David Madore's WebLog

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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(samedi)

How to read Towns & Cities par Jonathan Glancey

Le livre dont je vais parler fait partie de ce que j'aurais tendance à appeler un coffee table book, mais peut-être que le sens que je donne à ce terme est inhabituel, parce que Wikipédia précise qu'il doit être de grand format, et renvoie dans sa version française sur l'article beau-livre, ce qui est, à mon sens, subtilement différent. Disons que, selon moi, il s'agit d'un livre, de préférence joliment illustré, qui est plus fait pour être feuilleté (comme source d'informations ou de distraction) que lu de la première à la dernière page. Dans le cas présent, l'auteur ne serait peut-être pas d'accord avec mon jugement, mais je pense que son livre, qui n'est décidément pas un grand format, s'y prête très bien. Je l'ai, pour ma part, lu dans l'ordre du début à la fin (mais bon, j'ai fait ça dans des cas encore plus bizarres), sans doute par peur de rater des bouts.

How to read Towns & Cities par Jonathan Glancey est un fascicule sur lequel je suis tombé par hasard en parcourant les allées de Foyles à Londres. Comme je suis un urbain dans l'âme (même si j'aime me promener à la campagne, je ne supporterais pas de vivre ailleurs qu'en ville) et que l'architecture et l'urbanisme intéressent ma curiosité ou en tout cas mon sens de l'esthétique (je n'y connais rien, mais j'aime regarder des images de bâtiments et de villes, et y rêver), il m'a tout de suite attiré. D'autant qu'il n'était pas encombrant (c'est le plus cher à payer quand j'achète un livre : pas le prix du livre lui-même, mais le volume pour le stocker dans un petit appartement d'une ville densément peuplée).

Ce livret se prétend a crash course in urban architecture. En tant que tel, je ne suis pas sûr que ce soit un grand succès. En revanche, en tant que petit catalogue d'exemples d'éléments architecturaux intéressants ou remarquables qu'on peut trouver dans des villes, je l'ai trouvé tout à fait bien. Il y a certes un plan qui tente de mettre un peu de système dans tout ça : la première partie est consacrée à la grammaire de l'architecture urbaine, la seconde aux types et styles de villes ; autrement dit, d'abord il passe en revue différentes sortes d'éléments dans les villes (places, murailles, rues, bâtiments de pouvoir, marchés, parcs…), puis différentes sortes de villes (médiévales, industrielles, nouvelles, bidonvilles, futuristes, imaginaires…). L'intention de mettre de l'ordre est louable, mais finalement, l'inventaire déborde la volonté de le canaliser.

Chaque double page est organisée de la même manière : un paragraphe d'ensemble sur l'idée présentée, et quatre ou cinq exemples chacun accompagné d'un paragraphe de description, l'exemple sur la page de gauche étant représenté en photo (sous le paragraphe d'ensemble), ceux de la page de droite étant des dessins en noir et blanc (réalisés, je suppose, par l'auteur, puisqu'il n'y a pas de nom d'illustrateur). Les généralités ne sont souvent pas très passionnantes, mais le choix d'exemples, lui, l'est, et bien souvent je me suis jeté sur Wikipédia pour en savoir plus ou sur Google Images pour avoir d'autres images (du coup, d'ailleurs, j'ai mis énormément de temps à finir ce livre). Et j'ai appris l'existence de toutes sortes d'endroits dont je ne soupçonnais rien, comme Palmanova en Italie, Sun City en Arizona, le district Songjiang de Shanghai (et sa très bizarre fausse ville anglaise), ou Masdar City à Abou Dabi, pour ne citer que quelques uns. Ou encore le Teatro Olimpico, même si le rapport avec les villes n'est pas immédiat.

Globalement, j'ai bien aimé, et je recommande pour ceux qui aiment les villes.

Dans la série, j'ai commencé à lire The Language of Cities de Deyan Sudjic. J'en reparlerai peut-être une autre fois.

(vendredi)

Notes de cours de théorie des langages formels

Un des cours (de première année) dont je suis responsable à l'ENST Télécom ParisTech ParisSaclay NewUni l'école où j'enseigne concerne la théorie des langages [formels], c'est-à-dire les langages rationnels, expressions rationnelles et automates finis, les langages algébriques et grammaires hors-contexte, et pour finir une toute petite introduction à la calculabilité (sujet dont je me suis déjà plaint, et plus d'une fois, de la difficulté à l'enseigner proprement). J'ai tout juste fini d'en réécrire le poly, complètement en retard puisque le cours a déjà commencé et qu'il va falloir du temps pour l'impression.

Comme je suis partisan de l'ouverture et de la disponibilité des documents d'enseignement, voici les notes en question. Si certains de mes lecteurs sont intéressés par ce sujet, ou veulent m'aider à traquer les erreurs qui demeurent certainement nombreuses, n'hésitez pas à me faire parvenir vos commentaires (mais comme je mets à jour ce lien régulièrement, pensez à recopier la ligne Git de la première page pour que je sache à quelle version vous faites référence).

(Il va de soi que le contenu lui-même, qui est le résultat de divers compromis, que ce soit sur le temps imparti ou sur l'équilibre entre mathématiques et informatique pratique, est souvent boiteux. Ce n'est pas la peine de me faire des remarques à ce sujet ; enfin, ce n'est pas qu'elles soient mal venues, c'est juste qu'elles ne seront pas suivies d'effets.)

(lundi)

Les trous blancs ne sont pas répulsifs (et d'autres choses sur les trous noirs)

Les quelques dernières entrées de ce blog étaient essentiellement écrits il y a longtemps (laissées en plan et finies en vitesse), parce que je suis un peu débordé par les choses que je dois faire en ce moment. Je comptais me calmer, mais là je ne peux pas. C'est important : quelqu'un a tort sur Internet.

Je parle de cette vidéo de SciShow Space. Vous pouvez la regarder, ce n'est pas indispensable pour lire la suite, mais ce n'est pas mal. Globalement, je recommande la chaîne YouTube SciShow et ses filles, c'est de la vulgarisation scientifique grand public plutôt bien expliquée, ce n'est pas très profond mais on y apprend des choses et c'est généralement plutôt sérieusement documenté (pour autant que je puisse en juger), bref, si on a quelques minutes à perdre, ça se laisse regarder. Mais là, ils font une erreur qui, sans être grave, se trouve être une de mes préférées : ça concerne la notion de trou blanc, un objet gravitationnel hypothétique (et probablement purement théorique) qui est une sorte d'opposé du trou noir. Justement, ce n'est pas l'opposé de la manière qu'on peut facilement se l'imaginer, et c'est là qu'est l'erreur, parce que contrairement à ce qu'on pensera spontanément (qui est plus ou moins dit dans la vidéo de SciShow Space), les trous blancs sont gravitationnellement tout aussi attractifs que les trous noirs. D'un certain point de vue, c'est même exactement la même chose. Et c'est intéressant, parce que c'est un concept délicat à vulgariser.

J'ai commencé à parler ici de trous blancs et d'expliquer pourquoi ils sont attractifs et non répulsifs, et de fil en aiguille, en complétant mes explications et en reprenant des bouts de textes écrites autrefois, je me suis mis à raconter plein d'autres choses. Du coup, je me suis retrouvé à en dire beaucoup plus que ce que j'avais prévu : cette entrée-ci recoupe beaucoup cette page (en anglais) où je présente les vidéos de chute dans un trou noir que j'avais calculées il y a longtemps ; mais ce n'est peut-être pas mal que je redise les choses différemment, et en français.

J'ai déjà parlé des trous noirs par exemple ici (je n'ai jamais fini d'écrire ce truc : on peut dire que cette entrée-ci en est une sorte de suite, même si elle peut se lire indépendamment). Tout le monde a une certaine idée de ce que c'est, et cette idée n'est souvent pas trop fausse. C'est un objet tellement compact (au sens : petit eu égard à sa masse) que même la lumière ne peut pas s'en échapper — et, du coup, rien ne peut. Ce n'est pas qu'ils ont un pouvoir d'attraction magique : un trou noir d'une masse solaire provoque, quand on en est assez loin, la même attraction gravitationnelle que n'importe quel objet — sphérique — d'une masse solaire, par exemple le Soleil, à la même distance, et la vitesse nécessaire pour s'en échapper obéit à la même loi ; mais c'est que le trou noir est assez petit pour qu'on puisse s'en approcher très près, si près que cette vitesse d'échappement finit par dépasser la vitesse de la lumière, et, du coup, qu'il n'y a plus moyen de revenir en arrière ni même de rester sur place. La limite à partir de laquelle c'est le cas s'appelle l'horizon des événements du trou noir : une fois qu'on a franchi cet horizon, il n'est pas possible de ne pas continuer à s'en approcher. (C'est aussi impossible que, sur Terre, de ne pas arriver jusqu'à demain : la distance au trou noir cesse d'être une coordonnée d'espace quand on franchit l'horizon, et devient une coordonnée de temps.)

Une fois qu'on a franchi l'horizon, on est condamné à s'approcher du trou noir. Dans le cas du trou noir le plus simple, celui de Schwarzschild, qui ne tourne pas, on est attiré vers une singularité centrale qui est un point de densité infinie. [Vue en coupe d'un trou noir de Kerr]Dans le cas du trou noir de Kerr, en rotation, l'horizon des événements externe en cache un deuxième, ou horizon interne : une fois franchi l'horizon externe, on ne peut qu'avancer vers l'horizon interne, mais une fois franchi ce dernier, on retrouve une certaine liberté de mouvement ; cet horizon interne renferme lui-même une structure intérieure intéressante : il y a, à l'intérieur, une singularité en anneau (qui tourne et qui, de façon surprenante, est plutôt répulsive qu'attractive), et il y a même une sorte de monde mystérieux appelé espace négatif auquel on accède en passant à l'intérieur de l'anneau singulier et au sein duquel on peut remonter dans son propre passé ; par ailleurs, le trou noir de Kerr est aussi un « trou de ver » permettant de passer dans d'autres Univers, mais c'est là que ça devient difficile à vulgariser et qu'il faut commencer par parler de trous blancs, je vais y venir. (Dans la figure ci-contre, qui est une demi-vue en coupe axiale d'un trou noir de Kerr, l'axe de rotation est vertical à gauche, le plan équatorial est au milieu, l'horizon externe est en rouge, l'horizon interne en vert, l'anneau singulier est le gros point jaunâtre, et on accède à l'espace négatif en passant par la partie figurée en violet et qui est une sorte de disque vu en coupe ; les autres trucs représentés en pointillés sont les « limites statiques », qui ne m'intéressent pas ici.)

La nouvelle décevante, c'est que tous ces gadgets rigolos sont probablement de la pure théorie, des constructions mathématiques élégantes mais probablement sans aucune réalité physique. Car s'il n'y a plus maintenant guère de doute quant à l'existence de trous noirs, la structure détaillée des trous noirs de Kerr suppose une idéalité mathématique (un trou noir parfaitement stationnaire, en rotation uniforme depuis le début des temps à la fin des temps dans un Univers complètement vide par ailleurs) qui n'est évidemment pas satisfaite dans le monde réel ; or toute cette jolie géométrie intérieure est probablement complètement instable. Ceci étant, personne ne sait ce qu'il y a vraiment à l'intérieur des trous noirs (il y a des théories, voir par exemple ici, mais je ne prétends pas les comprendre ; je ne crois pas qu'il soit exclu qu'au moins certaines des caractéristiques du trou noir de Kerr idéal s'appliquent dans une certaine mesure aux trous noirs réels, mais ce qui est sûr est que ce n'est pas simple). En tout état de cause, on peut s'intéresser au trou noir en tant qu'objet mathématique, et comme je suis mathématicien, c'est que j'ai tendance à faire (mais je me dois de réitérer ma mise en garde : ne comptez pas sérieusement sur les trous noirs du monde réel pour vous emmener dans des univers parallèles, il est peu probable qu'ils le permettent).

Bref, si on reste sur le plan de la pure théorie mathématique, il existe un truc appelé trous blancs. Et ces trucs sont plus difficiles à vulgariser que les trous noirs (à part pour sortir l'immortel jeu de mot les trous blancs, c'est troublant), alors que théoriquement ils ne sont pas plus compliqués. D'un certain point de vue, ils sont même, en fait, exactement la même chose, et c'est aussi ça qui rend la vulgarisation compliquée.

Mais une chose est sûre : ils ne sont pas répulsifs. C'est ça qui est un peu subtil à expliquer : un trou blanc est un objet dont (une fois passé un horizon des événements) on ne peut que sortir, de même que les trous noirs sont un objet dans lequel on ne peut qu'entrer, on peut naïvement s'imaginer que c'est parce que les trous blancs provoquent une répulsion telle que même la lumière ne peut pas la compenser (ou quelque chose de ce genre), et pourtant, c'est faux, les trous blancs sont attractifs exactement autant que les trous noirs (ce qui est normal puisque c'est la même chose !).

Pour ne pas jouer avec les paradoxes, je peux au moins fournir une expérience très simple pour expliquer ce que je veux dire en prétendant qu'un trou blanc est attractif : une particule éjectée par un trou blanc va s'en éloigner de moins en moins vite, parce qu'elle est attirée par l'endroit d'où elle vient, ou ce qui revient au même, parce qu'elle perd de l'énergie en s'en échappant ; et selon qu'elle a ou pas assez d'énergie, elle va soit partir à l'infini soit retomber dans le trou qui l'a éjectée, et qui est maintenant un trou noir occupant le même emplacement parce que ces deux choses sont, en fait, la même.

La clé du paradoxe, ou du moins un bout de la clé du paradoxe, réside dans l'invariance des lois de la physique (classique) par inversion du temps. Si on prend n'importe quelle expérience de physique classique et qu'on inverse le temps (on joue le film à l'envers), on obtient une expérience tout aussi valable du point de vue des lois fondamentales : les lois de la physique classique ne connaissent pas de « flèche du temps ». En physique quantique il y a des subtilités qui ne m'intéressent pas ici, mais ce n'est pas la raison pour laquelle nous arrivons à distinguer (généralement) un film joué à l'envers et à l'endroit : la raison est thermodynamique, si vous voulez une explication, regardez cette vidéo de Sean Carroll (qui est un vulgarisateur extraordinaire, et aime expliquer précisément ça). Mais si vous prenez une expérience très simple, par exemple (1) une bille envoyée de la Terre avec une très grande énergie et qui part dans l'espace, ou (2) une bille qui tombe de l'espace sur la Terre et arrive avec une très grande énergie, ou encore (3) une bille envoyée de la Terre avec une énergie plus faible, qui monte jusqu'à une certaine hauteur, et retombe ensuite avec la même énergie ; et si vous inversez le sens du temps, vous obtenez encore quelque chose de valable ((1) devient (2) et réciproquement, et (3) reste (3)). J'insiste sur le fait suivant : dans les trois expériences que je viens de décrire, la Terre attire la bille : le fait d'inverser le sens du temps ne rend pas la gravité répulsive.

Or ce principe d'invariance par inversion du temps doit rester vrai pour une particule qui tombe dans un trou noir, franchit l'horizon des événements et disparaît on ne sait où. Si j'inverse le sens du temps, je vois une particule qui apparaît d'on ne sait où et sort de l'horizon des événements : cette expérience doit rester physiquement possible, et comme je l'ai dit, le trou reste attractif même dans cette expérience inversée. Comme on ne peut pas sortir de l'horizon d'un trou noir, le truc (attractif !) d'où est sorti ma particule est forcément autre chose : c'est ce qu'on appelle un trou blanc. L'inversion du sens du temps montre que le trou blanc est physiquement possible, mais pas qu'il est thermodynamiquement réaliste (il faut y penser un peu comme une cascade filmée à l'envers, i.e., plein de gouttes d'eau, attirées par la Terre, qui auraient décidé de plonger vers le haut : c'est physiquement possible par inversibilité du temps, mais pas très réaliste) ; je répète qu'on ne pense pas qu'il existe des trous blancs : mais on peut quand même se demander comment visualiser et comprendre cette possibilité théorique.

Reprenons une expérience de type (3) : je pars d'une particule immobile pas loin d'un trou noir, elle va forcément tomber dedans ; maintenant, je la fais précéder de la même expérience où j'ai inversé le sens du temps, et comme les deux moitiés ont toutes les deux la particule au repos à la même distance du trou, les deux se recollent, et j'obtiens un film qui montre une particule éjectée par un trou (forcément blanc), qui arrive jusqu'à une certaine distance où elle manque d'énergie pour continuer, et qui retombe dans le trou (forcément noir). Comme l'endroit où la particule est retombée est le même que l'endroit d'où elle est sortie (je n'ai fait qu'inverser le temps), la conclusion est que : le trou noir et le trou blanc occupent le même emplacement dans l'espace. Mais comme leurs horizons sont distincts (puisque l'un ne permet que de rentrer et l'autre ne permet que de sortir), la seule conclusion possible est que : trou noir et trou blanc occupent le même emplacement dans l'espace mais pas dans le temps.

Mon raisonnement peut ressembler à un sophisme, mais on peut l'appuyer sur des calculs précis. Je pense que la découverte des trous blancs (comme possibilité théorique), ainsi que celle de l'univers « jumeau », et en tout cas leur présentation mathématique, remonte à la description d'un système de coordonnées par Martin Kruskal et George Szekeres vers 1960, qui décrit la « complétion maximale » du trou noir de Schwarzschild, laquelle nécessite l'introduction d'un trou blanc et d'un deuxième univers (où il est impossible de se rendre, mais qu'on peut observer à travers une « fenêtre » quand on tombe dans le trou noir). Dans le cas du trou noir en rotation, la description de la complétion maximale de la solution de Kerr, encore plus intéressante que celle de Schwarzschild, a été faite par Brandon Carter en 1968.

[Diagramme de Carter-Penrose d'un trou noir de Kerr]Dans les deux cas, on peut représenter les choses graphiquement par des petits schémas appelés diagrammes de Carter-Penrose (enfin, les gens disent généralement diagramme de Penrose, mais Brandon Carter m'a convaincu qu'il méritait que son nom soit attaché au terme), qui montrent comment l'espace-temps s'organise, et d'où vers où on peut aller sans dépasser la vitesse de la lumière. Celui représenté ci-contre est celui du trou noir de Kerr (disons pour fixer les idées qu'il s'agit uniquement de l'axe de rotation du trou noir, côté nord, ce qui explique qu'il reste deux dimensions, une de temps et une d'espace) : la règle générale de cette cartographie de Carter-Penrose est que le temps s'écoule du bas vers le haut, et que la lumière voyage du bas vers le haut à des angles de 45° avec la verticale ; d'un point donné du diagramme on peut donc voir tout ce qui est en-dessous sous des angles pouvant aller jusqu'à 45° (« cône de lumière du passé »), et on peut voyager vers toute région qui est au-dessus à des angles jusqu'à 45° (« cône de lumière du futur »), bref, on peut aller d'une case en losange vers une des cases situées au-dessus et on peut voir les cases situées en-dessous ; l'extérieur du trou (« notre univers ») est la région marquée I, la région intérieure (« habituelle ») du trou noir est marquée III (y compris l'« espace négatif »), la partie entre les horizons du trou noir est marquée II (BH), l'horizon externe étant celui qui la sépare de I et l'horizon interne celui qui la sépare de III ; la partie entre les horizons du trou blanc, elle, est la partie marquée II (WH) ; les régions coloriées en bleu clair de la même manière que I sont des univers parallèles (par exemple I* et I⁺) ; les traits fins noirs sont infiniment lointains.

Dans leur idéalisation mathématique, le trou blanc et le trou noir sont deux objets qui se succèdent dans le temps : le trou blanc a lieu d'abord, et le trou noir a lieu ensuite ; vu par un observateur extérieur, le trou blanc est dans le passé, le trou noir est dans l'avenir. C'est une raison de plus de se dire que les trous blancs n'existent pas dans la réalité : ce qui donne naissance à un trou noir, dans notre Univers réel, c'est une étoile ou un gros nuage de gaz qui s'effondrent ; le passé d'un trou noir réel est donc occupé par le truc qui s'effondre, pas par un trou blanc : les trous noirs de la réalité n'ont que leur face « trou noir », pas de face « trou blanc » ; on pourrait, symétriquement, imaginer des astres théoriques qui n'ont que la face « trou blanc » en jouant à l'envers le film de l'effondrement d'une étoile, ce serait la création d'une étoile à partir d'un trou blanc, mais c'est un pur jeu intellectuel. Le trou noir mathématique idéal (que ce soit celui de Schwarzschild ou celui de Kerr), en revanche, lui, a les deux faces, qui se succèdent dans le temps (et même alternent, s'agissant de celui de Kerr), tout en étant au même endroit.

Mais quand je dis qu'ils se succèdent, il ne faut cependant pas chercher un temps, vu par un observateur lointain, où le trou blanc « devient » trou noir. La difficulté est qu'on ne peut pas facilement comparer un temps tel que mesuré par les observateurs distants du trou à un temps mesuré à l'intérieur du trou blanc ou du le trou noir : pour le trou noir, on peut utiliser le « temps entrant », c'est-à-dire le temps synchronisé par des signaux entrants, i.e., l'heure mesurée par une horloge distante mais vue dans le trou noir, et pour le trou blanc on peut utiliser le contraire, le « temps sortant » (régler l'heure de l'observateur dans le trou blanc de sorte qu'une horloge distante la voie coïncider avec la sienne) ; mais en aucun cas on ne peut faire les deux à la fois, donc il n'y a aucun moyen évident de comparer un temps dans le trou blanc avec un temps dans le trou noir. Du point de vue d'un observateur distant, le trou blanc est en quelque sorte situé infiniment loin dans le passé par rapport au trou noir (c'est-à-dire infiniment loin dans le passé en temps entrant), et symétriquement, le trou noir est infiniment loin dans le futur. Ça ne contredit pas le fait que, pour une particule qui émerge de l'un et chute dans l'autre, le temps écoulé de son point de vue est fini. Mais il n'y a pas un temps où le trou blanc devient trou noir ; en tout cas, pas un temps mesuré à l'extérieur.

Mais là où ça devient vraiment difficile à expliquer, c'est qu'il y a quand même un instant où le trou blanc devient trou noir. Car en fait, les horizons du trou blanc et du trou noir se croisent, et ils se croisent même transversalement. Cela peut sembler complètement contradictoire au fait qu'ils sont au « même endroit » au sens de la coordonnée r de distance au trou noir : mais en fait cette coordonnée dégénère à l'horizon et le lieu r=r₀ de l'horizon externe (ou interne) est la réunion de deux horizons (chacun de dimension 3 dans l'espace-temps de dimension 4), l'horizon du trou noir et l'horizon du trou blanc, qui se coupent en un lieu (purement d'espace) de dimension 2 ayant la topologie d'une sphère. Et on peut dire que c'est sur cette sphère (qui représente un instant dans l'espace-temps pour chaque direction autour du trou noir) que le trou blanc devient trou noir. (Sur le diagramme de Carter-Penrose ci-dessus, il s'agit du point où se touchent les régions marquées II (BH) et II (WH).) Là, je dois avouer franchement : mon intuition ne visualise pas du tout bien la chose. Pourtant, les vidéos de chute dans des trous noirs que j'avais calculées (le lien a déjà été donné plus haut) montrent assez clairement ce phénomène. (Elles le montrent d'ailleurs sous forme d'artefacts numériques, parce que les systèmes de coordonnées que j'utilise pour faire les calculs d'images dégénèrent là où les horizons se croisent et ça se manifeste comme des parasites sur mes images.)

Reprenons. Quand un observateur qui va tomber dans un trou noir regarde devant lui, il ne voit pas le trou noir, il voit le trou blanc situé au même endroit : c'est logique, puisque rien ne sort d'un trou noir on ne peut pas le voir, alors que des choses peuvent sortir d'un trou blanc ; ou, si on veut, tout signal qu'on reçoit à l'extérieur a été émis à un temps où le trou était blanc. (Une fois de plus, je parle d'un trou noir mathématique idéal. Dans le monde réel, si on regarde un trou noir, on voit des effets optiques bizarres sur le monde derrière, on voit sans doute un disque d'accrétion très brillant autour parce que chauffé à une température invraisemblable, on voit des rayonnements émis quand la matière qui tombe dans le trou noir se fait déchiqueter par les forces de marée en tombant, etc. Mais si on regarde le trou noir lui-même, on voit du noir, qui est, en fait, les derniers instants de l'effondrement gravitationnel de l'étoile qui a donné naissance au trou noir, les derniers photons émis juste avant de tomber dans l'horizon des événements, et qui mettent de plus en plus longtemps à s'échapper, si bien qu'ils sont de plus en plus décalés vers le rouge au point d'en devenir invisibles.)

