titre qui est écrit sur le cadre : en fait, on voit un rassemblement confus de galères dont on ne comprend pas bien ce qu'elles font. (Le nom du peintre, Hippolyte Bernardin, ne me dit rien du tout.)

‣ Un jeu de tarot divinatoire, malheureusement réduit à 76 cartes : il manque la Maison-Dieu et le huit de coupes. Les cartes sont illustrées par des phrases en hébreu.

‣ Une série de poupées russes. Il y en a neuf de la plus grande à la plus petite ; la cinquième est un peu cassée (la partie supérieure est fendue).

‣ Une traduction allemande (I Ging, Buch der Wandlungen) d'un célèbre oracle chinois, dans une édition fort mal imprimée. À la page de l'hexagramme 11 (la paix), j'y ai trouvé un marque-page, portant le nom du libraire Shakespeare and co (je me demande comment il s'est retrouvé là).

‣ Un puzzle (difficile !) apparemment fait à la main et qui dépeint, si j'en crois la boîte, le port de Zanzibar.

Je suis assez fier de mes trouvailles. Maintenant, il s'agit d'inventer une histoire cohérente pour rassembler toutes ces breloques. Je m'y reprends à plusieurs fois avant de m'estimer satisfait.

(jeudi)

Points triples des frontières

Parmi les choses qui me fascinent (oui, je suis fasciné par des toutes petites choses), il y a la question, éminemment cohomologique pour un matheux, de trouver dans l'Univers les exemples d'interactions entre trois choses (voire plus) qui ne sont pas expliquées par les interactions de ces trois choses deux à deux. Par exemple, je n'ai toujours pas eu de réponse à la question (mais je me répète) de trouver trois aliments qui soient bons séparéments, tels que deux quelconques parmi les trois se marient bien, mais que ce ne soit pas le cas des trois ensemble. Je pourrais aussi chercher à trouver trois personnes qui s'entendent bien deux à deux mais qui se disputent si on les met tous les trois ensemble (je n'ai pas d'exemple de ça non plus).

Dans le domaine des interactions triples, même si ça n'a pas vraiment de rapport avec ce qui précède, il y a les points triples des frontières, c'est-à-dire les points de la Terre où trois pays (disons) se rencontrent. J'y repense parce que mon poussinet, qui fait des voyages en train dans tous les sens, est allé hier à Bâle, qui est tout près de, si ce n'est exactement, le point triple entre la Suisse, l'Allemagne et la France. Je me suis alors demandé combien de tels points triples il y avait en Europe et dans le Monde, et si quelqu'un avait entrepris de les photographier systématiquement, et comme par la magie d'Internet on n'a plus à se fatiguer à entreprendre soi-même les choses idiotes il suffit de trouver quelqu'un qui a eu l'idée avant vous, voici quelqu'un qui a entrepris de photographier tous les points triples d'Europe (il en dénombre 48), et voici une liste, comme Wikipédia en a le secret, et qui se prétend exhaustive, des points triples du monde avec leurs coordonnées et quelques photos. Certains sont décevants, mais la plupart semblent au moins avoir un petit marqueur en pierre (ce qui pose d'ailleurs la question de savoir quel pays l'a installé et l'a payé 😉). Une question plus sérieuse, et que j'évoquais dans une entrée passée, est de savoir avec quelle précision ces points sont définis (au mètre près ? à 10cm ? 1cm ? 1mm ?). Ça doit évidemment dépendre des pays, et sans doute des phénomènes naturels en jeu, puisqu'il semble qu'il y ait peut-être un point quadruple en Afrique (entre la Namibie, le Botswana, la Zambie et le Zimbabwe), mais personne n'a l'air de savoir au juste.

Une mesure naturellement associée à un tel point triple de frontières serait l'ensemble des angles sous lesquels les trois pays sont vus depuis le point triple, en supposant que les frontières aient suffisamment de régularité pour posséder des demi-tangentes au point triple en question. Je soupçonne que dans beaucoup de cas un des pays occupe 180°, selon un schéma du style : la frontière entre A et BC est vaguement droite (c'est-à-dire, continûment différentiable) aux alentours du point triple, et la frontière entre B et C va buter contre elle à ce point, de sorte que le pays A a 180° et que B et C se partagent les 180° restants selon l'angle que fait la frontière B/C avec la frontière A/(BC) au point triple. Si Google maps dit vrai en ce qui concerne le point triple près de Bâle, il semblerait que ce soit le cas à cet endroit, avec 180° pour la France et apparemment 90° pour chacun de la Suisse et de l'Allemagne. Mais bon, je ne sais pas quelle autorité a Google maps. Au niveau du point triple Belgique-Allemagne-Pays-Bas, situé dans la banlieue d'Aix-la-Chapelle (et au sujet duquel je recommande de lire l'histoire rigolote du micro-État du Moresnet qui a existé de 1816 à 1920 et qui aurait eu l'esperanto comme langue officielle), les angles ont l'air clairement marqués si j'en crois les photos, et il semble que ce soit l'Allemagne qui ait 180° contre environ 65° pour les Pays-Bas et 115° pour la Belgique — toujours d'après une lecture rapide de Google maps. Bon, voilà au moins une idée idiote que j'aurai eue et pour laquelle le précédent ne semble pas exister sur le Web : trouver, pour chaque point triple d'Europe ou du monde, les angles occupés par les trois pays.

Une autre sorte de point triple qui peut exister, c'est si un des « pays » est la mer, c'est-à-dire l'endroit où une frontière entre pays se termine à la côte. Ce n'est pas super bien défini si la frontière suit une rivière qui, justement, se jette dans la mer, mais ça pourrait aussi être amusant à photographier.

Sinon, que peut-on imaginer comme sortes de points triples amusants, à part ceux de la physique et ceux des frontières ? Essentiellement n'importe quel domaine à deux dimensions dans lequel il existe des domaines précisément définis est susceptible de conduire à des points triples (ou, en dimension n, des points (n+1)-uples) intéressants, mais je n'ai pas trop de candidats en tête. (Idée naze : et si on regarde l'histoire de l'humanité en 2 dimensions d'espace + 1 dimension de temps = 3 au total, où on fait apparaître des frontières entre pays, peuples ou civilisations, y a-t-il des points quadruples amusants ?)

Ajout (2011-07-29) : Comme on me le fait remarquer dans les commentaires, j'ai oublié de parler des frontières des bassins hydrographiques (lignes de partage des eaux), qui sont des frontières naturelles et qui forment également des points triples. Notamment, il y a quelque part en Afrique un point triple qui sépare les eaux drainées par l'Atlantique, la Méditerranée et l'Océan indien, et ce qui est surprenant c'est que ce point est très au sud, apparemment en Tanzanie (parce que le Nil vient de très loin pour déboucher en Méditerranée). Je ne sais pas avec quelle précision on l'a localisé (je ne trouve pas d'information à son sujet sur le Web).

Ajout #2 (2011-07-29) : J'ai aussi oublié d'évoquer, à propos des interactions triples, les anneaux borroméens, qui sont pourtant le plus évident exemple d'un cas où il n'y a pas d'interaction deux à deux entre trois objets, mais où il y en a une entre les trois.

(mercredi)

Quelques réflexions sur les translittérations

Je suis étonné de n'avoir apparemment jamais encore évoqué sur ce blog un de mes sujets de râlerie de prédilection : la façon dont on transcrit et translittère les langues étrangères. C'est-à-dire, la façon dont on écrit en alphabet latin les mots ou les noms propres d'une autre langue qui s'écrit naturellement dans un système d'écriture non-latin.

La distinction entre les mots transcription et translittération est normalement la suivante : le premier signale que le processus a pour but de reproduire la forme orale du mot transcrit (notamment pour donner des indices à un locuteur non natif sur la façon de le prononcer), tandis que le second a pour but de reproduire la forme écrite du mot. Personnellement, je ne trouve pas cette distinction de vocabulaire très utile, j'utilise transcription et translittération de façon à peu près interchangeable, et je vais tenter d'argumenter que dans tous les cas il faut se concentrer sur la version écrite du mot (quoique, dans le cas de langues comme le chinois ou le japonais, ce serait une version écrite elle-même transcrite, en bopomofo ou en kana — mais c'est un cas plutôt inhabituel) et privilégier un système qui permet de retrouver exactement et algorithmiquement la version dans l'écriture d'origine à partir de la version en alphabet latin. Autrement dit, si on veut faire la distinction entre transcription et translittération, je vais tenter d'argumenter qu'on ne doit jamais transcrire et toujours translittérer (sauf les langues idéographiques, mais je considère quand même qu'il s'agit de translittération), et qu'on doit chercher autant que possible à rendre la langue fidèlement.

Pour prendre quelques exemples, considérons le premier ministre russe Владимир Владимирович Путин : son nom se translittère de façon standardisée (ISO 9) comme Vladimir Vladimirovič Putin (qui reflète fidèlement l'orthographe en alphabet cyrillique), tandis que la transcription utilisée typiquement en français, par exemple dans la presse, sera : Vladimir Vladimirovitch Poutine (si ce n'est qu'en général on n'écrit pas le patronyme), en écrivant tch pour donner une vague idée que cela se prononce [tɕ] ou [tʃʲ], ou pour marquer le son [u] comme en français, et en ajoutant un e à la fin (qui n'existe absolument pas dans l'original) pour que les Français ne soient pas tentés de transformer son nom en quelque chose ressemblant à putain. Tout ceci est très peu systématique. Et encore ai-je choisi un nom posant très peu de problèmes ; l'ancien premier secrétaire du parti communiste soviétique Никита Сергеевич Хрущёв est habituellement appelé Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev en français, et officiellement translittéré Nikita Sergeevič Hruŝëv en ISO 9 : ce qui est amusant, c'est que ni l'écriture Khrouchtchev (qu'un français lit comme [krutʃɛf]) ni celle Hruŝëv (que je n'ose pas vraiment imaginer comment il lirait) ne donnent une idée de la prononciation de Хрущёв, [xrʊˈʃʲːof]. C'est bizarre, notamment, cette façon d'écrire ev alors qu'on prétend transcrire la prononciation, qui est clairement of.

