David Madore's WebLog

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(samedi)

Brexit, la gueule de bois du lendemain

Je vais éviter de trop épiloguer sur le Brexit, parce que tout a déjà été dit et parce que je ne suis décidément pas très doué pour parler de politique. Je vais me contenter de toutes petites remarques au niveau émotionnel et non rationnel.

J'ai promis de ne pas fanfaronner d'avoir fait une prévision correcte, et honnêtement, d'une part je n'en ai pas l'humeur, d'autre part il n'y aurait pas de quoi parce que c'était surtout mon pifomètre qui parlait, ou peut-être simplement mon pessimisme. Mais l'évolution de mon état d'esprit est intéressante. Comme beaucoup de gens, je me suis couché jeudi soir vers une heure du matin (à Paris, donc minuit à Londres) en pensant que le Remain l'avait emporté de justesse (selon la BBC, Nigel Farage avait admis que c'était probablement le cas), et je me suis réveillé vendredi pour apprendre que finalement c'était le contraire. Mais je ne peux pas dire que l'un ou l'autre me rendait heureux : même si le Remain passait, c'était par une marge minuscule, et c'était une victoire à la Pyrrhus. Pour un eurofédéraliste, ce referendum était un peu une situation lose-lose, avec d'un côté une Europe bradée et de l'autre une Europe mutilée, et dans tous les cas une Europe paralysée par la peur d'un nouveau referendum du même genre. On pouvait bien sûr imaginer, dans les deux scénarios, des raisons d'espérer, mais il faut quand même une bonne dose de Foi pour penser que l'Union sans cesse plus étroite (la chose qui m'importe vraiment) n'était pas morte dans un cas comme dans l'autre, et je ne suis pas spécialement doué pour avoir la Foi. J'ai expliqué que j'aimais l'Union européenne et pourquoi, je n'ai pas dit (comme certains ont pu le croire) que j'y croyais encore. Peut-être que je n'y crois plus du tout, en fait. Je pourrais en dire de la sociale-démocratie, d'ailleurs.

Cela m'amène à une réflexion bizarre sur les attachements politiques et idéologiques, la manière dont ils se forment et dont ils nous emprisonnent. Fondamentalement, comme j'ai tendance à me tenir à l'écart des discussions politiques, et comme ma voix compte pour un cinq cent millionième ou quelque chose comme ça lors d'une élection, mes opinions politiques ne servent qu'à une seule chose, c'est à me rendre malheureux. Je ne me fais pas d'illusions : elles ne sont pas dictées par des considérations rationnelles, elles sont le résultat du hasard et de ma trajectoire personnelle, sans doute des gens que j'ai côtoyés et admirés (encore que les fédéralistes, je n'en connais pas des masses, donc je ne sais pas vraiment d'où ça me vient). J'aimerais avoir le talent d'un Talleyrand, en l'occurrence d'un Boris Johnson, pour rejoindre à chaque fois le parti des gagnants ou des futurs gagnants, mais je n'ai pas le mode d'emploi pour changer mes opinions politiques à volonté. Ça n'aurait rien de moralement reprochable de retourner ma veste si c'est seulement pour être moins malheureux, mais je ne sais pas faire.

Notamment, j'essaie de comprendre, quand je parle à des europhobes français, comment ils pensent. (Je ne parle pas des souverainistes d'extrême-droite, hein. Il y a des gens qui ont été assez idiots pour comprendre dans une entrée passée que je disais que tous les europhobes sont des nationalistes extrême-droite alors que je disais que tous les nationalistes d'extrême-droite sont europhobes — donc je prends la peine de devancer ce brûlage d'hommes de paille.) Mais je n'arrive tout simplement pas à rentrer dans ce mode de pensée. Je me plaignais que la campagne du referendum britannique avait été presque exclusivement négative : les valeurs négatives servent à mettre les gens en colère, mais pour convaincre ou être convaincu en direction d'une idée politique, il faut se concentrer des valeurs positives. (Donc déjà, europhobe ou eurosceptique est un mauvais terme parce qu'il est défini par rapport à quelque chose de négatif, j'en suis conscient, mais je ne sais pas quoi écrire d'autre, justement parce que je n'ai pas compris où est le positif.) Peut-être qu'il faudrait commencer par arriver à être fier/content/satisfait/heureux de la France ou d'être français, et c'est une première chose dont je n'arrive pas à comprendre comment on y arrive.

Mais bon, faute d'arriver à me changer les idées, je peux au moins me consoler en me disant que l'Union européenne va sans doute plutôt s'orienter vers une lente agonie, une paralysie comateuse, que vers une explosion brutale. Si j'étais un de ces britanniques qui ont voté avec la minorité, je serais autrement plus effondré. Je m'étais interrogé récemment sur l'effet émotionnel que peut provoquer une déchéance de nationalité ressentie comme une injustice : si on me déchoyait de ma citoyenneté européenne, fût-ce suite au retrait du pays de l'Union, je ressentirais cette perte de droits comme d'une violence inimaginable. La pensée que mon avenir m'aurait été volé, que je serais prisonnier des frontières, et de l'arbitraire du pouvoir, d'un pays si étroit, me terrifierait. Quand je vois que sur le referendum de jeudi environ les trois quarts des votants de moins de 25 ans ont voté pour rester dans l'Union européenne, je suis affligé pour eux. Et voilà surtout pourquoi il ne faut pas éprouver de Schadenfreude (encore moins chercher à punir) quand il s'agit d'un pays entier : ceux qui sont dans le camp électoralement perdant souffrent déjà bien assez.

(En revanche, je rêve tout haut que l'Écosse demande son indépendance, obtienne un nouveau referendum pour en décider, et que les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne intègrent le fait que l'Écosse le remplace au moment de la sortie si ce referendum est positif. C'est assez clairement le moins mauvais scénario pour l'avenir.)

(mardi)

Quelques points (juridiques ?) supplémentaires au sujet du Brexit

Mon entrée précédente concernait plutôt l'aspect politique du referendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne et la campagne qui va avec. Mais je voudrais ajouter quelques points sur d'autres aspects.

Le cadre juridique d'un retrait de l'UE est fixé par l'article 50 du Traité sur l'Union européenne. (EUR-Lex n'arrête pas de casser ses liens, je viens de leur écrire pour leur faire part de mon agacement, mais la version consolidée française des traités européens est actuellement ici. Attention, il y a plein d'articles 50, surtout que le Club contexte a eu l'idée géniale de faire nommer les traités Traité sur l'Union européenne et Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne pour qu'on les confonde bien, d'y ajouter plein de protocoles, et de reprendre à chaque fois les mêmes numéros comme si les entiers naturels étaient une resource rare.)

Cet article 50 prévoit que, à partir du moment où un État notifie le Conseil européen de sa décision de quitter l'Union, un compte à rebours s'engage au bout duquel l'État quittera forcément l'Union au bout de deux ans maximum, sauf décision unanime de prolonger les négociations ou bien accord via un traité (également unanime) sur d'autres modalités. La rédaction est probablement prévue pour donner un maximum de pouvoir à l'Union lors des négociations : en l'absence d'accord négocié, l'État sécessioniste se retrouve purement et simplement exclu de tous les traités européens (notamment, hors de l'espace de libre-échange ou tout autre accord qu'il aurait voulu préserver).

Mais il y a une faille dans ce système : c'est que rien n'oblige l'État sécessioniste à « activer » immédiatement le mécanisme, en l'occurrence, le Royaume-Uni au lendemain de (ou en tout cas, rapidement après) un referendum sur la sortie de l'Union. On pourrait même dire qu'il n'a aucun intérêt à déclencher un compte à rebours qui ne fait que lui lier les mains. (Il semble que David Cameron ait pourtant promis qu'il le ferait ; mais il n'est pas sûr qu'il reste au pouvoir assez longtemps si le Leave l'emporte, et il semble que des partisans du Brexit aient, au contraire, plutôt indiqué vouloir ne pas faire appel, en tout cas immédiatement, à l'article 50, histoire de gagner de temps dans les négociations : donc la question n'est pas du tout théorique.) Alors certes, les autres États pourraient purement et simplement refuser d'ouvrir des négociations tant que le mécanisme n'est pas activé. Mais jouer ainsi à une sorte de Core War juridique n'est probablement dans l'intérêt de personne, parce que l'État sécessioniste a une carte encore plus puissante dans sa manche, même si on se rapproche là du droit théorique :

Comme l'Union européenne n'a aucun pouvoir exécutoire, un État peut décider de quitter l'union sa façon « sauvage » (ou « passive agressive », si on préfère), c'est-à-dire en modifiant son droit interne pour que le droit de l'Union n'y ait plus de force, et en ignorant purement et simplement toutes les condamnations de la Cour de Justice de l'Union européenne qui ne peut pas faire exécuter ses décisions. Cette façon de faire serait particulièrement facile pour le Royaume-Uni, qui n'a qu'à passer une loi au parlement révoquant la European Communities Act 1972. Ils seraient alors dans une situation juridiquement amusante : membres de l'Union pour le droit de celle-ci (comme il n'existe aucun mécanisme pour expulser un État membre de l'Union européenne, quelles que soient les condamnations contre lui), mais non-membres pour leur droit interne (ce qui leur permettrait d'ignorer totalement ce qu'on leur dit). Il est douteux que qui que ce soit ose pousser à ce point le culot (j'ai entendu dire que Nigel Farage avait mentionné cette hypothèse, mais je n'ai pas trouvé de confirmation claire, et j'ai peut-être mal compris), ceci étant, la question se pose de savoir quel moyen de réponse/rétorsion le reste de l'Union, ou les autres États membres, auraient : saisir des avoirs britanniques hors du Royaume-Uni ?, pas clair.

Une réponse (amusante) du même ordre, et qui pousse encore plus loin le droit théorique, serait de faire un nouveau traité à N−1 États (typiquement, N=28) qui (a) crée une nouvelle union intitulée Union européenne 2.0 entre États signataires, (b) fait sortir tous les états signataires de la version 1.0 (également de façon « sauvage »), (c) s'autoproclame successeur de la version 1.0 (en confisquant tous ses avoirs et toutes les institutions pour la reverser à la nouvelle version). Mais encore faudrait-il que toutes les autres institutions internationales et tous les autres États acceptent la partie (c), ce qui n'est pas forcément gagné (par exemple, pour attribuer à l'Union européenne 2.0 le siège d'observateur à l'ONU de la version 1.0, les représentations qu'elle a dans des pays tiers, et toutes sortes d'autres avoirs, ou simplement accepter qu'elle s'y substitue dans des contrats de droit privé dans des juridictions étrangères, que l'euro 2.0 remplace l'euro 1.0 dans tous les instruments financiers, etc.). Bien sûr, tout ça est complètement théorique. Une version moins théorique serait simplement que les autres États membres déclarent unanimement qu'ils interprètent cette sortie « sauvage » comme une invocation implicite de l'article 50.

Je m'étais fait des réflexions dans le même genre pour contourner la clause de la Constitution française qui précise que : Nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n'est valable sans le consentement des populations intéressées. Si tous les Français veulent se débarrasser de l'Île de Nouvelle-Mafiosonie mais que les autochtones ne veulent pas être indépendants, on peut imaginer la solution suivante : tout le reste de la France demande son indépendance, qui peut alors se faire avec un referendum sur toute la France plus un referendum sur toute la France moins l'Île en question (puisque c'est ce « reste » qui devient indépendant). Mais, problème, l'Île devient alors « la France » du point de vue du droit international, puisque c'est le reste du pays qui a obtenu son indépendance, et cela peut être embêtant. Débat théorique, mais pas tant que ça : après tout, un ergotage de ce genre à lieu au sujet de la Chine puisque deux États prétendent chacun être « la Chine, la seule et l'unique », la République de Chine (de facto, Taïwan) et la République populaire de Chine (qui fait un caca nerveux quand on montre du doigt l'évidence, c'est à dire qu'elles sont, en fait, deux pays : donc tout le monde doit faire semblant de croire à un script absurde, mais bon, je me suis déjà plaint de ce genre de choses) ; et la question de savoir laquelle des deux siège à l'ONU a été résolue d'abord en faveur de la République de Chine puis, depuis 1971, la République populaire de Chine.

