David Madore's WebLog

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(jeudi)

Le problème des gadgets électroniques qu'on peut bricker (briquer ? pétrifier ?)

Il faut d'abord que je commente le mot bricker dans le titre de cette entrée. C'est un anglicisme (l'anglais est to brick, c'est-à-dire que le nom commun brick a été sauvagement verbé), mais je ne crois pas qu'il existe de mot français : on peut écrire bricker en important le mot anglais, ou bien briquer en reproduisant la même construction qu'en anglais (ce verbe existe déjà en français avec un sens différent — frotter pour faire briller — mais je ne trouve pas que la confusion soit problématique, et à la limite ça peut marcher de façon humoristique). Quelqu'un m'a proposé pétrifier, ce qui est effectivement astucieux pour rendre le sens de ce dont je veux parler ici, et du coup je vais l'utiliser dans la suite.

De quoi s'agit-il ? Je définirais ce mot de la manière suivante : rentre, généralement par accident, un appareil électronique inutilisable (aussi utile qu'une brique, donc), en abîmant non pas le matériel lui-même, mais le logiciel qui sert à démarrer.

Expliquons un peu, pour ceux qui ont besoin de plus de précisions. De nos jours, énormément de gadgets électroniques (en gros, tout ce qui est plus complexe qu'une télécommande) sont, en fait, de petits ordinateurs dédiés, dits aussi « embarqué ». Autrefois, un téléviseur (par exemple), c'était de l'électronique spécialisée, maintenant c'est un ordinateur embarqué qui sait décoder la TNT et parle à l'écran LCD ; il en va de même, par exemple, des voitures (et d'ailleurs ça me fait très peur vu le niveau général catastrophique de la sécurité informatique et vu que les constructeurs n'auront aucune obligation à maintenir ad vitam æternam le logiciel). Énormément d'entre ces gadgets, soit dit en passant, tournent sous Linux (tous les téléphones ou tablettes Android, bien sûr, mais aussi les MachinBox qui servent de modem-routeur ADSL ou fibre, et je soupçonne, beaucoup de télévisions, de magnétoscopes, etc.), vu que Linux est très commode pour avoir rapidement un système standardisé sur un matériel à peu près quelconque. Je pense que Madame Michu serait très étonnée de savoir combien de systèmes Linux elle a chez elle.

Certains appareils (montres, frigos, fours, machines à laver) sont encore dans une phase où coexistent plusieurs versions sur le marché : purement électroniques, les véritables ordinateurs embarqués, et quelque chose d'intermédiaire comme un microcontrôleur. Mais avec l'Internet of Things (également appelé, la catastrophe de sécurité informatique qui va nous fondre dessus), les frigos, fours et machines à laver seront aussi de plus en plus souvent de véritables ordinateurs, capables de parler au réseau (et de se faire attaquer par lui). Ironiquement, maintenant, même les périphérique des ordinateurs sont souvent des ordinateurs eux-mêmes : les disques durs modernes, par exemple, ont un véritable ordinateur à l'intérieur (typiquement un processeur ARM), pour pouvoir mener toutes les choses complexes qu'un disque dur est censé faire (positionner les tête, contrôler les sommes de contrôle sur les données lues, analyser sa propre santé et la rapporter à l'ordinateur hôte, etc.).

L'avantage des ordinateurs par rapport à l'électronique pure (par électronique, je veux dire qu'il n'y a pas de puce généraliste, microprocesseur ou microcontrôleur, même si évidemment les frontières ne sont pas parfaitement bien définies), c'est qu'ils permettent de faire des choses beaucoup plus complexes de façon plus simple, et globalement ils sont plus flexibles. L'inconvénient, le pendant du généralisme, c'est qu'un microprocesseur seul ne sait rien faire : il lui faut un logiciel, un programme, également appelé du « code », pour faire quoi que ce soit, et notamment quoi que ce soit d'utile. Dans le cadre d'un ordinateur embarqué ou de périphériques d'un ordinateur, ce logiciel s'appelle souvent firmware (intermédiaire entre hardware, le matériel, et software, le logiciel sous-entendu de plus haut niveau).

On peut imaginer que ce firmware soit fixé une fois pour toutes : stocké en ROM (mémoire en lecture seule), gravé dans le marbre pour toute la vie de l'appareil. On se rapproche de l'électronique (une fois que l'électronique est câblée, plus moyen de changer). Mais cela signifie qu'en cas de problème, il sera impossible de corriger le bug ou le trou de sécurité. Du coup, ces appareils prévoient souvent un moyen de mettre à jour leur firmware : on utilise souvent le terme de flasher le firmware, parce qu'il est typiquement contenu dans une mémoire persistante appelée mémoire flash. Et c'est là que les ennuis commencent : parce que la mise à jour du firmware est à la fois une réponse à toutes sortes de problèmes (comme des trous de sécurité) et la cause de toutes sortes de problèmes (comme des trous de sécurité ! car si un attaquant modifie le firmware, il prend durablement contrôle de l'appareil, c'est plus grave que si le firmware n'était pas modifiable).

La modification du firmware est elle-même une opération qui nécessite l'éxcution de code, ce faisant partie du firmware, et c'est là qu'on comprend que les ennuis commencent vraiment. Parce que si l'opération échoue pour une raison ou une autre (bug, fausse manip', coupure de courant au mauvais moment) et qu'on se retrouve avec du firmware qui ne marche plus, on n'a plus de moyen de remettre en état le firmware : on se retrouve avec une brique : l'appareil ne marche plus, faute de firmware, et il n'y a pas de moyen, ou en tout cas pas de moyen simple, de remettre le firmware en état.

On peut bien sûr imaginer toutes sortes de façons de régler quand même le problème, et de rendre une machine impossible à pétrifier. Discutons un peu ces différentes approches.

La façon la plus évidente, comme je l'ai dit, c'est que le firmware ne soit pas du tout modifiable. Sur certains appareils (mais ce n'est pas courant), il faut actionner un interrupteur mécanique, ou décaler un jumper, ou quelque chose comme ça, avant de pouvoir flasher le firmware (si on ne le fait pas, la mémoire n'est pas modifiable) : ceci évite au moins les modifications malencontreuses dues à un bug ou une attaque, mais ça n'empêche pas qu'on puisse pétrifier la machine en cas de problème lors d'une mise à jour légitime (l'interrupteur étant donc actionné). Une autre solution consiste à avoir deux versions du firmware sur l'appareil, l'une dans une mémoire flash qu'on peut mettre à jour, l'autre dans une ROM inaltérable (en fait, probablement, une mémoire flash dont les pattes servant à réécrire le contenu n'ont pas été câblées) : un petit interrupteur permet de choisir — au niveau purement électronique — la version utilisée, on choisira normalement la première, mais en cas de problème on pourra démarrer sur la seconde, qui est capable de reflasher la première. Ceci permet bien d'avoir un appareil « impétrifiable » dont le firmware peut cependant être mis à jour. Astucieux. Je crois que ma carte mère a quelque chose du genre (un firmware/BIOS alternatif, non modifiable, du moins j'espère, accessible en appuyant sur un bouton, et qui est simplement capable d'aller lire un fichier sur une clé USB qui doit être branchée sur un port précis, et de reflasher le firmware/BIOS principal avec son contenu), mais les explications du manuel ne sont pas un modèle de clarté donc je ne suis pas sûr.

On peut imaginer d'autres moyens de rendre un appareil impétrifiable. Par exemple, si le firmware est flashable depuis un autre ordinateur, on pourra ranimer la brique tant qu'on dispose d'un ordinateur fonctionnel. Une idée serait d'avoir un firmware contenu dans une simple clé USB : pour le flasher, il suffirait de mettre un fichier différent sur cette clé USB. Malheureusement, la simple opération de lire une clé USB nécessite elle-même du code, donc un firmware, et on a un problème de bootstrap si on veut mettre le firmware sur clé USB (bootstrap fait référence à un épisode où le baron de Münchhausen se sort de l'eau en tirant sur les languettes de ses bottes). Mais on peut contourner ce problème de différentes façons. Par exemple, avoir un firmware zéro qui sait simplement lire un firmware sur clé USB, puis l'exécuter et décider que ce firmware zéro sera gravé en ROM donc impossible à modifier (c'est une solution raisonnable, et elle se rapproche de ce que je raconte ci-dessus à propos de ma carte mère). À défaut de clé USB, le firmware peut être contenu dans une puce détachable et on peut vendre un gadget (USB par exemple) permettant d'en modifier le contenu depuis un autre ordinateur. Ou encore, il peut y avoir un tel gadget intégré dans l'appareil lui-même : si on branche une connexion USB et qu'on allume l'appareil d'une certaine manière (peut-être en appuyant sur un bouton), on pourra flasher le firmware depuis un autre ordinateur, par pure électronique.

Les petits systèmes embarqués que j'utilise comme routeurs chez moi et chez mes parents, des DreamPlugs (ce sont des ordinateurs ARM), ont une petite mémoire flash (NOR) de 2Mo qui suffit à stocker un code de démarrage (bootloader, en l'occurrence U-Boot) capable de charger autre chose par Ethernet, USB ou eSATA, en ce qui me concerne un noyau Linux. On peut reflasher la mémoire NOR en passant par Linux ou depuis le bootloader U-Boot lui-même ; mais si l'opération échoue pour une raison ou une autre et que le DreamPlug est pétrifié ? Alors il faut utiliser une autre approche, qui consiste à prendre le contrôle du processeur et de la mémoire du DreamPlug depuis un autre ordinateur, en passant par une interface JTAG côté DreamPlug (et reliée de l'autre côté à un petit boîtier lui-même relié par USB à l'ordinateur qui contrôle) : de cette manière, on peut utiliser le programme OpenOCD pour mettre un U-Boot frais quelque part dans la mémoire du DreamPlug, démarrer dessus, et s'en servir pour reflasher la mémoire NOR. En théorie, c'est très bien. En pratique, il y a quantité de problèmes : la connexion JTAG n'est pas très stable, parfois elle ne marche pas du tout, parfois il faut réessayer plusieurs fois avant qu'elle marche ; en plus, OpenOCD version ≥0.8.0 ne fonctionne plus avec mon boîtier de contrôle JTAG, bref, ce n'est pas la joie. Mais au moins sur le principe, mes DreamPlugs sont « impétrifiables ». On ne peut pas en dire autant de la plupart des téléphones mobiles.

Beaucoup de fabricants de gadgets électroniques ont essayé l'approche suivante, qui ne sert pas seulement à éviter que le gadget soit pétrifié, mais aussi à ce que le le fabricant garde un contrôle sur le code qui tourne dessus : avant que le firmware accepte de flasher un nouveau firmware, il vérifie que celui-ci est acceptable, généralement au sens où il a été signé (par une signature électronique) par le fabricant. Malheureusement, cette approche est condamnée à l'échec pour toutes sortes de raisons, elle n'empêche pas la pétrification et elle pose toutes sortes de problèmes, ce qui n'empêche pas les fabricants de l'aimer. Une raison pour laquelle cette approche n'empêche pas la pétrification, c'est qu'il n'y a rien de magique dans le firmware de démarrage : s'il est capable de flasher la mémoire persistante, un autre bout de code en est aussi capable, donc dès que l'appareil présente un trou de sécurité quelque part (i.e., toujours), l'attaquant risque de pouvoir s'en servir pour reflasher le firmware, et l'approche choisie rend alors quasiment impossible de remettre les choses en état. (The major difference between a thing that might go wrong and a thing that cannot possibly go wrong is that when a thing that cannot possibly go wrong goes wrong it usually turns out to be impossible to get at or repair. — Douglas Adams, Mostly Harmless) Une autre raison qui fait que l'approche ne marche pas, c'est que la crypto est souvent mauvaise, par exemple au lieu d'utiliser une signature à clé publique, ce qui est possiblement lourd sur un appareil embarqué, on va parfois utiliser un MAC, dont la clé (symétrique) est alors forcément contenue dans le firmware, et qui va donc forcément fuiter. Encore une autre raison est qu'il y a un intervalle de temps entre le moment où le firmware vérifie la signature et le moment où il se reflashe, et il est parfois possible d'exploiter astucieusement cet intervalle pour changer le contenu sous ses pieds (on lui fait croire que la signature est bonne en vérifiant un « bon » nouveau firmware, mais au moment où il flashe la mémoire, c'est autre chose qui se présente). Toutes ces attaques sont menées soit par des attaquants malicieux qui veulent prendre le contrôle de l'appareil à l'insu de son propriétaire, soit par les propriétaires eux-mêmes qui veulent prendre le contrôle de leur propre gadget dont le fabricant essaie de limiter l'usage. Dans les deux cas, la pétrification est un résultat accidentel, mais qui se produit néanmoins dans une certaine proportion des cas.

Pourquoi les fabricants ont-ils si souvent recours à la méthode « vérification du firmware avant de le flasher » (dont je viens de parler) si elle ne marche pas vraiment ? Parce que cette méthode leur garantit — dans la mesure où elle marche, tant qu'elle marche — un certain contrôle sur l'appareil, à l'encontre de son propriétaire/utilisateur. On pourra l'empêcher d'utiliser cet appareil pour autre chose que ce pour quoi il a été prévu, et ce peut être le départ d'une chaîne de sécurité qui interdit certaines choses à l'utilisateur (qui, même s'il est censé être propriétaire de l'appareil, ne l'est alors jamais vraiment), par exemple de copier certaines données dans un sens ou dans l'autre. A contrario, certains des dispositifs qui empêchent la pétrification empêchent le fabricant de se réserver ce contrôle sur l'appareil.

Toujours est-il qu'il existe bien des moyens pour rendre un appareil impétrifiable. Je trouve que cela devrait être une obligation du fabricant de s'assurer qu'un de ces moyens existe (par exemple : si l'appareil est pétrifié, le fabricant aurait l'obligation légale de le rembourser au prix du neuf — une telle mesure augmenterait énormément la motivation à mettre en place des moyens pour éviter cet écueil). Un autre problème est qu'il n'est pas toujours évident de savoir ce qu'il en est, avant d'acheter l'appareil, ou même une fois qu'on l'a. Est-ce que mon téléphone Nexus 5 est pétrifiable, par exemple ? Je ne sais pas vraiment, je pense que oui, mais je n'ai pas franchement envie d'essayer pour vérifier ma sécurité de ce point de vue-là.

Je raconte tout ça parce que j'ai récemment mis à jour le noyau sur mes routeurs DreamPlugs (j'étais coincé depuis une éternité sur la branche 3.2.x du noyau Linux, avec toute une série de patchs, et pour la quitter j'ai dû mettre à jour U-Boot pour pouvoir passer au noyau un device tree, et avant de faire tout ça j'ai dû réapprendre la manière de réparer les choses en cas de pétrification accidentelle — dont je ne pouvais pas négliger les risques, même si au final tout s'est bien passé ; ceux qui veulent en savoir plus peuvent consulter cette page, récemment mise à jour, où je raconte les détails). J'envisage d'acheter d'autres gadgets pour remplacer ces DreamPlugs, par exemple ce truc-là, et une des choses que je cherche systématiquement à savoir c'est qu'elle garantie d'impétrificabilité(?) j'aurai (sur le produit précis que je viens de mentionner, il semble que ce soit bon, mais c'est rarement parfaitement clair).

(lundi)

Un mot pour dire du bien de la multiprise EnerGenie EG-PMS2

Comme je consacre l'essentiel de mes entrées de blog parlant de matériel informatique à dire à quel point tout est mal fait et pourri et impossible à trouver et cher et nul, bref, à me plaindre, je vais raconter pour une fois que je suis content.

Comme je l'ai raconté récemment, j'ai un problème avec le watchdog matériel de ma nouvelle carte mère (ou plutôt avec le BIOS), le composant qui est censé redémarrer l'ordinateur automatiquement en cas de plantage : le support technique d'Asus est prévenu, on verra s'il en ressort quelque chose, mais en attendant, ou à défaut, histoire de pouvoir redémarrer l'ordinateur à distance en cas de besoin, j'ai acheté une multiprise commandable par USB, la EnerGenie EG-PMS2. J'avais entendu dire qu'elle était utilisable sous Linux, et je peux confirmer que c'est le cas, et le programme qui le fait (sispmctl) est plutôt commode. Je n'ai pas encore mis la multiprise en place (dans la position où elle servira), mais je peux confirmer qu'elle fonctionne.

C'est une multiprise à 6 prises (numérotées de 0 à 5), protégée contre les surtensions (ce qui n'est pas plus mal), et donc quatre des six prises (les 1 à 4) sont programmables, et peuvent être allumées ou éteintes par la connexion USB. (Il y a aussi un bouton mécanique qui permet de tout couper, et une fois que tout est coupé, de tout réinitialiser sur la position marche.) L'allumage ou l'extinction des prises semble fonctionner par un relai électromécanique — enfin, je n'y connais rien, mais il y a un « clic » audible quand une prise passe de l'état allumé à l'état éteint ou vice versa.

Ce qui est particulièrement agréable, c'est que la multiprise a un petit programmateur : on peut lui envoyer des commandes comme éteindre la prise 3 dans 1 minute, et la rallumer 2 minutes après (sispmctl -A 3 --Aafter 1 --Ado off --Aafter 2 --Ado on ; la granularité, au moins au niveau du programme sispmctl, semble être la minute). Une fois que le programmateur a reçu les commandes, celles-ci ne nécessitent ensuite plus d'intervention de l'ordinateur contrôleur, ni que la connexion USB subsiste.

Ajout : Si on a un ordinateur non-Intel (par exemple mes DreamPlugs ARM), il faudra prendre garde au fait que la version de sispmctl packagée par Debian comporte un bug causant un comportement bizarre (au moins dans l'affichage de la date, peut-être plus) sur à peu près toute architecture non-Intel. Voir ce bug-report où je fournis un patch.

Du coup, même sans l'aide d'un autre ordinateur, cette multiprise peut servir de watchdog primitif : il suffit qu'un programme s'exécute toutes les minutes et envoie à la prise les commandes annuler toutes les commandes précédentes, et, dans cinq minutes, éteindre la prise numéro tant, puis la rallumer une minute après : tant que l'ordinateur ne plante pas, la commande sera sans cesse annulée et reportée d'une minute, mais s'il plante, la commande s'exécutera cinq minutes plus tard, et éteindra l'ordinateur pour une minute. (Les cinq minutes de délai servent à ce que, si l'ordinateur redémarre inopinément, indépendamment de l'action de la prise, il ait le temps de redémarrer complètement et de relancer le programme qui annulera la commande d'extinction. Ce n'est pas parfait, mais c'est raisonnable.) Ceci fournit donc bien la fonctionnalité d'un watchdog, et fonctionnera sur essentiellement n'importe quel ordinateur (sans batterie autonome, bien sûr : sur un portable, ça ne marchera pas, mais bon, un watchdog est rarement utile sur un portable). Je ne sais pas si je procéderai de la sorte, mais c'est agréable, au moins, de savoir que c'est possible.

Plus généralement, je suis sûr que ce genre de gadget peut trouver une grande utilité en domotique, donc je pense que ça peut intéresser des gens.

La prise existe aussi en version Ethernet : le protocole a l'air assez simple, ça a l'avantage de permettre de contrôler la prise depuis plusieurs ordinateurs plutôt qu'un seul, mais je n'aime pas trop l'idée qu'il y ait un serveur HTTP dans ma multiprise (j'aurais préféré une interface à bien plus bas niveau, où on doit envoyer un paquet à une certaine adresse MAC, sans empiler IP, TCP et HTTP dessus). Enfin, il y a une version wifi, mais là je trouve que ça devient vraiment n'importe quoi.

(lundi)

À la recherche d'une trackball à molette avec fil

J'aime bien avoir à disposition de ma main droite, quand j'utilise mon ordinateur, à la fois une souris et une trackball. (S'il y a des gens qui ignorent ce que c'est, une trackball est une souris en quelque sorte inversée : on tourne avec les doigts une grosse boule pour déplacer le curseur.) C'est que ma dextérité n'est pas tout à fait la même avec les deux, et je les utilise alternativement, selon mes besoins. (Les deux commandent le même curseur sur l'écran : il est aussi possible de configurer X11 pour afficher deux curseurs différents, mais je trouve ça plus confusant qu'autre chose.) Le principal avantage de la trackball, c'est qu'une fois posée quelque part, elle ne bouge pas, et la mémoire gestuelle arrive beaucoup mieux à la retrouver qu'une souris qui, par définition, change tout le temps d'endroit.

Malheureusement, ma trackball vient de casser. Ou plutôt, la molette de défilement qui était dessus vient de cesser de fonctionner, mais du coup je me retrouvais sans arrêt à essayer de défiler avec la trackball, à me rendre compte que ça ne marche pas, et à passer à la souris, ce qui est encore pire que de ne pas avoir de trackball du tout.

Du coup, je voudrais la remplacer. Mais ce n'est pas si facile. Idéalement, j'aimerais exactement le même produit : c'était une Logitech Trackman Wheel Optical (couleur silver, mais ça je n'y tiens pas des masses). Ce produit n'est plus vendu par Logitech (j'ai déjà dû râler plusieurs fois contre les produits qui cessent d'être disponibles et dont on ne sait jamais pourquoi ni s'ils reviendront un jour). On le trouve certes sur Amazon.fr, mais au prix totalement délirant de 530€ (ou 120€ pour un exemplaire d'occasion), ce qui est quand même hallucinant — et le signe que Logitech devrait peut-être reconsidérer sa décision de ne plus le produire.

À défaut, qu'est-ce que je peux acheter ? Logitech a un produit appelé TrackMan Marble, mais il a l'air de ne pas avoir de molette, et l'utilité de remplacer une trackball dont la molette est cassée par une trackball qui n'a pas de molette est un peu incertain. (Ceci dit, elle a un certain nombre de boutons, et je peux évidemment configurer deux des boutons latéraux pour faire un défilement ; mais je ne sais pas si c'est une bonne idée.) Sinon, il y a la Wireless Trackball M570 dont le design est quasi identique à ma trackball qui s'est cassée, mais elle souffre d'un énorme défaut : elle est sans fil.

Je n'ai jamais compris la manie de la technologie sans fil. Avoir un clavier ou une souris sans fil, ça veut dire qu'il doit avoir ses propres batteries, qu'il va falloir changer régulièrement, et ça veut dire aussi qu'on va avoir des problèmes de connexion initiale (convaincre le truc sans fil de commencer à parler à son récepteur), de perte de connexion, d'interférences (si plusieurs personnes utilisent le même modèle dans la même pièce) ; et évidemment, si on est modérément parano, on se dit que ça signifie aussi que tous les voisins savent exactement[#] ce qu'on fait avec le clavier ou la souris (franchement, taper un mot de passe, ou cliquer sur un code secret, avec un périphérique sans fil, c'est très con), ou, pire, peuvent en prendre contrôle à volonté. À la limite, une souris sans fil, je conçois un peu l'intérêt, vu qu'une souris ça bouge beaucoup. Un clavier, en faisant un effort, j'imagine aussi (on peut le mettre sur les genoux, c'est peut-être pratique). Mais une trackball ??? Tout l'intérêt de la trackball, c'est de la garder au même endroit !

[#] (Ajout) Bien sûr, il est possible que les choses soient bien faites et qu'il y ait de la crypto correcte. En l'occurrence, le mieux serait que chaque couple clavier-ou-souris + dongle récepteur vienne avec une clé symétrique — par exemple AES — préinstallée et impossible à changer, et qu'ils communiquent avec cette clé. Ceci impliquerait aussi, du coup, que si le dongle casse, il n'y a plus qu'à jeter l'autre partie puisque rien ne pourrait communiquer avec. Mais connaissant la tendance impressionnante de l'industrie à mal faire sa crypto, je crains le pire. Le document qu'on trouve ici ne dit rien de clair, et ne suggère rien de bon (manifestement, la clé commune n'est pas préenregistrée dans les deux moitiés ; dans le meilleur des cas, on peut espérer qu'elle soit négociée par Diffie-Hellman, ce qui ne présenterait « que » un risque d'attaque man-in-the-middle lors de l'association : mais je soupçonne que la vérité est encore plus pourrie que ça, et que l'association est passivement espionnable). De toute façon, le fait que Logitech ne documente pas clairement son protocole oblige, selon les standards en vigueur en cryptographie, à considérer qu'il est troué.