Un exemple en arabe, maintenant : tout le monde a entendu parler, et très souvent ces dix dernières années, d'un mot qui en arabe signifie la base, la fondation : ألقاعدة ou, avec les voyelles, أَلْقَاعِدَةُ, et qu'on transcrit comme al-Qaeda (ou peut-être plutôt al-Qaïda en français). La translittération officielle ISO 233-1 est : ʾˈalqaʾʿidaẗu avec les voyelles, ou bien ʾˈlqʾʿdẗ sans elles. Je conviens que c'est un peu excessivement psychorigide que de suivre à ce point-là l'écriture arabe. Une translittération moins maniaque et qui me semble néanmoins raisonnablement fidèle serait quelque chose comme al-Qāʿidaẗ [ajout () : en fait, c'est précisément la translittération ISO 233-2, largement utilisée par les bibliothèques en France, et elle me semble parfaite : voir cette fiche de la BNF par exemple, ainsi que cette page Wikipédia en français]. L'enjeu est ici un peu différent du russe : pour le russe, la question est de savoir dans quelle mesure on doit essayer (de façon bordélique et incohérente) de mettre le lecteur francophone sur la bonne piste de la prononciation ou au contraire refléter fidèlement l'orthographe en cyrillique ; pour l'arabe, de toute façon la prononciation par le non-initié sera sensiblement la même, il s'agit plutôt de se demander si on doit écrire des signes en plus qui indiquent l'existence de certaines lettres (notamment le ʿ pour transcrire la lettre ع ou ʿayn, et l'astucieux , qui est un ‘t’ tréma si vous ne le voyez pas, pour transcrire le ة ou tāʾ marbūṭaẗ) ou la distinction entre des lettres qui apparaîtraient identiques pour le francophone (comme entre س et ص, sīn et ṣād). Le fait est que le ʿ en arabe est une consonne à part entière, et que le s et le ṣ n'ont rien à voir : retirer ce genre d'information non seulement fait violence à la langue (ce qui est quelque chose d'un peu abstrait), mais, concrètement, embête très gravement les gens qui essaient d'apprendre cette langue et qui ont besoin de cette information pour apprendre les mots en question (évidemment ceux qui parlent déjà arabe arriveront à retrouver ce qui est ainsi dénaturé) ; et ce, sans gain aucun, parce que de toute façon quelqu'un qui voit un ʿ et ne sait pas comment le prononcer va simplement l'ignorer comme si ce signe n'était pas du tout là. Voilà pour quoi je fais attention à bien écrire les prénoms ʿAlī ou Saʿīd s'il ne s'agit pas de quelqu'un qui l'aurait francisé. Évidemment, la question de la francisation se pose souvent, par exemple je ne suis pas certain qu'il soit indispensable de parler de l'ʿIrāq (ou, en fait, du coup, du ʿIrāq), ceci dit on n'est pas obligé de dénaturer ça non plus en Irak alors que le ‘q’ ne choque en rien la langue française.

L'argument maître que j'utilise pour justifier qu'on doit privilégier le reflet fidèle de l'écriture (et donc, si on tient à cette distinction, translittérer plutôt que transcrire) est ce que j'appelle l'argument de Budapest et de Berlin. Car le hongrois et l'allemand sont des langues qui s'écrivent en alphabet latin : personne n'aurait l'idée d'écrire les capitales de la Hongrie et de l'Allemagne autrement que Budapest et Berlin. Pourtant, il n'aura échappé à personne que si on voulait donner l'importance à la prononciation, on devrait écrire Boudapecht et Berline. L'argument est donc : si on admet que, pour les langues naturellement écrites en alphabet latin, on garde l'écriture d'origine (y compris avec ses diacritiques, d'ailleurs) même si cela conduit les Français à en faire une prononciation totalement fausse, il n'y a pas de raison de ne pas faire la même chose pour les langues écrites dans d'autres alphabets, c'est-à-dire, reproduire l'écriture et ne pas se soucier de la façon dont les gens massacreront la prononciation.

Bien entendu, les noms très célèbres se font naturaliser. Ce n'est alors ni une transcription ni une translittération, c'est une acquisition dans la langue : la capitale de la Pologne, en français, s'appelle Varsovie, alors qu'il n'y avait pas de raison de ne pas garder Warszawa (ou tenter de refléter la prononciation avec un truc comme Varchava) ; de même, on a des noms spéciaux pour Londres (London), Munich (München), Anvers (Antwerpen), Florence (Firenze), Lisbonne (Lisboa), Copenhague (København), etc. Dans certains cas il est d'ailleurs possible qu'une forme internationale du nom reflète mieux l'histoire ou l'étymologie de celui-ci que la forme locale (qui n'est d'ailleurs pas unique, certaines villes étant bilingues), ce qui est logique vu que les mots s'abîment quand on s'en sert trop : on peut ainsi défendre l'idée que Florence est un nom plus correct pour la ville que la façon dont les Italiens l'ont massacré, ou que Cologne est mieux que Köln (et pour ne pas que je laisse l'idée que ce sont les Français qui ont toujours raison, il se peut très bien que Marseilles, comme les Anglais l'appellent, soit mieux que Marseille). Donc quand je parle de l'argument de Budapest et de Berlin, ce ne sont pas tellement Budapest et Berlin eux-mêmes (ces noms sont certainement naturalisés, même si ça ne se voit pas) mais le fait que tous les noms hongrois, allemands, etc., célèbres ou obscurs, sont reproduits à l'identique, ou au pire sans leurs diacritiques, quand on les utilise en français : on n'écrit pas Charkeuzy pour essayer de rendre le patronyme de l'actuel président de la république française, même quand on parle de son père (nagybócsai) Sárközy Pál (dont on peut reconnaître que son nom n'est pas francisé au fait que son prénom ne devient pas Paul).

La position qui consiste à dire si c'est de l'alphabet latin, on recopie, si non on transcrit la prononciation n'est pas seulement incohérente et bizarre : elle donne des résultats loufoques si la langue peut naturellement s'écrire en plusieurs alphabets. Va-t-on s'amuser à donner du turc une transcription phonétique avant Atatürk pour recopier l'alphabet latin après lui ? Va-t-on s'amuser à transcrire phonétiquement le serbe depuis le cyrillique et à reproduire le croate dans son alphabet latin d'origine, ce qui pourrait donner au même mot ou nom deux écritures totalement différentes ? Et une fois qu'on admet que le serbe doit se translittérer en alphabet latin comme si c'était du croate, il semble plus qu'étonnant de faire quelque chose de complètement différent avec le bulgare ou le russe.

Quelle que soit la langue, le but le plus important doit être de ne pas perdre d'information, ou d'en perdre le moins possible en respectant la logique de la langue (et notamment, ne pas mélanger deux lettres sous prétexte que les Français n'entendraient pas la différence, si ces lettres sont bien séparées dans la langue d'origine). En général, il existe des systèmes de translittération standard qui accomplissent très bien ces buts, tout en restant raisonnablement lisibles : ce site donne un aperçu très complet de ce qui existe ; en général, les standards de l'ISO sont bons en la matière (ISO 9 pour le russe me semble satisfaisant, ISO 15919 pour les langues indiennes est très bon et d'ailleurs très largement utilisé ; et ISO 233-1 pour l'arabe est un peu trop illisible, mais on le rend beaucoup plus clair en utilisant abusivement des notations comme ā, ī et ū pour les voyelles longues au lieu des aʾ, iy et uw prévus par le standard et qui reflètent rigoureusement l'écriture [ajout () : en fait, en utilisant justement ISO 233-2, cf. l'ajout ci-dessus]).

Reste le problème des langues utilisant partiellement ou totalement des idéogrammes : dans ce cas il faut consentir à réduire l'information de façon intelligente, puisqu'on ne peut pas décemment garder chaque nuance des idéogrammes.

Pour l'ancien égyptien, il existe une réduction standard qui préserve les signes unilitères, convertit les bilitères et trilitères (et leur(s) éventuel(s) complément(s) phonétique(s)) en suite d'unilitères, et omet purement et simplement les signes utilisés de façon idéographique ou comme marqueurs de catégories : on peut alors transcrire 𓇋 comme j (et son doublement 𓇌 comme y), 𓂝 comme ꜥ ou ʿ, 𓅱 comme w, 𓃀 comme b, et ainsi de suite ; et notamment, 𓄿 comme ꜣ, un caractère assez spécial en lui-même (U+A723 LATIN SMALL LETTER EGYPTOLOGICAL ALEF), que j'écris moi-même comme un chiffre 3, et qui n'existe dans l'alphabet latin que pour translittérer le percnoptère égyptien. Je crois que tous les égyptologues utilisent cette translittération standard (dont je ne crois même pas qu'elle ait de nom particulier), probablement pour minimiser le nombre de fois où ils doivent effectivement dessiner des scarabées et des cobras.