Imaginons qu'on puisse voir les horizons : imaginons qu'il y ait une grille dessinée sur chacun, pour les marquer, comme c'est le cas sur mes vidéos et sur les images fixes reproduites ci-dessous. Évidemment, c'est fantaisiste. (Dans la réalité, il n'y a rien de remarquable qui marque l'horizon d'un trou noir, au moins pour ce qui est de l'horizon externe : pas de petit panneau indiquant laissez toute espérance, vous qui entrez ; dans un trou noir de taille stellaire on s'est probablement fait transformer en spaghetti bien avant l'horizon, mais dans un trou noir galactique d'un million de masses solaires, un observateur en chute libre ne devrait rien remarquer de spécial au niveau de l'horizon.) Fantaisiste, mais pas logiquement impossible : il peut logiquement y avoir une famille de photons stationnaires sur l'horizon, qui apparaîtraient comme un flash. L'horizon du trou noir est tissé de photons qui essaient de sortir du trou noir et n'arrivent jamais à faire mieux que rester sur place, et l'horizon du trou blanc est tissé de photons qui essayent d'y rentrer et qui restent tout autant sur place.

[Avant la traversée de l'horizon d'un trou noir de Kerr]Bref, quand on s'approche du trou noir en tombant dedans, ce qu'on voit devant soi, c'est l'horizon du trou blanc (pour l'anecdote, on en voit d'ailleurs à la fois le pôle nord et le pôle sud, ce qui se discerne plus ou moins sur l'image ci-contre). C'est seulement au moment où on franchit l'horizon du trou noir que ce dernier devient visible. Ce qui est surprenant, c'est qu'à ce moment-là, l'horizon du trou blanc, lui, semblera toujours loin devant soi. (Et ça, pour le coup ça doit rester plus ou moins vrai dans un trou noir réel, modulo toutes les difficultés à rester vivant dans ces circonstances et toutes les autres choses qui pourraient parasiter l'expérience : vous voyez un truc noir devant vous, et ce truc noir continue d'apparaître loin devant vous alors que vous tombez, même quand vous en franchissez l'horizon. Notons quand même que tout ça dépend du fait qu'on est en train de tomber, donc d'approcher le trou noir à vitesse relativiste : si on se débrouillait pour rester sur place, on aurait l'impression d'être déjà dedans bien avant l'horizon, et au niveau de l'horizon ça n'a plus de sens de rester immobile.)

Au moment où on franchit l'horizon des événements du trou noir, donc, celui-ci devient visible (toujours sous l'hypothèse fantaisiste qu'il a été marqué). Cela se produit à 8.5s du début dans cette vidéo (dont je vois, d'ailleurs, que YouTube a violemment saboté la qualité déjà bien basse) : l'horizon de trou noir apparaît en marron. Il prend la forme d'une sorte de « bulle », s'élargissant à la vitesse de la lumière. [Juste après la traversée de l'horizon externe d'un trou noir de Kerr]Je reproduis une image fixe de ma vidéo (à 9.25s du début, calculée en meilleure qualité) ci-contre. On voit donc bien l'endroit où les deux horizons s'intersectent : celui du trou blanc et celui du trou noir ; ce lieu d'intersection est l'instant de naissance du trou noir (à ce point de sa surface), le moment où le blanc se transforme en noir (et ce qui est amusant, c'est qu'un observateur qui tomberait plus tard verrait le même instant de naissance : c'est bien un instant, même si on ne peut pas lui associer un temps mesuré par l'extérieur). En fait, c'est un peu plus compliqué que ça, il y a quatre couleurs dans ma vidéo (les mêmes que sur le diagramme de Carter-Penrose plus haut), parce qu'il y a un autre univers qui apparaît dans l'histoire, un univers « jumeau » de celui duquel on vient (sur le diagramme de Carter-Penrose ci-dessus, cet univers jumeau est marqué I*, et sur les images ci-dessous, il apparaît en cyan) : le trou noir dans lequel on tombe est aussi un trou noir dans cet univers jumeau, et idem pour le trou blanc ; l'horizon du trou blanc dans notre univers se prolonge dans le temps en l'horizon du trou noir dans l'autre univers et vice versa, et ce sont ces deux horizons prolongés qui se coupent tranversalement. Cet univers jumeau est, par ailleurs, inaccessible (on peut le voir mais pas y aller) puisqu'il est derrière un horizon de trou noir : on ne fait que le voir à travers une « fenêtre » quand on tombe dans le trou noir (d'ailleurs, on va en observer tout le passé depuis l'origine des temps).

Dans un trou noir de Schwarzschild, c'est la fin de l'histoire : on tombe juste dans une singularité où on se fait écraser en un point infiniment dense et il n'y a plus rien à raconter.[Juste après la traversée de l'horizon interne d'un trou noir de Kerr]Dans un trou noir de Kerr, on traverse un deuxième horizon, l'horizon interne, qui apparaît lui aussi comme une sorte de « bulle » s'ouvrant à la vitesse de la lumière, mais j'avoue que je comprends encore moins bien les choses, là. Contrairement à la « bulle » de l'horizon externe du trou noir qui apparaît à l'horizon externe du trou blanc, celle de l'horizon interne semble apparaître à un bord (il n'y a pas d'intersection entre horizons interne et externe), apparemment au point où la fenêtre vers l'autre univers apparaît devient tangente au bord du trou blanc, et les détails m'échappent. Dans l'image ci-contre (à 12.4s du début de ma vidéo), l'horizon interne est en vert sombre (et l'espèce de petit œuf violet est l'espace négatif et son bord est la singularité en anneau), et ce n'est pas un hasard si tout ça apparaît au bord de la « fenêtre » sur l'univers jumeau.

Une autre chose vraiment surprenante et difficile à visualiser est que le trou noir de Kerr a deux régions intérieures différentes, jumelles et aussi inaccessible l'une depuis l'autre que les univers différents à l'extérieur du trou noir. (Dans le diagramme de Carter-Penrose, ces deux intérieurs sont la région marquée III, l'intérieur « habituel », et celle marquée III*, l'intérieur « inhabituel ».) L'observateur qui tombe dans le trou noir peut choisir dans laquelle il va aller ; la manière dont il fait ce choix n'est pas terriblement claire pour moi, mais il y a un choix que je qualifie d'« habituel » et un choix « inhabituel » parce qu'il est plus difficile de se retrouver dans cet intérieur-là. (Cela dépend, cependant, d'où on vient : l'intérieur habituel quand on vient de notre univers est inhabituel quand on vient de l'univers jumeau et vice versa. Je vais garder la terminologie où on vient de notre univers.) Ce choix de région intérieure semble lié à l'endroit où apparaît la « bulle » de l'horizon interne ; je m'étais convaincu que, pour une chute libre inertielle (non accélérée), le fait de tomber dans une région intérieure ou l'autre dépend du rapport entre moment cinétique le long de l'axe du trou noir et énergie, par exemple si on tombe inertiellement le long de l'axe du trou noir on arrivera forcément dans la région que j'appelle « habituelle » ; mais si on accélère pendant la chute on peut changer ce choix : je m'étais aussi plus ou moins convaincu que, pour arriver à la région « inhabituelle », on pouvait accélérer très fort comme si on cherchait à quitter le trou noir, chose qui n'a aucune chance de réussir mais qui peut vous conduire à arriver dans l'intérieur « inhabituel ». Il y a sur ma page précédemment mentionnée deux vidéos de chutes inertielle, celle dont il a déjà été question où on entre dans la région intérieure « habituelle », et celle-ci, malheureusement de qualité encore plus mauvaise, où on entre dans la région intérieure « inhabituelle ». On peut aussi remarquer que, si on tombe dans la région intérieure « inhabituelle », on voit se dérouler en temps fini toute l'histoire future de l'univers dont on vient jusqu'à la fin des temps, alors que si on tombe dans la région « habituelle », c'est celle de l'univers jumeau qu'on observe et dont on a par ailleurs déjà observé toute l'histoire passée. (Ceci est d'ailleurs un signe que, dans un trou noir réel, la région intérieure « inhabituelle » n'a aucune chance d'exister ; mon sens physique suggère que, pour la région intérieure « habituelle », il a un peu plus d'espoir, notamment parce que l'univers jumeau n'existe pas.)

Je ne vais pas m'attarder sur l'espace négatif (qui est pourtant très amusant), autrement que pour signaler que lui est bien répulsif, ou plutôt, dans cet espace-là, le trou est bien répulsif (il n'a pas d'horizons, il est une singularité nue et on ne peut pas orbiter autour).

Mais je finis par expliquer comment on passe dans un univers différent de celui dont on est venu (par exemple, celui étiqueté I⁺ dans mon diagramme). C'est quelque chose qui m'avait longtemps perturbé quand j'étais petit : où, dans la géométrie du trou noir de Kerr, doit-on chercher la porte magique du « trou de ver » ? Je me disais qu'il fallait sans doute faire quelque chose de très bizarre pour se retrouver à l'extérieur alors qu'on est emprisonné par deux horizons de trou noir. Mais la réalité est qu'une fois qu'on est dans la région intérieure du trou noir de Kerr (pour la N-ième fois, une idéalisation mathématique ayant bien peu de rapport avec les trous noirs réels), il n'y a rien qui vous empêche de sortir : le trou noir est prêt à redevenir un trou blanc (noté II⁺ (WH) sur le diagramme ci-dessus), trou blanc dont il n'y a qu'à franchir l'horizon interne, ce qu'on ne pourra faire que dans un sens mais qui ne demande pas de magie particulière (l'horizon interne de trou blanc apparaît comme une bulle dans l'horizon de trou noir dont on vient), après quoi on franchit obligatoirement l'horizon externe de trou blanc, et on émerge d'un trou blanc dans un nouvel univers. Il y en a même deux différents (mais jumeaux) disponibles lors de la sortie, un « habituel » et un « inhabituel », comme il y avait deux régions intérieures entre lesquelles on pouvait choisir. En faisant les choix habituels, le chemin suivi sur le diagramme est I → II(BH) → III → II⁺(WH) → I⁺. Et c'est exactement le chemin (à transposition près d'un univers, c'est-à-dire I⁻ → II⁻(BH) → III⁻ → II(WH) → I) que pouvaient avoir suivi les éventuelles particules qu'on voyait émerger du trou blanc dans l'univers de départ.

Une façon différente mais équivalente de dire les choses, c'est que que c'est tout à fait possible de rentrer puis sortir d'un trou noir/blanc, simplement ça prend un temps « plus qu'infini » pour le faire (vu par les observateurs extérieurs), donc quand on le fait, l'univers a été entre temps replacé par un autre (sans doute beaucoup plus bizarre et beaucoup plus inexplicable). Les horizons ne sont pas tellement des barrières qui vous empêchent de passer, ce sont des surfaces qui fuient à la vitesse de la lumière, et quand vous vous amusez à faire un parcours à travers elle, vous prenez un temps « plus qu'infini » pour vous en sortir.

Le trou noir de Kerr est un objet surprenant parce qu'il est à la fois stationnaire et dynamique. Il est stationnaire au sens où, vu de l'extérieur, des régions I (ou, d'ailleurs, de l'intérieur, des régions III), il ne change pas avec le temps, il reste toujours le même. Mais quand on est entre les horizons (les régions II), l'espace et le temps sont échangés, et le trou est un objet dynamique, qui n'arrête pas de changer de couleur entre le noir et le blanc.

(Une autre bizarrerie que je comprends mathématiquement mais dont je n'ai presque aucune intuition, c'est que les univers jumeaux ont un temps qui, d'une certaine mesure, s'écoulent en sens inverse : certes, quand vous tombez dans le trou noir, vous voyez les événements de l'univers jumeau se dérouler dans le « bon » sens, mais si Bob tombe dans le trou noir une heure après Alice, alors Bob verra, après un temps de chute donné, des événements de l'univers jumeau qui se sont déroulés une heure plus tôt que ceux qu'Alice a vu après le même temps de chute ; je ne sais vraiment pas comment expliquer ça intuitivement. Les deux intérieurs jumeaux du trou noir de Kerr sont eux aussi dans un rapport de « sens du temps inversé », et d'ailleurs le fait de tomber dans l'un ou dans l'autre est en rapport avec le fait qu'on a voyagé plus ou moins dans la direction du passé ou du futur sachant que la direction qui était du temps avant de tomber dans le trou noir est devenue une direction d'espace.)

Zut, j'ai encore ranté.

(mardi)

Spéculations sur l'apparition des fictions juridiques

L'entrée précédente, que j'ai écrite pour l'essentiel il y a des mois, s'appliquerait de façon assez intéressante à la fracture entre indépendantistes catalans et unionistes espagnols ; mais c'est un autre aspect différent de cette dispute qui m'intéresse ici (sur le fond je n'ai pas l'intention de m'exprimer plus que ce que j'avais dit naguère ici) : le goût des fictions juridiques.

(Attention, ce qui suit est largement des spéculations de la part de moi qui ne suis ni spécialiste d'histoire ni de relations internationales. Donc je dis peut-être beaucoup de conneries, et ma terminologie est sans doute non-standard ; mais ce qui m'intéresse, c'est plus le cadre d'explication que je propose que les explications elles-mêmes, et je serais curieux de trouver des explications écrites par de vrais spécialistes qui rentrent dans ce cadre.)

Ce que j'appelle fiction juridique, ici (il y a sans doute un meilleur terme mais je ne le connais pas), c'est le fait de « faire passer ses désirs pour du droit », et notamment de confondre la légitimité avec la légalité.

Ce que je veux dire, c'est que de nos jours, quand un état (ou un groupe ayant la prétention d'être un état) a des prétentions sur un bout de territoire (ou sur autre chose), la manière dont ces prétentions s'expriment est à travers la position suivante : ce bout de territoire fait légalement partie de notre état. Quand deux états revendiquent le même bout de territoire, ils prétendent donc tous les deux avoir la légalité pour eux.

Cela peut sembler aller de soi, mais il pourrait en être autrement, et historiquement il en a été autrement : ils pourraient prétendre avoir la légitimité sans prétendre avoir la légalité pour eux. La différence est subtile. (Ou ils pourraient ne rien prétendre du tout à part nous voulons ce bout de territoire, ce qui serait, souvent, plus honnête, mais ça fait mauvais genre.)

Comme je viens de le dire, je crois qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Quand par exemple, en 1870, l'Empire allemand a pris à la France l'Alsace et la Moselle, je crois que la position de la France (entre 1870 et 1914) n'était pas l'Alsace et la Moselle font toujours (de droit) partie de la France mais plutôt l'Alsace et la Moselle devraient faire partie de la France (et nous les reconquerrons si nécessaire) ou quelque chose comme ça. C'est du moins ce que je crois, et j'y trouve vaguement une confirmation dans une carte comme celle-ci, qui colorie la France jusqu'à la « ligne bleue des Vosges ». En tout cas, c'est ainsi que je distingue une revendication de légalité et une revendication de légitimité. Par contraste, de nos jours, quand la République populaire de Chine revendique l'île de Taïwan, sa position est que Taïwan fait de droit partie de la Chine : revendication de légalité, donc (et à la limite elle est plus prête à discuter de savoir qui est le gouvernement légal et/ou légitime de la Chine que de l'idée d'une séparation du pays en droit). De même Chypre prétend que Chypre-Nord fait partie de son territoire, pas juste qu'elle devrait en faire partie ; et la Moldavie prétend que la Transnistrie fait partie de son territoire, pas juste qu'elle devrait en faire partie.

On pourrait faire une typologie (j'aime bien faire des typologies !) un peu comme ceci :

Je ne suis pas historien, mais j'imagine que quand Louis XIV conquérait telle ou telle région, il ne s'embarrassait pas de prétendre qu'elle lui appartenait de droit, peut-être même pas de légitimité : il la prenait et c'est tout. La France de la 3e République prétendait que l'Alsace-Moselle devait légitimement lui appartenir (par la volonté des peuples ou quelque argument de ce genre), pas qu'elle lui appartenait légalement. Mais maintenant tout le monde semble penser que (2) et (3) sont synonymes et interchangeables, et toute revendication s'exprime donc (il me semble !) sur le plan du droit. Les règles de la diplomatie semblent avoir changé.

Il y a quelque chose qui va avec, mais je ne sais pas dans quelle mesure c'est une cause on une conséquence, c'est l'attitude vis-à-vis des traités de paix : la guerre franco-prussienne s'est terminée par la signature d'un traité de paix (Francfort, 1870) qui donnait de droit l'Alsace-Moselle à l'Empire allemand ; il était donc difficile pour la France de prétendre qu'elle avait le droit avec elle, si elle avait signé et ratifié un traité affirmant le contaire. De nos jours, je crois qu'on ne signe plus tellement de traités de paix, ou seulement dans certains cas, et parfois très tardivement. (J'aime bien dire, par exemple, que la seconde guerre mondiale ne s'est terminée en Europe qu'avec la signature du traité [de Moscou] « quatre plus deux » en 1990. Un des points-clés de ce traité est justement la reconnaissance en droit par la République fédérale d'Allemagne de la frontière Oder-Neisse.) Ou alors on rédige des traités volontairement vagues et bizarrement formulés (comme les accords de Paris de 1973 mettant fin à la guerre du Vietnam).

Et du coup, je vois ça comme un problème dans cette évolution de la façon de faire la diplomatie : en oubliant qu'il peut y avoir une différence entre (2) le droit et (3) la légitimité, on n'accepte plus de signer que des traités de paix qui sont alignés avec la conception qu'on a de la légitimité, et donc on reporte sur l'ordre juridique des questions qui devraient rester politiques. Et du coup, comme il y a malheureusement forcément un divorce entre (1) les faits et (3) la légitimité perçue, ce divorce se retrouve entre (1) les faits et (2) le droit interprété par l'une ou l'autre partie, ce qui est malsain en soi. Je trouve cette évolution néfaste, et je soulève la question : que faudrait-il faire pour réétablir une séparation entre droit et légitimité ?

Je peux tenter d'imaginer la raison pour laquelle cette évolution a eu lieu. Cette raison est l'apparition progressive d'une forme de droit international, ou plutôt, la consolidation d'un « état de droit » qui est peut-être une illusion savamment maintenue entre puissants mais ce n'est pas le problème ici. Cela expliquerait que l'évolution aille de pair avec la création d'organismes comme la Société des Nations, la Cour internationale de Justice (de la Haye) et l'Organisation des Nations-Unis : dès lors qu'un pays accepte l'idée de défendre sa cause devant des institutions de ce genre, il ne peut pas défendre une position du type cette région appartient au pays Z mais c'est injuste et illégitime : elle devrait m'appartenir (distinction intelligemment faite entre (2) et (3)), il doit se positionner sur le terrain du droit, soit cette région est occupée dans les faits par le pays Z mais c'est illégal elle m'appartient en droit (report de la distinction entre (1) et (2)). Ou pour dire les choses autrement : il est devenu « de mauvais goût » de prétendre qu'une région appartient de droit à un autre pays mais qu'on la veut quand même (même si on pense avoir la légitimité pour soi). Et comme il est difficile de concevoir des institutions qui tranchent la question de la légitimité, la question que je pose ci-dessus semble insoluble.

Bref, ce serait une évolution plutôt bénéfique (le fait d'établir un état de droit, ou un embryon d'état de droit, ou peut-être même juste un semblant d'embryon d'état de droit, au niveau international, est certainement une bonne chose) qui aurait cette conséquence vraiment nuisible de la multiplication des fictions juridiques au mépris de la réalité.

Il faut remarquer quand même que la réalité reprend parfois ses droits, mais de façon inattendue et incohérente. Notamment, quand la France a été libérée en 1944–1945, le gouvernement provisoire met en place la fiction juridique que le gouvernement de Vichy n'a jamais existé : pas juste qu'il n'était pas légitime, mais qu'il n'était pas légal (le gouvernement légal de la France aurait donc été celui en exil à Londres). Sont en particulier déclarés nuls et de nul effet tous les actes constitutionnels législatifs ou réglementaires, ainsi que les arrêtés pris pour leur exécution, sous quelque dénomination que ce soit, promulgués sur le territoire continental postérieurement au 16 juin 1940 et jusqu'au rétablissement du Gouvernement provisoire de la République française (ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental). Pourquoi pas : sans préjuger de la question strictement légale de respect des formes constitutionnelles (je ne peux vraiment pas me prononcer à ce sujet), je comprends tout à fait l'intérêt symbolique fort d'une telle décision. Mais elle semble n'avoir été appliquée qu'à moitié : plutôt que de tout frapper de nullité, quitte à redécréter rétroactivement ce qui pouvait sembler utile, on a commencé à se préoccuper des conséquences pratiques, donc faire un tri, en supposant par défaut le maintien (la nullité des actes en question doit être expressément constatée, dit l'ordonnance en question : c'est là gâcher tout le principe qu'on vient de mettre en place !). C'est ainsi que, entre autres textes douteux, la loi du 6 août 1944 établissant une différence de majorité sexuelle pour les relations hétérosexuelles et homosexuelles, est restée en vigueur jusqu'en 1982 : si on n'avait pas commencé à fouiller dans la merde de Vichy, ce ne serait pas arrivé.

Au sujet de la Catalogne, je m'étonne que Carles Puigdemont se soit laissé entraîner sur le terrain de la légalité, en faisant voter l'indépendance de la Catalogne (créant ainsi une fiction juridique où elle existe en tant qu'état indépendant — fiction assez peu développée, il est vrai, puisque cet état putatif n'a pas de constitution, pas de monnaie, etc.), alors que la position de Madrid est beaucoup plus forte sur ce terrain (comme sur celui des faits). Il m'aurait semblé beaucoup plus habile de se placer sur le terrain de la légitimité (par exemple, souligner que le referendum qu'il a fait tenir n'était peut-être pas légal mais qu'il était légitime et qu'il avait épuisé toutes les voies légales, puis rester à ce niveau). Un des problèmes avec les fictions juridiques, c'est que si on prétend ne plus reconnaître un état, il devient vraiment difficile de se présenter à des élections dans cet état : je suis donc curieux de savoir comment les indépendantistes catalans vont gérer ce dilemme. Je pense à la situation bizarre des candidats du Sinn Féin en Irlande du Nord à la Chambre des Communes du parlement britannique : ils se présentent à l'élection mais, quand ils sont élus, ne vont pas siéger à Westminster parce qu'ils ne reconnaissent pas la légitimité de l'institution : je comprends l'idée, mais sur le plan symbolique ça me semble un peu en contradiction avec le fait de se présenter à l'élection, et sur le plan pratique cela donne, depuis les dernières élections, beaucoup de pouvoir à leurs adversaires unionistes qui peuvent ainsi soutenir le gouvernement minoritaire de Theresa May.

PS : Je ne veux pas donner l'impression (de croire que) les fictions juridiques sont une invention récente ! Quand des factions rivales de l'Église catholique élisaient chacune un pape, par exemple, je suppose bien que chacun prétendait être le pape, pas juste avoir la légitimité de l'être. Ce qui a changé (si mon analyse est correcte), c'est que cette façon de penser est devenue systématique en diplomatie : la légitimité et la légalité se sont confondues dans l'esprit des chancelleries, qui placent toujours leurs revendications sur ces deux terrains à la fois.

(mardi)

Comment parler à des gens d'opinions (politiques) différentes

Ce qui suit va être très décousu. Il s'agit d'idées que je veux noter depuis longtemps, mais elles sont assez banales (disons même que c'est de la psychologie de comptoir, largement sans fondement scientifique), et je n'ai par ailleurs pas le temps ni la patience de structurer. Je traîne ce texte sous forme d'ébauche depuis des mois, la lecture du livre de Clinton m'a donné envie de le ressortir, je l'ai un peu remanié, et j'ai fini par en avoir marre, donc je le publie tel quel malgré son absence de fin. [Ajout : si vous trouvez tout ça trop long, vous pouvez sauter directement à la fin où j'ai ajouté une sorte de synthèse.]

J'avais promis d'éviter de parler de Donald Trump, donc je ne vais pas faire une nouvelle entrée sur la terreur (certes combinée à une petite dose d'hilarité) que m'inspire le fait que le président des États-Unis soit un théoricien du complot qui s'enfonce jour après jour dans un monde parallèle tissé de faits alternatifs où la réalité n'a plus aucune prise sur lui (alors que lui continue à en avoir sur nous). Mais je voudrais méditer un instant non pas sur Trump lui-même mais sur les gens qui ont voté pour lui, qui continuent à le soutenir, et qui s'embarquent avec lui dans un voyage vers ce monde parallèle ; et plus généralement sur la manière dont on doit se comporter vis-à-vis de gens dont on pense qu'ils ont profondément tort et s'il y a moyen d'aider à les ramener à la réalité. (J'ai déjà promis que ces réflexions seraient décousues et dépourvues d'originalité, mais il s'agit d'une sorte de prolongation de ce que j'avais commencé ici.)

La question que je me pose plus généralement, c'est : comment gérer la discussion politique (au sens large) avec des gens qui ont des opinions politiques radicalement différentes des miennes ? Par opinions politiques radicalement différentes, je veux dire que, si on ne fait pas d'efforts particuliers, la discussion va naturellement tourner à la confrontation acrimonieuse plutôt qu'à l'échange fructueux d'idées, et que les émotions qui vont en émerger spontanément sont des choses comme la colère ou le mépris.