Bon, alors rien ne m'oblige à rester chez Logitech. J'aime bien le design de leurs produits, mais je n'y suis pas sentimentalement attaché. Mais en cherchant chez d'autres fabricants, je ne trouve pas vraiment mieux. Keningston fait plusieurs trackballs, dont certaines avec fil, mais soit elles n'ont pas de molette, soit elles remplacent la molette par une « roulette » de défilement, en couronne autour de la trackball, et cette idée me laisse assez perplexe. En plus de ça, j'ai besoin d'une trackball trois boutons (ou à molette cliquable), vu que j'utilise énormément le bouton du milieu pour le copier-coller. Le plus proche de ce que je veux semble être la Kensington Expert Mouse Optical, qui a strictement plus que de boutons et qui a une roulette de défilemnt, mais la disposition des boutons me semble malheureuse (il n'y a pas de bouton « du milieu »), il doit être difficile de défiler sans cliquer par accident, et le prix est quand même élevé.

Finalement, je vais peut-être prendre ce produit par Sanwa (expédié depuis le Japon !), même si ça a l'air d'être de la camelote : le problème, là, est que je n'ai pas de certitude que la molette soit cliquable (pour pouvoir servir de bouton du milieu).

Je raconte tout ça un peu parce que dès que je parle de problèmes informatiques j'ai droit à un florilège de commentaires me racontant que c'est parce que je m'y prends mal (je devrais ne pas utiliser Linux, je devrais commander un ordinateur pré-assemblé, je devrais ceci, je devrais cela), j'ai déjà expliqué le problème avec ce genre de choses. Du coup, je me demande un peu ce qu'on va me dire cette fois-ci : quelqu'un va-t-il dénicher une trackball filaire avec molette et trois boutons (ou deux boutons + molette clickable), ou bien va-t-on m'expliquer que j'ai tort de vouloir quelque chose comme ça ?

(samedi)

Comment perdre beaucoup de temps à monter un ordinateur

Une tragédie en cinq actes (qui respecte l'unité de lieu — l'appartement de Ruxor et du pousinet — et d'action — beaucoup d'énervement —, mais certainement pas de temps) :

Acte I. Présentation du nouvel ordinateur

(Scène 1.) Lundi 29 août, j'ai reçu les trois quarts des pièces de mon nouvel ordinateur (la carte mère, la mémoire, et l'alimentation).

(Scène 2.) Mardi 30, j'ai reçu le quatrième quart (le processeur). J'ai ressorti de ma cave un ordinateur qui y traînait, pour en récupérer le boîtier, et j'ai commencé à monter le tout. Mais les difficultés qu'on rencontre ne sont pas toujours celles qu'on croit : j'ai perdu beaucoup de temps, par exemple, parce que je n'avais que six des neuf vis (je ne sais pas comment appeler ça au juste : ce sont des choses qui sont une vis d'un côté et un écrou — enfin trou à vis — de l'autre) qui servent à relier la carte mère à la plaque arrière du boîtier, et il me fallait donc trouver une solution. Finalement, mon poussinet m'a trouvé les trois vis manquantes.

(Scène 3.) Ensuite, j'ai dû comprendre pourquoi la machine ne bootait pas : elle émettait une série de bips (et montrait un code sur son petit panneau lumineux interne) signifiant qu'elle ne trouvait pas de carte graphique. De fait, je n'avais pas mis de carte graphique, mais je pensais que cette carte mère avait un chipset graphique basique[#] intégré puisqu'elle avait des sorties VGA, DVI et HDMI : la vérité est simplement que cette carte mère est prévue pour accepter les processeurs ayant un coprocesseur graphique intégré (ce qui n'est pas le cas du Xeon E3-1230v5 que j'ai acheté). (Scène 4.) Ce malentendu dissipé (ce qui m'a pris un certain temps, quand même), la machine démarre correctement sur une Ubuntu live.

[#] Ce qui ferait sens pour une carte mère destinée à un serveur (lequel a rarement besoin de quelque chose de très performant en la matière, et un chipset graphique intégré sur la carte mère conviendra donc).

Acte II. De petites complications apparaissent

Mon projet était le suivant : monter une configuration minimale, dans le boîtier que j'ai sorti de ma cave, avec ma nouvelle carte mère (plus processeur et mémoire), et un disque dur de récupération, le temps de vérifier que tout fonctionne, et de préparer une configuration de noyau Linux qui marche bien sur ce matériel, et seulement ensuite déplacer les disques (que je garde) vers ce boîtier. Mon poussinet me dit que mon idée était idiote, que j'aurais dû monter directement la nouvelle carte mère dans le boîtier que j'utilisais déjà (et qui contenait les disques, donc), et régler les problèmes au fur et à mesure qu'ils apparaissaient. Mais je savais que ça pouvait être long, et je préférais ne pas me passer d'ordinateur pendant ce temps.

Bref, mardi 30 au soir, j'avais cette configuration minimale qui marchait : comme expliqué à l'acte I, j'avais dû y mettre une carte graphique elle aussi de récupération. Pour afficher la sortie sur ma télé (faute d'autre écran d'ordinateur qui marche), j'avais aussi dû acheter un adaptateur DVIHDMI. (Scène 1.) Seulement, mercredi 31, je me suis rendu compte que le ventilateur de cette carte graphique de récupération ne tournait pas, et qu'elle surchauffait : j'ai dû acheter une carte graphique premier prix (30€ environ). Heureusement, ce n'est pas encore complètement impossible d'acheter du matériel informatique à Paris, mais j'ai quand même perdu un peu de temps avec ça (et mon adpatateur DVIHDMI ne me servait finalement à rien, vu que la carte graphique en question a une sortie HDMI contrairement à celle qui traînait dans ma cave).

(Scènes 2 et 3.) Jeudi 1er septembre et samedi 3 (vendredi, j'avais vraiment autre chose à faire), je me suis occupé de préparer mes disques durs à pouvoir démarrer en mode UEFI (parce que la nouvelle carte mère n'a pas de BIOS traditionnel) ; ceci implique de changer le type de table des partitions (vers GPT). J'ai surtout passé mon temps à comprendre ce que tout ceci signifie, et à mettre au point un plan[#2] pour avoir un système qui peut démarrer, indifféremment, sur n'importe quel disque, que ce soit en mode BIOS traditionnel ou en mode UEFI.

Mais là aussi, les difficultés ne sont pas toujours celles qu'on prévoit : j'ai passé un temps fou à comprendre, par exemple, pourquoi la Ubuntu live, que j'utilisais sur mon (ancien) ordinateur pour faire les manipulations, ne voyait[#3] pas mon disque externe (non concerné par les manipulations, mais sur lequel j'avais stocké des données destinées à les aider).

(Scène 4.) En parallèle de tout ça, je peaufine une configuration de noyau Linux prête à tourner proprement sur la nouvelle machine (et qui continue aussi à tourner sur l'ancienne).

[#2] Pour ceux qui veulent plus de détails : j'ai à la fois un Grub dans le MBR et une partition de type 21686148-6449-6e6f-744e-656564454649 (qui sert à démarrer en mode traditionnel), et un autre dans une partition EFI que j'ai créée après être passage en GPT. Une difficulté était que j'utilisais un vieux Grub, qui ne comprend pas les partitions GPT, donc j'ai dû changer sa version en même temps (et comprendre comment le nouveau fonctionne). Par ailleurs, il est heureux que j'aie l'habitude de laisser plein de place inoccupé entre mes partitions, et au début et à la fin du disque, parce que la création de la table des partitions GPT, et aussi de la partition spéciale pour Grub, ont utilisé une partie de cet espace. J'ai donc évité d'avoir à faire des déplacements sur quelques téra-octets de donnés.

[#3] La solution consistait à ajouter modprobe.blacklist=pata_marvell ahci.marvell_enable=1 dans la ligne de commande du noyau Linux, le genre de choses qui font que les non-linuxiens se moquent des linuxiens et de leurs incantations arcanes. J'avais dû trouver ça autrefois quand j'avais commencé à faire fonctionner cette carte mère, mais j'avais complètement oublié depuis, et la réponse était cachée dans la configuration de mon noyau. Non franchement, je me demande pourquoi le module ahci a une option marvell_enable dont le défaut est à 0 : il faut lui dire explicitement de faire fonctionner ce chipset particulier, c'est un peu absurde (il est vrai que ce chipset a cette bizarrerie qu'il peut gérer soit un port SATA soit un port PATA, mais pas les deux à la fois, donc si on active le SATA, ça désactive le PATA et vice versa ; dans mon cas, cependant, le port PATA n'existe même pas, tout ceci est un reliquat d'une époque un peu ancienne).

Acte III. Le coup de tonnerre

(Scène 1.) Nous arrivons donc le dimanche 4 : je vérifie que tout est prêt au niveau logiciel (je supprime, par exemple, dans la configuration du routeur tout ce qui fixe l'adresse MAC de mon PC) ; je vais profiter d'une absence du poussinet (donc d'une possibilité d'étaler mon matériel informatique dans tout le salon) pour déplacer les disques durs.

(Scène 2.) Je sors les disques de l'ancienne machine. L'opération est un peu longue et compliquée (environ une heure), parce qu'il y en a quatre, et surtout parce qu'il y en a un qui est dans un berceau (pour le mettre sur un emplacement 5″¼ et ainsi gagner de l'espace), et pour le faire sortir du boîtier sans taper dans quelque chose, il faut démonter les barrettes de RAM, déconnecter l'alimentation, et jouer à chercher le chemin qui passe sans taper dans quelque chose d'important.

(Scène 3.) Je refais l'opération à l'envers pour monter les disques dans le nouveau boîtier. De nouveau environ une heure passe.

(Scène 4.) Enfin, tout est prêt. J'appuie sur le bouton d'alimentation.

Rien ne se passe.

Je me dis que j'ai dû défaire les connexions entre le bouton et la carte mère en montant les disques. Je vérifie. Pas d'amélioration. Bon, la carte mère a un bouton d'alimentation directement sur la carte (c'est une excellent idée, soit dit en passant, et je félicite Asus de l'avoir eue). J'appuie dessus. Pas mieux.

(Scène 5.) Je commence à paniquer.

C'est peut-être l'alimentation qui est morte : après tout, il ne se passe rien, pas un ventilo qui tourne, même pas celui de l'alim elle-même. (Il y a des LEDs sur la carte mère qui s'allument quand on branche l'alim, mais rien ne change quand on appuie sur le bouton d'alimentation.) Je vérifie avec l'ancienne carte mère et l'ancienne alim : la nouvelle alim parvient à démarrer l'ancienne carte mère, mais l'ancienne alim ne parvient pas non plus à démarrer la nouvelle carte mère. C'est donc bien la carte mère qui est morte.

La carte mère que j'ai reçu il y a moins d'une semaine est donc morte !

(Scène 6.) Dépité, je mets l'ancienne carte mère dans le boîtier où j'ai transféré les disques. Heureusement, elle n'a pas été abîmée par toutes ces opérations. Il n'y a que la pile CMOS qui est morte, rien de grave. (Bilan de la journée : j'ai simplement déplacé tout le contenu de mon ordinateur d'un boîtier à un autre, pour rien.)

Entracte

Qu'est-ce qui a bien pu se passer pour que cette carte mère meure ? Je n'en sais rien. Je sais à ce stade que c'est forcément la carte mère (si c'était le processeur, les ventilateurs au moins démarreraient ; si c'était la mémoire, il y aurait une série de bips ; pour que rien ne se passe, c'est forcément la carte mère qui est morte — peut-être un condensateur défectueux ou abîmé).

Une possibilité : cette carte mère était défectueuse, elle n'aura tenu que deux ou trois allumages (après tout, je ne l'ai que très peu allumée et éteinte, un défaut peut ne pas se manifester tout de suite). Une autre : je l'ai cassée sans m'en rendre compte en montant les disques. Ça pourrait venir d'un choc électrostatique ou d'un choc mécanique. Mais je ne me suis aperçu de rien, mes observations attentives ne m'ont pas permis de trouver le moindre composant d'apparence suspecte, et un choc électrostatique aurait eu plus de chances d'endommager la mémoire (or je sais qu'elle ne l'a pas été).

Acte IV. Vers un dénouement ?

(Scène 1.) Je commande une nouvelle nouvelle carte mère, identique, et je prépare le retour de celle qui est cassée (vus les délais, il semble que les conditions d'Amazon me permettent d'obtenir un remboursement, et je n'ai certainement pas envie d'attendre un retour). Cette fois avec livraison express.

(Scène 2.) Nous sommes maintenant mercredi 7 septembre. Je reçois la (nouvelle nouvelle) carte mère. Je déplace le processeur dessus. Doute : que faut-il faire pour la pâte thermique ? Pour l'installation initiale, le radiateur fourni par Intel venait avec de la pâte thermique préappliquée. Forcément, cette pâte thermique a été chauffée et s'est dispersée. Quand je retire le radiateur pour déplacer le processeur, avant de le remettre en place, est-ce que je dois réappliquer de la pâte thermique ? réétaler celle qui est déjà là ? J'ai choisi d'en rajouter un petit peu, et j'ai passé un temps fou à essayer de faire un niveau bien plat et mince, mais je crois que j'ai quand même un moins bon contact thermique maintenant que lors de la première installation.

(Scène 3.) Je sors l'ancienne carte mère du boîtier, je mets la nouvelle (nouvelle) à la place. Moralité : mon poussinet avait sans doute raison, c'est plus facile et moins risqué de changer une carte mère que de changer quatre disques.

(Scène 4.) Mercredi soir, l'ordinateur démarre correctement sur une Ubuntu live (comme à la fin de l'acte I, quoi…), mais toujours pas sur mes anciens disques, malgré le noyau spécialement prévu pour. Ou plus exactement, elle démarre, mais je n'ai ni clavier, ni souris, ni réseau. J'ai fini par comprendre qu'il fallait charger le module xhci-pci (ceci expliquait que l'USB ne fonctionnait pas), et que j'avais branché le câble Ethernet dans la mauvaise prise réseau. Rien de compliqué à résoudre, mais trouver le problème exact n'a pas été facile (quand on a un ordinateur qui démarre sans périphérique d'entrée et qu'on ne peut débugguer qu'en modifiant les scripts de démarrage, ça prend forcément un certain temps).

(Scène 5.) Enfin, tout semble marcher. La fin de l'histoire ?

Roulement de tambour…

Acte V. Happy end ou pas ?

(Scène 1.) Mon nouvel ordinateur marche, au moins dans les grandes lignes. (Et avoir 32Go de mémoire au lieu de 8Go rend certaines choses beaucoup plus confortables, c'est incontestable.)

Il est maintenant temps de vérifier un peu plus dans les détails, et notamment les choses pour lesquelles j'ai tenu à acheter une carte mère de serveur.

(Scène 2.) La mémoire ECC semble fonctionner. (Elle fonctionne, bien sûr, mais la question est de savoir si elle fonctionne bien en tant que mémoire ECC.) Évidemment, c'est difficile à tester, parce que les erreurs mémoires sont quand même très (très) rares. Je devrais peut-être monter une attaque rowhammer pour tester. Mais au moins, j'ai un utilitaire Linux (edac-util, couplé au module ie31200-edac) qui prétend lire le nombre d'erreurs par barrette, et qui me signale 0 erreurs sur chaque barrette : j'imagine (j'espère) que si la mémoire n'était pas ECC, il renverrait une erreur. Mais j'avoue que j'aimerais voir dans les réglages du BIOS une indication quelconque du fait que la mémoire est en mode ECC, ce qu'il n'y a pas (ou alors, je ne l'ai pas trouvée).

(Scène 3.) Je crois que je suis censé avoir sur cette carte mère une technologie Intel qui, selon la phase de la Lune et l'humeur d'Intel, s'appelle Active Management Technology (AMT) ou Management Engine (ME), ou encore vPro. (En gros, il y a un second processeur sur la carte mère, qui écoute sur le réseau, et sait répondre à des commantes du genre, allumer ou éteindre la machine, la redémarrer, simuler un clavier et un écran par réseau, et quelques choses de ce genre.)

Cette technologie est certainement un trou de sécurité monstrueux, et un cauchemar pour les paranoïaques (genre, il est certain que grâce à elle, la NSA a un back door complet vers ma machine), mais elle présente aussi des fonctions qui pourraient m'intéresser, notamment le fait de redémarrer à distance. Mais je n'ai absolument rien compris à la façon de m'en servir. On doit sans doute pouvoir l'activer depuis le BIOS, mais je n'ai rien trouvé de la sorte. Linux détecte bien un truc (il crée un device /dev/mei quand on charge le module mei-me, et il a l'air de détecter plein de choses), mais je n'ai rien compris à la manière de m'en servir. Il y a du vieux code fourni avec le noyau, qui ne marche pas (il me renvoie ENOTTY, en fait parce qu'il essaie de passer des commandes avec un UUID qui n'est pas bon). Il y a plein de doc chez Intel, mais elles se contredisent, datent de plein d'époques différentes, et finalement je n'y comprends rien.

Je me demande si je ne suis pas censé payer à Intel une licence pour avoir le droit d'administrer ma machine, ce qui est quand même un peu fort de café. Mais bon, je n'ai rien compris. En tout cas, pas compris comment faire quoi que ce soit d'utile de cette technologie (ni même comment l'activer, ou au contraire comment être sûr qu'elle est désactivée).

(Scène 4.) Je veux vérifier que mon watchdog matériel marche bien (je répète, pour ceux qui n'ont pas suivi, que le watchdog est un composant matériel qui sert à redémarrer la machine automatiquement en cas de plantage : une fois qu'on l'a activé, il doit recevoir un signal à intervalles réguliers, faute de quoi il provoque un reset). Cette scène se déroule elle-même en plusieurs saynettes.

(Scène 4a.) D'abord, j'ai eu peur, parce que Linux ne semblait pas le détecter du tout (le chargement du module iTCO-wdt n'avait aucun effet). J'ai fouillé dans les docs d'Intel, j'ai eu la confirmation que ce watchdog devait bien être présent dans le chipset C236 que j'ai. Je me suis dit que peut-être le noyau ne connaissait pas cette variante et qu'il fallait ajouter un identifiant PCI ou quelque chose de ce genre. Après des heures passées à éplucher des sources illisibles, j'ai fini par avoir une illumination : il faut charger le module i2c-smbus (en plus de i2c-i801), parce que le watchdog est sur un bus dit SMBus, une variante de I²C (je ne comprends pas du tout pourquoi il est nécessaire de savoir ça, alors que ces bus sont essentiellement des détails matériels, en quoi le logiciel arrive à les « voir », mais bon, c'est un fait). Avec ça, le watchdog est détecté.

(Scène 4b.) Maintenant que mon watchdog matériel est reconnu par Linux, je m'apprête à tester qu'il fonctionne bien. J'active le watchdog et je cesse de lui parler, au bout de quelques minutes le système doit redémarrer.

Mais il ne redémarre pas : il plante complètement.

Plus de réaction. Plus de clavier, plus d'écran, plus rien. J'appuie sur le bouton reset : pas d'effet. J'appuie sur le bouton d'alimentation, la machine s'éteint, je réappuie, ja machine se rallume…

…mais ne redémarre pas.

Sueur froide. Est-ce que j'aurais cassé une deuxième carte mère en à peine dix jours ?

(Scène 5.) Non : en éteignant au niveau de l'alimentation et en attendant assez longtemps pour que la carte mère soit totalement hors tension, si je rallume, la machine redémarre bien. Ouf !

Mais l'effet est reproductible : j'ai un watchdog qui, au lieu de redémarrer l'ordinateur, sert à le planter complètement, au point qu'il faut couper l'alimentation complètement pour qu'il remarche. Voilà qui est merveilleusement utile !

Vu que j'ai acheté cette carte mère précise essentiellement pour deux fonctions cruciales, la mémoire ECC et le watchdog, je suis quand même vert de rage.

Rideau.

Épilogue (ou teaser pour la suite ?)

Je suis absolument furieux de cette histoire de watchdog. J'hésite à acheter une nouvelle nouvelle nouvelle(!) carte mère, mais encore faudrait-il être absolument certain qu'elle a un watchdog qui marche.

Sinon, deux possibilités :

(1) Comprendre l'origine du problème et peut-être le résoudre. En fait, j'ai une petite idée de l'origine : ce n'est pas que le watchdog ne provoque pas de reset, c'est que ce reset échoue. Asus a eu la bonne idée de mettre un petit afficheur LCD sur la carte mère qui, lors du démarrage, montre différents codes correspondant aux différentes étapes de l'initialisation. Lorsque le watchdog s'active, cet afficheur passe par la même suite de nombres que lors d'un démarrage « normal » (19, 41, 50(?), 4c, 28, 31, 4b, 34, 3e, 3a, 46, 32, 35, 45, 36, 37, 3b, 3c, 38, 39, 3f, 5c, 55, 69(?), 3b, 32, 35, 60, 61, 9a, 62, 72 — tout ça en un tout petit peu plus que 11 secondes) ; mais ensuite, alors que l'initialisation normale continue (79, 96, b2, 9c, 64, 99, b2, a2, 99, ad), le reboot par watchdog revient au code 62 et y reste bloqué. La signification de ces codes est donnée dans le manuel de la carte mère, le code 62 se traduit par Initialization of the PCH Runtime Services (je sais que PCH signifie Platform Controller Hub, c'est essentiellement synonyme de chipset, en l'occurrence le Intel C236 ; mais je ne sais pas ce que sont ces runtime services).

Ceci ressemble à un bug du BIOS[#4] : j'imagine que le reset provoqué par le watchdog laisse je ne sais quel composant ou périphérique dans un état tel que le BIOS ne sait pas l'initialiser, et qu'il plante. (Peut-être la carte graphique ? Quand on cherche Initialization of the PCH Runtime Services dans Google, les gens se font souvent diriger vers un problème de carte graphique. Je ne sais pas. Peut-être que le BIOS n'a été testé complètement qu'avec des processeurs ayant un coprocesseur graphique intégré.)

Mais bon, la magie du logiciel propriétaire et opaque, c'est que s'il y a un bug dans mon BIOS, je ne peux pas le corriger, quand bien même j'en serais capable. J'ai écrit au support technique d'Asus. J'ai reçu une réponse qui n'était pas terrible (ils me demandent de faire toutes sortes de tests basiques comme vérifier que le processeur et les barrettes mémoires ne sont pas défectueux, dont certains tests que je ne peux pas vraiment faire), on va voir si je peux accéder à un niveau supérieur.

J'ai aussi lancé différents appels à l'aide (ici et ) pour savoir si des gens ayant des cartes mères semblables (ou pas, justement) peuvent reproduire le problème. Je n'ai reçu jusqu'à présent essentiellement qu'une réponse. ☹ Mais quelqu'un me dit avoir le même problème sur une carte mère d'Asrock (qui a un chipset Intel différent mais qui, comme la mienne, a un BIOS écrit par AMI), ce qui suggérerait que le problème peut venir de là.

Évidemment, mes chances d'arriver à faire remonter l'information jusqu'aux programmeurs qui ont écrit le BIOS, et à plus forte raison de leur faire corriger le problème, sont très minces. Je n'ai pas de carnet d'adresses, et je ne peux vraiment pas faire passer le message (pourtant hautement précis) il y a un problème dans le code d'initialisation des services runtime des PCH des chipsets Intel récents lorsqu'ils sont provoqués suite à un reboot initiié par le watchdog TCO à la bonne personne. C'est rageant. D'ailleurs, je n'arrive même pas à trouver plus qu'une personne prête à faire l'expérience que je demande, alors qu'il y a des milliers de fois plus de gens qui pourraient (des gens ayant une carte mère récente avec chipset Intel, ce n'est pas super rare).

Mise à jour () : J'ai écrit des instructions pour tester le problème à partir d'une Ubuntu live (donc sans avoir à installer Linux) ici. Si des gens veulent tester sur différentes cartes mères à chipset Intel, je suis intéressé par les résultats. (Par exemple, Simon, dans les commentaires, m'apprend que le problème se produit aussi avec une carte mère Gigabyte Gaming 7 de chipset Z170, ce qui, en plus de l'exemple sur une carte mère Asrock H110M-HDS de chipset H110, porte encore plus les soupçons sur les BIOS AMI.) • Par ailleurs, le support technique d'ASUS, à qui j'ai transmis le lien précédent, m'a affirmé avoir remonté le problème à leur cellule d'expertise, on verra s'il en ressort quelque chose.

[#4] Enfin, du firmware : il paraît qu'en UEFI il ne faut plus dire BIOS — mais comme les auteurs du firmware eux-mêmes le disent, je vais le dire aussi.

(2) Trouver une autre solution pour redémarrer la machine quand elle plante. La technologie AMT mentionnée ci-dessus devrait être une solution, mais je n'arrive décidément pas à savoir si ma carte mère la gère, ou, dans ce cas, comment l'activer (ou vérifier si elle est active) ou comment en faire quoi que ce soit (ou comment parler au /dev/mei que Linux peut faire apparaître sur mon système).

