David Madore's WebLog: Réflexions sur le vieillissement, le conservatisme et le déracinement temporel

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(lundi)

Réflexions sur le vieillissement, le conservatisme et le déracinement temporel

(Je dois prévenir pour commencer que ce billet va comporter une dose inhabituellement élevée d'enfonçage de portes ouvertes, de réflexions de café de comptoir, et sans doute même de préjugés. Le lecteur allergique à ces choses est invité à voir ailleurs.)

Depuis trois semaines, je suis Officiellement Vieux[#]. J'ai déjà écrit un billet sur le passage du temps, mais elle concernait plutôt la manière dont je regarde mon moi passé et perçois ma propre identité comme un bateau de Thésée. Ici je voudrais plutôt parler de ma perception du monde qui m'entoure et de ses changements.

[#] J'ai le souvenir d'avoir vu quelque part un résumé de la description par un philosophe ancien des âges de la vie comme une sorte de triangle dont la base était commodément fixée à 100 ans (âge qui, à l'époque du philosophe en question, ne devait pas être souvent atteint), avec une phase de progrès pendant 50 ans suivie d'une phase de déclin pendant la vieillesse. Dans mon souvenir, le philosophe en question était Pic de la Mirandole, mais je ne trouve aucune trace de cette idée en ligne, et l'IA de Google me suggère que je confonds avec Aristote. Comme il est bien connu que les humains hallucinent et les IA jamais, c'est certainement moi qui me trompe.

C'est un lieu commun de dire que (à part quand on s'appelle Victor Hugo) on devient plus conservateur en vieillissant. Bon, en fait, conservateur ne signifie ici pas forcément politiquement conservateur (par opposition au progressisme) mais plutôt attaché aux idées du passé : les deux ne sont interchangeables[#2] (et encore, avec des nuances) que si la société, dans son ensemble, devient de plus en plus « progressiste »[#3], chose dont il est permis de douter en ce moment (mais peut-être que c'est justement la vieillesse qui me fait penser ça ?). Je me suis déjà demandé dans ce billet si mon pessimisme — ou plutôt, mon désenchantement — quant à la direction que prennent l'Humanité et nos sociétés est l'effet de mon vieillissement. (Est-ce que, par exemple, mon attachement à l'idée libérale d'état de droit est une réaction conservatrice de refus de la modernité populiste ?) Plus généralement, est-ce que je deviens plus conservateur en vieillissant ? Je n'ai pas la réponse à ça.

[#2] Pour ce qui est du conservatisme politique, il y a une explication simple et évidente au fait qu'on devient conservateur en vieillissant, c'est que souvent on devient plus riche. Même ça mérite d'être nuancé, mais ce n'est pas cet aspect qui m'intéresse dans ce billet.

[#3] Puisque j'ai dit que je m'autorisais l'étalage de préjugés, et que c'est vaguement dans le sujet : j'ai par exemple l'idée (confirmée par les exactement 0 exemples que je connais, échantillon à partir duquel je n'ai aucun scrupule à généraliser) que les prêtres catholiques les plus vieux ont tendance à être les plus progressistes, parce qu'ils peuvent se souvenir de Vatican II ou avoir été formés dans le sillage de l'aggiornamento, alors que les plus jeunes sont souvent entrés en religion en réaction à une société où celle-ci occupait une place de moins en moins importante.

Je constate[#4] néanmoins qu'un certain nombre de gens de ma génération (ou plus âgés) tiennent des opinions que je considère comme dangereusement réac, voire carrément conspirationnistes, et que je n'aurais pas imaginé d'eux il y a deux ou trois décennies. Or j'essaie de me faire une règle que quand je vois des gens autour de moi succomber à ce que je considère comme un biais cognitif de ne surtout pas m'imaginer comme immunisé contre le dit biais. Mais bon, encore une fois, je ne veux pas vraiment me focaliser sur l'aspect politique.

[#4] Bon, on peut dire que si je le constate, c'est que je ne suis pas atteint du même phénomène, ou pas au même point. Mais ça peut être simplement que je le suis sur des domaines différents, et que je le constate sur les domaines où il ne m'a pas atteint.

J'ai déjà cité, dans un des billets liés quelques paragraphes plus haut, cette citation parfois attribuée à Napoléon et qui n'est certainement pas de lui : pour comprendre l'homme, il faut savoir ce qui se passait dans le monde quand il avait vingt ans. Je pense que ce n'est pas aussi simple que les vieux pensent que tout était forcément mieux âââvant (i.e., quand ils étaient jeunes), et que ça vaut la peine de creuser cette idée.