Pour le japonais, il existe aussi une réduction standard, ce sont les kanas, qui sont un syllabaire et qui reflètent la prononciation. La difficulté n'est pas complètement close pour autant, car il existe plusieurs façons de translittérer les kanas. La façon la plus courante, qui s'appuie sur la prononciation réelle de ces kanas, s'appelle la transcription Hepburn, tandis que la plus systématique, celle qui suit la régularité du syllabaire, s'appelle Nihon-siki et est standardisée sous le nom d'ISO 3602 strict. Cette dernière garantit qu'il n'y aura pas de perte d'information[#] dans le passage des kanas à leur translittération, et semble donc préférable ; elle est aussi nettement plus logique, et si on imagine que le japonais ait un alphabet, ce serait certainement dans selon les idées de ce système de translittération : le fait qu'un ‘t’ suivi d'un ‘u’ se prononce de façon affriquée, un peu comme si c'était ‘tsu’, serait certainement une règle de prononciation non reflétée dans l'orthographe, et il semble donc logique de translittérer tu (comme en Nihon-siki) et non tsu (comme en Hepburn) pour つ, même si ce dernier reflète mieux la prononciation. D'un autre côté, il est vrai que les occidentaux se sont énormément habitués à voir le japonais transcrit en Hepburn, et les défauts de ce système sont moins criants que le non-système utilisé pour transcrire le russe.

[#] Hum, à lire la description, j'ai quand même un doute : wikipédia semble dire que la voyelle longue transcrite ‘ô’ en Nihon-siki peut correspondre à l'allongement soit par un お soit par un う, ce qui du coup casserait tout. Mais c'est bizarre d'inventer un système suivant scrupuleusement les kanas et de le casser juste sur ce point précis.

Pour le chinois mandarin, il n'existe pas de système d'écriture naturel autre qu'idéographique, mais il existe un alphabet à des fins d'éducation ou de documentation, le bopomofo (zhùyīn fúhào) qui reflète la prononciation (au moins dans une large mesure), et un système de translittération en alphabet latin, le pīnyīn, qui reproduit sans perte d'information l'écriture en bopomofo. Comme il se trouve que c'est effectivement ce système qui est utilisé dans la plupart des cas pour translittérer le chinois (hors des cas spécifiques des mots qui ont été naturalisés, comme Pékin ou Canton), je ne peux qu'exprimer ma satisfaction que, dans une langue au moins, les choses aient tourné correctement. Du moins si on fait l'effort d'écrire correctement les marques tonales sur la translittération en pīnyīn, ce qui n'est malheureusement pas toujours le cas (je fais la même remarque que plus haut pour l'arabe : sans doute les gens connaissant bien la langue peuvent-ils deviner les choses qui manquent, comme un francophone serait capable de lire un texte en français où une lettre sur quatre aurait été effacée, mais il faut au moins penser à ceux qui apprennent la langue translittérée). On reproche parfois au pīnyīn de noter ‘b’ et ‘p’ des sons qui sont en fait tous les deux sourds (la différence se faisant au niveau de l'aspiration), et donc de donner l'idée fausse que le nom de la capitale chinoise 北京 (transcrite Běijīng) commencerait par le son [b] alors que c'est un [p] ; je trouve que c'est un reproche idiot : de toute façon les gens émettront des sons ayant un rapport assez ténu avec ceux de la langue d'origine, il semble plus important de reproduire les contrastes par des contrastes ayant un sens pour eux (notamment entre ‘b’ et ‘p’) que les sons dans l'absolu.

Pour résumer (TL;DR), voici mes recommandations concrètes pour choisir un système de transcription/translittération :

(dimanche)

Les webcomics que je lis

J'avais déjà rapporté à ce sujet, mais les choses ont pas mal bougé.

Je continue à beaucoup aimer Wulffmorgenthaler, même si une N-ième refonte de leur moteur de site a cassé tous les liens (heureusement j'avais prévu le coup et j'avais toujours noté les comics qui me plaisaient avec leur date de parution, ce qui permet facilement de les retrouver), et même si de temps en temps ils cessent de publier pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, pour tout d'un coup mettre des dizaines de bandes d'un coup (je me demande vraiment pourquoi ils font comme ça — je comprendrais qu'ils n'aient pas le temps de produire un comic par jour, mais là ils le font bien puisqu'au final il y en a toujours un par jour). Parmi mes préférés de ces derniers temps, il y a celui-ci, celui-ci (NSFW), celui-ci, celui-ci, celui-ci et surtout celui-ci.

Je continue à suivre The Order of the Stick, dont l'intrigue notoirement fractale en est à son quatrième ou cinquième niveau d'imbrication de contretemps (à chaque fois que les personnages veulent aller de A en B ou veulent faire quoi que ce soit, il arrive un imprévu en route qui les force à passer par C, et on récurse sur une bonne profondeur). Il me semble qu'il en fait encore plus qu'avant — mais, si on apprend à aimer ça, c'est vraiment excellent. (En revanche, ça devient de plus en plus difficile de prendre l'intrigue en cours de route, tant elle est devenue complexe.)

Le dimanche, je lis Oglaf, un webcomic souvent expressément sexuel (et donc généralement — quoique pas toujours — NSFW). Il y a une vague histoire suivie, mais pas très importante, et de toute façon plein de numéros qui n'ont aucun rapport avec elle. Un exemple (pas trop NSFW) que je trouve assez drôle est celui-ci ou celui-ci ; en plus osé, il y a par exemple ça, ça ou ça. Attention, certains comics font plus qu'une page et ce n'est pas très clairement signalé (cliquer sur next page quand le coin en bas à droite n'est pas coupé).

Dans le rayon geekitudes, je lis toujours xkcd mais je trouve qu'il s'épuise pas mal. Abstruse Goose était souvent meilleur, en fait, mais lui-même s'est appremment épuisé. Finalement je trouve que c'est Saturday Morning Breakfast Cereal qui fait le meilleur boulot dans ce domaine maintenant qu'il a un peu diversifié sa production. Je ne sais pas pourquoi je lis encore Piled Higher and Deeper (aka PhD-comics), il n'est vraiment plus drôle.

Parmi les comics que j'ai arrêté de lire, il y a Beaver and Steve, qui est fini (mais le tout dernier était assez bon) ; il y a aussi The Perry Bible Fellowship, qui est quasiment à l'arrêt même s'il en a encore fait un (pas drôle à mon avis) la semaine dernière. Je lis encore The Far Left Side, une sorte de parodie politisée du regrété The Far Side de Gary Larson, mais autant il fut bon autrefois, autant maintenant je trouve qu'il s'épuise complètement.

Petite mention au passage pour Khaos Komix, qui n'est pas vraiment un webcomic mais une histoire qui se suit, et dont j'attends la suite avec impatience. Je lis aussi Cyanide & Happiness, mais je ne sais pas bien pourquoi parce qu'il n'est pas terrible, en fait.

Dans mes préférés en ce moment, il y a Basic Instructions (quelques exemples qui me plaisent : celui-ci ou celui-là), webcomic verbeux dont l'humour vient surtout du décalage entre les « instructions » offertes par une voix impersionnelle et la façon dont le comic les applique ; un tout récent guest strip de ce denier m'a fait découvrir Brewster Rockit, les aventures d'un super-héros de l'espace incroyablement niais. Et surtout, il y a Savage Chickens, un webcomic assez minimaliste représentant des poulets sur des post-its, et dont l'humour très zen me plaît énormément (en tout cas je trouve excellents les quatre derniers : 1, 2, 3, 4).

(samedi)

Le jeu de libéral-bingo

Je prenais le brunch aujourd'hui, pour célébrer le passage à Paris d'un ami de confession libérale (et que certains reconnaîtront sous le nom de code de ♯ƒ) avec différents amis, amis² (amis d'amis) ou amis³, parmi lesquels un certain nombre de coreligionnaires de ce ♯ƒ, dont un était semble-t-il éditorialiste de ce webzine (ceci devrait donner une idée). Un autre ami (que certains reconnaîtront sous le nom de code de s.b.i.), agent double de la Troll Corporation et du Club Contexte, a eu l'idée, dans laquelle je nie absolument toute responsabilité, du jeu suivant, que nous appellerons le libéral-bingo : il s'agit de prendre quelqu'un dont les opinions sont en sympathie avec le webzine ci-dessus lié, et de lui demander d'expliquer les causes de la crise grecque. Préparer une grille 3×3 dans laquelle on étiquettera les cases (numérotées de 1 à 9 de haut en bas et de gauche à droite) de la façon suivante :

  1. Les communistes ou les syndicalistes
  2. L'État a le monopole de la violence
  3. L'or (présenté comme une vraie valeur) ou au contraire la planche à billets
  4. Les contribuables
  5. Les gouvernements et les marchés dans la même phrase
  6. L'argument ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas
  7. Keynes
  8. L'euro imposé de force
  9. Les fonctionnaires ou la sécurité sociale ou les assistés

Dès que vous repérez un de ces éléments dans son discours, cochez la case. Quand vous avez une ligne, une colonne ou une diagonale, dites BINGO ! — ou, si votre trollé est bien en forme, vous pouvez jouer pour la grille entière. Attention cependant, il est interdit de lui tendre des perches (comme mon trolleur professionnel ne s'est pas gêné pour faire).

Vous n'avez pas de libéral pur jus sous la main ? Ce n'est pas grave, voici une grille à utiliser pour des gens ayant une religion, disons, symétrique :

  1. Les ultra-libéraux ou les capitalistes
  2. Profits et licenciements dans la même phrase
  3. Le travail ou le pouvoir d'achat
  4. Les électeurs
  5. Les gouvernements et les marchés dans la même phrase
  6. Ce sont <groupe accusé d'avoir causé la crise> qui doivent payer
  7. Hayek ou Milton Friedman
  8. La BCE accusée de maintenir un euro trop fort
  9. Les grands patrons ou les spéculateurs financiers

Évidemment, le vrai jeu doit être de réunir deux personnes, une pour chaque grille ci-dessus, de poser une question innocente, et de voir lequel fait un bingo en premier.

