David Madore's WebLog: 2026-08

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., la plus récente est en haut). Cette page-ci rassemble les entrées publiées en août 2026 : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the most recent is on top). This page lists the entries published in August 2026: there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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Entries published in August 2026 / Entrées publiées en août 2026:

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(lundi)

De l'art d'expliquer la différence entre foo et bar

Internet est plein de gens qui aiment vous expliquer que vous avez tort, parfois façon joute oratoire, parfois pour montrer qu'ils sont Très Savants®, parfois juste parce qu'ils ont la passion de corriger les gens (en mode ☝️ ackchyually). Mon propos n'est pas ici de m'en plaindre en général, et en fait j'aime souvent bien qu'on me corrige en m'apportant un petit bout d'information qui me permettra de montrer à mon tour[#] que je suis Très Savant®. Mais il y a un type particulier de ☝️ ackchyually qui revient souvent et qui m'agace parce que ceux qui l'utilisent ne savent souvent pas expliquer eux-mêmes ce qu'ils veulent signaler : ceux qui prennent la forme en fait, machin n'est pas un foo, c'est un bar.

[#] Ça fait partie du jeu, un peu comme le jeu de chat : on se fait marquer une fois comme ignorant, et ensuite on a le droit de marquer les autres. (Il ne faut juste pas prendre ignorant au sérieux, cf. ce que j'ai déjà dit sur la culture générale.)

OK, mon entrée en matière est complètement pourrie, alors je donne un exemple. Quand j'étais au lycée, un copain passionné de biologie m'a raconté avoir récemment vu un orvet, et m'a rappelé qu'il ne fallait surtout pas confondre les orvets avec des serpents, parce que les orvets sont juste des reptiles sans pattes. Je lui ai demandé ah, et alors c'est quoi un serpent ?, et je crois qu'il m'a répondu quelque chose comme c'est un reptile sans pattes… mais c'est différent.

Si on veut faire la distinction entre deux concepts, et surtout si on veut reprendre quelqu'un sur cette distinction, la moindre des choses est de pouvoir expliquer ① quel est le sens précis de cette distinction (i.e., en quoi les concepts foo et bar diffèrent, et ce qui, sur le cas d'espèce dont on parle, permet de voir que c'est un bar et pas un foo), et idéalement, aussi, ② en quoi cette distinction est pertinente.

S'agissant de l'exemple ci-dessus, je ne suis pas capable de dire à quelle caractéristique morphologique on reconnaît qu'un orvet n'est pas un serpent, mais je peux au moins expliquer à peu près[#2] la pertinence de la distinction. C'est que la biologie moderne aime regrouper les êtres vivants en clades (un clade, ou groupe monophylétique, étant l'ensemble des descendants d'un individu unique — ou, en pratique, d'une mutation unique) ; et la raison pour laquelle les orvets ne sont pas des serpents est simplement qu'ils ne sont pas descendants de l'ancêtre commun de tout ce qu'on a envie d'appeler des serpents (i.e., si on les inclut dans le groupe, ça va obliger à considérer comme serpents tous les descendants d'un ancêtre beaucoup plus lointain, qu'on n'a pas envie de classer comme tels) ; ils ressemblent aux serpents par évolution convergente (il y a eu plusieurs événements perte de pattes distincts, même si l'utilité peut être la même), mais ne sont pas descendants de l'ancêtre des serpents. Donc, si on veut, la définition de serpent (disons, le sous-ordre Serpentes) est juste tous les descendants du serpent original, et demander pourquoi les orvets n'en font pas partie est une question un peu comme demander pourquoi telle personne n'est pas de la famille des Habsbourg alors qu'elle leur ressemble — ben c'est juste parce que ce n'est pas la même famille. La réponse est donc un peu bébête (et en fait, ça va être la même réponse pour plein de questions du même genre en biologie), mais la question ne l'était pas pour autant, et il y a quand même une explication à fournir.

[#2] Comme en biologie les choses sont toujours Plus Compliquées®, je prends les devants en déclarant mon explication comme très simplifiée (me doutant fort bien que quelqu'un va me ☝️ ackchyually dans les commentaires). Mais l'art de la didactique est aussi de ne pas toujours tout dire.

