David Madore's WebLog: La malédiction de la lecture en diagonale

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(lundi)

La malédiction de la lecture en diagonale

Déjà il y a douze ans, je me plaignais d'avoir trop tendance à lire en diagonale et d'avoir le plus grand mal à me forcer à faire attention à chaque mot individuel d'un texte d'une certaine longueur. Et le problème n'était pas neuf : déjà quand j'étais tout juste entré à l'ENS, je lisais la feuille de chou hebdomadaire des élèves en quelques secondes alors que j'avais un copain qui y passait tout le dîner, et qui me prouvait après coup que je n'avais rien lu, rien compris et rien retenu (et je m'émerveillais qu'il eût réussi à extraire du contenu de ce qui m'avait semblé complètement vide). Il y a quelques années, des nouvelles ont circulé que l'Internet était en train de reconfigurer le cerveau des internautes et que nous perdions la capacité à faire attention aux choses : je ne sais pas ce que ces articles disaient au juste, parce que je les ai lus en diagonale. ☺ Mais je suis prêt à croire que ma tendance à lire en diagonale ait été accentuée, et soit encore accentuée, par la quantité phénoménale d'informations qu'Internet me présente quotidiennement et dont je préfère parcourir beaucoup en diagonale que le dixième en profondeur.

C'est ironique quand je suis moi-même du genre à écrire des montagnes de texte, que je n'aurais pas le temps de lire moi-même si je n'en étais pas l'auteur. (Je fais cependant des efforts pour rendre mes textes aussi compatibles que possible avec la lecture en diagonale. En fait, non : j'aimerais bien faire de tels efforts, mais je ne sais pas vraiment comment m'y prendre, et je pense que ce que je fais est un échec complet. D'ailleurs, cette parenthèse est sans doute l'exemple parfait de ce qu'il ne faut pas faire pour rendre un texte facile à lire en diagonale. ☹) En vérité, je n'arrive même pas à relire mes propres textes : si j'essaie de me relire, mon cerveau passe en mode « ah oui, je sais ce que ce paragraphe dit » et je saute à travers ce que j'ai écrit à la vitesse de l'éclair, en lisant ce que je crois avoir voulu écrire et pas ce que j'ai réellement écrit. Du coup, toutes les fautes de frappe, d'orthographe, de grammaire et de syntaxe, même les plus énormes, me sont totalement invisibles, même si je relis vingt fois. Y compris des ruptures de construction qui font que le texte ne veut rien dire : cela arrive fréquemment quand je déplace un morceau de texte — un mot, un complément, une proposition, un bout de phrase ou plus — d'un endroit à un autre, et que je délimite mal mon couper-coller, déplaçant ou supprimant parfois un mot de plus que je le voulais, ou entraînant des incohérences grammaticales (langue à la con que le français qui peut obliger à revoir énormément d'accords parce que j'aurais remplacé, par exemple, le fait par l'idée : on peut être sûr que je vais en oublier).

La seule façon que je trouve encore de me forcer à tout lire, c'est de lire à voix haute. (Et encore, l'idéal serait sans doute de lire à voix haute, de m'enregistrer, et de réécouter ce que je dis, histoire que ma concentration ne soit pas détournée sur la prononciation.) Je fais ça pour mes fragments littéraires gratuits, mais cela consomme un temps énorme. Ce que je ne sais vraiment pas faire du tout, c'est placer le curseur à un point intermédiaire entre la lecture en diagonale qui est devenue mon habitude et la lecture à haute voix.

Pour ce qui est des mathématiques, notamment des démonstrations mathématiques, le mieux que j'aie trouvé est de me forcer, si j'ai un doute, à réexpliquer l'argument de la démonstration ou du bout de démonstration que je viens de lire. Mais ceci repose sur le fait que dans une démonstration mathématique, seule importe la correction du raisonnement (à la limite, si j'ai lu en diagonale et trouvé une autre démonstration du théorème énoncé — ce qui, avouons-le, est fort peu probable — ce n'est pas grave). Pour une définition, la lecture en diagonale peut être très dangereuse, comme quand je me rends compte dix pages plus loin que je n'avais pas fait attention au fait que le bazqux était supposé localement frobniquable dans la définition d'un foobar bleuté (et que j'avais juste cru lire frobniquable).

Et ne parlons pas de la situation hautement embarrassante et mainte fois vécue où j'accuse quelqu'un de dire n'importe quoi, ou d'oublier de tenir compte quelque chose d'essentiel dans un raisonnement, ou quelque chose du genre, et qu'on me fait remarquer que j'ai terriblement mal lu ce à quoi je réponds.

Ajout () : Cette vidéo propose une solution intéressante au problème de la lecture en diagonale (et de la pensée trop rapide en général) : utiliser une police de caractères plus difficile à lire. Il faudra que je voie si ça marche pour m'aider à repérer les fautes de frappe. • Voir aussi : Diemand-Yauman, Oppenheimer & Vaughan, Fortune favors the bold (and the italicized): effects of disfluency on educational outcomes, Cognition 118 (2011), 111–115.

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