Reste la solution bricolée (mais je déteste le principe) : une prise électrique commandée par USB : je brancherais la commande sur mon routeur (qui lui, a un watchdog qui fonctionne), et je me servirais du routeur comme watchdog pour le PC (mais ce serait très malcommode, donc peut-être simplement que je garderais la possibilité de me connecter au routeur pour éteindre et allumer le PC). Même comme ça, trouver une prise électrique commandée par USB et qui fonctionne sous Linux, ce n'est pas franchement gagné. Je suis tombé sur essentiellement deux produits :

Si je dois acheter un de ces produits, je préférerais que ce soit à des gens qui ont fait l'effort, sinon d'écrire un driver libre, au moins de publier les spécifications techniques (qui doivent être franchement assez triviales s'agissant d'une bête prise qu'on peut allumer ou éteindre)[#5]. Pour le premier, ce n'est clairement pas le cas ; pour le second, je ne sais pas bien. Il y a peut-être des produits plus ouverts.

[#5] J'ai toujours du mal à comprendre comment on peut être un connard au point de vendre un produit qui est une simple prise commandée par USB et de refuser d'en publier les spécifications techniques qui permettraient d'écrire un pilote pour un pilote pour un autre système d'exploitation que Windows. J'aimerais pouvoir avoir une conversation en face à face avec un décideur de ce genre, et arriver à comprendre ce qui lui passe par la tête.

(mercredi)

De la difficulté d'acheter un PC correct en 2016

Un moment que je craignais depuis longtemps est arrivé : le PC qui est chez moi est mort. Enfin, il n'est pas complètement mort puisque je m'en sers encore pour écrire ces lignes, mais il ne tient apparemment guère plus que 48h sans planter : je suppose qu'un condensateur dans la carte mère s'est usé, ou quelque chose comme ça, et il y a à parier que d'ici quelques jours il ne marchera plus du tout (et même s'il continue au même rythme, 48h sans planter est bien trop court pour les usages que j'ai). Cette carte mère (Asus P5W64 WS Pro) date de 2007 : il est peut-être de toute façon temps d'en changer.

Voici donc mon first world problem du moment : en 2016 il est devenu vraiment difficile d'acheter un PC correct, en tout cas selon ma définition de « correct ». Précisons d'emblée que ce qui m'intéresse surtout est la fiabilité, pas la performance. Or, pour qu'un produit soit trouvable, il faut qu'il y ait des gens (autres que moi) qu'il intéresse.

Je ne sais pas bien qui achète des PC fixes ni pourquoi. Beaucoup de gens qui autrefois eurent acheté des PC sont passés à ces sales merdes qu'on appelle des tablettes : cette évolution a fait chuter le marché des PC. Même parmi les gens qui ont besoin d'un vrai clavier (parce que, quand même, pour taper beaucoup sur une tablette, il faut être motivé), la plupart achètent des portables, ou des transportables (par transportable, je veux dire un truc qui se présente comme un portable mais qui pèse quand même très lourd). Restent les gamers (ceux parmi eux qui utilisent un PC normal et pas un de ces PC propriétaires spéciaux qu'on appelle consoles) ; mais les gamers recherchent des choses complètement différentes de ce qui m'intéresse : uniquement la performance, ils se foutent de la fiabilité tant que la machine n'en est pas à planter plus vite que leur personnage virtuel ne se fait tuer.

Jusqu'à il y a quelques années, je me disais que je pouvais compter sur une autre catégorie d'acheteurs : les gens (ou en fait, typiquement les TPE/PME) qui veulent un « serveur ». Et de fait, même si je déteste profondément la classification des PC en « machines de bureau » et « serveurs », car je parle bien d'acheter un truc pour mettre sur mon bureau, ce que je veux colle bien avec la catégorie « serveur » : fiabilité avant tout, pas mal de mémoire, fiabilité, pas mal de disque dur, fiabilité, peu importe le chipset graphique, et est-ce que j'ai parlé de la fiabilité. Ou du moins, cela collait bien, parce que je ne sais pas si si cette catégorie existe encore en 2016 : maintenant, si on veut un serveur, ce n'est pas pour mettre chez soi — quand on veut un serveur, on prend une machine hébergée en colocation, ou un serveur virtuel sur le nuage à-ma-zone. Et là ça ne colle plus avec mes besoins, parce que je veux quand même un PC physique à mettre chez moi, qui m'appartienne et sur lequel je puisse stocker mes données (les serveurs en colocation, j'en loue déjà quatre, c'est bon, je n'en veux pas d'un cinquième). Bien sûr, ces serveurs en colocation, ou virtuels dans le nuage, ils doivent bien avoir une existence physique quelque part, mais elle peut être hautement spécialisée, peut-être sous une forme qui ne s'achète que par lots de 1024, ou qui impérativement ont besoin d'être rackée dans un datacenter avec une alimentation groupée, que sais-je encore.

Et du coup, je me demande si on ne s'achemine pas vers un monde où seuls Google, Facebook, Amazon et semblables peuvent acheter des vrais ordinateurs, tous les autres devant leur louer de ces ressources.

J'en viens à une petite description de ce que j'entends par fiabilité, et ce en quoi elle affecte le matériel. Il y a deux points cruciaux à la fiabilité : le taux d'erreur le plus bas possible dans le traitement, la reproduction et le stockage de l'information (car l'information est sacrée), et un fonctionnement 24 heures sur 24 avec le moins de downtime possible (i.e., que l'ordinateur soit tout le temps accessible, et avec lui, l'information qu'il stocke).

Concrètement, au niveau stockage de l'information, l'impératif de fiabilité signifie que j'utilise des disques en RAID ; mais ceci ne concerne pas vraiment le matériel (à part la nécessité d'avoir, disons, quatre disques durs identiques). En revanche, au niveau de la mémoire vive (RAM), cela impose d'avoir de la mémoire ECC (j'ai déjà ranté à ce sujet à de nombreuses reprises, par exemple ici), c'est-à-dire avec correction d'erreurs (pouvant corriger 1 bit erroné quelconque sur un mot de 64 bits, et en détecter 2) : c'est le genre de choses qui n'intéresse pas du tout les gamers parce que c'est forcément plus lent, et parce qu'ils n'ont pas de données importantes à protéger, mais pour moi c'est une condition sine qua non de fiabilité.

Pour avoir de la RAM ECC, il faut non seulement des barrettes ECC (avec 9/8 fois plus de bits dessus), mais il faut aussi que la carte mère supporte l'ECC (c'est-à-dire, que le chipset la supporte, que le câblage le supporte, et que le BIOS le supporte) et aussi que le processeur le supporte. Chez Intel, ça veut dire que le processeur doit être un Xeon. Chez AMD, je n'ai pas compris (ça a l'air un peu plus largement disponible au niveau processeurs — au niveau cartes mères c'est autre chose — mais je suis complètement paumé dans les références). Les informations sont très difficiles à trouver en ligne, parce que très peu de gens veulent de la RAM ECC.

Un autre composant matériel que je souhaite avoir, c'est un watchdog matériel dans la carte mère, c'est-à-dire un composant qui redémarre automatiquement la machine si elle est plantée (concrètement, dès qu'on l'active, il faut lui envoyer régulièrement un signal montrant que tout se passe bien, et s'il ne le reçoit pas au bout de quelques minutes, il provoque un reboot). J'ai ça sur mon PC actuel (celui qui est mourant ; et grâce au watchdog, il reboote quand il plante, au lieu de rester bêtement inutilisable). Le problème de trouver des informations est encore pire concernant les watchdogs que concernant la RAM ECC : c'est quasiment impossible de savoir à l'avance quelles cartes mères ont un watchdog (même si on a les références d'une carte mère précise et de son chipset, parfois même quand on a accès au produit lui-même, c'est vraiment difficile de le savoir). Peut-être même que ce genre de système a été complètement remplacé par des gadgets plus sophistiquées comme l'IPMI ou autres choses dont j'ignore jusqu'au nom. Toujours est-il que je voudrais bien un système qui m'assure que si mon PC plante pendant que je ne suis pas chez moi pour le redémarrer, il y aura quelque chose à faire. Je ne considère pas ça comme aussi absolument indispensable que la mémoire ECC, mais si je peux avoir un watchdog, c'est mieux.

À part ça, laissant de côté les questions de fiabilité, j'ai aussi besoin d'au moins 6 ports SATA (j'ai quatre disques durs à brancher plus deux lecteurs/graveurs optiques) plus un eSATA, et de 2 ports Ethernet gigabit ; tout cela peut s'ajouter par cartes d'extensions, donc ce n'est pas rigoureusement indispensable, mais ce serait pratique. Idéalement j'aimerais plusieurs connecteurs internes PCIe disponibles et aussi un PCI (pour y mettre une vieille carte son que j'aime bien). Et je voudrais avoir au moins 16Go de RAM.

Bon, j'ai fini par me décider à opter pour une carte mère Asus P10S-WS (basée sur un chipset Intel C236, supportant la RAM ECC, et dont je suis presque sûr qu'elle a un watchdog), un processeur Intel Xeon E3-1230v5 (je ne comprends rien, mais alors rigoureusement rien, à la nomenclature et à la numérotation des processeurs Intel, et je ne suis d'ailleurs pas le seul, mais je sais au moins que les Xeon supportent la RAM ECC, et je crois que maintenant la réciproque est plus ou moins vraie), et 2×16Go de RAM Kingston (ECC, donc). J'ai aussi pris une nouvelle alimentation, parce que les alimentations sont une source fréquente de problèmes des PC (il n'est même pas exclu que le problème de mon PC actuel, celui que je qualifie de mourant, soit seulement un problème d'alim, mais je n'ai pas vraiment le temps de tester pour voir : il faut que j'envisage qu'il est en train de mourir).

Mais j'en viens à la suite de mes first world problems de 2016 : ce n'est pas tout de décider quel matériel on veut acheter, encore faut-il l'acheter. Autrefois (il y a 5 ou 10 ans), cela signifiait de passer rue Montgallet. Maintenant, il semble qu'il n'y ait plus rien rue Montgallet à part des vendeurs de tablettes et de mobiles : le matériel informatique qui ne soit pas complètement basique, on l'achète en ligne.

Le problème n'est pas juste que je déteste Amazon (mais je déteste Amazon).

Un problème est que les délais de livraison sont très mauvais (la carte mère et le processeur doivent m'être expédiés d'Allemagne, et apparemment l'Allemagne est un pays très lointain parce que la livraison m'est annoncée pour le 7 septembre(!)), tandis qu'à l'époque où un Parisien pouvait acheter des choses rue Montgallet, on avait ce qu'on voulait dans la journée. D'ici le 7 septembre, mon PC actuel a bien le temps de finir son agonie.

Un autre problème est que la réception d'un colis est une entreprise notoirement périlleuse : ici, j'ai opté pour me faire livrer au bureau, ce qui diminue sans doute un peu les problèmes (et en tout cas, les modifie), mais il ne faudrait pas imaginer que tout est réglé pour autant.

Et aussi, je suis quasiment certain que parmi les quatre-cinq articles que j'ai commandés (la carte mère, le processeur, les deux barrettes de RAM et l'alim), au moins l'un d'entre eux va m'être livré remplacé par autre chose — ou défectueux. Je soupçonne vaguement la RAM, dont la page de description ne mentionne quasiment pas qu'elle est ECC (il faut lire attentivement le numéro de modèle Kingston). Le système de recherche d'Amazon est d'ailleurs épouvantablement pourri : on ne peut pas chercher de la RAM ECC parce que tous les descriptifs disent soit ECC soit (le plus souvent) non ECC, et du coup la recherche de ECC renvoie les deux (ils sont au courant qu'un produit peut se décrire et se rechercher de façon plus fine qu'une chaîne de caractères, chez Amazon ?).

Tout ceci étant dit, j'ai commandé les parties d'un nouveau PC. Qui peut-être me seront livrées un jour, et je pourrai alors exprimer mon exaspération sur d'autres sujets (le fait que l'UEFI qui a remplacé le BIOS traditionnel est une sale merde, le fait que c'est affreusement difficile de reconfigurer Linux pour une nouvelle machine, le fait que je ne sais pas appliquer de la pâte thermique, que sais-je encore).

(mardi)

Vieux dossiers : ce n'était pas une blague

Je voudrais vraiment bien parler d'autre chose que de permis de conduire, mais il semble que je vienne d'en prendre pour trois mois de plus. Résumé des épisodes précédents : pour s'inscrire au permis de conduire, si on a déjà été inscrit par le passé, il faut obligatoirement fournir à l'Administration une copie du dossier antérieur (pourquoi ? mystère, c'est sans doute une règle gratuitement vexatoire). Or j'ai bien été inscrit dans une auto-école (à Orsay) il y a 15–20 ans. L'auto-école (à Paris) où j'ai voulu m'inscrire mi-juillet me dit : ça va poser problème, il faut essayer de remettre la main sur ce dossier. J'envoie ma maman essayer de récupérer mon ancien dossier à l'auto-école d'Orsay. Celle-ci lui répond que non, si longtemps après, ce n'est pas possible, tout a disparu, mais de toute façon mon dossier n'est jamais arrivé à la préfecture donc ils n'en ont aucune connaissance et il n'y a pas de problème. Du coup, rassuré, j'ai fait mon inscription (début août), en affirmant ne pas avoir de dossier antérieur, à l'auto-école à Paris. Laquelle transmet le dossier à la préfecture. Et voilà que ce matin ils m'appellent pour me dire que le dossier leur est revenu avec la mention : fournir le vieux dossier de 1997. Comme quoi apparemment il en existe bien une trace (et ce n'est pas une erreur, parce que l'année colle, donc ça doit effectivement être moi).

La procédure dans ce cas est de faire une demande de duplicatum. L'absurdité de la chose est vraiment confondante : on doit demander à l'Administration un dossier qu'ils ont pour le leur transmettre. Et apparemment il leur fois trois mois pour retrouver le dossier. Là aussi, l'absurdité est impressionnante : ils sont capables de voir immédiatement, pour bloquer l'inscription, qu'un ancien dossier existe, mais il leur faut trois mois pour retrouver effectivement ce dossier (et vous le renvoyer pour que vous le leur re-renvoyiez). Kafka apprécierait.

Et encore, ça c'est si les choses se passent bien. Parce que j'imagine parfaitement le scénario suivant (pour l'instant fictif, mais je ne parierais pas sur le fait qu'il le reste) : je demande le duplicatum et on m'affirme que le dossier n'existe pas — rien n'oblige l'Administration a être cohérente avec elle-même — et je me retrouverais alors avec une partie de l'Administration qui affirme que le dossier existe et qui me le demande, et une autre qui affirme qu'il n'existe pas ou plus, et aucun moyen de m'inscrire. Peut-être qu'il existe encore des solutions dans ce cas (faire un recours gracieux, saisir le défenseur des droits, saisir les tribunaux administratifs), mais ils sont compliqués et lents : ce n'est plus en mois mais en années qu'on compterait alors le délai.

Après tout, il doit y avoir très peu de cas comme moi de gens qui se sont inscrits au permis il et qui se réveillent vingt ans après pour refaire une inscription : il se peut très bien que les anciens dossiers (avant informatisation) aient été entièrement perdus sauf les numéros montrant qu'ils existent, ou quelque chose comme ça. Donc si cela conduit à des situations absurdes, presque personne ne s'en sera rendu compte. Il ne faut jamais être dans des cas bizarres.

Bref, je ne sais pas si je finirai par l'avoir, ce permis. Certes, j'ai maintenant pleeeein de temps pour apprendre par cœur toutes les questions stupides et aussi pour enquêter sur leur provenance ; mais dans trois mois je serai trop occupé par mon travail pour pouvoir penser au permis de conduire, donc il faudra sans doute que ça attende l'été prochain, et encore, s'il n'y a pas un nouveau contretemps d'ici là !

(samedi)

Le mystère de la provenance des questions de code de la route reste intact

Promis, je ne parlerai pas de permis de conduire jusqu'à la fin des temps. Mais la densité des questions stupides, et mon énervement qui va avec (que je voudrais bien savoir contre qui diriger !) m'amène à me poser de plus en plus la méta-question suivante : par qui au juste, et comment sont choisies les questions de l'épreuve théorique générale (a.k.a. « code ») de l'examen du permis de conduire ? Et combien y en a-t-il ?

Je n'ai pas la réponse. Et c'est vraiment bizarre : une proportion très importante de la population française passe le permis, mais personne n'a l'air de se demander, ou encore moins de savoir, comment cette épreuve est organisée au juste. (Alors que si on cherche à savoir un peu précisément comment sont élaborés, disons, les sujets du bac, on trouve facilement plein d'informations. Mais pour le permis, toute recherche sur le Web fait juste tomber sur des sites et applis proposant de le réviser.) Je crois ne pas être trop incompétent pour mener des enquêtes en ligne, mais là, je n'ai trouvé aucune piste. Personne n'en parle, personne ne sait. Et du coup, c'est un mystère que j'aimerais éclaircir, ne serait-ce que par principe.

Entre autres choses que je voudrais savoir :

J'ai essayé de tracer les références sur Legifrance en partant du Code de la route, je ne suis tombé sur rien (voici un exemple de texte qui ne dit rien : il est extrêmement précis sur les modalités d'organisation de l'épreuve mais ne dit rien sur les questions ou leur nature). Un communiqué comme celui que j'ai déjà cité ne donne aucun détail, juste un petit échantillon minable de questions.

J'ai envisagé plusieurs hypothèses :

J'ai accès à un site Web Prép@code via mon auto-école, mais sur place celle-ci propose des séries d'entraînement éditées par Codes Rousseau (qui a l'air d'être une très vénérable institution !). Ces séries me semblent un peu différentes, et en tout cas disjointes l'une de l'autre : ceci invaliderait l'hypothèse 1.

J'ai posé la question (enfin, un sous-ensemble des questions ci-dessus) au formateur de mon auto-école : soit il n'a pas bien compris ma question (je crois que beaucoup de gens ont du mal à concevoir qu'on puisse vouloir savoir ce genre de choses par curiosité intellectuelle), soit je n'ai pas bien compris sa réponse, mais j'ai l'impression qu'il suggérait plutôt l'hypothèse 3 (en fait, je n'avais même pas pensé initialement à l'hypothèse 3, d'ailleurs je me sens un peu con ; mais ça reste une hypothèse, parce que je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas eu un malentendu entre lui et moi). Et même si c'est l'hypothèse 3 qui est la bonne, comme je disais, ça laisse un tas de choses ouvertes : est-ce que les éditeurs écrivent ce qu'ils veulent dans les questions ? sur la base de quel cahier de charges ? est-ce qu'ils se relisent les uns les autres ? comment est-ce que l'Administration contrôle tout ce procédé ? Et où est-il écrit officiellement qu'il y a quarante questions, que les réponses se choisissent parmi les sous-ensembles de {A,B,C,D} et qu'il doit toujours y avoir au moins une réponse juste et une réponse fausse ?

Je pourrais essayer de trouver un interlocuteur au ministère de l'Intérieur (au moins j'ai l'adresse : délégation à la sécurité et à la circulation routières, sous-direction de l'éducation routière et du permis de conduire, bureau du permis de conduire ; j'aaaaime ce genre d'organigramme). Mais j'ai peur, outre qu'il soit peu probable d'obtenir une réponse en août, que la question soit encore impossible à poser de manière à être compris par un non-geek.

Mise à jour () : Mon poussinet me fait remarquer que la production des questions a fait l'objet d'un marché public dont l'offre est parue au BOAMP ici (avis 15-23943 du 18 février 2015, Production de 1000 questions pour l'épreuve théorique générale de l'examen du permis de conduire — je ne sais pas pourquoi c'est localisé à la Défense). Ceci conforte donc l'hypothèse 3 ci-dessus (les questions seraient produites par des éditeurs privés en réponse à cette offre). Mais pour en savoir plus, il faut mettre la main sur le cahier des charges de l'offre en question. Or le site www.marches-publics.gouv.fr ne semble donner les détails que des offres en cours (ou alors je n'ai pas compris comment le faire fonctionner).

(mardi)

Quelques questions débiles ou mal foutues au code de la route

(Complément à l'entrée de vendredi. Je compléterai certainement cette liste au fur et à mesure. Il ne s'agit pas uniquement de questions où j'ai mal répondu lors de mes tests — parfois j'ai deviné correctement mais je trouve quand même la question merdique, parfois j'ai répondu au pif et j'ai eu raison — mais des questions que je trouve particulièrement idiotes, mal posées, ou vicieuses.)

Questions merdiques sur le fond

Questions merdiques sur la forme ou la logique

Questions merdiques par la connaissance demandée

Divers

(lundi)

Abdications

Quelque part dans le palais, Charles montre le journal à sa mère :

— Tu as vu ça ? Akihito veut abdiquer. Il a bien raison, ça lui permettra de se concentrer à plein temps sur l'étude de ses poissons. Ça me fait repenser à cette série d'abdications il y a trois ans. D'abord, il y a eu Benoît XVI : ça a dû lui demander du courage, oh oui, énormément de courage, parce qu'on n'a pas l'habitude de penser qu'un pape puisse abdiquer ; mais il a eu bien raison, maintenant en tant qu'émérite il peut se consacrer à la théologie sans être dérangé. Puis Beatrix : quelle force de caractère, celle-là ! Tu sais, j'ai relu son discours dans lequel elle parle de mettre la responsabilité du pays entre les mains d'une nouvelle génération, c'est vraiment émouvant. Je l'ai eue au téléphone récemment, elle me disait qu'elle était très heureuse de pouvoir se reposer à Drakensteyn sans avoir à remplir toutes ces cérémonies officielles. Et son fils fait un bon travail. Après, il y a eu l'émir du Qatar, et le roi des Belges. Albert a gardé le titre de roi, d'ailleurs : c'est toujours possible de négocier ce genre de choses. Et bien sûr, Juan Carlos. Pour lui aussi, ça a dû être une décision difficile, en tant que souverain d'un pays qui avait autrefois eu un si glorieux empire et descendant d'une si illustre famille, de passer la main. On ne renonce pas facilement au titre de roi d'Espagne !, mais il a fait ce qui est le mieux pour le pays, tu ne crois pas ? Il a toujours fait ce qui était le mieux pour son pays. Et maintenant l'empereur du Japon. Les conservateurs sont furieux, apparemment, ils n'imaginent pas qu'un empereur puisse abdiquer. Mais on trouve toujours un moyen. Il ne faut pas se sentir irrémédiablement lié par la tradition ou les serments.

Il laisse passer un temps. Puis il continue :

— Sinon, comment vas-tu ? Tu m'avais l'air si retournée, l'autre jour, d'apprendre qu'ils avaient mis Boris ministre des affaires étrangères… Toutes ces histoires, quand même, qu'est-ce que c'est fatiguant. Et Nicola Sturgeon qui continue à parler d'indépendance pour rester dans l'UE… Ces politiciens sont si pénibles, ça doit être dur pour toi, à ton âge, de devoir les supporter. J'aimerais bien t'épauler en ça, maman, mais bien sûr, c'est toi qui es chef d'état, on n'y peut rien, c'est comme ça.

(vendredi)

Gro-Tsen prépare le permis de conduire : (1) l'épreuve théorique

Pour toutes sortes de raisons, je me suis enfin inscrit pour passer le permis, à la veille de mon 40e anniversaire. (Raisons telles que : déménagement prévu dans quelques années de mon école à Saclay où les transports en commun sont merdiques ; pression insidieuse de mon poussinet et de ma maman et deals bizarres passés avec eux ; et une vague inquiétude que ça risque d'être long et compliqué et que si je ne fais pas maintenant je ne le ferai jamais.) Le fait d'avoir une auto-école à 150m de chez moi aide sans doute un peu à surmonter ma flemme, d'ailleurs. Comme je l'ai raconté récemment, j'ai eu un petit contretemps initial, qui n'en était en fait pas un (finalement je n'ai jamais eu de dossier, donc j'ai juste perdu deux semaines pour rien à confirmer ce fait), mais j'ai réussi à passer l'épreuve 0, celle de l'inscription. (On ne rigole pas, à l'agreg de maths, c'est l'épreuve où le plus de normaliens échouent.) En fait non, suite ici.

L'examen du permis de conduire proprement dit, en France, se compose de deux parties : (1) l'épreuve théorique générale (que tout le monde appelle le code, mais une partie de la théorie consiste justement à connaître le jargon de l'Administration que personne n'utilise à part elle), et (2) l'épreuve pratique de conduite. Pour préparer l'épreuve théorique, on s'entraîne comme on peut (livres, sites Internet, cours à l'auto-école, examens blancs), je vais y revenir.

