Comme je l'ai déjà raconté (dans un bout de ce billet), il y a environ trois mois, je me suis acheté une petite voiture électrique, une Reunault Twingo 3 d'occasion (de 2022, avec 40 000 km au compteur, pour 10k€ en concession Renault). Pour l'instant, je suis très content de cet achat. Évidemment, il se peut que je change d'avis par exemple si j'ai un accident ou une panne sérieuse, mais je pense que je peux en parler maintenant un peu plus. (Aussi, ce billet traîne depuis plusieurs semaines maintenant, il est temps de l'évacuer.)
Pour résumer un certain nombre d'épisodes précédents de ce blog, j'ai passé le permis voiture en 2018 (parce que mon boulot allait déménager à Trifouilly-lès-Saclay et que les transports en commun pour y aller sont franchement pourris). Cet apprentissage de la conduite s'est mal passé, mon moniteur n'arrêtait pas de m'engueuler et ça a été une expérience longue, douloureuse, et assez traumatisante (même si, au final, j'ai eu le permis du premier coup). Le poussinet s'est ensuite acheté une voiture (une Volkswagen Golf IV Diesel de 2001, avec environ 200 000 km au compteur) en disant que ce serait bien que je garde l'habitude de passer les vitesses sur une boîte manuelle. Sauf que ce n'était pas vraiment un bon plan : il s'est attaché à cette voiture, il tenait à la garder dans un état impeccable, et moi j'avais peur de l'abîmer (d'ailleurs, c'est arrivé), ce qui s'ajoute au stress que je ressentais à conduire une voiture depuis ce permis passé dans de mauvaises conditions. Et pour compliquer encore les choses, la rampe de descente du parking de notre immeuble, où nous la garons, est compliquée (elle est assez étroite, elle a un petit muret bas merdique qui réduit la largeur disponible[#] de manière difficile à voir aux rétroviseurs, il n'y a même pas un miroir, et évidemment la rampe n'a pas la forme bien régulière que suggère la modélisation au lien précédent, mais un polygone avec des angles complètement pourris), donc c'est un gros stress pour entrer ou sortir la voiture sans y faire une éraflure.
[#] Je suppose que la raison d'être de ce petit muret, micro-trottoir ou marche à la base du mur (je ne sais pas comment l'appeler) est d'être un tampon pour protéger les carrosseries : on va le taper en premier (plutôt que le mur), donc abîmer les jantes plutôt que le corps de la caisse, ce qui est sans doute moins grave. Mais d'une part on n'est pas forcément heureux de détruire ses jantes (le muret est en béton, pas en mousse), d'autre part ça ne marche même pas si j'en crois le nombre de traces de peinture sur les murs de la rampe. J'avais fait voter par l'assemblée générale de la copropriété une résolution pour faire biseauter ce muret pour avoir une sorte de compromis entre les deux, mais le syndic n'a jamais donné suite. Les choses en sont donc au même point
Moralité : je ne me suis jamais senti à l'aise pour conduire une voiture, ou en tout cas cette voiture-là.
Pour essayer de dissiper mon malaise, et apprendre à mieux conduire, je me suis dit que j'allais passer le permis moto. Ça a aussi été long et compliqué (mais très formateur), j'ai fini par l'avoir au bout d'un an (et d'un échec à l'épreuve de circulation — que tout le monde considère pourtant comme une simple formalité). Contrairement au permis voiture, ça n'a pas été traumatisant, et je me suis rendu compte que j'aimais énormément conduire une moto. Et j'ai certainement beaucoup appris à lire la route (et la conduite des autres, et à détecter les dangers) en passant le permis moto et en roulant à moto[#2]. (Et ça m'a aussi sans doute permis de tenir le coup pendant la pandémie.) Mais l'effet escompté, que je me sente plus à l'aise à rouler en voiture, ne s'est pas manifesté.
[#2] Je pense sincèrement que je conduis beaucoup mieux depuis que j'ai passé le permis moto, et surtout depuis que j'ai roulé quelques dizaines de milliers de km à moto, parce que, quand même, mon moniteur avait raison de se lamenter de mon manque d'observation (que j'avais moi-même noté).
Donc, pendant six-sept ans, la situation a été la suivante : j'ai
beau savoir intellectuellement que la moto est beaucoup plus
dangereuse que la voiture (de l'ordre de grandeur de 25 fois plus
d'accidents mortels au
kilomètre[#3]), je me sens
beaucoup moins inquiet quand je conduis une moto qu'une voiture. Au
volant d'une voiture, j'ai l'impression de conduire un tank, qui
déborde de tous les côtés, qui tient à peine dans sa voie, qui n'a
aucune accélération, difficile à manœuvrer, et qui demande une part
énorme de mon attention juste pour m'assurer que je suis bien centré.
