David Madore's WebLog: Quelques nouvelles satiriques sur l'état de la recherche

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(jeudi)

Quelques nouvelles satiriques sur l'état de la recherche

Je suis en ce moment très sérieusement abattu par le déménagement de mon bureau de Paris à Palaiseau (qui est en cours : hier j'ai bouclé mes cartons, mon premier cours à Palaiseau est ). J'ai fait l'autruche à ce sujet, c'est-à-dire que j'ai mentalement occulté ce fait jusqu'à la dernière minute (enfin, semaine), ce qui fait qu'il m'affecte d'autant plus lourdement maintenant qu'il arrive, mais, honnêtement, je ne vois pas comment j'aurais pu m'y préparer intelligemment, que ce soit psychologiquement ou matériellement (autrement qu'en passant le permis voiture et moto, ce que j'ai fait ; ou à la fin en rangeant mon bureau et préparant mes cartons efficacement, ce en quoi je pense avoir été plutôt bon).

Je ne sais pas dans quelle mesure j'ai vraiment envie de raconter ici publiquement tout le mal que je pense de cette décision de déplacer Télécom Paris à Palaiseau (remarquons quand même au passage l'idée intéressante de se renommer de Télécom ParisTech à Télécom Paris précisément au moment où elle cesse d'être à Paris), que ce soit pour parler de la volonté initiale de créer un pôle scientifique sur le plateau de Saclay c'est-à-dire au milieu de nulle part (en expropriant au passage des terres agricoles parmi les plus fertiles de France), des querelles picrocholines ayant conduit à un schisme dudit plateau entre l'Université de Paris-Saclay (en gros à l'ouest de la N118) et l'Institut Polytechnique de Paris (en gros à l'est de la N118 ; temporairement NewUni et que certains décrivent comme l'École polytechnique et ses vassales), ou des problèmes simplement matériels qui se posent et se poseront encore pour moi et mon établissement (entre mon nouveau bureau qui est beaucoup trop petit pour contenir tous les papiers que je dois y transporter, et les inévitables malfaçons qu'on découvrira une fois emménagés dans un bâtiment construit à toute vitesse). Outre qu'il faudrait M entrées de N pages (avec M,N≫1) pour raconter tout ça, et que ça me fait mal au cœur d'en parler alors que je suis déjà remué au point que je n'en dors quasiment plus, la dernière fois que j'ai évoqué le stress que provoquait chez moi l'attitude manageriale de mon employeur, il s'est trouvé un fâcheux, apparemment plus préoccupé par les relations publiques que par ma santé, pour me le reprocher, et je ne suis pas certain que le droit me protège comme il devrait si je dis publiquement ce que je pense, ce qui impliquerait forcément beaucoup d'insultes contre des décideurs précis.

Du coup, comme je suis un gros couard, je vais couvrir mon cul et écrire publiquement je vous rappelle que ce blog est tenu à titre personnel et que les opinions qui sont exprimées ici sont purement les miennes et n'engagent en aucune manière Télécom Paris, que je suis d'ailleurs fier de servir et de suivre dans son déménagement vers des horizons plus radieux :

Je vous rappelle que ce blog est tenu à titre personnel et que les opinions qui sont exprimées ici sont purement les miennes et n'engagent en aucune manière Télécom Paris, que je suis d'ailleurs fier de servir et de suivre dans son déménagement vers des horizons plus radieux.

(À défaut, je peux au moins faire un lien vers le blog d'un collègue, qui formule un certain nombre de critiques très justes et très drôles, mais qui ne couvrent qu'une toute petite partie de ce que j'aurais envie de dire si je n'étais pas un gros couard et si j'avais plus de temps.)