En tout cas, pour ma part, je ne pense certainement pas que tout était mieux dans les années 1980–1990 où j'ai grandi. Par exemple, je ne regrette pas la guerre froide (OK, ça c'était avant mes vingt ans). Je me réjouis des progrès qu'a fait la société française ou européenne dans l'acceptation des droits LGBTQ+ (même si ces progrès sont irréguliers et parfois négatifs, il est incontestable qu'ils sont substantiels depuis trente ans). Je ne conteste pas non plus les progrès de la technique : le World Wide Web, Wikipédia, les smartphones, tout ça[#5] sont indiscutablement des avancées à mes yeux, qui rendent le monde d'aujourd'hui meilleur, au moins sur certains plans, que celui d'hier. Globalement, si on me donnait le pouvoir magique de revenir (à mon âge actuel et dans une situation économique proche de celle que j'ai maintenant) en 1996, je ne crois pas que j'en aurais envie. Retrouver certaines choses que je préférais dans les années 1990, peut-être : revenir en bloc sur les dernières trois décennies, non.

[#5] Mais est-ce que mon scepticisme critique vis-à-vis des IA (enfin, de l'idée qu'elles pourraient nous apporter plus de bien que de mal) est le signe que j'ai dépassé l'âge de la tolérance à la nouveauté ? (Je dois au moins me poser la question parce que, comme je l'ai dit plus haut, je considère dangereux par-dessus tout le fait de s'imaginer qu'on est immunisé contre un biais cognitif.) D'abord, je ne suis pas tant hostile vis-à-vis des IA (d'ailleurs j'utilise occasionnellement ChatGPT ou Gemini pour faire des recherches, et je dois leur reconnaître une certaine utilité) que prudent par rapport à leurs divers dangers sociétaux, méfiant face à un optimisme qui me semble exagéré voire carrément délirant concernant leurs bienfaits, désolé de voir la destruction de la créativité mathématique qu'emporte la résolution de problèmes à l'échelle industrielle, et surtout très préoccupé par le monopole que sont en train de se constituer un petit nombre de très grosses boîtes et par l'importance économique disproportionnée qu'est en train de prendre ce secteur. Mais aussi, je croise pas mal de jeunes qui y sont encore plus hostiles que moi, donc ce n'est probablement pas une question de refus de la technologie lié à l'âge.

Mais si tout était mieux dans le monde d'hier est une position caricaturale qui n'est certainement pas la mienne, je pense qu'on peut présenter les choses de façon plus nuancée. Ce n'est pas que le monde dans lequel nous avons été jeune est forcément meilleur, c'est juste qu'il reste quelque part notre référence mentale : ce n'est pas qu'on devient forcément conservateur en vieillissant, c'est surtout qu'il y a un effet d'ancrage sur ce que devrait ou pourrait être la société qui se constitue à l'âge où nous la découvrons.

Cet effet d'ancrage n'est, bien sûr, pas seulement temporel, il est aussi spatial, et peut-être qu'on le comprend mieux dans cette dimension : les personnes exilées, expatriées ou émigrées ne vont pas nécessairement considérer que le pays où elles ont grandi est forcément meilleur en tout (d'ailleurs, si elles sont exilées, c'est probablement qu'il y a une raison à ça), mais elles vont certainement avoir tendance à juger leur pays d'accueil en comparaison à leur pays d'origine.

Sur le plan temporel, nous sommes tous des exilés, contraints de vivre dans une époque qui n'est pas celle sur laquelle nous avons construit nos références.

Nous sommes tous des exilés temporels : et c'est un exil cruel car il est irrémédiable. Personne ne peut rentrer à la maison. Personne ne peut retourner voir ceux qui sont restés là-bas, dans le passé, et dont il ne nous reste que la mémoire. C'est un déchirement avec laquelle il faut apprendre à vivre, et je pense qu'il nous marque tous (quoique différemment les uns des autres) avec l'âge.

Je pense que c'est là une meilleure clé de lecture pour comprendre cette forme de conservatisme qui vient avec l'âge : le déracinement. Ayant grandi dans une certaine époque dont nous avons assimilé les valeurs et la culture[#6], nous nous retrouvons des décennies plus tard avec le sentiment d'être étranger en terre étrangère.

[#6] Je pense par exemple à un ami qui aime utiliser des références de culture pop (enfin, dans son cas, plutôt de culture geek) de quand il avait vingt ans : je devine qu'il est plutôt malheureux que ces références ne prennent pas, que les plus jeunes ne cherchent pas à en savoir plus, alors qu'il aimerait pouvoir les partager.

Les tensions entre générations sont à cet égard assez analogues aux tensions entre immigrés et autochtones[#7] dans un pays : incompréhension pour la culture de l'autre, certitude que la sienne est, pas forcément supérieure, mais « normale » alors que c'est l'autre qui est « différente » par rapport à cette référence, difficultés de communication même quand on parle la même langue, manque de respect pour les valeurs de l'autre culture, sensation de rejet voire d'infériorité, accusation d'abus de position dominante.