Alors que la moto me donne l'impression d'être extrêmement facile et
instinctive à conduire : non seulement elle va exactement où je veux,
mais j'ai l'impression de faire complètement corps avec elle, la
sensation que j'ai est que ce n'est même pas la moto
qui va où
je veux, c'est moi qui suis l'ensemble motard+moto et je dirige cet
ensemble avec ma pensée. Et en tout état de cause, conduire une moto
est un plaisir, conduire une voiture est une corvée.
[#3] Digression : Sans vouloir nier
que la moto est beaucoup plus dangereuse, ce chiffre est un peu
trompeur quand même, parce qu'elle mélange au moins trois effets :
① la moto est intrinsèquement plus dangereuse que la voiture
(ne serait-ce que parce que les accidents à moto sont évidemment
beaucoup plus graves qu'en voiture), même pour le même conducteur
conduisant de la même manière, ② on a tendance à ne pas conduire de la
même manière une moto qu'une voiture, et ③ il est probable que les
gens qui conduisent une moto conduisent plus dangereusement de
façon générale (i.e., même quand ils conduisent une voiture, je
suis prêt à parier que les motards ont plus d'accidents que les
non-motards). Du point de vue de l'analyse du risque, on peut donc
dire que ③ (et peut-être aussi ②) est un facteur confondant :
sur cet aspect-là, ce n'est pas la moto qui est dangereuse, c'est que
la moto attire des gens qui conduisent de façon dangereuse. Je ne dis
pas que je suis immunisé contre ③, mais la raison qui m'a poussé à
passer le permis moto n'est pas j'ai envie de rouler très vite
,
et je n'ai plus 20 ans et la certitude d'être immortel, c'est déjà
quelque chose ; et je suis encore moins immunisé contre ②, mais quand
même, je vois que quand il y a une autre moto dans le même sens sur la
route, c'est quasi toujours moi qui me fais doubler, donc j'en conclus
au moins que je roule moins vite que la majorité des autres motards
(et à plus forte raison, quand je vois d'autres motards rouler comme
des cinglés sur l'autoroute en slalomant à 150km/h en interfile entre
les voitures, je me dis qu'ils comptent dans les stats de dangerosité
de la moto et que juste en ne faisant pas pareil je rends ces stats un
peu moins inquiétantes pour moi). Bref, je ne dis pas que je ne
prends pas des risques en roulant à moto, c'est indéniable que j'en
prends, et je ne cherche pas à les cacher, mais ils ne sont pas aussi
élevés que ce facteur ~25 peut suggérer. (Aussi, j'ai dépassé les 3
premières années après le permis qui sont apparemment les plus
dangereuses.)
Comme d'un autre côté le poussinet, lui, aime beaucoup conduire une
voiture, la Golf qu'il avait achetée principalement pour que je la
conduise, ben c'est essentiellement toujours lui qui la conduit. J'ai
juste fait le minimum pour ne pas complètement perdre la
main[#4], mais vraiment le
minimum, et certainement pas assez pour prendre confiance. Le
poussinet a eu beau me répéter il faut que tu conduises plus
,
en fait je n'en avais pas envie et lui non plus.
[#4] Ce n'est pas clair dans quelle mesure ça s'oublie (je parle du fait de conduire en général, ou du fait de passer les vitesses sur une boîte manuelle). Comme j'avais constaté en 2009, skier ne s'oublie pas (mais bon, il s'est écoulé à peu près autant de temps depuis cette constatation qu'entre elle et la fois précédente où j'avais fait du ski, donc peut-être que ce n'est plus vraiment le cas maintenant). En revanche, à une autre occasion, je me suis rendu compte que je ne savais plus nager (ou plus exactement, je savais toujours nager, mais pas retenir ma respiration pour nager sans avoir l'impression d'être tout le temps en train de me noyer). Donc apparemment skier ne s'oublie pas, nager si. Et conduire, alors ? Je n'en sais rien.
J'ai bien essayé de conduire une voiture électrique : soit celle de ma maman, soit des voitures de location en autopartage (mais les systèmes d'autopartage à Paris n'arrêtent pas de changer, et par ailleurs ça reste assez cher), et même l'hybride que nous avons louée l'été dernier à Toronto parce que le poussinet avait stupidement laissé son permis à la maison. Lui-même a acheté une Tesla[#5], mais il est hors de question que j'y touche. Bref, pas assez d'expérience pour pouvoir vraiment conclure.