Pour donner un autre exemple qui vient de la biologie : à chaque fois que quelqu'un sur Internet mentionne la galère portugaise (Physalia physalis, une bestiole qui ressemble comme deux gouttes d'eau à une méduse), il faut que quelqu'un (souvent la même personne qui la mentionne) dise attention, malgré les apparences, la galère portugaise n'est pas une méduse, d'ailleurs ce n'est même pas un seul organisme, mais une colonie qui se comporte comme un seul organisme. Cette remarque est intéressante, ou plutôt elle le serait si les gens qui disent ça expliquaient what the f•ck ça signifie. Je passe sur l'affirmation ce n'est pas une méduse, qui nettement plus douteuse que le fait que les orvets ne sont pas des serpents (ce coup-ci, les méduses ne sont pas monophylétique, ou alors on les définit comme le sous-embranchement Medusozoa, et alors, si je lis correctement Wikipédia, la galère portugaise est bien une méduse — ou peut-être une colonie de méduses, justement). La question est plutôt comment on sait que ce n'est pas un seul organisme mais une colonie d'organismes, et ce que cette affirmation veut dire (ce serait facile si les organismes en question étaient génétiquement différents, mais ils ne le sont pas, donc il faut trouver une définition de colonie d'organismes qui ne fait pas de moi une colonie de cellules humaines). Depuis que j'ai commencé à me plaindre du problème, quelqu'un (sans doute sans aucun rapport avec mes râleries) a fait l'effort d'apporter un bout d'explication sur Wikipédia : pas complètement satisfaisant, mais l'idée semble être que chaque zooïde se développe séparément de manière parallèle à des cnidaires individuels (donc c'est en regardant précisément le développement de l'ensemble qu'on arrive à voir que c'est une colonie et pas un organisme unique, même si ensuite il fonctionne écologiquement comme un organisme unique). De toute façon, mon propos ici n'est pas d'apporter la réponse à cette question mais de râler des gens qui diffusent ce genre d'information sans expliquer ce qu'elle signifie : avec l'explication, ça peut nous apprendre quelque chose d'intéressant sur ce que signifie la notion d'organisme — mais sans, c'est juste un factoïde Internet idiot qui sert à se montrer savant.

Bien sûr, les exemples ne manquent pas, dans tous les domaines de la connaissance.

Un jour, on m'a expliqué, par exemple, qu'il n'existe que deux grades de généraux en France : les généraux de brigade et les généraux de division ; et que les généraux plus élevés sont des généraux de division qui ont rang et appellation de général de corps d'armée ou d'armée. Très bien, mais la question que je n'ai pas eu le réflexe de poser et que j'aurais dû est : quelle est la différence entre un grade et un rang et appellation, alors ? (Wikipédia en français tient l'affirmation que je viens de reproduire, mais n'explique absolument pas ce qu'elle signifie ; d'ailleurs elle se contredit vaguement puisque les généraux de corps d'armée et d'armée sont listés dans la page grades de l'armée française à laquelle la page général renvoie. Donc n'hésitez pas à l'éditer pour demander des explications, références ou clarifications.) Je peux vaguement imaginer des raisons plausibles à cette distinction : peut-être que la promotion ne se fait pas de la même manière, qu'elle n'a pas d'impact sur la solde, qu'elle n'implique pas de hiérarchie, ou je ne sais quoi : mais ce n'est pas à moi de conjecturer, c'est à la personne qui tient ce genre d'affirmation (disons en l'occurrence, Wikipédia) de s'expliquer[#3].

[#3] Quant à maréchal, c'est encore autre chose, c'est une dignité. Bon, là je crois que j'arrive assez bien à concevoir la différence entre un grade et une dignité (disons que j'imagine que la dignité est purement honorifique, et donne uniquement le droit de dire qu'on a cette dignité, sans aucune conséquence sur le commandement, la solde, ou quoi que ce soit du genre) ; mais rang et appellation (sont-ce d'ailleurs deux choses différentes ou deux noms pour la même chose ?) semblent à première vue quelque part entre les deux, et je ne sais pas où ça se situe.