And now for something completely different: Switzerland.

Le 9 février 2014, les Suisses ont approuvé par referendum une initiative (au titre particulièrement vomitif : contre l'immigration de masse) soutenue uniquement par leur parti d'extrême-droite-mais-qui-en-français-se-prétend-centriste-on-se-demande-pourquoi, imposant des plafonds et contingents annuels pour le séjour des étrangers en Suisse, qui doivent être fixés en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse et dans le respect du principe de la préférence nationale. Ces dispositions étant contraires à plusieurs traités internationaux, le texte de l'initiative prévoyait encore (a) qu'aucun traité international contraire ne serait conclu, et (b) que le Conseil fédéral disposait de trois ans pour renégocier les traités antérieurs contraires aux dispositions en question. Je n'ai pas bien compris si les traités ainsi contredits incluent la Convention internationale de 1951 relative au statut des réfugiés (spécifiquement pour le principe de non-refoulement), mais en tout cas il y a clairement les accords bilatéraux entre la Suisse et l'Union européenne, et spécifiquement l'accord du 21 juin 1999 sur la libre circulation des personnes. (Retrouver le texte précis du traité est un peu naviguer dans un labyrinthe, mais il me semble que c'est celui-ci.)

Or les accords bilatéraux Suisse-UE sont liés par une clause « guillotine » qui impose qu'ils entrent en vigueur simultanément et que la dénonciation de l'un d'entre eux emporte la dénonciation de tous, sauf accord négocié du contraire. Donc si la Suisse est obligée de dénoncer celui sur la libre circulation des personnes pour satisfaire à ce qui fait maintenant partie de sa Constitution[#], sauf à convaincre l'Union européenne du contraire, elle perd du même coup tous les accord commerciaux et qui équivalent de facto à une appartenance à l'espace économique européen.

C'est peu dire est que l'Union européenne est dans une position de force : la proportion des exportations suisses qui va vers le Marché commun est gigantesque (plus de 50%), et même si dans l'absolu l'Union perdrait plus que la Suisse à ne plus commercer avec elle (la balance commerciale entre les deux est excédentaire pour l'Union, principalement au bénéfice de l'Allemagne), relativement à l'ensemble des exportations de l'Union la Suisse ne représente qu'environ 7%. Les citoyens de l'UE (du moins ceux qui ont entendu parler de l'histoire et en connaissent un peu les détails, ce qui ne fait pas grand-monde, en fait) semblent divisés entre ceux qui se scandalisent d'une mesure populiste qui dénonce un accord international et ceux qui saluent un choix démocratique ; mais en tout état de cause, il y a bien chez certains une volonté de punir la Suisse.

Pendant à peu près un an (sur les trois dont le Conseil fédéral suisse dispose pour renégocier un accord), la Commission européenne n'a même pas accepté d'ouvrir la discussion, renvoyant aux autorités suisses essentiellement le message qu'ils auront l'accord actuel ou rien du tout, et que c'est à eux de se débrouiller avec leur droit interne. (Voici ce qui s'appelle envoyer chier.) En février ou mars 2015, la Commission Juncker a un peu assoupli sa position et a accepté de discuter, mais plus d'un an après il ne semble pas que les négociations aient abouti à grand-chose, malgré la nomination côté suisse d'un négociateur en chef (Jacques de Watteville) à l'été 2015.

Je n'arrive pas à savoir exactement où en est le dossier, d'autant que c'est sans doute une information peu publique, et que la seule source d'information est essentiellement dans les conférences de presse du Conseil fédéral suisse, qui durent environ une heure chacune, dont une partie dans un allemand que je ne comprends pas parfaitement à cause de l'accent et des termes juridiques. De ce que j'ai compris, en mars 2016, le Conseil fédéral suisse a décidé, de façon apparemment contradictoire : (1) tout en continuant (et en privilégiant) les discussions avec l'UE comme « plan A », de présenter comme « plan B » en cas d'échec des négociations, l'invocation d'une clause de sauvegarde unilatérale[#2] pour déroger aux accords avec l'UE, et proposer conséquemment à l'Assemblée fédérale un système de quotas en application de l'initiative votée en 2014 ; et (2) néanmoins, de signer un protocole élargissant à la Croatie les accords bilatéraux avec l'UE, sachant qu'il ne pourra pas être ratifié tant que la question principale ne sera pas réglée. La signature du protocole (mais apparemment pas sa ratification) était exigée par l'UE pour accepter que la Suisse participe aux programmes de coopération scientifique et éducative Horizon 2020 et Erasmus+. Par ailleurs, en tout état de cause, les discussions sur la question principale ne peuvent pas avancer avant le referendum sur le Brexit.

La raison pour laquelle je raconte tout ça est qu'il y a clairement un lien entre ce dossier suisse et le dossier britannique si le referendum donne une majorité au Leave : les deux situations sont assez semblables en ce qu'un État va, suite à une modification de son état juridique interne prise par referendum, devoir négocier avec l'Union européenne dans des délais serrés (trois ans pour la Suisse, deux pour le Royaume-Uni), faute de quoi il se retrouvera exclu de tout accord commercial. Même si le Royaume-Uni décide de rester dans l'Union, la gestion du dossier suisse donnera peut-être une idée de la manière dont les choses se seraient passées (se sereraient passées ? j'ai besoin d'un conditionnel futur antérieur…). Et si le Royaume-Uni décide de sortir, il sera intéressant de comparer la manière dont les deux pays sont traités.

[#] Oui, c'est inimaginablement crétin, mais les votations fédérales suisses de ce genre modifient la Constitution, parce qu'il n'y a pas moyen de simplement passer une loi fédérale par referendum, et personne n'a encore eu la bonne idée ou n'a été assez geek pour modifier la Constitution afin de le permettre. Du coup, la Constitution helvétique est un pot-pourri de conneries qui n'ont rien à faire dans une Constitution : les gens qui s'offusquent que les traités européens (vaguement constitutionnels, donc) contiennent les mots vessies et estomacs d'animaux (authentique !) devraient regarder un peu ce qu'il y a dans la Constitution helvétique (à l'origine une magnifique œuvre de Napoléon, soit dit en passant).

[#2] Mais je n'arrive pas à comprendre si cette « clause de sauvegarde » est quelque chose d'explicitement prévu dans le traité, et interprété de façon un peu tarabiscotée, ou une invention pure et simple du Conseil fédéral (que la Suisse ne pourrait en aucun cas opposer à l'UE). Dans tous les cas, il est certain que cette clause de sauvegarde unilatérale comporte une certaine insécurité juridique.

Enfin, je voudrais proposer à mes lecteurs de réfléchir à la problématique suivante. La livre sterling est cotée aux bourses de Tōkyō, Singapour et Hong Kong, qui seront encore ouvertes vers la fin des opérations électorales en Grande-Bretagne. À ce qu'il semble (ou si ce n'est pas le cas, faisons comme si), des hedge funds ont commandité des sondages « sortie des urnes », non publiés, à leur propre usage, afin d'être les premiers à vendre ou acheter de la livre selon le résultat du vote. Ceci soulève un certain nombre de questions, notamment :

  1. Une telle opération, avant la publication officielle des résultats du vote, rentre-t-elle légalement dans la définition d'un délit d'initié ? (Discuter selon la juridiction.)
  2. Indépendamment de la réponse à la question précédente, cela devrait-il rentrer dans le cadre du délit d'initié ?
  3. Devrait-on tenter de l'empêcher ?
  4. Si oui, comment ? (Suspendre la cotation de la livre ? Interdire les sondages « sortie des urnes » ? Réglementer plus précisément qui peut en commanditer ou y avoir accès ? Obliger les sondeurs à annoncer pour qui ils travaillent et faire une grande campagne « si on vous sonde en sortie de bureau de vote et que c'est J. P. Morgan, mentez effrontément » ?)

Vous avez deux jours pour répondre. ☺

(jeudi)

Quelques réflexions sur la campagne du Brexit

Dans une semaine, les britanniques vont voter pour décider s'ils veulent rester dans l'Union européenne et, selon mon pronostic, ils choisiront de partir (à ce stade-là, beaucoup de gens commencent en effet à douter sérieusement des chances du Remain, même si actuellement predictwise leur donne encore 60% de probabilité ; ça fait bien longtemps que je répète à tout le monde que je suis sûr que le Leave gagnera, mais mon propos n'est pas ici de m'autocongratuler pour mes talents oraculaires[#]). Je pense qu'il n'est pas trop tôt pour examiner les leçons à tirer de cette campagne, qui sont surtout, pour ce qui me concerne, et indépendamment du résultat du vote, une nouvelle démonstration du fait que le referendum est très rarement une bonne idée, en l'occurrence parce que les deux camps mettent en avant les arguments les plus malhonnêtes. J'ai déjà dit un mot ici, mais je veux entrer un peu plus dans les détails.

[#] De toute façon, je ne suis pas un bon oracle : j'avais pronostiqué que les Écossais voteraient pour quitter le Royaume-Uni pour essentiellement les mêmes raisons que je pense maintenant que les Britanniques voteront pour quitter l'Union européenne, et de toute évidence, j'ai eu tort. Je ne mangerai pas mon chapeau si mon pronostic de Brexit est incorrect, et je ne pavanerai pas s'il est correct. • Aparté : Par ailleurs, une des raisons pour lesquelles je n'ai pas mis de l'argent chez un bookmaker du côté du Leave, c'est que les paris sont en livre, et si j'ai raison la livre perdra beaucoup de sa valeur : donc même si j'étais totalement certain de pouvoir lire l'avenir, il n'est pas clair que j'y gagne. Je suppose que ce genre de considération biaise la lecture des cotes, d'ailleurs.

La première chose qu'on voit dans cette histoire, évidemment, c'est David Cameron se tendre un piège à lui-même : il a promis ce referendum pour remporter les élections générales de 2015, il était ensuite obligé de s'y tenir sous peine de voir son parti se fracturer, et il va y perdre sa place (certainement si les électeurs choisissent de quitter l'Union, et peut-être même s'ils choisissent d'y rester), malgré les annonces, pas crédibles une seule seconde, selon lesquelles sa démission n'est pas conditionnée par le résultat du referendum. Et on voit l'ancien maire de Londres, Boris Johnson, en profiter pour convoiter la place de calife de son ancien condisciple et ami : comme tête conservatrice de la campagne Leave, il aura un chemin tout tracé jusqu'au 10 Downing Street si les électeurs suivent ses recommandations. Nigel Farage, chef du parti UKIP, se voit offrir une tribune inespérée pour accroître sa visibilité médiatique et passer pour le vrai chef de l'opposition. Quant à Jeremy Corbyn, le leader travailliste, il a l'air d'avoir adhéré résolument à la campagne Undecided. Mais bon, laissons de côté les questions de personnages et de luttes de pouvoir.

(Il y a bien Nicola Sturgeon — le Premier ministre écossais — que je n'ai pas citée, dont je trouve le ton convenable et les arguments intelligents. Mais j'ai un problème particulier avec Nicola Sturgeon, c'est que quand elle parle, le phonéticien amateur que je suis est tellement fasciné par son accent merveilleux que j'ai le plus grand mal à écouter ce qu'elle dit.)

