David Madore's WebLog: Comment parler à des gens d'opinions (politiques) différentes

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(mardi)

Comment parler à des gens d'opinions (politiques) différentes

Ce qui suit va être très décousu. Il s'agit d'idées que je veux noter depuis longtemps, mais elles sont assez banales (disons même que c'est de la psychologie de comptoir, largement sans fondement scientifique), et je n'ai par ailleurs pas le temps ni la patience de structurer. Je traîne ce texte sous forme d'ébauche depuis des mois, la lecture du livre de Clinton m'a donné envie de le ressortir, je l'ai un peu remanié, et j'ai fini par en avoir marre, donc je le publie tel quel malgré son absence de fin. [Ajout : si vous trouvez tout ça trop long, vous pouvez sauter directement à la fin où j'ai ajouté une sorte de synthèse.]

J'avais promis d'éviter de parler de Donald Trump, donc je ne vais pas faire une nouvelle entrée sur la terreur (certes combinée à une petite dose d'hilarité) que m'inspire le fait que le président des États-Unis soit un théoricien du complot qui s'enfonce jour après jour dans un monde parallèle tissé de faits alternatifs où la réalité n'a plus aucune prise sur lui (alors que lui continue à en avoir sur nous). Mais je voudrais méditer un instant non pas sur Trump lui-même mais sur les gens qui ont voté pour lui, qui continuent à le soutenir, et qui s'embarquent avec lui dans un voyage vers ce monde parallèle ; et plus généralement sur la manière dont on doit se comporter vis-à-vis de gens dont on pense qu'ils ont profondément tort et s'il y a moyen d'aider à les ramener à la réalité. (J'ai déjà promis que ces réflexions seraient décousues et dépourvues d'originalité, mais il s'agit d'une sorte de prolongation de ce que j'avais commencé ici.)

La question que je me pose plus généralement, c'est : comment gérer la discussion politique (au sens large) avec des gens qui ont des opinions politiques radicalement différentes des miennes ? Par opinions politiques radicalement différentes, je veux dire que, si on ne fait pas d'efforts particuliers, la discussion va naturellement tourner à la confrontation acrimonieuse plutôt qu'à l'échange fructueux d'idées, et que les émotions qui vont en émerger spontanément sont des choses comme la colère ou le mépris.

L'électeur de Trump est un bon exemple de référence, mais ce n'est évidemment pas le seul, et la discussion « politique » n'est pas forcément politique au sens étroit (pensez au climatoscepticisme ou au créationnisme ; ou dans un autre registre, au racisme, à l'homophobie, etc.). Et bien sûr, je ne parle pas que de gens situés politiquement à ma droite : je me suis sans doute finalement plus souvent engueulé avec des gens qui semblaient me considérer comme l'équivalent d'un électeur de Trump (i.e., un imbécile manipulé par le Grand Capital), il y a des social justice warriors qui ont dénoncé mon homophobie (intériorisée), et ainsi de suite. Le fait d'avoir des gens qui m'accusent d'avoir tort dans des sens contraires ne signifie pas pour autant que j'aie raison : si la vérité était aussi facile à connaître, ce serait bien commode. Ou parfois cela n'a rien à voir avec la politique : on est tous le crackpot de quelqu'un d'autre. Il y a aussi une gradation subtile entre les questions sur lesquelles il existe une vérité objective (la Terre n'a pas été créée il y a environ 6000 ans) et celles qui concernent les proverbiaux goûts et couleurs, en passant par un terrain gris où on pense avoir raison mais il faut bien reconnaître qu'avoir « raison » n'est pas quelque chose d'aussi clair qu'en mathématiques.

Quand on est confronté à un tel fossé idéologique, la réaction la plus simple, la plus prudente et la plus sage dans la plupart des cas particuliers est simplement d'ignorer et de se taire : ce n'est pas la peine d'essayer de convaincre quelqu'un qu'on ne pourra pas convaincre, ce n'est pas la peine de rentrer dans une joute oratoire dont il ne sortira rien (comme le dit un aphorisme à l'origine incertaine, most burning issues generate far more heat than light).