Il est vrai qu'en matière administrative, la réponse à pourquoi machin est bar et pas foo ? est souvent : parce que je ne sais quel texte a inventé les catégories foo et bar séparément et comme distinctes, et que machin a été créé comme bar et pas comme foo (i.e., il n'y a pas plus d'explication que c'est ce que les textes prévoient). Mais on peut quand même (et on devrait toujours) demander quelles conséquences concrètes ça a.

Par exemple, j'aime rappeler (succombant ainsi au travers que je dénonce dans ce billet de répandre des distinguos sans les expliquer) que l'Université Paris-Saclay, en plus de n'être ni à Paris ni à Saclay, n'est pas une université. La preuve du fait que ce n'est pas une université c'est qu'elle ne figure pas dans la liste des universités en France donnée à l'article D711-1 du Code de l'éducation ; et la preuve qu'elle est autre chose est que le décret qui la crée la définit dans ses statuts comme un établissement expérimental public à caractère scientifique, culturel et professionnel au sens de l'ordonnance nº2018-1131 du 12 décembre 2018 relative à l'expérimentation de nouvelles formes de rapprochement, de regroupement ou de fusion des établissements d'enseignement supérieur et de recherche. Ceci répond en quelque sorte (par argument d'autorité) à la question de comment on sait que l'université Paris-Saclay n'est pas une université, mais ça ne répond pas vraiment à la question de ce que ça implique concrètement. Je crois que la réponse est que le statut d'établissement expérimental permet d'avoir des établissements-composantes qui maintiennent une certaine autonomie, donc une sorte de fusion-sans-dissolution (compromis merdique pour tenter de monter dans le classement de Shanghaï sans tout restructurer) ; mais je ne suis pas sûr, et ce n'est qu'une réponse partielle.

De même, je dois avouer que quand je rappelle à tout le monde que la métropole de Lyon n'est pas une métropole (comme une preuve de l'absurdité du mille-feuille administratif français), je ne sais pas exactement ce que ça veut dire concrètement : c'est une collectivité locale à statut particulier, donc la différence formelle avec les métropoles c'est qu'elle ne relève pas du régime légal général mais d'un régime purement ad hoc, mais je ne sais pas quelles sont les différences concrètes avec une métropole (je crois en gros qu'elle a récupéré les compétences du département[#4], mais ça ne dit pas vraiment, concrètement, ce que fait la métropole de Lyon qu'une autre métropole ne fait pas).

[#4] Ce qui ouvre tout un nouveau tas de complications complètement crétines, parce que la métropole de Lyon fait toujours partie du département du Rhône en tant que circonscription administrative, c'est-à-dire territoire d'organisation des services déconcentrés de l'État (périmètre d'action du préfet) alors qu'elle a été soustraite au département du Rhône en tant que collectivité territoriale (dirigée par le conseil départemental du Rhône, qui siège pourtant toujours à Lyon pour des raisons pratiques). Mais là au moins je sais à peu près expliquer les choses et d'ailleurs je viens de le faire. Ça reste hilarant qu'il y ait maintenant deux trucs différents appelés le département du Rhône, l'un dont la métropole de Lyon fait partie et l'autre pas.

Et j'ai dû expliquer à plein de reprises que Jersey et Guernesey ne font pas partie du Royaume-Uni dans l'ordre juridique interne du Royaume-Uni (bien qu'ils soient considérés comme faisant partie de l'état souverain internationalement reconnu sous ce nom, autre distinction qu'il faudrait expliquer) mais sont des dépendances de la couronne britannique : est-ce que je sais expliquer ce que ça signifie ? Non, je dois reconnaître que non. Donc au moins la prochaine fois que je dirai ça je tâcherai d'ajouter : Mais en fait je ne sais pas ce que ça signifie vraiment.

Je pourrais multiplier les exemples[#5], mais ce n'est pas très intéressant. C'est surtout qu'il faut prendre l'habitude, à chaque fois que quelqu'un fait ce genre de remarques, de ne pas se laisser intimider, et de demander, disons : OK, est qu'est-ce que ça veut dire, concrètement, de ne pas être roi de Prusse mais roi en Prusse ?[#5b] Ou bien : D'accord, les ambassades du pays Corge dans le pays Grault ne font pas partie du pays Corge mais ont juste un privilège d'extra-territorialité, mais qu'est-ce que ça change exactement, en fait ?