Ajout/correction () : En fait, j'ai été assez injuste envers Corbyn, dont je n'avais pas entendu notamment ce discours, qui est vraiment bien, qui évite globalement beaucoup des critiques que je décris ci-dessous quant au ton de la campagne, et qui a le mérite de répondre aussi très bien aux gens, notamment des Français, persuadés que l'UE est intrinsèquement « néolibérale » (ou autres critiques du même goût) en remettant en perspective certains points de son action.

Le fait est surtout que la campagne tourne à un niveau abyssalement lamentable. Le camp du Leave martèle à répétition les mots take back control et décrit l'UE comme une sorte de léviathan bureaucratique (mots-clés : red tape), sans aucun fondement démocratique (mots-clés : unelected eurocrats), qui prend l'argent et impose ses règles sur le Royaume-Uni ; mais, outre le fait que le Royaume-Uni a un siège au Conseil, des députés au Parlement, un Commissaire à la Commission, etc., ils s'abstiennent prudemment de dire ce qu'ils voudraient faire ou changer avec le contrôle qu'ils reprendraient. Sauf pour l'immigration, pour laquelle ils réclament un système de points à la manière de l'Australie, et sur laquelle ils ont largement réussi à faire porter tout le débat : au-delà de l'idée nébuleuse de la souveraineté, leur campagne est essentiellement fondée sur la peur de l'immigré[#2], typiquement est-européen, qui vient accaparer les emplois et les services publics britanniques et que l'Union européenne interdit d'empêcher de rentrer. Et pour alimenter la peur de l'étranger, le reste de l'Union européenne est décrit comme étant en déliquescence économique. Quant à l'idée même d'une Europe unifiée, Boris Johnson a comparé ça au rêve de Napoléon et de Hitler.

[#2] Ils ne parlent pas du tout, bien sûr, des britanniques qui auraient émigré dans d'autres pays de l'Union. Pour une raison simple : c'est que ceux-là n'auront pas le droit de voter dans le referendum en question, pas plus que les citoyens de l'Union qui habitent au Royaume-Uni. (Bizarrement, en revanche, les citoyens du Commonwealth, ainsi que les Irlandais, résidant légalement de façon permanente au Royaume-Uni, eux, auront le droit de vote : je me demande comment ceci s'est négocié.)

Comme j'ai fait mon coming-out d'eurobéat, on ne sera pas surpris que je sois affligé par de tels arguments. Mais en vérité, je trouve les arguments du camp du Remain presque pires. En vérité, ils ne nient aucune des critiques faites à l'UE ni ne tentent de dissiper la peur des immigrés ; le gouvernement souligne avoir obtenu des exceptions et exemptions (ce qui est largement un mensonge) ; mais quand Nigel Farage récite sa petite musique selon laquelle l'Union européenne, aussi nobles qu'aient été ses idéaux initialement, a complètement échoué et s'est transformé en cauchemar, personne du camp adverse ne trouve la moindre chose à lui répondre. À la place, ils avertissent : quitter l'Union sera un saut dans l'inconnu, et un désastre économique, et peut-être aussi un désastre sécuritaire. Je suis tout à fait persuadé de cette conclusion (au moins économiquement, le Brexit sera un désastre pour le Royaume-Uni ; pour l'Irlande aussi, bien sûr, et dans une certaine mesure pour le reste de l'Union), mais ça reste un argument épouvantablement mauvais. Les gens ont le droit de ne pas vouloir mettre l'économie par-dessus tout. Et si on propose aux électeurs une alternative (c'est le principe d'un referendum), il est profondément scandaleux d'essayer de leur dire ensuite qu'un des choix conduira à un désastre. Or c'est exactement ce que fait la campagne du Remain : d'une part ils ne font pas le moindre effort pour rendre l'Union européenne sympathique ou agréable aux électeurs, d'autre part ils agitent toutes les peurs possibles, à peu près aussi répugnantes que la peur de l'immigré, pour convaincre les électeurs de voter de rester. Or faire peur aux électeurs est une tactique répugnante.

…Et en plus, ça ne marche pas. La campagne Remain a invoqué tout le beau monde de la planète pour prophétiser toutes sortes de problèmes en cas de Brexit : le président des États-Unis Barack Obama, le président chinois Xí Jìnpíng, la directrice générale du FMI Christine Lagarde, le gouverneur de la Banque d'Angleterre Mark Carney, les ministres des finances du G20, le Taoisearch d'Irlande Enda Kenny, la chancelière allemande Angela Merkel, et bien d'autres, ainsi que quantité d'économistes, de scientifiques et de célébrités en tous genres (même mon chimiste à tête de savant fou préféré s'y est mis), et bien sûr des chefs d'entreprises anglaises, européennes ou multinationales, ont exprimé leurs inquiétudes face à un Brexit, leur souhait de voir le Royaume-Uni rester dans l'UE, ou leurs avertissements dans le cas contraire. Or il n'y a certainement rien de plus contre-productif que de dire aux gens de voter <truc> parce que plein de gens importants pensent qu'ils devraient. (Le seul qui est resté très bruyamment silencieux, dans l'histoire, c'est Vladimir Poutine : d'aucuns en ont conclu qu'il se frotte les mains, ce qui est certainement vrai, mais c'est là aussi un très mauvais argument à sortir, que ce soit de dire qu'il faut partir pour faire plaisir à Poutine ou, au contraire, qu'il faut rester pour ne pas faire plaisir à Poutine.)

Au contraire, il y a beaucoup de gens qui, se sentant trahis par la classe politique en général, seront ravis de voter pour ce qui leur semblera le plus emmerder les élites : accumuler encore plus d'élites pour leur dire quoi faire n'améliorera pas le schmilblick. Ces électeurs désespérés pourraient refuser de voter une loi affirmant que 2+2=4 simplement pour montrer leur mécontentement. Ils auront tort, bien sûr, en pensant emmerder les élites : Boris Johnson est exactement de la même classe sociale que David Cameron, et le UKIP est du même terreau que le parti conservateur. Comme ils auront tort en pensant ne pas se faire de mal ; et encore plus, en pensant ne pas se faire manipuler : car les petits calculs de quelqu'un comme Rupert Murdoch sont pour beaucoup responsable dans l'europhobie de l'opinion publique anglaise. Et à un niveau encore différent, promettre aux électeurs des difficultés (économiques ou autres) peut les inciter à montrer leur courage en bravant ces difficultés.

Je pourrais refaire tout un petit couplet sur le mal que je pense des referenda en général, mais je vais essayer de faire court pour ne pas trop dévier du sujet. J'ai déjà expliqué assez longuement pourquoi il faut arrêter le mysticisme autour de la démocratie, et l'idée que le Peuple Souverain®, s'exprimant directement a forcément raison et ne saurait mal faire, fait partie de ce mysticisme (qui peut conduire, par exemple, à la tyrannie de la majorité, mais ce n'est pas le propos ici). Mais je conçois qu'on considère le Peuple Souverain® comme le fondement de toute autorité à condition que ce Peuple Souverain® s'exprime de façon claire, réfléchie et informée[#3]. Il faut notamment qu'on puisse légitimement penser qu'il n'est pas biaisé par d'autres questions (comme la popularité du gouvernement) ; il faut que la campagne se déroule dans un esprit serein ; et il faut que les citoyens soient raisonnablement au courant des faits objectifs du dossier et des conséquences prévisibles de leur vote. Aucune de ces conditions n'est ici satisfaite. L'ignorance du Britannique moyen (et je pourrais en dire autant du Français moyen) quant au fonctionnement de l'UE, ses institutions ou ses pouvoirs, est colossale, et aucune des campagnes en présence n'a tenté d'y remédier, d'autant moins que le débat s'est mis à porter sur tout autre chose (l'immigration). Quant aux conséquences d'un Brexit, il est évident que personne ne peut les prévoir vu qu'elles dépendront largement de négociations compliquées dont les acteurs ne sont même pas certains. Nigel Farage lui-même a admis qu'il n'avait aucune idée de ce que seraient les conséquences d'une sortie de l'UE.

[#3] Digression : Il y a des gens qui proposent de remplacer les referenda (voire, pour les plus extrêmes, toute forme d'élection) par le tirage au sort, à la façon des jurys d'assises ou de certaines institutions de la démocratie athénienne antique : on aurait un panel de citoyens chargés — à plein temps sur une période prédéfinie — d'étudier un dossier précis pour se faire un avis éclairé et de trancher ensuite une question au nom de l'ensemble de la société. L'idée étant qu'on aura ainsi un avis, statistiquement équivalent à un vote du corps électoral si le panel est relativement grand et tiré au hasard, mais où les jurés peuvent prendre le temps (et ont l'obligation morale) d'enquêter sérieusement sur la question, d'écouter des avocats chargés de représenter les différentes positions, bref, de s'informer vraiment. Je ne suis pas du tout convaincu par cette idée, et je ne vais pas en discuter ici, mais elle a le mérite de mettre l'accent sur l'importance de s'informer avant de décider, et d'illustrer le fait que d'autres modes de démocraties sont imaginables que la directe et la représentative.

Mais à ce stade-là, il est beaucoup trop tard pour faire une campagne intelligente, c'est-à-dire une campagne fondée sur des valeurs positives et pas sur la peur. Même si je ne suis pas d'accord avec eux sur le fond, j'imagine que le Leave peut-être aurait pu en faire une en s'y prenant assez tôt et en tablant sur autre chose que les clichés de la bureaucratie et de la peur de l'immigré : plus maintenant. Quant au Remain, c'est encore plus désespéré. Gordon Brown a tout récemment essayé de dépasser les arguments anxiogènes et de se focaliser sur quelque chose de, disons, plus positif, et je salue l'effort, mais c'est trop tard. Expliquer à quoi sert l'Union européenne, cette sorte de cathédrale des compromis et des concessions (or personne n'aime spontanément les compromis et les concessions), demande un débat subtil, réfléchi, nuancé, qu'on ne peut pas avoir une semaine, ni même un an, avant l'échéance.

Surtout quand, depuis le départ, la relation des Britanniques à la Communauté européenne est un vaste malentendu : ils voulaient un Marché commun là où d'autres rêvaient à une Union sans cesse plus étroite. Et surtout quand, en face, on a le Sun, qui va débiter en pleine page des slogans simplistes plus rapides, plus faciles, plus séduisants.