*

Mais aussi, je pense qu'il faut voir ce mouvement dans le contexte[#] plus large d'une politique menée vis-à-vis de la recherche publique (et certainement pas seulement en France) consistant à donner l'illusion qu'on lui accorde plus de moyens en soulignant quelques grands projets emblématiques et « vendeurs » (notamment pour duper le grand public qui garde une image globalement favorable de ses chercheurs et de l'opportunité de la recherche en général), mais en lui mettant, en fait, des bâtons dans les roues à tous les niveaux, — que ce soit par des regroupements, séparations et déplacements menés de force et sans consultation, par des mesquineries administratives quotidiennes, par une manie de l'évaluation poussée jusqu'à l'absurdité et l'humiliation, par la création d'un mille-feuille organisationnel de structures (universités, instituts, établissements, départements, laboratoires, équipes, pôles, unités, etc.) qui se marchent sur les pieds les unes des autres et marchent surtout sur la tête des chercheurs qui les subissent, par l'obsession d'un fonctionnement « par projets » combinant la toute souplesse du plan quinquennal soviétique et toute l'humanité de la concurrence capitaliste, par la poursuite effrénée de toute forme de visibilité internationale et l'importance accordée à des classements dénués de sens (Shanghaï notamment), par la poursuite irréfléchie du dernier sujet à la mode (IA, science des données…) ou de celui qui donnerait les contrats industriels les plus juteux, et par l'abandon systématique des valeurs (oserais-je dire positivistes ?) qui auraient dû inscrire la recherche dans la durée, le désintéressement et l'honneur de l'esprit humain. Vous imaginez bien qu'évoquer tout ça est encore plus déprimant et nécessiterait M′ entrées de N′ pages (avec M′≫M et N′≫N) vu que la phrase précédente était déjà interminablement proustienne. Je n'ai absolument pas le courage de me lancer là-dedans, surtout maintenant ; et surtout que pour que la discussion soit vraiment intéressante, il faut fournir des contre-propositions constructives (par exemple expliquer pourquoi le fonctionnement « par projets » devrait être panaché avec des dotations permanentes attachées aux chercheurs individuels et aux équipes de recherche permettant d'explorer des pistes plus risquées ou peu à la mode), peut-être aussi explorer les mécanismes politiques qui ont amené à cette volonté de saboter la recherche, bref, tout cela serait vraiment long.

[#] C'est assez vague, dans le contexte de ? Pour n'accuser personne de quoi que ce soit de précis, je veux dire.

Est-ce à dire que je ne vais rien écrire à part le tissu de prétéritions qu'est cette entrée de blog ? Non ! Car fort heureusement, une connaissance à moi, Élodie Sabin-Teyssier (ou plus exactement, Élodie Rachel Nicole Ernestine Sabin-Teyssier, mais nous l'appellerons juste Élodie pour simplifier), lorsque j'ai évoqué avec elle l'idée d'écrire une fiction[#2] qui exposerait les maux de la recherche de façon satirique, m'a repris l'idée et s'est lancée dedans avec enthousiasme, et a écrit une série de nouvelles absolument hilarantes et certainement bien plus convaincantes que tous les rants que j'aurais pu pondre sur mon blog. Je vous laisse donc avec Les dessous de paillasse et vous souhaite bonne lecture !

(Surtout n'hésitez pas à rediffuser ce texte, par exemple sur Twitter en likant et en retweetant ce tweet, mais aussi par tout autre moyen de diffusion : Élodie a besoin qu'on booste un peu son H-number si elle veut un jour obtenir des financements pour continuer ses textes.)

[#2] Mon idée était un petit peu différente : je pensais situer l'action dans un monde un peu façon Harry Potter ou comme dans ce fragment, dans lequel les héros seraient des magiciens (chercheurs en magie théorique et appliquée) luttant difficilement contre un grand méchant et toujours handicapés par une administration qui leur mettrait des bâtons dans les roues de toutes les manières possibles (par exemple en les obligeant à soumettre un projet avec des dizaines de pages de rapports pour avoir accès à la plume de phénix permettant de détruire le horcrux du grand méchant, ou bien poussés à travailler sur la transmutation du plomb en or plutôt que la destruction des horcrux parce que c'est quand même bien plus porteur ; enfin, vous voyez l'idée). Je raconte ça pour mentionner au passage que, non, ce n'est pas moi qui me cache sous ce nom d'Élodie Sabin-Teyssier. Je n'exclus pas de développer quand même un jour mon idée originale, peut-être sous un pseudo ou peut-être pas, mais vue ma flemme proverbiale il ne faut pas compter dessus ; ceci étant, cette idée ne m'appartient pas, donc si quelqu'un se sent inspiré, qu'il n'hésite pas.

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