David Madore's WebLog: J'ai du mal à comprendre l'économie monétaire

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(jeudi)

J'ai du mal à comprendre l'économie monétaire

Le silver lining, dans la crise de la dette européenne, c'est que ça nous oblige un peu, si on veut comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe, à prendre des cours accélérés d'économie monétaire et financière. Enfin, c'est un gros si, ça. Ça devrait être le rôle des journalistes de nous expliquer les choses en commençant par les bases, mais les journalistes n'ont ni les compétences pour faire ça, ni leurs lecteurs/auditeurs/téléspectateurs la patience d'écouter un cours d'économie fût-il abrégé, si bien qu'on nous donne toujours des explications tronquées, abusivement simplifiées, ou autrement trompeuses, et forcément on en ressort avec une impression d'extrême confusion. Malheureusement aussi, les articles de Wikipédia sur l'économie monétaire sont assez mauvais (sans doute parce que c'est un sujet qui a tendance à réveiller les crackpots polémistes, cf. ce que je racontais sur Bitcoin), et les livres d'économie sont difficiles à trouver (j'ai écumé plein de rayons chez Gibert et chez d'autres sans rien trouver de satisfaisant) et rarement écrits de façon satisfaisante pour un geek matheux (je ne dois vraiment pas avoir la même façon de penser que les gens qui font de l'économie — c'est encore pire que les juristes — parce qu'à chaque fois que j'arrive à comprendre ce qu'ils disent, il faut que je le retraduise dans ma langue et ça devient complètement différent[#]). Comme il y a en plus des questions de comptabilité publique qui s'en mêlent, c'est encore plus compliqué (cf. ce que je disais à ce sujet il y a quelques années[#2]).

En fait, ce que j'ai encore trouvé de plus clair, c'est de lire les publications de la Banque centrale européenne elle-même. Notamment, on y trouve un livre intitulé (en français) La Banque centrale européenne : histoire, rôle et fonction de Hanspeter K. Scheller (2e édition 2006) : ça ne répond pas exactement à mes questions qui sont plus générales ou au contraire plus précises, mais c'est fort clair et bien expliqué. Et il y a aussi les rapports annuels de la BCE qui sont étonnamment lisibles et intéressants pour le non-initié : mais bon, il s'agit bien sûr de statistiques, et pas d'explications générales sur la façon dont fonctionne le système bancaire et monétaire (quoique de telles explications peuvent se trouver de façon incidente).

Mais je reviens à la dette, la Grèce et tout et tout.

Parmi les choses que je ne trouve pas claires, il y a un certain nombre de présupposés qui sont traités comme allant de soi mais dont, quand on y réfléchit bien, je ne vois pas vraiment de raison pour qu'ils aillent de soi. Par exemple ceci : quel est le rapport, au juste, entre la crise de la dette du gouvernement grec, et l'euro ? (Notamment, en quoi le fait que la Grèce ait l'euro pour monnaie implique-t-il que l'endettement de l'État ait des répercussions sur cette monnaie ?) Il y a beaucoup de choses tout à fait évidentes à dire, et je me fais plus ingénu que je le suis vraiment en posant cette question, mais je ne peux pas dire avoir une explication totalement satisfaisante. Une autre façon de poser la question serait : puisqu'une des solutions qui a été proposée de temps en temps à la crise était la sortie de la Grèce de la zone euro (en passant sous silence les extraordinaires difficultés légales, pratiques et même économiques que cela poserait), autant je vois bien pourquoi du point de vue de la Grèce c'est une manœuvre potentiellement pertinente (ça lui permettrait de dévaluer sa monnaie pour stimuler ses exportations), autant du point de vue du reste de la zone euro, et du point de vue de l'euro lui-même (ou de la BCE), je ne trouve pas ça si clair que ça (investir dans la dette grecque, et investir dans l'euro, ce n'est pas la même chose, même si la Grèce est dans l'euro, et on ne voit pas forcément pourquoi les deux seraient liées, ou pourquoi le manque de confiance ne l'une affecterait l'autre) ; de nouveau, je pose les choses de façon délibérément très candide, j'ai tout de même des explications partielles, mais c'est pour illustrer là où je voudrais plus de lumière. En fait, plus généralement, j'aurais envie de poser la question semi-philosophique de savoir quelle est la nature de l'union entre un pays et sa monnaie, et ce qui fait qu'un pays a telle ou telle monnaie, ce que cela signifie au juste. (Comme je suis matheux, la façon dont je conçois ce genre de questions, c'est à travers des cas limites ou des contre-exemples tordus : par exemple un pays qui établirait deux banques centrales différentes avec deux monnaies différentes. Les économistes n'utilisent jamais ce genre d'expérience de pensée pour expliquer les choses, et c'est bien dommage.)