À titre d'exemple, à part le déficit de démocratie (qui est largement la faute des gouvernements britanniques successifs — et français, disons-le — qui refusent de transférer plus de pouvoir au Parlement comme celui de choisir le chef de la Commission), un des reproches qu'on fait le plus souvent à l'Union européenne est la quantité de réglementations[#4] qu'elle produit. Autrefois, il n'y avait pas tant de normes et tant de règles, se plaint l'homme du café du commerce. S'est par exemple immiscée dans la campagne du Brexit la question de savoir quelle proportion des lois britanniques était d'origine européenne : la réponse est surtout que la question n'a pas de sens, parce qu'il faut définir proportion, loi, origine et européenne, et que ça changera tout à tout selon la manière dont on comprend ces termes ; il y a une certaine contradiction à reprocher à l'Union de perdre son temps à réglementer des choses triviales comme la courbure des bananes (idée largement répandue) et de voler aux États membres leur souveraineté sur des points importants, mais restons-en aux réglementations techniques censément trop nombreuses. Je suis peu convaincu que l'Union européenne produise beaucoup plus de normes juridiques qu'un pays souverain comme les États-Unis, le Canada ou le Japon (c'est, bien sûr, impossible de trouver des chiffres, et même si on en trouve, tout dépend de nouveau de ce qu'on entend par produire et par norme juridique) : cela semble être un effet de la société moderne complexe que nous n'arrivions plus à fonctionner sans une logorrhée législative et réglementaire. (Et il y a peut-être un parallèle à dresser avec le fait que n'importe quoi demande maintenant aussi des zillions de lignes de code informatique, code qui constitue, autant que les lois, un corpus à la complexité terrifiante et qui nous échappe.) L'Union européenne est certainement partie de ce scénario, mais je ne vois pas de raison de penser qu'elle y participe plus que ne le ferait un pays souverain : au contraire, on peut espérer qu'elle divise (peut-être pas par 28, mais au moins un peu) la quantité totale de normes produites en Europe. Si le Royaume-Uni recouvre sa liberté de réglementer la courbure des bananes, il y aura toujours des bureaucrates non-élus qui s'occuperont de ce genre de questions, ils travailleront à Londres plutôt qu'à Bruxelles, mais le plus probable est qu'ils adopteront les mêmes règles que leurs amis à Bruxelles, notamment s'ils veulent faire commerce avec eux, et le gain démocratique est, disons, douteux. Le point que je veux souligner est que ces questions sont complexes, délicates, et ne se prêtent pas à un jugement à l'emporte-pièce.

[#4] Le public a tendance à être extrêmement incohérent dans ses demandes de réglementation, et à les réclamer en même temps qu'il les décrie. Je ne parle pas seulement des européens bien contents que les frais de roaming sur la téléphonie mobile baissent régulièrement suite à l'action européenne (ou qui réclament qu'ils baissent encore plus ; ou qui s'étonnent que cette baisse des tarifs ne concerne pas les tarifs nationaux, laissés, justement, hors du champ de la réglementation européenne par le principe de subsidiarité). Tout scandale alimentaire, par exemple, ou le simple « principe de précaution » devant une situation nouvelle, provoque immanquablement des appels à plus de contrôle et plus de réglementation. Un des principaux arguments contre les accords de libre-échange notamment UE-USA, est la perte du haut niveau de protection du consommateur (i.e., justement, de réglementation !) qui en résulterait en Europe. (Et encore, je ne parle même pas des quotas de pêche, qui, parmi les différents aspects de la réglementation européenne, sont probablement celui que les britanniques ont le plus en grippe, et dont on attend qu'il réalise l'impossible quadrature : préserver les populations de poissons, et laisser les pêcheurs libres de pêcher — forcément, c'est impossible, alors on montre du doigt le coupable qu'on peut.)

De toute façon, mon intention n'est pas de me livrer ici à une défense de l'UE, ni même d'esquisser les directions dans lesquelles la campagne du Remain aurait pu mener une telle défense. Je ne peux que me désoler du gâchis, et espérer qu'il sera quand même bon à quelque chose. Si les Britanniques votent pour partir, les négociations seront très dures, parce qu'il y aura des gens qui voudront le leur faire « payer », par exemple en leur refusant tout accord de libre-échange, ou alors seulement sur les bases de leur acceptation unilatérale et sans condition de tout l'Acquis communautaire sur l'élaboration duquel ils n'auront plus voix au chapitre. La Schadenfreude n'a rien de reluisant quand elle s'oppose à un pays entier (en revanche, voir David Cameron perdre son poste et Nigel Farage face à ses mensonges présentera bien un certain goût de satisfaction). Mais si le désastre économique annoncé a bien lieu et oblige d'autres à réfléchir un peu plus fort avant de se brûler eux-mêmes, ce sera déjà ça de pris ; et si on est vraiment optimiste, on peut même imaginer que le fait de ne plus avoir l'opposition systématique des Anglais à l'Union sans cesse plus étroite serait une bonne chose pour cette dernière (là, honnêtement, je n'y crois pas : je crois que les europhobes ne conduiront pas que le Royaume-Uni à la catastrophe, ils mettront tout le continent le nez dans le caca chacun de leurs nationalistes locaux).

Ajout () : le journal The Economist (dont je trouve l'orientation politique « capitaliste décomplexée qui se croit moderne » insupportable en général, mais dont il faut reconnaître qu'il sont extrêmement bien renseignés) a fait un guide du Brexit intéressant à lire sur tout un tas d'aspects.

(dimanche)

Psychohistorical Crisis de Donald Kingsbury

Je ne parle guère sur ce blog des romans que je lis (encore moins que des films que je vois), entre autres parce que lire un livre prend beaucoup plus de temps que voir un film, et à la fin je ne sais plus bien ce que je pensais au début, ou peut-être que, comme l'expérience est moins ramassée dans le temps, ça me motive moins à en parler. Mais comme j'ai écrit récemment une entrée sur ma lecture du cycle de Fondation d'Asimov, il faut que dise un mot sur un roman que je viens de finir : Psychohistorical Crisis, publié en 2001, du romancier et mathématicien canadien Donald Kingsbury.

Il s'agit d'une suite de Fondation. Une suite non autorisée, c'est-à-dire que pour éviter les problèmes de copyright[#] tous les noms ont été changés, je vais y revenir ; et du coup, pour ceux qui considèrent que ce concept a un sens[#2], ce n'est pas canon. En fait, plus précisément, c'est une suite de la trilogie « centrale » de Fondation, c'est-à-dire les trois volumes publiés au début des années '50 (soit : Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation, voyez mon entrée précédente pour plus d'explications sur le cycle asimovien) ; Kingsbury ne contredit pas explicitement les autres romans du cycle de Fondation[#3], il y a même un ou deux points où il m'a semblé qu'il faisait une référence extrêmement obscure aux préludes, mais c'était plus un clin d'œil qu'un lien interne à l'histoire, généralement parlant il les ignore simplement, donc on peut considérer qu'on a une histoire qui se tient en ajoutant ce roman à la suite de la trilogie centrale de Fondation.

Mieux, cette histoire a une fin, ce qui n'est pas vraiment le cas de la trilogie de Fondation, qui reste un peu en plan (et peut-être encore plus si on y ajoute les romans qui se passent après). Et peut-être encore mieux, sur certains plans, je trouve que le roman de Kingsbury reste plus dans l'esprit, ou dans la trajectoire narrative, de cette trilogie, alors que les romans plus tardifs d'Asimov partaient un peu dans une autre direction (notamment par la volonté de faire le lien avec le cycle des robots, mais j'en ai déjà parlé). On pourrait même dire que Kingsbury éclaircit certains points qu'Asimov avait laissé un peu obscurs, et peut-être même corrige une sorte d'incohérence (c'est très discutable, mais on peut défendre cette position) dans Fondation, voire, dans les mathématiques de Hari Seldon. D'une certaine manière, ce qu'il fait m'évoque que j'avais imaginé dans ce fragment, et c'est peut-être pour ça que ça m'amuse. Plus généralement, certains aspects de sa façon d'écrire me renvoient à ma propre lecture d'Asimov, il faut croire que Kingsbury en a un peu la même approche (peut-être parce qu'il est lui aussi matheux ?).

En revanche, il faut préciser que Kingsbury change, en plus des noms, un point important dans l'histoire d'Asimov. Enfin, ce n'est pas totalement clair s'il s'agit d'un changement rétroactif (au sens où le roman de Kingsbury se placerait à la suite d'un roman différent, quoique très parallèle, à celui d'Asimov), ou si c'est un changement de situation dans l'histoire interne, mais ça n'a pas grande importance de le savoir et l'ambiguïté est peut-être voulue.

Pour être un peu moins vague, après les deux notes qui suivent, je vais présupposer la lecture de la trilogie centrale de Fondation, et je vais donc la spoiler (par contre, je ne spoilerai pas, ou alors de façon très mineure, le roman de Kingsbury). De toute façon, une critique de Psychohistorical Crisis n'a probablement aucun intérêt pour quelqu'un qui n'aurait pas lu la trilogie centrale de Fondation vu qu'il est quasiment nécessaire de l'avoir lue pour lire cette « suite » (ce n'est pas rigoureusement indispensable, les événements importants sont toujours rappelés, mais peut-être pas de façon très compréhensible, et en tout cas de manière à gâcher le plaisir).

[#] Digression : C'est une question sur laquelle j'aimerais un peu mieux connaître l'état du droit : dans quelle mesure le droit de la propriété intellectuelle, dans différents pays et différents régimes (copyright/droit d'auteur d'une part, droit des marques de l'autre), s'applique aux personnages, lieux et univers de fiction, c'est-à-dire (1) spécifiquement à leurs noms, et (2) indépendamment de leurs noms. • Kingsbury ou ses éditeurs ont l'air d'avoir fait l'hypothèse que, au moins pour les pays où ils publient et au moins sur les régimes que les ayants-droit d'Asimov ont couvert, le copyright ne s'applique qu'aux noms, et que des modifications vraiment simples de ceux-ci, parfois une simple permutation des lettres, écartent les problèmes ; si c'est vrai, je trouve ça heureux (politiquement et, si j'ose dire, artistiquement / littérairement), mais surprenant (juridiquement). • Il est vrai que beaucoup de pays protègent la parodie et/ou l'analyse critique, mais le roman dont je parle ici ne tombe probablement pas sous ces exceptions, et elles sont assez étroitement définies (par exemple, je me souviens que des gens ont eu des problèmes en voulant publier un dictionnaire des personnages de je ne sais plus quelle série de livres, peut-être Harry Potter : apparemment ça ne passait pas pour de l'analyse littéraire). • Peut-être aussi simplement que les héritiers d'Asimov ne sont pas des infâmes connards rapaces et procéduriers comme le sont les héritiers ou avocats d'une proportion considérable des auteurs à succès (remarquez l'habileté avec laquelle j'évite de nommer qui que ce soit pour ne pas risquer d'être traîné en justice pour diffamation).

[#2] Je trouve que le « canon » est un concept idiot, parce qu'il nie justement ce qui est le plus intéressant dans la fiction par rapport à la réalité : l'univers n'est pas uniquement défini, un auteur est libre de se contredire, de revenir en arrière, de modifier ce qu'il a déjà écrit, de reprendre tout ou même une partie de ce qu'un autre auteur a écrit et de bâtir dessus (modulo problèmes de droit d'auteur, cf. la note précédente), et même de rendre volontairement obscur ou incertain le fait que plusieurs romans puissent se passer ou non dans le même univers. (Je m'amuse avec ça dans mes fragments littéraires gratuits : j'aime bien l'idée qu'on ne sache pas bien lesquels sont reliés auxquels ou de quelle manière, quels personnages sont les mêmes, etc.) Après, comme toute liberté, il est possible d'en faire n'importe quoi et de se tirer dans le pied avec, mais abusus non tollit usum (vieil adage que des gens ont parfois du mal à comprendre).

[#3] Ah si, maintenant que j'y pense, il contredit Foundation and Earth pour ce qui est du destin de la Terre. Mais bon, ce n'est pas un point majeur, finalement.

🌠

Pour situer les choses, Psychohistorical Crisis se passe environ 2700 ans après le début de Foundation, donc après le début du Second Empire galactique. Comme je le disais plus haut, tous les noms ont été changés, de façon d'autant plus mineure qu'ils sont peu importants, mais on les reconnaît très facilement quand on a lu Fondation : par exemple, Terminus devient Faraway, Kalgan devient Lakgan, l'empereur Cleon devient Cleopon (ç'aurait été plus amusant de l'appeler Solon ou Dracon, mais bon… de toute façon le nom n'apparaît que dans une ligne d'une annexe chronologique), Anacreon devient Nacreome, Siwenna devient Sewinna, etc. ; je n'ai pas compris la logique, mais Trantor s'appelle Splendid Wisdom (pourquoi Wisdom ? aucune idée), le Mulet (the Mule dans l'original) devient [c'est notamment là que ça spoile violemment Foundation and Empire, je vous aurai prévenu] Cloun-the-Stubborn, on apprécie la blague, et Hari Seldon n'est jamais nommé et devient simplement the Founder ; la Fondation elle-même est the Fellowship, le First Speaker est First Rank(ing) [Psychohistorian/Pscholar]. Bref, on voit l'idée.

