David Madore's WebLog: Réflexions oiseuses sur la politique « abstraite »

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(mercredi)

Réflexions oiseuses sur la politique « abstraite »

Je me demande si des études ou des réflexions sérieuses ont déjà été menées sur la « politique abstraite » : ce que j'entends par là c'est, en gros, l'étude de tous les phénomènes politiques (notamment sous l'angle psychologique, sociologique, ou de la théorie des jeux) débarrassés de toute considération de contenu (et notamment de toute référence à, par exemple, un axe gauche-droite ou à plus forte raison d'idées particulières qui pourraient instancier cet axe) ou même de forme de gouvernement, d'époque ou de pays : la politique abstraite devrait s'appliquer également (et mieux : uniformément) à l'Espagne du 16e siècle qu'à la Chine des Hàn ou aux États-Unis actuels — mais aussi à des microcosmes comme des guerres d'idées au sein d'une communauté particulière (penser aux guerres idéologiques que les informaticiens sont capable d'avoir entre eux !).

Disons pour expliquer la « politique abstraite » qu'il s'agirait en quelque sorte de la meilleure approximation possible de la psychohistoire dans le monde réel. L'intérêt serait par exemple de chercher des motifs universels. (C'est une idée féconde en mathématiques d'essayer d'« abstraire » une théorie mathématique pour chercher à comprendre quels sont les principes minimaux qui la font fonctionner et ce qu'on peut dire à partir d'eux, et cela permet parfois de lui trouver des nouvelles instances.) Et/ou de s'écarter de sa propre mauvaise foi en cherchant à raisonner sur des choses assez vagues pour ne pas provoquer de réaction émotionnelle de notre part. (Je me méfie particulièrement de la mauvaise foi, à commencer par la mienne, dans toute réflexion politique « concrète » — cf. le premier paragraphe de cette entrée passée — et l'abstraction permet peut-être de pallier ce problème.)

Peut-être n'y a-t-il rien d'intelligent à dire à ce sujet à part des généralités oiseuses ? Peut-être. Voici néanmoins une ébauche de réflexion sur un phénomène qui me semble possiblement intéressant (même si la réflexion elle-même est sans doute oiseuse) :

Il me semble qu'un motif fréquemment récurrent de toutes sortes de combats politiques est de se retrouver face à un choix entre deux stratégies que je pourrais appeler la stratégie idéaliste (ou puriste) et la stratégie réaliste (ou de compromis). Il pourrait s'agir par exemple de :

  • négocier la paix avec un ennemi (stratégie réaliste) ou poursuivre le combat jusqu'au bout (stratégie idéaliste),
  • s'allier avec, ou soutenir temporairement, un ennemi considéré comme un « moindre mal » pour faire obstacle à un ennemi considéré comme un plus grand mal (stratégie réaliste), ou au contraire refuser une telle alliance de circonstance (stratégie idéaliste),
  • modérer des revendications pour les atteindre plus facilement ou pour se faire plus d'alliés (stratégie réaliste), ou maintenir des revendications correspondant à ses aspirations profondes (stratégie idéaliste),
  • se rallier à (ou simplement accepter) un projet imparfait mais plus abouti (stratégie réaliste), ou maintenir un projet considéré comme meilleur mais plus difficile (stratégie idéaliste),
  • voter « utile » (stratégie réaliste) ou refuser d'apporter sa voix à un candidat avec lequel on est en désaccord trop important (stratégie idéaliste),

— et autres variations sur le même thème. Je ne prétends bien sûr pas que ces deux pistes simplistes, surtout formulées de façon aussi générale, épuisent toujours toutes les possibilités stratégiques : on pourrait évoquer la stratégie du pire (je vais revenir dessus), la stratégie manipulatrice et encore d'autres, sans doute plus délicates à définir en général. Un débat apparenté mais distinct serait de savoir si la fin justifie les moyens, par exemple si on peut se dispenser des formes quand le fond est légitime (la réponse oui peut être rattachée à la stratégie idéaliste qui fait primer ses Grands Principes sur les obstacles rencontrés, mais aussi à la stratégie réaliste qui accepte le compromis comme un moyen pour arriver à ses fins). Mais restons sur la dichotomie présentée ci-dessus.

J'ai l'impression que le choix entre la stratégie réaliste et la stratégie idéaliste est souvent fait de façon émotionnelle (certains étant plus enclins à l'une ou à l'autre) et parfois même sans considération approfondie des données du problème. C'est ce que j'ai tenté de faire ressortir dans ce vieux « fragment littéraire gratuit » (que j'ai déjà souvent lié).