L'électeur de Trump est un bon exemple de référence, mais ce n'est évidemment pas le seul, et la discussion « politique » n'est pas forcément politique au sens étroit (pensez au climatoscepticisme ou au créationnisme ; ou dans un autre registre, au racisme, à l'homophobie, etc.). Et bien sûr, je ne parle pas que de gens situés politiquement à ma droite : je me suis sans doute finalement plus souvent engueulé avec des gens qui semblaient me considérer comme l'équivalent d'un électeur de Trump (i.e., un imbécile manipulé par le Grand Capital), il y a des social justice warriors qui ont dénoncé mon homophobie (intériorisée), et ainsi de suite. Le fait d'avoir des gens qui m'accusent d'avoir tort dans des sens contraires ne signifie pas pour autant que j'aie raison : si la vérité était aussi facile à connaître, ce serait bien commode. Ou parfois cela n'a rien à voir avec la politique : on est tous le crackpot de quelqu'un d'autre. Il y a aussi une gradation subtile entre les questions sur lesquelles il existe une vérité objective (la Terre n'a pas été créée il y a environ 6000 ans) et celles qui concernent les proverbiaux goûts et couleurs, en passant par un terrain gris où on pense avoir raison mais il faut bien reconnaître qu'avoir « raison » n'est pas quelque chose d'aussi clair qu'en mathématiques.

Quand on est confronté à un tel fossé idéologique, la réaction la plus simple, la plus prudente et la plus sage dans la plupart des cas particuliers est simplement d'ignorer et de se taire : ce n'est pas la peine d'essayer de convaincre quelqu'un qu'on ne pourra pas convaincre, ce n'est pas la peine de rentrer dans une joute oratoire dont il ne sortira rien (comme le dit un aphorisme à l'origine incertaine, most burning issues generate far more heat than light).

Le problème est que si les gens qui ont raison ne parlent jamais aux gens qui ont tort, on évite peut-être de perdre son temps avec ceux qui ne pourront jamais être convaincus, mais on ne parle pas non plus à ceux qui pourraient l'être. Or tant que nous vivons sur la même planète et que les actions des uns influencent les autres, et surtout si nous vivons dans une démocratie où les conneries des uns (Trump !) peuvent retomber sur les autres, ignorer ceux avec qui on n'est pas d'accord ne peut pas être une solution générale.

Et symétriquement, si on ignore ce que disent les autres, c'est qu'on n'en apprendra rien, et notamment, on ne se laissera pas convaincre le jour où ce sera l'autre qui aura raison. Je souligne ça, parce que toute méthode argumentative qui cherche uniquement à convaincre l'autre qu'on a raison est une forme de malhonnêteté intellectuelle : pour ne pas être malhonnête, on doit reconnaître qu'on a parfois tort, même sur des sujets auxquels on tient beaucoup, et on doit se donner comme but de chercher à se laisser convaincre lorsque c'est le cas ; si on n'accepte pas cette possibilité, il est absurde de chercher à l'imposer aux autres ! C'est justement parce que je sais que je suis, moi, très réticent à changer mes propres opinions, et très prompt à déployer la plus grande mauvaise foi pour les défendre, que je me demande comment me forcer moi à me laisser convaincre quand c'est nécessaire, et que j'espère à la fois pouvoir convaincre un autre quand c'est pertinent.

Autrement dit : il faut absolument toujours garder à l'esprit la possibilité que ce soit le partisan de Trump qui ait raison. Mais que ce ne soit pas une forme de relativisme : il ne s'agit pas de douter qu'il y a des questions sur lesquelles quelqu'un a raison et quelqu'un a tort (même s'il y en a aussi sur lesquelles ce n'est pas le cas et aussi beaucoup sur lesquelles ce n'est même pas clair, comme je le disais plus haut), ni même, qu'il y a souvent moyen d'arriver à la vérité par l'examen des faits, le raisonnement, et le débat contradictoire. Il est normal de penser qu'on ait raison sur n'importe quel point donné, mais personne n'a toujours raison, donc il faut avoir la modestie d'envisager qu'on ait tort sur quelque chose dont on était absolument convaincu.

(J'espère que vous admirez la manière dont j'enfonce les portes ouvertes les unes après les autres dans un mouvement gracieux de mon bras musclé armé de ma fidèle hache bénie +2.)

Bien sûr, c'est tentant de mépriser son interlocuteur, et c'est assez facile : quand on pense X, on pense, par définition, qu'on a raison sur ce point et donc que tous les gens qui pensent ¬X se trompent. Donc on se croit intellectuellement supérieur à eux, au moins sur ce point très précis, et de là on en arrive rapidement à généraliser.

C'est facile, mais ce n'est pas ce qui va nous aider à convaincre qui que ce soit. Et je ne parle pas que du mépris lui-même, mais aussi des arguments rationnels nés du mépris. Je qualifiais (dans cette entrée liée ci-dessus) la plupart des discussions politiques à une sorte de match de foot argumentatif : le but n'est pas de convaincre l'autre (ni, à plus forte raison, de se laisser convaincre), mais de montrer une certaine supériorité sur lui. On se laisse entraîner dans ce genre de discussion pour briller devant les supporters qui peuvent être dans l'assistance (ou, s'il n'y en a pas, pour le supporter qu'on est soi-même de ses propres opinions) : pour montrer qu'on a des arguments affûtés, ou pour s'entraîner à les manier. Mais la perspective de convaincre est quasiment aussi fantaisiste que l'idée que, dans un vrai match de foot, un joueur (ou au moins un supporter) de l'équipe perdante pourrait rejoindre l'équipe gagnante parce que, finalement, c'est elle qui a gagné donc il est normal qu'on se laisse prendre par elle.

En fait, c'est encore pire que ça : non seulement on ne va pas convaincre, mais même en débattant contre quelqu'un, on a toutes les chances de renforcer ses opinions initiales. Parce que les attaques contre les opinions en question (et peut-être le mépris qui se sent inévitablement derrière) « soude l'équipe », si j'ose dire : les opinions contraires sont perçues comme une agression (voire, si elles viennent de beaucoup de gens à la fois, une persécution) contre laquelle il faut se blinder, elles réveillent une sorte de système immunitaire mental qui cherche à chasser le non-moi du cerveau (OK, mes métaphores sont pourries et tout emmêlées).

Dans les cas extrêmes, ceci se produit même devant des faits : ce n'est pas la peine d'essayer avec des faits de faire changer d'avis les gens convaincus que le changement climatique n'est pas réel (ou n'est pas l'effet de l'homme), que la Terre est vieille de quelques milliers d'années, que l'évolution « n'est qu'une théorie », qu'Obama est secrètement musulman et est né au Kenya, que les tours du World Trade Center ont été détruites par la CIA, que les vaccins sont dangereux et provoquent l'autisme, ou ce genre de choses. Certains appellent ça le backfire effect. Voir par exemple cette vidéo expliquant très brièvement le point d'une chercheuse en neurosciences sur ce phénomène.

Il semble que ce ne soit pas purement un effet de myopie et que la vie politique, aux États-Unis mais il est possible que ce soit aussi le cas en Europe, soit plus polarisée qu'elle ne l'a jamais été. (Voici une tentative pour mesurer/quantifier ce fait, qui vaut ce qu'elle vaut, mais à la limite peu importe.) On observe des corrélations spectaculaires entre les opinions sur des questions qui devraient n'avoir aucun rapport entre elles, comme des questions d'environnement, des questions sociales et des questions économiques : car l'adhésion à une « équipe » crée les opinions plus que les opinions ne créent l'adhésion à une équipe. (Certes, on peut penser que le bipartisme politique américain empire considérablement les choses en donnant naturellement deux équipes qui s'opposent à peu près sur tout.) Et je ne vais pas insister sur le fait que les réseaux sociaux deviennent des caisses de résonance pour nos opinions en validant ce que nous croyons déjà — c'est devenu un lieu commun de le dire.

Bon, ça c'est facile à comprendre. Maintenant, la question vraiment ardue, c'est : supposons qu'on veuille vraiment dépasser cet effet, comment faut-il s'y prendre ? Et je le répète, fatalement, cette question a deux faces : comment faire pour convaincre quelqu'un d'autre, mais aussi : comment faire pour se laisser soi-même convaincre par quelqu'un d'autre (qui pourrait avoir raison) ? Si on n'accepte pas les deux faces de la pièce, c'est déjà le signe qu'on est dans le mauvais état d'esprit.

Évidemment ce n'est pas facile (si ça l'était, tout le monde serait d'accord sur tout depuis bien longtemps). Les phénomènes psychologiques en question sont puissants. Une fois qu'une opinion est ancrée en nous, elle devient en quelque sorte partie de notre identité, et nous ne voulons pas en changer parce que personne ne veut changer qui il est. Mais il y a un mot-clé dans toute cette histoire, sur lequel il faut que j'insiste, c'est le mot fierté.

La première étape pour avoir une conversation un peu constructive, c'est d'écouter ce que l'autre a à dire. (Bon, la zéroième étape, c'est déjà de trouver quelqu'un avec qui avoir une conversation : si les équipes sont vraiment fermées sur elles-mêmes, ce n'est pas forcément évident. Si je dois chercher un électeur du FN pour l'écouter, je vais avoir du mal à le trouver parmi mes connaissances ; et les réseaux sociaux vont s'avérer très limités pour ce qui est de permettre de rencontrer des gens vraiment différents et ouverts à la discussion : les réseaux sociaux sont plutôt des outils à nous conforter dans nos opinions préexistantes. Admettons cependant que cette zéroième étape soit franchie : il s'agit ensuite d'écouter ce que la personne trouvée a à dire.) Mais attention !, ce que l'autre a à dire n'est pas forcément ce qu'il dira, ou en tout cas pas ce qu'il dira s'il se met dans un état d'esprit de joute oratoire. Ce qu'il faut comprendre, vraiment, c'est ce qu'il a dans le cœur, comment il voit les choses, comment il les relie à son identité, quelles sont les valeurs auxquelles il croit, et comment il en tire de la fierté.

Une question qui peut être intéressante (dans beaucoup de contextes politiques ou proches d'être politiques), c'est de demander à la personne avec qui on parle de lâcher tel ou tel point d'argumentation précis, et de plutôt décrire son monde idéal, de dire à quoi il rêve.

C'est sans doute déjà une façon intéressante de mener une discussion politique : au lieu de se fatiguer avec des arguments mille fois usés, raconte-moi tes rêves, raconte-moi comment tu vois le monde. (Et comme signe de bonne volonté, je vais t'écouter sans t'interrompre, ne poser que des questions destinées à mieux te comprendre et pas à te piéger.) Il est intéressant, à ce stade-là, de chercher la nuance, de repérer les points qui ne sont pas ce qu'on se serait imaginé de façon caricaturale. Et de noter les points sur lesquels on tombe d'accord (sans en avoir honte, et sans se dire quelque chose comme ciel !, je suis d'accord avec un fasciste).

Puisque je parlais des supporters de Trump, Sam Altman (connu notamment pour Y Combinator) a essayé de faire cette démarche d'écoute : ce qu'il raconte est un peu succinct, et il n'a pas vraiment posé cette question que je propose, mais c'est déjà intéressant à lire pour se former une idée qui dépasse la caricature (dont j'étais au moins pour ma part victime). Ce qui est sûr, c'est qu'aucune démarche qui commence par se moquer ne peut aboutir à quoi que ce soit : les humoristes politiques américians « libéraux » (dans le sens américain du terme : John Oliver ou Stephen Colbert, par exemple) sont très drôles quand ils se moquent de Trump, et leurs attaques sont justes, mais elles ne sont pas productives parce qu'elles convainquent uniquement les gens déjà convaincus et renforcent l'impression d'arrogance perçue par le camp adverse. Dire la vérité ne sert à rien : il faut arriver à écouter même ce qu'on pense être du délire, et se rappeler que même derrière des idées fausses il y a des sentiments vrais.

Mais ce n'est pas tout d'écouter, il faut aussi essayer de comprendre les ressorts émotionnels derrière l'histoire : et, comme je le disais, je pense que la clé pour ce qui est des opinions politiques est la fierté. On peut être fier d'être de gauche ou de droite, on peut être fier de son pays, de sa religion, d'un groupe ethnique auquel on s'identifie, de son sexe ou de son orientation sexuelle, etc. Si on veut convaincre quelqu'un de quelque chose, et pour le convaincre ne pas passer pour un agresseur, il est crucial de ne pas le blesser dans sa fierté.

À part la fierté, un autre ressort émotionnel puissant est bien entendu la peur : la peur de l'autre, la peur de l'avenir, la peur de la honte (qui nous ramène à la fierté). Et n'oublions pas la colère, cette petite sœur de la peur.

Et là où les choses deviennent vraiment difficiles, c'est que, si on veut progresser, il faut faire preuve d'empathie pour ces ressorts émotionnels, même si on n'est pas d'accord avec ce avec quoi ils sont attachés.

Prenons un exemple où, pour ne pas jeter la pierre sur qui que ce soit d'autre, je vais parler de mes propres préjugés émotionnels. Une des idées politiques auxquelles je suis le plus attaché est celle de la construction européenne, j'avais écrit une entrée pour en parler, d'où il ressort très clairement, quand on la relit, qu'il s'agit d'un attachement émotionnel — je veux être fier de l'Union européenne (d'où un manque d'objectivité de ma part quand il s'agit d'évaluer ce qu'elle fait), j'ai un peu honte de la France (idem), je fais peut-être un complexe par rapport à l'Allemagne, j'ai le nationalisme en horreur et je vois l'Europe comme une façon de le dépasser, tout ça est éminemment émotionnel. Je ne sais pas vraiment pourquoi les choses ont pris comme ça chez moi (enfin, je le sais en partie, mais ce n'est pas forcément très intéressant à raconter, et ce n'est pas franchement reproductible, donc restons-en là). Il n'est donc pas surprenant qu'un débat sur ce que contiennent les traités européens et s'ils sont ou non en contradiction avec les valeurs de la gauche, ou leur comparaison avec la Constitution française, tourne vite au dialogue de sourds sans intérêt (→ match de foot). A contrario, j'ai eu l'impression de grandement avancer lorsque dans un débat de ce genre avec un eurosceptique je ne sais plus où ni quand, j'ai développé l'idée : nous sommes d'accord que la proposition de déchéance de nationalité française (qui a flotté dans le débat politique) était répugnante, maintenant une chose qui me terrifie est l'idée de perdre ma nationalité européenne (par exemple parce que la France quitterait l'Union ou parce que celle-ci serait dissoute) — et mon interlocuteur m'a donné l'impression de comprendre mon point de vue, pas de le partager mais de comprendre le contenu émotionnel sous-jacent, et peut-être même faire preuve d'empathie. Voilà donc une clé pour discuter avec moi sur ce sujet, et peut-être même pour me faire évoluer (à condition de l'utiliser loyalement : ce qui serait déloyal, par exemple, c'est de se servir de cet attachement émotionnel sincère pour m'attaquer). Symétriquement, bien sûr, il faut que j'apprenne à comprendre, si je veux discuter sur ce sujet, ceux qui voient l'Union européenne comme une menace à leur liberté ou à leur identité, ou à des valeurs auxquelles ils tiennent, et qui ont de plus l'impression que la « pensée unique » est europhile. Et il faut que j'arrive à comprendre non seulement intellectuellement mais même émotionnellement que des gens puissent être fiers d'être Français (ou autre chose).

Mais je prends là un exemple qu'on pourrait qualifier d'encore bien tiède. Qu'en est-il, par exemple, de la question du droit à l'avortement ? Comment pourrais-je réussir à comprendre et même faire preuve d'empathie pour les gens qui affirment vouloir défendre le « droit à la vie », quand mon cerveau me hurle que ce sont juste des cinglés religieux ou des cons qui n'ont rien compris ? Et encore, je ne suis pas une femme (← breaking news) et peu susceptible d'être même indirectement concerné par le problème.

La plupart de ceux qui se définissent comme pro-life (par opposition à des hommes politiques qui pourraient s'appuyer sur ce courant par calcul) sont, je suppose, sincèrement convaincus de leur supériorité morale — ils croient, après tout, sauver des petits enfants ; symétriquement, les pro-choice défendent le droit des femmes à disposer de leur propre corps. Il se trouve que ces derniers ont raison à mes yeux : je n'entends certainement pas proposer ici une forme de relativisme (même si la question est évidemment déjà moins objective que quand il s'agit, par exemple, de croire que le changement climatique est réel et causé par l'homme), je crois que ce genre de relativisme est dangereux, et les camps ne se valent pas du tout ! Mais ça ne change rien au niveau du ressenti des partisans du « mauvais » camp : les deux sont braqués dans leur certitude de supériorité morale. Et le problème est vraiment épineux : si les observations de Sam Altman évoquées ci-dessus sont représentatives, la position conservatrice sur l'avortement ne va pas disparaître toute seule ; et elle va encore moins disparaître à force qu'on la tourne en ridicule. Même si ma conception de l'état de droit permet qu'une cour de justice donne tort à la majorité des électeurs (ce qui s'est — probablement — passé aux États-Unis avec Roe v. Wade en 1973), il faut avoir le réalisme de reconnaître que cette situation ne peut pas durer trop longtemps : lorsqu'une majorité des électeurs, ou même une minorité significative, croit quelque chose de faux ou s'attache à quelque chose d'injuste, il y a un véritable problème.

[Ajout : on suggère, et je pense que c'est en effet plausible, qu'un des mécanismes émotionnels fréquents chez les anti-avortement est sans doute l'idée largement inconsciente que si l'avortement avait été plus accessible (matériellement ou moralement) à leurs parents pendant leur propre gestation, ils n'existeraient pas. Que cette analyse soit juste ou non, peu importe, ce que je veux souligner c'est que c'est le genre de mécanismes qui peuvent intervenir, et qu'il faut prendre en compte.]

Voilà pourquoi il faut apprendre à écouter même ceux qui ont tort, aussi détestables que soient leurs opinions, et aussi pénible que soit cette conversation. Pas pour accepter ou rejeter leurs arguments, mais pour comprendre leurs sentiments.

Je pourrais par exemple évoquer le cas du Front national français, qui illustre l'extrême difficulté de l'exercice : d'un côté, on veut condamner ses idées nauséabondes, de l'autre, il ne faut pas donner à ses électeurs la sensation qu'ils sont rejetés sous peine de les fidéliser à l'unique parti qui leur paraît les écouter. À cela s'ajoute la complication que le discours de diabolisation globalement pratiqué contre le FN a surtout visé le parti lui-même plutôt que ses idées, si bien que les idées ont percolé ailleurs : or ce qui est dangereux, ce n'est pas le FN, ce sont ses idées, et le fait de pointer du doigt le parti a accentué le caractère « holiste » de la condamnation, et donc l'effet sur ceux qui se sentent ainsi condamnés, surtout quand ils croient « dire tout haut ce que d'autres pensent tout bas ».

Je ne prétends certainement pas résoudre magiquement tous les problèmes de racisme du monde en écoutant les gens qui tiennent des propos racistes, mais je prétends au moins que toute démarche constructive doit commencer par là, aussi déplaisante qu'on trouve la chose. Et je ne parle pas seulement d'écouter la détresse économique de ceux qui sont tentés de rejeter leurs difficultés sur la peur de l'étranger, mais bien d'écouter cette peur elle-même, la fierté qu'ils ont ou qu'ils voudraient avoir de leur pays, de leur région, de leur « race », que sais-je encore. Même quand les idées sont régugnantes ou fausses, les émotions peuvent être authentiques.

L'exemple de la situation à laquelle il ne faut surtout pas arriver est l'état de la politosphère(?) sur toutes les questions relatives à l'Islam. Dont une incarnation à l'odeur de caniveau particulièrement fétide était celle du débat autour du « burkini » cet été en France, avec deux camps drapés dans leur certitude de supériorité morale et chacun incapable d'essayer de comprendre l'autre ou simplement de ne pas le caricaturer : ceux qui considèrent la burka comme une atteinte intolérable à la liberté des femmes et ceux qui considèrent son interdiction comme une atteinte intolérable à la liberté de religion. Mais je ne vais pas m'attarder sur l'Islam, parce qu'il y a trop de gens qui ont envie de jouer ce match de foot-là, cela nuirait à mon message.

Je vais donc plutôt évoquer l'homophobie. Évidemment, il est difficile pour moi d'accepter qu'on puisse me considérer comme malade mental, déviant ou débauché, ou comme objet d'opprobre ou de pitié compassée parce que je suis un garçon attiré par les garçons. Mais c'est justement parce que c'est difficile que c'est intéressant pour moi de faire l'effort d'écouter les homophobes. Car si l'homophobie ne doit pas être admise dans ses manifestations, ses origines méritent d'être analysées. Par exemple, si le lieu commun est vrai qu'une proportion importante des homophobes les plus virulents le sont parce qu'ils sont eux-mêmes homosexuels, le refoulent, et tournent leur propre incapacité à s'accepter en haine envers les autres, alors il y a vraiment intérêt à aller au-delà de la seule condamnation. Même si l'homophobie a pour racine une conception figée de ce que sont le masculin et le féminin, ou une conception religieuse rigoriste, ou toute autre cause — ou simplement l'ignorance —, on ne fera pas changer quelqu'un d'avis en le condamnant, ou en le moquant. Et quand le quelqu'un est, disons, une proportion terrifiante de la population russe (par exemple), je ne crois vraiment pas qu'ignorer le problème en se disant « ce sont des cons » soit une solution valable. On peut être timidement optimiste en pensant à un certain nombre de cas où des personnes qui paraissaient viscéralement homophobes, confrontées au coming out d'un proche, et ainsi obligées de reconsidérer leurs propres sentiments sur le sujet, ont pu évoluer : ça ne marche pas toujours, loin de là, ça peut prendre du temps, mais c'est au moins un signe que notre appartenance à une « équipe » n'est pas figée, et qu'elle peut changer, notamment suite à un mouvement émotionnel.

(Je crois que j'avais initialement prévu d'ajouter des choses ici, mais je ne retrouve plus le fil de mes pensées qui, comme je l'ai dit en introduction, ont été commencées il y a des mois, donc je vais m'arrêter là.)

Ajout/synthèse/reformulation () : Tout ce qui précède était peut-être un peu trop long et alambiqué, et finalement je n'ai pas bien souligné le message essentiel. J'essaie donc de le redire de façon plus synthétique : pour avoir un espoir de faire évoluer la position de quelqu'un avec qui on est en désaccord politique profond, les conseils que je préconise sont les suivants :

  • le faire parler et le laisser s'exprimer, sans le contredire, et en ne posant de questions que si c'est sincèrement pour l'amener à éclaircir sa position (et pas pour tenter de le mener à une contradiction),
  • diriger son interrogation non pas sur les points d'argumentation mais sur les motivations profondes (en gardant en tête la ligne générale comment imagines-tu ton monde idéal ?),
  • chercher à comprendre ses mécanismes émotionnels, et notamment sur quels points s'ancrent les émotions telles que la fierté (mais aussi la peur, la colère, etc.),
  • accepter de faire preuve de bienveillance et d'empathie avec les émotions en question (ce qui ne veut pas dire d'accepter les idées associées avec elles),
  • exprimer sa propre position de façon synthétique et pas en réponse à celle de l'autre, donc sans chercher à souligner les contradictions, mais au contraire plutôt les ressentis communs (moi aussi je suis mal à l'aise face à <foo>, mais je le vois plutôt comme ceci <…>),
  • ne pas hésiter à reconnaître franchement ses propres émotions et attachement émotionnels,
  • éviter de tomber dans la confrontation intellectuelle, et se retirer immédiatement de tout point où commence à s'activer le « système immunitaire mental » (de l'un ou l'autre participant),
  • chercher les points d'accord, sans pour autant compromettre sa position, reconnaître comme telle l'origine des divergences de point de vue sans chercher à tout prix à la résoudre,
  • et éviter à tout prix de se laisser gagner par la colère (ou alors cesser la discussion immédiatement, en expliquant qu'on est désolé mais qu'on n'arrive plus à la soutenir).

Évidemment, il faut abandonner l'idée qu'on arrivera à vaincre son interlocuteur : le mieux qu'on pourra faire est de le faire bouger un petit peu (ou peut-être qu'on bougera soi-même un petit peu !), ou même seulement à le faire accepter l'idée d'une opinion contraire, mais c'est déjà beaucoup mieux que de le braquer complètement.

Nouvel ajout / clarification () : Je me rends compte que j'ai pu donner l'impression malheureuse que je me positionne contre l'usage de la logique et des faits, bref de la rationalité, dans le raisonnement ou le discours politiques : ce n'est évidemment pas le cas. Ce contre quoi je me positionne, c'est l'usage de la rationalité comme arme rhétorique utilisée contre un interlocuteur considéré comme adversaire. L'usage que je propose de faire de la rationalité est avant et après la discussion : avant pour préparer une position cohérente, et après pour réfléchir calmement a ce qu'a expliqué la personne avec qui on a discuté, et réévaluer sa propre position si c'est nécessaire. Le point important est qu'on le fait pour soi-même pour rechercher la vérité, et sans l'anxiété d'admettre qu'on a tort au cours d'une discussion. Si chacune des deux parties font ça, on peut espérer qu'elles convergent vers une vérité objective dans les terrains où celle-ci existe.