Pour parler de choses moins vaseuses et plus concrètes, une chose que je ne comprends pas, c'est pourquoi les banques grecques ne se sont pas toutes effondrées depuis longtemps. Dès qu'on a commencé à ne serait-ce qu'envisager la possibilité du retrait de la Grèce de la zone euro, si j'étais Grec, la première chose que j'aurais fait, c'est prendre toutes mes économies et les récupérer soit sous forme de billets en euros (qui resteront des euros quoi qu'il arrive) soit, pour éviter de me balader avec une valise de billets et de la faire garder, en les virant dans une banque allemande. Et de fait, c'est ce qui s'est plus ou moins produit, mais pas de façon aussi catastrophique que je l'aurais cru. Cet article (d'un ton assez eurosceptique, mais c'est normal, c'est anglais) évoque cette possibilité, et de façon inquiétante : les dépots auprès des banques grecques, c'est une somme beaucoup plus colossale que la dette de l'État grec, et si crise bancaire il y avait l'État grec ne serait évidemment pas en mesure de garantir les comptes.

Mais ceci soulève une autre question qui reste mystérieuse pour moi : qui, et dans quelle mesure (la réponse étant possiblement personne, et pas du tout) garantit les comptes en banque ? Parce que le système bancaire (à multiplicateur de crédit) fait que les banques ne sont pas en mesure de répondre en cas de ruée pour en retirer son argent — leur obligation de réserve n'est que de 2% dans la zone euro (ce qui signifie qu'un euro émis par la BCE peut théoriquement être multiplié jusqu'à un facteur 50 sous l'effet des prêts consentis par les banques commerciales[#3]). La réponse classique que j'ai en tête, c'est que c'est l'État qui (éventuellement, et sous certaines conditions) garantit les comptes en banque. Mais la BCE a-t-elle également un rôle à jouer ? Le principe du système bancaire repose tout de même aussi sur le fait qu'un euro de la banque commerciale X ou un euro de la banque centrale ont toujours la même valeur et sont interconvertibles (quel que soit X) : si on commence à douter de la solvabilité des banques, ce n'est plus le cas, et ça met en péril tout le système. Et a priori une des fonctions d'une banque centrale est d'être prêteur en dernier ressort : donc de permettre à la banque de se refinancer[#4] justement dans ce genre de situation — donc honorer les euros de la banque X comme des euros de banque centrale. Mais si c'est le cas, pourquoi dit-on que c'est l'État qui garantit les comptes en banque, et comment une faillite bancaire par manque de confiance est-elle possible ? À l'inverse, si ce n'est pas le cas, comment une crise bancaire grecque peut-elle menacer la BCE comme le prétend l'article de la BBC déjà mentionné ci-dessus ? Est-ce qu'ils écrivent n'importe quoi ? Tout cela me laisse assez perplexe.

