David Madore's WebLog: Sauvons l'histoire-géo… mais pas la physique ?

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(lundi)

Sauvons l'histoire-géo… mais pas la physique ?

Les médias ont assez largement relayé un appel signé par des intellectuels[#] demandant que l'histoire-géographie ne soit pas reléguée au rôle de matière optionnelle en terminale scientifique (comme il est prévu de le faire dans une quarante-douzième réforme du lycée).

L'ironie de cet appel, bien sûr, c'est que la physique et la biologie sont depuis bien longtemps complètement absentes (même sous forme optionnelle, je crois) dans les terminales littéraires : les intellectuels dont on parle ne semblent pas s'en être beaucoup émus. Pas plus qu'ils ne semblent s'émouvoir de la disparition, parallèle, de l'enseignement obligatoire des mathématiques dans ces mêmes terminales littéraires.

Chacun prêche pour son clocher ? C'est surtout très caractéristique, je trouve, du mépris puant qu'ont pour les matières scientifiques cette catégorie d'intellectuels qui considèrent que les matières littéraires sont les matières nobles, celles qui forment le bon citoyen, alors que les matières scientifiques, malgré ou plutôt à cause de l'importance qui leur est donnée pour sélectionner les élites[#2], sont juste des techniques bonnes à servir les ingénieurs.

Qu'on juge un peu par les citations qu'on peut relever dans cet article : Quels citoyens voulons-nous pour demain ? (s'interrogent-ils) ; selon Madame Carrère d'Encausse, l'absence d'enseignement d'histoire-géographie dans aux terminales scientifiques les priverait de la culture générale la plus élémentaire qui forme l'entendement des citoyens ; le président de l'association des professeurs d'histoire-géographie déplore : Trop d'élèves seront privés d'un enseignement indispensable à leur culture générale. […] Dans une vision utilitariste de la société, tout enseignement qui ne débouche pas sur un métier concret est mal vu. Je souscrirais volontiers à la lamentation de cette dernière phrase, si le contexte ne rendait pas évident le dédain affiché, par contraste, pour les matières scientifiques : qui seraient utilitaristes, qui feraient moins partie de la culture générale la plus élémentaire[#3], qui ne formeraient pas autant l'entendement des citoyens.

Moi aussi je peux jouer à ce genre de phrases méprisantes pour montrer que ma matière elle est Vachement Importante :

Anyone who cannot cope with mathematics is not fully human. At best he is a tolerable subhuman who has learned to wear shoes, bathe, and not make messes in the house. — Robert A. Heinlein (Time Enough for Love)

Plus sérieusement, je suis d'accord que c'est bien dommage qu'on supprime l'enseignement obligatoire de l'histoire-géo en terminale scientifique. Néanmoins, s'il y a une chose que je reconnais, c'est mon ignorance en matière de pédagogie à ce niveau : je n'ai aucune idée sur la bonne façon de concevoir un système éducatif et un ensemble de programmes au niveau du lycée, et le problème de transformer des djeunz écervelés en citoyens responsables ressemble à la quadrature du cercle, alors je m'abstiendrai de donner des leçons et, en tout cas, je conçois très bien qu'il faille faire des compromis douloureux. Celui de ne pas avoir d'histoire-géo obligatoire en terminale scientifique est certainement douloureux, mais pas moins que celui de ne pas avoir depuis longtemps ni physique, ni biologie, dans les terminales littéraires : on semble avoir bien digéré ce dernier, donc on devrait peut-être avaler l'autre pilule avec la même tristesse résignée.

Ajout (2009-12-07T18:30+0100) : L'argument suivant me semble sensé : il est dommage que la filière S se spécialise trop vers les sciences, car actuellement la filière L est trop spécialisée vers les lettres et exclut complètement des débouchés scientifiques, donc ceux qui veulent se garder des portes ouvertes au niveau du bac peuvent encore faire S. Je n'ai pas vraiment d'avis sur le fond : il est peut-être dommage que la filière L soit trop spécialisée, ou peut-être au contraire que la S ne le soit pas assez, ou que les gens accordent trop de crédit aux matières scientifiques pour les débouchés ultérieurs — pour ma part, je n'en sais rien, mais l'argument est au moins recevable, je ne me prononce pas plus à son sujet. Je dis juste que la façon dont certains ont défendu l'enseignement de l'histoire-géographie en terminale S dans une pétition bien précise sont assez puants de mépris.

[#] Vous avez remarqué que, pour les journalistes français, un intellectuel, c'est un écrivain, un philosophe, un historien, un humaniste — mais certainement pas un chercheur en informatique !

[#2] Il va de soi que je trouve ça tout aussi stupide.

[#3] Je serais curieux, comme ça, de savoir si Mme Carrère d'Encausse a des idées, disons, sur le fonctionnement d'Internet, sur la taille de l'Univers, sur la composition d'une cellule eukaryote ou sur le principe du moteur à explosion, qui soient moins naïve que celles d'un élève moyen entrant en terminale scientifique sur la seconde guerre mondiale. Malheureusement, on n'apprend jamais la réponse à ce genre de questions.

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