[#5] Je précise que c'était avant qu'on ne sache que Musk était un extrémiste cinglé.
Mais bon, à force, la situation devenait assez idiote du point de vue pratique. La moto, c'est vraiment hyper agréable à conduire, ça procure des sensations incroyables, mais du point de vue pratique, même si on ignore le problème du danger, c'est complètement merdique : on ne peut quasiment rien transporter, on ne peut pas vraiment prendre de passager (à moins d'avoir prévu un casque et des gants de rechange), il faut un équipement très encombrant[#6], c'est merdique quand il pleut (c'est encore plus dangereux s'il pleut et qu'il vente), c'est hyper flippant quand il fait nuit, c'est désagréable quand il fait froid, et c'est désagréable quand il fait chaud (là, par exemple, l'idée de porter une combinaison en cuir pour sortir par 36°C ne me tente pas des masses). Le seul avantage pratique par rapport à la voiture, c'est qu'on a le droit de circuler en interfile dans les bouchons, mais de toute façon je n'aime pas trop alors je me débrouille presque toujours pour rouler à des heures où je n'ai pas à le faire.
[#6] Quand je fais de la moto, je porte absolument tout le temps l'équipement complet (pas juste le casque et les gants qui sont le minimum obligatoire, mais aussi le blouson, la dorsale, le pantalon et les bottes ; parfois un gilet haute visibilité aussi ; il n'y a que l'airbag que je n'ai pas), et presque toujours la version en cuir, qui est la plus protectrice, pour le blouson et le pantalon. Sur la moto elle-même, ce n'est pas un problème (c'est très confortable, en fait, et j'avoue pour moi ça fait même partie du plaisir et de l'identité motard). Mais si le but est d'aller quelque part pour faire quelque chose, on se retrouve avec la question de quoi faire de l'équipement, qui est quand même emmerdant pour n'importe quoi d'autre que conduire une moto. Encore, si je vais au bureau, je peux laisser mon équipement dans mon bureau, et me changer pour une tenue moins « robocop ». Mais le problème de l'équipement fait que c'est, en gros, impossible de prendre la moto pour aller quelque part faire une balade à pied (le casque tient certes dans le top-case, mais le pantalon et le blouson, il faudrait les garder sur soi, et on n'a pas envie de faire de la randonnée en équipement de moto).
Et le choix du mode de transport pour aller au bureau est un vrai problème. Si j'y vais en transports en commun, c'est tellement long, fatigant et pénible[#7] que je suis trop crevé pour faire des maths correctement quand j'arrive (et je suis carrément à ramasser à la petite cuiller quand je rentre). Si j'y vais à moto, comme je n'ai vraiment pas envie de rentrer dans les bouchons (stressants et dangereux), ni d'attendre longtemps pour qu'ils soient finis et de risquer de rouler fatigué, je rentre très tôt : donc en gros je fais juste les allers-retours pour donner mes cours et c'est tout. Or bosser chez moi a des limites pour plein de raisons[#8].
[#7] Déjà, il n'y a pas de clim dans le RER (il est censé y avoir une ventilation réfrigérée dans certaines rames, mais 9 fois sur 10 elle ne marche pas du tout). Je ne sais pas comment le message peut avoir encore du mal à passer, mais si on veut persuader les gens de prendre les transports en commun, il faut qu'ils aient cet élément minimal de confort que maintenant absolument toutes les voitures ont.
[#8] Par exemple, parce que quand je pense à des maths, j'aime bien me lever, marcher un peu, me poser ailleurs, etc. Chez moi, c'est un peu difficile.
Et aussi, quand le poussinet n'est pas là, je me retrouvais un peu coincé si je voulais sortir faire une balade (à pied) quelque part : les transports en commun ne desservent rien d'intéressant, je n'ose pas sortir la Golf du parking, si je prends la moto je me retrouve avec un équipement dont je ne sais pas quoi faire (que je n'ai certainement pas envie de garder pour une balade à pied), et la solution de louer une voiture en autopartage (donc payer environ 40€) juste pour aller me promener est quand même un peu absurde.
Le poussinet a fini par me convaincre que m'acheter ma propre voiture était la chose raisonnable à faire, en cherchant quelque chose de petit, pas cher (donc d'occasion), et évidemment électrique. Quitte à accepter, en contrepartie, une autonomie limitée — acceptable vu que je veux en gros juste faire des allers-retours au bureau avec, ou des petits déplacements en Île-de-France. La Twingo que j'ai achetée remplit assez bien le cahier des charges.