Pour s'entraîner à l'épreuve pratique, il faut suivre un certain nombre d'heures de formation, au minimum 20, dont le nombre prévisionnel est déterminé par une évaluation psychomotrice préalable qui, dans mon cas, a pris la forme d'une succession de petits jeux sur ordinateur (dont certains ressemblaient un peu aux idées surgies de mon cerveau diabolique) pour mesurer des choses comme la mémoire à court terme, le temps de réaction, le champ de vision, la capacité d'évaluation des temps, distances et vitesses, la concentration, la capacité à multitâcher, etc. Dans mon cas, l'Ordinateur a décidé, dans son immense sagesse, que j'avais besoin de 25–30 heures de formation. Ou peut-être que ça c'est après que j'ai insisté sur le fait qu'à 40 ans on n'acquiert peut-être pas des habitudes aussi vite qu'à 20, je ne sais pas. On verra, de toute façon, pour l'instant, il s'agit pour moi de passer le « code ».

L'épreuve théorique générale, donc, prend la forme (je raconte ça pour mes lecteurs qui n'ont pas passé le permis en France, ou l'ont passé il y a très longtemps) d'un questionnaire à choix multiple de 40 questions où il faut répondre juste à au moins 35 d'entre elles. Chacune de ces questions se présente comme une photo ou plus rarement une courte vidéo, typiquement prise depuis l'habitacle d'une voiture, et sur laquelle on demande des choses comme la signalisation m'autorise à dépasser : oui réponse A, non réponse B ; je dépasse : oui réponse C, non réponse D et on doit choisir un sous-ensemble de {A,B,C,D} (qui, méta-information très utile, ne peut jamais être ni l'ensemble vide ni l'ensemble plein, ce qui laisse 14 possibilités au maximum) ; parfois, seul un sous-ensemble des lettres est utilisé (ces questions-là sont donc combinatoirement plus faciles). Matériellement, on entre la réponse sur un boîtier spécialisé.

Les questions peuvent porter sur le Code de la route, bien sûr (i.e., la réglementation sur la signalisation, règles de priorité, etc.), mais aussi sur la sécurité, quelques aspects de mécanique et de règlementation générale (assurances, infractions), le bon sens, et même maintenant la protection de l'environnement (comme l'« écoconduite »). Enfin, ça c'est le principe. Parce qu'en réalité, les questions portent surtout sur la logique tordue et le langage merdique utilisés par les auteurs de la question.

Je pourrais donner quantité d'exemples de la formulation absolument épouvantable utilisée dans ces questions, mais ça deviendrait vite lassant [ajout : voir cependant cette entrée ultérieure]. Il y a des choses qui se défendent : après tout, conduire une voiture est un exercice d'attention, donc le fait de poser parfois les questions de façon affirmative (la signalisation me permet de dépasser (oui/non)) et parfois de façon négative (la signalisation m'interdit de dépasser (oui/non)), cela peut se justifier. Le fait d'utiliser un vocabulaire administratif se justifie peut-être aussi (dans le français de la vie réelle, tout le monde dit doubler, mais il est sans doute normal d'obliger à connaître le terme administratif effectuer un dépassement).

Mais parfois les questions jouent au logicien (par exemple : je peux circuler à : 50km/h réponse A, 90km/h réponse B, 110km/h réponse C, 130km/h réponse D — il faut choisir la vitesse maximale et aussi les vitesses en-dessous parce qu'on a le droit de rouler plus lentement que la vitesse maximale, même si ce n'est évidemment pas comme ça que le non-logicien comprendrait la question à quelle vitesse ai-je le droit de rouler ?) ; et parfois les questions ne jouent pas au logicien (par exemple : titulaire d'un permis probatoire, je suis en infraction à partir de 0.5g d'alcool par litre de sang réponse A, 0.2g d'alcool par litre de sang réponse B — là il ne faut pas répondre à la fois A et B, même si le fait d'être en infraction à partir de 0.2g/L implique logiquement de l'être aussi à partir de 0.5g/L). De même, à une question demandant si on cède la priorité aux véhicules venant par la droite, il faut apparemment répondre non s'il ne peut pas y avoir de véhicule venant par la droite. Comment savoir quelles questions jouent au logicien et quelles questions ne le font pas ? Eh bien il faut l'apprendre à travers des tonnes d'exemples, ce qui, on l'admettra, est d'une utilité fort douteuse pour la conduite d'un véhicule à moteur.

À part les questions de logiciens, il y a aussi un usage fort douteux des modalités. Sur le principe, je suis content qu'ils distinguent je dois et je peux (il y a des questions où la réponse correcte est bien de dire non à je dois et oui à je peux, ce qui est très bien), mais c'est souvent incohérent. Les notions d'obligation légale (réglementaire) et d'impératif de sécurité sont parfois distinguées, parfois non. Quand la question est je dépasse (oui/non), il faut appremment comprendre je peux dépasser (selon le règlement et la sécurité). Une distinction byzantine est faite entre un panneau indiquant un X et un panneau indiquant un risque de X (par exemple, ce panneau, apparemment, signale un bouchon et pas un risque de bouchon : non mais franchement, à quoi rime cette différence ? ; et cet autre panneau signale une zone de danger lié au vent, et on a faux si on répond qu'il signale un vent fort — là ils ont décidé de jouer aux logiciens ou en tout cas, aux jésuites).

Parfois, aussi, ce ne sont pas les gens qui rédigent les questions qui sont des jésuites, ce sont les règles de circulation elles-mêmes qui sont franchement bizarres. Il existe, par exemple, une obligation de circuler sur la voie de droite même sur une autoroute ou route à chaussées séparées où, en tout cas, plusieurs voies sont affectées au même sens de circulation. Autrement dit, les voies situées plus à gauche doivent servir uniquement au dépassement (la question de savoir à quelle fréquence il faut se rabattre sur la voie de droite pour pouvoir prétendre qu'on fait bien des dépassements et pas une circulation sur la voie de gauche étant laissée en exercice au lecteur), ou en cas de circulation dense. Ceci vient apparemment d'une lecture complètement bouledecristalesque (vitrorbuculaire ? hyalosphérique ?) d'un alinéa de l'article R412-9 du Code de la route : Sous réserve des dispositions des quatrième et cinquième alinéas du présent article [qui concernent les cycles], le fait, pour tout conducteur, de ne pas maintenir, en marche normale, son véhicule près du bord droit de la chaussée est puni de l'amende prévue pour les contraventions de la deuxième classe [soit 35€]. Franchement, cette phrase ne veut absolument rien dire (et semble contredire l'exsitence de bandes d'arrêt d'urgence, de voies pour véhicules lents, etc.). Il est aussi clair que cette règle est encore bien moins respectée que l'obligation de s'arrêter aux feux orange à Paris, et j'aimerais savoir combien d'amendes ont été infligées à ce titre sur les denières 10 années dans toute la France, c'est dommage que le ministère de l'Intérieur ne fournisse pas ce genre de statistiques en OpenData. Toujours est-il que pour passer le code, il faut non seulement connaître cette règle, mais même penser à l'appliquer dans des cas vicieux où ils essaient de distraire votre attention en ajoutant des raisons objectivement raisonnables pour rester sur une voie de gauche. Admettons que c'est pour le moins vicieux !

Bref, la seule possibilité est de ne pas chercher à comprendre la logique ou la cohérence, de considérer l'épreuve comme un exercice complètement déconnecté de toute réalité et d'apprendre bêtement et par cœur toutes les situations possibles. C'est dommage, parce que ce n'était certainement pas le but recherché. C'est d'autant plus dommage que les questions qui pourraient être intelligentes sont généralement d'une simplicité déconcertante. (Et souvent résolubles en prenant simplement la réponse qui maximise la prudence : par exemple, une question qui demande si on regarde à gauche (oui/non) et à droite (oui/non) peut être résolue sans même regarder l'image — ce qui est passablement ironique — en répondant oui et oui, parce qu'ils ne vont quand même pas poser une question pour vérifier que vous avez compris que vous n'avez pas besoin de regarder dans un certain sens ; de toute façon, même sur un sens unique, il peut y avoir des vélos à contresens ou des gens qui reculent.)

Comme j'ai une certaine capacité à mémoriser les conneries inutiles (déjà quand j'étais tout petit, une collègue de mon père m'avait qualifié de source inépuisable de renseignements complètement inutiles), je pense que je vais finir par atteindre une probabilité de répondre juste qui dépasse les 90% par question permettant — si je calcule bien ma loi de Bernoulli — de passer le test avec probabilité de près de 80%. Je me demande quand même si je suis vraiment obligé de mémoriser, par exemple, le fait que les pneus à crampon sont autorisés uniquement entre le samedi précédant le 11 novembre et le dernier dimanche de mars (ce n'est pas une blague !). Déjà que la quantité de choses relatives à l'alcool, alors que je ne bois pas, me gonfle prodigieusement. (Ceci dit, c'est amusant, le dernier livre que j'ai lu aux toilettes avant d'y mettre mon précis de code de la route était un livre de biochimie humaine, et j'en avais justement retenu que le catabolisme de l'alcool par le foie a une cinétique d'ordre 0 — c'est-à-dire un rythme d'élimination constant, d'environ 0.15g/L/h — parce que ce qui limite est la quantité de NAD⁺ disponible pour oxyder l'éthanol.)

J'avais bien sûr déjà appris une certaine quantité de conneries inutiles lors de ma tentative avortée pour passer le code il y a 15–20 ans. Mais ils en ont ajouté plein dans l'intervalle. Il y a bien dû en avoir qui ont disparu, aussi, mais je n'ai trouvé qu'un seul exemple. Autrefois, il y avait un panneau (A21) avertissant d'un débouché possible de cyclistes et une variante de ce panneau (A21b, symétrique gauche-droit du précédent) avertissant d'un débouché possible de cyclistes venant spécifiquement de la gauche — donc, parmi les conneries inutiles à retenir, il y avait le fait que si on voyait le premier panneau il fallait répondre que les cyclistes pouvaient venir de droite ou de gauche alors que si on voyait le second les cyclistes pouvaient venir uniquement de gauche. Apparemment, ce panneau complètement saugrenu (et qui n'existait que pour les cyclistes, pas pour les piétons, cavaliers, animaux et autres trucs bizarres dont les panneaux peuvent vous avertir du risque de présence) n'existe plus, maintenant le cycliste est toujours représenté venant de la droite. (Je serais curieux de savoir l'histoire de cette micro-réforme et qui au ministère des transports a pris une décision aussi importante. Dans le même genre, si j'en crois ce site routes.wikia.com qui a l'air délicieusement geek, on a supprimé en 1992 la version temporaire — de fond orange : AK1(a–d) et AK3(a–b) — des panneaux de danger A1(ad) et A3(ab) annonçant des virages ou un rétrecissement de la chaussée spécifiquement par la gauche ou par la droite.) Bref, ça fait toujours ça de moins à retenir : quel dommage que je l'aie déjà retenu !

Sinon, j'aimerais bien savoir plus précisément comment est défini l'ensemble des questions possibles à l'examen. Est-ce qu'il y a une liste complète de toutes les questions possibles ? Publiquement connue ? Connue des auto-écoles ? Les questions utilisées pour la préparation du test font-elles partie de cette liste complète ou sont-elles simplement inspirées d'elle ? C'est un peu confus.

J'arrive peut-être au mauvais moment : il y a quelques mois, plein de nouvelles questions ont été ajoutées à l'épreuve de code. Ça a été un désastre, et le taux de réussite est passé du jour au lendemain (le 3 mai) de 70% à 17% (on doit pouvoir en déduire quelque chose sur le nombre total de question, d'ailleurs, si le fait d'en ajouter 1000 nouvelles suffit à provoquer cette baisse : quelque chose comme 12000 questions au total ?). Une semaine plus tard, les plus difficiles parmi ces nouvelles questions ont été retirées « provisoirement », et le taux de réussite est remonté. Mais la situation est, du coup, assez confuse, et je ne sais pas ce que provisoirement veut dire, ni si les questions difficiles retirées font parties des questions présentées par le site en ligne sur lequel je m'entraîne.

En effet, mon inscription à l'auto-école me donne accès à un site Web (Prép@code, je ne donne pas le lien parce que de toute façon il n'y a rien d'intéressant sans codes d'accès) pour pouvoir faire des tests depuis chez moi, ce qui est quand même nettement mieux qu'il y a 15–20 ans où je devais prendre mes petits petons pour aller à l'auto-école (et elle n'était pas à 150m). En fait, il y a deux sites différents, quasiment indépendants, sous le même nom (c'est très confus : la page d'accueil les appelle séries sur la réglementation et séries de préparation à l'EXAMEN), l'un en Flash et visiblement assez vieux, et l'autre en HTML5 et globalement mieux foutu ; le site « nouveau » (préparation à l'EXAMEN) est divisé en rubriques thématiques (dispositions légales en matière de circulation routière, le conducteur, la route, les autres usagers, réglementation générale, secours, précautions, mécanique, sécurité, et environnement) qui semblent justement avoir été introduites dans le cadre de cette réforme en mai dernier. Du coup, je ne sais pas bien.

Tiens, je découvre qu'on peut acheter en ligne des panneaux de signalisation. Ils ont même le panneau B9e (accès interdit aux charrettes à bras — je veux voir la question de code portant dessus) qui est tellement rare que ni routes.wikia.com ni code-route.org n'a réussi à en trouver un dans la vie réelle à photographier.

(mercredi)

Hadwiger-Nelson et autres malheurs

Les oulipiens ont inventé le concept du plagiat par anticipation, il faut peut-être que j'explore la manière dont il s'applique aux mathématiques. Pour une fois je vais raconter mes malheurs à ce sujet. Mais il faut d'abord que je donne le contexte.

J'ai déjà parlé du problème de Hadwiger-Nelson, cette question ouverte célèbre qui consiste à déterminer le nombre minimum de couleurs qu'il faut pour colorier le plan de façon que deux points situés à distance 1 (unité fixée quelconque) n'aient jamais la même couleur : on sait seulement que la réponse (i.e., le nombre chromatique du plan pour la relation être-à-distance-un) est entre 4 et 7 ; et je qualifie volontiers ça de problème ouvert le plus embarrassant des mathématiques, parce que vraiment tout le monde peut comprendre l'énoncé, un lycéen peut retrouver les bornes que je viens de donner et on n'a pas fait de progrès par rapport à ça. On peut, en revanche, essayer de changer un peu la question pour faire du progrès sur un terrain adjacent.

Vers avril 2012, j'ai réfléchi avec quelques collègues à de telles questions adjacentes (par exemple, savoir si on peut calculer d'autres invariants intéressants du graphe des points du plan avec la relation être-à-distance-un, comme sa capacité de Shannon — enfin, celle de son complémentaire, parce qu'un des collègues en question a des conventions opposées à tout le monde, et des bons arguments pour les défendre), mais nous n'avons pas trouvé grand-chose d'intéressant. • Comme je parlais du problème en question à mon poussinet, il m'a demandé ce qu'on savait du nombre chromatique pour des points à coordonnées rationnelles (i.e., le nombre minimum de couleurs qu'il faut pour colorier l'ensemble ℚ² des points à coordonnées rationnelles du plan, de façon que deux points situés à distance 1 n'aient jamais la même couleur). J'ai trouvé la solution à cette question-là (2 couleurs sont suffisantes — et évidemment nécessaires), et je l'ai exposée à mes collègues ; l'un d'eux a rapidement repéré que ce fait était déjà bien connu (le résultat est dû à un Douglas Woodall, en 1973). J'ai fait remarquer que les mêmes techniques permettaient de montrer des choses sur d'autres corps, par exemple ℚ(√3) (le corps des nombres de la forme a+b√3, où a et b sont rationnels) pour lesquel le nombre chromatique du plan vaut exactement 3, et cela a suscité un intérêt modéré.

Je suis alors tombé sur le livre d'Alexander Soifer, The Mathematical Coloring Book (publié en 2009), presque entièrement consacré au problème de Hadwiger-Nelson. Ce livre signale le résultat de Woodall (le nombre chromatique du plan à coordonnées dans ℚ vaut 2) et quelques unes de ses variations, et mentionne explicitement comme problème ouvert de trouver des nombres chromatiques d'autres corps, par exemple ℚ(√2). Je me suis rendu compte que je savais aussi calculer la réponse pour ℚ(√2) (c'est un peu plus compliqué que pour ℚ(√3)), et du coup que ça valait peut-être la peine de rédiger tout ça.

Les choses ont un peu traîné, mais j'ai mis sur l'arXiv une petite note contenant ces résultats et quelques faits liés que j'ai trouvé à dire sur le problème. Je pense qu'elle est facile à lire.

Je pense que les trois angoisses majeures du mathématicien quand il a obtenu son résultat sont : (1) de trouver une erreur dans sa démonstration, voire un contre-exemple à l'énoncé, (2) de trouver que le résultat est, en fait, quasiment trivial (i.e., au contraire du (1), trouver une démonstration « trop simple » de l'énoncé), et (3) d'apprendre que tout a déjà été fait avant. S'agissant du (1), j'ai passé (je passe toujours) un temps fou à relire, re-relire, et re-re-relire mes démonstrations, et j'ai atteint un niveau raisonnable de certitude qu'elles étaient correctes, même si je n'ai pas pu persuader qui que ce soit d'y jeter un coup d'œil. S'agissant du (2), l'angoisse est largement neutralisée quand il s'agit d'un problème ouvert répertorié (c'est notamment à ça qu'il sert de répertorier les problèmes ouverts). Restait l'angoisse numéro (3). J'ai écrit à Soifer (l'auteur du bouquin sur le sujet) pour lui demander si la question était toujours ouverte depuis 2009, mais il ne m'a pas répondu (je ne peux pas lui en tenir rigueur, je suis le premier à ne pas répondre à mes mails). J'ai cherché comme j'ai pu dans les bases de données de publications mathématiques et dans Google tout ce qui pouvait tourner autour de Hadwiger-Nelson ou tout ce qui citait le livre de Soifer ou quelques publications-clés, et je n'ai rien trouvé. En fait, presque personne ne semble faire quoi que ce soit au sujet du problème de Hadwiger-Nelson, donc je me suis dit que c'était certainement bon.

Finalement, j'ai soumis ma note à un journal en octobre dernier. Ils l'ont gardé plutôt longtemps (octobre à juillet), et je me suis dit que c'était sans doute un bon signe : si on rejette un article par manque d'intérêt, d'habitude, on le fait rapidement, alors que si on prend le temps de rentrer dans les détails mathématiques, c'est certainement que l'article est jugé assez intéressant, or je ne craignais pas trop qu'on y trouvât des fautes.

J'ai reçu hier le rapport : il commence plutôt bien, mais in cauda venenum : il m'apprend à la fin que l'immense majorité des résultats que je croyais avoir obtenus figurent déjà dans une note non publiée (et pas non plus mise sur l'arXiv, seulement sur la page personnelle de son auteur) d'un certain Eric Moorhouse de l'Université du Wyoming. Et ce Moorhouse a une très nette antériorité, puisque la version actuelle de sa note est datée de 2010 et qu'on trouve même des traces d'une version de 1999 qui contient aussi les résultats essentiels. Cette note m'avait échappé sans doute parce qu'elle n'utilise nulle part le terme Hadwiger-Nelson, et apparemment elle (ou en tout cas, sa version de 1999) avait aussi échappé à Soifer quand il a écrit son livre.

Et il n'y a pas que les résultats qui sont proches : les techniques que j'ai mises en œuvre sont quasiment identiques à celles de Moorhouse (je ne peux même pas espérer parler de démonstrations alternatives). Même la question que je soulève de savoir si le nombre chromatique de ℂ² pour la relation (xx′)² + (yy′)² = 1 est finie, est déjà dans l'article antérieur. J'ai bel et bien été « plagié par anticipation » ! Plus sérieusement, je suis dans une situation vraiment embarrassante, parce qu'on pourrait m'accuser de plagiat ; le rapporteur qui a lu ma note a eu l'intelligence de deviner que ce n'était pas le cas (et il l'écrit clairement à l'éditeur), mais je me méfierai à l'avenir avant d'accuser qui que ce soit de plagiat, parce que je me rends compte à quel point ça peut arriver facilement.

Il y a bien quelques bouts restants dans ma note qui ne sont pas contenus dans ce qu'a fait Moorhouse (pour ceux qui veulent regarder, les §2–4 sont essentiellement incluses dans son travail, sauf peut-être la borne inférieure de la proposition 4.6, mais ce n'est pas franchement passionnant, et les §5–7 partent un peu dans une autre direction), mais je vois mal comment ils pourraient être publiés, ne serait-ce que par manque de cohérence : ce sont des petites remarques éparses qui n'ont plus aucun fil conducteur. (La réponse de l'éditeur du journal auquel j'avais soumis l'article ne ferme pas complètement la porte à cette possibilité, mais il demande des révisions substantielles qui ont l'air difficiles à mener.) À vrai dire, j'espérais beaucoup pouvoir profiter de la publication de cette note pour attirer l'attention sur le problème de Hadwiger-Nelson minkowskien (=lorentzien), i.e., pour la métrique de Minkowski (ℝ² pour la relation (tt′)² − (zz′)² = 1), et sur le fait que je ne sais même pas si le nombre chromatique est fini. Mais ça ne se fait pas de publier un article avec des questions, il faut qu'il y ait des résultats nouveaux pour servir de prétexte à poser des questions. C'est vraiment triste.

En fait, je suis même assez effondré, parce que j'avais investi pas mal de temps, pas tant dans les résultats eux-mêmes mais dans la rédaction de cette note, que j'espérais rendre aussi jolie que possible.

J'ai écrit à Moorhouse pour lui faire part de mon embarras, lui présenter mes excuses d'avoir mis sur l'arXiv comme mien des résultats qu'il avait obtenus avant, et demander s'il accepterait de faire une publication jointe, mais je ne vois pas vraiment pourquoi il accepterait (par ailleurs, je ne sais pas s'il est encore actif, ou s'il lit son mail, ou s'il y répond).

Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive de retomber sur des résultats déjà connus, en fait, ou quelque mésaventure du genre — même si c'est la première fois que c'est aussi flagrant. Deux fois pendant ma thèse, d'autres mathématiciens ont obtenu des résultats beaucoup plus forts que les miens et quasiment simultanément (là, j'avais techniquement l'antériorité, mais quand elle se joue à très très peu, ce n'est pas forcément évident pour les journaux et relecteurs, et ça a quelque chose d'un peu absurde de se retrouver à citer un article postérieur qui fait que l'article qu'on écrit n'a déjà plus aucun intérêt). Et je ne compte pas le nombre de concepts que j'ai « découverts » pour apprendre que j'étais né trop tard dans un monde déjà trop vieux : par exemple, en 2001, j'ai « découvert » les séries de Hahn, j'étais tout excité de comprendre qu'elles formaient un corps algébriquement clos, et on m'a fait savoir que j'arrivais à peu près un siècle trop tard. J'ai aussi trouvé plein de choses sur la multiplication de nim avant de découvrir que Lenstra était passé avant, etc. Ce genre de choses arrive à tout mathématicien, mais la multiplicité des cas qui m'ont touché commence à me rendre parano. Pourtant, je cherche à m'écarter des sentiers battus.

(lundi)

Ma « phobie » des lieux industriels abandonnés

Le mot phobie est galvaudé et je l'utilise à la légère, et les lieux industriels abandonnés ne décrivent pas parfaitement bien ce dont je veux parler, donc le titre de cette entrée est merdique, mais peu importe. J'essayais de décrire à une amie cette angoisse que je ressens parfois, et je me suis rendu compte que c'était assez compliqué. Elle semble provoquée par une combinaison de trois facteurs :

Aucun de ces critères n'est exact, et mon analyse est sans doute approximative : je ne sais pas exactement ce qui provoque cette sensation d'angoisse ; l'éclairage joue sans doute aussi un rôle considérable. Ce qui est sûr, c'est que je ne ressens pas d'anxiété particulière devant des ruines antiques même si je les imagines abandonnées et éclairées par la pleine lune (bon, peut-être que si elles sont immenses ça commence à marcher) ; même l'idée d'un cimetière abandonné me fait moins d'effet. Les tableaux de Caspar David Friedrich (lien Google images pour les incultes flemmards ☺) me touchent énormément, mais ce n'est pas la même chose — ou plus vraisemblablement, c'est une combinaison de choses, ayant certains ingrédients en commun avec ce dont je parle ici, mais qui n'est pas la même.