La stratégie idéaliste a un attrait psychologique indéniable : celui de se tenir glorieusement prêt à combattre pour ses principes sans jamais les diluer dans les le poison de la réalité ; celui de voir le monde avec la séduisante netteté du noir et blanc plutôt que le flou exaspérant des teintes de gris : l'Idéal est bien plus facilement motivant que le compromis, c'est l'Idéal qui soude les équipes. Le danger est évidemment double : celui, évident, d'échouer parce qu'on s'est fixé un but inatteignable, irréaliste ; mais aussi celui, plus insidieux, de tomber de l'idéalisme à l'idéologisme, et de faire des bonnes intentions les pavés qui mènent vers l'enfer, danger tout proche de celui, plus insidieux encore, de croire qu'on a des Grands Principes alors qu'on les construit au fur et à mesure pour coller à un agenda dont on n'a pas soi-même pas forcément pleinement conscience (cf. l'encadré ci-dessous).

Je fais une semi-digression à ce point pour évoquer les Grands Principes et le danger de s'inventer des Grands Principes à géométrie variable pour coller exactement à ce que nous avons envie de faire ou de défendre au moment donné, ou pour se donner un prétexte à cacher notre propre égoïsme. Voici un conseil pour lutter contre la mauvaise foi que nous avons certainement tous en la matière :

À chaque fois qu'on se dit je fais ça pour le principe, pour vérifier que ce n'est pas une façon de faire taire sa conscience, il est bon de se demander :

  • quel est précisément le principe général qu'on prétend appliquer (est-on capable de le formuler clairement et de le défendre sous cette formulation ?),
  • comment on le justifie et quels corollaires il a qui le rendent désirable,
  • dans quel mesure le combat qu'on prétend mener est effectivement relié au principe en question (est-ce qu'on combat pour ce principe au sens où on contribue à le répande/développer, ou par ce principe c'est-à-dire qu'on l'utilise comme une arme pour se justifier ?),
  • dans quelle mesure on a combattu, par le passé, pour ce principe, dans des circonstances où ça ne nous arrangeait pas, et dans quelle mesure on sera vraiment prêt à le faire à l'avenir.

Évidemment, on peut toujours continuer à se mentir, mais ça devient un peu plus difficile d'être de mauvaise foi si on se force à examiner ce genre de questions.

Mais la stratégie réaliste a également un attrait psychologique, et des dangers. On m'a qualifié de fanatique du compromis : je ne suis évidemment pas d'accord mais je comprends l'idée sous-jacente à ce reproche, la méfiance devant ma propension à tellement rechercher la nuance et le dialogue. Le piège psychologique est de succomber à une forme d'irénisme forcé, et de la prendre pour sagesse : de se laisser manipuler dans toute négociation à céder toujours plus de terrain au nom du compromis jusqu'à ne plus en avoir du tout. Car à force de laisser ses principes s'éroder, on n'a plus de principes du tout.

(On comprend ici l'intérêt de parler dans des termes « abstraits » extrêmement vagues. Je m'efforce d'avoir plusieurs contextes politiques bien différents, et autant de situations que possible, en tête, en écrivant ce qui précède, pour me laisser le moins possible influencer par des idées politiques sur tel ou tel sujet concret. Une astuce possible pour chercher l'abstraction est de s'efforcer de penser aussi les choses du point de vue de nos adversaires politiques, et de ne retenir que ce qu'on conclut également sur plusieurs jeux de positions politiques très différentes.)

Bref, je pense qu'il y a à se méfier simultanément des deux écueils qui seraient d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « idéaliste » ou au contraire d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « réaliste ».

Notamment, si j'applique ça à un des cas de figure itemisés ci-dessus, celui sur le moindre mal :

Il y a deux erreurs contradictoire qu'on a trop facilement tendance à faire dans une discussion politique dès qu'il est question du moindre mal :

  • perdre de vue que le moindre mal est moindre,
  • perdre de vue que le moindre mal est un mal.

Il faut se garder des deux même à la fois même si l'inclinaison naturelle de certains sera de tomber plus volontiers dans l'une ou dans l'autre. Et surtout, il ne faut pas s'imaginer qu'on ne peut que choisir l'une ou l'autre option : il n'y a que deux mots dans moindre mal, ça ne demande pas un cerveau gigantesque d'arriver à comprendre que les deux ont un sens et qu'aucun des deux n'efface l'autre.