PPPS / liens / contrepoint () : Quelques liens en rapport avec le sujet qu'on m'a signalés en commentaires ou par d'autres moyens, et qui méritent d'être reproduits ici : • Guided By The Beauty Of Our Weapons par Scott Alexander sur Slate Star Codex (qui met en doute l'importance du backfire effect et souligne l'importance du débat logique) • How to Engage a Fanatic par David Brooks / The New York Times (qui souligne l'importance de rester courtois) • The scientists persuading terrorists to spill their secrets par Ian Leslie / The Guardian (sur la manière de persuader des suspects de parler lors des interrogatoires)

(vendredi)

Différentes manières de voyager dans le temps

Introduction

J'avais déjà écrit ici sommairement, et de façon inachevée (et avant de commencer ce blog) des choses sur le sujet. Mais mon poussinet et moi avons récemment regardé un N-ième film (Looper) où il est question de voyage dans le temps, et qui pour la N-ième fois est franchement incohérent sur les règles du jeu, même si cela peut se défendre, j'ai quand même envie d'essayer une fois de plus de parler de ce que peuvent être les règles du voyage dans le temps dans la fiction. (Accessoirement, je ne recommande pas trop ce film, mais c'est plus parce que les scénaristes ont voulu mettre trop de choses à la fois dedans que pour les incohérences du voyage dans le temps, dont je reconnais, avec la vidéo YouTube de Tyler Mowery que je viens de lier, qu'elles passent la suspension of disbelief même si elles ne passent pas la cohérence logique.)

Vous êtes en train de concevoir une œuvre de fiction où on pourra voyager dans le temps. Ou plutôt, où on pourra voyager vers le passé, parce que voyager vers l'avenir n'est pas spécialement paradoxal, c'est même ce que nous faisons tous les jours au rythme de 1 seconde par seconde, et depuis Lorentz, Poincaré et Einstein nous savons même qu'on peut faire ça plus vite, et même sans relativité on peut arriver au même résultat par une forme quelconque d'hibernation. Bref, ce qui rend les choses vraiment problématiques, et intéressantes, c'est au moment où on commence à vouloir revenir vers le passé. Ou simplement, d'ailleurs, voir l'avenir, ce qui est une forme de voyage vers le passé. (Explication sommaire : à partir du moment où on permet la communication vers le passé, et le fait de voir l'avenir est certainement une forme de communication, alors on peut imaginer que quelqu'un de l'avenir donne des instructions à quelqu'un du passé qui agira pour son compte comme un intermédiaire, et ceci suscite exactement les mêmes questions ou paradoxes que si le quelqu'un voyageait lui-même vers le passé.)

Ce que je veux évoquer, c'est la difficulté de fixer des règles régissant le fonctionnement de ce voyage dans le temps : des règles complètes et logiquement cohérentes, mais en même temps intéressantes pour la fiction. Comme je le concède ci-dessus, il n'est peut-être pas indispensable d'avoir des règles rigoureuses et cohérentes : si ce n'est pas le cas, le lecteur/spectateur ne le remarquera pas forcément, ou sera peut-être prêt à l'ignorer, surtout si l'œuvre ne met pas trop l'accent dessus, ou peut-être au contraire si elle joue sur ses propres incohérences. Mais je pense qu'il y a dans tous les cas un grand intérêt à s'interroger sur ce que pourraient être des règles cohérentes (et à quel point c'est difficile !), de manière à ce que les choix faits dans le scénario soient intelligents et éclairés et pas le résultat d'une simple absence de réflexion.

Généralement parlant, l'intérêt de voyager vers le passé consiste à essayer de modifier celui-ci (si on parle simplement de pouvoir l'observer sans le modifier, il n'y a pas plus de paradoxe que si on veut voyager vers l'avenir). Enfin, l'intérêt pour les personnages va peut-être être différent, peut-être qu'ils seront projetés dans le passé malgré eux, mais en tout cas l'enjeu sera lié à la possibilité, ou au risque, ou au danger, de modifier le passé.

La première question à se poser est donc : cela est-il possible ? On peut imaginer des réponses plus subtiles que non ou oui ici, mais sommairement parlant, il y a deux sortes de règles de voyage dans le temps : le cadre monochronique où on ne peut pas modifier le passé, et le cadre polychronique où on peut. Les deux donnent naissance à toutes sortes de difficultés et de questions.

Le voyage dans le temps monochronique

Le principe du voyage dans le temps monochronique est qu'on ne peut pas modifier le passé : ce qui s'est passé s'est passé, et rien ne peut le changer. Ou dans les mots de Douglas Adams :

One of the major problems encountered in time travel is not that of accidentally becoming your own father or mother. There is no problem involved in becoming your own father or mother that a broadminded and well-adjusted family can't cope with. There is also no problem about changing the course of history — the course of history does not change because it all fits together like a jigsaw. All the important changes have happened before the things they were supposed to change and it all sorts itself out in the end.

— The Restaurant at the End of the Universe (chap. 15)

Le principe monochronique peut sembler contraire à toute l'idée du voyage dans le temps : si on ne peut pas modifier le passé, pourquoi y aller ? Et même si on y va, si tout est déjà joué, où est l'enjeu ? C'est peut-être pour cela qu'il semble relativement moins populaire dans la littérature de science-fiction. Mais il peut par exemple (et semble effectivement souvent) servir dans le cadre du principe de karma ou de justice poétique. Autrement dit : le fait que les actions d'un personnage portent leur propre récompense ou leur propre punition et finissent toujours par porter leurs fruits, souvent avec ironie. Ou, dans une version plus noire, d'injustice poétique et de prédestination (le personnage essaye d'échapper à quelque chose, et n'y parvient pas parce que ses propres actions pour y échapper contribuent au quelque chose en question). Il n'y a bien sûr pas besoin de voyage dans le temps pour faire fonctionner des mécanismes dramatiques, mais il permet de les rendre encore plus forts et impitoyables. On en trouve déjà l'idée dans l'Œdipe Roi de Sophocle, qui se rend compte (hum, spoiler, je suppose…) que c'est précisément en essayant d'éviter son destin (communiqué par l'Oracle, donc depuis l'avenir) qu'il l'accomplit. Il doit y avoir des pelletées de livres ou de films basés sur l'idée que le héros voyage vers le passé pour essayer d'éviter tel ou tel malheur ou cataclysme, et s'avère le provoquer par les actions mêmes qui tentaient de l'éviter. Un bon exemple dans ce genre est donné par (spoiler inévitable…) Twelve Monkeys. Généralement parlant, le héros croit pouvoir modifier le passé ou échapper à sa prédestination, il découvre qu'il ne peut pas, mais ses tentatives pour le faire causent le malheur qu'il cherchait à éviter.

Cette idée de justice poétique ou de prédestination est assez inextricablement liée au voyage dans le temps monochronique. Le paradoxe classique au sujet du voyage dans le temps est : si je remonte dans mon passé et que je tue ma grand-mère avant la naissance de ma mère, je ne peux pas exister, donc il n'y a personne qui remonte dans le passé pour tuer ma grand-mère, donc j'existe, etc. La réponse de la théorie monochronique à ce paradoxe est simplement : je ne tuerai pas ma grand-mère, ou plus exactement, je ne l'ai pas tuée, puisque j'existe. Il peut y avoir toutes sortes de raison à ça : peut-être que j'essaie de la tuer et que je n'y arrive pas ; peut-être que j'y arrive et que je découvre que la personne que j'ai tuée n'est pas vraiment ma grand-mère (ou peut-être que ma mère est née plus tôt que je pensais) ; ou peut-être, tout bêtement, que je ne suis pas un monstre qui aurais envie de tuer ma grand-mère ! (Pour pousser plus loin la logique : la simple existence d'une machine à remonter le temps fait que les gens qui auraient envie de tuer leur grand-mère n'existent pas.)

Ceci nous oblige, ceci oblige le scénariste, à considérer l'ensemble de l'histoire, d'un bout à l'autre du temps, en bloc : les choses doivent se tenir logiquement comme les pièces d'un puzzle (pour reprendre l'expression de Douglas Adams), mais la notion de cause et de conséquence peut devenir incertaine, voire disparaître totalement.

En particulier, le voyage dans le temps monochronique permet les boucles temporelles, donc des choses qui n'ont pas de cause. La plus évidente est celle de l'information : dans un monde sans voyage dans le temps, si j'ai connaissance d'une information à un certain instant, soit je tiens cette connaissance du passé, soit je viens de la découvrir, mais à force de remonter dans le passé, il y a un moment où quelqu'un a découvert l'information ; dans un monde avec voyage dans le temps (monochronique), on peut imaginer que l'information me soit communiquée par quelqu'un dans l'avenir… qui l'a lui-même eue par le passé, donc par moi : au final, l'information fait un cercle dans le temps, personne ne l'a jamais découverte. Ce n'est pas un paradoxe : si la seule façon que l'histoire tienne debout est l'existence d'une telle boucle temporelle, la boucle temporelle se suffit à elle-même, n'a pas besoin de justification. Les histoires de justice poétique que j'évoque ci-dessus sont de ce genre : Œdipe quitte ses parents adoptifs et rencontre ses vrais parents parce qu'il cherche à échapper à ce que lui a prédit l'Oracle, et l'Oracle lui a prédit qu'il tuerait son père et épouserait sa mère parce qu'il le fera, et il le fait parce qu'il a quitté ses parents adoptifs et rencontré ses vrais parents : c'est une boucle temporelle. Il en va de même du héros qui cherche à éviter un malheur en revenant dans le passé et qui s'avère causer le malheur qu'il cherchait à éviter : le malheur est une boucle temporelle : il existe parce qu'on cherche à l'éviter, et on cherche à l'éviter parce qu'il existe — il n'a pas de cause autre que sa propre possibilité.

Toutes sortes de variations sont possibles autour de la boucle temporelle : le héros qui est son propre parent ou mentor, par exemple (voire, qui est son propre lui-même, i.e., un personnage à l'existence cyclique, sans naissance ni mort, qui revient dans le passé et dont la vie est une répétition infinie de cette boucle : pour un être humain c'est un peu délicat parce qu'il va falloir expliquer pourquoi il ne vieillit pas ; mais une intelligence artificielle pourrait remplir ce rôle). Cela peut être la machine à remonter le temps elle-même : à partir du moment où elle est possible, où on peut imaginer qu'elle soit inventée quelque part dans l'avenir, on va revenir dans le passé pour l'y transmettre, et du coup elle existe et il n'y a plus besoin de l'inventer ! J'avais joué avec ce genre d'idées ici.

Le problème pour l'auteur de fiction est que, du coup, les choses deviennent trop artificielles : les boucles temporelles peuvent justifier n'importe quel deus ex machina, puisqu'elles se suffisent à elles-mêmes (n'importe quelle information peut m'arriver de l'avenir, et je justifie a posteriori que l'avenir la connaisse en fermant la boucle), comme le baron de Münchhausen qui se sort d'un marais en se tirant par les bottes. On peut éventuellement pallier ce problème en s'imposant une règle plus ou moins informelle du style « le bootstrap doit être possible » : on imagine provisoirement que le voyage dans le passé permette de changer celui-ci, et on n'autorise une boucle temporelle que quand il y a une succession de changements qui convergent vers la boucle qu'on imagine (c'est-à-dire en un certain sens qu'elle soit stable : on peut raisonnablement la créer à partir d'une situation où elle ne préexiste pas) ; même si on ne « voit » pas la création de la boucle (on ne voit que le point fixe, si j'ose dire), on aura l'impression qu'elle n'est pas aussi parachutée. S'agissant de la machine à remonter le temps, par exemple, il faut qu'il soit concevable qu'elle soit inventée par quelqu'un pour qu'on s'autorise une boucle où personne ne l'invente et où elle apparaît toute prête de l'avenir. S'agissant de l'(in)justice poétique, il faut qu'il soit concevable qu'un petit malheur soit apparu par accident, et peut-être soit aggravé si on essaie de remonter dans le passé pour le corriger, et encore aggravé par la tentative de corriger celui-là, etc., jusqu'à ce qu'on arrive à un cataclysme sous forme de boucle temporelle qui s'« explique » par la tentative des héros de l'éviter. Mais bon, toute cette idée est un peu compliquée à communiquer au lecteur (et pose la question du rapport entre voyage dans le temps monochronique et polychronique).

Cette même idée permet de gérer le cas d'un personnage prescient. Naïvement on peut être tenté de considérer que c'est un paradoxe (mais s'il sait d'avance ce qu'il va faire, que se passe-t-il s'il décide de faire autre chose ? — c'est une question à peu près aussi idiote que si je me demandais ce qui se passerait si je décidais de faire tout le contraire de ce que je décide de faire). Il va simplement se passer que le personnage fera les meilleurs choix possibles, de son point de vue, compte tenue de toute sa latitude d'action tout au long de sa vie, et il sera satisfait de ces choix justement parce que ce sont ses choix et qu'il estime que ce sont les meilleurs. Le film Arrival (je n'ai pas lu la nouvelle dont il est tiré), par exemple, présente quelque chose de ce genre, et montre de façon assez convaincante que ce n'est pas paradoxal. (Il y a d'autres aspects du film que je n'ai pas trop aimé, mais la forme de la préscience était satisfaisante à mes yeux.)

[Ajout : Un terme généralement associé à l'idée du voyage temporel monochronique est le principe de cohérence de Novikov.]

Un autre élément d'intrigue intéressant, en rapport avec le voyage dans le temps monochronique, que j'ai souvent évoqué, mais dont je ne connais pas d'exemple dans la fiction (les amateurs de SF vont sûrement m'en trouver), est celui de la mascarade. Il s'agit d'exploiter le fait que si le passé ne peut pas être changé, en revanche, nous n'avons que des informations partielles sur le passé et on peut essayer de changer l'interprétation la plus plausible compatible avec les informations disponibles. Je m'explique.

Supposons que je cherche à éviter le meurtre de X dans le passé. Le passé ne peut pas être changé. Mais en fait, de quoi est-ce que je suis vraiment sûr ? Pas que le meurtre a vraiment eu lieu, mais que des gens ont vu X se faire tirer dessus, que son corps a été authentifié, etc. Le plus plausible, compte tenu de ces informations, est que le meurtre a effectivement eu lieu. Mais imaginons que j'envoie des gens dans le passé avec pour mission de capturer X juste avant le moment où des gens ont rapporté l'avoir vu se faire tuer, le mettre en sécurité, et de mettre en place toute une scène de théâtre, un faux meurtre, qui colle exactement avec les détails connus, pour tromper les témoins, puis falsifier l'authentification du corps, etc., pour donner l'impression aux meurtriers que leur coup à réussi et à tout le monde que X est vraiment mort. Si on sait que de tels acteurs étaient présents sur le lieu du « crime » avec cette intention, tout d'un coup, l'interprétation la plus plausible des faits est que le meurtre était effectivement une mise en scène ! Donc en envoyant des gens dans le passé, j'ai (probablement !) réussi à éviter le meurtre : pas en changeant ce qui s'est effectivement passé, mais en changeant l'interprétation la plus plausible des faits que nous avions. Et si je dis à mes acteurs de cacher X sous une fausse identité à tel endroit (c'est encore mieux si je trouve une raison valable pour qu'il joue le jeu, bien sûr), je n'ai plus qu'à aller à l'endroit en question pour retrouver la personne dont j'ai « sauvé la vie ».

De la même manière, ce qu'aurait dû faire Œdipe, plutôt que de fuir ses parents supposés, c'est de mettre en place une sorte de cérémonie rituelle qui formellement ou symboliquement accomplissait la prophétie de l'Oracle tout en évitant de le vraiment le faire. C'est ce que je recommande à toute personne à qui un Oracle infaillible fait une prophétie gênante : trouvez une interprétation qui donne raison à l'Oracle et qui vous arrange quand même.

L'astuce que je propose n'est, finalement, qu'une extension de la notion de libre-arbitre dans un monde déterministe : j'ai souvent expliqué (voir par exemple ici) que je ne comprenais pas pourquoi on pense souvent que libre-arbitre est déterminisme sont liés : même dans un cadre déterministe, tant que l'information sur l'Univers est imparfaite, on ne peut que prédire l'avenir au plus plausible compte tenu de cette information imparfaite, et cette imperfection suffit à ce qu'on se considère comme libre — ceci continue d'être le cas avec un voyage dans le temps monochronique, que l'information vienne de l'avenir ou du passé, elle est toujours imparfaite, et cette imperfection continue à fournir aux héros de quoi être libre et à l'auteur de quoi intéresser le lecteur.

Je trouve ce procédé au bout du compte beaucoup plus satisfaisant et ingénieux que le voyage dans le temps polychronique (où on va vraiment changer le passé, avec tous les paradoxes que cela implique). Et l'avantage du voyage dans le temps monochronique est que les règles sont claires et nettes (même si elles ne sont pas forcément « satisfaisantes ») : le monde est tel qu'il est, on ne fait que le découvrir (en l'absence de voyage dans le temps, ceci se fait dans le sens de la flèche du temps, en présence de voyage dans le temps, c'est plus compliqué, mais dans tous les cas le monde existe en bloc), et il faut faire au mieux avec une information toujours imparfaite.

Les problèmes du polychronisme

Pour éviter le « paradoxe de la grand-mère » et/ou pour éviter de se sentir coincés dans un Univers où on ne peut rien changer, beaucoup d'auteurs se sont tournés vers des règles polychroniques pour le voyage dans le temps, autrement dit : si je reviens dans le passé et que j'y modifie quelque chose, je modifie effectivement le passé (et tout ce qui s'ensuit).

L'idée est souvent d'essayer d'éviter un malheur passé. De façon amusante, les auteurs qui ont joué avec le voyage dans le temps polychronique ont souvent tout autant que ceux qui ont préféré la version monochronique convergé vers une idée de justice poétique, mais cette fois, au lieu que le fait d'éviter un malheur passé cause le malheur en question, cela va causer un autre malheur, encore plus grand, et on se rend compte qu'il y a quelque chose d'inévitable dans l'histoire, et généralement on essaie de restaurer la version originale du cours du temps (en ayant appris la leçon que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles — ou quelque chose de ce goût). Je recommande le livre Making History pour une variation très réussie sur ce thème.

(Le malheur qu'on cherche à éviter est souvent le nazisme, la seconde guerre mondiale ou l'holocauste. C'est intéressant parce que ça oblige beaucoup d'auteurs à se contorsionner pour essayer d'expliquer pourquoi c'était inévitable ou pourquoi le fait de tuer le petit Adolf Schicklgruber n'aurait pas amélioré le monde, ou des choses de ce genre. J'avais d'ailleurs lu une étude entièrement consacrée à cette question de la représentation des nazis dans les histoires alternatives, uchronies et voyages dans le temps : The World Hitler Never Made: Alternate History and the Memory of Nazism par l'historien Gavriel Rosenfeld ; c'est assez intéressant, même si ça tourne vite trop au catalogue.)

Pour en revenir au voyage dans le temps polychronique et à sa logique, ce que je crains, c'est que personne n'ai bien réfléchi à ce que ces règles sont exactement, ou ce qu'elles impliquent.

Prenons un scénario idiot : Alice et Bob ont inventé une machine à remonter le temps, et Alice a envie de la tester. Les murs du laboratoire sont d'un rouge très moche, parce que le jour où il a fallu les repeindre, Alice n'avait trouvé que de la peinture rouge dans le cagibi, elle était pressée, elle a utilisé ça. Pour le test de la machine, Alice décide donc de revenir assez loin dans le passé, mettre de la peinture bleue à la place de la rouge dans le cagibi, pour qu'elle repeigne les murs dans cette couleur à la place. Ce que va suggérer le scénariste, donc, c'est qu'Alice rentre dans la machine à remonter le temps (pendant que Bob reste en-dehors et l'attend), elle échange les pots de peinture dans le passé, revient dans le présent, constate que les murs sont maintenant bleus, et célèbre avec Bob cette réussite de l'expérience. (Plus tard, elle s'occupera d'aller tuer le petit Adolf Schicklgruber, ou d'autres choses plus importantes que des problèmes de peinture.)

Mais regardons le scénario du point de vue de Bob. Que voit-il ? Il est dans un laboratoire aux murs rouges. Alice rentre dans la machine à remonter le temps avec l'intention de rendre les murs rétroactivement bleus. Mais pour Bob, ils sont rouges, et il a le souvenir de toujours les avoir vus rouges. Va-t-il voir Alice revenir de son voyage dans le passé ? Si oui, comment percevra-t-il la couleur des murs ? Quel sera son souvenir à ce sujet ? Et, de façon plus intéressante : s'il voit Alice revenir, quelles seront les explications de l'un et de l'autre sur la raison pour laquelle Alice est allée faire un voyage dans le passé ? Je n'ai pas l'impression d'avoir jamais vu quelqu'un proposer un système de règles cohérentes permettant de répondre de façon satisfaisante à ces questions.

Une façon parfois proposée de présenter les choses (comme une sorte de « jardin aux sentiers qui bifurquent ») est la suivante : Alice, quand elle revient dans le passé, provoque une « bifurcation » du temps : il y a un fil du temps, appelons-le le temps « original », où les murs sont rouges et où Alice ne vient pas du futur pour changer les choses ; c'est depuis ce fil qu'Alice remonte dans le passé et crée la bifurcation ; et il y a un autre fil du temps, appelons-le le temps « modifié », où elle place un pot de peinture bleue dans le cagibi. La bifurcation est une bifurcation de tout l'Univers, évidemment, dont Alice et Bob eux-mêmes : il y a donc une Alice et un Bob dans chaque fil du temps (à partir de la bifurcation). Quand Alice retourne dans son présent après avoir modifié le passé, elle suit, évidemment, le temps modifié puisqu'elle a justement pris la bifurcation en changeant le pot de peinture. Il y a donc deux Alice dans la branche de temps modifiée : celle qui est venue de l'autre branche (et qui a créé la bifurcation) et celle qui, comme Bob, a suivi le fil normal du temps (et « subi » la bifurcation).

Si on déroule cette logique, le Bob du fil original voit Alice partir dans le passé et ne jamais revenir, les murs restent rouges, et d'ailleurs il sait très bien qu'elle ne va jamais revenir justement parce que les murs sont rouges — il le sait avant même qu'elle parte. Bon, admettons, ce n'est pas vraiment un problème, peut-être qu'on ne s'intéresse pas à ce Bob-là, on adopte le point de vue d'Alice (ce que font généralement les auteurs d'histoires de voyage dans le temps, pour éviter le problème dont je parle). Mais considérons maintenant le Bob du temps modifié : lui a toujours vu les murs bleus (depuis qu'Alice les a peints comme ça en trouvant uniquement un pot de peinture bleue dans le cagibi, dont ni elle ni lui ne sait d'ailleurs ce qu'il foutait là) ; et voilà qu'apparaît de nulle part une Alice qui explique que l'expérience est une réussite et que c'est grâce à elle que les murs sont bleus. Seulement, la Alice du temps modifié (celle qui a vécu dans le temps modifié depuis la bifurcation) n'est peut-être pas partie du tout voyager dans le passé (elle n'avait pas spécialement envie de faire l'expérience de changer la couleur des murs puisque la couleur bleue lui allait très bien !). Donc Alice et Bob du temps modifié voient apparaître une nouvelle Alice, qui leur explique qu'elle vient, essentiellement, d'un Univers parallèle. Ou peut-être que la Alice du temps modifié est partie dans le passé avec comme intention de changer complètement autre chose (la chose qui l'agaçait le plus dans le labo puisque ce n'est pas la couleur des murs), et voilà que Bob voit une autre Alice revenir en expliquant que l'expérience est une réussite puisque les murs sont bleus ! (Mais, va-t-il se plaindre, pourquoi me parles-tu de la couleur des murs alors que tu étais partie changer le poster à l'entrée ?)

Ce n'est pas tout : imaginons qu'Alice et Bob prennent chacun une machine à remonter le temps (disons au même moment, ça ne devrait pas changer quoi que ce soit) et se donnent rendez-vous à quelques minutes d'intervalle (disons pour fixer les idées qu'Alice arrive quelques minutes avant Bob). Vont-ils se retrouver ? Si on adopte le principe que l'arrivée d'un voyageur du futur crée une bifurcation du temps, alors chacun crée sa propre bifurcation ces bifurcations sont distinctes, et aucun ne voit l'autre arriver. (Bob ne retrouve pas Alice, parce que l'arrivée d'Alice a créé une bifurcation du temps où il est forcément sur la branche originale puisqu'il n'a pas de souvenir de l'avoir vue arriver du futur, et elle est sur la branche bifurquée. Alice va peut-être voir un Bob arriver, parce que rien n'interdit logiquement qu'elle suive une nouvelle bifurcation, les règles doivent décider ça, mais si c'est le cas, c'est un Bob qui vient d'un Univers encore différent.)

