Un thème dont j'ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog, notamment dans ce billet et celui-là est celui de l'idée, idée qui à mon avis est un mythe, selon laquelle le succès, dans à peu près n'importe quel domaine impliquant une forme de popularité (de celui d'une chanson à celui d'une entreprise commerciale en passant par le caractère viral d'un message sur les réseaux sociaux), serait dû à des caractéristiques ① objectives ou mesurables et/ou ② prévisibles ou reproductibles, de ce dont on mesure le succès. En réalité, le succès est presque toujours, selon moi, essentiellement le résultat d'un effet « boule de neige » : le hasard fait que tel ou tel candidat a un peu plus de succès que tel ou tel autre, et ce succès initial fait qu'on en parle plus, donc le succès s'accumule ; et notre envie de trouver une cause à tout, notre propension à croire au sophisme du monde juste, font qu'on trouve un élément explicatif rétrospectif comme sous l'effet d'une sorte d'apophénie causale. Bien sûr qu'il peut y avoir certaines caractéristiques objectives de la boule de neige qui augmentent ses chances de se transformer en avalanche — disons que l'absence de succès peut avoir des causes explicables claires —, mais le succès, dans son ensemble, est impossible à prédire ou à expliquer.
Ça c'était pour le résumé de l'idée générale que j'ai déjà exposée et que je réexposerai sans doute à l'avenir parce que j'ai tendance à radoter.
Mais je voudrais évoquer ici le cas particulier des œuvres d'art considérées comme des chefs d'œuvre. (Ce qui motive cette réflexion, c'est cette vidéo YouTube — par ailleurs plutôt intéressante — consacrée au tableau La Nuit étoilée de van Gogh, qui propose quelques éléments explicatifs, et certainement pas idiots, de la popularité de ce tableau, sans vraiment prendre position sur la part du simple hasard.)
Il est tentant, quand une œuvre est largement considérée comme une des créations les plus exquises qu'ait produit l'art humain (la Joconde, le David de Michel-Ange, La Tempête de Shakespeare, l'Art de la Fugue — pour prendre quelques exemples dont la proximité géographique sur le globe doivent d'ailleurs déjà nous inciter à nous dire que cette appréciation est le fruit d'une culture bien particulière), de chercher les explications à ce fait dans les caractéristiques intrinsèques de l'œuvre. Et peut-être de nous remettre en question quand notre jugement personnel ne s'accorde pas à ce consensus ostensible (la Joconde, par exemple, me laisse assez indifférent : rien que chez Léonard je préfère infiniment son Saint Jean-Baptiste) : si tant de gens aiment, peut-être qu'il faut regarder de plus près pour comprendre ce qu'il y a à aimer ?
Mais en fait, le succès d'une œuvre, sa classification comme chef d'œuvre, a sa propre histoire, qui peut être bien distincte (notamment : bien postérieure) de celle de l'œuvre. C'est particulièrement marqué dans le cas de la Joconde : voyez cette vidéo et cet article (que j'ai déjà liés) pour des explications, qui l'attribuent notamment à un essai écrit en 1869 par Walter Pater, et à l'attention créée par le vol du tableau en 1911. Dans un monde parallèle où cet essai n'a pas été écrit et ce vol n'a pas eu lieu (circonstances largement aléatoires), la Joconde est une œuvre pas exactement mineure (ça reste un Vinci) mais certainement pas aussi haut dans la liste de ce que tous les touristes veulent voir quand ils visitent Paris. Un visiteur de ce monde parallèle chercherait en vain une différence entre la Joconde qu'il connaît et la nôtre pour comprendre pourquoi nous éprouvons un tel engouement. Le fait est que la différence n'est pas dans l'œuvre mais dans les circonstances.
En fait, ce qui fait la célébrité du tableau, c'est justement qu'il
est célèbre. Un commentaire sous la vidéo de Vox liée ci-dessus fait
cette remarque que je trouve à la fois cruelle et vraie :
la Joconde est un peu la Kim Kardashian de la peinture :
elle est célèbre parce qu'elle est célèbre. (Ou, à l'inverse, Kim
Kardashian est l'exemple le plus frappant du phénomène général dont je
parle : personne ne lui attribue de qualité intrinsèque particulière —
sa seule raison d'être célèbre, c'est qu'elle est célèbre.)
S'agissant de la Joconde, ce qui attire tant de touristes
à venir la voir, c'est qu'ils veulent voir le tableau qui attire tant
de touristes à venir le voir. On se demande ce que ça fait de le voir
en vrai après l'avoir tellement vu reproduit partout ; on veut le voir
en vrai pour pouvoir dire qu'on l'a vu en vrai (ça fait une case à
cocher dans ses expériences de la vie : j'ai vu
la Joconde
) ; on cherche à comprendre ce qui fait
qu'il est aussi célèbre. Toutes ces raisons expliquent qu'on veut
voir ce que tant d'autres ont vu — et toutes ces raisons sont sans
lien avec les caractéristiques intrinsèques de l'œuvre.
Il serait complètement stupide de croire que nous pouvons nous abstraire du jugement des autres quand nous formons le nôtre. J'aime bien raconter (et je l'ai déjà fait plusieurs fois sur ce blog, parce que je radote — je vous ai déjà dit que je radotais ?) l'histoire du Vermeer de Göring. Le bras droit de Hitler se piquait de collectionner des œuvres d'art, généralement volées, souvent à des Juifs, et une de ses œuvres préférées était le tableau Le Christ et la femme adultère, censément de Vermeer, qu'il avait acheté en 1943 à un marchand d'art peu scrupuleux, Han van Meegereen. Sauf qu'en fait le tableau était un faux, fabriqué par van Meegereen justement parce qu'il connaissait le penchant des nazis pour ce genre d'œuvres. (Il a d'ailleurs été inquiété après la fin de la guerre pour avoir vendu des tableaux aux nazis, et s'est disculpé en arguänt que c'étaient des faux et en prouvant qu'il pouvait réaliser un faux Vermeer. Tout cette histoire est complètement rocambolesque et j'apprends seulement maintenant qu'on en a fait un film — il faut que j'essaie de voir ça.) Toujours est-il que quand Göring, qui était en prison à ce stade, a appris que son tableau préféré était en fait un faux Vermeer, il a été horrifié. (J'ai entendu dire qu'il a réagi comme s'il venait de découvrir que le Mal existait dans ce monde.)
Ce qui est intéressant dans l'histoire, c'est que le tableau n'a pas changé. Apparemment ce qui plaisait à Göring, ce n'était pas tant le tableau qu'il voyait avec ses propres yeux que de savoir que c'était un Vermeer, qu'il possédait un Vermeer. Et du coup, pas tant pour les qualités de peintre de Vermeer que pour sa réputation auprès du monde de l'art en général. (Indiscutablement, posséder un Vermeer, c'est très exclusif.)