(jeudi)

J'ai du mal à comprendre l'économie monétaire

Le silver lining, dans la crise de la dette européenne, c'est que ça nous oblige un peu, si on veut comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe, à prendre des cours accélérés d'économie monétaire et financière. Enfin, c'est un gros si, ça. Ça devrait être le rôle des journalistes de nous expliquer les choses en commençant par les bases, mais les journalistes n'ont ni les compétences pour faire ça, ni leurs lecteurs/auditeurs/téléspectateurs la patience d'écouter un cours d'économie fût-il abrégé, si bien qu'on nous donne toujours des explications tronquées, abusivement simplifiées, ou autrement trompeuses, et forcément on en ressort avec une impression d'extrême confusion. Malheureusement aussi, les articles de Wikipédia sur l'économie monétaire sont assez mauvais (sans doute parce que c'est un sujet qui a tendance à réveiller les crackpots polémistes, cf. ce que je racontais sur Bitcoin), et les livres d'économie sont difficiles à trouver (j'ai écumé plein de rayons chez Gibert et chez d'autres sans rien trouver de satisfaisant) et rarement écrits de façon satisfaisante pour un geek matheux (je ne dois vraiment pas avoir la même façon de penser que les gens qui font de l'économie — c'est encore pire que les juristes — parce qu'à chaque fois que j'arrive à comprendre ce qu'ils disent, il faut que je le retraduise dans ma langue et ça devient complètement différent[#]). Comme il y a en plus des questions de comptabilité publique qui s'en mêlent, c'est encore plus compliqué (cf. ce que je disais à ce sujet il y a quelques années[#2]).

En fait, ce que j'ai encore trouvé de plus clair, c'est de lire les publications de la Banque centrale européenne elle-même. Notamment, on y trouve un livre intitulé (en français) La Banque centrale européenne : histoire, rôle et fonction de Hanspeter K. Scheller (2e édition 2006) : ça ne répond pas exactement à mes questions qui sont plus générales ou au contraire plus précises, mais c'est fort clair et bien expliqué. Et il y a aussi les rapports annuels de la BCE qui sont étonnamment lisibles et intéressants pour le non-initié : mais bon, il s'agit bien sûr de statistiques, et pas d'explications générales sur la façon dont fonctionne le système bancaire et monétaire (quoique de telles explications peuvent se trouver de façon incidente).

Mais je reviens à la dette, la Grèce et tout et tout.

Parmi les choses que je ne trouve pas claires, il y a un certain nombre de présupposés qui sont traités comme allant de soi mais dont, quand on y réfléchit bien, je ne vois pas vraiment de raison pour qu'ils aillent de soi. Par exemple ceci : quel est le rapport, au juste, entre la crise de la dette du gouvernement grec, et l'euro ? (Notamment, en quoi le fait que la Grèce ait l'euro pour monnaie implique-t-il que l'endettement de l'État ait des répercussions sur cette monnaie ?) Il y a beaucoup de choses tout à fait évidentes à dire, et je me fais plus ingénu que je le suis vraiment en posant cette question, mais je ne peux pas dire avoir une explication totalement satisfaisante. Une autre façon de poser la question serait : puisqu'une des solutions qui a été proposée de temps en temps à la crise était la sortie de la Grèce de la zone euro (en passant sous silence les extraordinaires difficultés légales, pratiques et même économiques que cela poserait), autant je vois bien pourquoi du point de vue de la Grèce c'est une manœuvre potentiellement pertinente (ça lui permettrait de dévaluer sa monnaie pour stimuler ses exportations), autant du point de vue du reste de la zone euro, et du point de vue de l'euro lui-même (ou de la BCE), je ne trouve pas ça si clair que ça (investir dans la dette grecque, et investir dans l'euro, ce n'est pas la même chose, même si la Grèce est dans l'euro, et on ne voit pas forcément pourquoi les deux seraient liées, ou pourquoi le manque de confiance ne l'une affecterait l'autre) ; de nouveau, je pose les choses de façon délibérément très candide, j'ai tout de même des explications partielles, mais c'est pour illustrer là où je voudrais plus de lumière. En fait, plus généralement, j'aurais envie de poser la question semi-philosophique de savoir quelle est la nature de l'union entre un pays et sa monnaie, et ce qui fait qu'un pays a telle ou telle monnaie, ce que cela signifie au juste. (Comme je suis matheux, la façon dont je conçois ce genre de questions, c'est à travers des cas limites ou des contre-exemples tordus : par exemple un pays qui établirait deux banques centrales différentes avec deux monnaies différentes. Les économistes n'utilisent jamais ce genre d'expérience de pensée pour expliquer les choses, et c'est bien dommage.)

Pour parler de choses moins vaseuses et plus concrètes, une chose que je ne comprends pas, c'est pourquoi les banques grecques ne se sont pas toutes effondrées depuis longtemps. Dès qu'on a commencé à ne serait-ce qu'envisager la possibilité du retrait de la Grèce de la zone euro, si j'étais Grec, la première chose que j'aurais fait, c'est prendre toutes mes économies et les récupérer soit sous forme de billets en euros (qui resteront des euros quoi qu'il arrive) soit, pour éviter de me balader avec une valise de billets et de la faire garder, en les virant dans une banque allemande. Et de fait, c'est ce qui s'est plus ou moins produit, mais pas de façon aussi catastrophique que je l'aurais cru. Cet article (d'un ton assez eurosceptique, mais c'est normal, c'est anglais) évoque cette possibilité, et de façon inquiétante : les dépots auprès des banques grecques, c'est une somme beaucoup plus colossale que la dette de l'État grec, et si crise bancaire il y avait l'État grec ne serait évidemment pas en mesure de garantir les comptes.

Mais ceci soulève une autre question qui reste mystérieuse pour moi : qui, et dans quelle mesure (la réponse étant possiblement personne, et pas du tout) garantit les comptes en banque ? Parce que le système bancaire (à multiplicateur de crédit) fait que les banques ne sont pas en mesure de répondre en cas de ruée pour en retirer son argent — leur obligation de réserve n'est que de 2% dans la zone euro (ce qui signifie qu'un euro émis par la BCE peut théoriquement être multiplié jusqu'à un facteur 50 sous l'effet des prêts consentis par les banques commerciales[#3]). La réponse classique que j'ai en tête, c'est que c'est l'État qui (éventuellement, et sous certaines conditions) garantit les comptes en banque. Mais la BCE a-t-elle également un rôle à jouer ? Le principe du système bancaire repose tout de même aussi sur le fait qu'un euro de la banque commerciale X ou un euro de la banque centrale ont toujours la même valeur et sont interconvertibles (quel que soit X) : si on commence à douter de la solvabilité des banques, ce n'est plus le cas, et ça met en péril tout le système. Et a priori une des fonctions d'une banque centrale est d'être prêteur en dernier ressort : donc de permettre à la banque de se refinancer[#4] justement dans ce genre de situation — donc honorer les euros de la banque X comme des euros de banque centrale. Mais si c'est le cas, pourquoi dit-on que c'est l'État qui garantit les comptes en banque, et comment une faillite bancaire par manque de confiance est-elle possible ? À l'inverse, si ce n'est pas le cas, comment une crise bancaire grecque peut-elle menacer la BCE comme le prétend l'article de la BBC déjà mentionné ci-dessus ? Est-ce qu'ils écrivent n'importe quoi ? Tout cela me laisse assez perplexe.

J'apprends d'autre part que la BCE est le principal créancier de la Grèce (à hauteur d'une cinquantaine de G€[#5]) et que c'est la principale raison pour laquelle M. Trichet ne voulait absolument pas admettre une restructuration, même partielle, de la dette grecque (et qu'il a fallu hier et aujourd'hui quelque chose comme dix heures de négociations pour qu'il cède — comme disait feu M. Duisenberg, qui avait l'air d'être un bonhomme rigolo : Central Bankers are like cream. The more you whip them, the stiffer they get.). Bon, mais alors j'aimerais bien qu'on m'explique en détail comment la BCE s'est retrouvée à détenir de la dette grecque, parce que c'est le cœur du problème. Il me semblait qu'un des grands principes de l'indépendance des banques centrales et de contrôle de l'inflation, c'est que les banques centrales ne prêtaient jamais à leurs États (ce serait faire marcher la « planche à billet ») ou n'achetaient jamais directement leurs obligations. Alors je comprends que M. Trichet a consenti à accepter les obligation grecques comme collatéral[#6] pour les opérations de financement… mais le principe d'un collatéral, c'est qu'il sert uniquement de garantie, et devrait rester la propriété de la banque qui l'a hypothéqué, sauf en cas de défaut (et il ne me semble pas qu'il y en ait eu). Dans le genre étonnant, je ne comprends pas non plus cet article, qui évoque le risque que la BCE elle-même devienne insolvable (si, justement, les obligations grecques sont marquées comme en état de défaut de paiement par les agences de notation) : je ne comprends pas comment une banque centrale peut être insolvable (en tout cas dans la monnaie qu'elle émet).