Bref, ce n'est plus vraiment du voyage dans le temps, c'est du voyage entre Univers parallèles. Si on réfléchit à la logique de ce que je viens d'expliquer, dans un système polychronique, dès qu'on envoie quelqu'un dans le passé pour modifier celui-ci, on (« on » au sens de la personne qui reste sur place et voit partir le voyageur temporel) peut être sûr qu'il ne reviendra jamais ou, s'il revient, qu'il sera quelqu'un de complètement différent qui était parti faire complètement autre chose (comment ça, tuer le petit Adolf Schicklgruber ? j'étais parti tuer le petit Godwin Bösenmörder pour éviter qu'il tue 500 millions de personnes ! j'espère que j'ai réussi ?). Ça peut être un procédé intéressant à étudier dans la fiction (et de fait, certains ont essayé), mais dans ce cas, il faut vraiment imaginer une machine qui permette de voyager dans tout un multivers de possibilités qui n'arrêtent pas de bifurquer. Le problème est que ça commence difficile pour le lecteur ou spectateur de se sentir intéressé par l'histoire si on lui dit qu'elle se déroule, en fait, dans un multivers où tout ce qui est logiquement possible se déroule effectivement et où on peut voyager librement entre ces possibilités.

À cause de tout ça, les auteurs de science-fiction ont eu tendance à chercher des modèles de voyage dans le temps qui sont plus ou moins « intermédiaires » entre le modèle monochronique (une seule chronologie inaltérable) et le modèle polychronique où chaque voyage vers le passé induit une bifurcation.

Beaucoup ont pensé à un modèle qui ressemble plus ou moins à celui-ci (pour autant que je le comprenne / devine / arrive à le formaliser) : si Alice revient dans le passé, elle crée une bifurcation du temps au moment où elle arrive, mais la branche originale de la bifurcation cesse plus ou moins d'exister (sauf dans les souvenirs d'Alice, et encore, ça dépend des auteurs), et c'est la branche modifiée qui devient « la vraie », à tel point que le Bob de la branche d'origine se transforme en le Bob de la branche modifiée. Ce modèle est intéressant du point de vue dramatique (on modifie vraiment le passé, on n'est ni coincé dans un temps inaltérable, ni dans un multivers de tous les possibles ; et Alice peut vraiment changer ce que Bob va ressentir) ; mais il pose tellement de problèmes logiques que je ne sais pas bien par où commencer.

Le problème le plus sérieux (et que très peu de gens semblent remarquer) est sans doute ceci : de même que dans la version précédente (i.e., le monde bifurque, le voyageur se retrouve dans la bifurcation, mais les autres restent dans la version non bifurquée, et c'est sur celle-là que je me concentre) personne n'observe jamais de voyageur venir du futur (puisque ça n'arrive que dans un monde bifurqué), ici c'est le contraire, personne n'observe jamais de voyageur partir vers le passé. Je m'explique, en reprenant le scénario antérieur : Alice part vers le passé pour changer la couleur des murs du laboratoire. Ceci crée une bifurcation, mais on décide que la branche originale cesse d'exister et qu'on se concentre maintenant sur la branche bifurquée. Dans cette branche bifurquée, les murs sont bleus, Bob les a toujours connus bleus, voit cette Alice apparaître et lui expliquer qu'elle est la responsable de la bleuitude des murs par une intervention dans le passé. Mais il y a une autre Alice dans l'histoire, celle qui a toujours existé dans ce fil du temps. Si cette autre Alice voyage elle aussi vers le passé (peut-être pour changer le poster à l'entrée), c'est que ce fil du temps n'est toujours pas « le bon ». Tant que quelqu'un part vers le passé, c'est que le présent qu'on observe n'est toujours pas le bon, il va être modifié. Dans le fil définitif du temps, personne ne voyage jamais vers le passé. En revanche, des gens apparaissent en prétendant venir d'un autre fil du temps où ils ont fait différents changements (comme tuer Godwin Bösenmörder). Mais finalement, si on n'est pas soi-même voyageur dans le temps, ce qu'on observe c'est de nouveau juste des gens venir d'univers parallèles avec des histoires bizarres.

Un exemple de ce problème est illustré par le film Back to the Future : quand à la fin du film le héros Marty₁ revient de 1955 en 1985 en ayant changé des choses dans le passé, il arrive à un 1985 modifié ; mais il y a dans ce 1985 modifié un autre Marty₂ qui vient à l'instant de partir vers le passé (et qui a connu toute sa vie les conséquences des changements effectués par Marty₁) : on ne sait pas bien ce que Marty₂ va faire (a fait ?) à son tour comme changements en 1955, mais il y en aura forcément, ce qui veut dire que la fin du film n'est toujours pas la bonne fin, il faut attendre que Marty₂ revienne en 1985 au moment où peut-être Marty₃ y part… et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de changement, donc que personne ne parte vers le passé, et à ce moment-là il y a forcément deux Marty. C'est gênant. (Ce qui est amusant, c'est que dans la suite des films, Marty retourne de nouveau vers 1955, et essaye de ne pas casser les changements qu'il a faits dans le premier film ; mais le Marty₂ qui est parti vers 1955 à partir du 1985 modifié ne réintervient jamais.)

On peut peut-être vaguement s'en sortir en expliquant qu'en fait les changements effectués par les différents retours vers le passé convergent vers un point fixe, et que c'est ce point fixe qu'on observe. Mais si c'est le cas, on est revenu au modèle monochronique (lorsque je parlais de la notion de « bootstrap », c'était justement cette image que j'avais en tête).

Mais ce n'est pas le seul problème. Le fait que le Bob du fil de temps original devienne le Bob du fil du temps modifié pose d'épineuses questions sur le sens même de la conscience ou de l'identité. Ces questions sont le plus souvent soigneusement ignorées. Admettons. Mais le problème est plus profond en ce sens que la notion même de « Bob du fil modifié » n'a pas forcément de sens : que se passe-t-il si Bob est mort ? Ou au contraire si Bob était mort dans le fil initial et qu'Alice a évité sa mort ? Ou qu'Alice est remontée avant la naissance même de Bob ? On ne sait pas très bien. Souvent les auteurs postulent qu'il y a une sorte de notion d'identité d'un personnage qui transcende les changements faits à l'Histoire, si bien que même un changement antérieur à la naissance de Bob permettra quand même à Bob d'« être » quelqu'un dans le fil du temps modifié. C'est une supposition vraiment forte, mais bon, pictoribus atque poetis quidlibet audendi semper fuit æqua potestas (les peintres et les poètes ont toujours eu le même pouvoir de tout oser).

Ce n'est toujours pas tout : beaucoup d'auteurs n'aiment pas que la branche originale disparaisse instantanément sans laisser de trace (autrement que par l'existence de la version d'Alice qui en vient, et par ses souvenirs à elle). Ils postulent donc un changement plus ou moins graduelle d'une branche en l'autre, mais la notion de « graduel » est vraiment bizarre parce qu'elle implique un temps qui semble n'avoir aucun rapport avec le temps dans lequel voyage Alice ; et la manière dont les effets se sentent (photos ou mémoires qui changent graduellement, par exemple) semble vraiment anthropomorphique et peu généralisable en une loi de l'Univers physique. Et très souvent, quand on analyse une œuvre de près, on constate qu'il y a simplement un mélange aléatoire, au gré de ce qui arrange les scénaristes, entre des bouts du fil du temps original et des bouts du fil modifié. C'est là que ma suspension of disbelief commence à avoir vraiment du mal.

Et beaucoup d'œuvres qui suggèrent un modèle de ce genre n'arrivent même pas à un niveau de cohérence tel qu'on puisse se demander comment les choses se passent au juste : les règles sont (subtilement) différentes à chaque voyage dans le temps, monochroniques ou polychroniques, donnant préférence à la branche originale ou la branche bifurquée, selon le moment ou le personnage suivi.

Je connais un roman qui postule un modèle fortement polychronique et qui m'apparaît assez cohérent, mais c'est essentiellement parce qu'il ne rentre pas dans les détails de chaque voyage dans le temps, et parce qu'il postule l'existence d'une sorte de région protégée contre les effets des changements (où l'intrigue se joue pour l'essentiel), et d'une sorte de seconde dimension de temps (dans laquelle l'intrigue se déroule) permettant aux changements d'avoir lieu ; mais tout ça fait que le voyage dans le temps, s'il est central à l'intrigue du livre, n'apparaît pas vraiment comme dans la plupart des autres œuvres où cette idée est exploitée. Ceux qui l'ont lu l'auront reconnu, c'est The End of Eternity d'Asimov. Et même dans ce livre-là, il y a beaucoup de questions non éclaircies.

Il faut finir par dire un mot de l'effet papillon. C'est un point sur lequel je conçois beaucoup plus facilement de laisser les auteurs décider comme ça les arrange. Notre compréhension des systèmes dynamiques suggère fortement qu'un changement aussi minuscule soit-il dans le passé à l'instant t modifie essentiellement tout l'avenir à partir de ce moment-là, et certainement pas de façon logique ou prévisible par rapport au changement effectué. En particulier, un changement quelconque antérieur à la naissance, ou plutôt, à la conception, de quelqu'un, fait que ce sera quelqu'un d'autre qui naîtra à sa place (avec un ADN paternel différent), parce que la loterie génétique aura choisi un spermatozoïde différent. Bref, si vous voulez empêcher le petit Adolf Schicklgruber de naître, il vous suffit d'apparaître un instant à l'époque de, disons, Napoléon, même au milieu du désert le plus inhabité, toute la suite de l'Histoire sera modifiée, et en tout cas toutes les personnes nées au moins un an après votre apparition : vous aurez forcé un nouveau tirage de dés du cours du temps. Mais ce principe général déplaît aux auteurs de science-fiction : on aime bien que les changements effectués dans le passé aient un lien avec leurs conséquences, et on aime bien l'idée qu'il y ait, comme je le disais plus haut, une notion d'identité d'un personnage qui transcende les changements faits à l'Histoire, ce qui implique que faire un changement quelconque à l'époque de Napoléon n'empêche pas quelqu'un d'exister au début du 20e siècle (cela changera peut-être des choses sur lui, mais la notion de « lui » devrait continuer à avoir un sens). Je conviens que c'est légitime de faire ce genre de suppositions pour les besoins de l'intrigue : c'est contraire à tout ce que nous savons, mais ça ne semble pas intrinsèquement contradictoire. Je préfère quand même quand l'auteur a le bon ton de présenter au moins ce phénomène comme mystérieux et surprenant : c'est le cas, par exemple, dans The End of Eternity, où il est explicitement stipulé qu'un changement effectué à l'instant t produit des effets exponentiellement croissants pendant une certaine période, puis décroissants (je n'ai pas le livre sous la main pour confirmer la formulation, mais il me semble bien que c'est décrit comme contre-intuitif).

PS : Il y a un autre type de voyage dans le temps polychronique(?) que j'avais oublié de mentionner, c'est le voyage « mental », c'est-à-dire que le voyageur est transporté dans le passé dans le corps qu'il occupait à l'époque (cela ne fonctionne que vers le passé, et pas plus loin que sa naissance), mais avec tous ses souvenirs intacts. Ce coup-ci, c'est plutôt cohérent et cela évite de se retrouver avec plusieurs copies d'Alice (même si en contrepartie cela postule un dualisme corps-esprit plutôt de mauvais goût, mais bon, dans une fiction, pourquoi pas). On l'explique pas vraiment ce que ressentent les autres personnages, mais une interprétation est que les souvenirs d'avant le retour dans le passé ne sont pas vraiment des souvenirs, ce sont des « intuitions fulgurantes » sur ce que l'avenir pourrait être (si on prend certaines décisions). Je ne sais plus bien quelles œuvres j'ai pu lire faisant appel à ce type de voyage dans le temps, mais je sais que c'est aussi assez classique.

[Ajout : On me signale en commentaire cette typologie du voyage dans le temps dans la fiction, qui est assez proche de la mienne (le type 1 / déterministe est celui que j'appelle monochronique, le type 4 / multi-divergent est celui que j'apelle polychronique en « jardin aux sentiers qui bifurquent », le type 3 / contingent correspond au modèle polychronique que j'évoque où la branche originale cesse d'exister, et le type 2 est une sorte de compromis) ; il évoque l'idée que je désigne sous le nom de mascarade dans la phrase any seeming disaster can be negated by going back and converting it into a fake ; et il a le même avis que moi sur le multivers où tout ce qui est possible se produit effectivement : the main problem with a cosmos where everything that's even remotely possible happens somewhere is that it undercuts the concept of probability, and of “causing” or “preventing” anything (thus destroying any narrative tension).]

(mercredi)

What Happened par Hillary Rodham Clinton

Disons d'abord un mot sur l'avant-dernier livre que j'ai lu : Brexit, No Exit (Why (in the End) Britain Won't Leave Europe) de Denis MacShane. Juste pour dire que je ne le recommande pas du tout : je pensais trouver quelque chose du même type que le livre d'Ian Dunt sur le même sujet, que j'avais bien aimé, mais j'ai été très déçu. Ce n'est pas une question de contenu : le sujet est intéressant, et les opinions de Denis MacShane le sont aussi (et en tant qu'ancien ministre pour l'Europe de Tony Blair, il est bien informé) ; mais ce qui est lamentable, c'est l'organisation. J'ai rarement vu un livre (d'idées) aussi mal structuré : le plan semble superficiellement raisonnable, mais quand on y regarde de plus près, les chapitres ont l'air d'avoir été rangés au hasard dans un certain nombre de grandes parties, leur contenu n'a que très peu de rapport avec leur titre (par exemple, le chapitre qui s'intitule Why the euro will survive discute en long et en large des problèmes passés de l'euro — sans grand rapport avec le Brexit — et n'évoque pas la survie de la monnaie unique à l'avenir), l'auteur part dans des digressions, change de sujet au milieu d'un paragraphe, bref, c'est un peu le chaos.

Mais ce dont je veux parler dans cette entrée, c'est le livre de la candidate démocrate à la dernière élection présidentielle américaine, dans lequel elle revient sur cette élection et cherche à comprendre ce qui s'est passé. Je l'ai acheté sans en attendre grand-chose. Les quelques échos que j'en avais eus étaient du genre Hillary Clinton fait n'importe quoi pour continuer à exister (sous-entendu : elle devrait plutôt trouver une pierre, se cacher dessous, et ne plus jamais ouvrir la bouche), elle cherche à s'attirer une sympathie à laquelle elle a perdu tout droit, elle veut tirer de l'argent de son échec et/ou elle cherche toutes les excuses possibles imaginables pour expliquer son fiasco sans jamais se remettre en question ; j'ai quand même voulu me faire une opinion par moi-même. Disons tout de suite que ces jugements me semblent faux et injustes. J'ai trouvé le livre intéressant, très bien écrit, et vraiment agréable à lire.

Elle évoque différents sujets : son parcours personnel en politique, ses idées (sommairement), le déroulement quotidien de la campagne, les choix qu'elle a faits, ses hésitations et ses erreurs, les embûches qu'elle a trouvées sur son chemin, ses frustrations et incompréhensions, son ressenti personnel par rapport à Donald Trump et par rapport à l'élection, ses peurs et ses espoirs pour l'avenir, et ce qu'elle propose pour aller de l'avant.

Rien de tout ça n'est renversant ou complètement inattendu, mais elle expose[#] les choses avec beaucoup de clarté, le tout est très bien organisé (tout le contraire du livre de MacShane évoqué plus haut), elle fait bien comprendre ses idées et ses choix en même temps qu'elle nous fait partager ses craintes et ses joies. Qu'on soit ou non d'accord avec elle, avec ses opinions politiques ou avec son analyse post mortem de l'élection, je trouve difficile de ne pas lui reconnaître une profonde intelligence, une grande culture et une belle plume. (Le style n'a rien de recherché ou de sophistiqué : il est simple mais les mots sont justes.)

Si on cherche des critiques de ce livre en ligne, et surtout si on cherche des critiques écrites par des internautes (voir par exemple ici), on en trouve des piles qui disent soit elle a perdu, elle a tout gâché, je ne veux plus jamais entendre parler d'elle soit elle a volé la candidature à Bernie Sanders, je la déteste, soit enfin c'est une folle et elle mérite d'aller en prison, souvent combinés aux reproches que j'ai déjà cités plus hauts. Beaucoup viennent de gens n'ayant manifestement pas lu le livre (et certains le reconnaissent, ou ont posté avant la publication). Symétriquement, on trouve aussi beaucoup de gens qui déclarent que le livre est excellent juste parce qu'ils aiment bien son auteure ou parce qu'ils détestent les gens qui écrivent les critiques négatives (ou le nouveau président). C'est assez caricatural de ce que je racontais ici avant l'élection. Si on va fouiller dans les critiques qui n'accordent ni la meilleure ni la pire note[#2], c'est déjà plus intéressant.

Mais globalement, même en écartant les trolls manifestes, ce qui est fascinant, c'est à quel point les Américains (car je pense que c'est un phénomène très Américain) ont en horreur l'échec : au motif qu'elle a perdu une élection serrée, elle aurait perdu non seulement le droit d'être présidente (personne ne conteste ça) mais même celui d'ouvrir la bouche et presque celui d'exister ; or je pense le contraire, et pas seulement en suivant l'adage victrix causa diis placuit sed victa Catoni : les vaincus ont souvent beaucoup plus à nous apprendre sur les batailles que les vainqueurs, parce que les vaincus sont obligés de se remettre en question, et donc d'avoir une analyse plus poussée que j'ai gagné parce que j'étais le meilleur.

On peut certes légitimement reprocher à Hillary Clinton de ne pas assez se remettre en question. Il est indéniable qu'elle cherche d'autres causes à sa défaite que ses seules fautes de jugement. Mais il est tout simplement faux de dire qu'elle n'admet aucune erreur, ou qu'elle ne les analyse pas : simplement, elle le fait avec nuance, elle ne jette pas le bébé avec l'eau du bain (et elle ne brûle pas toutes ses opinions au motif que les Américains ont élu Trump), donc ceux qui s'attendaient à ce qu'elle s'auto-flagelle sur 500 pages vont assurément être déçus. Oui, elle accuse beaucoup Jim Comey, oui, elle pointe du doigt les trolls Russes et Poutine lui-même ; oui, elle fait des reproches à la presse et aux inconditionnels de Sanders ; oui, elle rappelle plus d'une fois qu'elle a gagné le « vote populaire » (= le plus grand nombre de voix) et que le fait qu'elle soit une femme est important ; si on ne veut pas entendre son point de vue sur tout ça, si on refuse qu'un perdant puisse se défendre ou défendre sa stratégie, ou si on ne supporte pas d'entendre une opinion avec laquelle on n'est pas d'accord pour commencer, il vaut mieux, en effet, ne pas ouvrir ce livre.

Personnellement, ce qui m'a agacé, ce sont plutôt les passages que j'ai trouvés un peu « exercice imposé » : où elle parle de ses petits-enfants ou de sermons religieux (pour plaire aux Américains, il faut parler de famille et de Dieu), ou quand elle essaie de « faire jeune » en invoquant Beyoncé. Il est incontestable que certains bouts du livre sont des exercices de comm'.

Ce que j'ai déjà trouvé plus intéressant, c'est quand elle décrit la manière dont la campagne s'organisait au jour le jour, par exemple la préparation des débats télévisés. C'est encore la façon dont elle parle de son attachement au réalisme en politique : c'est-à-dire de ne faire que des promesses qu'on peut raisonnablement espérer tenir ; et dont elle se demande quoi faire quand ses adversaires refusent ce principe. J'ai aussi trouvé bien vu qu'elle devine par avance les reproches qu'on fera au livre qu'elle est en train d'écrire, et dont elle y répond préventivement.

Les passages où elle parle de son expérience en tant que femme dans le monde de la politique américaine sont parmi ceux que j'ai trouvés les plus intéressants. Je n'avais aucun doute quant à la réalité du sexisme dans ce milieu ou contre elle en particulier, mais la manière dont elle en décrit certaines petites frustrations, par exemple le fait qu'elle soit obligée de consacrer beaucoup plus de temps à sa coiffure et à sa tenue que ses concurrents masculins, ou qu'une femme ne puisse jamais hausser la voix sous peine d'être catégorisée comme stridente alors qu'un homme peut gronder tout à loisir, m'a beaucoup plus marqué qu'une explication générale de principe. Ce qu'elle dit sur Eleanor Roosevelt, pour laquelle elle a beaucoup d'admiration, est aussi important.

Mais finalement, ce que j'ai trouvé le plus fort, ou en tout cas le plus sincère, c'est quand elle reconnaît franchement son désarroi. Devant la haine dont elle a fait l'objet, par exemple, ou la manière dont toutes ses actions pouvaient se faire interpréter comme faisant partie d'un sinistre complot ; ou devant sa propre incapacité à communiquer sur la notion de solidarité et sur l'importance de construire des ponts entre les personnes.

Je citerai simplement le passage suivant où elle s'exprime au sujet des angry Trump voters :

I went back to de Tocqueville. After studying the French Revolution, he wrote that revolts tend to start not in places where conditions are worst, but in places where expectations are most unmet. So if you've been raised to believe your life will unfold a certain way—say, with a steady union job that doesn't require a college degree but does provide a middle-class income, with traditional gender roles intact and everyone speaking English—and then things don't work out the way you expected, that's when you get angry. It's about loss. It's about the sense that the future is going to be harder than the past. […] Too many people feel alienated from one another and from any sense of belonging or higher purpose. Anger and resentment fill that void and can overwhelm everything else: tolerance, basic standards of decency, facts, and certainly the kind of practical solutions I spent the campaign offering.

Do I feel empathy for Trump voters? That's a question I've asked myself a lot. It's complicated. It's relatively easy to empathize with hardworking, warmhearted people who decided they couldn't in good conscience vote for me after reading that letter from Jim Comey… or who don't think any party should control the White House for more than eight years at a time… or who have a deeply held belief in limited government, or an overriding moral objection to abortion. I also feel sympathy for people who believed Trump's promises and are now terrified that he's trying to take away their health care, not make it better, and cut taxes for the superrich, not invest in infrastructure. I get it. But I have no tolerance for intolerance. None. Bullying disgusts me. I look at the people at Trump's rallies, cheering for his hateful rants, and I wonder: Where's their empathy and understanding? Why are they allowed to close their hearts to the striving immigrant father and the grieving black mother, or the LGBT teenager who's bullied at school and thinking of suicide? Why doesn't the press write think pieces about Trump voters trying to understand why most Americans rejected their candidate? Why is the burden of opening our heart only on half the country?

And yet I've come to believe that for me personally and for our country generally, we have no choice but to try. In the spring of 2017, Pope Francis gave a TED Talk. Yes, a TED Talk. It was amazing. This is the same pope whom Donald Trump attacked on Twitter during the campaign. He called for a revolution of tenderness. What a phrase! He said, We all need each other, none of us is an island, an autonomous and independent I, separated from the others, and we can only build the future by standing together, including everyone. He said that tenderness means to use our eyes to see the other, our ears to hear the other, to listen to the children, the poor, those who are afraid of the future.

Enfin, voilà, qu'on soit d'accord ou non avec Hillary Clinton sur tel ou tel sujet de fond, je pense que ça a de l'intérêt de l'écouter — à condition de ne pas faire de rejet épidermique.

(Quant au livre de Donald Trump, je n'ai pas besoin d'en écrire une critique : c'est le deuxième meilleur livre de l'Univers après la Bible, c'est lui qui l'a dit.)

[#] Je sais qu'il est de bon ton, à ce moment-là, de prendre un air désabusé et dire que c'est bien sûr un nègre qui a écrit le livre. Franchement, ça ne m'intéresse pas beaucoup de savoir dans quelle mesure c'est le cas, mais si on veut, on peut considérer que je suis un grand naïf qui m'imagine que la personne dont le nom figure sur la couverture est responsable de l'essentiel du texte ou du moins, de ses idées.

[#2] Quel que soit le sujet, je recommande toujours de faire ça. On élimine ainsi les trolls, les énervés, et les critiques payées ou automatiques, et on tombe sur les avis des gens intéressants, capables d'avoir un jugement nuancé.

(jeudi)

Les faux souvenirs qui apparaissent dans les rêves

J'ai déjà mentionné ce genre de phénomène ici et plus d'une fois auparavant, mais je viens d'en avoir un exemple particulièrement frappant (et assez perturbant) : j'ai rêvé que quelqu'un m'offrait un album plein de photos de ma jeunesse, et j'essayais de retrouver un contexte précis à chacune de ces photos, de remettre une date et un lieu dessus (en m'agaçant, d'ailleurs, qu'avant l'invention des GPS intégrés aux appareils photos ça ne soit pas fait automatiquement), en discutant avec mes parents sur l'année où nous étions allés en vacances à tel ou tel endroit.