La sensation elle-même est bizarre. Il s'y mêle certainement une composante de vertige. D'ailleurs, comme pour le vertige, la peur est étrangement proche de la fascination, et j'aime souvent bien regarder des images (sur un écran, ou imprimées) d'endroits qui, dans la réalité, me feraient peur. Par exemple, cette photo d'une espèce de Fort Boyard au Daghestan ou encore celle-ci de la jetée ouest abandonnée de Brighton me paraissent très belles, mais dans en vrai je n'oserais pas m'en approcher (et l'idée de nager à proximité est tout bonnement terrifiante). Une autre composante de ma peur est certainement l'idée de me retrouver coincé sans qu'il y ait qui que ce soit pour m'aider, mais ce n'est ni aussi précis ni aussi matériel, c'est une angoisse un peu existentielle. Peut-être aussi la peur de remuer le passé.

Dans la réalité, j'ai ressenti cette angoisse à différents endroits et à différents niveaux, pas toujours de façon très logique. Par exemple, une fois ici à Paris où je me baladais avec mon poussinet la nuit (nous cherchons à comprendre une bizarrerie géographique), à pied sur la piste cyclable : tout l'endroit est vraiment désagréable (ou en tout cas, l'était alors), c'est une sorte de quartier entier de Paris qui est un gigantesque échangeur routier, traversé par cette piste cyclable qui mène directement à Ivry sans aucune possibilité de s'arrêter avant, nous étions un peu perdus là-dedans, mais finalement coincés entre l'espèce d'autoroute d'un côté, la Seine de l'autre, et le périphérique sur nos têtes, je ne sais pas pourquoi, ce que je trouvais le plus sinistre, c'était ces lampes au-dessus de nous qui évidemment ne marchaient pas. • J'ai aussi ressenti cette peur quand nous étions à Berlin alors que nous étions entrés dans l'aéroport de Tempelhof qui était inexplicablement ouvert mais désert, et j'ai dû sortir rapidement. Ou encore, quand nous étions à Hambourg il y a deux ans, au moment de descendre prendre le tunnel sous l'Elbe, qui n'est pourtant pas abandonné (je ne suis même pas allé jusqu'au tunnel : j'ai préféré arrêter quand j'ai vu l'entrée mais d'en haut). • Et à un niveau bien moindre, mais néanmoins sensible, hier je passais à Lyon devant ce lycée à l'architecture si gracieuse, il n'est pas abandonné, il était juste désert parce que nous étions un dimanche en juillet, mais je retrouvais bien le genre de malaise dont je parle ici — disons que je ne pourrais certainement pas y rentrer de nuit.

C'est ironique, parce que je serais a priori intéressé par l'« exploration urbaine », mais dans les faits, cette sorte de phobie, combinée avec la peur un peu plus rationnelle de me retrouver perdu ou coincé, me l'interdit complètement. La phobie dont je parle recouvre même assez précisément ce que les gens qui font de l'exploration urbaine doivent trouver intéressants. Par exemple, il y a dix ans, quand j'étais (enseignant) à l'ENS, je me suis aventuré, de nuit, avec mon poussinet (qui n'était pas encore mon poussinet) et un autre copain, dans les bâtiments de physique de l'ENS, lesquels sont un peu un peu un parc d'exploration en eux-mêmes, et nous avons fini par trouver un endroit qui était quasiment mythique dans le folklore normalien : un puits qui descend bien plus bas que le dernier sous-sol, et qui mène à une petite salle construite très profondément pour être à l'abri des rayons cosmiques. Tous les ingrédients réunis pour faire peur : le sous-sol poussiéreux et quasi abandonné d'un bâtiment des années '30, un monte-charge cassé depuis une éternité dont la légende dit que quelqu'un y est mort, une échelle avec garde-corps qui donne le vertige et descend dans les entrailles de la terre, plus de courant depuis peut-être un demi-siècle… Bref, je n'y suis pas descendu, mais mes copains, si. Et maintenant je le regrette un peu. ☹ Je regrette en tout cas de ne même pas avoir pris une photo, ou noté plus de détails.

Toujours est-il que je ne suis pas le seul à avoir une « phobie » de ce genre : voir par exemple cet article de blog, ou encore cette page de discussion (il y a beaucoup d'endroits où on parle de peur des endroits abandonnés, mais les deux liens que je viens de donner me semblent un chouïa plus précis en direction de ce que je ressens — la peur des structures industrielles abandonnées, alors que par exemple cette litste de photos ne me fait globalement pas le même effet). Et comme je disais que cette phobie contient aussi une part de fascination, la fascination est sans doute encore plus répandue : le site Urban Ghosts, par exemple, a l'air largement consacré à des photos de lieux abandonnés (voire, des images de synthèse et vues d'artistes).

Bien sûr, grâce à la magie de Google images, on peut trouver plein d'images intéressantes : celles pour urban exploration collent globalement assez bien avec ce qui me fait peur (et me fascine à la fois), et on peut chercher des choses plus précises : abandoned factory, abandoned power station, abandoned metro station, abandoned bridge (voir aussi cette page), abandoned tunnel, etc. (Comme je le disais plus haut, le fait que les endroits soient réellement ou complètement abandonnés n'est pas un critère absolument nécessaire pour m'inquiéter, mais c'est évidemment plus facile à rechercher sur Google images.) • Allez savoir pourquoi, les piscines abandonnées, qu'elles soient vides ou remplies d'une eau verdâtre, me semblent aussi particulièrement effrayantes (voir aussi ici).

(mercredi)

Comment faut-il transcrire et prononcer la lettre ج en arabe ?

Je recopie/complète/paraphrase ici ce que j'ai écrit sur un forum de discussion ailleurs.

Pour une raison bien mystérieuse, beaucoup de gens se mettent à parler, en français et en anglais, de mots dérivés de l'arabe جِهَاد (ǧihād), signifiant quelque chose comme effort. La première lettre de ce mot est ‘ج’ (ǧīm, en Unicode U+062C ARABIC LETTER JEEM), et le mot est généralement rendu en anglais comme jihad, et en français comme jihad ou djihad. Pourquoi ce ‘d’ initial, et comment faut-il transcrire cette lettre ou ce mot ?

Pour ce qui est de la translitération, différents standard existent. Si on regarde ce tableau récapitulatif (globalement, ce site est très précieux pour comparer les translitérations de toutes sortes de langues), on voit que le ‘ج’ est rendu comme : ‘ǧ’ en DIN-31635 et ISO-233, ‘j’ dans la transcription des Nations-Unies et celle de la Bibliothèque du Congrès, et ‘dj’ dans celle de l'Encyclopædia of Islam (deuxième édition).

Différentes prononciations existent aussi. (Pour ceux qui ne connaissent pas l'alphabet phonétique, ce que je note [ʒ] dans ce qui suit est le son de la consonnne du mot français jeu, tandis que [dʒ] est ce qu'on entend avant et après la voyelle dans l'anglais judge, et [g] est la consonne du mot français ou anglais gay.) Globalement, de ce que je comprends, et peut-être de manière simplifiée, le ‘ج’ arabe est prononcé [dʒ] en Arabie, [ʒ] en Syrie et Jordanie, [g] en Égypte (cf. le nom du cryptosystème ElGamal, pour الجمل (al-ǧamal), le nom du monsieur qui l'a inventé, litéralement le chameau) et au Maroc. Plusieurs prononciations existent en Algérie (peut-être bien les trois), et en plus, ça dépendra du type d'arabe (classique ou dialectal, mais la prononciation de l'un peut déteindre sur l'autre) et peut-être du registre de langue. L'Assimil arabe (qui prétend enseigner l'arabe standard moderne) prononce [ʒ].

Historiquement (à l'époque coranique et classique), il semble que c'était un [ɟ], c'est-à-dire une occlusive palatale voisée, un son pas super facile à expliquer (il y a un enregistrement sur l'article Wikipédia que je viens de lier), qui est susceptible de pas mal de variabilité, et que des gens peuvent entendre de différentes manières, mais en gros c'est le ‘gy’ du hongrois. Il n'est pas très surprenant que ce son ait pu glisser soit vers [dʒ], soit vers [ʒ], soit vers [g], ou les trois à la fois. De façon encore plus ancienne (en proto-sémitique), c'était probablement, et logiquement, un [g].

Je ne sais pas comment le calife autoproclamé prononce quand il lit le Coran. Je n'ai pas essayé de lui écrire pour lui demander, mais je soupçonne que ce serait une Mauvaise Idée®.

Mais alors, que vaut-il mieux faire quand on importe un mot arabe en français ?

Pour ce qui est d'une translitération fidèle (j'ai déjà écrit ce que je pensais en général ici), je trouve qu'ISO-233-2 (utilisée par la BNF et documentée ici) est la meilleure, et la lettre est alors notée ‘ǧ’, donc par exemple, ǧihād. Cette transcription ‘ǧ’ a l'avantage de rendre assez bien compte à la fois de la multiplicité des prononciations et de l'historique de la lettre. (Elle a, en revanche, l'inconvénient de se confondre facilement avec le ‘ğ’ du turc, qui n'a rien à voir et se prononce en allongeant la voyelle qui précède, comme dans le nom du président-bientôt-à-vie de la Turquie, Erdoğan. Si vous avez du mal à voir la différence, sur le ‘ǧ’ de la transcription arabe il y a une sorte de petit ‘v’ tandis que sur le ‘ğ’ turc il y a une sorte de petit ‘u’)

Quand on ne peut pas transcrire ‘ǧ’, et il faut admettre que ce n'est pas forcément évident à taper ou à typographier (notamment dans les provinces reculées où la lumière bienfaisante d'Unicode n'Éclaire pas encore le monde), je trouve que ‘j’ est un succédané acceptable. Il est utilisé par des standards respectables, il ne prête pas à confusion, et il permet assez bien d'imaginer que les deux prononciations [dʒ] et [ʒ] existent. Il y a bien des langues où on transcrit ‘j’, y compris en français, le son [dʒ] : le japonais[#], par exemple. De même, si on ne peut pas noter ‘ā’, taper ‘â’ est un remplacement raisonnable, et on peut donc écrire jihâd. • À la limite, on pourrait aussi transcrire ‘g’ sans diacritique, comme c'est déjà fait dans différents cas, comme Alger pour الجزائر‎‎. • En revanche, ‘dj’ est complètement merdique comme transcription, notamment parce qu'il s'agit d'une unique consonne en arabe alors que la combinaison dāl+ǧīm est possible (au moins en théorie ; je ne sais pas si elle se produit effectivement sans voyelle[#2]), et aussi parce que ça interdit qu'on puisse imaginer plusieurs prononciations.

[#] Et je ne vois pas des gens proposer d'écrire djudo (ou djoudo) pour éviter que les français prononcent [ʒydo] l'art martial (じゅ​う)(どう) que, pour une fois, ce sont les anglophones qui prononcent de façon plus proche de l'original.

[#2] C'est très difficile à trouver, faute de dictionnaire arabe en ligne qui ne soit pas merdique. Je crois que le verbe de radical د-ج-ل (d-ǧ-l), soit دَجَلَ (daǧala), mentir (enfin, il a menti), donne à l'inaccompli يَدْجُلُ (yadǧulu), il ment. Mais il semble que ce verbe sert surtout sous sa forme dérivée II دَجَّلَ (daǧǧala, de même sens), qui elle doit donner يُدَجَّلُ (yudaǧǧalu), donc sans la combinaison que je cherche. Sinon, mon Bescherelle des verbes arabe liste un radical د-ج-و (d-ǧ-w), soit دَجَا (daǧā), qui donnerait à l'inaccompli يَدْجُو (yadǧū), mais ils n'en donnent pas le sens et je ne l'ai trouvé dans aucun dictionnaire, donc je ne sais pas si c'est une invention. (On devinera au passage que la grammaire arabe m'a inspiré ici.)

Je suppose que la transcription ‘j’ a été surtout introduite par des anglophones, qui préfèrent logiquement la lire [dʒ] d'autant que le [ʒ] seul est rare en anglais (et n'a pas vraiment d'orthographe standard : on le trouve orthographié ‘s’ dans pleasure et dans vision, mais ‘z’ dans azure). Je me demande si les français ne sont pas tentés demettre un ‘d’ devant juste pour reproduire la prononciation anglaise (qui, comme je l'ai expliqué, est valable, mais en aucun cas la seule possible).

J'ai remarqué en tout cas que c'est ce qui s'est passé s'agissant de la lettre persane ژ (U+0698 ARABIC LETTER JEH), transcrite ‘ž’ dans les bonnes transcriptions, qu'on trouve par exemple dans le nom du président Aḥmadīnežād [je ne suis pas sûr de la transcription DIN-31635, qui serait sans doute la meilleure parce que ISO-233-3 a l'air cassé]. Cette lettre persane se prononce [ʒ], et les anglais arrivent quand même à la transformer en [dʒ] parce qu'ils n'ont pas l'habitude du [ʒ], du coup on trouve ce nom transcrit Ahmadinejad et prononcé avec [dʒ], y compris par des francophones qui reprennent ainsi la bizarrerie des anglophones (alors qu'en français, même si on transcrit « Ahmadinejad », il n'y a pas de raison de lire [dʒ]). Même si en arabe ce n'est pas aussi critiquable puisque le ǧīm peut effectivement se dire [dʒ], je soupçonne quand même que le même mécanisme a pu jouer.

Pour la prononciation en français comme pour l'orthographe, le français est de toute façon incohérent dans sa façon de rendre les mots arabes. Mais on dit algèbre pas aldjèbre, Alger pas Aldjer, une orange pas une orandje, un tajine pas un tadjine, et l'hégire pas l'hédjire, donc à chaque fois [ʒ] et pas [dʒ]. À cause de tous ces exemples, je trouve plus raisonnable de s'en tenir à [ʒ], même s'il est vrai que pour un ǧinn (jinn ? djinn ?) cela va à l'encontre de l'habitude. (Apparemment, c'est Victor Hugo qui a popularisé ce mot, au moins en France, à travers son célèbre poème : a-t-il été peut-être influencé par une traduction anglaise des Mille et Une Nuits ? que je sache, Galland écrit toujours génie pour rendre l'arabe al-ǧinn. D'un autre côté, Hugo écrit avant la célèbre traduction anglaise par Edward Lane.) En tout état de cause, je propose de transcrire jihâd ou même gihâd si on ne peut pas écrire ǧihād, et de prononcer [ʒ] en français (mais quand même [dʒ] en anglais).

(lundi)

Vieux dossiers et Administration

Mon poussinet a réussi à me persuader de m'inscrire pour passer le permis de conduire. (Cris d'étonnement de l'assistance.)

Mais il se trouve que j'ai déjà été inscrit dans une auto-école, à Orsay, il y a bien longtemps. Je ne sais même pas bien quand (c'était avant que je commence à tenir un journal systématique de ce que je faisais au jour le jour), sans doute entre 1995 et 2000. J'étais inscrit au moins à un forfait code, et j'ai laissé tomber avant de le présenter. Je ne sais pas s'ils ont déposé un dossier pour moi à la préfecture, mes souvenirs sont extrêmement vagues.

Et l'ennui, c'est qu'à partir du moment où un dossier a été ouvert, et a reçu un numéro, il faut absolument le reprendre, on ne peut pas en démarrer un nouveau. Si c'est le cas, je dois donc récupérer ce dossier : soit en reprenant contact avec l'auto-école en question, soit en faisant demander un duplicatum, ce qui prend trois mois.

La personne qui m'a renseigné semblait sûre que si le dossier a existé, même vingt ans plus tard, il sera encore là pour m'emmerder (le mot est de moi, pas d'elle…). Je soupçonne, bien sûr, que s'il s'agissait d'un dossier susceptible de me rendre service, un an plus tard il serait perdu, mais là, c'est tout autre chose.

Je peux bien sûr tenter une inscription et voir si on me répond non, vous existez déjà sous un autre dossier. L'ironie de la chose est que cette réponse, apparemment, est assez rapide à obtenir ; mais si autre dossier il y a, il faut trois mois pour le récupérer. Comment est-il possible, autrement que par volonté de nuire, de mettre en place un système où on puisse savoir immédiatement qu'un dossier existe mais qu'il faille autant de temps pour le sortir ?

Et, pour commencer, comment fait-on pour mettre en place un système aussi stupide et gratuitement vexatoire ? C'est quelque chose qui m'a toujours fasciné avec l'Administration : pourquoi ces règles ? qui, au juste, les invente ? quel bureaucrate a décidé de pondre l'idée tiens, si quelqu'un a déjà un dossier ouvert, même inachevé ou abandonné, on va refuser d'en faire un nouveau ? dans quel but ? était-ce du pur sadisme ou y avait-il une logique derrière ? (Je comprends, bien sûr, qu'on ne veuille pas délivrer deux permis à la même personne, mais il suffit de tester l'existence dans la liste des permis délivrés plutôt que dans les dossiers ouverts.)

Ceci étant, je devrais peut-être poser ces questions sur un exemple plus significatif. Les justificatifs de domicile, par exemple : c'est un truc uniquement français, que je sache : à chaque fois qu'on veut faire quoi que ce soit avec l'Administration, ou même avec des des institutions connexes (par exemple, ouvrir un compte en banque), on vous demande des justificatifs de domicile, essentiellement pour montrer qu'on s'adresse à la bonne mairie / préfecture / agence bancaire / etc. À quoi bon, bordel de merde ? À part le cas très particulier de l'inscription sur les listes électorales, où le justificatif de domicile se défend vaguement (et encore — serait-ce vraiment problématique de laisser chaque électeur voter où il veut, même si ce n'est pas son lieu de résidence ?), ou pour des choses comme l'inscription d'un enfant dans l'établissement qui lui est attribué par la carte scolaire, l'intérêt est nul : quelle importance si je trouve plus pratique pour faire renouveler mes papiers d'identité de m'adresser à la mairie X plutôt qu'à la mairie Y dont dépend mon domicile ? Pourquoi aurais-je l'obligation d'ouvrir mon compte en banque dans l'agence d'une banque donnée la plus proche de là où j'habite ? Surtout que les justificatifs en question sont d'une officialité douteuse (pouvant être délivrés par des entités privées comme une compagnie de téléphone) et triviaux à falsifier (donc ils ne doivent empêcher aucune sorte de fraude, uniquement emmerder les gens honnêtes), même de façon légale (j'ai le droit de me faire héberger gratuitement pendant une semaine chez un copain qui habite ailleurs). Franchement, j'aimerais bien qu'on m'explique quel problème se poserait, ou quel malheur s'abattrait sur la France, si on supprimait purement et simplement toute exigence de justificatifs de domicile. D'un côté, l'union européenne s'emploie à faciliter les obstacles administratifs d'un pays à l'autre, et pendant ce temps la France n'est même pas foutue de supprimer les frontières entre deux communes dont elle a un nombre absurdement élevé.

Allez hop, un petit court-métrage (en espagnol, sous-titré en anglais), histoire de montrer qu'au moins il n'y a pas que les Français qui se plaignent de ce genre de tracas.

La suite : ici.

(samedi)

L'esprit d'équipe et les opinions politiques

Commençons par un peu de complotisme facile. Si j'étais à la tête d'une organisation secrète qui gouverne le monde dans les coulisses, ce que je ne suis pas du tout, faites-moi confiââââânce, une des manière dont je manipulerais les gens serait de les convaincre de rejoindre des camps arbitrairement opposés occupés à des activités totalement futiles de façon à distraire l'attention des vrais enjeux auxquels la société est confrontée. Par exemple, je pourrais prendre des groupes d'une dizaine ou d'une douzaine de millionnaires (mettons onze, ça fait un bon nombre, ça, onze), dire aux gens voilà, ces gens représentent votre pays ou votre ville, et les faire courir après un objet sphérique auquel ils chercheraient à imprimer une trajectoire particulière, pour un résultat essentiellement aléatoire qu'on perdrait son temps à essayer d'interpréter. Mais bon, personne n'aurait l'idée d'un truc pareil, n'est-ce pas ?

Sérieusement, je suis fasciné par la manière dont les gens arrivent à se sentir émotionnellement impliqués par les résultats d'une compétition sportive dans laquelle ils ne sont pas personnelement inscrits, comment ils arrivent à avoir la sensation d'avoir gagné quand « leur » équipe gagne, et d'en être véritablement heureux. C'est quelque chose d'à la fois merveilleux, terrifiant, et absolument inexplicable (enfin, c'est peut-être explicable scientifiquement par des mécanismes de psychologie évolutive, mais je veux dire que c'est incompréhensible lorsqu'on ne ressent pas soi-même le phénomène — même si on le ressent pour quelque chose d'extrêmement proche).

J'avais un copain qui me racontait qu'en 1998, quand la France avait gagné la coupe du monde de football association et que des gens fous de joie criaient dans les rues on a gagné ! on a gagné !, il s'était amusé à faire l'ingénu : ah, vous avez gagné quelque chose ? félicitations !, qu'est-ce que c'est ? du football ? ah, vous jouez au football ? et vous avez gagné contre qui ? (etc.) — les réactions étaient apparemment intéressantes.

Pour que les choses soient claires, je ne veux pas faire mon Sheldon Cooper sur le mode ha, ha, regardez ces créatures simples qui s'émerveillent des lois de la mécanique classique appliquées au mouvement d'une sphère et aux tactiques qui en résultent. Le fait que les résultats soient essentiellement aléatoires, je l'ai déjà signalé. À la limite, je suis plutôt jaloux qu'on arrive à éprouver ainsi du bonheur par procuration. Mais surtout, je n'ai aucun doute que ce phénomène général s'applique aussi à moi, simplement pas dans les circonstances précises d'un match sportif entre villes ou pays (déjà, il est possible que si on faisait chanter à l'équipe l'Ode à la joie plutôt que la Marseillaise ça marcherait mieux sur moi : mais je n'en sais rien, personne n'a jamais essayé). Par ailleurs, je trouve plutôt impressionnant le niveau d'expertise que tant de gens sont capables d'atteindre quand il s'agit de commenter les matchs passés : qu'il s'agisse de retenir les résultats de matchs passés, de discuter tactique ou technique, ou de développer des analyses complexes et construites, la France se remplit d'experts en un clin d'œil dès qu'on met vingt-deux gus sur un terrain : quelle capacité cérébrale sous-exploitée ! Non, sérieusement, je ne suis pas sarcastique en écrivant ça — je suis vraiment admiratif, je me désole juste que tant d'esprit d'analyse ne soit pas tourné vers quelque chose ayant plus de portée.

J'en viens donc à la politique. Qu'est-ce qui fait, au juste, que la politique semble avoir moins d'attrait que le sport ? On prétend parfois que c'est parce que les hommes politiques paraissent inaccessibles et hors de portée pour le citoyen moyen : mais c'est une blague, un footballeur professionnel qui gagne plus en un mois que le Français moyen en toute sa vie doit être autrement plus déconnecté de la réalité qu'un député. Les politiques eux-mêmes prétendent parfois ne pas vouloir parler de « politique politicienne » (i.e., de tactiques et de petits calculs) parce que ce, disent-ils, ce n'est pas ça qui intéresse leurs électeurs, ce sont les vrais problèmes de fond. Mais est-ce vrai ? En ce qui concerne le foot, beaucoup ont l'air de se fasciner, au contraire, pour les tactiques et les petits calculs de qui peut gagner quoi et comment. Et dans un autre registre, la série Game of Thrones a beaucoup de succès, et il s'agit essentiellement d'intrigues politiques ; or, à part les dragons, je ne vois pas vraiment ce qu'elle a de plus que la comédie de dupes qui se joue en ce moment du côté de Londres (où, à droite, Mr. Johnson a poignardé dans le dos Mr. Cameron avant de se faire lui-même poignarder dans le dos par Mr. Cove qui va peut-être succomber aux coups de Mrs. May, et, à gauche, tout le monde essaye de poignarder Mr. Corbyn : sortez le popcorn et essayez de deviner qui sera le dernier à rester vivant !).

En fait, ce qui semble faire que des gens s'intéressent effectivement à la politique est peut-être bien le même mécanisme que ce qui fait que certains s'intéressent aux sports comme le foot : l'esprit d'équipe (de façon moins charitable, on pourrait dire l'instinct grégaire, mais je vais rester sur l'esprit d'équipe).

Il y a de nombreux mécanismes qui font que rejoindre un groupe politique — je ne veux pas forcément dire un parti, mais plutôt un courant de pensée, un ensemble informel de gens de mêmes opinions — s'apparente à rejoindre les supporteurs d'une équipe sportive. Nous aimons entendre que quelqu'un a la même opinion que nous, et nous réconforter mutuellement dans cette opinion ; à l'inverse, un changement d'opinion est ressenti comme une forme de trahison ; et nous avons tendance à fabriquer collectivement des domaines de pensée unique séparés par des no-man's-lands dont sont exclues les opinions plus nuancées, complexes, intermédiaires, inattendues et rejetées par les « équipes ». Bref, il y a une pression sociale forte pour rejoindre des opinions pré-délimitées et pour s'investir émotionnellement dans ces opinions. (Et encore plus largement que des « équipes » associées à des courants politiques, le phénomène peut se retrouver sous forme de « tribus » sociologiques dans lesquelles nous nous inscrivons et sur lesquelles nous modelons notre comportement.)