[#] Die Mathematiker sind eine Art Franzosen: redet man zu ihnen, so übersetzen sie es in ihre Sprache, und dann ist es alsobald ganz etwas Anderes. (J. W. von Goethe)

[#2] Tiens, mais je me rends compte que je n'ai jamais raconté sur ce blog que j'avais cherché à trouver le RIB du compte unique du Trésor Public à la Banque de France, afin d'y faire un virement de 5€, histoire que quelqu'un soit tout perplexe que dans cette comptabilité méticuleusement tenue (enfin, j'espère) il apparaisse 5€ surgis de nulle part. (Oui, je rêve, je sais très bien que personne ne s'apercevrait de rien et j'aurais juste perdu 5€. Mais c'est rigolo, voilà.) Pour ça j'avais commencé à reverse-engineerer les différents RIB qu'on voit parfois passer pour des sous-comptes du compte de l'État (différentes trésoreries) et j'avais essayé de les corréler avec des documents comme celui-ci (‹ Instruction codificatrice Nº05-005-P-R du 25 janvier 2005 (NOR: BUD R 05 00005 J, publiée au Bulletin Officiel de la Comptabilité Publique) sur la comptabilité de l'État (tome 1 — système comptable et nomenclatures — volume 1 — titre 2), portant mise à jour de la nomenclature générale des comptes de l'État ›) ; j'avais conclu que le RIB en question commençait probablement par 30001 00512 (le 30001 est le code de la Banque de France et le 512 semble être le numéro utilisé par toute la comptabilité de l'État pour le compte du Trésor à la Banque de France, cf. la page 82 du PDF ci-dessus) mais je n'ai pas compris le sens qu'ils donnaient aux chiffres suivants — c'est assez mystérieux, parce que les différents RIB qu'on voit passer pour des paiements au trésor ont des formats étrangement différents.

[#3] En réalité, d'après ces chiffres, je vois qu'il y a 9647.3G€ dans l'agrégat M3 et même si je ne sais pas exactement quel chiffre correspond à la monnaie « banque centrale », c'est-à-dire réellement émise par la BCE, je suis sûr que ça contient au moins les 862.4G€ de billets et pièces en circulation. Donc le multiplicateur réel est inférieur à 12. (Je pense en fait que la monnaie « banque centale » est la somme des 862.4G€ circulés sous forme de billets et pièces et des 1238.4G€ déposés auprès de la BCE par les institutions de crédit. Auquel cas le multiplicateur serait moins de 5.)

[#4] Et a priori si la banque X n'est pas capable d'honorer son passif (les comptes de ses clients), c'est qu'elle a émis des prêts, qui sont donc des créances à son actif, et ces créances devraient être acceptées par la banque centrale comme collatéral pour lui accorder un prêt.

[#5] Au fait, si par hasard ce n'est pas clair pour tout le monde, G€ (giga-euro) signifie milliard d'euros. J'ai déjà ranté à ce sujet.

[#6] Enfin, je ne sais pas quel niveau de décision était impliqué, en fait. Il paraît que si les agences de notation classifient la décision d'aujourd'hui comme un défaut, la BCE n'a plus le droit d'accepter les obligations grecques comme collatéral. Mais, euh, qui a écrit ces règles, au juste, et pourquoi sont-ce des agences de notations extérieures, et pas la BCE elle-même, qui décideraient ce que la BCE peut accepter ?

(mercredi)

Le poète et les mots (citation de Stephen Fry)

Comme j'ai la flemme d'écrire quelque chose, je vous offre aujourd'hui une citation de Stephen Fry (tirée de The Hippopotamus, que je lis en ce moment, ayant beaucoup aimé le précédent livre que j'avais lu de lui), que je tâcherai de ressortir la prochaine fois que quelqu'un m'accusera d'utiliser des mots compliqués dans ma prose :

The poet has no reserved materials, no unique modes. He has nothing but words, the same tools that the whole cursed world uses to ask the way to the nearest lavatory, or with which they patter out excuses for the clumsy betrayals and shiftless evasions of their ordinary lives; the poet has nothing but the same, self-same, words that daily in a million shapes and phrases curse, pray, abuse, flatter and mislead. The poor bloody poet can no longer say ope for open, or swain for youth, he is expected to construct new poems out of the plastic and Styrofoam garbage that litters the twentieth-century linguistic floor, to make fresh art from the used verbal condoms of social intercourse. Is it any wonder that, from time to time, we take refuge in gellies and ataractic and watchet? Innocent words, virgin words, words uncontaminated and unviolated, the very mastery of which announces us to possess a relationship with language akin to that of the sculptor with his marble or the composer with his staves.

(samedi)

Ordres de succession, et encore de la généalogie mathématique

Je repense à ça en apprenant la mort du prince Otto von Habsburg (dernier prince hériter de l'empire d'Autriche) : j'ai cru un instant lire que la maison des Habsbourgs s'était éteinte, ce qui n'est bien sûr pas le cas.

Récemment j'avais lu un article qui m'avait bien fait rire sur une certaine Karin Vogel, assistante médicale vivant à Rostock en Allemagne, qui aurait l'honneur fort douteux, selon certains généalogistes amateurs, d'être la dernière (et 4973e), au moment où l'article a été écrit, dans l'ordre de succession à la couronne britannique. La liste est finie parce que l'Act of Settlement de 1701 ne désigne comme héritiers possibles que les descendants de la princesse électrice Sophie de Hanovre. La liste complète était maintenue sur Wikipédia dans le temps (Mme Vogel y figure bien en dernier, mais avec un rang très différent parce qu'elle ne numérote pas les catholiques qui sont expressément exclus par l'Act of Settlement). Comme Wikipédia a des choses plus sérieuses et importantes à maintenir que les héritiers de la couronne britannique, la liste a été remplacée par une version abrégée.

Il y a deux principales conceptions qui s'opposent pour déterminer l'ensemble des héritiers potentiels d'une couronne : la monarchie française utilisait une loi dite salique (inventée de toutes pièces par un bricolage historique, et appliquée plus ou moins rétroactivement) qui excluait de la succession non seulement les femmes mais surtout toute leur descendance. Selon cette règle, les héritiers potentiels du roi Truc (disons, Hugues Capet) sont les fils (légitimes) de celui-ci, et les fils de ceux-ci, et ainsi de suite récursivement. (Je discuterai plus loin de l'ordre de primogéniture.) D'autres sont moins difficiles et utilisent non seulement les fils mais tous les enfants : les héritiers potentiels du roi Machin sont les enfants, les enfants de ses enfants, et ainsi de suite récursivement. Appelons descendance patrilinéaire de Truc le premier ensemble (défini par la loi salique, donc les fils et les fils des fils et ainsi de suite) et descendance (tout court) de Machin le second ensemble. Et oublions commodément l'existence d'enfants illégitimes ou de toute autre complication généalogique (adoption ou n'importe quoi d'autre).

La descendance patrilinéaire se reflète par la tradition du nom de famille (modulo innovations récentes). Elle se reflète également par la transmission du chromosome Y. Elle a une propriété évidente, c'est qu'elle est réversible de façon unique : je n'appartiens à la descendance patrilinéaire que de mon père, de son père à lui, et ainsi de suite : donc en remontant le temps on obtient une suite unique d'individus dont je tiens mon chromosome Y. Faisons maintenant l'hypothèse d'une population constante, c'est-à-dire qu'on est à la limite ténue entre l'extinction et l'explosion exponentielle. Si à un instant donné dans le passé on note tous les individus de la population (appelons-les les têtes de clans), et qu'on appelle clans leur descendance patrilinéaire dans l'avenir, alors les clans sont en compétition pour partitionner la population : plus un clan est grand, plus il a de chances de s'étendre, tandis qu'un clan petit peut facilement s'éteindre. C'est la raison qui fait que les noms de famille se raréfient (c'est particulièrement frappant en Corée, qui utilise apparemment, et depuis très longtemps, la même règle patrilinéaire que dans de nombreux pays occidentaux). À la limite, si on attend assez longtemps, ou si on remonte assez haut la délimitation des têtes de clans, on s'attend à ce que tout le monde descende patrilinéairement de la même tête de clan, et que tous les autres clans se soient éteints. C'est la raison pour laquelle la loi salique a causé tant de difficultés dynastiques aux capétiens (le clan est toujours à la limite de l'extinction).

(vendredi)

Je déteste les discontinuités artificielles

C'est un de mes dadas dont je me surprends à voir que je n'ai pas l'air d'en avoir parlé auparavant sur ce blog : les discontinuités artificielles. Par discontinuité artificielle j'entends toute règle artificielle (c'est-à-dire humaine, typiquement légale ou réglementaire) qui impose une certaine limite dans le temps, dans l'espace, ou dans une grandeur quelconque, à partir de laquelle les choses changent brutalement (par effet de seuil) alors que rien n'interdisait a priori une transition continue. Dit avec un tel niveau de généralité, il y en a tellement que je ne sais même pas où commencer, et je ne prétends pas qu'elles soient toutes systématiquement mauvaises — mais je prétends que l'humanité en use et en abuse à tel point que ça devient une vraie manie.

Un exemple parmi d'autres pourrait être celui de l'exercice comptable : une règle générale de comptabilité (même si je ne connais pas grand-chose en comptabilité) est qu'elle se fait sur des périodes discrètes, généralement des années civiles, et qu'à une certaine date les comptes sont clos… Or il n'y a aucune raison fondamentale de ne pas faire la comptabilité de façon continue (depuis la création des comptes, et quiconque veut les consulter ou en faire usage peut les demander de la date A à la date B en choisissant lui-même les dates en question). C'est juste que comme les choses ont commencé à se faire comme ça, on est plus ou moins obligé de continuer, parce que c'est difficile de révolutionner les pratiques (surtout quand elles sont appuyées par la loi). Mais les questions d'exercices comptables empoisonnent la vie de ceux qui veulent utiliser cet argent (en tout cas dans le monde de la recherche publique, mais je suppose que c'est pareil dans d'autres cas : il y a régulièrement des situations où on a trop ou trop peu d'argent pour une année donnée).