Les détails sont sans importance. Comme d'habitude avec les rêves, il y a du vrai dedans : mes parents ont récemment fait scanner des centaines d'anciennes diapositives, dont certaines dont on ne sait pas exactement de quand elles datent ; et indépendamment de ça, j'ai plus d'une fois eu des discussions avec eux pour essayer de retrouver l'origine de tel ou tel souvenir, pas toujours avec succès. Mais il y a aussi beaucoup d'invention, et aucun des événements que j'ai réussi à me rappeler dans mon rêve n'est réel (en fait, j'en viens à me demander si un souvenir rappelé dans un rêve n'est pas toujours faux). Certains sont assez plausibles, cependant : une des photos me montrait en train de nager dans une piscine, et après discussion avec ma mère nous avions conclu (dans mon rêve !) que ça avait dû être à Montréal. La forme bizarre de la piscine trahit que c'est un rêve, mais en soi il n'est pas invraisemblable que j'aie pu nager dans une piscine à Montréal quand j'étais petit, et même si les images des rêves partent très vite, maintenant que j'y ai repensé, c'est peut-être une image qui va me rester, et dont je croirai, des années plus tard, que c'est un vrai souvenir (et je pesterai de voyager entre univers parallèles en cherchant dans toutes les piscines de Montréal celle qui pourrait coller avec l'image).

Il se trouve que j'ai tout récemment vu la suite du film Blade Runner, dans laquelle, comme dans le film d'origine et peut-être plus encore, la question des vrais et des faux souvenirs a une grande importance (même si elle n'est pas aussi bien traitée qu'on aurait pu le vouloir). Est-ce que je suis un réplicant ?

(mercredi)

Quelques réflexions oiseuses sur les priorités sur la route

Je ne vais pas parler de mes leçons de conduite, parce qu'il n'y a pas beaucoup de changement par rapport à l'entrée précédente : j'en suis à 36h de formation, et mon principal problème reste que je ne vois pas ce qu'il y a sous mes yeux, j'invente des problèmes où il n'y en a pas et je ne vois pas ceux qu'il y a. Passons.

Mais ce qui arrive quand on fait apprendre des choses à un geek matheux, c'est qu'il geekifie et mathématise tout et n'importe comment. Je donne deux exemples.

D'abord, la distinction entre ronds-points et sens giratoires. Là, ce n'est pas moi qui encule les mouches : c'est la terminologie officielle (enfin, la terminologie officielle est carrefours à sens giratoire pour les sens giratoires, et le rond-point n'est pas vraiment un terme officiel, mais en tout cas, la distinction l'est).

La différence, au moins terminologique, ne doit pas être claire pour tout le monde, donc rappelons de quoi il s'agit : le rond-point est une place de forme généralement circulaire, dont le centre est inaccessible aux véhicules (typiquement matérialisé par un terre-plein, un monument, un petit parc, ou n'importe quelle autre sorte d'obstacle), ce qui oblige ceux-ci à circuler en anneau(x) autour, dans le sens trigonométrique (= sens inverse des aiguilles d'une montre) ; le sens giratoire est… exactement la même chose que je viens de dire, mais avec une réglementation plus précise sur la signalisation et la priorité : toutes les voies menant au sens giratoire ont un cédez le passage à l'entrée de l'anneau (ligne discontinue et généralement panneau AB3a), et le sens giratoire est obligatoirement annoncé à l'avance par un panneau de danger spécifique (panneau AB25). Dans beaucoup de pays, le sens giratoire est signalé par un panneau d'obigation (rond bleu) du même genre, mais la France ne peut évidemment pas faire comme tout le monde. Les ronds-points sont anciens, les sens giratoires sont beaucoup plus récents (apparus en France à partir du milieu des années '80, et maintenant il semble qu'elle en fasse un usage spectaculairement élevé par rapport à d'autres pays).

La différence est généralement résumée de la façon suivante : dans le sens giratoire, la priorité est donnée aux véhicules circulant sur l'anneau, tandis que dans le rond-point, elle est donnée à ceux qui arrivent à cause de la règle générale de priorité à droite. Mais ce n'est pas vraiment correct : si le sens giratoire donne effectivement priorité aux véhicules circulant sur l'anneau, le rond-point correspond à n'importe quel autre cas de figure, il peut y avoir des priorités à droite, des feux (verts/rouges mais aussi orange-clignotant/rouge, ou selon l'heure du jour), ou encore d'autres choses. Il existe apparemment des ronds-points sur lesquels une configuration de panneaux cédez le passage et/ou marquages au sol fait que certaines voies ont priorité en entrant et d'autres non : on me signale notamment celui-ci (ici sur Google Street View), même si la configuration des lieux rend l'analyse un peu obscure. A contrario, il existe apparemment des sens giratoires munis de feux à l'entrée (au moins orange-clignotant/rouge).

Ceci m'amène à deux réflexions, l'une théorique et l'autre pratique.

Réflexion théorique (de geek) : est-ce que le sens giratoire est un cas particulier du rond-point, ou est-il une catégorie à part ? S'il est possible qu'un rond-point ait des cédez le passage sur certaines voies y menant, que se passe-t-il si toutes en ont un ? Est-ce que le rond-point devient automatiquement un sens giratoire ? Ou si toutes en ont sauf une, et que celle-ci est temporairement barrée ? Au contraire, suffit-il d'une petite voie qui aurait autre chose (par exemple, un stop !) pour empêcher le rond-point de se transformer en sens giratoire et de bénéficier du panneau magique AB25 ? Que de questions épineuses !

De façon un peu plus sérieuse, il faut dire que la coexistence de ronds-points et de sens giratoires, ou plutôt de régimes à priorité à droite avec des régimes à priorité à l'anneau, est absolument merdique. C'est une façon d'inciter à l'erreur : la règle d'or pour aider à la sécurité routière devrait être l'uniformité des configurations.

Alors certes, le sens giratoire dispose d'une signalisation très explicite : un panneau d'avertissement AB25 (cf. ci-dessus) placé à l'avance (50m en agglomération, 150m hors agglomération), un marquage explicite, et un panneau de cédez le passage (obligatoire hors agglomération, et qui semble presque toujours présent en agglomération aussi). Au moment où ces nouveaux types de carrefours ont commencé à apparaître, c'était certainement une bonne idée. Mais maintenant qu'ils sont si fréquents, ce sont les ronds-points qui sont sous-signalés (comme les priorités à droite en général, en fait) : la moindre des choses serait de systématiquement rappeler le régime de priorité par des marquages discontinus sur l'anneau et/ou des panneaux AB1 (annonçant une priorité à droite).

Ceci étant, il n'est pas clair (pour moi en tout cas) s'il existe des ronds-points avec priorité à droite hors agglomération ou s'ils ont tous été reconvertis en sens giratoires. Si au moins la règle « priorité à l'anneau » est systématique hors agglomération, c'est déjà ça. À Paris, au contraire, il paraît qu'il n'y a aucun sens giratoire, toutes les places ayant soit des feux soit des priorités à droite.

Je serais curieux de savoir ce qu'il en est dans d'autres pays, notamment ceux ayant un code de la route proche de la France (essentiellement, l'Europe continentale), pour ce qui est de la priorité en vigueur dans les trucs-autour-desquels-on-tourne lorsqu'il n'y a pas de feu.

Quelques curiosités : le magic roundabout, qui est une sorte de sens giratoire d'ordre 2 (plusieurs mini sens giratoires eux-mêmes organisés en anneau, ce qui crée de facto un anneau intérieur antigiratoire ; comme c'est au Royaume-Uni, évidemment, tout est en plus inversé) ; et je me rappelle être passé avec mon poussinet (c'est lui qui conduisait) par un truc qui était une sorte de sens antigiratoire, c'est-à-dire une place autour de laquelle les rues étaient en sens unique dans le sens rétrograde (= sens des aiguilles d'une montre), si bien que la priorité à droite donnait naturellement priorité aux véhicules circulant autour de la place ; on peut bien sûr prétendre que le périphérique intérieur parisien est un antigiratoire (sauf que l'insertion se fait quand même par la droite, et est prioritaire).

Ajout : Je pourrais aussi mentionner que certains pays (lesquels ? je ne sais pas) utilisent (parfois ? toujours ?) des giratoires en spirale sortante, c'est-à-dire qu'on se range à l'entrée dans la file qui va dans la direction où on veut aller, et qu'ensuite celle-ci se décale vers l'extérieur jusqu'à la sortie, ce qui fait qu'on sort naturellement de l'anneau au bon endroit. (En contrepartie, la difficulté est qu'il est beaucoup plus important de se ranger sur la bonne file dès l'entrée.)

Parlant de priorité à droite, je me suis posé la question suivante : est-ce que celle-ci dépend de l'angle de disposition des rues ou bien de leur configuration relative ?

Pour préciser la question, imaginez que vous voulez tourner à gauche à une intersection : vous devez céder le passage aux véhicules venant d'en face : l'explication généralement donnée est soit qu'on leur coupe la route (phrase qui ne veut rien dire du tout, parce qu'on peut dire qu'ils nous coupent tout autant la route) soit qu'il s'agit d'un cas de priorité à droite. Maintenant, imaginons qu'on déforme un peu les angles, si bien que « en face » n'est plus tout à fait en face, mais un peu sur la gauche : disons que je veuille tourner à gauche à 8 heures (= faire un virage de 120° sur la gauche) alors qu'il y a des véhicules qui arrivent de 11 heures (de 30° sur ma gauche). Maintenant on peut dire qu'il s'agit de véhicules venant de ma gauche (de leur point de vue, je viens de 1 heure, i.e., de légèrement à droite) : est-ce que j'ai priorité sur eux ? Clairement pas si c'est juste parce que la route fait un coude à cet endroit-là. Mais s'il n'est pas clair ce qui est la même route et ce qui ne l'est pas ?

J'espère que le cas de figure ne se produit pas sans indications explicites, ou sans être remplacé par un giratoire, parce que la réponse n'est vraiment pas claire. Voici cependant mon interprétation :

Ce qui compte (à mon avis) est uniquement la topologie des chemins, pas les angles euclidiens. C'est-à-dire que quand deux véhicules vont avoir des trajectoires qui se coupent, celui des deux qui voit la trajectoire de l'autre passer de l'espace droit à l'espace gauche doit lui céder la priorité, quel que soit l'angle euclidien sous lequel se fait cette intersection. Donc, si je tourne à gauche, je dois céder le passage aux véhicules qui viennent « en face, mais moins à gauche que là où je veux tourner », même si ces véhicules viennent de la gauche du point de vue de ma trajectoire d'origine.

En poussant le raisonnement comme un matheux qui aime formaliser les choses, je suis amené à définir le graphe orienté suivant : il s'agit du graphe des priorités entre toutes les trajectoires possibles dans une intersection où n voies se croisent. Pour définir ce graphe, je considère d'abord l'ensemble des couples (i,j) où i et j sont distincts entre 0 et n−1 : il faut comprendre que (i,j) représente la trajectoire d'un véhicule qui vient de la voie i et se dirige vers la voie j où les voies sont numérotées de 0 à n−1 dans le sens trigonométrique (= giratoire, = inverse des aiguilles d'une montre) : par exemple (0,1) représente un véhicule qui vient de la voie arbitrairement numérotée 0 et veut repartir par celle immédiatement à sa droite. En fait, il vaut mieux considérer les indices i et j comme appartenant à ℤ/nℤ (entiers modulo n). Cet ensemble de couples (i,j) (il y en a donc n(n−1)) sera l'ensemble des sommets du graphe que je veux définir. Maintenant, je veux en gros mettre une arête orientée de (i₁,j₁) vers (i₂,j₂), signifiant (i₁,j₁) a priorité (i₂,j₂) lorsque i₂,i₁,j₂,j₁ sont cycliquement dans cet ordre (c'est-à-dire que, quitte à effectuer une permutation cyclique de i₂,i₁,j₂,j₁, ils sont dans l'ordre croissant entre 0 et n−1). Sauf qu'il faut faire un peu attention aux cas d'égalité : pour ça, j'ajoute ½ à i₁ et à i₂ (l'idée étant qu'on roule à droite, donc les voies entrantes sont décalées dans le sens trigonométrique par rapport aux voies sortantes), et je mets une arête de (i₁,j₁) vers (i₂,j₂) lorsque i₂+½, i₁+½, j₂, j₁ sont cycliquement dans cet ordre, c'est-à-dire qu'on peut les amener dans l'ordre croissant par permutation cyclique.

À titre d'exemple, pour n=3, ce graphe des priorités a les arêtes suivantes : (2,1)→(2,0)→(1,0)→(1,2)→(0,2)→(0,1)→(2,1) et (2,1)→(1,0)→(0,2)→(2,1) : par exemple, l'arête (2,0)→(1,0) se justifie par le fait que 1+½, 2+½, 0, 0 sont cycliquement dans l'ordre (puisque 0, 0, 1+½, 2+½ sont croissants), et l'arête (2,1)→(1,0) par le fait que 1+½, 2+½, 0, 1 le sont aussi (en revanche, il n'y a aucune arête entre (2,0), (1,2) et (0,1), ce sont des véhicules qui tournent à droite sans se rencontrer). Les arêtes (0,2)→(0,1), (1,0)→(1,2) et (2,1)→(2,0) sont sémantiquement douteuses (je les inclus pour la logique mathématique, mais dans les faits ces véhicules ne se gênent pas puisqu'ils viennent du même endroit). Chacun de ces graphes est invariant par permutation cyclique des voies (trivialement), et le graphe pour n−1 voies s'obtient à partir du graphe pour n voies en supprimant une voie quelconque (c'est-à-dire tous les sommets ayant ce numéro comme voie de départ ou d'arrivée).

Ce graphe a l'air d'être une structure combinatoire intéressante et élégante, et je me demande si elle est déjà apparue en mathématiques. J'ai un collègue qui s'intéresse à toutes sortes de problèmes sur des graphes de ce genre (nombre chromatique, capacité de Shannon/Sperner, graphes de permutations possédant des collisions ou des entrelacements, ce genre de choses), peut-être que je devrais lui suggérer de chercher des applications au trafic routier.

(lundi)

Blade Runner 2049

(Aucun spoiler dans ce qui suit, sauf si vous êtes ultra-maniaques à ne rien vouloir savoir du tout avant de voir un film.)

La suite, 35 ans plus tard, de Blade Runner, a été attendue avec l'impatience avec laquelle on guette la suite d'un film-culte (avec pas mal de célébrités au générique), ce qui rend toujours le jugement compliqué ; globalement, les critiques et les spectateurs ont bien aimé Blade Runner 2049, et l'ont qualifié de digne de son prédécesseur. Pour ma part, je n'ai pas été terriblement emballé, mais je n'ai pas vraiment compris pourquoi on était censé trouver l'original complètement génial : je suis donc d'accord avec l'avis selon lequel cette suite se compare assez bien au précédent.

Disons tout de suite ce qui est sans doute le plus réussi : l'ambiance. L'atmosphère à la fois futuriste et glauque (« néo-noir »), qui saisissait dans le premier film, est recréée à la perfection : on a la poésie spleenétique du genre post-apocalyptique (que, généralement, je déteste avec passion) sans que ses clichés soient enfoncés. Les images sont magnifiques : même si la tendance des directeurs photo à faire des plans trop monochromes m'agace normalement, ici je reconnais qu'elle est utilisée à bon escient. Et au sein même de la palette « cyberpunk » (pour simplifier), le film fait usage de teintes assez variées, entre le décor inquiétant d'une décharge industrielle et les intérieurs minimalistes mais luxueux de la Wallace Corporation, entre la ville bourdonnante d'activité interlope et le charme énigmatique d'un hôtel vide dans une Las Vegas abandonnée.

Les acteurs sont plutôt bons : Ryan Gosling se tire très bien d'un rôle dont on ne sait pas si c'est du lard ou du cochon, Harrison Ford est plus là pour le star factor que pour la performance, mais il n'est pas mauvais non plus ; Robin Wright donne une vraie personnalité au rôle un peu secondaire qu'elle s'est vu confier ; mais ce sont surtout Jared Leto et, plus encore, Sylvia Hoeks, qui font vivre le film.

Convenons aussi que, prise à un niveau suffisamment superficiel, l'histoire fonctionne, on s'y laisse prendre si on ne réfléchit pas, si on se contente de se laisser bercer par la musique et la beauté des images. Il y a quelques rebondissements qui n'en sont pas vraiment, et si on n'y regarde pas de trop près, ils donnent l'illusion d'une intrigue structurée. J'ai l'impression que c'est là la touche de Denis Villeneuve : des scénarios en trompe-l'œil qui laissent croire qu'ils sont d'une grande complexité, alors que dès qu'on s'en approche, on s'aperçoit qu'il n'en est rien — ce n'est pas forcément un reproche.

Mais ce qui me pose problème — ce qui me posait déjà problème dans le premier film, mais ce problème est plus prégnant cette fois-ci — c'est que personne n'a l'air d'avoir sérieusement réfléchi à la mesure dans laquelle les réplicants sont humains et la mesure dans laquelle ils ne le sont pas, ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas faire, ce qu'on sait et qu'on ne sait pas sur eux. Ce ne sont pas des questions périphériques ou accessoires : toute l'histoire repose dessus, elles sont aiguisées par les changements technologiques censés s'être déroulés entre les deux films, et cela pourrait être l'occasion d'une réflexion intéressante sur l'intelligence artificielle ou ce qui définit l'Humanité ; or malheureusement, on a l'impression que les réponses nous sont apportées aléatoirement, au fur et à mesure des besoins du scénario, sans même se préoccuper qu'elles ne se contredisent pas les unes les autres. Au final, les réplicants, leurs capacités, leur raison d'être, leur manière de fonctionner, bref, les règles du jeu, tout ça reste tout aussi nébuleux que l'ambiance post-apocalyptique dans laquelle baigne le film, et la réflexion à peine amorcée tombe à plat. Cela pourrait être réussi si c'était pleinement voulu et assumé (c'est-à-dire si le film se voulait complètement poétique, un peu à la façon de Taxandria), mais ce n'est pas le cas.

En plus de ça, il y a autre chose qui à mon avis ne fonctionne pas bien, c'est pour ce qui est de motiver le spectateur à s'intéresser au(x) héro(s) ou à ce qu'il(s) cherche(nt) à faire. Qu'on nous présente un monde glauque est une chose, mais si on veut intéresser le spectateur, il est généralement utile de lui présenter une perspective de rendre ce monde moins merdique, quitte à jouer à la tuer dans l'œuf (pensez à Brazil), ou au moins quelqu'un qui lutte pour rendre ce monde moins merdique, bref, quelqu'un qu'on puisse encourager mentalement. Ici, il y a peut-être trois groupes qui s'affrontent (la police de Los Angeles, un fou mégalomane, et un groupe de réplicants ; et disons qu'il y a dans l'histoire une sorte de MacGuffin qu'un camp veut supprimer et que deux autres camps veulent utiliser), mais aucun de ces groupes mutuellement adverses ne nous paraît modérément sympathiques, on ne sait même pas vraiment ce que veu(len)t le(s) héro(s), aux côtés de qui il(s) se range(nt), ou qui le(s) manipule. Bref, à part la curiosité de savoir comment tout cela va finir, on n'arrive pas à s'intéresser à ce qui se passe. Le fait que quasiment tout le monde dans le scénario soit plus ou moins non-humain et qu'on ne sache même pas dans quelle mesure ils sont non-humains (cf. le paragraphe précédent) n'aide certainement pas.

(vendredi)

J'ai hâte de rencontrer mon nouveau conseiller bancaire

Courrier reçu aujourd'hui de mon agence bancaire CIC, sic :

Le 22 septembre 2017

Monsieur MADORE,

J'ai le plaisir de vous annoncer que Prénom Nom (nouveau CDC) sera désormais votre interlocuteur privilégié pour vos opérations de banque, d'assurance et de téléphonie mobile.

Prénom Nom (nouveau CDC) se tient à votre disposition pour répondre à vos questions et vous accompagner dans la réalisation de vos projets.

Je vous remercie de l'accueil que vous lui réserverez et vous prie d'agréer, Monsieur MADORE, l'expression de mes salutations distinguées.

AUDREY ROBIN
Directeur d'agence

Je ne connais pas encore ce Prénom Nom, mais j'ai hâte de le rencontrer !

Plus sérieusement, je ne sais pas si le bug concerne tout le monde, où si c'est lié au fait que c'est un compte que je n'utilise jamais, qui est resté sans activité pendant dix ans, ce qui m'a valu de devoir envoyer une lettre m'opposant à son transfert à la caisse des dépôts et consignations (ce qui a peut-être un rapport avec l'abréviation CDC utilisée dans la lettre, dont je ne comprends autrement pas le sens) : peut-être qu'une variable dans un programme est passée à NULL et ceci provoque la substitution Prénom Nom au lieu d'un vrai prénom et d'un vrai nom.

(Dans le genre : bande-annonce hollywoodienne générique.)

(dimanche)

Encore une période de stress

Je suis d'un naturel extrêmement anxieux et angoissé (je suis d'ailleurs toujours étonné du fait que beaucoup de gens m'ont dit que je donnais plutôt l'impression contraire : je ne comprends pas ce qui peut expliquer que je projette une impression calme et détendue). Mais ce n'est pas uniforme dans le temps : il y a des périodes du jour, de la semaine et de l'année où je suis beaucoup plus stressé que d'autres. Par exemple, le dimanche soir ou la période de rentrée scolaire : pourtant, ce n'est pas comme si j'avais un boulot terriblement anxiogène, mais je crois que c'est plutôt tout changement de rythme qui me stresse, ou, pour ce qui concerne la rentrée, la fin de l'été au sens astronomique et météorologique qui fait ça. Tout ça n'est pas nouveau.

Et en ce moment, ça ne va vraiment pas bien sur ce plan. Or je ne comprends même pas vraiment quelles sont les choses qui m'angoissent. Une partie est peut-être due à mes leçons de conduite, mais ça ne doit pas être tout : c'est déjà peut-être plus l'angoisse de mal dormir avant une leçon le matin qui me stresse la veille au soir. Mais j'ai des pics d'anxiété à des moments que je n'explique pas du tout. Certes, ça reste un peu plus étalé dans le temps que les crises d'angoisse que j'avais faites il y a quelques années. Mais je devrais peut-être essayer de me faire represcrire de l'hydroxyzine, un antihistaminique avec des effets anxiolytiques qui m'avait fait du bien à ce moment-là (qui a l'avantage de faciliter le sommeil, mais l'inconvénient d'avoir une demi-vie désagréablement longue si on ne veut pas être somnolent toute la journée).

(vendredi)

Quelques remarques sur l'argument de simulation

La chaîne YouTube Kurzgesagt (de vulgarisation scientifique et parfois philosophique) a récemment publié une vidéo sur l'« argument de simulation ». Les vidéos de Kurzgesagt sont excellentes, ne serait-ce que par l'adorable graphisme de leurs animations ou la voix délicieusement melliflue du narrateur, donc je conseille de regarder (il y a aussi une suite ici, par une autre chaîne, mais elle redit essentiellement les mêmes choses en moins mignon et en moins kurz gesagt). Mais pour les flemmards qui ne veulent ni regarder la vidéo ni lire l'article Wikipédia (voir aussi celui-ci, très proche, qui se concentre sur une version assez spécifique de l'argument, essentiellement celle exposée par Kurzgesagt), je vous la refais en ultra-court :

S'il est possible et intéressant pour une civilisation avancée de mettre en place des univers simulés (réalités virtuelles) qui sont, pour leurs habitants, essentiellement indiscernables de la réalité, alors il faut penser qu'il y a beaucoup plus d'habitants de réalités simulées que d'habitants de la « vraie » réalité, et du coup, statistiquement, nous devrions penser que nous sommes plutôt dans une réalité simulée (ou en tout cas, envisager cette hypothèse et chercher des raisons de penser le contraire).

L'idée est intéressante, et certainement une grande source d'inspiration pour les auteurs de science-fiction ; il y a plein de variantes, d'hypothèses à éclaircir (par exemple autour de la question de la conscience) et de développements à mener (notamment autour de la question de la puissance de calcul et de la possibilité de faire une simulation « paresseuse », ce que Kurzgesagt développe dans sa vidéo : j'avais aussi joué avec cette idée dans un court fragment passé). J'avais moi-même évoqué à la fin de cette entrée sur la métaphysique une variante personnelle particulièrement fumeuse (et forcément, transfinie) de l'hypothèse de simulation, la Théorie de la Totalité Transfinie de Turing (TTTT), qu'il faudra d'ailleurs un de ces jours que je développe plus en détails. Mais bien sûr, comme pour argument de l'apocalypse, beaucoup de gens penseront que l'argument de simulation, sous quelque forme que ce soit, est tout simplement de la branlette intellectuelle qui ne mérite aucune sorte de réponse (et je comprends ça assez bien) : si vous n'aimez pas les divagations métaphysiques, arrêtez de lire maintenant (voire, rétroactivement, quelques paragraphes plus haut).