Les réseaux sociaux sont sans doute un bon endroit pour observer ce genre de comportements, et pour les étudier si on est un sociologue sérieux (ce que je ne suis pas, je ne fais qu'exploser les portes ouvertes à la hache bénie +2 trempée dans une potion de banalités). Par exemple la manière dont les amis sur Facebook partagent et se renforcent leurs opinions politiques. Ou sur Reddit dont se développent des sortes de guerre entre camps bien délimités : comme pro-gun vs. anti-gun (ou d'autres plus restreints, bizarres ou incompréhensibles pour ceux qui n'ont pas plongé dans le bouillon de culture qu'est Reddit, comme The Red Pill contre les féministes ; j'avais aussi évoqué les GayBros contre /r/lgbt). Parfois tous les groupes sauf un sont réduits à devenir inaudibles : on parle alors de la hive mind (image d'un essaim qui pense comme un seul individu, souvent dans le contexte d'une action punitive) ou de circlejerk (image d'une bande de gens qui se masturbent les uns les autres). Voir aussi cette vidéo expliquant rapidement certains des mécanismes en œuvre. Ceci peut bien sûr déborder du cadre de Reddit. (Par exemple, les supporteurs de l'« équipe » Bernie Sanders sont, ou en tout cas étaient jusqu'à récemment, extrêmement vocaux sur Internet, et par exemple toute vidéo vaguement favorable à Hillary Clinton sur, disons, YouTube, reçoit un nombre impressionnant de votes négatifs. Ceci peut surprendre un observateur un peu extérieur qui se demanderait s'il ne serait pas plus cohérent d'attaquer Donald Trump, mais poser cette question revient à oublier, dans la métaphore footballistique, quel est le match en cours. Passons.) Voir également ce texte vers lequel j'avais déjà fait un lien.

En vérité, l'Internet est un mécanisme très fort pour promouvoir la pensée pré-moulée, voire unique, non pas par l'action malicieuse ou coordonnée de qui que ce soit, mais simplement par notre tendance naturelle à constituer des équipes et à réagir de façon hostile aux opinions discordantes ; quelle(s) opinion(s) domine(nt) finalement est plutôt le fruit du hasard par effet « boule de neige » que d'autre chose. Mais bon, Internet n'est ici que l'amplificateur de tendances que nous avons naturellement. Les médias traditionnels fonctionnent de façon plus lente et moins réactive, mais je ne vois pas vraiment de raison de croire que la mécanique serait différente : si leurs opinions se répartissent très mal dans le spectre des opinions possibles, ce n'est pas forcément le signe qu'il y ait complot ou manipulation active, cela peut s'expliquer simplement par cette tendance de la popularité et du succès à s'auto-amplifier jusqu'à percoler en « équipes », voire en pensée unique.

Je pense que c'est un facteur prépondérant dans la manière dont nous forgeons nos opinions politiques (et je m'inscris ici dans la continuité de ce que j'écrivais, de façon modérément provocatrice, dans l'entrée précédente) : une fois écartés les facteurs évidents comme l'intérêt personnel rationnel, nous rejoignons une « équipe » politique non pas par conviction intellectuelle mais, justement, par esprit d'équipe : par la séduction que l'équipe en question exerce sur nous, l'attrait moral qu'elle exerce (la supériorité qu'elle semble avoir étant jugée, circulairement, par le fait qu'il s'y trouve des gens qui nous paraissent moralement supérieurs). Il est possible que l'adhésion individuelle suive un mécanisme cognitif semblable à l'adhésion collective (peut-être bien qu'il y a des groupes de neurones qui se « battent » pour forger mon opinion, décider quelle équipe je vais rejoindre, et que la victoire de l'un est déterminée par des dynamiques assez semblables que ce qui se joue sur Internet). Ensuite, nous fixons nos opinions à ce qu'elles sont par une charge émotionnelle, et notamment par la certitude qu'en changer serait les trahir, comme marquer contre notre équipe.

Toutes ces platitudes étant exposées, la question importante, maintenant, est logiquement la suivante : comment aller à l'encontre de ce phénomène ? Il y a deux dimensions à cette question : primo, comment aller collectivement à l'encontre de ce phénomène, i.e., comment pourrait-on construire un espace de discussion collective qui encourage la discussion constructive et décourage la formation d'« équipes », à l'encontre du penchant naturel des participants. (Si on met en place un système de vote sur des contenus sur Internet, par exemple, la moindre des choses serait que l'on ne soit autorisé à voter que sur des contenus tirés au hasard, non annotés et non eux-mêmes sélectionnés par les résultats du vote des autres. Cela ne suffirait pas à écarter les biais, mais ce serait déjà un pas pour atténuer l'effet boule de neige.) Mais aussi, secundo, et cela m'intéresse beaucoup plus, à titre individuel, comment puis-je me forcer à réévaluer mes croyances (pas seulement politiques, mais tout ce qu'il y a d'adjacent : sociales, morales, etc.), pas forcément pour les abandonner, mais pour mieux comprendre leur origine, perdre au moins la certitude qu'elles sont supérieures, les nuancer et finalement (on espère) les enrichir. (Pour que les choses soient claires, je ne cherche pas à défendre la thèse que la politique est arbitraire et dénuée de sens et qu'on ferait mieux de s'en désintéresser, ni celle selon laquelle les opinions se valent toutes puisqu'elles sont absolument arbitraires : tout au contraire, mon propos et de chercher à y voir clair.)

Mon but n'est pas d'apprendre à mieux convaincre, bien au contraire : mon but est d'apprendre à mieux être convaincu, ou au moins d'apprendre à vouloir, ou au minimum accepter, d'être convaincu. Car une discussion politique n'a pas grand intérêt si le but de chacun est de convaincre l'autre : au mieux, ça peut être une sorte de match de foot argumentatif. Elle en aura forcément beaucoup plus si l'effort est inversé : i.e., si je cherche à utiliser le point de vue de mon interlocuteur pour me débarrasser de mes biais. Si j'arrive avec des opinions politiques, mais que mon but est de découvrir ce qui fait marcher l'autre, et arriver à me débarrasser à la fois du maillot de l'équipe de mon interlocuteur et du maillot de l'équipe « adverse » — et des émotions que je peux ressentir pour ces maillots.

Une comparaison avec la religion sera peut-être éclairante. Les athées (dont je fais partie) ont tendance à s'amuser que les tenants de telle ou telle religion puissent arriver à penser sérieusement ma religion est la bonne, et toutes les autres sont dans l'erreur quand il y a autant de religions mutuellement contradictoires sur Terre. Mais le schéma mental n'est-il pas très semblable pour les opinions politiques ? On peut essayer de se persuader que ce n'est pas du tout pareil, que les religions prennent position sur ce qui est tandis que les courants politiques prennent position sur ce qui devrait être, et que ce qui devrait être est évidemment et éminemment question d'opinion, donc il est normal qu'il y ait une grande variété d'avis ; mais cette distinction de façade, si elle n'est pas entièrement absurde, est très largement exagérée : aussi bien les religions que les courants politiques se positionnent à la fois sur ce qui est et sur ce qui devrait être. Et dans une discussion politique, quelle que soit la manière dont on le déguise sous des habits oratoires parfois bien minces, chacun a généralement tendance à penser que les autres ont tort, pas simplement qu'ils font des choix différents. Dès lors, la forme d'hubris face à la diversité de la pensée est la même : arriver à se dire qu'on a raison et que les autres sont dans l'erreur. Je pense que cette immodestie ne peut s'expliquer que par la sensation d'adhésion à une « équipe ».

(samedi)

Brexit, la gueule de bois du lendemain

Je vais éviter de trop épiloguer sur le Brexit, parce que tout a déjà été dit et parce que je ne suis décidément pas très doué pour parler de politique. Je vais me contenter de toutes petites remarques au niveau émotionnel et non rationnel.

J'ai promis de ne pas fanfaronner d'avoir fait une prévision correcte, et honnêtement, d'une part je n'en ai pas l'humeur, d'autre part il n'y aurait pas de quoi parce que c'était surtout mon pifomètre qui parlait, ou peut-être simplement mon pessimisme. Mais l'évolution de mon état d'esprit est intéressante. Comme beaucoup de gens, je me suis couché jeudi soir vers une heure du matin (à Paris, donc minuit à Londres) en pensant que le Remain l'avait emporté de justesse (selon la BBC, Nigel Farage avait admis que c'était probablement le cas), et je me suis réveillé vendredi pour apprendre que finalement c'était le contraire. Mais je ne peux pas dire que l'un ou l'autre me rendait heureux : même si le Remain passait, c'était par une marge minuscule, et c'était une victoire à la Pyrrhus. Pour un eurofédéraliste, ce referendum était un peu une situation lose-lose, avec d'un côté une Europe bradée et de l'autre une Europe mutilée, et dans tous les cas une Europe paralysée par la peur d'un nouveau referendum du même genre. On pouvait bien sûr imaginer, dans les deux scénarios, des raisons d'espérer, mais il faut quand même une bonne dose de Foi pour penser que l'Union sans cesse plus étroite (la chose qui m'importe vraiment) n'était pas morte dans un cas comme dans l'autre, et je ne suis pas spécialement doué pour avoir la Foi. J'ai expliqué que j'aimais l'Union européenne et pourquoi, je n'ai pas dit (comme certains ont pu le croire) que j'y croyais encore. Peut-être que je n'y crois plus du tout, en fait. Je pourrais en dire de la sociale-démocratie, d'ailleurs.

Cela m'amène à une réflexion bizarre sur les attachements politiques et idéologiques, la manière dont ils se forment et dont ils nous emprisonnent. Fondamentalement, comme j'ai tendance à me tenir à l'écart des discussions politiques, et comme ma voix compte pour un cinq cent millionième ou quelque chose comme ça lors d'une élection, mes opinions politiques ne servent qu'à une seule chose, c'est à me rendre malheureux. Je ne me fais pas d'illusions : elles ne sont pas dictées par des considérations rationnelles, elles sont le résultat du hasard et de ma trajectoire personnelle, sans doute des gens que j'ai côtoyés et admirés (encore que les fédéralistes, je n'en connais pas des masses, donc je ne sais pas vraiment d'où ça me vient). J'aimerais avoir le talent d'un Talleyrand, en l'occurrence d'un Boris Johnson, pour rejoindre à chaque fois le parti des gagnants ou des futurs gagnants, mais je n'ai pas le mode d'emploi pour changer mes opinions politiques à volonté. Ça n'aurait rien de moralement reprochable de retourner ma veste si c'est seulement pour être moins malheureux, mais je ne sais pas faire.

Notamment, j'essaie de comprendre, quand je parle à des europhobes français, comment ils pensent. (Je ne parle pas des souverainistes d'extrême-droite, hein. Il y a des gens qui ont été assez idiots pour comprendre dans une entrée passée que je disais que tous les europhobes sont des nationalistes extrême-droite alors que je disais que tous les nationalistes d'extrême-droite sont europhobes — donc je prends la peine de devancer ce brûlage d'hommes de paille.) Mais je n'arrive tout simplement pas à rentrer dans ce mode de pensée. Je me plaignais que la campagne du referendum britannique avait été presque exclusivement négative : les valeurs négatives servent à mettre les gens en colère, mais pour convaincre ou être convaincu en direction d'une idée politique, il faut se concentrer des valeurs positives. (Donc déjà, europhobe ou eurosceptique est un mauvais terme parce qu'il est défini par rapport à quelque chose de négatif, j'en suis conscient, mais je ne sais pas quoi écrire d'autre, justement parce que je n'ai pas compris où est le positif.) Peut-être qu'il faudrait commencer par arriver à être fier/content/satisfait/heureux de la France ou d'être français, et c'est une première chose dont je n'arrive pas à comprendre comment on y arrive.

Mais bon, faute d'arriver à me changer les idées, je peux au moins me consoler en me disant que l'Union européenne va sans doute plutôt s'orienter vers une lente agonie, une paralysie comateuse, que vers une explosion brutale. Si j'étais un de ces britanniques qui ont voté avec la minorité, je serais autrement plus effondré. Je m'étais interrogé récemment sur l'effet émotionnel que peut provoquer une déchéance de nationalité ressentie comme une injustice : si on me déchoyait de ma citoyenneté européenne, fût-ce suite au retrait du pays de l'Union, je ressentirais cette perte de droits comme d'une violence inimaginable. La pensée que mon avenir m'aurait été volé, que je serais prisonnier des frontières, et de l'arbitraire du pouvoir, d'un pays si étroit, me terrifierait. Quand je vois que sur le referendum de jeudi environ les trois quarts des votants de moins de 25 ans ont voté pour rester dans l'Union européenne, je suis affligé pour eux. Et voilà surtout pourquoi il ne faut pas éprouver de Schadenfreude (encore moins chercher à punir) quand il s'agit d'un pays entier : ceux qui sont dans le camp électoralement perdant souffrent déjà bien assez.

(En revanche, je rêve tout haut que l'Écosse demande son indépendance, obtienne un nouveau referendum pour en décider, et que les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne intègrent le fait que l'Écosse le remplace au moment de la sortie si ce referendum est positif. C'est assez clairement le moins mauvais scénario pour l'avenir.)

(mardi)

Quelques points (juridiques ?) supplémentaires au sujet du Brexit

Mon entrée précédente concernait plutôt l'aspect politique du referendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne et la campagne qui va avec. Mais je voudrais ajouter quelques points sur d'autres aspects.

Le cadre juridique d'un retrait de l'UE est fixé par l'article 50 du Traité sur l'Union européenne. (EUR-Lex n'arrête pas de casser ses liens, je viens de leur écrire pour leur faire part de mon agacement, mais la version consolidée française des traités européens est actuellement ici. Attention, il y a plein d'articles 50, surtout que le Club contexte a eu l'idée géniale de faire nommer les traités Traité sur l'Union européenne et Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne pour qu'on les confonde bien, d'y ajouter plein de protocoles, et de reprendre à chaque fois les mêmes numéros comme si les entiers naturels étaient une resource rare.)

Cet article 50 prévoit que, à partir du moment où un État notifie le Conseil européen de sa décision de quitter l'Union, un compte à rebours s'engage au bout duquel l'État quittera forcément l'Union au bout de deux ans maximum, sauf décision unanime de prolonger les négociations ou bien accord via un traité (également unanime) sur d'autres modalités. La rédaction est probablement prévue pour donner un maximum de pouvoir à l'Union lors des négociations : en l'absence d'accord négocié, l'État sécessioniste se retrouve purement et simplement exclu de tous les traités européens (notamment, hors de l'espace de libre-échange ou tout autre accord qu'il aurait voulu préserver).

Mais il y a une faille dans ce système : c'est que rien n'oblige l'État sécessioniste à « activer » immédiatement le mécanisme, en l'occurrence, le Royaume-Uni au lendemain de (ou en tout cas, rapidement après) un referendum sur la sortie de l'Union. On pourrait même dire qu'il n'a aucun intérêt à déclencher un compte à rebours qui ne fait que lui lier les mains. (Il semble que David Cameron ait pourtant promis qu'il le ferait ; mais il n'est pas sûr qu'il reste au pouvoir assez longtemps si le Leave l'emporte, et il semble que des partisans du Brexit aient, au contraire, plutôt indiqué vouloir ne pas faire appel, en tout cas immédiatement, à l'article 50, histoire de gagner de temps dans les négociations : donc la question n'est pas du tout théorique.) Alors certes, les autres États pourraient purement et simplement refuser d'ouvrir des négociations tant que le mécanisme n'est pas activé. Mais jouer ainsi à une sorte de Core War juridique n'est probablement dans l'intérêt de personne, parce que l'État sécessioniste a une carte encore plus puissante dans sa manche, même si on se rapproche là du droit théorique :

Comme l'Union européenne n'a aucun pouvoir exécutoire, un État peut décider de quitter l'union sa façon « sauvage » (ou « passive agressive », si on préfère), c'est-à-dire en modifiant son droit interne pour que le droit de l'Union n'y ait plus de force, et en ignorant purement et simplement toutes les condamnations de la Cour de Justice de l'Union européenne qui ne peut pas faire exécuter ses décisions. Cette façon de faire serait particulièrement facile pour le Royaume-Uni, qui n'a qu'à passer une loi au parlement révoquant la European Communities Act 1972. Ils seraient alors dans une situation juridiquement amusante : membres de l'Union pour le droit de celle-ci (comme il n'existe aucun mécanisme pour expulser un État membre de l'Union européenne, quelles que soient les condamnations contre lui), mais non-membres pour leur droit interne (ce qui leur permettrait d'ignorer totalement ce qu'on leur dit). Il est douteux que qui que ce soit ose pousser à ce point le culot (j'ai entendu dire que Nigel Farage avait mentionné cette hypothèse, mais je n'ai pas trouvé de confirmation claire, et j'ai peut-être mal compris), ceci étant, la question se pose de savoir quel moyen de réponse/rétorsion le reste de l'Union, ou les autres États membres, auraient : saisir des avoirs britanniques hors du Royaume-Uni ?, pas clair.

Une réponse (amusante) du même ordre, et qui pousse encore plus loin le droit théorique, serait de faire un nouveau traité à N−1 États (typiquement, N=28) qui (a) crée une nouvelle union intitulée Union européenne 2.0 entre États signataires, (b) fait sortir tous les états signataires de la version 1.0 (également de façon « sauvage »), (c) s'autoproclame successeur de la version 1.0 (en confisquant tous ses avoirs et toutes les institutions pour la reverser à la nouvelle version). Mais encore faudrait-il que toutes les autres institutions internationales et tous les autres États acceptent la partie (c), ce qui n'est pas forcément gagné (par exemple, pour attribuer à l'Union européenne 2.0 le siège d'observateur à l'ONU de la version 1.0, les représentations qu'elle a dans des pays tiers, et toutes sortes d'autres avoirs, ou simplement accepter qu'elle s'y substitue dans des contrats de droit privé dans des juridictions étrangères, que l'euro 2.0 remplace l'euro 1.0 dans tous les instruments financiers, etc.). Bien sûr, tout ça est complètement théorique. Une version moins théorique serait simplement que les autres États membres déclarent unanimement qu'ils interprètent cette sortie « sauvage » comme une invocation implicite de l'article 50.

Je m'étais fait des réflexions dans le même genre pour contourner la clause de la Constitution française qui précise que : Nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n'est valable sans le consentement des populations intéressées. Si tous les Français veulent se débarrasser de l'Île de Nouvelle-Mafiosonie mais que les autochtones ne veulent pas être indépendants, on peut imaginer la solution suivante : tout le reste de la France demande son indépendance, qui peut alors se faire avec un referendum sur toute la France plus un referendum sur toute la France moins l'Île en question (puisque c'est ce « reste » qui devient indépendant). Mais, problème, l'Île devient alors « la France » du point de vue du droit international, puisque c'est le reste du pays qui a obtenu son indépendance, et cela peut être embêtant. Débat théorique, mais pas tant que ça : après tout, un ergotage de ce genre à lieu au sujet de la Chine puisque deux États prétendent chacun être « la Chine, la seule et l'unique », la République de Chine (de facto, Taïwan) et la République populaire de Chine (qui fait un caca nerveux quand on montre du doigt l'évidence, c'est à dire qu'elles sont, en fait, deux pays : donc tout le monde doit faire semblant de croire à un script absurde, mais bon, je me suis déjà plaint de ce genre de choses) ; et la question de savoir laquelle des deux siège à l'ONU a été résolue d'abord en faveur de la République de Chine puis, depuis 1971, la République populaire de Chine.

And now for something completely different: Switzerland.

Le 9 février 2014, les Suisses ont approuvé par referendum une initiative (au titre particulièrement vomitif : contre l'immigration de masse) soutenue uniquement par leur parti d'extrême-droite-mais-qui-en-français-se-prétend-centriste-on-se-demande-pourquoi, imposant des plafonds et contingents annuels pour le séjour des étrangers en Suisse, qui doivent être fixés en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse et dans le respect du principe de la préférence nationale. Ces dispositions étant contraires à plusieurs traités internationaux, le texte de l'initiative prévoyait encore (a) qu'aucun traité international contraire ne serait conclu, et (b) que le Conseil fédéral disposait de trois ans pour renégocier les traités antérieurs contraires aux dispositions en question. Je n'ai pas bien compris si les traités ainsi contredits incluent la Convention internationale de 1951 relative au statut des réfugiés (spécifiquement pour le principe de non-refoulement), mais en tout cas il y a clairement les accords bilatéraux entre la Suisse et l'Union européenne, et spécifiquement l'accord du 21 juin 1999 sur la libre circulation des personnes. (Retrouver le texte précis du traité est un peu naviguer dans un labyrinthe, mais il me semble que c'est celui-ci.)

Or les accords bilatéraux Suisse-UE sont liés par une clause « guillotine » qui impose qu'ils entrent en vigueur simultanément et que la dénonciation de l'un d'entre eux emporte la dénonciation de tous, sauf accord négocié du contraire. Donc si la Suisse est obligée de dénoncer celui sur la libre circulation des personnes pour satisfaire à ce qui fait maintenant partie de sa Constitution[#], sauf à convaincre l'Union européenne du contraire, elle perd du même coup tous les accord commerciaux et qui équivalent de facto à une appartenance à l'espace économique européen.

C'est peu dire est que l'Union européenne est dans une position de force : la proportion des exportations suisses qui va vers le Marché commun est gigantesque (plus de 50%), et même si dans l'absolu l'Union perdrait plus que la Suisse à ne plus commercer avec elle (la balance commerciale entre les deux est excédentaire pour l'Union, principalement au bénéfice de l'Allemagne), relativement à l'ensemble des exportations de l'Union la Suisse ne représente qu'environ 7%. Les citoyens de l'UE (du moins ceux qui ont entendu parler de l'histoire et en connaissent un peu les détails, ce qui ne fait pas grand-monde, en fait) semblent divisés entre ceux qui se scandalisent d'une mesure populiste qui dénonce un accord international et ceux qui saluent un choix démocratique ; mais en tout état de cause, il y a bien chez certains une volonté de punir la Suisse.

Pendant à peu près un an (sur les trois dont le Conseil fédéral suisse dispose pour renégocier un accord), la Commission européenne n'a même pas accepté d'ouvrir la discussion, renvoyant aux autorités suisses essentiellement le message qu'ils auront l'accord actuel ou rien du tout, et que c'est à eux de se débrouiller avec leur droit interne. (Voici ce qui s'appelle envoyer chier.) En février ou mars 2015, la Commission Juncker a un peu assoupli sa position et a accepté de discuter, mais plus d'un an après il ne semble pas que les négociations aient abouti à grand-chose, malgré la nomination côté suisse d'un négociateur en chef (Jacques de Watteville) à l'été 2015.

Je n'arrive pas à savoir exactement où en est le dossier, d'autant que c'est sans doute une information peu publique, et que la seule source d'information est essentiellement dans les conférences de presse du Conseil fédéral suisse, qui durent environ une heure chacune, dont une partie dans un allemand que je ne comprends pas parfaitement à cause de l'accent et des termes juridiques. De ce que j'ai compris, en mars 2016, le Conseil fédéral suisse a décidé, de façon apparemment contradictoire : (1) tout en continuant (et en privilégiant) les discussions avec l'UE comme « plan A », de présenter comme « plan B » en cas d'échec des négociations, l'invocation d'une clause de sauvegarde unilatérale[#2] pour déroger aux accords avec l'UE, et proposer conséquemment à l'Assemblée fédérale un système de quotas en application de l'initiative votée en 2014 ; et (2) néanmoins, de signer un protocole élargissant à la Croatie les accords bilatéraux avec l'UE, sachant qu'il ne pourra pas être ratifié tant que la question principale ne sera pas réglée. La signature du protocole (mais apparemment pas sa ratification) était exigée par l'UE pour accepter que la Suisse participe aux programmes de coopération scientifique et éducative Horizon 2020 et Erasmus+. Par ailleurs, en tout état de cause, les discussions sur la question principale ne peuvent pas avancer avant le referendum sur le Brexit.

La raison pour laquelle je raconte tout ça est qu'il y a clairement un lien entre ce dossier suisse et le dossier britannique si le referendum donne une majorité au Leave : les deux situations sont assez semblables en ce qu'un État va, suite à une modification de son état juridique interne prise par referendum, devoir négocier avec l'Union européenne dans des délais serrés (trois ans pour la Suisse, deux pour le Royaume-Uni), faute de quoi il se retrouvera exclu de tout accord commercial. Même si le Royaume-Uni décide de rester dans l'Union, la gestion du dossier suisse donnera peut-être une idée de la manière dont les choses se seraient passées (se sereraient passées ? j'ai besoin d'un conditionnel futur antérieur…). Et si le Royaume-Uni décide de sortir, il sera intéressant de comparer la manière dont les deux pays sont traités.