Pour continuer sur la comptabilité, une discontinuité majeure qui concerne beaucoup de gens, ce sont les dates de paiement de différentes sommes (en débit ou en crédit), même quand ces sommes sont récurrentes (mensuelles, typiquement). Le matheux en moi trouve qu'il serait plus élégant que tous les paiements réguliers soient faits, sous forme lissée, en continu dans le temps (chaque nanoseconde, mon compte en banque augmente de tant à cause de mon salaire qui m'est versé et des intérêts sur mes comptes rémunérés, et diminue de tant selon que je rembourse des crédits, que je paie mon électricité ou ma connexion Internet, ou je ne sais quoi encore). La comptabilité se ferait alors de façon différentielle et pas discrète (on compterait des virements continus en euros par seconde dans la colonne des débits ou des crédits sur toute une période de temps). Plus compliqué, terriblement geek, mais au moins les gens n'auraient pas de problèmes de fins de mois puisqu'il n'y aurait rien de magique à la fin d'un mois. Bon, revenons sur quelque chose de plus sérieux.

En l'occurrence je pense surtout à deux cas en économie qui font l'actualité depuis récemment. D'une part, les agences de notation des crédits, en plus d'utiliser un système totalement aberrant de lettres dans leurs évaluations, utilisent, justement, un système discret — elles pourraient très bien donner une mesure combinée avec une précision raisonnable, et mise à jour très fréquemment, ce qui éviterait les effets de seuil dénués de sens autour de <tel pays> a été dégradé (en réalité, il est dégradé en permanence, et il vient juste de franchir la limite arbitraire d'une catégorie à une autre). Ce n'est pas comme si la finance avait peur de variables réelles, que je sache elle en utilise plein ! L'autre discontinuité semble plus difficile à rendre continue (à moins de l'éliminer complètement), c'est la limite sur la dette des États-Unis qui doit apparemment être levée par le Congrès.

Bon, de nouveau, je ne prétends pas que toute discontinuité soit forcément mauvaise, même si elle est parfaitement évitable (un exemple de ce qui ne me semble pas mauvais, ce sont les prescriptions en matière judiciaires : on pourrait certes décider que pour un meurtre on risque au maximum N années de prison, avec N qui décroît de façon continue jusqu'à 0, mais je ne suis pas persuadé que ce serait mieux). Ce que je veux surtout souligner, ce n'est pas que les choses devraient être autrement, c'est qu'on a tendance à oublier qu'elles le pourraient. Qu'on est tellement habitué à nos limites et discontinuités artificielles qu'on a tendance à oublier que le monde est plus naturellement continu, et que parfois si on ne s'accrochait pas désespérément à des fonctions en escalier il pourrait le rester. En tout cas je pense que c'est un exercice intellectuellement fructueux que de chercher à repérer les discontinuités artificielles et à se demander dans quelle mesure elles sont utiles, commodes, ou vraiment inévitables.

(jeudi)

Restaurants à Paris

Sur un coup de tête, je commence une page pour signaler certains des restaurants parisiens que je connais et que je peux recommander (pour l'instant juste ceux qui me sont venus par la tête). Comme tout ce que je fais, il est impossible de savoir si ce petit guide sera mort-né ou si je le continuerai jusqu'à le rendre intéressant.

(jeudi)

Fête de la Fédération

D'où vient cette idée saugrenue et souvent entendue selon laquelle la Fête nationale française ne commémore pas la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 mais la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790 ? La Fête de la Fédération n'est pas tombée le 14 juillet 1790 par hasard, la date a été choisie pour le premier anniversaire de la prise de la Bastille (quelque pertinente qu'ait été cette date…). Célébrer l'anniversaire d'une célébration qui est elle-même le premier anniversaire de quelque chose, c'est tout de même le suprême du ridicule. Ah non, on pourrait facilement faire pire : le 14 juillet 2011, on célèbre le premier anniversaire de la fête du 14 juillet 2010, qui elle-même célébrait (etc., jusqu'en 1789).

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #136 (Jäger)

C'est un mec grand, la quarantaine, complètement chauve, sourcils blonds et yeux bleus, piercing dans le septum, barbe de trois jours autour de la bouche. Il porte un tee-shirt noir serré, sans doute choisi pour mettre en valeur sa musculature impressionnante, mais qui révèle aussi qu'il a du bide — tee-shirt avec un logo formé de runes ᛏ et ᛋ superposées. Des mitaines en cuir noir aux mains. Treillis camouflage. Doc Martens aux pieds. Il me déplaît spontanément. Il parle d'une voix agressive même en se voulant amical.

— Salut, je peux te payer à boire ?

J'essaie de communiquer du regard qu'il m'emmerde, sans pour autant avoir l'air hostile : que son offre ne m'intéresse pas parce que je me doute qu'elle cache quelque chose. Je ne sais pas dire tout ça avec les yeux, alors j'essaie avec la bouche :

— C'est sympa, mais j'ai déjà ce qu'il me faut.

Je n'ai pas dû penser laisse-moi tranquille assez fort, ou mes compétences en télépathie ne sont plus ce qu'elles étaient. Le mec s'accroche, il insiste pour faire conversation : mes réponses sont brèves et agacées, mais je réponds malgré moi. Oui, je suis très blond, merci. Non, je ne suis pas Norvégien. Ni Suédois, Finlandais, Danois, ni même Allemand. Non, je n'ai pas l'habitude de venir ici. Non, je ne veux vraiment pas une bière, d'ailleurs je ne bois pas d'alcool. Oui, c'est comme ça. Non, je ne suis plus étudiant, j'ai trente-cinq ans même si je ne les fais pas. Oui, je suis vraiment blond aux yeux bleus, je ne suis pas décoloré et je n'ai pas des lentilles de couleur. (Apparemment l'autre est immunisé contre le sarcasme.) Non je ne veux pas non plus un Red Bull, je n'ai plus soif. J'attends quelqu'un.

Quand il attaque une fois de plus sur la couleur de mes cheveux, je n'en peux plus, même mon tempérament à toujours fuir la confrontation ne me retient plus :

— Écoute, je ne sais pas si tu cherche à me recruter pour un groupe néonazi ou à baiser avec moi dans la communion du sang aryen, mais dans les deux cas ça me dégoûte.

Je pars me poser ailleurs, et ce chieur me suit. Il m'attrape le bras, le serre, et me souffle à l'oreille sur un ton menaçant :

— Les deux. J'aime qu'on me résiste. Mais tu ne tiendras pas longtemps.

Pourquoi je lui ai répondu ? J'aurais dû m'en aller — ah non, je pensais attendre Erwan. J'aurais dû l'ignorer, alors. Ou lui rire au nez, faire un scandale, lui foutre une baffe. Mauvaise idée, la baffe, peut-être. Mais je n'aurais pas dû le suivre sur le terrain où il m'entraînait. Quel con je suis. Me voilà en train de jouer au jeu qu'il a choisi, de répondre à son défi, de me mesurer à sa volonté. Quand je dis non, je ne coucherai pas avec toi, ça veut dire oui, parce que je vais perdre : il le sait, et je le comprends trop tard.

Il ne faut pas longtemps pour que nous sortions ensemble du bar, je lui emboîte le pas d'un air mi-soumis mi-furieux — ou du moins je le crois — cherchant à me raconter à moi-même que je ne suis pas complètement consentant pour ce qui va arriver — je me sens sale.

(mercredi)

Je n'ai pas les épaules symétriques

J'ai dans le dos une région ingrattable. C'est-à-dire que quelles que soient les contorsions que je fasse, si ça me démange dans ce coin (en gros, sur l'omoplate gauche), je ne peux pas me gratter, sauf à prendre un accessoire[#] ou à appeler un poussinet à l'aide.

La faute en est à mon épaule droite. Je ne sais pas comment ça se fait, mais j'ai beaucoup moins de mobilité dans le bras droit que dans le bras gauche. Avec mon bras gauche, pas de problème : si je mets ma main gauche contre mon dos (à plat, ouverte, dos contre dos, paume vers l'extérieur), je peux sans problème plier le coude pour remonter, plier le poignet pour remonter encore un peu, et atteindre presque n'importe quel point de la moitié droite de mon dos (et ceux qui sont vraiment trop haut pour y arriver comme ça, je peux les atteindre en passant mon bras gauche par au-dessus de mon épaule droite et en descendant : les deux régions se recouvrent et il ne me manque rien). Avec mon bras droit, c'est une autre histoire : si je mets ma main droite contre mon dos, mon épaule se positionne différemment, et pas moyen de plier le coude, ni même le poignet, sans me faire mal à l'épaule : le plus haut que je puisse toucher est un ou deux centimètres au-dessous de mon omoplate gauche (alors qu'avec la main gauche je peux remonter presque jusqu'en haut de ma colonne vertébrale). Je ne peux donc me gratter le haut du côté gauche du dos qu'en passant ma main droite par-dessus mon épaule gauche et en descendant jusqu'au point où je m'étrangle : ça n'arrive pas jusqu'à la base de l'omoplate, et j'ai donc des régions ingrattables.

Bref, mes épaules ne fonctionnent pas de la même façon. Je m'en rends compte de façon frappante si je me tiens poing contre poing dans le dos (c'est-à-dire, les deux mains fermées en poing, paume vers l'extérieur, l'une contre l'autre au niveau de la colonne vertébrale) : quand je fais ça, mon épaule droite est positionnée nettement plus en avant que mon épaule gauche, et d'ailleurs je sens que ça tire déjà un peu. (Je précise que quand je me tiens normalement il n'y a pas de différence.)