Je n'ai certainement pas l'intention de fournir une réponse à des questions qui n'en admettent sans doute aucune. L'intérêt de ce genre de réflexions, de toute façon, n'est à mon avis pas de trouver des réponses mais de poser des questions intéressantes et qui stimulent la réflexion (les réponses, fautes d'avoir d'abord trouvé les bonnes questions, seraient sans doute aussi opaques que 42). Et du coup, je voudrais juste faire quelques remarques décousues pour proposer des façons de varier un petit peu la question de l'argument de simulation, de l'aborder différemment. (Je répète volontairement certaines choses que j'ai déjà écrites juste avant l'endroit où je parlais de la Théorie de la Totalité Transfinie de Turing, mais en les développant un peu.)

✱ La première remarque concerne une hypothèse implicite importante, avec laquelle on peut ne pas être d'accord, qui est qu'une réalité simulée est en quelque sorte subordonnée à la réalité simulante, ou en tout cas que la réalité simulante est bien définie. Je ne m'exprime pas bien, mais l'observation que je cherche à faire passer est que le nombre 42 tapé sur votre calculatrice (soyons modernes : je parle de l'appli calculatrice de votre smartphone) n'est pas subordonné à cette calculatrice ; que vous aurez beau faire des calculs dessus, vous n'allez pas modifier le nombre 42 ni risquer de le casser ; et que si vous faites un calcul (faisant intervenir ce nombre) sur votre calculatrice et que votre voisin fait le même calcul, il n'est pas possible de savoir dans quelle calculatrice le calcul vivait. C'est un peu la différence entre une expérience mathématique et une expérience physique (ou peut-être, au sein de l'informatique, entre les langages purement fonctionnels comme Haskell et les langages impératifs ?) : selon qu'on considère la simulation d'une réalité comme l'une ou l'autre, le point de vue sera très différent.

C'est du moins le cas si la réalité physique qui nous entoure (celle dont on se demande si elle est simulée) obéit à des lois mathématiques bien précises et déterministes. Je ne sais pas si c'est le cas (cf. ici notamment), mais disons au minimum que ce n'est pas exclu, et avec suffisamment de mauvaise foi c'est tautologique (il suffit de prendre les lois mathématiquement les plus simples possibles qui prédisent à l'instant t l'état de l'Univers à l'instant t : elles ne sont pas très utiles, mais elles existent a fortiori, et si l'Univers est unique et non rejouable, la question du déterminisme est un peu dénuée de sens) ; et si la réalité est une simulation (ce qui est la question centrale), les lois dont je parle sont le code source du programme qui fait tourner la simulation (y compris de tout générateur pseudoaléatoire qu'il utiliserait). Bref.

Sous ces hypothèses, savoir si la réalité est une simulation ne se pose pas vraiment : elle est ce qui est déterminé par ces lois mathématiques, peu importe la manière dont le calcul est fait. Peut-être que le Milliard Gargantubrain et le Googleplex Star Thinker sont en train de faire le même calcul en même temps, avec les mêmes résultats (et ce résultat « est » notre Univers) : ça n'a pas de sens de se demander dans laquelle de ces simulations nous vivons ; ou peu importe que l'un soit en avance sur l'autre, ou en retard, ou soit interrompu et redémarré à zéro, ou soit interrompu et jamais redémarré, ou que sais-je encore… ou finalement, peu importe que l'ordinateur faisant tourner la simulation existe ! Dans ce point de vue, la réalité est ce qui est déterminé par les lois mathématiques définissant la réalité, c'est cet objet mathématique qui compte, pas son instanciation sur un calculateur précis dans une réalité physique simulante (de même que le nombre 42 n'a pas besoin de votre calculatrice). Et donc, les questions de savoir ce qui se passe si quelqu'un devait éteindre l'ordinateur qui fait tourner la simulation que nous habit(eri)ons ou aller modifier le contenu de sa mémoire pour apparaître comme un dieu dans notre Univers, ne se posent pas : dans le premier cas, la réalité n'est nullement affectée, dans le second, l'ordinateur se met à simuler une autre réalité, mais ce n'est pas la nôtre.

C'est là-dessus, donc, que se fonde mon idée fumeuse de TTTT : le monde α+1 qui simule (ou plutôt : calcule) le monde α ne peut pas intervenir sur ce dernier, uniquement l'observer, et tout est dans l'observation.

On n'est bien sûr pas forcé d'être d'accord avec ce point de vue (qui est celui d'un matheux « platoniste » — il faut décidément que j'écrive quelque chose au sujet du « platonisme » mathématique), mais je répète que mon but n'est pas de répondre à des questions, juste de proposer des points de vue : je trouve dommage que celui-ci ne soit pas systématiquement évoqué quand on parle de l'hypothèse de simulation (qu'il remplace par un problème différent).

J'avais aussi mentionné dans cette entrée passée une manière dont — ou un paradoxe par lequel — en jouant sur les deux points de vue sur la simulation (acte I : la simulation est ce qui est calculé par un ordinateur physique dans le monde ambient ; acte II : la simulation est une abstraction mathématique) une civilisation peut réussir à changer les lois de la physique, ou à se déplacer dans un nouvel univers dont elle choisit les lois : dans un premier temps (acte I), elle commence à habiter un univers simulé, et dans un second temps (acte II) elle applique des lois mathématiques déterministes qui rendent cet univers où elle est venue habiter. Je n'ai jamais réussi à expliquer cette idée clairement, et je crois que personne ne m'a jamais compris quand je l'ai exposée, ce qui est dommage, parce que je trouve cette astuce vraiment amusante.

✱ Deuxième remarque : quand on parle de la question de savoir si nous habiterions une réalité simulée, il y a deux variantes bien distinctes qu'il faut distinguer (et mon principal message est qu'elles ne sont pas toujours bien distinguées, alors qu'il est intéressant d'évoquer les deux, quoi qu'on pense de l'une ou de l'autre) :

  1. Première variante (variante Matrix, si on veut) : nous existons aussi dans le monde simulant, et la raison pour laquelle nous ressentons le monde simulé est justement que nous l'observons depuis le monde simulant. Si on compare le monde simulé à un rêve, nous sommes des rêveurs.
  2. Seconde variante : nous n'existons que dans le monde simulé. Si on compare le monde simulé à un rêve, nous sommes des personnages du rêve de quelqu'un d'autre (sauf que cette comparaison devient alors assez douteuse). Le monde simulant n'existe pas pour nous, autrement que le matériel qui fait tourner nos lois de la physique.

Bien sûr, rien n'interdit qu'un même monde simulé soit peuplé à la fois de personnes qui « viennent » du monde simulant et d'autres qui n'existent que dans le monde simulé (dans la terminologie des jeux de rôle, des PJ et des PNJ) ; mais en fait, ce n'est pas forcément une bonne distinction, parce que la question n'est pas vraiment de savoir si quelqu'un « vient » de l'extérieur mais plutôt si la réalité considérée peut définir une conscience : non dans la variante (1), la conscience doit venir de l'observation de l'extérieur, et oui dans la variante (2), une simulation de conscience est tout aussi consciente qu'une vraie.

L'argument statistique ne s'applique qu'à la seconde variante : dans la première variante, il n'y a par construction pas plus d'habitants du monde simulant visitant le monde simulé que d'habitants du monde simulé. Le problème que je vois avec cette seconde variante, c'est qu'en fait, le monde simulant ne sert finalement à rien (selon le point de vue que j'expose ci-dessus : le nombre 42 n'a pas besoin de ma calculatrice pour exister) ; et du coup, pourquoi en parle-t-on ? Dans la première variante, le monde simulant sert à expliquer pourquoi le monde simulé est ressenti comme réel, ce qui pourrait être intéressant pour expliquer pourquoi nous observons tel ou tel Univers, mais alors exactement la même question se pose pour le monde simulant, et c'est pour ça que j'avais eu cette idée loufoque et plus ou moins humoristique (TTTT) d'assumer la régression infinie (et à chaque fois qu'on dit mais cette tour de mondes imbriquées n'explique rien, d'ajouter un ordinal au chateau de cartes).

Après, une difficulté évidente avec la première variante est que manifestement, tous nos processus mentaux sont définis par des mécanismes physiques qui ont lieu dans cette réalité. Je crois fermement que (les progrès de la neurologie ont démontré que) toute tentative de rechercher un fantôme dans la machine est vouée au même échec que la glande pinéale de Descartes ; et si on suppose aussi que le monde simulé est déterministe, le personnage du monde simulant est réduit à un état de simple observateur qui ne contrôle même pas les pensées qu personnage du monde simulé qui sont aussi les siennes(?). Le lien entre les deux est donc excessivement ténu et difficile à définir : le « moi » du monde simulant sert juste à expliquer pourquoi je ressens comme « moi » le « moi » du monde simulé (et pas un autre personnage de cet Univers, et pas un autre Univers). On peut trouver ça tellement ténu que ça en devient dénué de sens. Remarquez, Matrix offre un autre élément de réponse possible (quand ils expliquent pourquoi, si on meurt dans la Matrice, on meurt dans la réalité) : l'interface permettant de percevoir le monde simulé serait tellement profonde qu'elle modifierait jusqu'au fond de nos pensées et jusqu'à notre mémoire (et si on devient fou dans le monde simulé, on devient — au moins provisoirement — fou dans le monde simulant).

✱ Ma troisième remarque concerne la puissance de calcul. Kurzgesagt souligne à raison qu'il n'y a pas assez de puissance de calcul dans cet Univers pour simuler l'Univers lui-même jusqu'au niveau des particules élémentaires (et développe un peu l'idée qu'il n'est pas forcément nécessaire de le faire : il suffit d'entretenir l'illusion qu'elles existent et faire les calculs quand on regarde — c'est ce que j'appelle une simulation paresseuse).

Mais je ne comprends jamais bien l'intérêt ce genre d'observation, ni de commencer à réfléchir au genre de planète que pourraient habiter la civilisation qui opère la simulation : rien ne dit que l'Univers simulant ressemble de quelque manière que ce soit à l'Univers simulé (à part des considérations générales du genre il est sans doute plus intéressant de simuler des Univers qui ressemblent à celui qu'on habite soi-même). Si on veut croire que notre Univers est une simulation menée depuis un Univers simulant, peut-être que dans cet Univers simulant il n'y a pas de planètes ni d'étoiles, peut-être qu'il n'y pas trois dimensions d'espace, peut-être même qu'il n'y a pas d'espace du tout, qu'il n'est pas formé de particules élémentaires : il y a tellement de systèmes dynamiques, au sens mathématique, qui sont capables de « mener une simulation » au moins en un sens vague (en gros, faire tourner l'équivalent d'une machine de Turing) que, franchement, on ne peut pas en dire grand-chose, de cet Univers simulant, à part qu'il est capable de faire tourner l'équivalent d'une machine de Turing (au moins limitée ; mais il pourrait être capable de faire beaucoup plus), et, si on a choisi la variante (1) au point précédent, qu'il y a des habitants dedans (dans la variante (2), la simulation pourrait être due à des phénomènes purement automatiques, ce qui rejoint ma remarque comme quoi la variante (2) finit par ne plus rien vouloir dire du tout à part « je suis capable d'imaginer un ordinateur capable de calculer les lois de la physique »). Du coup, spéculer sur le manque possible de puissance de calcul de l'univers simulant est un peu bizarre.

D'un autre côté, je comprends l'argument suivant : spéculer sur ce manque possible de puissance de calcul est la seule manière de transformer une hypothèse métaphysique complètement oiseuse en quelque chose d'un peu testable en théorie : si on observe un glitch dans la Matrice, c'est un signe que nous vivons dans une simulation imparfaite. (Parce que, bien sûr, c'est l'explication la plus simple, ha, ha, ha.)

Mais intellectuellement, je préfère tourner ça à l'envers : si on ne peut pas simuler parfaitement notre Univers dans un Univers comme le nôtre, c'est que l'Univers simulant s'il existe (et le Great Hyperlobic Omni-Cognate Neutron Wrangler qui mène la simulation) dispose d'une puissance de calcul supérieure. Pour la TTTT, je postule une puissance de calcul égale à un saut de Turing[#] (en gros, cela signifie qu'il peut mener la simulation jusqu'à un temps infini en temps fini), sans autre raison que « je trouve l'idée jolie, et ça se relie bien avec l'imbrication transfinie que je suppose pour d'autres raisons ».

[#] Digression plus mathématique : de même que dans notre Univers on ne peut pas vraiment réaliser une machine de Turing, juste une approximation finie d'une machine de Turing, il est naturel de penser que l'Univers le simulant ne peut pas non plus réaliser une machine de Turing-avec-oracle mais juste une approximation finie de celle-ci. Heureusement, il y a une façon assez naturelle de définir et d'expliquer ça : il s'agit en gros simplement de supposer que le monde simulant a accès à des grands nombres de l'ordre de BB(n), où BB est la fonction castor affairé et n est un nombre comparable aux grands nombres dans notre Univers (disons 10↑63 pour fixer les idées), car une machine de Turing ordinaire ayant « accès » au nombre BB(10↑63) est capable de décider de l'arrêt de toute machine de Turing ordinaire ayant moins de 10↑63 états. Et le même genre de raisonnements marche pour d'autres niveaux de sauts de Turing, en allant juste chercher des nombres encore plus grands. Je peux sans doute développer une variante de la TTTT où les Univers imbriqués sont, en fait, tous le même à des moments très lointains dans l'avenir (du genre BB(10↑63) secondes dans l'avenir), mais pour ça il va me falloir des psychotropes que je n'ai pas.

(mercredi)

Fall of Man in Wilmslow de David Lagercrantz

Le titre original de ce livre, en suédois, est Syndafall i Wilmslow, et son auteur, David Lagercrantz, est connu à la fois comme journaliste, comme biographe (notamment de Zlatan Ibrahimović), et comme auteur de romans policiers (c'est lui qui continue la série Millennium, initiée par Stieg Larsson, souvent considérée comme emblématique du genre « noir scandinave »). C'est sans doute à cause de toutes ces influences que le roman dont je parle ici, et que je viens de finir, n'arrive pas bien à décider s'il est une biographie historique, un policier, un roman d'espionnage, une étude de personnalité, le tableau d'une époque (l'Angleterre de l'immédiate après-guerre), ou même un texte de vulgarisation scientifique. Il est un peu tout ça à la fois, et le mélange, même s'il est intéressant et relativement réussi, est tout de même déroutant.

Le thème, et le sous-titre du livre, est la mort et la vie (dans cet ordre !) d'Alan Turing. La prémisse est que le policier chargé d'enquêter sur le décès du mathématicien dans des circonstances un peu particulières, cherche à en savoir plus sur le personnage, d'abord pour les raisons de l'enquête, puis par curiosité personnelle et finalement une forme de fascination pour le défunt : cette investigation amène le héros à remettre en question son propre jugement sur l'homosexualité (et la manière dont la loi anglaise la condamne), à chercher à comprendre quelque chose aux travaux de Turing sur la logique et à ses réflexions sur l'intelligence artificielle (ou au moins à leur histoire), et enfin à être soupçonné par GCHQ.

Je trouve cette idée assez excellente. La manière dont David Lagercrantz mélange des faits et personnages réels avec d'autres qui sont de son invention, est vraiment bien menée, et a quelque chose d'assez délicieusement ecoïen. Les multiples facettes du personnage de Turing (homosexuel persécuté et conduit au suicide, mathématicien, père fondateur de l'informatique, de l'intelligence artificielle et de la cryptographie, et héros secret de la seconde guerre mondiale) se prêtaient très bien à un roman lui-même à multiples facettes. Là où on est déçu, cependant, c'est que ces éléments ne sont pas tellement bien reliés entre eux, l'auteur n'ayant pas réussi à faire naître une cohérence difficile à trouver, ni à choisir un point de vue unique ; chaque aspect est traité de manière qui peut laisser le lecteur sur sa faim ; et l'action, finalement, méandre plus qu'elle ne progresse. Malgré ces reproches, je suis plutôt satisfait, notamment du traitement subtil de la psychologie des personnages et de l'ambiance de l'époque ; je le suis aussi par la traduction, qui m'a fait croire un certain temps que je lisais un texte originalement écrit en anglais (et très bien écrit, qui plus est), jusqu'à ce que je regarde plus attentivement la page de copyright.

Pour ce qui est de la justesse de la description de Turing (qui, il est vrai, n'apparaît jamais directement), c'est aussi bien plus réussi que le film The Imitation Game (qui est sorti en même temps que la traduction anglaise du roman de Lagercrantz).

(mercredi)

Je continue à apprendre à conduire (et me découvre des super-pouvoirs)

Je continue à prendre des leçons de conduite, et, franchement, ça ne se passe pas bien.

Par rapport à mon précédent post (et 10 heures de conduite plus tard, c'est-à-dire 20h au total, le minimum légalement exigible mais ça ne signifie rien), la difficulté a un peu changé, mais je ne suis pas pour autant persuadé qu'elle soit franchement moindre. Je me sens moins débordé par l'aspect purement mécanique, c'est-à-dire quand il s'agit de démarrer (y compris en côte), passer les vitesses (dans les deux sens) et m'arrêter ; ce qui ne veut pas dire que je ne fasse pas parfois très mal les choses (comme trop freiner ou pas assez), mais enfin, quelque chose est assurément rentré. Cependant, le fait que ces difficultés se lèvent révèle, par contraste, que d'autres sont plus profondes. (Et suggère aussi que la stratégie consistant à dire finalement, tant pis pour cet art foncièrement idiot d'apprendre à passer les vitesses : je vais passer le permis sur une automatique n'est peut-être pas opportune, même si je garde cette possibilité dans un coin de l'esprit.) Par exemple, mon moniteur observe toujours régulièrement que je me place mal ou que je me dévie, notamment parce que j'ai le regard trop court, parce que je fixe des choses que je veux éviter au lieu de fixer l'endroit où je veux aller. Mais bon, ça c'est sans doute corrigeable, et s'agissant du placement, vu le nombre d'autres usagers mal placés qu'il me signale (et qui ont, il faut croire, réussi à obtenir leur permis…), je ne suis pas le seul à avoir du mal : il faut dire que le marquage est particulièrement merdique autour de Paris, avec un nombre de voies parfois tout à fait incertain ou qui n'arrête pas de changer.

En revanche, d'autres difficultés sont probablement plus particulières à moi, et semblent consterner mon moniteur. (Il me sert des remarques du genre un gamin de huit ans sur son vélo arrive à faire ça : si tu ne t'en sors pas, je ne peux vraiment rien pour toi — et même si je comprends l'idée d'engueuler lors des erreurs pour qu'elles « rentrent » bien, je ne suis pas complètement convaincu de la pertinence pédagogique de ce genre de formulation.) À cette occasion, je me découvre trois super-pouvoirs fort nuisibles quand il s'agit de conduire :

  1. L'inobservation : j'avais déjà mentionné mon talent pour ne pas voir les choses qui sont juste sous mon nez (ou plutôt, comme le souligne la citation de Sherlock Holmes que je ne reproduis pas, pour ne pas observer les choses que je vois). De façon générale, je comprends très bien le mécanisme : je me concentre sur une aspect de ce que je vois (sur une difficulté présente, à venir, ou même passée), et je ne perçois plus le reste. C'est l'astuce la plus utilisée par les magiciens de spectacle, c'est le sujet d'une célèbre expérience de psychologie ; c'est aussi une des raisons pour lesquelles je suis épouvantablement nul aux échecs (du genre : je me concentre tellement fort sur la pièce adverse qui menace ma dame que je ne vois pas le pion qui menace mon cavalier). Mais quand j'arrive à ne plus voir un feu rouge alors qu'il n'y a rien d'autre à voir dans le coin, on peut vraiment se poser des questions. En tout état de cause, je me demande comment on peut s'affranchir d'un super-pouvoir aussi puissant en un petit nombre de dizaine d'heures de leçons.
  2. L'indécision : c'est une surréaction à l'auto-analyse du point précédent : je sais que je suis capable de rater les choses les plus « évidentes », donc j'ai toujours peur de ne pas avoir vu quelque chose. D'où une tendance à rouler trop lentement, que mon moniteur décrit comme carrément dangereuse parce qu'elle donne des signaux contradictoires (il veut se garer ?) ou parce qu'il faut vraiment y aller (pour dépasser un obstacle bloquant une voie d'une rue à deux voies, par exemple, il ne s'agit pas de ralentir).
  3. La panique inopportune : conséquence des deux points précédents, et déclenchée par la moindre petite erreur (par exemple, de manipulation mécanique), avec pour conséquence que je perds tous mes moyens et que je ne sais plus du tout ce que je fais.

Mon moniteur se plaint surtout de mon incohérence, qui est une conséquence de ce qui précède : rouler lentement quand il n'y a pas de raison à cause du point (2), ou trop vite parce que je n'ai pas remarqué quelque chose à cause du point (1), ou faire n'importe quoi à cause du (3).

(Je peux sans doute ajouter la suranalyse dans mes super-pouvoirs.)

Je ne sais pas non plus où j'en suis dans la formation. Mon livret d'apprentissage, édité par les Éditions Nationales du Permis de Conduire, est divisé en quatre grands chapitres (1 Maîtriser le maniement du véhicule dans un trafic faible ou nul, 2 Appréhender la route et circuler dans des conditions normales, 3 Circuler dans des conditions difficiles et partager la route avec les autres usagers, et 4 Pratiquer une conduite autonome, sûre et économique), eux-mêmes divisés en 9+7+9+7 compétences respectivement (1A à 1I, 2A à 2G, 3A à 3I et 4A à 4G ; par exemple : 1E = je sais doser l'accélération et le freinage à diverses allures et 2F = je sais franchir les carrefours à sens giratoire et les ronds-points et 3E = je sais m'insérer sur une voie rapide, y circuler et en sortir). Certaines compétences sont à leur tour divisées en sous-compétences : il y a 14+10+10+7 items au total, présentés sous forme de cases à cocher. Mon moniteur fait un trait dans une case quand la (sous-)compétence a été abordée, une croix quand elle a été enseignée, mais il a aussi parlé de noircir la case si la notion a été assimilée (ou quelque chose comme ça), et alors il n'a pas l'air de considérer que j'aie assimilé quoi que ce soit : pour l'instant, il a fait des croix dans 12 des 14 cases du chapitre 1 (et des traits dans les deux autres), rien de plus. Selon la manière dont on extrapole, ça laisse prévoir un nombre d'heures de formation élevé ou carrément délirant. Mais bon, tous les items ne se valent pas : le chapitre 4 a l'air complètement pipo ou vraiment facile (lire une carte routière, je pense que ça ne me pose pas trop de problème), mon moniteur semble suggérer que les chapitres 2 et 3 seront difficiles, mais je ne sais pas vraiment comment il compte les enseigner (2D = je sais tourner à droite et à gauche en agglomération, par exemple : on devinera aisément que j'ai déjà tourné à doite et à gauche !). Et évidemment, l'auto-école a intérêt à vendre le plus d'heures de formation possible (à la fois pour empocher l'argent et pour pouvoir déclarer un bon taux de réussite en première présentation).

Personnellement, ce qui me pose problème, ce n'est pas tant le prix des leçons que la difficulté à les placer dans la semaine (pour l'instant ça va, je n'ai pas de cours à donner, mais à partir de novembre ça deviendra beaucoup plus compliqué), et le stress engendré (que ce soit à me demander comment je peux avoir fait telle ou telle connerie, ou à me faire engueuler, ce n'est pas franchement plaisant, sans même parler du risque d'accident).

(vendredi)

Miranda and Caliban de Jacqueline Carey

Comme le titre le laisse comprendre, Miranda and Caliban imagine l'histoire des deux personnages ainsi nommés dans La Tempête de Shakespeare. Le roman de Jacqueline Carey imagine les événements se déroulant à partir d'environ neuf ans avant la pièce et jusqu'à la fin de cette dernière : mais ce qui intéresse l'auteure, ce sont les relations entre les quatre personnages qui se trouvent sur l'île : Miranda et Caliban, bien sûr, mais aussi Prospero et Ariel. (Pour ceux qui n'ont pas lu ou vu la pièce — ce n'est pas nécessaire pour lire le roman — mais pour que ce je raconte soit compréhensible : Prospero est un puissant magicien échoué sur une île déserte avec sa fille Miranda ; Caliban est le fils d'une sorcière précédemment exilée au même endroit et maintenant morte, nommée Sycorax, que Prospero recueille et dont il fait son servant ; et Ariel est un esprit que Prospero libère d'un sortilège de Sycorax, et qui devient aussi son serviteur.)