[#5] Ou peut-être que je ne pourrais pas, en fait. J'ai l'impression que ça m'arrive tout le temps, mais quand j'ai cherché à trouver des exemples pour constituer ce billet je me suis rendu compte que c'est difficile à retrouver (d'où ma collection un peu limitée et pas très folichonne). Peut-être que quand on finit par comprendre correctement une différence on n'y pense plus de la même manière. Quand j'étais lycéen, dans une réunion profs-parents-élèves sur les débouchés, je me rappelle qu'un prof a corrigé un parent au sujet de l'agrégation en expliquant que l'agreg n'est pas un diplôme, c'est un résultat de concours et sur le coup je me suis dit qu'est-ce que c'est que cette distinction sibylline et qu'est-ce que ça signifie ? (la réponse est qu'un diplôme confère un titre qu'on conserve à vie et qui devrait servir à prouver à des tiers sa compétence dans un certain domaine, alors que l'agrégation, même si certains s'en servent en pratique un peu comme un diplôme, est un concours de recrutement dans un corps de la fonction publique française, le corps des professeurs agrégés, dont le niveau dépend de celui des autres candidats, et dont on perd le bénéfice, sauf à se dire ancien professeur agrégé, si on change de corps ou de métier). Mais maintenant que cette distinction est claire pour moi, je n'y repense pas de façon évidente.

[#5b] Tentative d'explication (au moins partielle) par Jojo le Poisson ici sur Bluesky.

C'est important de demander, parce que les mots ont un sens, malgré toutes les tentatives de la post-vérité de nous convaincre du contraire : et la meilleure façon de préserver ce sens, c'est encore de se demander si on est capable de l'expliquer, et d'obliger les autres à le faire. Surtout quand on se rend compte que tant de discussions stériles naissent du fait que les gens n'expliquent pas le sens qu'ils mettent derrière les mots (et font comme si ça allait de soi).

Et si une question de ce genre, disons et donc, qu'est-ce que ça signifie que le Fils est engendré non pas créé du Père ? quelle est la différence précise entre engendrer et créer ici, et à quoi la reconnaît-on et qu'est-ce que ça changerait concrètement si le Fils était créé ? n'admet qu'une réponse vague et confuse ou c'est un mystère, c'est peut-être qu'on a affaire à de la théologie et que les mots n'ont pas de sens, donc il ne faut pas chercher plus loin.

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(lundi)

Réflexions sur le vieillissement, le conservatisme et le déracinement temporel

(Je dois prévenir pour commencer que ce billet va comporter une dose inhabituellement élevée d'enfonçage de portes ouvertes, de réflexions de café de comptoir, et sans doute même de préjugés. Le lecteur allergique à ces choses est invité à voir ailleurs.)

Depuis trois semaines, je suis Officiellement Vieux[#]. J'ai déjà écrit un billet sur le passage du temps, mais elle concernait plutôt la manière dont je regarde mon moi passé et perçois ma propre identité comme un bateau de Thésée. Ici je voudrais plutôt parler de ma perception du monde qui m'entoure et de ses changements.

[#] J'ai le souvenir d'avoir vu quelque part un résumé de la description par un philosophe ancien des âges de la vie comme une sorte de triangle dont la base était commodément fixée à 100 ans (âge qui, à l'époque du philosophe en question, ne devait pas être souvent atteint), avec une phase de progrès pendant 50 ans suivie d'une phase de déclin pendant la vieillesse. Dans mon souvenir, le philosophe en question était Pic de la Mirandole, mais je ne trouve aucune trace de cette idée en ligne, et l'IA de Google me suggère que je confonds avec Aristote. Comme il est bien connu que les humains hallucinent et les IA jamais, c'est certainement moi qui me trompe.