Ajout () : Un article du Guardian fait le point sur la situation des négociations UE-Suisse au lendemain du vote du Brexit.

[#] Oui, c'est inimaginablement crétin, mais les votations fédérales suisses de ce genre modifient la Constitution, parce qu'il n'y a pas moyen de simplement passer une loi fédérale par referendum, et personne n'a encore eu la bonne idée ou n'a été assez geek pour modifier la Constitution afin de le permettre. Du coup, la Constitution helvétique est un pot-pourri de conneries qui n'ont rien à faire dans une Constitution : les gens qui s'offusquent que les traités européens (vaguement constitutionnels, donc) contiennent les mots vessies et estomacs d'animaux (authentique !) devraient regarder un peu ce qu'il y a dans la Constitution helvétique (à l'origine une magnifique œuvre de Napoléon, soit dit en passant).

[#2] Mais je n'arrive pas à comprendre si cette « clause de sauvegarde » est quelque chose d'explicitement prévu dans le traité, et interprété de façon un peu tarabiscotée, ou une invention pure et simple du Conseil fédéral (que la Suisse ne pourrait en aucun cas opposer à l'UE). Dans tous les cas, il est certain que cette clause de sauvegarde unilatérale comporte une certaine insécurité juridique.

Enfin, je voudrais proposer à mes lecteurs de réfléchir à la problématique suivante. La livre sterling est cotée aux bourses de Tōkyō, Singapour et Hong Kong, qui seront encore ouvertes vers la fin des opérations électorales en Grande-Bretagne. À ce qu'il semble (ou si ce n'est pas le cas, faisons comme si), des hedge funds ont commandité des sondages « sortie des urnes », non publiés, à leur propre usage, afin d'être les premiers à vendre ou acheter de la livre selon le résultat du vote. Ceci soulève un certain nombre de questions, notamment :

  1. Une telle opération, avant la publication officielle des résultats du vote, rentre-t-elle légalement dans la définition d'un délit d'initié ? (Discuter selon la juridiction.)
  2. Indépendamment de la réponse à la question précédente, cela devrait-il rentrer dans le cadre du délit d'initié ?
  3. Devrait-on tenter de l'empêcher ?
  4. Si oui, comment ? (Suspendre la cotation de la livre ? Interdire les sondages « sortie des urnes » ? Réglementer plus précisément qui peut en commanditer ou y avoir accès ? Obliger les sondeurs à annoncer pour qui ils travaillent et faire une grande campagne « si on vous sonde en sortie de bureau de vote et que c'est J. P. Morgan, mentez effrontément » ?)

Vous avez deux jours pour répondre. ☺

(jeudi)

Quelques réflexions sur la campagne du Brexit

Dans une semaine, les britanniques vont voter pour décider s'ils veulent rester dans l'Union européenne et, selon mon pronostic, ils choisiront de partir (à ce stade-là, beaucoup de gens commencent en effet à douter sérieusement des chances du Remain, même si actuellement predictwise leur donne encore 60% de probabilité ; ça fait bien longtemps que je répète à tout le monde que je suis sûr que le Leave gagnera, mais mon propos n'est pas ici de m'autocongratuler pour mes talents oraculaires[#]). Je pense qu'il n'est pas trop tôt pour examiner les leçons à tirer de cette campagne, qui sont surtout, pour ce qui me concerne, et indépendamment du résultat du vote, une nouvelle démonstration du fait que le referendum est très rarement une bonne idée, en l'occurrence parce que les deux camps mettent en avant les arguments les plus malhonnêtes. J'ai déjà dit un mot ici, mais je veux entrer un peu plus dans les détails.

[#] De toute façon, je ne suis pas un bon oracle : j'avais pronostiqué que les Écossais voteraient pour quitter le Royaume-Uni pour essentiellement les mêmes raisons que je pense maintenant que les Britanniques voteront pour quitter l'Union européenne, et de toute évidence, j'ai eu tort. Je ne mangerai pas mon chapeau si mon pronostic de Brexit est incorrect, et je ne pavanerai pas s'il est correct. • Aparté : Par ailleurs, une des raisons pour lesquelles je n'ai pas mis de l'argent chez un bookmaker du côté du Leave, c'est que les paris sont en livre, et si j'ai raison la livre perdra beaucoup de sa valeur : donc même si j'étais totalement certain de pouvoir lire l'avenir, il n'est pas clair que j'y gagne. Je suppose que ce genre de considération biaise la lecture des cotes, d'ailleurs.

La première chose qu'on voit dans cette histoire, évidemment, c'est David Cameron se tendre un piège à lui-même : il a promis ce referendum pour remporter les élections générales de 2015, il était ensuite obligé de s'y tenir sous peine de voir son parti se fracturer, et il va y perdre sa place (certainement si les électeurs choisissent de quitter l'Union, et peut-être même s'ils choisissent d'y rester), malgré les annonces, pas crédibles une seule seconde, selon lesquelles sa démission n'est pas conditionnée par le résultat du referendum. Et on voit l'ancien maire de Londres, Boris Johnson, en profiter pour convoiter la place de calife de son ancien condisciple et ami : comme tête conservatrice de la campagne Leave, il aura un chemin tout tracé jusqu'au 10 Downing Street si les électeurs suivent ses recommandations. Nigel Farage, chef du parti UKIP, se voit offrir une tribune inespérée pour accroître sa visibilité médiatique et passer pour le vrai chef de l'opposition. Quant à Jeremy Corbyn, le leader travailliste, il a l'air d'avoir adhéré résolument à la campagne Undecided. Mais bon, laissons de côté les questions de personnages et de luttes de pouvoir.

(Il y a bien Nicola Sturgeon — le Premier ministre écossais — que je n'ai pas citée, dont je trouve le ton convenable et les arguments intelligents. Mais j'ai un problème particulier avec Nicola Sturgeon, c'est que quand elle parle, le phonéticien amateur que je suis est tellement fasciné par son accent merveilleux que j'ai le plus grand mal à écouter ce qu'elle dit.)

Ajout/correction () : En fait, j'ai été assez injuste envers Corbyn, dont je n'avais pas entendu notamment ce discours, qui est vraiment bien, qui évite globalement beaucoup des critiques que je décris ci-dessous quant au ton de la campagne, et qui a le mérite de répondre aussi très bien aux gens, notamment des Français, persuadés que l'UE est intrinsèquement « néolibérale » (ou autres critiques du même goût) en remettant en perspective certains points de son action.

Le fait est surtout que la campagne tourne à un niveau abyssalement lamentable. Le camp du Leave martèle à répétition les mots take back control et décrit l'UE comme une sorte de léviathan bureaucratique (mots-clés : red tape), sans aucun fondement démocratique (mots-clés : unelected eurocrats), qui prend l'argent et impose ses règles sur le Royaume-Uni ; mais, outre le fait que le Royaume-Uni a un siège au Conseil, des députés au Parlement, un Commissaire à la Commission, etc., ils s'abstiennent prudemment de dire ce qu'ils voudraient faire ou changer avec le contrôle qu'ils reprendraient. Sauf pour l'immigration, pour laquelle ils réclament un système de points à la manière de l'Australie, et sur laquelle ils ont largement réussi à faire porter tout le débat : au-delà de l'idée nébuleuse de la souveraineté, leur campagne est essentiellement fondée sur la peur de l'immigré[#2], typiquement est-européen, qui vient accaparer les emplois et les services publics britanniques et que l'Union européenne interdit d'empêcher de rentrer. Et pour alimenter la peur de l'étranger, le reste de l'Union européenne est décrit comme étant en déliquescence économique. Quant à l'idée même d'une Europe unifiée, Boris Johnson a comparé ça au rêve de Napoléon et de Hitler.

[#2] Ils ne parlent pas du tout, bien sûr, des britanniques qui auraient émigré dans d'autres pays de l'Union. Pour une raison simple : c'est que ceux-là n'auront pas le droit de voter dans le referendum en question, pas plus que les citoyens de l'Union qui habitent au Royaume-Uni. (Bizarrement, en revanche, les citoyens du Commonwealth, ainsi que les Irlandais, résidant légalement de façon permanente au Royaume-Uni, eux, auront le droit de vote : je me demande comment ceci s'est négocié.)

Comme j'ai fait mon coming-out d'eurobéat, on ne sera pas surpris que je sois affligé par de tels arguments. Mais en vérité, je trouve les arguments du camp du Remain presque pires. En vérité, ils ne nient aucune des critiques faites à l'UE ni ne tentent de dissiper la peur des immigrés ; le gouvernement souligne avoir obtenu des exceptions et exemptions (ce qui est largement un mensonge) ; mais quand Nigel Farage récite sa petite musique selon laquelle l'Union européenne, aussi nobles qu'aient été ses idéaux initialement, a complètement échoué et s'est transformé en cauchemar, personne du camp adverse ne trouve la moindre chose à lui répondre. À la place, ils avertissent : quitter l'Union sera un saut dans l'inconnu, et un désastre économique, et peut-être aussi un désastre sécuritaire. Je suis tout à fait persuadé de cette conclusion (au moins économiquement, le Brexit sera un désastre pour le Royaume-Uni ; pour l'Irlande aussi, bien sûr, et dans une certaine mesure pour le reste de l'Union), mais ça reste un argument épouvantablement mauvais. Les gens ont le droit de ne pas vouloir mettre l'économie par-dessus tout. Et si on propose aux électeurs une alternative (c'est le principe d'un referendum), il est profondément scandaleux d'essayer de leur dire ensuite qu'un des choix conduira à un désastre. Or c'est exactement ce que fait la campagne du Remain : d'une part ils ne font pas le moindre effort pour rendre l'Union européenne sympathique ou agréable aux électeurs, d'autre part ils agitent toutes les peurs possibles, à peu près aussi répugnantes que la peur de l'immigré, pour convaincre les électeurs de voter de rester. Or faire peur aux électeurs est une tactique répugnante.

…Et en plus, ça ne marche pas. La campagne Remain a invoqué tout le beau monde de la planète pour prophétiser toutes sortes de problèmes en cas de Brexit : le président des États-Unis Barack Obama, le président chinois Xí Jìnpíng, la directrice générale du FMI Christine Lagarde, le gouverneur de la Banque d'Angleterre Mark Carney, les ministres des finances du G20, le Taoiseach d'Irlande Enda Kenny, la chancelière allemande Angela Merkel, et bien d'autres, ainsi que quantité d'économistes, de scientifiques et de célébrités en tous genres (même mon chimiste à tête de savant fou préféré s'y est mis), et bien sûr des chefs d'entreprises anglaises, européennes ou multinationales, ont exprimé leurs inquiétudes face à un Brexit, leur souhait de voir le Royaume-Uni rester dans l'UE, ou leurs avertissements dans le cas contraire. Or il n'y a certainement rien de plus contre-productif que de dire aux gens de voter <truc> parce que plein de gens importants pensent qu'ils devraient. (Le seul qui est resté très bruyamment silencieux, dans l'histoire, c'est Vladimir Poutine : d'aucuns en ont conclu qu'il se frotte les mains, ce qui est certainement vrai, mais c'est là aussi un très mauvais argument à sortir, que ce soit de dire qu'il faut partir pour faire plaisir à Poutine ou, au contraire, qu'il faut rester pour ne pas faire plaisir à Poutine.)

Au contraire, il y a beaucoup de gens qui, se sentant trahis par la classe politique en général, seront ravis de voter pour ce qui leur semblera le plus emmerder les élites : accumuler encore plus d'élites pour leur dire quoi faire n'améliorera pas le schmilblick. Ces électeurs désespérés pourraient refuser de voter une loi affirmant que 2+2=4 simplement pour montrer leur mécontentement. Ils auront tort, bien sûr, en pensant emmerder les élites : Boris Johnson est exactement de la même classe sociale que David Cameron, et le UKIP est du même terreau que le parti conservateur. Comme ils auront tort en pensant ne pas se faire de mal ; et encore plus, en pensant ne pas se faire manipuler : car les petits calculs de quelqu'un comme Rupert Murdoch sont pour beaucoup responsable dans l'europhobie de l'opinion publique anglaise. Et à un niveau encore différent, promettre aux électeurs des difficultés (économiques ou autres) peut les inciter à montrer leur courage en bravant ces difficultés.

Je pourrais refaire tout un petit couplet sur le mal que je pense des referenda en général, mais je vais essayer de faire court pour ne pas trop dévier du sujet. J'ai déjà expliqué assez longuement pourquoi il faut arrêter le mysticisme autour de la démocratie, et l'idée que le Peuple Souverain®, s'exprimant directement a forcément raison et ne saurait mal faire, fait partie de ce mysticisme (qui peut conduire, par exemple, à la tyrannie de la majorité, mais ce n'est pas le propos ici). Mais je conçois qu'on considère le Peuple Souverain® comme le fondement de toute autorité à condition que ce Peuple Souverain® s'exprime de façon claire, réfléchie et informée[#3]. Il faut notamment qu'on puisse légitimement penser qu'il n'est pas biaisé par d'autres questions (comme la popularité du gouvernement) ; il faut que la campagne se déroule dans un esprit serein ; et il faut que les citoyens soient raisonnablement au courant des faits objectifs du dossier et des conséquences prévisibles de leur vote. Aucune de ces conditions n'est ici satisfaite. L'ignorance du Britannique moyen (et je pourrais en dire autant du Français moyen) quant au fonctionnement de l'UE, ses institutions ou ses pouvoirs, est colossale, et aucune des campagnes en présence n'a tenté d'y remédier, d'autant moins que le débat s'est mis à porter sur tout autre chose (l'immigration). Quant aux conséquences d'un Brexit, il est évident que personne ne peut les prévoir vu qu'elles dépendront largement de négociations compliquées dont les acteurs ne sont même pas certains. Nigel Farage lui-même a admis qu'il n'avait aucune idée de ce que seraient les conséquences d'une sortie de l'UE.

[#3] Digression : Il y a des gens qui proposent de remplacer les referenda (voire, pour les plus extrêmes, toute forme d'élection) par le tirage au sort, à la façon des jurys d'assises ou de certaines institutions de la démocratie athénienne antique : on aurait un panel de citoyens chargés — à plein temps sur une période prédéfinie — d'étudier un dossier précis pour se faire un avis éclairé et de trancher ensuite une question au nom de l'ensemble de la société. L'idée étant qu'on aura ainsi un avis, statistiquement équivalent à un vote du corps électoral si le panel est relativement grand et tiré au hasard, mais où les jurés peuvent prendre le temps (et ont l'obligation morale) d'enquêter sérieusement sur la question, d'écouter des avocats chargés de représenter les différentes positions, bref, de s'informer vraiment. Je ne suis pas du tout convaincu par cette idée, et je ne vais pas en discuter ici, mais elle a le mérite de mettre l'accent sur l'importance de s'informer avant de décider, et d'illustrer le fait que d'autres modes de démocraties sont imaginables que la directe et la représentative.

Mais à ce stade-là, il est beaucoup trop tard pour faire une campagne intelligente, c'est-à-dire une campagne fondée sur des valeurs positives et pas sur la peur. Même si je ne suis pas d'accord avec eux sur le fond, j'imagine que le Leave peut-être aurait pu en faire une en s'y prenant assez tôt et en tablant sur autre chose que les clichés de la bureaucratie et de la peur de l'immigré : plus maintenant. Quant au Remain, c'est encore plus désespéré. Gordon Brown a tout récemment essayé de dépasser les arguments anxiogènes et de se focaliser sur quelque chose de, disons, plus positif, et je salue l'effort, mais c'est trop tard. Expliquer à quoi sert l'Union européenne, cette sorte de cathédrale des compromis et des concessions (or personne n'aime spontanément les compromis et les concessions), demande un débat subtil, réfléchi, nuancé, qu'on ne peut pas avoir une semaine, ni même un an, avant l'échéance.

Surtout quand, depuis le départ, la relation des Britanniques à la Communauté européenne est un vaste malentendu : ils voulaient un Marché commun là où d'autres rêvaient à une Union sans cesse plus étroite. Et surtout quand, en face, on a le Sun, qui va débiter en pleine page des slogans simplistes plus rapides, plus faciles, plus séduisants.

À titre d'exemple, à part le déficit de démocratie (qui est largement la faute des gouvernements britanniques successifs — et français, disons-le — qui refusent de transférer plus de pouvoir au Parlement comme celui de choisir le chef de la Commission), un des reproches qu'on fait le plus souvent à l'Union européenne est la quantité de réglementations[#4] qu'elle produit. Autrefois, il n'y avait pas tant de normes et tant de règles, se plaint l'homme du café du commerce. S'est par exemple immiscée dans la campagne du Brexit la question de savoir quelle proportion des lois britanniques était d'origine européenne : la réponse est surtout que la question n'a pas de sens, parce qu'il faut définir proportion, loi, origine et européenne, et que ça changera tout à tout selon la manière dont on comprend ces termes ; il y a une certaine contradiction à reprocher à l'Union de perdre son temps à réglementer des choses triviales comme la courbure des bananes (idée largement répandue) et de voler aux États membres leur souveraineté sur des points importants, mais restons-en aux réglementations techniques censément trop nombreuses. Je suis peu convaincu que l'Union européenne produise beaucoup plus de normes juridiques qu'un pays souverain comme les États-Unis, le Canada ou le Japon (c'est, bien sûr, impossible de trouver des chiffres, et même si on en trouve, tout dépend de nouveau de ce qu'on entend par produire et par norme juridique) : cela semble être un effet de la société moderne complexe que nous n'arrivions plus à fonctionner sans une logorrhée législative et réglementaire. (Et il y a peut-être un parallèle à dresser avec le fait que n'importe quoi demande maintenant aussi des zillions de lignes de code informatique, code qui constitue, autant que les lois, un corpus à la complexité terrifiante et qui nous échappe.) L'Union européenne est certainement partie de ce scénario, mais je ne vois pas de raison de penser qu'elle y participe plus que ne le ferait un pays souverain : au contraire, on peut espérer qu'elle divise (peut-être pas par 28, mais au moins un peu) la quantité totale de normes produites en Europe. Si le Royaume-Uni recouvre sa liberté de réglementer la courbure des bananes, il y aura toujours des bureaucrates non-élus qui s'occuperont de ce genre de questions, ils travailleront à Londres plutôt qu'à Bruxelles, mais le plus probable est qu'ils adopteront les mêmes règles que leurs amis à Bruxelles, notamment s'ils veulent faire commerce avec eux, et le gain démocratique est, disons, douteux. Le point que je veux souligner est que ces questions sont complexes, délicates, et ne se prêtent pas à un jugement à l'emporte-pièce.

[#4] Le public a tendance à être extrêmement incohérent dans ses demandes de réglementation, et à les réclamer en même temps qu'il les décrie. Je ne parle pas seulement des européens bien contents que les frais de roaming sur la téléphonie mobile baissent régulièrement suite à l'action européenne (ou qui réclament qu'ils baissent encore plus ; ou qui s'étonnent que cette baisse des tarifs ne concerne pas les tarifs nationaux, laissés, justement, hors du champ de la réglementation européenne par le principe de subsidiarité). Tout scandale alimentaire, par exemple, ou le simple « principe de précaution » devant une situation nouvelle, provoque immanquablement des appels à plus de contrôle et plus de réglementation. Un des principaux arguments contre les accords de libre-échange notamment UE-USA, est la perte du haut niveau de protection du consommateur (i.e., justement, de réglementation !) qui en résulterait en Europe. (Et encore, je ne parle même pas des quotas de pêche, qui, parmi les différents aspects de la réglementation européenne, sont probablement celui que les britanniques ont le plus en grippe, et dont on attend qu'il réalise l'impossible quadrature : préserver les populations de poissons, et laisser les pêcheurs libres de pêcher — forcément, c'est impossible, alors on montre du doigt le coupable qu'on peut.)

De toute façon, mon intention n'est pas de me livrer ici à une défense de l'UE, ni même d'esquisser les directions dans lesquelles la campagne du Remain aurait pu mener une telle défense. Je ne peux que me désoler du gâchis, et espérer qu'il sera quand même bon à quelque chose. Si les Britanniques votent pour partir, les négociations seront très dures, parce qu'il y aura des gens qui voudront le leur faire « payer », par exemple en leur refusant tout accord de libre-échange, ou alors seulement sur les bases de leur acceptation unilatérale et sans condition de tout l'Acquis communautaire sur l'élaboration duquel ils n'auront plus voix au chapitre. La Schadenfreude n'a rien de reluisant quand elle s'oppose à un pays entier (en revanche, voir David Cameron perdre son poste et Nigel Farage face à ses mensonges présentera bien un certain goût de satisfaction). Mais si le désastre économique annoncé a bien lieu et oblige d'autres à réfléchir un peu plus fort avant de se brûler eux-mêmes, ce sera déjà ça de pris ; et si on est vraiment optimiste, on peut même imaginer que le fait de ne plus avoir l'opposition systématique des Anglais à l'Union sans cesse plus étroite serait une bonne chose pour cette dernière (là, honnêtement, je n'y crois pas : je crois que les europhobes ne conduiront pas que le Royaume-Uni à la catastrophe, ils mettront tout le continent le nez dans le caca chacun de leurs nationalistes locaux).

Ajout () : le journal The Economist (dont je trouve l'orientation politique « capitaliste décomplexée qui se croit moderne » insupportable en général, mais dont il faut reconnaître qu'il sont extrêmement bien renseignés) a fait un guide du Brexit intéressant à lire sur tout un tas d'aspects.

(dimanche)

Psychohistorical Crisis de Donald Kingsbury

Je ne parle guère sur ce blog des romans que je lis (encore moins que des films que je vois), entre autres parce que lire un livre prend beaucoup plus de temps que voir un film, et à la fin je ne sais plus bien ce que je pensais au début, ou peut-être que, comme l'expérience est moins ramassée dans le temps, ça me motive moins à en parler. Mais comme j'ai écrit récemment une entrée sur ma lecture du cycle de Fondation d'Asimov, il faut que dise un mot sur un roman que je viens de finir : Psychohistorical Crisis, publié en 2001, du romancier et mathématicien canadien Donald Kingsbury.

Il s'agit d'une suite de Fondation. Une suite non autorisée, c'est-à-dire que pour éviter les problèmes de copyright[#] tous les noms ont été changés, je vais y revenir ; et du coup, pour ceux qui considèrent que ce concept a un sens[#2], ce n'est pas canon. En fait, plus précisément, c'est une suite de la trilogie « centrale » de Fondation, c'est-à-dire les trois volumes publiés au début des années '50 (soit : Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation, voyez mon entrée précédente pour plus d'explications sur le cycle asimovien) ; Kingsbury ne contredit pas explicitement les autres romans du cycle de Fondation[#3], il y a même un ou deux points où il m'a semblé qu'il faisait une référence extrêmement obscure aux préludes, mais c'était plus un clin d'œil qu'un lien interne à l'histoire, généralement parlant il les ignore simplement, donc on peut considérer qu'on a une histoire qui se tient en ajoutant ce roman à la suite de la trilogie centrale de Fondation.

Mieux, cette histoire a une fin, ce qui n'est pas vraiment le cas de la trilogie de Fondation, qui reste un peu en plan (et peut-être encore plus si on y ajoute les romans qui se passent après). Et peut-être encore mieux, sur certains plans, je trouve que le roman de Kingsbury reste plus dans l'esprit, ou dans la trajectoire narrative, de cette trilogie, alors que les romans plus tardifs d'Asimov partaient un peu dans une autre direction (notamment par la volonté de faire le lien avec le cycle des robots, mais j'en ai déjà parlé). On pourrait même dire que Kingsbury éclaircit certains points qu'Asimov avait laissé un peu obscurs, et peut-être même corrige une sorte d'incohérence (c'est très discutable, mais on peut défendre cette position) dans Fondation, voire, dans les mathématiques de Hari Seldon. D'une certaine manière, ce qu'il fait m'évoque que j'avais imaginé dans ce fragment, et c'est peut-être pour ça que ça m'amuse. Plus généralement, certains aspects de sa façon d'écrire me renvoient à ma propre lecture d'Asimov, il faut croire que Kingsbury en a un peu la même approche (peut-être parce qu'il est lui aussi matheux ?).

En revanche, il faut préciser que Kingsbury change, en plus des noms, un point important dans l'histoire d'Asimov. Enfin, ce n'est pas totalement clair s'il s'agit d'un changement rétroactif (au sens où le roman de Kingsbury se placerait à la suite d'un roman différent, quoique très parallèle, à celui d'Asimov), ou si c'est un changement de situation dans l'histoire interne, mais ça n'a pas grande importance de le savoir et l'ambiguïté est peut-être voulue.

