David Madore's WebLog: De l'art de faire des cadeaux

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(lundi)

De l'art de faire des cadeaux

J'ai toujours tenue l'idée de chercher à ne pas faire comme tout le monde comme à peu près aussi stupide que celle de vouloir à tout prix faire comme tout le monde. Et je trouve assez ridicules les gens qui m'expliquent ne pas fêter Noël parce que c'est une fête chrétienne — comme si c'était plus spécialement le Noël chrétien qu'annonce le gros bonhomme rouge à barbe blanche plutôt que n'importe quelle fête du solstice d'hiver(-de-l'hémisphère-nord), des Saturnales à Hanoukkah et de Dies natalis solis invicti à Saint-Nicolas — ; le problème est bien sûr dans le parce que. Mais à l'inverse, s'efforcer à trouver des cadeaux pour tout le monde, de la tante Gertrude à l'oncle Hippolyte en passant par le cousin Ignace, cela a tout de même quelque chose d'absurde. Et la meilleure preuve de l'absurdité de cette convention, ce sont les chèques-cadeau, qui capitalisent sur le fait qu'on a socialement horreur d'offrir de l'argent et proposent à la place d'offrir du sous-argent qui s'achète aussi cher que l'argent qu'il est censé représenter mais en retour a plein de limitations (sur le domaine où on peut l'utiliser, sur la durée de validité, et sur le fait qu'on ne peut pas le rééchanger). Les chèques-cadeau essaient de vous faire marcher dans leur combine avec ce slogan : offrez au cousin Ignace un cadeau qui lui fera forcément plaisir, laissez-le choisir lui-même ce qu'il veut[#].

Alors il serait temps, en cette période de courses effrénée aux cadeaux, que je rappelle ce qui devrait être une évidence : l'intérêt de faire un cadeau à quelqu'un, (sauf si on est soi-même très riche ou que la personne à qui on le fait ne l'est vraiment pas,) ce n'est certainement pas de lui offrir quelque chose qu'il ne pourrait pas s'offrir lui-même — c'est de lui offrir quelque chose qu'il n'aurait pas idée d'acheter[#2], ou éventuellement qu'il n'aurait pas le temps (ou le courage, la motivation, le moyen matériel, que sais-je). J'ai la chance d'avoir les moyens financiers pour me faire moi-même de temps en temps des cadeaux qui me plaisent : si on veut me faire plaisir, il ne faut pas chercher à me donner ce que je pourrais m'acheter moi-même (et ce pour quoi j'ai largement assez d'argent), mais ce à quoi je ne penserais pas. Quelque chose à faire découvrir. Et dans cette optique, les chèques-cadeaux defeatent complètement le purpose (comme on dit en bon franglais). Comme, dans une moindre mesure, le fait de demander à quelqu'un ce qu'il veut qu'on lui offre. (À la limite, au contraire, ça pourrait être un bon cadeau que d'offrir juste l'idée d'un cadeau sans faire l'achat lui-même. Bon, entre personnes sophistiquées, tout de même. ☺)

Et c'est là que je trouve la frénésie saturnale assez absurde : pour un anniversaire, on ne fait des cadeaux qu'à une seule personne, on peut vraiment penser à elle et à ce qui lui ferait plaisir, ce qu'on voudrait lui faire découvrir, ou quelque chose de ce genre. Pour Noël, il est impossible de penser à la fois à grand-père Aristide, à la tante Gertrude, à l'oncle Hippolyte, au cousin Ignace, à la cousine Philomène, et au petit Enzo-Killian (le petit dernier) : on se retrouve à acheter n objets interchangeables et à mettre des étiquettes dessus comme on peut. Alors autant pratiquer quelque chose de plus ludique : chacun apporte un cadeau (d'une valeur approximative fixée à l'avance par l'hôte de la soirée), et on les répartit aléatoirement de façon cyclique[#3] ; c'est beaucoup plus rigolo.

Enfin, plutôt que faire les cadeaux à Noël, il vaut mieux, dans la mesure du possible, attendre une semaine ou deux pour éviter les foules… et guetter les bonnes affaires sur eBay des gens qui ont revendu en douce le cadeau que grand-mère Palmyre leur a offert.

[#] Ce qui, du reste, est terriblement faux : pour me remercier d'avoir prêté mon appartement, une amie de mes parents m'avait un jour laissé des chèques-cadeau d'une valeur de quelque chose comme 50€, en tout cas pas une somme complètement ridicule, au Printemps. J'avais essayé de les dépenser à la librairie de ce grand magasin et on m'avait expliqué que pour une raison obscure liée aux lois sur le prix du livre ce n'était pas possible. J'avais ensuite regardé dans le reste du magasin et je m'étais rendu compte que pour 50€ je pouvais avoir essentiellement une paire de chaussettes. (Au final, j'ai revendu le chèque-cadeau à ma mère, à sa valeur nominale.)

[#2] Ou de faire soi-même, bien entendu ! Les cadeaux faits maisons peuvent être les plus touchants, mais, attention, seulement peuvent, parce que, à part quand c'est offert par des petits enfants à leurs parents pour qui ce sont forcément les plus beaux cadeaux du monde, le bougeoir qu'on a fait soi-même avec ses petits mains potelées n'est pas forcément aussi beau qu'on le pense, et n'illuminera pas forcément avec le meilleur goût l'appartement art-déco de la cousine Philomène.

[#3] Voici un protocole assez simple qu'une amie avait trouvé pour éviter que qui que ce soit se retrouve avec son propre cadeau : chacun choisit un nombre (réel), celui qui a choisi le nombre le plus petit offre son cadeau à celui qui a choisi le deuxième plus petit, lequel offre le sien au troisième, et ainsi de suite jusqu'à la personne qui a choisi le plus grand nombre qui offre son cadeau à celui qui a choisi le plus petit. Les étudiants en crypto pourront réfléchir aux éventuelles failles de ce système ou aux façons de le rendre plus sûr. Les étudiants en maths pourront réfléchir aux façons de procéder si on veut que chacun fasse deux cadeaux (et reparte avec deux cadeaux), etc.

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