Le problème est que si les gens qui ont raison ne parlent jamais aux gens qui ont tort, on évite peut-être de perdre son temps avec ceux qui ne pourront jamais être convaincus, mais on ne parle pas non plus à ceux qui pourraient l'être. Or tant que nous vivons sur la même planète et que les actions des uns influencent les autres, et surtout si nous vivons dans une démocratie où les conneries des uns (Trump !) peuvent retomber sur les autres, ignorer ceux avec qui on n'est pas d'accord ne peut pas être une solution générale.

Et symétriquement, si on ignore ce que disent les autres, c'est qu'on n'en apprendra rien, et notamment, on ne se laissera pas convaincre le jour où ce sera l'autre qui aura raison. Je souligne ça, parce que toute méthode argumentative qui cherche uniquement à convaincre l'autre qu'on a raison est une forme de malhonnêteté intellectuelle : pour ne pas être malhonnête, on doit reconnaître qu'on a parfois tort, même sur des sujets auxquels on tient beaucoup, et on doit se donner comme but de chercher à se laisser convaincre lorsque c'est le cas ; si on n'accepte pas cette possibilité, il est absurde de chercher à l'imposer aux autres ! C'est justement parce que je sais que je suis, moi, très réticent à changer mes propres opinions, et très prompt à déployer la plus grande mauvaise foi pour les défendre, que je me demande comment me forcer moi à me laisser convaincre quand c'est nécessaire, et que j'espère à la fois pouvoir convaincre un autre quand c'est pertinent.

Autrement dit : il faut absolument toujours garder à l'esprit la possibilité que ce soit le partisan de Trump qui ait raison. Mais que ce ne soit pas une forme de relativisme : il ne s'agit pas de douter qu'il y a des questions sur lesquelles quelqu'un a raison et quelqu'un a tort (même s'il y en a aussi sur lesquelles ce n'est pas le cas et aussi beaucoup sur lesquelles ce n'est même pas clair, comme je le disais plus haut), ni même, qu'il y a souvent moyen d'arriver à la vérité par l'examen des faits, le raisonnement, et le débat contradictoire. Il est normal de penser qu'on ait raison sur n'importe quel point donné, mais personne n'a toujours raison, donc il faut avoir la modestie d'envisager qu'on ait tort sur quelque chose dont on était absolument convaincu.

(J'espère que vous admirez la manière dont j'enfonce les portes ouvertes les unes après les autres dans un mouvement gracieux de mon bras musclé armé de ma fidèle hache bénie +2.)

Bien sûr, c'est tentant de mépriser son interlocuteur, et c'est assez facile : quand on pense X, on pense, par définition, qu'on a raison sur ce point et donc que tous les gens qui pensent ¬X se trompent. Donc on se croit intellectuellement supérieur à eux, au moins sur ce point très précis, et de là on en arrive rapidement à généraliser.

C'est facile, mais ce n'est pas ce qui va nous aider à convaincre qui que ce soit. Et je ne parle pas que du mépris lui-même, mais aussi des arguments rationnels nés du mépris. Je qualifiais (dans cette entrée liée ci-dessus) la plupart des discussions politiques à une sorte de match de foot argumentatif : le but n'est pas de convaincre l'autre (ni, à plus forte raison, de se laisser convaincre), mais de montrer une certaine supériorité sur lui. On se laisse entraîner dans ce genre de discussion pour briller devant les supporters qui peuvent être dans l'assistance (ou, s'il n'y en a pas, pour le supporter qu'on est soi-même de ses propres opinions) : pour montrer qu'on a des arguments affûtés, ou pour s'entraîner à les manier. Mais la perspective de convaincre est quasiment aussi fantaisiste que l'idée que, dans un vrai match de foot, un joueur (ou au moins un supporter) de l'équipe perdante pourrait rejoindre l'équipe gagnante parce que, finalement, c'est elle qui a gagné donc il est normal qu'on se laisse prendre par elle.