Il s'agit donc du récit de la manière dont Miranda et Caliban grandissent et se construisent l'un par rapport à l'autre dans ces conditions assez particulières, sous l'égide d'un magicien autoritaire et obsédé par son plan de vengeance, et en compagnie d'un esprit volatil et facétieux. J'ai trouvé l'idée très intéressante, et le résultat est réussi, du moins en ce qui concerne les deux personnages éponymes. Précisons que des changements ont été faits par rapport à l'œuvre de Shakespeare (ou, lorsqu'elle n'est pas claire, elle a été interprétée, parfois de la façon qui n'est pas la plus évidente) : notamment, Caliban est tout à fait humain, au sens propre comme au sens figuré, ce qui n'est pas le cas, ou en tout cas pas clairement le cas, dans la pièce. Il n'est ni grossier ni brutal ni stupide. Mais le personnage de Caliban a toute une histoire d'interprétations et de réinterprétations (classiquement comme un esclave révolté, et jusqu'à un monstre invisible et destructeur dans le classique de la SF hollywoodienne, La Planète interdite, que je recommande de nouveau au passage) : la vision de Jacqueline Carey m'en a en tout cas semblé à la fois fructueuse et attachante. Miranda comme Caliban sont à la fois intelligents et imparfaits, et on les voit évoluer avec l'âge : tout ça est très bien mené.

Ce que j'ai trouvé beaucoup moins réussi, c'est le personnage de Prospero. Autant Miranda et Caliban gagnent en profondeur par rapport à ce qu'on voit dans la pièce (du moins dans le souvenir que j'en ai, qui est plutôt lointain), autant Prospero en perd. Même si ce n'est pas le personnage le plus important du roman, je le regrette parce que, chez Shakespeare, il a une grande complexité. Jacqueline Carey lui donne une morale étroite qui m'évoque plutôt celle d'un lord anglais de l'ère victorienne que d'un magicien italien de la Renaissance. En plus de ça, elle diminue la portée de ses choix finaux que sont le pardon (il ne pardonne pas à Caliban, alors que dans la pièce je comprends que si) et son renoncement aux arts occultes (il en croit la promesse nécessaire à l'acte de magie lui-même, donc ce n'est pas un acte pleinement volontaire) : comme ces choix donnent vraiment sa dimension au personnage chez Shakespeare, il s'en trouve d'autant amoindri dans le roman. Je trouve ça vraiment dommage. D'autant plus que ce n'était pas vraiment nécessaire : Prospero aurait pu jouer essentiellement le même rôle avec des motivations un peu différentes (Carey a très bien compris combien le malentendu ou le manque de communication peuvent se transformer en adversaires).

Pour ce qui est d'Ariel, on sent bien qu'il est assez complexe et changeant (après, le mot mercurial est répété jusqu'à l'user, ce qui est un chouïa maladroit, mais bon, ce n'est pas grave), et qu'il ne se comprend pas toujours lui-même, ce qui est en effet subtil. On peut juste regretter un peu qu'on ne nous en parle pas plus, mais c'est un choix qui se défend.

Dans l'ensemble, je recommande tout à fait, avec pour seuls bémols le traitement de Prospero comme je l'ai expliqué ci-dessus, et le déroulement de la fin qui m'a semblé un peu bâclée.

(jeudi)

Petit guide bordélique de quelques ordinaux intéressants

Méta / avant-propos

L'écriture de cette entrée aura été assez chaotique, et un peu un échec : j'ai changé plusieurs fois d'avis sur ce que je voulais y mettre, et du coup le résultat est parti un peu dans tous les sens. Cela faisait longtemps que je me disais que je devrais écrire quelque chose sur des ordinaux remarquables (comme une suite de l'entrée d'introduction à leur sujet), j'y ai repensé en écrivant l'entrée sur la programmation transfinie, je m'y suis remis en reprenant (et en copiant-collant) des bouts de choses que j'avais écrites antérieurement et laissées de côté, mais ça s'est enlisé. Je commence par expliquer pourquoi — et dans une certaine mesure, comment lire cette entrée.

Mon idée initiale était d'aider le lecteur à situer un certain nombre d'ordinaux intéressants (dont j'ai pu parler par le passé ou dont je pourrais parler ultérieurement) en les classant dans l'ordre (ce qui est bien avec les ordinaux, c'est qu'ils sont, justement, bien ordonnés) : j'ai déjà écrit cet autre texte à ce sujet (lié depuis l'entrée précédente), mais il est un plutôt technique, son but étant surtout de rassembler des pointeurs vers la littérature mathématique publiée, alors qu'ici je voulais donner un aperçu plus intuitif de (certains de) ces ordinaux intéressants.

Je me suis dit que j'allais faire un plan en trois parties, que j'appellerai domaines : (1) les ordinaux calculables (et a fortiori dénombrables), c'est-à-dire les ordinaux strictement inférieurs à l'ordinal de Church-Kleene ω₁CK, (2) les ordinaux non calculables mais néanmoins dénombrables, c'est-à-dire ≥ω₁CK mais néanmoins <ω₁ (qui, en gros, ne sont intéressants que s'ils sont « admissibles »), et (3) les ordinaux non dénombrables (qui, en gros, ne sont intéressants que s'ils sont des cardinaux). Ce plan a le bon goût de permettre d'insister sur le fait que, par exemple, certains ordinaux, bien que monstrueusement grands et complexes à définir, sont néanmoins encore calculables (domaine (1), c'est-à-dire <ω₁CK), ce qui donne une petite idée de combien ω₁CK est gigantesque.

Mais ce plan a aussi l'inconvénient que l'ordre naturel sur les ordinaux (la taille, quoi) n'est pas du tout la même chose que l'ordre d'importance, d'intérêt, ou de difficulté à les définir (je peux définir ω₁ en disant que c'est le plus petit ordinal indénombrable, ou que c'est l'ensemble des ordinaux dénombrables triés par ordre de taille : ça ne laisse peut-être pas comprendre à quel point il est riche et complexe, mais au moins, c'est une définition nette et précise, alors que certains ordinaux beaucoup plus petits, quoique structuralement moins riches, sont beaucoup plus subtils à définir, puisqu'on veut les définir, justement, de façon beaucoup plus précise et complète). Plus subtilement, d'ailleurs, mon plan par taille des ordinaux a aussi l'inconvénient que l'ordre de taille n'est même pas l'ordre de dépendance logique des ordinaux : c'est ce phénomène qu'on appelle imprédicativité qui veut qu'on fasse appel, pour construire certains ordinaux, à des ordinaux encore plus grands ; ainsi, la construction de l'ordinal de Bachmann-Howard (qui est <ω₁CK, donc dans le domaine (1) de mon plan) fait appel à une « fonction d'écrasement », qui présuppose de savoir ce que c'est que ω₁CK ou peut-être ω₁ (l'un ou l'autre peut servir, et on lui donne le nom de Ω dans les notations), et c'est encore pire dans la construction d'ordinaux calculables encore plus grands, qui nécessitent d'invoquer des ordinaux récursivement grands ou de grands cardinaux.

Je le savais, bien sûr, mais je pensais pouvoir contourner ces difficultés en fournissant au fur et à mesure des informations minimales sur les grands ordinaux des domaines (2) et (3) alors que je décrivais le domaine (1), quitte à y revenir plus tard. Finalement, c'est une très mauvaise idée, et cette partie (1) a beaucoup trop gonflé et est devenue, du même coup, assez illisible. (Un autre problème est que ce qui rend les ordinaux calculables vraiment intéressants est leur lien avec certaines théories logiques, et il faudrait vraiment beaucoup de place pour expliquer ce que sont exactement des théories telles que la « théorie des ensembles de Kripke-Platek », l'« arithmétique du second ordre limitée à la Δ¹₂-compréhension », la « théorie des définitions inductives ».) En même temps que ça, j'ai commencé à en avoir vraiment marre d'écrire sur des ordinaux de plus en plus techniques à expliquer. Du coup, j'ai calé sur la partie (1), ce qui casse vraiment l'intention initiale, puisque j'avais surtout envie (pour rester sur la lancée de la programmation transfinie) d'essayer de dire des choses sur les ordinaux nonprojectibles, stables et compagnie, qui sont résolument dans la partie (2).

Au final, c'est un peu n'importe quoi : cette entrée me fait l'effet d'une moussaka géante où on ne comprend plus rien. Mais je pense qu'il y a quand même un certain intérêt à ce que je publie ce « n'importe quoi » plutôt que de le ranger dans mes cartons, c'est-à-dire dans le vaste cimetière des entrées que j'ai commencées et jamais publiées. Car après tout, ce que j'écris est correct (enfin, je crois), et même si vers la fin je lance dans l'air de plus en plus de termes non définis faute de patience pour les définir, ou que je pars complètement dans l'agitage de mains, certains en tireront quand même quelque chose.

Finalement, les différentes sous-parties de cette entrée sont, je l'espère, assez indépendantes les unes des autres, donc comme d'habitude, et même plus encore que d'habitude, j'encourage à sauter les passages qu'on trouve incompréhensibles ou trop techniques (beaucoup d'entre eux ne servent, finalement, à rien).

Comme expliqué ci-dessus, je vais d'abord faire quelques remarques générales sur les ordinaux intéressants, expliquer plus précisément le plan que j'avais en tête, puis parler d'ordinaux calculables (i.e., <ω₁CK, le domaine (1)), et m'arrêter en queue de poisson.

(vendredi)

Ruxor apprend (péniblement) à conduire

Ayant obtenu le code le mois dernier, je profite du fait que je n'ai pas de cours à donner pour quelque temps pour prendre des cours de conduite. Je ne peux pas dire, après 10 heures de leçons (plus 3 heures sur simulateur) que je sois franchement enthousiasmé par l'expérience. Ni le moniteur par mes progrès : La formation sera longue…

Il trouve notamment que je suis trop crispé sur le volant, ce qu'il interprète comme une forme de peur. Je ne dis pas qu'il ait tout à fait tort (la voiture individuelle est certainement un moyen de transport passablement dangereux, mais enfin, je suis déjà monté dans les voitures de gens conduisant plutôt dangereusement, je n'étais pas recroquevillé de terreur, il n'y a pas de raison que je n'arrive pas, à terme, à être plus prudent qu'eux, et en tout cas, pour l'instant, je suis avec quelqu'un qui est bon pour rattraper les erreurs[#]) ; mais ce que je ressens surtout, c'est l'impression d'être débordé par les choses qui demandent mon attention en même temps, ne serait-ce que le nombre d'étapes pour faire des choses aussi débiles que démarrer ou s'arrêter (sans caler[#2]…) sur une voiture à conduite manuelle.

Ce n'est pas que ce soit difficile, mais j'ai un peu l'impression de jouer à un jeu comme Jacques a dit : du genre avant de prononcer une phrase qui commence par une consonne, vous devez lever le bras droit, à chaque fois que vous utilisez le mot le vous devez claquer des doigts, et tous les sept mots exactement vous devez taper du pied : ceci étant, racontez-moi vos vacances (mais pourquoi allez-vous si lentement ?) — oui, merci, je crois que j'ai compris et retenu les règles (celles auxquelles j'ai eu droit pour l'instant, du moins), mais avant d'en faire un automatisme, avant de me les approprier[#3], comme dit mon moniteur, il me faudra effectivement du temps. Je comprends pourquoi ce n'est pas une bonne idée d'attendre 40+ ans pour ça. Et je comprends aussi pourquoi les Américains n'aiment pas les boîtes de vitesse manuelles et les embrayages. Sans même parler des règles de la circulation à respecter en même temps, et de tous les gens à surveiller autour : je suis très mauvais pour le multitâche, et si je perds le fil, j'ai tendance à ne plus du tout savoir où j'en suis et à faire vraiment n'importe quoi, ce qui est une très mauvaise idée en voiture.

Le simulateur devrait permettre d'acquérir ces automatismes par la répétition d'exercices faciles. Mais le simulateur ne sanctionne pas certaines mauvaises pratiques (il ne vérifie pas qu'on tient le volant correctement, qu'on garde le pied sur le frein à l'arrêt, ce genre de choses), et mon moniteur n'a pas l'air convaincu par son utilité.

Bon, après, mon moniteur a aussi l'air de penser que le seul vrai permis de conduire est celui qu'on obtient à Paris (où la route n'arrête pas de changer de direction et de largeur, où les gens arrivent dans tous les sens, où il y a tellement d'inspecteurs à l'examen qu'on ne peut pas bachoter selon les habitudes de chacun, etc.) ; en tout cas, il n'a pas l'air de penser grand bien de celui qu'on obtient en des plus petites villes en France ni dans certains autres pays.

(Je n'attends pas non plus avec impatience la voiture qui se conduit toute seule : vu le niveau désastreux de la sécurité informatique en général, elle sera certainement moins dangereuse qu'une voiture conduite par un humain… jusqu'au jour où un pirate russe prendra le contrôle de 100000 voitures simultanément dans le monde et les enverra toutes foncer n'importe où, et en comparaison les guignols de terroristes qui font peur à faire ça un par un ils paraîtront bien anodins. L'avenir ne m'enthousiasme donc pas trop.)

En attendant, ce qui est sûr, c'est que je connais maintenant très bien le parking du cimetière de Chevilly-Larue pour en avoir fait plein de fois le tour (et il a l'air très populaire auprès des auto-écoles, vu que nous n'étions pas les seuls).

[#] Ce qui m'amène d'ailleurs à me demander comment on forme les moniteurs d'auto-école : est-ce qu'ils ont des leçons pratiques où un méta-moniteur s'asseoit à la place de l'élève (i.e., du conducteur) et fait volontairement des erreurs de débutant pour vérifier que le moniteur arrive à les rattraper à temps ? Et du coup, comment forme-t-on les méta-moniteurs (et ainsi de suite, comme le fameux problème de la construction des grues de chantier) ? Que de questions sans réponse !

[#2] Mon problème à ce stade, ce n'est pas tellement que je cale, c'est plutôt que je suis tellement précautionneux lorsque je relâche l'embrayage pour ne pas caler en démarrant que le chauffeur derrière moi s'énerve et me double dangereusement.

[#3] Déjà, juste la façon dont on me dit que je dois manier le volant dans les tournants importants (genre, à angle droit) ne me semble pas du tout naturelle : à part qu'il ne faut pas que je sois crispé, on m'apprend qu'il faut chevaucher les mains, moi je trouverais beaucoup naturel de les faire glisser — rien que ça, ça me mobilise de l'espace mental pour rien.

(vendredi)

Un peu de programmation transfinie

Ça fait très longtemps que j'ai envie d'écrire cette entrée, parce que je trouve le sujet extrêmement rigolo : en gros, ce dont je veux parler, c'est comment définir et programmer un ordinateur transfini ? (comment concevoir un langage de programmation considérablement plus puissant qu'une machine de Turing parce qu'il est capable de manipuler directement des — certains — ordinaux ?). Techniquement, ce dont je veux parler ici, c'est de la théorie de la α-récursion (une branche de la calculabilité supérieure qui a fleuri dans les années '70 et qui semble un peu moribonde depuis) ; sauf que la α-récursion n'est jamais présentée comme je le fais ici, c'est-à-dire en décrivant vraiment un langage assez précis dans lequel on peut écrire des programmes pour certains ordinateurs transfinis. Ces ordinateurs ont le malheur de ne pas pouvoir exister dans notre Univers (encore que, si on croit certaines théories complètement fumeuses que j'avais imaginées… ?) ; mais même s'ils n'existent pas, je pense que le fait d'écrire les choses dans un style « informatique » aide à rendre la théorie mathématique plus palpable et plus compréhensible (en tout cas, c'est comme ça que, personnellement, j'aime m'en faire une intuition).

Bref, ce que je voudrais, c'est que cette entrée puisse plaire à la fois à ceux qui aiment la programmation et à ceux qui aiment les ordinaux ; ce que je crains, c'est qu'en fait elle déplaise à la fois à ceux qui n'aiment pas la programmation et à ceux qui n'aiment pas les ordinaux — ce qui est logiquement différent. On verra bien.

Il faut que je précise que tout ce que je raconte est un territoire relativement mal couvert par la littérature mathématique (il y a certainement des gens qui trouveraient tout ça complètement évident, mais je n'en fais pas partie, et comme je le disais, je soupçonne que la plupart étaient surtout actifs vers '70 et sont maintenant un peu âgés ou sont passés à autre chose), et jamais de la manière dont je le fais (comme un vrai langage de programmation : il y a des gens qui ont « redécouvert » des domaines proches comme avec les machines de Turing infinies ou les machines ordinales de Koepke, mais c'est un peu différent). Du coup, il faut prendre tout ce que je raconte avec un grain de sel : je n'ai pas vérifié chaque affirmation avec le soin que j'aurais fait si j'étais en train d'écrire un article à publier dans un journal de recherche.

Une autre remarque : cette entrée contient un certain nombre de digressions, notamment parce que je pars dans plusieurs directions un peu orthogonales. Je n'ai pas voulu les mettre en petits caractères comme je le fais souvent, pour ne pas préjuger de ce qui est important et ce qui ne l'est pas, et je n'ai pas eu le courage de tracer un leitfaden, mais tout ne dépend pas de tout : donc, si on trouve un passage particulièrement obscur ou inintéressant, on peut raisonnablement espérer(!) qu'il ne soit pas vraiment important pour la suite.

*

Pour faire une sorte de plan ce dont je veux parler, je vais décrire un langage de programmation assez simple (dont la syntaxe sera imitée de celle du C/JavaScript) et différentes variantes autour de ce langage. Plus exactement, je vais définir quatre langages : un langage (0) « de base » et deux extensions qu'on peut appliquer à ce langage (les extensions « forward » et « uloop », qui seront définies après), de sorte qu'à côté du langage (0) de base, il y aura le langage (1) avec extension « forward », le langage (2) avec extension « uloop », et le langage (3) avec les deux extensions à la fois ; tout ça peut encore être multiplié par deux si j'autorise les tableaux dans le langage, ce qui, finalement, ne changera rien à son pouvoir d'expression, et c'est peut-être surprenant.

Chacun de ces langages pourra servir dans le « cas fini » (le langage manipule des entiers naturels, et chacun des langages (0)–(3) peut être implémenté sur un vrai ordinateur et servir de vrai langage de programmation) ou dans le « cas transfini » (le langage manipule des ordinaux). J'expliquerai plus précisément en quoi consiste ce cas transfini, mais je veux insister dès à présent sur le fait que les langages de programmation (0)–(3) seront exactement les mêmes dans ce cas transfini que dans le cas fini (plus exactement, leur syntaxe sera exactement la même ; la sémantique pour les langages (0)&(1) sera prolongée, tandis que pour les langages (2)&(3) elle sera raffinée et dépendra d'un « ordinal de boucle » λ).

(mardi)

Titus n'aimait pas Bérénice (et une digression sur Bérénice)

Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai (prix Médicis 2015) :

Ce livre m'a assez plu, mais n'était pas ce que je pensais.

La pièce de Racine, Bérénice, est une de mes œuvres littéraires préférées[#], dont j'admire à la fois la pureté de la langue, le dénuement de l'action et la force des sentiments.

Je pensais que Titus n'aimait pas Bérénice serait une sorte de fantaisie autour de cette pièce : une réadaptation moderne, une enquête autour d'elle, une analyse, une mise en abyme, quelque chose comme ça. En fait, ce n'est rien de tout ça : c'est essentiellement une biographie de Racine. Certes, cette biographie est romancée (combien, je ne sais pas : je ne suis pas historien) et l'auteure tente d'expliquer ou d'imaginer l'état d'esprit de Racine quand il écrit ses différentes pièces (dont Bérénice, donc, mais pas plus que les autres) ; finalement, je ne peux pas dire que j'aie appris grand-chose sur la pièce ou sur son sens, alors que j'en ai appris sur Racine.

La biographie de Racine est bien insérée dans une histoire-cadre en rapport avec la pièce : dans cette histoire (contemporaine), un dénommé Titus rompt avec sa maîtresse dénommée Bérénice pour rester auprès de sa femme dénommée Roma. C'est ce qui censément pousse la Bérénice en question à se renseigner sur la vie de Racine. Mais cette histoire-cadre est très mince en nombre de pages, je ne la trouve pas terriblement intéressante, sa morale, si elle en a une, est confuse ; et honnêtement, elle ne sert pas à grand-chose, car le lien qu'elle établit avec la partie biographique est ténu et artificiel. Si le but était de faire comprendre au lecteur quelque chose sur Bérénice ou sur les séparations amoureuses ou les peines de cœur, il aurait fallu s'arranger pour que cette leçon, et le lien avec la vie de Racine, soient présentés de façon moins cryptique. Là on a juste l'impression que deux histoires différentes — la véritable histoire, et un prétexte pour la dérouler — se sont mélangées, impression d'autant plus agaçante qu'il n'y a quasiment aucun élément les reliant, et aucune convention typographique les séparant (beaucoup d'auteurs, dans un cas semblable, changent de police de caractères ou font quelque chose du genre : c'est vraiment idiot de s'en être privé, cela ne fait qu'embrouiller le lecteur).

Mais prise isolément, la biographie est intéressante et bien écrite. Le personnage de Racine est rendu vraiment vivant et attachant. On est sensible à la manière dont il est tiraillé par des forces contradictoires — essentiellement la fascination pour le roi Louis XIV et l'influence de ses maîtres et de sa tante à Port-Royal — entre sa fascination pour ses héroïnes et pour les actrices qui les jouent et la condamnation du théâtre impie par les jansénistes. Peut-être que j'ai ressenti cela d'autant plus fortement que j'ai plusieurs fois fait la promenade de Chevreuse aux ruines de Port-Royal-des-Champs (a.k.a., « chemin de Racine », voir aussi ici)[#3]. Mais indépendamment de ça, je pense que cette biographie — peut-être partiellement romancée, je répète que je n'en sais rien — est plus captivante, et nous fait mieux comprendre la personnalité de l'écrivain, qu'un traité plus académique et plus long sur la vie de Racine.

Bref, je recommande ce petit livre où on ne s'ennuie pas, mais je recommande d'ignorer les intrusions de l'histoire-cadre.

*

[#] Digression (relativement à propos quand même) : Une de mes œuvres préférées, mais j'ai toujours regretté que le triangle amoureux Titus-Bérénice-Antiochus ne soit pas fermé de la façon qui en fasse vraiment un triangle, c'est-à-dire : que la raison pour laquelle Titus se sépare de Bérénice serait qu'il se rende compte qu'il aime en secret Antiochus (lequel aime Bérénice, laquelle aime Titus). • Je l'ai déjà dit mais je le répète[#2] : saloperie que l'homophobie qui nous a privé de toutes sortes de possibilités intéressantes dans la culture classique ! Saloperie d'homophobie tellement profondément ancrée dans les esprits qu'on pouvait montrer sur scène toutes sortes de crimes et de vices, mais deux hommes, ou deux femmes, qui s'aiment ouvertement, non. Et maintenant, le XVIIe siècle est passé, plus personne ne sait écrire le français comme Racine, et même si quelqu'un savait, ça ne se vendrait pas, et même si ça se vendait, ça mettrait encore des siècles à devenir un « classique » et à imprégner notre culture. • J'avais moi-même commencé à essayer de débuter d'entreprendre d'écrire une pièce de ce genre, mais il faut reconnaître que respecter toutes les règles du théâtre classique, des « trois unités » aux contraintes prosodiques de l'alexandrin et de l'alternance des rimes, c'est un exercice vraiment difficile pour lequel je n'ai qu'un talent très limité et certainement pas le temps pour mener la tâche à bien. • De façon amusante, d'ailleurs, dans l'excellente adaptation de la pièce (je parle du Bérénice de Racine) faite pour la télévision par Jean-Claude Carrière et Jean-Daniel Verhaeghe, avec Carole Bouquet dans le rôle éponyme, Gérard Depardieu en Titus et Jacques Weber en Antiochus, les artistes se sont amusés à écrire, jouer et tourner, une scène « bonus », une fin alternative, qui part à peu près exactement du postulat que j'ai décrit ci-dessus (Titus était pédé — ça fait un demi-alexandrin) : elle n'a été diffusée, je crois, qu'une seule fois, sur Arte (dans le cadre de l'émission Metropolis), quatre jours après la pièce elle-même, le 16 septembre 2000. Si quelqu'un arrive à retrouver une vidéo, ou le texte utilisé, ça m'intéresse…

[#2] D'ailleurs, je pensais que toute la digression qui précède était un radotage de ma part et que j'avais déjà raconté tout ça, mais je n'en trouve plus aucune trace. Comme quoi, parfois, il vaut mieux prendre le risque de radoter que de se taire en se disant je l'ai déjà écrit quelque part.

[L'âne et une chèvre de Port-Royal-des-Champs][#3] La dernière fois que j'ai fait cette promenade (fin octobre 2016), il y avait un âne et deux chèvres, tous les trois très amicaux, sur le terrain de l'abbaye, et mon poussinet a fait copain-copain avec eux (preuve ci-contre, cliquez pour agrandir). Ils vendaient aussi du miel des ruches de Port-Royal. Tout ça va très bien avec les vers de Racine niaisement bucoliques qui sont reproduits tout du long du chemin.

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