Le changement essentiel par rapport aux écrits d'Asimov est qu'il semble que le mulet ne soit pas un mutant et que les psychohistoriens n'aient pas de pouvoirs psi. En tout cas, personne n'est capable de modifier à distance les émotions d'un autre. À la place (si j'ose dire), Kingsbury imagine que les gadgets évoqués par Asimov que sont la sonde psychique (psychic probe) et le visi-sonar (Kingsbury rebaptise ça en visi-harmonar) ont évolué techniquement et donné naissance au fam (abréviation de familiar), une sorte d'ordinateur qui interface avec le cerveau humain et qui sert à augmenter à la fois ses capacités analytiques et son auto-contrôle émotionnel ; essentiellement tout le monde en a un (mais tous les modèles ne se valent pas, et il y a une inégalité sociale fondée sur la possibilité de s'acheter un plus ou moins bon fam). • Je n'étais pas super convaincu par cette invention, qui joue un grand rôle dans l'intrigue, mais il faut dire que je n'étais pas non plus super convaincu par l'idée d'Asimov de la possibilité de modifier les émotions, et il faut admettre que Kingsbury fait un assez bon usage de son gadget (les possibilités du fam sont un petit peu à géométrie variable, mais à peu près autant que les pouvoirs psi chez Asimov). Il laisse aussi ouverte la porte que son roman s'inscrive vraiment dans la continuation de ceux d'Asimov en suggérant que le fam a aussi comme fonction d'empêcher le contrôle émotionnel par autrui ; et peu importe, finalement, que le Mulet ait déstabilisé le Plan Seldon en utilisant un pouvoir de mutant ou la technologie du visi-sonar, le point important est qu'à l'époque où le roman se passe, essentiellement tout le monde a un fam et les émotions ne sont plus contrôlables par ce type d'attaque.

Il y a aussi des points sur lesquels Kingsbury, sans contredire Asimov, étend ce qu'il a fait, clarifie ou donne de la profondeur.

Pour ce qui est de la psychohistoire, qui joue un rôle majeur, on sent que l'auteur est mathématicien et cherche à rendre la chose scientifiquement aussi plausible que se peut, alors qu'Asimov, il faut le reconnaître, se contente souvent de pipoter des termes mathématiques un peu ridicules. Évidemment, il ne faut pas s'attendre à ce que le roman contienne des vrais morceaux de mathématiques. Mais par exemple, Kingsbury est plus détaillé qu'Asimov sur l'objection inévitable qu'il n'est pas imaginable que l'ensemble de l'histoire de l'humanité soit prévisible, fût-ce statistiquement : il explique que la prévision est possible en général mais qu'il y a des régions des paramètres psychohistoriques, qu'il appelle topozone crossings (dans mes propres fan-fictions d'Asimov j'avais eu la même idée et appelé ça des nexus), où le cours des affaires humaines sera sensible à de petites perturbations, et qu'il faut donc contrôler avec beaucoup plus de précision, et c'est en ces points que l'avenir se joue vraiment. Je pourrais aussi dire, je l'ai évoqué ci-dessus, que le cœur de l'intrigue consiste à corriger un problème crucial, presque une incohérence, dans le Plan Seldon (ceci explique qu'il puisse y avoir encore des choses à raconter après l'avènement du Second Empire) : je ne vais pas en dire plus parce que ce serait impossible sans spoiler de façon majeure, mais disons que je suis d'accord à la fois avec le problème et avec sa solution.

Il y a par ailleurs un passage de l'intrigue qui concerne l'astrologie qui est certainement inspiré d'Umberto Eco (par exemple, des thèmes du Pendule de Foucault), et les idées sous-jacentes sur le rapport entre psychohistoire et astrologie, entre science et mystification, me plaisent beaucoup, et je me suis un peu frappé le front en me disant mais pourquoi je n'ai jamais pensé à ça ?, tellement j'ai trouvé l'idée brillante. (Je ne vais pas en dire plus pour ne pas spoiler, mais je volerai certainement le concept dans quelque chose que j'écrirai un jour.)

Kingsbury développe aussi l'histoire de l'humanité et notamment du Premier Empire galactique, de façon beaucoup plus détaillée qu'Asimov ne l'avait fait. Il semble partager ma fascination pour les empereurs et la fait partager à son personnage, qui trouve intéressant de lire les biographies des plus pittoresques d'entre eux. Kingsbury développe aussi toutes sortes de détails qui donnent de la profondeur et de solidité à l'Univers décrit, parce qu'il faut reconnaître que chez Asimov il est un peu en carton-pâte (à part pour ce qui est de Trantor, et encore). Par exemple, il imagine les unités de temps et de longueur qu'une civilisation galactique pourrait utiliser de façon un peu plus sérieuse qu'Asimov. (Tout est basé sur le mètre : une année, par exemple, est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure une lieue de 1016 m, ce qui donne notre année à 6% près ; une veille est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure 1013 m, soit un peu plus de 9 de nos heures ; une heure est le dixième de ça, une inamin est le dixième centième de ça, soit 33 de nos secondes, et un jiff est le centième de ça, soit un 1/3 de nos secondes. Tout ça se lit très bien, et est plus plausible qu'un système basé sur la seconde SI comme j'avais moi-même imaginé.)

Mais bon, si jusqu'à présent j'ai dit surtout du bien de ce livre, il faut que j'en dise aussi du mal. Parce qu'autant le fond général me plaît bien et je considère qu'il y a le matériau d'une véritable suite-et-fin de la saga commencée par Asimov, autant la forme me déplaît sur plusieurs aspects.

Essentiellement, c'est très brouillon et le rythme est très déséquilibré. Par exemple, certains passages sont extraordinairement développés, foisonnent de détails, et juste après, un point important de l'intrigue est expédié de façon lapidaire. On a droit à des passages extrêmement longs, et à mon avis franchement idiots, où le héros est sur Terre (pour des raisons vraiment peu importantes) et essaie notamment de reconstruire un bombardier de la seconde guerre mondiale, et les derniers un ou deux chapitres où tout se dénoue sont écrits tellement vite qu'on se sent un peu volé. On a des passages très détaillés sur les unités de mesure, des rants bizarres (et à mon avis quelque part entre « scientifiquement inexacts » et « not even wrong ») sur le déterminisme des lois de la physique et la conservation de l'information, et à côté de ça on n'apprend quasiment rien sur des groupes qui jouent un rôle essentiel dans l'intrigue. On apprend des choses étonnamment précises sur le maniérisme de tel personnage un peu secondaire et rien sur le physique d'un autre beaucoup plus important. Les idées brillantes que j'ai évoquées ci-dessus sur l'astrologie sont, finalement, mal mises en valeur dans le rythme du roman et dans l'intrigue en général.

Et puis Kingsbury se spoile lui-même. Je trouve ça particulièrement dommage parce que je suis amateur de coups de théâtre, mais apparemment lui ne l'est pas du tout : à chaque fois qu'il a construit un mystère qu'il pourrait nous révéler de façon théâtrale (et asimovienne), il semble qu'il veuille le désamorcer, le dé-dramatiser, et un roman qui pourrait être riche en rebondissements, au moins dans sa forme, se transforme en long fleuve tranquille. (Peut-être que certains préféreront, après tout, c'est une question de goût, les coups de théâtre peuvent être jugés artificiels, mais enfin là il n'y en a vraiment aucun qui résiste, même pas en hommage à Asimov.)

Enfin, il y a le traitement des femmes qui est vraiment bizarre. C'est une chose que les femmes jouent des rôles moins importants que les hommes — après tout, on ne peut pas juger une œuvre individuelle sur ce genre de choses, ça ne peut s'estimer que statistiquement — et qu'aucune femme ne soit psychohistorienne ou mathématicienne, mais il y en a un certain nombre qui sont quasiment placées au niveau de jouets sexuels, et qui plus est l'auteur insiste plus ou moins lourdement sur le fait qu'elles sont tout juste pubères. Alors il est possible qu'il ait voulu justement dénoncer le traitement des femmes dans la SF des années '50, ou s'en moquer, ou quelque chose comme ça. (Il y a moins de grands rôles féminins que masculins chez Asimov, par exemple, et je ne suis pas sûr de pouvoir citer une seule de ses œuvres qui satisfasse au test de Bechdel, mais enfin dans la série Fondation, il y a quand même Bayta Darrell et sa petite-fille Arcadia Darrell, qui sont des personnages de tout premier plan, dans les romans écrits plus tard, Dors Venabili et Wanda Seldon, et dans d'autres séries, Susan Calvin ou Noÿs Lambent.) Si l'auteur avait écrit une petite réflexion sur la question, avait mis en scène un personnage qui se plaigne de la misogynie de sa société, ou quelque chose de ce genre, on pourrait comprendre, mais là il est difficile de ne pas prendre les choses au premier degré, et c'est vraiment gênant.

Au final, je recommande quand même le roman, en tout cas à ceux qui trouvent comme moi qu'il manque un peu une fin à la trilogie centrale de Fondation, et que les romans écrit plus tard par Asimov n'en fournissent pas vraiment une, voire en trahissent la prémisse ; je le recommande à ceux qui veulent voir le thème de la psychohistoire un peux mieux développé ; mais seulement à condition d'être capable de sauter des passages inutilement longuets, de supporter que les révélations soient mal mises en valeur et que d'accepter de fermer les yeux sur la présentation vraiment bizarre des femmes. Il est dommage que des idées d'intrigue vraiment excellentes soient desservies par une forme douteuse.

(vendredi)

À propos de la méthode Assimil

Je suis un grand fan de la méthode Assimil pour l'apprentissage des langues (je l'ai déjà dit, à plusieurs reprises). Je pense que c'est la méthode la plus efficace pour apprendre des langues en ce qui me concerne : je ne pense pas qu'elle soit forcément la plus efficace pour tout le monde, mais pour ceux qui, comme moi, ont surtout une mémoire auditive, la méthode Assimil avec ses enregistrements est sans doute parmi ce qu'il y a de mieux. Comme je suis un dilettante professionnel, je ne vais jamais jusqu'au bout de la méthode (seule exception, l'Assimil d'allemand « avancé »). Du coup, je mesure ma connaissance d'une langue en nombre de leçons d'Assimil suivies (ça va généralement jusqu'à 100, sauf qu'en fait ce serait 149 puisqu'à partir de 50 on doit reprendre la leçon n−49 de façon plus active dans ce qu'ils appellent la « deuxième vague »). C'est ainsi que j'en suis actuellement à 25½ pour le chinois (je pensais que j'aurais abandonné avant, mais ça ne saurait tarder), je suis arrivé à 78 pour le suédois, 5 pour le russe « avancé » (je me suis surtout rendu compte que j'aurais voulu plus de révisions grammaticales et moins de vocabulaire qu'il n'en proposait), 70 (la fin) pour l'allemand « avancé », 54 pour le néerlandais, 42 pour l'arabe, 13 pour le japonais, et 12 pour le hongrois (bon, là c'était juste pour avoir une toute petite idée de la langue avant de passer une semaine à un congrès à Budapest). Je peux aussi mettre 0 pour le portugais parce que je l'ai acheté mais même pas sorti de sa boîte. (Il y a d'autres langues dont j'ai appris des notions autrement que par la méthode Assimil, mais pas grand-chose.) Je n'exclus pas d'augmenter ces chiffres, même s'il est toujours un peu délicat de redémarrer un apprentissage qu'on a commencé et interrompu, et toujours plus amusant d'essayer de commencer une autre langue lorsque comme c'est mon cas on veut juste voir du paysage et pas vraiment communiquer avec qui que ce soit.