C'est un lieu commun de dire que (à part quand on s'appelle Victor Hugo) on devient plus conservateur en vieillissant. Bon, en fait, conservateur ne signifie ici pas forcément politiquement conservateur (par opposition au progressisme) mais plutôt attaché aux idées du passé : les deux ne sont interchangeables[#2] (et encore, avec des nuances) que si la société, dans son ensemble, devient de plus en plus « progressiste »[#3], chose dont il est permis de douter en ce moment (mais peut-être que c'est justement la vieillesse qui me fait penser ça ?). Je me suis déjà demandé dans ce billet si mon pessimisme — ou plutôt, mon désenchantement — quant à la direction que prennent l'Humanité et nos sociétés est l'effet de mon vieillissement. (Est-ce que, par exemple, mon attachement à l'idée libérale d'état de droit est une réaction conservatrice de refus de la modernité populiste ?) Plus généralement, est-ce que je deviens plus conservateur en vieillissant ? Je n'ai pas la réponse à ça.

[#2] Pour ce qui est du conservatisme politique, il y a une explication simple et évidente au fait qu'on devient conservateur en vieillissant, c'est que souvent on devient plus riche. Même ça mérite d'être nuancé, mais ce n'est pas cet aspect qui m'intéresse dans ce billet.

[#3] Puisque j'ai dit que je m'autorisais l'étalage de préjugés, et que c'est vaguement dans le sujet : j'ai par exemple l'idée (confirmée par les exactement 0 exemples que je connais, échantillon à partir duquel je n'ai aucun scrupule à généraliser) que les prêtres catholiques les plus vieux ont tendance à être les plus progressistes, parce qu'ils peuvent se souvenir de Vatican II ou avoir été formés dans le sillage de l'aggiornamento, alors que les plus jeunes sont souvent entrés en religion en réaction à une société où celle-ci occupait une place de moins en moins importante.

Je constate[#4] néanmoins qu'un certain nombre de gens de ma génération (ou plus âgés) tiennent des opinions que je considère comme dangereusement réac, voire carrément conspirationnistes, et que je n'aurais pas imaginé d'eux il y a deux ou trois décennies. Or j'essaie de me faire une règle que quand je vois des gens autour de moi succomber à ce que je considère comme un biais cognitif de ne surtout pas m'imaginer comme immunisé contre le dit biais. Mais bon, encore une fois, je ne veux pas vraiment me focaliser sur l'aspect politique.

[#4] Bon, on peut dire que si je le constate, c'est que je ne suis pas atteint du même phénomène, ou pas au même point. Mais ça peut être simplement que je le suis sur des domaines différents, et que je le constate sur les domaines où il ne m'a pas atteint.

J'ai déjà cité, dans un des billets liés quelques paragraphes plus haut, cette citation parfois attribuée à Napoléon et qui n'est certainement pas de lui : pour comprendre l'homme, il faut savoir ce qui se passait dans le monde quand il avait vingt ans. Je pense que ce n'est pas aussi simple que les vieux pensent que tout était forcément mieux âââvant (i.e., quand ils étaient jeunes), et que ça vaut la peine de creuser cette idée.

En tout cas, pour ma part, je ne pense certainement pas que tout était mieux dans les années 1980–1990 où j'ai grandi. Par exemple, je ne regrette pas la guerre froide (OK, ça c'était avant mes vingt ans). Je me réjouis des progrès qu'a fait la société française ou européenne dans l'acceptation des droits LGBTQ+ (même si ces progrès sont irréguliers et parfois négatifs, il est incontestable qu'ils sont substantiels depuis trente ans). Je ne conteste pas non plus les progrès de la technique : le World Wide Web, Wikipédia, les smartphones, tout ça[#5] sont indiscutablement des avancées à mes yeux, qui rendent le monde d'aujourd'hui meilleur, au moins sur certains plans, que celui d'hier. Globalement, si on me donnait le pouvoir magique de revenir (à mon âge actuel et dans une situation économique proche de celle que j'ai maintenant) en 1996, je ne crois pas que j'en aurais envie. Retrouver certaines choses que je préférais dans les années 1990, peut-être : revenir en bloc sur les dernières trois décennies, non.