C'est sans doute aussi l'explication que je peux sans problème enfiler un sac à dos en passant d'abord le bras droit et ensuite le bras gauche, mais beaucoup plus difficilement dans l'autre sens.[#2]

Je me demande si je suis irrémédiablement foutu comme ça, ou s'il y aurait moyen d'assouplir gentiment mon épaule droite pour lui apprendre à faire comme la gauche.

[#] Idéalement, ce genre de baguettes, qui ressemble un peu à un sceptre, avec une main au bout, et qui sert à se gratter le dos. Je ne sais pas où ça peut se trouver.

[#2] Je ne sais pas comment font habituellement les droitiers. L'inconvénient de passer le bras droit en premier, c'est que le poignet gauche a tendance à râcler un peu contre la lanière gauche du sac, ce qui n'est pas grave sauf si on porte une montre au poignet (gauche, comme c'est habituellement le cas pour les droitiers). J'ai déjà pété un bracelet de montre en faisant ça.

(mardi)

Utilikilt

J'aime beaucoup les kilts, je trouve ça à la fois sexy à regarder et confortable à porter. Mais il y a deux problèmes : le premier, c'est que comme tout un tas de choses qui touchent de trop près à un héritage culturel, les gens ont plein d'idées sur l'importance de l'authenticité. S'agissant des kilts, ces idées seraient : qu'il ne faut rien porter dessous, ou qu'on doit porter le tartan de son clan — et par conséquence qu'on ne doit pas porter le kilt si on n'est pas écossais/irlandais/gallois —, ce qui d'ailleurs n'est même pas une tradition historique exacte, comme le kilt lui-même d'ailleurs, ça semble faire partie de ces traditions qui sont apparues aussi soudainement que la parution de Waverley. Mais j'ai déjà exprimé ce que je pense de la quête de l''« authenticité », donc passons. Toujours est-il que si on porte un jean personne ne veut que vous soyez un mineur californien alors que si on porte un kilt on est censé être écossais : c'est assez idiot.

Problème nº2 : les kilts n'ont pas de poche. Ça c'est vraiment embêtant. Moi je me balade avec tout un matériel de survie quand je vais n'importe où (un psychanalyste m'a dit — la seule fois de ma vie où j'ai parlé avec un psychanalyste dans l'exercice de ses fonctions — que c'était probablement parce que mes parents n'avaient pas bien rempli leur rôle que je me sentais obligé d'avoir plein d'objets rassurants avec moi partout où je vais — authentique). Même si je fais au minimum, il y a au moins mon portefeuille, mon porte-monnaie, mon téléphone mobile, mes clés et un paquet de mouchoirs ; je n'aime pas mettre ça dans mon blouson parce que je m'en défais plus facilement, et d'ailleurs en été je n'en ai pas du tout. Bon ben pour transporter des objets, quand on a un kilt, on est censé (pour faire « authentique ») utiliser un sporran : eh bien ces trucs sont minuscules, malcommodes, et quand on marche avec ils rebondissent à chaque pas et ils ont l'air spécialement conçus pour (a) taper dans les couilles du porteur et (b) faire du bruit et attirer tout le voisinage sur le fait qu'on se balade en kilt (et qu'on se fait broyer les couilles).

[Digression :] En fait, si on veut attirer l'attention, le kilt ne marche pas si bien que ça. Ce qui marche beaucoup mieux, et qui souffre exactement des mêmes défauts que je viens de signaler (la difficulté d'atteindre l'authenticité, et le manque cruel de poches), c'est la toge romaine. J'en ai porté une, une fois (ça avait été super dur de trouver une description précise et fiable de comment le tissu devait être coupé et comment il fallait le plier), et je peux témoigner que les gens vous regardent vraiment bizarrement. Et par ailleurs c'est complètement merdique parce que non seulement on n'a pas la moindre poche mais en plus la toge monopolise complètement un bras qui aurait pu, sait-on jamais, servir à quelque chose d'autre qu'à porter un foutu pli de la chose. On voit que c'était un vêtement porté par des gens riches qui avaient des esclaves pour leur éviter de se servir de leurs mains. Ah, et puis ça se défait dès qu'on fait trois pas (enfin, ça c'est peut-être parce que ma toge n'était pas dans le bon tissu ou simplement parce que je ne suis pas né dans une famille de ces gens riches qui n'avaient rien de mieux à faire qu'apprendre les déclinaisons et à porter la toge). Mais je reviens au kilt.

J'en avais déjà un (un noir, pour éviter l'épineux problème de trouver un tartan approprié et « authentique »), acheté ainsi que le sporran et le ghillie shirt qui vont avec sur ce site. C'est joli, mais comme je viens de l'expliquer c'est fort peu pratique, donc je ne le mets jamais.

Heureusement, les Américains sont venus à la rescousse du kilt comme ils étaient venus à la rescousse de la pizza (i.e., pendant que les Italiens se disputent pour savoir si c'est permis de mettre des champignons sur une pizza, eux n'ont aucun problème à y mettre des ananas ou du poulet « à la thaïlandaise »).

La rescousse prend la forme d'une compagnie appelée Utilikilts et qui a comme le Bauhaus adopté la devise de Louis Sullivan : Form follows function. Pas de souci d'authenticité et, par contre, de vraies poches. Et ce n'est pas moins sexy qu'un kilt original si on arrive à croiser les bras en prenant un air féroce. Mais en contrepartie, c'est vendu à un prix corsé (et rendu encore plus exorbitant par le fait qu'UPS prend, en plus du prix du transport, une demi-dizaine de frais de dossiers différents pour la présentation aux douanes). Hélas, aucune compagnie européenne ne fait de truc semblable (peut-être par peur du courroux des Écossais). Bon ben j'ai fini par craquer et en acheter un.

Et je dois reconnaître que, sauf vice caché, je n'ai pas été trompé sur la marchandise : la coupe est (une fois suivies leurs instructions précises sur la façon de mesurer la taille) parfaite, ça tombe bien, c'est agréable à porter, et les poches sont bien faites (elles sont spacieuses et largement séparées du kilt, et pourtant elles ne s'agitent pas quand on marche comme le ferait un sporran). Globalement je suis content de l'achat, et contrairement au kilt que j'avais déjà, celui-là je risque de le porter plus souvent que jamais.

(Photos à venir si je trouve quelqu'un pour en prendre.)

(mardi)

Note technique sur le flux RSS de ce blog

Suite à la demande d'un lecteur, j'ai fait un changement dans le flux RSS de ce blog, de sorte que les liens sont maintenant les liens permanents des entrées plutôt que les liens vers la page d'accueil (qui contient les 20 dernières entrées). Ça semble plus logique. J'avais dû faire le choix de faire des liens vers la page des 20 dernières entrées en me disant que les agrégateurs RSS n'avaient pas de mémoire, ou parce que je ne voulais pas que des lecteurs risquassent de lire (ou bookmarker) une page mensuelle et de rester coincés à la fin du mois, mais c'était assez stupide. Ceci étant, j'espère ne pas avoir tout cassé : RSS est un format terriblement mal foutu et mal spécifié, dont il existe trente-douze versions insidieusement incompatibles les unes avec les autres (certaines basées sur RDF, d'autres pas) et que chaque agrégateur doit interpréter avec ses propres idiosyncrasies. On marche donc sur des œufs quand on y touche.

Ah, et il est inutile de me rappeler que ce serait utile de donner le début des entrées dans le flux RSS, j'en suis conscient, c'est prévu pour Un Jour® (et plus précisément, pour le cinquième jour de la semaine sans ‘i’ suivant les calendes grecques du mois de la Saint-Glinglin prochaine).

Ce que je pourrais faire, par ailleurs, sans doute sans trop de mal, c'est faire un peu de magie en JavaScript qui redirige une URL comme weblog/#d.2011-07-12.1902 vers weblog/2011-07.html#d.2011-07-12.1902 si elle est partie de la page. Comme ça si d'aventure de telles adresses ont été publiées, elles seront réparées.

(lundi)

Plouf dans la Garonne

J'étais à Bordeaux ce week-end, et j'ai vu quelqu'un se jeter dans la Garonne.

Plus précisément, c'était samedi (2011-07-09) vers 17:30+0200, sur le pont de Pierre. Mon poussinet et moi traversions le fleuve pour aller voir quelque chose rive droite, nous avons remarqué un mec (d'une vingtaine d'années, type arabe, en survêtement, look un peu « racaille ») qui, vers le début du pont (et côté amont — le trottoir aval est en travaux), se penchait vers les berges comme s'il regardait quelque chose. Mon poussinet a remarqué qu'il décalait dangereusement son centre de gravité, et nous avons continué. Un peu plus loin (un peu avant le milieu du pont), j'ai voulu prendre mon poussinet en photo avec mon téléphone, j'ai commencé à cadrer, et le mec d'avant s'est approché de moi, a fait un signe en direction de mon téléphone que j'ai vaguement interprété comme signifiant qu'il voulait nous prendre en photo ou que je le prenne en photo ou quelque chose comme ça (et en tout cas j'ai imaginé qu'il ne parlait pas français parce qu'il n'a rien dit), et aussitôt après il est monté debout sur le parapet. Le temps que je me retourne vers mon poussinet, ce dernier a dit quelque chose comme « mais il est fou, il va tomber », je me retourne de nouveau et le type avait disparu, et mon poussinet et d'autres passants ont commencé à crier qu'il était tombé. (Plus tard, l'un d'eux a même dit qu'il l'avait vu faire un saut périlleux. Moi je n'ai pas vu la chute.) Nous nous sommes rués vers le côté aval (il fallait passer des barrières de chantier) pendant qu'un des autres passants appelait les pompiers et décrivait l'endroit. Le mec faisait des mouvements de crawl en direction de la rive gauche, ce n'était pas très clair s'il nageait mal ou si le courant était simplement trop fort (ça c'est certainement vrai, mais ce n'était pas clair si en plus il nageait mal). Quelqu'un a essayé de lui crier de ne pas lutter et de plutôt se laisser emporter. De fait, on a vu la tête du type descendre sous l'eau un certain nombre de fois et on s'est dit qu'il se noyait. Les pompiers sont arrivés vite (c'est plus le coup de fil qui était long à faire), au début nous avons cru qu'ils venaient du mauvais côté (rive droite), mais c'est qu'ils allaient prendre un bateau de ce côté-là. Le mec a fini par atteindre la rive exactement ici (juste en amont d'une espèce de structure en béton dont je ne sais pas la fonction ; il a donc fait ~280m en ligne droite), mais il ne bougeait plus. Les pompiers sont arrivés à la fois en bateau par le fleuve et en camion rive gauche, ils l'ont transporté en bateau jusqu'à un débarcadère un peu en aval ; mon poussinet et moi sommes allés voir si le mec était bien vivant (oui), et si la police voulait des témoignages (ils ont juste noté les coordonnées de celui qui avait appelé les pompiers et ont posé quelques questions au groupe des témoins, pour clarifier notamment que le type avait sauté côté amont/sud du pont, et aussi qu'il était habillé quand il a sauté — parce qu'apparemment les pompiers l'ont retrouvé nu, et personne n'a été capable de dire quand et comment ses vêtements se sont dématérialisés).