(Surtout qu'Assimil s'est mis à faire des méthodes pour les langues anciennes. Il y avait depuis longtemps un Assimil de latin, en fait constitué de traductions de leurs méthodes d'autres langues, et qui n'hésitaient pas à raconter les histoires de gens partant en vacances en voiture ; mais ils l'ont complètement réécrit avec des textes un peu plus « authentiques », et ils ont aussi fait des méthodes de grec ancien, sanskrit et égyptien hiéroglyphique. Bon, je ne suis pas super convaincu de leur sérieux : le sanskrit, passe encore, il y a des vrais gens qui parlent couramment le sanskrit, c'est une langue zombie parce qu'elle continue à remuer alors qu'elle est censée être morte ; mais l'égyptien ancien, vu qu'on ne connaît même pas les voyelles de la plupart des mots, ça me paraît un peu farfelu d'apprendre à le parler. Qu'importe !, c'est rigolo, et c'est ça qui compte. Donc je salue l'initiative.)

Évidemment, il ne faut pas s'attendre à parler couramment la langue au bout de 100 ou 149 leçons !, ils annoncent cibler le niveau B2 du cadre européen commun à la fin de l'Assimil « normal » (qui s'appelait autrefois sans peine, mais les nouvelles éditions n'ont plus ce titre) et C1 à la fin de l'Assimil « avancé » (c'est-à-dire perfectionnement) quand il existe ; je trouve ce système de niveaux assez foireux et mal défini, ne serait-ce que parce qu'on peut avoir un niveau totalement différent en compréhension et en expression, à l'oral et à l'écrit, ce qui fait quatre mesures différentes, mais au moins l'ordre de grandeur est plausible pour ce que je peux en juger. Et ce n'est vraiment pas mal, en six mois d'apprentissage en solitaire, d'atteindre un tel niveau. (Il y a bien sûr des gens particulièrement doués pour les langues qui pourraient aller beaucoup plus vite, mais le point important est que cette méthode convient pour tout le monde, ou au moins tous ceux qui ont une mémoire principalement auditive.)

En revanche, ce qui est à mon avis faux c'est quand ils prétendent que la méthode demande 20 à 30 minutes d'attention par jour (c'est écrit par exemple ici). Je ne crois pas être particulièrement lent, peut-être un tout petit peu perfectionniste, mais en ce qui me concerne c'est plutôt 60 à 90 minutes par jour, peut-être même plus. Et encore, il m'arrive souvent d'étaler une leçon sur deux jours quand je trouve que je ne l'ai pas bien assimilée.

Le truc est que (même dans la « première vague ») il ne faut pas se contenter d'écouter deux ou trois fois le texte : il faut l'écouter jusqu'à ce qu'on le comprenne dans sa langue d'origine en l'entendant, quitte à commencer par l'écouter par petits bouts de phrases puis par phrases complètes, puis en entier. Je ne saurais pas dire combien de fois je dois réécouter un dialogue Assimil avant d'être satisfait du fait que je le comprends vraiment, parce que ça varie beaucoup d'une fois sur l'autre (notamment s'il y a plus de vocabulaire que d'habitude, ou des tournures syntaxiques délicates), et évidemment d'une langue à l'autre. Mais ce qui est certain est qu'il ne faut pas « traduire » : il faut vraiment que ce soit le texte prononcé dans la langue qu'on apprend qui ait un sens. Je ne lis d'ailleurs la traduction qu'une seule fois, et encore, en essayant de ne regarder que le mot-à-mot (je ne regarde la traduction en « bon français » que quand j'ai un doute sur le sens global). Pour assimiler le sens d'une phrase, j'essaie de m'imaginer l'action, parfois de faire un bout de mime avec mes doigts en même temps que je prononce le mot, tout pour éviter de faire une association avec un mot français (si j'ai vraiment besoin de dire un mot, je vais parfois essayer de le dire en anglais ou en allemand, histoire de ne pas faire des connexions trop tentantes).

Tout ça demande beaucoup de temps. Certes moins quand il s'agit d'une langue de structure proche d'une langue que je connais déjà (pour le néerlandais, par exemple, je n'ai essentiellement que du vocabulaire à apprendre) que pour une langue où je dois en plus obliger mon cerveau à comprendre des nouveaux arrangements syntaxiques : pour le chinois, par exemple, les classificateurs me posent problème à intégrer dans mes circuits mentaux (je ne parle même pas de les retenir ou de les associer aux bons mots, je n'en suis pas là, mais de m'habituer à la structure).

Et puis il y a la prononciation. C'est surtout là que les enregistrements d'Assimil sont précieux, et je passe de nouveau beaucoup de temps à les écouter et à tenter de reproduire aussi précisément que je peux la phonétique. Les manuels indiquent certes la prononciation par une transcription à eux (différente pour chaque langue, et qui essaie de s'inspirer de l'orthographe française), mais il faut dire que ce genre de transcription non-API est (forcément) merdique, et la description des sons s'adresse aux gens qui ne connaissent rien à la phonétique[#] et ne vaut pas l'article L phonology (où L est la langue en question) sur Wikipédia. Bon, la transcription pourrait servir pour les cas où l'orthographe de la langue n'est pas en relation claire avec la prononciation et que les enregistrements ne sont pas parfaitement audibles ; sauf que ça ne marche pas toujours : en suédois, par exemple, il est essentiellement impossible de prédire (ou en tout cas, je n'ai pas trouvé de règle) si la lettre ‘o’ sera prononcée /uː/ ou /ʊ/ d'une part, ou bien /oː/ ou /ɔ/ d'autre part (il y a deux questions : le timbre et la longueur ; la longueur se devine assez bien, mais le timbre, nettement moins), et ces andouilles arrêtent les transcriptions systématiques au bout de je ne sais plus quelle leçon et ne prennent pas la peine de la donner au moins systématiquement pour tout nouveau mot contenant un ‘o’ — et les enregistrements ne sont pas toujours totalement clairs (et je n'ai pas non plus trouvé de dictionnaire suédois en ligne avec les prononciations de tous les mots transcrites de façon inambiguë).

[#] Je pense que quiconque veut apprendre n'importe quelle langue étrangère devrait passer d'abord un petit peu de temps à apprendre des notions générales de phonétique (en gros, la terminologie basique sur les points d'articulation, les modes d'articulation et ce genre de choses, les voyelles cardinales, et les symboles courants de l'alphabet phonétique). La plupart des gens ne veulent pas faire cet effort, parce qu'ils ont l'impression de perdre un temps qui pourrait être consacré à apprendre la langue qu'ils veulent apprendre, mais je pense que c'est une grosse erreur : si on veut à terme prononcer les choses correctement, il est beaucoup plus efficace d'apprendre un peu de phonétique.

Chaque leçon d'Assimil est encore suivie de deux exercices, un exercice de version et un exercice de thème où il faut compléter les trous, dans les deux cas en reprenant surtout le vocabulaire de la leçon qui vient d'être vue. L'exercice de version me semble particulièrement important, j'essaie de le faire uniquement à partir des enregistrements (pour m'exercer à la compréhension orale) et je ne regarde le texte écrit que lorsque cinq ou six écoutes m'ont persuadé que je ne comprendrai décidément pas la phrase, et que je n'arrive même pas à trouver dans le lexique de quel(s) mot(s) il peut s'agir. L'exercice de thème me semble moins utile, parce que bien souvent, même avec juste des pointillés à compléter, on ne peut pas vraiment deviner quelle tournure ils veulent vous faire retrouver. Je complète le plus souvent en réécoutant des phrases tirées au hasard par mon ordinateur parmi les 10–20 dernières leçons (et leurs exercices de version) ; pour le chinois, j'ajoute encore l'exercice de reconnaître les tons (et autres phonèmes délicats) des phrases que j'entends, en revanche j'ai déjà à peu près abandonné l'idée d'apprendre un nombre non-complètement-ridicule d'idéogrammes (même si je me suis fait un petit jeu en JavaScript pour ça).

Si j'en profite pour donner un état d'avancement de mon expérience mnémurgique consistant à voir comment j'arrive à mémoriser le chinois, elle est peu concluante : je suis un peu moins mauvais que je pensais pour retenir des idéogrammes, mais ça demande quand même énormément d'efforts et ça ne m'intéresse pas assez pour que je déploie la motivation correspondante (il faut bien le dire franchement, ce système d'écriture est vraiment d'une connerie hallucinante) ; j'arrive à peu près à mémoriser les tons des mots chinois que je retiens, mais je ne sais pas bien si je les mémorise comme faisant partie intégrante de la phonétique du mot ou si ça reste dans mon cerveau comme une donnée annexe.

(mercredi)

Il faut inventer un code correcteur résistant aux journalistes

L'autre jour je tombais dans Le Monde (qui n'est pourtant pas le pire — et pas le meilleur non plus — quotidien français en matière de journalisme scientifique) sur un article qui rapportait un progrès quelconque en matière de réalisation d'un ordinateur quantique. Sans doute une avancée microscopique (c'est le cas de le dire) montée en épingle, mais peu importe : le fait est surtout que je n'ai absolument pas compris, à la lecture de l'article, quelle pouvait être cette avancée, même dans les grandes lignes, alors que je sais quand même ce qu'est un ordinateur quantique, un qubit, etc., choses que le journaliste essayait d'« expliquer ». Je n'ai évidemment pas l'intention de parler d'informatique quantique ici, mais du journalisme scientifique.

C'est une blague récurrente que la qualité épouvantable du journalisme scientifique (exhibit A, exhibit B, exhibit C, exhibit D, exhibit E [suggéré en commentaire] ; voir aussi ce qu'en disait John Oliver récemment dans Last Week Tonight) : affirmations sensationnalisées, extrapolations délirantes, études sorties de leur contexte, cadre scientifique complètement ignoré, rapprochements hasardeux, explications tronquées ou mélangées, métaphores foireuses, confusions de langage, erreurs de chiffres et d'unités. J'avais donné un exemple particulièrement frappant il y a longtemps, ce n'est pas vraiment la peine de les multiplier, il suffit d'ouvrir quasiment n'importe quel magazine grand public pour en avoir à foison.

En l'occurrence, j'imagine très bien comment la discussion avec les chercheurs a pu se passer : il a demandé une première explication, en a reçu une, a répondu trop compliqué pour nos lecteurs, essayez de faire plus simple, en a reçu une seconde, et a recommencé jusqu'à ce que les chercheurs se lassent, après quoi il — le journaliste — a pris un mélange aléatoire des termes contenus dans les différentes explications et a publié ça.

On pourrait prendre le problème sous l'angle sociologique (comment se fait-il que la culture scientifique des journalistes, qui ont bien dû passer par le lycée, soit aussi épouvantablement nulle ? comment se fait-il que les gens ruent dans les brancards quand il est question de toucher à l'enseignement au lycée du latin ou de l'Histoire même dans les classes scientifiques mais que personne ne s'inquiète véritablement que la physique ou la biologie puissent rester totalement ignorés des « littéraires » ?). Mais on pourrait aussi essayer d'approcher le problème scientifiquement :

Si on considère les journalistes comme une source de bruit qui vient s'ajouter à un signal (ce que le chercheur a essayé de dire), la question peut se poser de modéliser ce bruit et de trouver un code correcteur d'erreurs qui permette de corriger ce bruit. Autrement dit, trouver une façon de raconter les choses de façon que, même une fois que le journaliste aura complètement déformé à sa sauce, une personne instruite du code (donc, un autre scientifique) puisse retrouver le message d'origine. Ou au moins, étudier la capacité du canal bruité, c'est-à-dire, le nombre de bits d'information qu'on peut réussir à faire passer fiablement dans un article de journalisme scientifique.