[#5] Mais est-ce que mon scepticisme critique vis-à-vis des IA (enfin, de l'idée qu'elles pourraient nous apporter plus de bien que de mal) est le signe que j'ai dépassé l'âge de la tolérance à la nouveauté ? (Je dois au moins me poser la question parce que, comme je l'ai dit plus haut, je considère dangereux par-dessus tout le fait de s'imaginer qu'on est immunisé contre un biais cognitif.) D'abord, je ne suis pas tant hostile vis-à-vis des IA (d'ailleurs j'utilise occasionnellement ChatGPT ou Gemini pour faire des recherches, et je dois leur reconnaître une certaine utilité) que prudent par rapport à leurs divers dangers sociétaux, méfiant face à un optimisme qui me semble exagéré voire carrément délirant concernant leurs bienfaits, désolé de voir la destruction de la créativité mathématique qu'emporte la résolution de problèmes à l'échelle industrielle, et surtout très préoccupé par le monopole que sont en train de se constituer un petit nombre de très grosses boîtes et par l'importance économique disproportionnée qu'est en train de prendre ce secteur. Mais aussi, je croise pas mal de jeunes qui y sont encore plus hostiles que moi, donc ce n'est probablement pas une question de refus de la technologie lié à l'âge.

Mais si tout était mieux dans le monde d'hier est une position caricaturale qui n'est certainement pas la mienne, je pense qu'on peut présenter les choses de façon plus nuancée. Ce n'est pas que le monde dans lequel nous avons été jeune est forcément meilleur, c'est juste qu'il reste quelque part notre référence mentale : ce n'est pas qu'on devient forcément conservateur en vieillissant, c'est surtout qu'il y a un effet d'ancrage sur ce que devrait ou pourrait être la société qui se constitue à l'âge où nous la découvrons.

Cet effet d'ancrage n'est, bien sûr, pas seulement temporel, il est aussi spatial, et peut-être qu'on le comprend mieux dans cette dimension : les personnes exilées, expatriées ou émigrées ne vont pas nécessairement considérer que le pays où elles ont grandi est forcément meilleur en tout (d'ailleurs, si elles sont exilées, c'est probablement qu'il y a une raison à ça), mais elles vont certainement avoir tendance à juger leur pays d'accueil en comparaison à leur pays d'origine.

Sur le plan temporel, nous sommes tous des exilés, contraints de vivre dans une époque qui n'est pas celle sur laquelle nous avons construit nos références.

Nous sommes tous des exilés temporels : et c'est un exil cruel car il est irrémédiable. Personne ne peut rentrer à la maison. Personne ne peut retourner voir ceux qui sont restés là-bas, dans le passé, et dont il ne nous reste que la mémoire. C'est un déchirement avec laquelle il faut apprendre à vivre, et je pense qu'il nous marque tous (quoique différemment les uns des autres) avec l'âge.

Je pense que c'est là une meilleure clé de lecture pour comprendre cette forme de conservatisme qui vient avec l'âge : le déracinement. Ayant grandi dans une certaine époque dont nous avons assimilé les valeurs et la culture[#6], nous nous retrouvons des décennies plus tard avec le sentiment d'être étranger en terre étrangère.

[#6] Je pense par exemple à un ami qui aime utiliser des références de culture pop (enfin, dans son cas, plutôt de culture geek) de quand il avait vingt ans : je devine qu'il est plutôt malheureux que ces références ne prennent pas, que les plus jeunes ne cherchent pas à en savoir plus, alors qu'il aimerait pouvoir les partager.

Les tensions entre générations sont à cet égard assez analogues aux tensions entre immigrés et autochtones[#7] dans un pays : incompréhension pour la culture de l'autre, certitude que la sienne est, pas forcément supérieure, mais « normale » alors que c'est l'autre qui est « différente » par rapport à cette référence, difficultés de communication même quand on parle la même langue, manque de respect pour les valeurs de l'autre culture, sensation de rejet voire d'infériorité, accusation d'abus de position dominante.

[#7] Sauf qu'il n'est pas clair dans mon histoire qui est immigré et autochtone dans une époque : est-ce que que les autochtones sont ceux qui sont jeunes dans l'époque en question, ou est-ce que ce sont les vieux qui peuvent dire qu'ils étaient là avant (mais justement, ils n'étaient pas là en premier, ils étaient à une autre époque) ? This side of heaven / Belongs to the children — désolé pour la référence un peu datée de ma génération. Bon, ma métaphore devient forcément un peu confuse. Donc imaginons plutôt une situation où deux peuples ou cultures ont une raison plus ou moins sérieuse de se considérer comme propriétaire d'un même espace.