En fait, c'est encore pire que ça : non seulement on ne va pas convaincre, mais même en débattant contre quelqu'un, on a toutes les chances de renforcer ses opinions initiales. Parce que les attaques contre les opinions en question (et peut-être le mépris qui se sent inévitablement derrière) « soude l'équipe », si j'ose dire : les opinions contraires sont perçues comme une agression (voire, si elles viennent de beaucoup de gens à la fois, une persécution) contre laquelle il faut se blinder, elles réveillent une sorte de système immunitaire mental qui cherche à chasser le non-moi du cerveau (OK, mes métaphores sont pourries et tout emmêlées).

Dans les cas extrêmes, ceci se produit même devant des faits : ce n'est pas la peine d'essayer avec des faits de faire changer d'avis les gens convaincus que le changement climatique n'est pas réel (ou n'est pas l'effet de l'homme), que la Terre est vieille de quelques milliers d'années, que l'évolution « n'est qu'une théorie », qu'Obama est secrètement musulman et est né au Kenya, que les tours du World Trade Center ont été détruites par la CIA, que les vaccins sont dangereux et provoquent l'autisme, ou ce genre de choses. Certains appellent ça le backfire effect. Voir par exemple cette vidéo expliquant très brièvement le point d'une chercheuse en neurosciences sur ce phénomène.

Il semble que ce ne soit pas purement un effet de myopie et que la vie politique, aux États-Unis mais il est possible que ce soit aussi le cas en Europe, soit plus polarisée qu'elle ne l'a jamais été. (Voici une tentative pour mesurer/quantifier ce fait, qui vaut ce qu'elle vaut, mais à la limite peu importe.) On observe des corrélations spectaculaires entre les opinions sur des questions qui devraient n'avoir aucun rapport entre elles, comme des questions d'environnement, des questions sociales et des questions économiques : car l'adhésion à une « équipe » crée les opinions plus que les opinions ne créent l'adhésion à une équipe. (Certes, on peut penser que le bipartisme politique américain empire considérablement les choses en donnant naturellement deux équipes qui s'opposent à peu près sur tout.) Et je ne vais pas insister sur le fait que les réseaux sociaux deviennent des caisses de résonance pour nos opinions en validant ce que nous croyons déjà — c'est devenu un lieu commun de le dire.

Bon, ça c'est facile à comprendre. Maintenant, la question vraiment ardue, c'est : supposons qu'on veuille vraiment dépasser cet effet, comment faut-il s'y prendre ? Et je le répète, fatalement, cette question a deux faces : comment faire pour convaincre quelqu'un d'autre, mais aussi : comment faire pour se laisser soi-même convaincre par quelqu'un d'autre (qui pourrait avoir raison) ? Si on n'accepte pas les deux faces de la pièce, c'est déjà le signe qu'on est dans le mauvais état d'esprit.

Évidemment ce n'est pas facile (si ça l'était, tout le monde serait d'accord sur tout depuis bien longtemps). Les phénomènes psychologiques en question sont puissants. Une fois qu'une opinion est ancrée en nous, elle devient en quelque sorte partie de notre identité, et nous ne voulons pas en changer parce que personne ne veut changer qui il est. Mais il y a un mot-clé dans toute cette histoire, sur lequel il faut que j'insiste, c'est le mot fierté.

La première étape pour avoir une conversation un peu constructive, c'est d'écouter ce que l'autre a à dire. (Bon, la zéroième étape, c'est déjà de trouver quelqu'un avec qui avoir une conversation : si les équipes sont vraiment fermées sur elles-mêmes, ce n'est pas forcément évident. Si je dois chercher un électeur du FN pour l'écouter, je vais avoir du mal à le trouver parmi mes connaissances ; et les réseaux sociaux vont s'avérer très limités pour ce qui est de permettre de rencontrer des gens vraiment différents et ouverts à la discussion : les réseaux sociaux sont plutôt des outils à nous conforter dans nos opinions préexistantes. Admettons cependant que cette zéroième étape soit franchie : il s'agit ensuite d'écouter ce que la personne trouvée a à dire.) Mais attention !, ce que l'autre a à dire n'est pas forcément ce qu'il dira, ou en tout cas pas ce qu'il dira s'il se met dans un état d'esprit de joute oratoire. Ce qu'il faut comprendre, vraiment, c'est ce qu'il a dans le cœur, comment il voit les choses, comment il les relie à son identité, quelles sont les valeurs auxquelles il croit, et comment il en tire de la fierté.