Je serais curieux de voir comment une telle étude serait traitée dans la presse.

Bon, je ne suis bien sûr pas très sérieux en disant tout ça. Pour l'être un peu plus, il faudrait voir par quelles techniques un chercheur qui est amené à expliquer ses travaux à un journaliste peut réussir à glisser dans l'article du journaliste quelques mots-clés ou une URL miniaturisée permettant d'accéder à une explication sensée des mêmes choses (souvent le nom du scientifique suffit, mais pas toujours, surtout quand il s'agit d'un travail d'équipe ou quand l'affaire fait sensation et que les articles d'autres journalistes polluent complètement les résultats de Google) : le journaliste servirait alors uniquement à faire passer le message quelqu'un a trouvé quelque chose sur les foobars bleutés, les mots-clés disséminés peut-être à l'insu du journaliste permettant alors d'avoir une vraie information (tout le monde n'est pas doué pour la vulgarisation, mais c'est rarement pire que le gloubi-boulga qui paraîtra dans la presse).

(mardi)

Un exposé sur la métaphysique (dont je n'ai rien compris)

Vendredi soir il y avait à l'ENS un événement apparemment annuel appelé la Nuit Sciences & Lettres (c'était la Nuit des Sciences l'an dernier, et ils ont ajouté les Lettres cette année), une sorte de festival scientifique, littéraire et culturel qui mélange des installations artistiques, des exposés de vulgarisation très courts, des démonstrations d'expériences, des débats et des expositions d'histoire des sciences et des lettres, bref, un peu de tout, dans une ambiance de cocktail mondain. L'idée est très intéressante, mais le programme était un peu mal indiqué : il n'y avait apparemment plus d'exemplaires papier quand je suis arrivé, ils n'ont pas pensé à en mettre aux murs, donc j'ai dû avoir recours à la lecture sur mon smartphone d'un PDF mal structuré péniblement récupéré par un Wifi bégayant. Comme en plus je suis arrivé très tard, parce que j'avais un dîner avec des copains avant (un groupe d'anciens normaliens, justement), et que la première mini-conférence à laquelle je pensais aller était complète, je me suis rabattu un peu par hasard sur un très court exposé du philosophe Frédéric Nef intitulé Explications en métaphysique.

Je crois bien que c'était censé être un exposé de vulgarisation. Mais je crois aussi que l'orateur n'avait pas bien reçu cette consigne, ou alors il n'a pas la même idée que moi de ce que c'est que la vulgarisation, ou encore il n'a pas voulu faire l'effort. Je reconnais que parler au grand public, en vingt minutes (plus autant pour les questions), d'un sujet pointu, c'est tout un art : moi-même, quand je fais de la vulgarisation, en tout cas à l'écrit, j'ai tendance à m'étendre en longueur, les lecteurs de ce blog en savent quelque chose. Mais il y a bien des gens qui arrivent à présenter leur sujet de thèse en cinq minutes (voire, trois minutes), c'est d'ailleurs devenu un exercice « standard », pour lequel il y a des concours internationaux ; alors en vingt minutes, on doit réussir à faire passer quelque chose, que ce soit sur l'inhibition des protéines anti-apoptotiques, la vibrothermographie, la théorie homotopique des schémas, Homère dans la culture romaine, la correspondance d'Efrain Huerta, les établissements de paiement, ou, en l'occurrence, les explications en métaphysique.

Le fait est que je n'ai essentiellement rien compris, et si j'interprète correctement l'hilarité mal contenue de l'assistance au fur et à mesure que l'orateur accumulait les phrases jargonnantes, et le nombre de gens qui sont partis sans attendre la fin des ving minutes d'exposé, j'étais loin d'être le seul.

Je n'ai même pas compris si le mot explications dans le titre de l'exposé était un terme technique ou un terme utilisé essentiellement dans son sens courant. (Je ne sais pas, en fait, si la différence est vraiment marquée en philosophie, comme elle l'est en maths où un schéma, un corps, un anneau, et dans une moindre mesure une fonction ou un ensemble, ont très peu de rapport avec ce que le langage de tous les jours entend par là.) J'ai à peine réussi à décoder le plan de l'exposé, où il était question d'abord d'explications internes à la métaphysique, puis d'explications… euh, pas internes, je suppose, au sein desquelles il semblait encore distinguer deux sous-types, avec comme exemples une explication métaphysique de la maladie et une explication métaphysique de la causalité. Il était question de propriétés d'objets (je suppose que ce sont des termes techniques) et d'universaux et de relata (là, ce sont certainement des termes techniques). Et dans la seconde partie, il a notamment évoqué des exemples de ce à quoi pourraient ressembler des explications métaphysiques du SIDA (j'ai oublié ce que c'était, mais ça paraissait tellement absurdement saugrenu que dans n'importe quel autre contexte j'aurais pris ça pour une blague ; il s'est contenté de dire que ça lui semblait insatisfaisant ou quelque chose comme ça), et de la maladie d'Alzheimer.

Le meilleur indice que l'orateur ne s'abaissait pas à essayer de faire de la vulgarisation était sans doute le nombre de phrases du genre vous savez bien sûr que Hume <pensait ceci-cela>. Déjà, on ne dit jamais vous savez bien sûr quand on fait de la vulgarisation, et c'est déjà beaucoup supposer du grand public qu'il sache que Hume était un philosophe écossais du XVIIIe siècle, on ne peut rien supposer qu'il sache des thèses que le Monsieur a pu défendre.

Bref, l'ensemble me semble formellement indistinguable de, par exemple, cet exposé, du même orateur (au moins si j'en juge par une écoute rapide à des points aléatoires), également dans le domaine de l'ontologie, et dont je comprends tout aussi peu, c'est-à-dire, rien du tout. En ce qui me concerne, c'est du même ordre de compréhensibilité que le fameux sketch du turbo-encabulateur (voir aussi celui-ci).

Je n'irai pas jusqu'à conclure que l'exposé était dénué de sens. Après tout, je suis chercheur dans une discipline dont je sais qu'un exposé typique (en l'absence d'effort de vulgarisation) sera tout aussi incompréhensible au commun des mortels, et pourtant, j'ai la certitude que les maths ont un sens (il y a aussi des gens qui en doutent : ils sont probablement moins nombreux que ceux qui pensent que la métaphysique n'a pas de sens, mais ce n'est pas le nombre qui fait la raison). En fait, il faudrait sans doute distinguer plusieurs niveaux. Par exemple : (0) Est-ce qu'il y a une structure minimale, qu'on pourrait tester, par exemple, au fait qu'un étudiant de F.N. serait capable de reconnaître fiablement un bout de texte du F.N. et un texte écrit par un farceur éventuellement aidé d'un générateur de texte markovien ? (1) Est-ce qu'il y a vraiment une communication qui obéit à des règles précises ? (2) Est-ce que cette communication véhicule de l'information ? (3) Est-ce que cette information a un intérêt ? Je ne tenterai pas de répondre à ces questions, je me contenterai de faire la méta-remarque que c'est difficile.

La lecture très très en diagonale de pages comme celle-ci ou celle-là (qui, à la différence de l'exposé de Frédéric Nef, semble faire un véritable effort, avec même des petits dessins et des exemples illustratifs, pour expliquer quelque chose à l'adresse de gens comme moi qui ne sont pas pré-renseignés) me donne l'impression superficielle que le sujet — à supposer qu'il s'agisse bien au moins approximativement du même sujet — est surtout constitué de tentatives pour rendre formelles des notions qui sont par essence mal définies parce qu'elles résultent d'une approximation intuitive des lois de la nature. (Je pense par exemple à la notion d'objet ou de cause et d'effet : au niveau physique fondamental, un « objet » n'existe pas, et tout ce qui est dans le cône de lumière du passé est la cause de tout ce qui est dans le cône de lumière du futur.) Ces questions me semblent donc devoir relever soit des sciences dures soit des sciences cognitives (par exemple, comment notre cerveau crée-t-il le concept d'« objet » qui n'existe pas dans la nature) ; ou, si on veut faire un pot-pourri, au moins le faire distrayant, à la façon de Hofstadter. Du coup, je suis assez sceptique quant à l'intérêt d'une approche « métaphysique » à part pour accumuler les termes compliqués. Mais il est fort possible que je n'aie rien compris, et pour le coup, c'est plutôt ma faute si je n'ai pas la patience de lire les longues pages que je viens de lier.

Quand l'orateur a fini son petit exposé, il s'est passé quelque chose d'assez bizarre. La présentatrice/modératrice a demandé s'il y avait des questions, et quelqu'un s'est mis à faire un petit discours. Il a d'abord esquissé une explication médicale du SIDA et de la maladie d'Alzheimer (les deux exemples que l'orateur avait pris), explication elle-même un peu jargonnante mais, pour autant que je puisse en juger, scientifiquement tout à fait raisonnable. À ce moment-là je me suis dit que ce Monsieur devait être médecin ou biologiste (ou alors s'était renseigné sur Wikipédia pendant l'exposé). Mais, après avoir accusé l'orateur de dire des choses vides de sens (je ne sais plus les termes exacts qu'il a utilisés, mais c'était de ce genre), il s'est mis à parler de Hegel, et la suite du discours-question était aussi peu compréhensible pour moi que l'exposé qu'il prétendait vide de sens. Face à cette attaque, l'orateur a simplement ignoré la question. Le questionneur a dit quelque chose comme le silence est une forme de réponse et elle est éloquente ! Puis les choses sont devenues encore plus confuses : quelqu'un d'autre s'est mis à poser une question, non pas à l'orateur mais à celui qui avait posé la première question, ce dernier a rétorqué qu'il n'était pas là pour répondre à des questions ni pour débattre, et l'orateur a continué à rester muet. Je me sentais vraiment mal pour la modératrice du débat, qui devait être vraiment mal à l'aise. Enfin, une troisième personne a posé une question, qui était cette fois apparemment dans le même code-jargon que l'exposé, et l'orateur a bien voulu y répondre (inutile de préciser que la question et la réponse étaient incompréhensibles pour moi). Je suis parti à ce moment-là.

J'avoue que je serais assez curieux de savoir qui est cette personne qui a posé une question attaquant l'orateur : un scientifique agacé par un discours qui lui semblait dénué de sens ? un philosophe d'une école opposée à la métaphysique ? un ennemi personnel bien connu de l'orateur ? En tout cas, l'ensemble de la scène était assez surréaliste.

(jeudi)

De la difficulté des étudiants à exécuter un algorithme

Donné un problème mathématique, avoir un algorithme qui le résout, c'est une suite d'instructions à appliquer mécaniquement, sans réfléchir, et qui conduit infailliblement à la solution. (Bon, bien sûr, la bonne définition, passe par une machine de Turing ou formulation équivalente de la calculabilité, voir par exemple le début de cette entrée ou encore les notes référencées depuis celle-ci, mais ce n'est pas ce qui m'intéresse ici, parce que je ne veux pas vraiment parler de maths.) Le mathématicien considère souvent qu'il a clos un problème lorsqu'il a trouvé un tel algorithme : parfois c'est abusé, par exemple quand l'algorithme n'est pas du tout applicable dans la pratique parce qu'il a une complexité colossale qui dépasse tout ce qu'on peut faire sur un ordinateur (ainsi la caricature du matheux qui considère qu'il a résolu une question parce qu'il l'a ramenée à l'étude algorithmique d'un nombre fini de cas, même si le nombre de cas dépasse le nombre d'atomes dans l'Univers). Mais il y a aussi, heureusement, des algorithmes qui sont vraiment applicables, même à la main sur des instances assez petites du problème.