Mais il y a une chose subtilement différente dans le temps, qui n'a pas vraiment d'analogue dans l'espace, et qui peut aussi aider à expliquer le conservatisme : si l'époque dans laquelle j'ai grandi est ma patrie ou ma maison, dont je suis exilé, ce n'est pas juste que je m'en éloigne chaque jour un peu plus, c'est aussi que j'assiste impuissant à sa destruction.

Le monde change, et même si on ne pense pas que tout changement est un changement pour le pire, c'est quand même un changement qui m'éloigne du monde dans lequel j'ai grandi et qui ne reviendra jamais. Le temps est un deuil perpétuel des choses qui ne seront plus jamais. Ce deuil n'est pas facile à accepter. Chez certains il se manifeste sous la forme d'une nostalgie (qui pas forcément uniquement triste) ; chez d'autres, ce sera une obsession pour tout documenter (cf. aussi ceci) ; mon papa, lui, aimait lire Omar Khayyám. Mais chez encore d'autres, ce sera le refus de tout changement, parce que tout changement précipite encore un peu plus le passé dans l'inexistence.

Voilà donc les deux clés que je propose aux jeunes pour comprendre la mentalité des vieux (et se préparer à ce qu'elle devienne aussi la leur !) : une double perte de sa « maison temporelle » qu'est le déchirement de l'exil (on se retrouve en terre étrangère) ainsi que la douleur d'assister à la disparition progressive des traces du passé qui subsistent dans le présent (on voit sa maison détruite). C'est-à-dire la double caractéristique du temps que d'être irréversible et irrévocable.

Ce diagnostic étant posé, est-ce que j'ai un remède à proposer ? Pas vraiment, à part des banalités : faire son deuil du passé est le cœur de la condition humaine, c'est l'épreuve que nous devons tous affronter en permanence, mais il faut bien s'en accommoder parce que, après tout, vieillir est encore le meilleur moyen qu'on ait trouvé pour ne pas mourir jeune. Je pense qu'il faut arriver à séparer la nostalgie, qui est le mal du passé dont l'analogue dans l'espace serait ce qu'on appelle en anglais homesickness et en allemand Heimweh (je ne connais pas de terme français vraiment satisfaisant : mal du pays est le plus proche que je trouve), et le conservatisme temporel, le refus du changement, qui est l'analogue du nationalisme chauvin. Il n'y a pas de honte à se souvenir avec tristesse de l'époque où on a grandi et d'éprouver de la peine voir ces moments perdus comme des larmes dans la pluie[#8] ; et il est tout à fait raisonnable de penser qu'elle pouvait être meilleure sur certains points, ou du moins qu'on la préférait personnellement sur ces points ; c'est autre chose de refuser toute évolution du monde parce qu'elle nous en éloigne. Mais ça sous-entend aussi que les autres soient capables de comprendre cette distinction (comprendre que si j'exprime ma nostalgie, ce n'est pas forcément l'expression d'une supériorité du passé).

[#8] Oui, c'est bon, tout le monde a compris la référence, David, même les jeunes connaissent Blade Runner, ce n'était pas la peine de la poser de façon aussi ostensible.

Disons au moins qu'il faut se rappeler que l'époque où nous vivons appartient à tous ceux qui y vivent (comme l'espace dans lequel nous vivons appartient à tous ceux qui y vivent). Personne n'est propriétaire de l'époque, et le « générationnisme » doit être considéré comme aussi con que le racisme. C'est une chose de réduire quelqu'un à sa génération quand, par exemple, il se comporte déjà avec mépris ou prétention de supériorité vis-à-vis des autres générations[#9], mais de façon générale je pense qu'il faut traiter ce genre d'attaques comme inacceptables.

[#9] Exemple ici assez frappant : quand on lit le langage totalement déformé et vulgaire des jeunes de maintenant qui croient en savoir plus que les anciens qui ont réellement étudié, là je pense qu'il est vraiment totalement justifié de répondre OK, boomer.

Je m'arrête là même s'il me semble que j'avais d'autres choses à dire, parce que ce billet me fatigue : la conclusion est donc peut-être un peu abrupte, mais à ce stade je pense que mes lecteurs ont l'habitude.

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