J'apprends d'autre part que la BCE est le principal créancier de la Grèce (à hauteur d'une cinquantaine de G€[#5]) et que c'est la principale raison pour laquelle M. Trichet ne voulait absolument pas admettre une restructuration, même partielle, de la dette grecque (et qu'il a fallu hier et aujourd'hui quelque chose comme dix heures de négociations pour qu'il cède — comme disait feu M. Duisenberg, qui avait l'air d'être un bonhomme rigolo : Central Bankers are like cream. The more you whip them, the stiffer they get.). Bon, mais alors j'aimerais bien qu'on m'explique en détail comment la BCE s'est retrouvée à détenir de la dette grecque, parce que c'est le cœur du problème. Il me semblait qu'un des grands principes de l'indépendance des banques centrales et de contrôle de l'inflation, c'est que les banques centrales ne prêtaient jamais à leurs États (ce serait faire marcher la « planche à billet ») ou n'achetaient jamais directement leurs obligations. Alors je comprends que M. Trichet a consenti à accepter les obligation grecques comme collatéral[#6] pour les opérations de financement… mais le principe d'un collatéral, c'est qu'il sert uniquement de garantie, et devrait rester la propriété de la banque qui l'a hypothéqué, sauf en cas de défaut (et il ne me semble pas qu'il y en ait eu). Dans le genre étonnant, je ne comprends pas non plus cet article, qui évoque le risque que la BCE elle-même devienne insolvable (si, justement, les obligations grecques sont marquées comme en état de défaut de paiement par les agences de notation) : je ne comprends pas comment une banque centrale peut être insolvable (en tout cas dans la monnaie qu'elle émet).

[#] Die Mathematiker sind eine Art Franzosen: redet man zu ihnen, so übersetzen sie es in ihre Sprache, und dann ist es alsobald ganz etwas Anderes. (J. W. von Goethe)

[#2] Tiens, mais je me rends compte que je n'ai jamais raconté sur ce blog que j'avais cherché à trouver le RIB du compte unique du Trésor Public à la Banque de France, afin d'y faire un virement de 5€, histoire que quelqu'un soit tout perplexe que dans cette comptabilité méticuleusement tenue (enfin, j'espère) il apparaisse 5€ surgis de nulle part. (Oui, je rêve, je sais très bien que personne ne s'apercevrait de rien et j'aurais juste perdu 5€. Mais c'est rigolo, voilà.) Pour ça j'avais commencé à reverse-engineerer les différents RIB qu'on voit parfois passer pour des sous-comptes du compte de l'État (différentes trésoreries) et j'avais essayé de les corréler avec des documents comme celui-ci (‹ Instruction codificatrice Nº05-005-P-R du 25 janvier 2005 (NOR: BUD R 05 00005 J, publiée au Bulletin Officiel de la Comptabilité Publique) sur la comptabilité de l'État (tome 1 — système comptable et nomenclatures — volume 1 — titre 2), portant mise à jour de la nomenclature générale des comptes de l'État ›) ; j'avais conclu que le RIB en question commençait probablement par 30001 00512 (le 30001 est le code de la Banque de France et le 512 semble être le numéro utilisé par toute la comptabilité de l'État pour le compte du Trésor à la Banque de France, cf. la page 82 du PDF ci-dessus) mais je n'ai pas compris le sens qu'ils donnaient aux chiffres suivants — c'est assez mystérieux, parce que les différents RIB qu'on voit passer pour des paiements au trésor ont des formats étrangement différents.

[#3] En réalité, d'après ces chiffres, je vois qu'il y a 9647.3G€ dans l'agrégat M3 et même si je ne sais pas exactement quel chiffre correspond à la monnaie « banque centrale », c'est-à-dire réellement émise par la BCE, je suis sûr que ça contient au moins les 862.4G€ de billets et pièces en circulation. Donc le multiplicateur réel est inférieur à 12. (Je pense en fait que la monnaie « banque centale » est la somme des 862.4G€ circulés sous forme de billets et pièces et des 1238.4G€ déposés auprès de la BCE par les institutions de crédit. Auquel cas le multiplicateur serait moins de 5.)

[#4] Et a priori si la banque X n'est pas capable d'honorer son passif (les comptes de ses clients), c'est qu'elle a émis des prêts, qui sont donc des créances à son actif, et ces créances devraient être acceptées par la banque centrale comme collatéral pour lui accorder un prêt.

[#5] Au fait, si par hasard ce n'est pas clair pour tout le monde, G€ (giga-euro) signifie milliard d'euros. J'ai déjà ranté à ce sujet.

[#6] Enfin, je ne sais pas quel niveau de décision était impliqué, en fait. Il paraît que si les agences de notation classifient la décision d'aujourd'hui comme un défaut, la BCE n'a plus le droit d'accepter les obligations grecques comme collatéral. Mais, euh, qui a écrit ces règles, au juste, et pourquoi sont-ce des agences de notations extérieures, et pas la BCE elle-même, qui décideraient ce que la BCE peut accepter ?

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