Une question qui peut être intéressante (dans beaucoup de contextes politiques ou proches d'être politiques), c'est de demander à la personne avec qui on parle de lâcher tel ou tel point d'argumentation précis, et de plutôt décrire son monde idéal, de dire à quoi il rêve.

C'est sans doute déjà une façon intéressante de mener une discussion politique : au lieu de se fatiguer avec des arguments mille fois usés, raconte-moi tes rêves, raconte-moi comment tu vois le monde. (Et comme signe de bonne volonté, je vais t'écouter sans t'interrompre, ne poser que des questions destinées à mieux te comprendre et pas à te piéger.) Il est intéressant, à ce stade-là, de chercher la nuance, de repérer les points qui ne sont pas ce qu'on se serait imaginé de façon caricaturale. Et de noter les points sur lesquels on tombe d'accord (sans en avoir honte, et sans se dire quelque chose comme ciel !, je suis d'accord avec un fasciste).

Puisque je parlais des supporters de Trump, Sam Altman (connu notamment pour Y Combinator) a essayé de faire cette démarche d'écoute : ce qu'il raconte est un peu succinct, et il n'a pas vraiment posé cette question que je propose, mais c'est déjà intéressant à lire pour se former une idée qui dépasse la caricature (dont j'étais au moins pour ma part victime). Ce qui est sûr, c'est qu'aucune démarche qui commence par se moquer ne peut aboutir à quoi que ce soit : les humoristes politiques américians « libéraux » (dans le sens américain du terme : John Oliver ou Stephen Colbert, par exemple) sont très drôles quand ils se moquent de Trump, et leurs attaques sont justes, mais elles ne sont pas productives parce qu'elles convainquent uniquement les gens déjà convaincus et renforcent l'impression d'arrogance perçue par le camp adverse. Dire la vérité ne sert à rien : il faut arriver à écouter même ce qu'on pense être du délire, et se rappeler que même derrière des idées fausses il y a des sentiments vrais.

Mais ce n'est pas tout d'écouter, il faut aussi essayer de comprendre les ressorts émotionnels derrière l'histoire : et, comme je le disais, je pense que la clé pour ce qui est des opinions politiques est la fierté. On peut être fier d'être de gauche ou de droite, on peut être fier de son pays, de sa religion, d'un groupe ethnique auquel on s'identifie, de son sexe ou de son orientation sexuelle, etc. Si on veut convaincre quelqu'un de quelque chose, et pour le convaincre ne pas passer pour un agresseur, il est crucial de ne pas le blesser dans sa fierté.

À part la fierté, un autre ressort émotionnel puissant est bien entendu la peur : la peur de l'autre, la peur de l'avenir, la peur de la honte (qui nous ramène à la fierté). Et n'oublions pas la colère, cette petite sœur de la peur.

Et là où les choses deviennent vraiment difficiles, c'est que, si on veut progresser, il faut faire preuve d'empathie pour ces ressorts émotionnels, même si on n'est pas d'accord avec ce avec quoi ils sont attachés.