[#7] Sauf qu'il n'est pas clair dans mon histoire qui est immigré et autochtone dans une époque : est-ce que que les autochtones sont ceux qui sont jeunes dans l'époque en question, ou est-ce que ce sont les vieux qui peuvent dire qu'ils étaient là avant (mais justement, ils n'étaient pas là en premier, ils étaient à une autre époque) ? This side of heaven / Belongs to the children — désolé pour la référence un peu datée de ma génération. Bon, ma métaphore devient forcément un peu confuse. Donc imaginons plutôt une situation où deux peuples ou cultures ont une raison plus ou moins sérieuse de se considérer comme propriétaire d'un même espace.

Mais il y a une chose subtilement différente dans le temps, qui n'a pas vraiment d'analogue dans l'espace, et qui peut aussi aider à expliquer le conservatisme : si l'époque dans laquelle j'ai grandi est ma patrie ou ma maison, dont je suis exilé, ce n'est pas juste que je m'en éloigne chaque jour un peu plus, c'est aussi que j'assiste impuissant à sa destruction.

Le monde change, et même si on ne pense pas que tout changement est un changement pour le pire, c'est quand même un changement qui m'éloigne du monde dans lequel j'ai grandi et qui ne reviendra jamais. Le temps est un deuil perpétuel des choses qui ne seront plus jamais. Ce deuil n'est pas facile à accepter. Chez certains il se manifeste sous la forme d'une nostalgie (qui pas forcément uniquement triste) ; chez d'autres, ce sera une obsession pour tout documenter (cf. aussi ceci) ; mon papa, lui, aimait lire Omar Khayyám. Mais chez encore d'autres, ce sera le refus de tout changement, parce que tout changement précipite encore un peu plus le passé dans l'inexistence.

Voilà donc les deux clés que je propose aux jeunes pour comprendre la mentalité des vieux (et se préparer à ce qu'elle devienne aussi la leur !) : une double perte de sa « maison temporelle » qu'est le déchirement de l'exil (on se retrouve en terre étrangère) ainsi que la douleur d'assister à la disparition progressive des traces du passé qui subsistent dans le présent (on voit sa maison détruite). C'est-à-dire la double caractéristique du temps que d'être irréversible et irrévocable.

Ce diagnostic étant posé, est-ce que j'ai un remède à proposer ? Pas vraiment, à part des banalités : faire son deuil du passé est le cœur de la condition humaine, c'est l'épreuve que nous devons tous affronter en permanence, mais il faut bien s'en accommoder parce que, après tout, vieillir est encore le meilleur moyen qu'on ait trouvé pour ne pas mourir jeune. Je pense qu'il faut arriver à séparer la nostalgie, qui est le mal du passé dont l'analogue dans l'espace serait ce qu'on appelle en anglais homesickness et en allemand Heimweh (je ne connais pas de terme français vraiment satisfaisant : mal du pays est le plus proche que je trouve), et le conservatisme temporel, le refus du changement, qui est l'analogue du nationalisme chauvin. Il n'y a pas de honte à se souvenir avec tristesse de l'époque où on a grandi et d'éprouver de la peine voir ces moments perdus comme des larmes dans la pluie[#8] ; et il est tout à fait raisonnable de penser qu'elle pouvait être meilleure sur certains points, ou du moins qu'on la préférait personnellement sur ces points ; c'est autre chose de refuser toute évolution du monde parce qu'elle nous en éloigne. Mais ça sous-entend aussi que les autres soient capables de comprendre cette distinction (comprendre que si j'exprime ma nostalgie, ce n'est pas forcément l'expression d'une supériorité du passé).

[#8] Oui, c'est bon, tout le monde a compris la référence, David, même les jeunes connaissent Blade Runner, ce n'était pas la peine de la poser de façon aussi ostensible.

Disons au moins qu'il faut se rappeler que l'époque où nous vivons appartient à tous ceux qui y vivent (comme l'espace dans lequel nous vivons appartient à tous ceux qui y vivent). Personne n'est propriétaire de l'époque, et le « générationnisme » doit être considéré comme aussi con que le racisme. C'est une chose de réduire quelqu'un à sa génération quand, par exemple, il se comporte déjà avec mépris ou prétention de supériorité vis-à-vis des autres générations[#9], mais de façon générale je pense qu'il faut traiter ce genre d'attaques comme inacceptables.

[#9] Exemple ici assez frappant : quand on lit le langage totalement déformé et vulgaire des jeunes de maintenant qui croient en savoir plus que les anciens qui ont réellement étudié, là je pense qu'il est vraiment totalement justifié de répondre OK, boomer.

Je m'arrête là même s'il me semble que j'avais d'autres choses à dire, parce que ce billet me fatigue : la conclusion est donc peut-être un peu abrupte, mais à ce stade je pense que mes lecteurs ont l'habitude.

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