Pour être un peu moins vague, après les deux notes qui suivent, je vais présupposer la lecture de la trilogie centrale de Fondation, et je vais donc la spoiler (par contre, je ne spoilerai pas, ou alors de façon très mineure, le roman de Kingsbury). De toute façon, une critique de Psychohistorical Crisis n'a probablement aucun intérêt pour quelqu'un qui n'aurait pas lu la trilogie centrale de Fondation vu qu'il est quasiment nécessaire de l'avoir lue pour lire cette « suite » (ce n'est pas rigoureusement indispensable, les événements importants sont toujours rappelés, mais peut-être pas de façon très compréhensible, et en tout cas de manière à gâcher le plaisir).

[#] Digression : C'est une question sur laquelle j'aimerais un peu mieux connaître l'état du droit : dans quelle mesure le droit de la propriété intellectuelle, dans différents pays et différents régimes (copyright/droit d'auteur d'une part, droit des marques de l'autre), s'applique aux personnages, lieux et univers de fiction, c'est-à-dire (1) spécifiquement à leurs noms, et (2) indépendamment de leurs noms. • Kingsbury ou ses éditeurs ont l'air d'avoir fait l'hypothèse que, au moins pour les pays où ils publient et au moins sur les régimes que les ayants-droit d'Asimov ont couvert, le copyright ne s'applique qu'aux noms, et que des modifications vraiment simples de ceux-ci, parfois une simple permutation des lettres, écartent les problèmes ; si c'est vrai, je trouve ça heureux (politiquement et, si j'ose dire, artistiquement / littérairement), mais surprenant (juridiquement). • Il est vrai que beaucoup de pays protègent la parodie et/ou l'analyse critique, mais le roman dont je parle ici ne tombe probablement pas sous ces exceptions, et elles sont assez étroitement définies (par exemple, je me souviens que des gens ont eu des problèmes en voulant publier un dictionnaire des personnages de je ne sais plus quelle série de livres, peut-être Harry Potter : apparemment ça ne passait pas pour de l'analyse littéraire). • Peut-être aussi simplement que les héritiers d'Asimov ne sont pas des infâmes connards rapaces et procéduriers comme le sont les héritiers ou avocats d'une proportion considérable des auteurs à succès (remarquez l'habileté avec laquelle j'évite de nommer qui que ce soit pour ne pas risquer d'être traîné en justice pour diffamation).

[#2] Je trouve que le « canon » est un concept idiot, parce qu'il nie justement ce qui est le plus intéressant dans la fiction par rapport à la réalité : l'univers n'est pas uniquement défini, un auteur est libre de se contredire, de revenir en arrière, de modifier ce qu'il a déjà écrit, de reprendre tout ou même une partie de ce qu'un autre auteur a écrit et de bâtir dessus (modulo problèmes de droit d'auteur, cf. la note précédente), et même de rendre volontairement obscur ou incertain le fait que plusieurs romans puissent se passer ou non dans le même univers. (Je m'amuse avec ça dans mes fragments littéraires gratuits : j'aime bien l'idée qu'on ne sache pas bien lesquels sont reliés auxquels ou de quelle manière, quels personnages sont les mêmes, etc.) Après, comme toute liberté, il est possible d'en faire n'importe quoi et de se tirer dans le pied avec, mais abusus non tollit usum (vieil adage que des gens ont parfois du mal à comprendre).

[#3] Ah si, maintenant que j'y pense, il contredit Foundation and Earth pour ce qui est du destin de la Terre. Mais bon, ce n'est pas un point majeur, finalement.

🌠

Pour situer les choses, Psychohistorical Crisis se passe environ 2700 ans après le début de Foundation, donc après le début du Second Empire galactique. Comme je le disais plus haut, tous les noms ont été changés, de façon d'autant plus mineure qu'ils sont peu importants, mais on les reconnaît très facilement quand on a lu Fondation : par exemple, Terminus devient Faraway, Kalgan devient Lakgan, l'empereur Cleon devient Cleopon (ç'aurait été plus amusant de l'appeler Solon ou Dracon, mais bon… de toute façon le nom n'apparaît que dans une ligne d'une annexe chronologique), Anacreon devient Nacreome, Siwenna devient Sewinna, etc. ; je n'ai pas compris la logique, mais Trantor s'appelle Splendid Wisdom (pourquoi Wisdom ? aucune idée), le Mulet (the Mule dans l'original) devient [c'est notamment là que ça spoile violemment Foundation and Empire, je vous aurai prévenu] Cloun-the-Stubborn, on apprécie la blague, et Hari Seldon n'est jamais nommé et devient simplement the Founder ; la Fondation elle-même est the Fellowship, le First Speaker est First Rank(ing) [Psychohistorian/Pscholar]. Bref, on voit l'idée.

Le changement essentiel par rapport aux écrits d'Asimov est qu'il semble que le mulet ne soit pas un mutant et que les psychohistoriens n'aient pas de pouvoirs psi. En tout cas, personne n'est capable de modifier à distance les émotions d'un autre. À la place (si j'ose dire), Kingsbury imagine que les gadgets évoqués par Asimov que sont la sonde psychique (psychic probe) et le visi-sonar (Kingsbury rebaptise ça en visi-harmonar) ont évolué techniquement et donné naissance au fam (abréviation de familiar), une sorte d'ordinateur qui interface avec le cerveau humain et qui sert à augmenter à la fois ses capacités analytiques et son auto-contrôle émotionnel ; essentiellement tout le monde en a un (mais tous les modèles ne se valent pas, et il y a une inégalité sociale fondée sur la possibilité de s'acheter un plus ou moins bon fam). • Je n'étais pas super convaincu par cette invention, qui joue un grand rôle dans l'intrigue, mais il faut dire que je n'étais pas non plus super convaincu par l'idée d'Asimov de la possibilité de modifier les émotions, et il faut admettre que Kingsbury fait un assez bon usage de son gadget (les possibilités du fam sont un petit peu à géométrie variable, mais à peu près autant que les pouvoirs psi chez Asimov). Il laisse aussi ouverte la porte que son roman s'inscrive vraiment dans la continuation de ceux d'Asimov en suggérant que le fam a aussi comme fonction d'empêcher le contrôle émotionnel par autrui ; et peu importe, finalement, que le Mulet ait déstabilisé le Plan Seldon en utilisant un pouvoir de mutant ou la technologie du visi-sonar, le point important est qu'à l'époque où le roman se passe, essentiellement tout le monde a un fam et les émotions ne sont plus contrôlables par ce type d'attaque.

Il y a aussi des points sur lesquels Kingsbury, sans contredire Asimov, étend ce qu'il a fait, clarifie ou donne de la profondeur.

Pour ce qui est de la psychohistoire, qui joue un rôle majeur, on sent que l'auteur est mathématicien et cherche à rendre la chose scientifiquement aussi plausible que se peut, alors qu'Asimov, il faut le reconnaître, se contente souvent de pipoter des termes mathématiques un peu ridicules. Évidemment, il ne faut pas s'attendre à ce que le roman contienne des vrais morceaux de mathématiques. Mais par exemple, Kingsbury est plus détaillé qu'Asimov sur l'objection inévitable qu'il n'est pas imaginable que l'ensemble de l'histoire de l'humanité soit prévisible, fût-ce statistiquement : il explique que la prévision est possible en général mais qu'il y a des régions des paramètres psychohistoriques, qu'il appelle topozone crossings (dans mes propres fan-fictions d'Asimov j'avais eu la même idée et appelé ça des nexus), où le cours des affaires humaines sera sensible à de petites perturbations, et qu'il faut donc contrôler avec beaucoup plus de précision, et c'est en ces points que l'avenir se joue vraiment. Je pourrais aussi dire, je l'ai évoqué ci-dessus, que le cœur de l'intrigue consiste à corriger un problème crucial, presque une incohérence, dans le Plan Seldon (ceci explique qu'il puisse y avoir encore des choses à raconter après l'avènement du Second Empire) : je ne vais pas en dire plus parce que ce serait impossible sans spoiler de façon majeure, mais disons que je suis d'accord à la fois avec le problème et avec sa solution.

Il y a par ailleurs un passage de l'intrigue qui concerne l'astrologie qui est certainement inspiré d'Umberto Eco (par exemple, des thèmes du Pendule de Foucault), et les idées sous-jacentes sur le rapport entre psychohistoire et astrologie, entre science et mystification, me plaisent beaucoup, et je me suis un peu frappé le front en me disant mais pourquoi je n'ai jamais pensé à ça ?, tellement j'ai trouvé l'idée brillante. (Je ne vais pas en dire plus pour ne pas spoiler, mais je volerai certainement le concept dans quelque chose que j'écrirai un jour.)

Kingsbury développe aussi l'histoire de l'humanité et notamment du Premier Empire galactique, de façon beaucoup plus détaillée qu'Asimov ne l'avait fait. Il semble partager ma fascination pour les empereurs et la fait partager à son personnage, qui trouve intéressant de lire les biographies des plus pittoresques d'entre eux. Kingsbury développe aussi toutes sortes de détails qui donnent de la profondeur et de solidité à l'Univers décrit, parce qu'il faut reconnaître que chez Asimov il est un peu en carton-pâte (à part pour ce qui est de Trantor, et encore). Par exemple, il imagine les unités de temps et de longueur qu'une civilisation galactique pourrait utiliser de façon un peu plus sérieuse qu'Asimov. (Tout est basé sur le mètre : une année, par exemple, est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure une lieue de 1016 m, ce qui donne notre année à 6% près ; une veille est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure 1013 m, soit un peu plus de 9 de nos heures ; une heure est le dixième de ça, une inamin est le dixième centième de ça, soit 33 de nos secondes, et un jiff est le centième de ça, soit un 1/3 de nos secondes. Tout ça se lit très bien, et est plus plausible qu'un système basé sur la seconde SI comme j'avais moi-même imaginé.)

Mais bon, si jusqu'à présent j'ai dit surtout du bien de ce livre, il faut que j'en dise aussi du mal. Parce qu'autant le fond général me plaît bien et je considère qu'il y a le matériau d'une véritable suite-et-fin de la saga commencée par Asimov, autant la forme me déplaît sur plusieurs aspects.

Essentiellement, c'est très brouillon et le rythme est très déséquilibré. Par exemple, certains passages sont extraordinairement développés, foisonnent de détails, et juste après, un point important de l'intrigue est expédié de façon lapidaire. On a droit à des passages extrêmement longs, et à mon avis franchement idiots, où le héros est sur Terre (pour des raisons vraiment peu importantes) et essaie notamment de reconstruire un bombardier de la seconde guerre mondiale, et les derniers un ou deux chapitres où tout se dénoue sont écrits tellement vite qu'on se sent un peu volé. On a des passages très détaillés sur les unités de mesure, des rants bizarres (et à mon avis quelque part entre « scientifiquement inexacts » et « not even wrong ») sur le déterminisme des lois de la physique et la conservation de l'information, et à côté de ça on n'apprend quasiment rien sur des groupes qui jouent un rôle essentiel dans l'intrigue. On apprend des choses étonnamment précises sur le maniérisme de tel personnage un peu secondaire et rien sur le physique d'un autre beaucoup plus important. Les idées brillantes que j'ai évoquées ci-dessus sur l'astrologie sont, finalement, mal mises en valeur dans le rythme du roman et dans l'intrigue en général.

Et puis Kingsbury se spoile lui-même. Je trouve ça particulièrement dommage parce que je suis amateur de coups de théâtre, mais apparemment lui ne l'est pas du tout : à chaque fois qu'il a construit un mystère qu'il pourrait nous révéler de façon théâtrale (et asimovienne), il semble qu'il veuille le désamorcer, le dé-dramatiser, et un roman qui pourrait être riche en rebondissements, au moins dans sa forme, se transforme en long fleuve tranquille. (Peut-être que certains préféreront, après tout, c'est une question de goût, les coups de théâtre peuvent être jugés artificiels, mais enfin là il n'y en a vraiment aucun qui résiste, même pas en hommage à Asimov.)

Enfin, il y a le traitement des femmes qui est vraiment bizarre. C'est une chose que les femmes jouent des rôles moins importants que les hommes — après tout, on ne peut pas juger une œuvre individuelle sur ce genre de choses, ça ne peut s'estimer que statistiquement — et qu'aucune femme ne soit psychohistorienne ou mathématicienne, mais il y en a un certain nombre qui sont quasiment placées au niveau de jouets sexuels, et qui plus est l'auteur insiste plus ou moins lourdement sur le fait qu'elles sont tout juste pubères. Alors il est possible qu'il ait voulu justement dénoncer le traitement des femmes dans la SF des années '50, ou s'en moquer, ou quelque chose comme ça. (Il y a moins de grands rôles féminins que masculins chez Asimov, par exemple, et je ne suis pas sûr de pouvoir citer une seule de ses œuvres qui satisfasse au test de Bechdel, mais enfin dans la série Fondation, il y a quand même Bayta Darrell et sa petite-fille Arcadia Darrell, qui sont des personnages de tout premier plan, dans les romans écrits plus tard, Dors Venabili et Wanda Seldon, et dans d'autres séries, Susan Calvin ou Noÿs Lambent.) Si l'auteur avait écrit une petite réflexion sur la question, avait mis en scène un personnage qui se plaigne de la misogynie de sa société, ou quelque chose de ce genre, on pourrait comprendre, mais là il est difficile de ne pas prendre les choses au premier degré, et c'est vraiment gênant.

Au final, je recommande quand même le roman, en tout cas à ceux qui trouvent comme moi qu'il manque un peu une fin à la trilogie centrale de Fondation, et que les romans écrit plus tard par Asimov n'en fournissent pas vraiment une, voire en trahissent la prémisse ; je le recommande à ceux qui veulent voir le thème de la psychohistoire un peux mieux développé ; mais seulement à condition d'être capable de sauter des passages inutilement longuets, de supporter que les révélations soient mal mises en valeur et que d'accepter de fermer les yeux sur la présentation vraiment bizarre des femmes. Il est dommage que des idées d'intrigue vraiment excellentes soient desservies par une forme douteuse.

(vendredi)

À propos de la méthode Assimil

Je suis un grand fan de la méthode Assimil pour l'apprentissage des langues (je l'ai déjà dit, à plusieurs reprises). Je pense que c'est la méthode la plus efficace pour apprendre des langues en ce qui me concerne : je ne pense pas qu'elle soit forcément la plus efficace pour tout le monde, mais pour ceux qui, comme moi, ont surtout une mémoire auditive, la méthode Assimil avec ses enregistrements est sans doute parmi ce qu'il y a de mieux. Comme je suis un dilettante professionnel, je ne vais jamais jusqu'au bout de la méthode (seule exception, l'Assimil d'allemand « avancé »). Du coup, je mesure ma connaissance d'une langue en nombre de leçons d'Assimil suivies (ça va généralement jusqu'à 100, sauf qu'en fait ce serait 149 puisqu'à partir de 50 on doit reprendre la leçon n−49 de façon plus active dans ce qu'ils appellent la « deuxième vague »). C'est ainsi que j'en suis actuellement à 25½ pour le chinois (je pensais que j'aurais abandonné avant, mais ça ne saurait tarder), je suis arrivé à 78 pour le suédois, 5 pour le russe « avancé » (je me suis surtout rendu compte que j'aurais voulu plus de révisions grammaticales et moins de vocabulaire qu'il n'en proposait), 70 (la fin) pour l'allemand « avancé », 54 pour le néerlandais, 42 pour l'arabe, 13 pour le japonais, et 12 pour le hongrois (bon, là c'était juste pour avoir une toute petite idée de la langue avant de passer une semaine à un congrès à Budapest). Je peux aussi mettre 0 pour le portugais parce que je l'ai acheté mais même pas sorti de sa boîte. (Il y a d'autres langues dont j'ai appris des notions autrement que par la méthode Assimil, mais pas grand-chose.) Je n'exclus pas d'augmenter ces chiffres, même s'il est toujours un peu délicat de redémarrer un apprentissage qu'on a commencé et interrompu, et toujours plus amusant d'essayer de commencer une autre langue lorsque comme c'est mon cas on veut juste voir du paysage et pas vraiment communiquer avec qui que ce soit.

(Surtout qu'Assimil s'est mis à faire des méthodes pour les langues anciennes. Il y avait depuis longtemps un Assimil de latin, en fait constitué de traductions de leurs méthodes d'autres langues, et qui n'hésitaient pas à raconter les histoires de gens partant en vacances en voiture ; mais ils l'ont complètement réécrit avec des textes un peu plus « authentiques », et ils ont aussi fait des méthodes de grec ancien, sanskrit et égyptien hiéroglyphique. Bon, je ne suis pas super convaincu de leur sérieux : le sanskrit, passe encore, il y a des vrais gens qui parlent couramment le sanskrit, c'est une langue zombie parce qu'elle continue à remuer alors qu'elle est censée être morte ; mais l'égyptien ancien, vu qu'on ne connaît même pas les voyelles de la plupart des mots, ça me paraît un peu farfelu d'apprendre à le parler. Qu'importe !, c'est rigolo, et c'est ça qui compte. Donc je salue l'initiative.)

Évidemment, il ne faut pas s'attendre à parler couramment la langue au bout de 100 ou 149 leçons !, ils annoncent cibler le niveau B2 du cadre européen commun à la fin de l'Assimil « normal » (qui s'appelait autrefois sans peine, mais les nouvelles éditions n'ont plus ce titre) et C1 à la fin de l'Assimil « avancé » (c'est-à-dire perfectionnement) quand il existe ; je trouve ce système de niveaux assez foireux et mal défini, ne serait-ce que parce qu'on peut avoir un niveau totalement différent en compréhension et en expression, à l'oral et à l'écrit, ce qui fait quatre mesures différentes, mais au moins l'ordre de grandeur est plausible pour ce que je peux en juger. Et ce n'est vraiment pas mal, en six mois d'apprentissage en solitaire, d'atteindre un tel niveau. (Il y a bien sûr des gens particulièrement doués pour les langues qui pourraient aller beaucoup plus vite, mais le point important est que cette méthode convient pour tout le monde, ou au moins tous ceux qui ont une mémoire principalement auditive.)

En revanche, ce qui est à mon avis faux c'est quand ils prétendent que la méthode demande 20 à 30 minutes d'attention par jour (c'est écrit par exemple ici). Je ne crois pas être particulièrement lent, peut-être un tout petit peu perfectionniste, mais en ce qui me concerne c'est plutôt 60 à 90 minutes par jour, peut-être même plus. Et encore, il m'arrive souvent d'étaler une leçon sur deux jours quand je trouve que je ne l'ai pas bien assimilée.

Le truc est que (même dans la « première vague ») il ne faut pas se contenter d'écouter deux ou trois fois le texte : il faut l'écouter jusqu'à ce qu'on le comprenne dans sa langue d'origine en l'entendant, quitte à commencer par l'écouter par petits bouts de phrases puis par phrases complètes, puis en entier. Je ne saurais pas dire combien de fois je dois réécouter un dialogue Assimil avant d'être satisfait du fait que je le comprends vraiment, parce que ça varie beaucoup d'une fois sur l'autre (notamment s'il y a plus de vocabulaire que d'habitude, ou des tournures syntaxiques délicates), et évidemment d'une langue à l'autre. Mais ce qui est certain est qu'il ne faut pas « traduire » : il faut vraiment que ce soit le texte prononcé dans la langue qu'on apprend qui ait un sens. Je ne lis d'ailleurs la traduction qu'une seule fois, et encore, en essayant de ne regarder que le mot-à-mot (je ne regarde la traduction en « bon français » que quand j'ai un doute sur le sens global). Pour assimiler le sens d'une phrase, j'essaie de m'imaginer l'action, parfois de faire un bout de mime avec mes doigts en même temps que je prononce le mot, tout pour éviter de faire une association avec un mot français (si j'ai vraiment besoin de dire un mot, je vais parfois essayer de le dire en anglais ou en allemand, histoire de ne pas faire des connexions trop tentantes).

Tout ça demande beaucoup de temps. Certes moins quand il s'agit d'une langue de structure proche d'une langue que je connais déjà (pour le néerlandais, par exemple, je n'ai essentiellement que du vocabulaire à apprendre) que pour une langue où je dois en plus obliger mon cerveau à comprendre des nouveaux arrangements syntaxiques : pour le chinois, par exemple, les classificateurs me posent problème à intégrer dans mes circuits mentaux (je ne parle même pas de les retenir ou de les associer aux bons mots, je n'en suis pas là, mais de m'habituer à la structure).

Et puis il y a la prononciation. C'est surtout là que les enregistrements d'Assimil sont précieux, et je passe de nouveau beaucoup de temps à les écouter et à tenter de reproduire aussi précisément que je peux la phonétique. Les manuels indiquent certes la prononciation par une transcription à eux (différente pour chaque langue, et qui essaie de s'inspirer de l'orthographe française), mais il faut dire que ce genre de transcription non-API est (forcément) merdique, et la description des sons s'adresse aux gens qui ne connaissent rien à la phonétique[#] et ne vaut pas l'article L phonology (où L est la langue en question) sur Wikipédia. Bon, la transcription pourrait servir pour les cas où l'orthographe de la langue n'est pas en relation claire avec la prononciation et que les enregistrements ne sont pas parfaitement audibles ; sauf que ça ne marche pas toujours : en suédois, par exemple, il est essentiellement impossible de prédire (ou en tout cas, je n'ai pas trouvé de règle) si la lettre ‘o’ sera prononcée /uː/ ou /ʊ/ d'une part, ou bien /oː/ ou /ɔ/ d'autre part (il y a deux questions : le timbre et la longueur ; la longueur se devine assez bien, mais le timbre, nettement moins), et ces andouilles arrêtent les transcriptions systématiques au bout de je ne sais plus quelle leçon et ne prennent pas la peine de la donner au moins systématiquement pour tout nouveau mot contenant un ‘o’ — et les enregistrements ne sont pas toujours totalement clairs (et je n'ai pas non plus trouvé de dictionnaire suédois en ligne avec les prononciations de tous les mots transcrites de façon inambiguë).

[#] Je pense que quiconque veut apprendre n'importe quelle langue étrangère devrait passer d'abord un petit peu de temps à apprendre des notions générales de phonétique (en gros, la terminologie basique sur les points d'articulation, les modes d'articulation et ce genre de choses, les voyelles cardinales, et les symboles courants de l'alphabet phonétique). La plupart des gens ne veulent pas faire cet effort, parce qu'ils ont l'impression de perdre un temps qui pourrait être consacré à apprendre la langue qu'ils veulent apprendre, mais je pense que c'est une grosse erreur : si on veut à terme prononcer les choses correctement, il est beaucoup plus efficace d'apprendre un peu de phonétique.

Chaque leçon d'Assimil est encore suivie de deux exercices, un exercice de version et un exercice de thème où il faut compléter les trous, dans les deux cas en reprenant surtout le vocabulaire de la leçon qui vient d'être vue. L'exercice de version me semble particulièrement important, j'essaie de le faire uniquement à partir des enregistrements (pour m'exercer à la compréhension orale) et je ne regarde le texte écrit que lorsque cinq ou six écoutes m'ont persuadé que je ne comprendrai décidément pas la phrase, et que je n'arrive même pas à trouver dans le lexique de quel(s) mot(s) il peut s'agir. L'exercice de thème me semble moins utile, parce que bien souvent, même avec juste des pointillés à compléter, on ne peut pas vraiment deviner quelle tournure ils veulent vous faire retrouver. Je complète le plus souvent en réécoutant des phrases tirées au hasard par mon ordinateur parmi les 10–20 dernières leçons (et leurs exercices de version) ; pour le chinois, j'ajoute encore l'exercice de reconnaître les tons (et autres phonèmes délicats) des phrases que j'entends, en revanche j'ai déjà à peu près abandonné l'idée d'apprendre un nombre non-complètement-ridicule d'idéogrammes (même si je me suis fait un petit jeu en JavaScript pour ça).

Si j'en profite pour donner un état d'avancement de mon expérience mnémurgique consistant à voir comment j'arrive à mémoriser le chinois, elle est peu concluante : je suis un peu moins mauvais que je pensais pour retenir des idéogrammes, mais ça demande quand même énormément d'efforts et ça ne m'intéresse pas assez pour que je déploie la motivation correspondante (il faut bien le dire franchement, ce système d'écriture est vraiment d'une connerie hallucinante) ; j'arrive à peu près à mémoriser les tons des mots chinois que je retiens, mais je ne sais pas bien si je les mémorise comme faisant partie intégrante de la phonétique du mot ou si ça reste dans mon cerveau comme une donnée annexe.

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