Prenons un exemple où, pour ne pas jeter la pierre sur qui que ce soit d'autre, je vais parler de mes propres préjugés émotionnels. Une des idées politiques auxquelles je suis le plus attaché est celle de la construction européenne, j'avais écrit une entrée pour en parler, d'où il ressort très clairement, quand on la relit, qu'il s'agit d'un attachement émotionnel — je veux être fier de l'Union européenne (d'où un manque d'objectivité de ma part quand il s'agit d'évaluer ce qu'elle fait), j'ai un peu honte de la France (idem), je fais peut-être un complexe par rapport à l'Allemagne, j'ai le nationalisme en horreur et je vois l'Europe comme une façon de le dépasser, tout ça est éminemment émotionnel. Je ne sais pas vraiment pourquoi les choses ont pris comme ça chez moi (enfin, je le sais en partie, mais ce n'est pas forcément très intéressant à raconter, et ce n'est pas franchement reproductible, donc restons-en là). Il n'est donc pas surprenant qu'un débat sur ce que contiennent les traités européens et s'ils sont ou non en contradiction avec les valeurs de la gauche, ou leur comparaison avec la Constitution française, tourne vite au dialogue de sourds sans intérêt (→ match de foot). A contrario, j'ai eu l'impression de grandement avancer lorsque dans un débat de ce genre avec un eurosceptique je ne sais plus où ni quand, j'ai développé l'idée : nous sommes d'accord que la proposition de déchéance de nationalité française (qui a flotté dans le débat politique) était répugnante, maintenant une chose qui me terrifie est l'idée de perdre ma nationalité européenne (par exemple parce que la France quitterait l'Union ou parce que celle-ci serait dissoute) — et mon interlocuteur m'a donné l'impression de comprendre mon point de vue, pas de le partager mais de comprendre le contenu émotionnel sous-jacent, et peut-être même faire preuve d'empathie. Voilà donc une clé pour discuter avec moi sur ce sujet, et peut-être même pour me faire évoluer (à condition de l'utiliser loyalement : ce qui serait déloyal, par exemple, c'est de se servir de cet attachement émotionnel sincère pour m'attaquer). Symétriquement, bien sûr, il faut que j'apprenne à comprendre, si je veux discuter sur ce sujet, ceux qui voient l'Union européenne comme une menace à leur liberté ou à leur identité, ou à des valeurs auxquelles ils tiennent, et qui ont de plus l'impression que la « pensée unique » est europhile. Et il faut que j'arrive à comprendre non seulement intellectuellement mais même émotionnellement que des gens puissent être fiers d'être Français (ou autre chose).

Mais je prends là un exemple qu'on pourrait qualifier d'encore bien tiède. Qu'en est-il, par exemple, de la question du droit à l'avortement ? Comment pourrais-je réussir à comprendre et même faire preuve d'empathie pour les gens qui affirment vouloir défendre le « droit à la vie », quand mon cerveau me hurle que ce sont juste des cinglés religieux ou des cons qui n'ont rien compris ? Et encore, je ne suis pas une femme (← breaking news) et peu susceptible d'être même indirectement concerné par le problème.

La plupart de ceux qui se définissent comme pro-life (par opposition à des hommes politiques qui pourraient s'appuyer sur ce courant par calcul) sont, je suppose, sincèrement convaincus de leur supériorité morale — ils croient, après tout, sauver des petits enfants ; symétriquement, les pro-choice défendent le droit des femmes à disposer de leur propre corps. Il se trouve que ces derniers ont raison à mes yeux : je n'entends certainement pas proposer ici une forme de relativisme (même si la question est évidemment déjà moins objective que quand il s'agit, par exemple, de croire que le changement climatique est réel et causé par l'homme), je crois que ce genre de relativisme est dangereux, et les camps ne se valent pas du tout ! Mais ça ne change rien au niveau du ressenti des partisans du « mauvais » camp : les deux sont braqués dans leur certitude de supériorité morale. Et le problème est vraiment épineux : si les observations de Sam Altman évoquées ci-dessus sont représentatives, la position conservatrice sur l'avortement ne va pas disparaître toute seule ; et elle va encore moins disparaître à force qu'on la tourne en ridicule. Même si ma conception de l'état de droit permet qu'une cour de justice donne tort à la majorité des électeurs (ce qui s'est — probablement — passé aux États-Unis avec Roe v. Wade en 1973), il faut avoir le réalisme de reconnaître que cette situation ne peut pas durer trop longtemps : lorsqu'une majorité des électeurs, ou même une minorité significative, croit quelque chose de faux ou s'attache à quelque chose d'injuste, il y a un véritable problème.

[Ajout : on suggère, et je pense que c'est en effet plausible, qu'un des mécanismes émotionnels fréquents chez les anti-avortement est sans doute l'idée largement inconsciente que si l'avortement avait été plus accessible (matériellement ou moralement) à leurs parents pendant leur propre gestation, ils n'existeraient pas. Que cette analyse soit juste ou non, peu importe, ce que je veux souligner c'est que c'est le genre de mécanismes qui peuvent intervenir, et qu'il faut prendre en compte.]