Toute la scène était un peu surréaliste. Je ne sais pas pourquoi le mec a sauté, et je suppose que je n'aurai pas le fin mot de l'histoire (à moins de lire Sud-Ouest édition de Bordeaux, colonne des chiens écrasés aujourd'hui, mais je ne trouve rien sur leur site Web concernant ce fait divers). Je suis convaincu que ce n'était pas une tentative de suicide mais un défi stupide (le geste qu'il m'a fait voulait sans doute attirer mon attention sur son exploit à venir, surtout s'il a bien fait un plongeon en saut périlleux, et ensuite il a dû retirer ses vêtements pour mieux nager), dont il n'avait pas mesuré le danger (outre que le courant était vraiment très fort et qu'il a failli se noyer, il aurait pu s'écraser contre une des piles du pont ; pas sûr que ce soit une bonne idée de boire la tasse dans l'eau très boueuse de la Garonne).

Mais une chose que je trouve intéressante, c'est la difficulté de faire un témoignage précis. J'ai essayé, ci-dessus, mais je suis sûr que j'ai déformé les faits et interpolé des choses qui ne sont pas exactement ce que j'ai vu. Même sur une trame aussi simple (un mec se jette à l'eau et nage jusqu'à la rive, épuisé), les quelques témoins que nous étions, et qui avons discuté pendant que les pompiers s'affairaient autour du noyé, avions une vision différente, voire contradictoire, de certains détails (combien de temps était-il resté debout sur le rebord du pont ? comment avait-il plongé ? avait-il fait un signe ?). C'est dire si, dans une enquête criminelle où de plus les témoins sont souvent impliqués émotionnellement, les témoignages doivent être pris avec des pincettes.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #135 (hommage à Italo Calvino)

Hommage à un génial auteur de fragments de livres :

Les voyageurs viennent de loin, puissant Kublai, pour visiter Isabella, la ville réputée pour ses merveilles. Dans ses jardins pousse l'arbre où le Phénix fait son nid. Son musée expose la couronne de l'Empereur du Ciel. Sa bibliothèque renferme le livre de toutes les Sagesses. Les temples du Soleil Levant et de la Lune Couchante possèdent un fragment de ces astres. Et au centre de la grand-place d'Isabella se trouve le plus extraordinaire prodige de tous, mais la rumeur refuse de dire de quoi il s'agit.

Le voyageur venu de loin pour visiter Isabella s'installe à l'auberge pour se reposer de son voyage, et bavarde avec d'autres clients. Eux aussi sont arrivés pour voir ces choses si renommées, et ils discutent entre eux de ce qu'ils en ont entendu. Les voilà bientôt amis.

On parle facilement, à Isabella. Les habitants ont l'hospitalité et la conversation généreuses, l'amitié vient facilement avec eux, ils aiment décrire leur ville. Bientôt notre voyageur fait la connaissance de la fille de l'aubergiste ou du vieillard qui habite en face, bientôt il partage avec eux ses repas et discute des merveilles d'Isabella, celles qu'il verra quand il en aura le temps, et de celles qu'il a vues dans d'autres voyages dont il fait le récit.

Quand vient le moment de partir, le voyageur s'aperçoit qu'il n'a pas trouvé le temps de visiter les jardins, le musée, la bibliothèque, les temples ni la grand-place. De retour chez lui, il en fera une description brodant sur ce qu'on lui aura dit, ajoutant des détails que son imagination fournit pour rendre l'image plus vivante. Son neveu, désireux de savoir ce qui se trouve sur la grand-place et qu'on refuse de lui révéler, ira probablement à son tour jusqu'à Isabella.

Qui sait si existent vraiment l'arbre du Phénix, la couronne du Ciel, le livre des Sagesses, les orbes du Soleil et de la Lune et le secret de la grand-place, ou s'ils ont été inventés par des générations de voyageurs ? La richesse de la ville est plutôt dans les paroles de ses habitants et dans les légendes qu'elle a engendrées.

Peut-être n'y a-t-il pas du tout sur Terre de ville appelée Isabella, seulement des contes à son sujet. La vraie Isabella serait alors cet endroit commun que se créent les hommes de tous les pays quand ils se rencontrent, se lient d'amitié et se racontent les merveilles qu'ils ont vues pendant leurs voyages.

Si vous ne connaissez pas ce merveilleux petit livre, je ne peux que vous encourager à le découvrir, ne serait-ce que parce qu'il contient le plus joli petit kōan zen que je connaisse, et aussi pour le tout dernier paragraphe.

(Et j'espère ne pas avoir réinventé une idée qui y figurait déjà.)

(mardi)

Vacances à Oléron

Je reviens d'une semaine de vacances[#] avec mes parents et mon poussinet. Enfin, ce n'est pas vrai, je suis rentré dimanche soir : c'est fou le nombre de choses que j'ai à faire en rentrant de vacances, et le temps que ça prend.

Nous étions sur l'île d'Oléron, heureusement juste avant le début de l'invasion touristique, et nous avons passé notre temps à farniente (et pas à nous baigner ni à faire de la planche à voile[#2]). Mes parents ont tenté sans succès de retrouver l'endroit où mon père avait passé du temps sur cette île il y a quarante ou cinquante ans (les souvenirs de mon père sont toujours d'un très grand flou donc ce n'était pas facile), mon poussinet et moi à dormir, à nous balader, à chercher des jolis garçons à regarder (guère de succès) et à pester contre la 3G qui ne passe pas. Ah, et mon poussinet et ma maman ont fait plein de parties de Scrabble®, aussi, et ma maman nous a préparé plein de repas délicieux.

Le principal point d'intérêt était le petit phare de Chassiron (ici), que nous avons visité de jour (ce qui m'a permis de confirmer que j'ai le vertige même en haut d'une ridicule quarantaine de mètres, si je suis dehors et que le vent souffle) et admiré de nuit (c'est assez féerique, un phare allumé vu d'en bas — et c'est amusant qu'il est difficile de compter le nombre de faisceaux régulièrement espacés). Du coup, mon poussinet et moi avons lu plein de choses sur Wikipédia sur les phares (entre autres celui d'Ar-Men, dont l'article Wikipédia, au style inimitablement pittoresque, raconte qu'il ne devait pas être rigolo à gardienner, c'est le moins qu'on puisse dire — il y a de jolies vidéos de ce phare et d'autres sur le Web, mais malheureusement aucune photo de l'intérieur, ce qui est dommage parce que ça n'a pas l'air trop visitable et qu'après la lecture de l'article on voudrait bien voir comment c'est dedans). Et sur les îles, aussi. Résultat, mon poussinet s'est mis en tête la lubie d'aller une semaine (hors saison) sur l'Île de Sein, j'espère que cette idée va lui passer.

Bon, le truc inutile en pleine mer près d'Oléron, ce n'est pas un phare, c'est le fort Boyard, que nous avons fait une minuscule croisière en mer pour aller regarder (ainsi très brièvement que l'île d'Aix). S'il y a une chose qui est impressionnante avec ce phare, c'est bien la longueur et le niveau hallucinant de détail de l'article Wikipédia sur le jeu télévisé qui s'y déroule.

[#] Je suis notoirement diacopéphobe (c'est comme ça qu'on dit ?), donc c'était un compromis âprement négocié entre les différentes parties.

[#2] Apparemment c'est une activité fréquente dans le coin. Ou faut-il maintenant dire windsurfing ? J'étais tombé un jour dans je ne sais plus quel journal gratuit sur un article comparant le windsurfing et le kitesurfing (avec une inteview du champion je-ne-sais-quoi de l'un de ces deux trucs, qui expliquait la supériorité de son truc sur l'autre des deux trucs) qui ne prenait même pas la peine d'expliquer ce que signifiaient au juste ces deux termes hautement confusants pour le philistin que je suis (un kite désignant un cerf-volant, à ma connaissance un cerf-volant ça vole grâce au vent, donc on ne peut pas dire que la distinction saute aux yeux). Après coup, j'ai plus ou moins compris que le windsurfing doit être ce qu'un péquenot comme moi appelle la planche à voile et que le kitesurfing doit être un truc où la voile est séparée de la planche et prend plus ou moins une gueule de cerf-volant que le cerfvolantplanchiste tient au bout d'une corde.

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