Choisir entre les deux stratégies (ici idéaliste et réaliste) serait, logiquement, le travail d'une métastratégie. Je ne peux évidemment pas donner de métastratégie convenable à un niveau de généralité aussi fumeux, mais je peux suggérer ceci : dans la mesure où on gagne à ne pas être trop facilement prévisible (or en théorie des jeux, c'est souvent le cas), la théorie de l'information laisse penser qu'une métastratégie raisonnable devrait conduire à adopter les stratégies idéaliste et réaliste dans des proportions au moins grossièrement comparables (de façon à maximiser l'entropie). Concrètement, si vos adversaires politiques savent que vous accepterez tous les compromis, ils vous plumeront ; mais s'ils savent que vous n'en accepterez aucun, ils ne feront aucun effort pour ne pas vous piétiner s'ils le peuvent : si le but est qu'ils vous prennent en compte, il faut accepter une proportion 0≪p≪1 des compromis ; et le même genre de raisonnement s'applique aux autres cas de figure évoqués. Une métastratégie possible serait donc de retenir chaque situation où on a à choisir entre les stratégies idéaliste et réaliste, faire des statistiques dessus, et ajuster sa propre propension à jouer l'une ou l'autre pour viser une proportion qui ne soit pas trop éloignée de ½.

(Évidemment, il n'est pas à exclure que ce soit mon côté fanatique de la modération qui s'exprime, combiné à ma volonté d'avoir toujours un méta d'avance, pour conclure que la modération doit elle-même être pratiquée avec modération — et avec un niveau modérément modéré de modération. Bref. Mais je crois quand même qu'il y a du juste dans ce que j'ai écrit ci-dessus.)

En fait, tout ceci devrait être un enfonçage de portes ouvertes, et peut-être que tant que je reste au niveau « abstrait » tout le monde se dira effectivement que c'est le cas, mais quand on instancie dans des cas particuliers je suis persuadé que les portes ne sont pas si ouvertes que ça. C'est un combat que chacun doit mener avec sa propre mauvaise foi que d'identifier ses propres œillères en la matière, et je ne peux pas faire mieux qu'énoncer des généralités, étant moi-même en bien mauvaise position pour jeter des pierres à qui que ce soit : mais au moins les généralités peuvent donner une indication sur où chercher.

*

Pour donner un autre exemple de phénomène de politique abstraite (qui peut d'ailleurs illustrer un danger de la stratégie idéaliste ci-dessus notamment quand elle se combine à la stratégie du pire), je peux évoquer celui des ennemis devenant alliés objectifs (cf. aussi ici). Il s'agit du phénomène par lequel deux forces complètement opposées A et B peuvent se rejoindre tactiquement car :

  • chacune utilise l'autre comme un croquemitaine, un repoussoir, pour justifier l'importance de son propre combat et de son purisme dans ce combat,
  • les deux ensemble ont intérêt à ce que l'axe politique AB sur lequel elles sont extrémales soit considéré comme l'axe majeur de la politique, et la question définissant cet axe, i.e., la question sur laquelle elles (A et B) s'affrontent, comme la question centrale de tout le débat politique, éclipsant ainsi toute autre question,
  • et les deux forces peuvent ainsi dominer toute autre force ou les obliger à rallier l'une ou l'autre, notamment celles qui proposent des positions intermédiaires ou, celles qui considèrent que l'axe AB n'est pas très important ou, peut-être plus subtilement, pas bien défini.

Ce phénomène est banal et on en trouvera facilement quantité d'exemples (je préfère ne pas en donner moi-même et rester dans les généralités pour ne pas me laisser distraire par un débat politique précis ce qui risquerait évidemment que quelqu'un s'indignât ah mais non, ça c'est évidemment une vraie opposition importante et sérieuse parce qu'il est du camp A ou B). Mais la question importante est aussi de savoir comment détecter le phénomène pour ne pas se laisser embrigader dans la guerre A contre B ou, plus subtilement, pour ne pas laisser notre propre mauvaise foi nous faire croire que cette guerre est suprêmement importante (parce que nous sommes nous-mêmes attirés par le camp A ou B). Je n'ai évidemment pas de bonne réponse à ça, à part qu'il faut garder à l'esprit le phénomène et toujours s'interroger non seulement sur les principes auxquels on croit mais aussi la pertinence de la question même sur laquelle ces principes sont construits.

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