David Madore's WebLog: Qui veut castrer Roman Polanski ?

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(lundi)

Qui veut castrer Roman Polanski ?

Les symptômes de la paranoïa de notre société autour de la pédophilie sont réguliers, je ne prends pas la peine de les relever ou de les commenter parce que chacun ne mérite pas grande remarque, c'est surtout leur accumulation qui est terrifiante. Mais j'ai vu passer deux nouvelles à deux jours d'intervalle : la première, que la Pologne a passé une loi[#] ouvrant d'une part la possibilité d'obliger des personnes condamnées pour certains faits, genre, viol de mineurs, à se soumettre à des traitements hormonaux (castration chimique), et aussi interdisant de faire la justification de la pédophilie. La seconde, que Roman Polanski a été arrêté en Suisse et risque d'être extradé vers les États-Unis pour une affaire remontant à trente ans (et dont la victime elle-même demande, d'ailleurs, que les poursuites soient abandonnées) dans laquelle il est soupçonné[#2] d'avoir eu des relations sexuelles avec une mineure ; le gratin du cinéma, la France et — de façon intéressante — la Pologne, dont il a la double nationalité, s'indignent et demandent sa remise en liberté. La première nouvelle, elle, n'attire guère de commentaires.

Cette juxtaposition me fait l'effet d'une anecdote que Victor Hugo rapporte dans un célèbre plaidoyer contre le peine de mort, la préface de 1832 au Dernier Jour d'un condamné ((cherchez hypocrite dans le texte)) : quatre anciens ministres risquaient en 1830 d'être condamnés à mort, et tout le monde politique est en émoi, on tente de supprimer la peine de mort dont l'injustice devenait soudainement frappante (Encore s'il y avait une guillotine en acajou ! — ironise Hugo) ; on sauve la vie des quatre hommes, et la question de la peine de mort est promptement enterrée. Roman Polanski risque d'être mis en prison : on s'en émeut parce qu'il est célèbre et respecté, et aussi parce que les circonstances de son cas particulier (trente ans ont passé, le procès était injuste, la victime elle-même demande qu'on cesse de remuer cette affaire) attirent la sympathie sur lui.

Mais quand les objets de la paranoïa sont des Polonais, condamnés pour viol, qui n'ont pour eux ni la célébrité ni des circonstances particulières qui pourraient les rendre sympathiques, qui aurait à s'émouvoir ? Il y a eu récemment un fait divers qui a choqué le pays, alors, comme d'habitude, on légifère sur l'anecdotique, et la Pologne rejoint le club heureusement encore très fermé des pays européens où on joue à rééduquer de force les déviants avec la petite pilule magique de medroxyprogestérone. Je n'ai comme documentation que ce que rapportent des journalistes étrangers (la BBC, que j'ai citée, le Times et le Telegraph qui en disent un peu plus, et LCI ici), dont on connaît le manque de fiabilité, mais pour autant que je comprenne, cette loi enjambe fièrement la barrière mal défendue entre la prudence et la barbarie (là où même la Belgique post-Dutroux avait su, je crois, rester relativement mesurée) en permettant à un juge d'ordonner un traitement médical sur avis de médecins (soit le juge se fait médecin, soit le médecin se fait bourreau, ce n'est pas clair, mais il y a un mélange des rôles plus qu'un peu malsain), alors qu'ailleurs le traitement n'est que proposé aux condamnés qui le souhaitent (ce qui est acceptable s'ils sont vraiment conseillés par des médecins et qu'il n'y a pas de pression indue — comme des réductions de peine — pour obtenir leur consentement). Je dirais volontiers que je trouve l'autre partie de cette loi polonaise (la pénalisation de la justification de la pédophilie) encore plus puante, et surtout encore plus inutile (la castration chimique imposée à quelqu'un, c'est inhumain, mais au moins on peut vaguement espérer que ça marche, alors que l'idée que quelqu'un serait poussé à violer des enfants parce qu'il aurait lu quelque chose allant dans ce sens, c'est juste saugrenu) ; malheureusement, nous avons déjà des lois aussi débiles en France, sur d'autres sujets[#3].

Mais, vous comprenez, il y a toujours la petite phrase qui justifie tout : c'est pour les enfants. Alors puisque des législateurs sautent sur un fait divers complètement hors de propos et monté en épingle pour passer des lois démagogiques, moi aussi je peux jouer à monter l'anecdotique en argument complètement hors sujet : ça vous semble vraiment indispensable[#4], de castrer Polanski ? Avec ça, le débat a la garantie de ne pas dépasser le niveau des pâquerettes.

[#] D'accord, l'article signale que c'est seulement la chambre basse qui a voté le texte, donc ce n'est peut-être pas encore une loi. Mais j'imagine qu'il n'y a aucun doute que ça en deviendra une.

[#2] En fait, il a été condamné, mais peut-être de façon irrégulière, et en tout cas dans le cadre d'un plea bargain, ou plaidé-coupable, c'est-à-dire un de ces odieux simulacres de justice où on convainc quelqu'un de renoncer à son droit à un procès équitable en lui promettant une peine plus légère. Faute de procès équitable, justement, on ne peut pas savoir s'il est coupable, et il me semble qu'on doit lui accorder la présomption d'innocence (même si ce n'est pas ce que considère le système judiciaire américain).

[#3] Suivez mon regard : les négationnistes doivent être traités avec le mépris qu'ils méritent, pas être condamnés en justice. Pourquoi ne pas avoir une loi interdisant d'affirmer que 2+2=5, tant qu'on y est ? Le jour où on se décidera à condamner fermement la connerie, il y aura beaucoup plus de gens dans les prisons !

[#4] Certains vont dire que j'en rajoute un peu trop dans l'imbécillité feinte, là, vu que Polanski est accusé de détournement de mineur et pas de viol. Certes : il l'a échappé belle.

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