Voilà pourquoi il faut apprendre à écouter même ceux qui ont tort, aussi détestables que soient leurs opinions, et aussi pénible que soit cette conversation. Pas pour accepter ou rejeter leurs arguments, mais pour comprendre leurs sentiments.

Je pourrais par exemple évoquer le cas du Front national français, qui illustre l'extrême difficulté de l'exercice : d'un côté, on veut condamner ses idées nauséabondes, de l'autre, il ne faut pas donner à ses électeurs la sensation qu'ils sont rejetés sous peine de les fidéliser à l'unique parti qui leur paraît les écouter. À cela s'ajoute la complication que le discours de diabolisation globalement pratiqué contre le FN a surtout visé le parti lui-même plutôt que ses idées, si bien que les idées ont percolé ailleurs : or ce qui est dangereux, ce n'est pas le FN, ce sont ses idées, et le fait de pointer du doigt le parti a accentué le caractère « holiste » de la condamnation, et donc l'effet sur ceux qui se sentent ainsi condamnés, surtout quand ils croient « dire tout haut ce que d'autres pensent tout bas ».

Je ne prétends certainement pas résoudre magiquement tous les problèmes de racisme du monde en écoutant les gens qui tiennent des propos racistes, mais je prétends au moins que toute démarche constructive doit commencer par là, aussi déplaisante qu'on trouve la chose. Et je ne parle pas seulement d'écouter la détresse économique de ceux qui sont tentés de rejeter leurs difficultés sur la peur de l'étranger, mais bien d'écouter cette peur elle-même, la fierté qu'ils ont ou qu'ils voudraient avoir de leur pays, de leur région, de leur « race », que sais-je encore. Même quand les idées sont régugnantes ou fausses, les émotions peuvent être authentiques.

L'exemple de la situation à laquelle il ne faut surtout pas arriver est l'état de la politosphère(?) sur toutes les questions relatives à l'Islam. Dont une incarnation à l'odeur de caniveau particulièrement fétide était celle du débat autour du « burkini » cet été en France, avec deux camps drapés dans leur certitude de supériorité morale et chacun incapable d'essayer de comprendre l'autre ou simplement de ne pas le caricaturer : ceux qui considèrent la burka comme une atteinte intolérable à la liberté des femmes et ceux qui considèrent son interdiction comme une atteinte intolérable à la liberté de religion. Mais je ne vais pas m'attarder sur l'Islam, parce qu'il y a trop de gens qui ont envie de jouer ce match de foot-là, cela nuirait à mon message.

Je vais donc plutôt évoquer l'homophobie. Évidemment, il est difficile pour moi d'accepter qu'on puisse me considérer comme malade mental, déviant ou débauché, ou comme objet d'opprobre ou de pitié compassée parce que je suis un garçon attiré par les garçons. Mais c'est justement parce que c'est difficile que c'est intéressant pour moi de faire l'effort d'écouter les homophobes. Car si l'homophobie ne doit pas être admise dans ses manifestations, ses origines méritent d'être analysées. Par exemple, si le lieu commun est vrai qu'une proportion importante des homophobes les plus virulents le sont parce qu'ils sont eux-mêmes homosexuels, le refoulent, et tournent leur propre incapacité à s'accepter en haine envers les autres, alors il y a vraiment intérêt à aller au-delà de la seule condamnation. Même si l'homophobie a pour racine une conception figée de ce que sont le masculin et le féminin, ou une conception religieuse rigoriste, ou toute autre cause — ou simplement l'ignorance —, on ne fera pas changer quelqu'un d'avis en le condamnant, ou en le moquant. Et quand le quelqu'un est, disons, une proportion terrifiante de la population russe (par exemple), je ne crois vraiment pas qu'ignorer le problème en se disant « ce sont des cons » soit une solution valable. On peut être timidement optimiste en pensant à un certain nombre de cas où des personnes qui paraissaient viscéralement homophobes, confrontées au coming out d'un proche, et ainsi obligées de reconsidérer leurs propres sentiments sur le sujet, ont pu évoluer : ça ne marche pas toujours, loin de là, ça peut prendre du temps, mais c'est au moins un signe que notre appartenance à une « équipe » n'est pas figée, et qu'elle peut changer, notamment suite à un mouvement émotionnel.

(Je crois que j'avais initialement prévu d'ajouter des choses ici, mais je ne retrouve plus le fil de mes pensées qui, comme je l'ai dit en introduction, ont été commencées il y a des mois, donc je vais m'arrêter là.)

Ajout/synthèse/reformulation () : Tout ce qui précède était peut-être un peu trop long et alambiqué, et finalement je n'ai pas bien souligné le message essentiel. J'essaie donc de le redire de façon plus synthétique : pour avoir un espoir de faire évoluer la position de quelqu'un avec qui on est en désaccord politique profond, les conseils que je préconise sont les suivants :

  • le faire parler et le laisser s'exprimer, sans le contredire, et en ne posant de questions que si c'est sincèrement pour l'amener à éclaircir sa position (et pas pour tenter de le mener à une contradiction),
  • diriger son interrogation non pas sur les points d'argumentation mais sur les motivations profondes (en gardant en tête la ligne générale comment imagines-tu ton monde idéal ?),
  • chercher à comprendre ses mécanismes émotionnels, et notamment sur quels points s'ancrent les émotions telles que la fierté (mais aussi la peur, la colère, etc.),
  • accepter de faire preuve de bienveillance et d'empathie avec les émotions en question (ce qui ne veut pas dire d'accepter les idées associées avec elles),
  • exprimer sa propre position de façon synthétique et pas en réponse à celle de l'autre, donc sans chercher à souligner les contradictions, mais au contraire plutôt les ressentis communs (moi aussi je suis mal à l'aise face à <foo>, mais je le vois plutôt comme ceci <…>),
  • ne pas hésiter à reconnaître franchement ses propres émotions et attachement émotionnels,
  • éviter de tomber dans la confrontation intellectuelle, et se retirer immédiatement de tout point où commence à s'activer le « système immunitaire mental » (de l'un ou l'autre participant),
  • chercher les points d'accord, sans pour autant compromettre sa position, reconnaître comme telle l'origine des divergences de point de vue sans chercher à tout prix à la résoudre,
  • et éviter à tout prix de se laisser gagner par la colère (ou alors cesser la discussion immédiatement, en expliquant qu'on est désolé mais qu'on n'arrive plus à la soutenir).

Évidemment, il faut abandonner l'idée qu'on arrivera à vaincre son interlocuteur : le mieux qu'on pourra faire est de le faire bouger un petit peu (ou peut-être qu'on bougera soi-même un petit peu !), ou même seulement à le faire accepter l'idée d'une opinion contraire, mais c'est déjà beaucoup mieux que de le braquer complètement.

Nouvel ajout / clarification () : Je me rends compte que j'ai pu donner l'impression malheureuse que je me positionne contre l'usage de la logique et des faits, bref de la rationalité, dans le raisonnement ou le discours politiques : ce n'est évidemment pas le cas. Ce contre quoi je me positionne, c'est l'usage de la rationalité comme arme rhétorique utilisée contre un interlocuteur considéré comme adversaire. L'usage que je propose de faire de la rationalité est avant et après la discussion : avant pour préparer une position cohérente, et après pour réfléchir calmement a ce qu'a expliqué la personne avec qui on a discuté, et réévaluer sa propre position si c'est nécessaire. Le point important est qu'on le fait pour soi-même pour rechercher la vérité, et sans l'anxiété d'admettre qu'on a tort au cours d'une discussion. Si chacune des deux parties font ça, on peut espérer qu'elles convergent vers une vérité objective dans les terrains où celle-ci existe.

PPPS / liens / contrepoint () : Quelques liens en rapport avec le sujet qu'on m'a signalés en commentaires ou par d'autres moyens, et qui méritent d'être reproduits ici : • Guided By The Beauty Of Our Weapons par Scott Alexander sur Slate Star Codex (qui met en doute l'importance du backfire effect et souligne l'importance du débat logique) • How to Engage a Fanatic par David Brooks / The New York Times (qui souligne l'importance de rester courtois) • The scientists persuading terrorists to spill their secrets par Ian Leslie / The Guardian (sur la manière de persuader des suspects de parler lors des interrogatoires)

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