Je regrette que notre système éducatif ne mette pas assez en valeur ce fait lorsque c'est le cas. Pourtant, l'étude d'algorithmes commence dès l'école primaire : quand on apprend aux enfants à ajouter, soustraire, multiplier et diviser des nombres écrits en décimal, on leur donne des algorithmes pour le faire (les algorithmes de multiplication et division sont d'ailleurs sous-optimaux, peut-être même pour une application manuelle, mais c'est une autre histoire). Autrement dit, il ne faut pas réfléchir pour les appliquer, seulement être patient et soigneux.

Je pense que ça devrait être quelque chose qu'on devrait souligner : il y a des problèmes de maths pour lesquels on vous demande de réfléchir, parce qu'on ne vous a pas enseigné un algorithme tout cuit qui produit infailliblement le résultat (il est vrai que les problèmes de maths jusqu'au lycée tendent à être tellement simples et surtout tellement formatés, que la réflexion disparaît presque complètement, mais il reste vrai qu'on n'a pas donné un algorithme qui traite tous les cas) ; et il y en a d'autres pour lesquels aucune réflexion n'est nécessaire, comme si on doit multiplier deux nombres de 30 chiffres décimaux, ce sera long et pénible, on aura intérêt à refaire plusieurs fois le calcul pour traquer les inévitables erreurs d'inattention, mais normalement on doit y arriver, on ne peut pas dire je ne sais pas, je ne trouve pas.

Or cette distinction n'est pas mise en valeur. Par exemple, au lycée (je ne sais pas exactement dans quelles classes, ça fait trop longtemps que j'y suis passé, les programmes ont dû changer douze fois), on apprend à calculer des dérivées (peu importe ici ce que c'est, mais c'est quelque chose qui transforme une fonction en une autre fonction) et des primitives (l'opération réciproque de la dérivée) de fonctions réelles sous forme symbolique : or il y a une différence cruciale, c'est que le calcul d'une dérivée est algorithmique, l'élève a tous les outils nécessaires pour calculer la dérivée de n'importe quelle expression, aussi compliquée fût-elle, faisant intervenir les fonctions élémentaires qu'il connaît, et il n'y a pas besoin de réfléchir ; alors que le calcul d'une primitive, lui, peut demander de l'astuce et de l'intelligence et peut échouer. (Bon, il s'avère qu'il y a bien un algorithme pour intégrer les fonctions élémentaires en forme élémentaire, et décider au passage quand c'est possible, mais il est compliqué, peu connu, et en tout cas n'est pas enseigné au lycée ; alors que l'algorithme de dérivation est enseigné, même si on ne dit pas exactement que c'est un algorithme.)

De même, toujours au lycée, il me semble qu'on ne met pas en valeur la différence entre une tâche comme « simplifier » ou « factoriser » une expression algébrique, et résoudre un système linéaire — le premier n'est pas algorithmique et d'ailleurs le but n'est pas toujours parfaitement clair (enfin, à un niveau un peu plus avancé, factoriser a un sens totalement clair, mais ce n'est pas exactement ce qu'on demande au lycée), tandis que la résolution d'un système linéaire par une méthode de pivot est algorithmique, et elle est enseignée au lycée, malheureusement sans qu'on souligne vraiment cet aspect algorithmique. (Peut-être que les choses ont un peu changé maintenant que l'informatique fait une timide apparition dans les classes.)

Maintenant, une chose qui me fascine, et qui est peut-être lié au fait qu'on n'attire pas assez leur attention sur le côté algorithmique, c'est la difficulté que peuvent avoir les étudiants à appliquer un algorithme. (Ces étudiants, que la cohérence n'étouffe pas, sont capables de se plaindre, quand on leur pose des problèmes nécessitant de la réflexion, que c'est trop conceptuel, et quand on leur pose des problèmes dont la solution est algorithmique, que c'est trop fastidieux, et dans les deux cas de se tromper. Mais passons.)

Quand je dis difficulté à appliquer un algorithme, il y a plusieurs aspects : rester bloqué sans rien faire à la question (parfois alors qu'on a constaté que le même étudiant a été capable d'appliquer l'algorithme sur un autre cas : ce n'est donc pas qu'il ne l'a pas compris), essayer d'être plus malin que l'algorithme et imaginer des optimisations qui sont fausses, ou, bien sûr, essayer de l'appliquer et se tromper parce qu'on n'est pas soigneux.

Le dernier cas est particulièrement mystérieux. Je comprends qu'on se trompe en faisant des calculs, ça arrive à tout le monde, mais normalement, on doit pouvoir se forcer à aller lentement et à s'appliquer et ainsi arriver à un résultat certain, quitte à revérifier derrière (le mieux est bien sûr de refaire tout le calcul algorithmique en cachant la première application). Les algorithmes que j'ai demandé à mes étudiants d'appliquer lors des différents cours que j'ai enseignés n'étaient jamais terriblement compliqués. Pourtant, les taux d'erreurs sont stupéfiants.

Rien qu'à Télécom ParisPloum, par exemple, j'ai participé à l'enseignement d'un cours d'optimisation dont une grosse partie consistait à appliquer l'algorithme du simplexe pour la programmation linéaire, que le cours décrivait de façon applicable à la main (je ne me prononce pas sur la question de savoir si c'est quelque chose d'utile à enseigner : ce n'est pas moi qui ai conçu ce cours ni décidé le programme) ; les étudiants savaient qu'ils seraient interrogés sur l'algorithme du simplexe, qui, franchement, n'est pas terriblement compliqué, et beaucoup trouvaient le moyen de ne pas savoir mener les calculs. Un autre enseignement sur la théorie des langages contient une grosse moitié sur les langages rationnels et automates finis, et là aussi une bonne partie porte sur des algorithmes de base autour des automates finis (générer un automate à partir d'une expression régulière, déterminiser un automate, minimiser un automate — bon, je veux bien admettre que le dernier est un poil plus délicat), les étudiants savent qu'ils seront interrogés dessus, ce sont des algorithmes franchement simples et les cas sur lesquels on leur demande de les appliquer sont très petits et donc parfaitement gérables à la main, pourtant la proportion d'erreurs est colossale.

J'avoue ne pas comprendre. Ne pas savoir répondre à une question qui demande de la réflexion, ça se comprend, mais ne pas savoir appliquer un algorithme qui vous a été donné, c'est vraiment bizarre. On peut trouver ça fastidieux, mais quand il y a des points à un examen à la clé, a priori, les gens sont motivés.

Le cas qui m'a le plus épaté est dans un cours de théorie des jeux que j'ai donné récemment et dont je viens de finir de corriger les copies. (Les notes de cours sont ici, le sujet du contrôle et son corrigé  ; je parle ci-dessous de la question 4 de l'exercice 2.) Je demandais de calculer pour 0≤x≤5 et 0≤y≤5, la valeur xy (produit de nim) définie récursivement par : xy est le plus petit entier naturel qui n'est pas de la forme (uy)⊕(xv)⊕(uv) pour u<x et v<y, où l'opération “⊕” (somme de nim) est l'opération « ou exclusif » des nombres écrits en binaire (et je précise que leurs notes de cours, auxquelles les étudiants avaient le droit, contiennent une table complète de ab pour 0≤a,b≤15, donc ils n'avaient pas à passer par l'écriture binaire, ils pouvaient juste consulter ces tables). Bref, il s'agit d'exécuter à la main le code suivant (traduction algorithmique de ce que je viens de dire en français, noter que le ^ du C est exactement le ⊕ dont j'ai parlé) :

#include <stdio.h>
#include <assert.h>

int
main (void)
{
  int nimprods[6][6];
  for ( int x=0 ; x<6 ; x++ )
    for ( int y=0 ; y<6 ; y++ )
      {
        int excluded[16];
        for ( int z=0 ; z<16 ; z++ )
          excluded[z] = 0;
        for ( int u=0 ; u<x ; u++ )
          for ( int v=0 ; v<y ; v++ )
            {
              int z = nimprods[u][y] ^ nimprods[x][v] ^ nimprods[u][v];
              assert (z < 16);
              excluded[z] = 1;
            }
        for ( int z=0 ; z<16 ; z++ )
          if ( ! excluded[z] )
            {
              nimprods[x][y] = z;
              printf ("%d (*) %d = %d\n", x, y, z);
              break;
            }
      }
  return 0;
}

Pour calculer le résultat suivant :

012345
0000000
1012345
20231810
303121215
40481262
505101527

Même si on s'y prend de façon complètement naïve en suivant mécaniquement ce qui est ci-dessus, il y a 225 étapes de calcul (je veux dire, 225 valeurs (x,y,u,v) à considérer), ce qui n'est pas gigantesque, surtout s'agisant d'une question importante sur un contrôle de trois heures. L'exercice suivant donnait toutes sortes d'éléments pour simplifier les calculs (par exemple en remarquant que xy = yx, que x⊗0=0 ou encore que x⊗1=x, ou même que x⊗3=(x⊗2)⊕x) ou pour les vérifier (par exemple en sachant qu'à part la ligne et la colonne 0 tous les nombres de chaque ligne et colonne doivent être distincts), mais ce n'était pas nécessaire : j'avais moi-même vérifié que les calculs étaient parfaitement menables à la main, sans optimisation, en une poignée de minutes. Or sur 25 étudiants, pas un seul n'a réussi à mener les calculs à bien (celui qui a le mieux réussi a calculé 32 des 36 cases du tableau). Pourtant, j'ai des raisons de croire que, au moins pour la grande majorité d'entre eux, la question était claire, et ils savaient ce qu'ils devaient faire (je précise aussi que le concept de « plus petit nombre qui n'est pas sous la forme <truc> », qui peut être déstabilisant, a été pas mal rencontré dans le cours qu'ils ont eu, avec assez d'exemples). Leur problème a vraiment été d'appliquer l'algorithme sans se tromper, pas de le comprendre.

Voici la façon raisonnable d'appliquer l'algorithme ci-dessus à la main : on remplit le tableau case par case dans l'ordre de lecture ; pour chaque case (x,y), on parcourt toutes les lignes u strictement avant x et toutes les colonnes v strictement avant y, on note mentalement les trois valeurs situées aux trois coins du rectangle formé par les lignes u et x et les colonnes v et y (le quatrième coin étant la case qu'on cherche à remplir), pour chacun on fait la somme de nim des trois valeurs lues, ce qui se fait de tête en une fraction de seconde dès qu'on a l'habitude du binaire, et on note toutes les valeurs ainsi rencontrées, puis on recherche la plus petite qui ne l'a pas été.

On peut évidemment trouver que c'est idiot de faire exécuter des algorithmes par des humains, les ordinateurs sont là pour ça. Mais c'est un peu fallacieux : évidemment on ne va pas faire faire à des humains des cas vraiment compliqués des algorithmes, mais je pense qu'on ne comprend vraiment un algorithme que quand on sait en appliquer des cas simples à la main, et c'est quelque chose qu'on est effectivement amené à faire quand on développe l'algorithme, quand on cherche à le comprendre, ou quand on a besoin de débugguer une implémentation (même si on a un débuggueur pas à pas, on va souvent être amené à faire des étapes à la main pour confirmer qu'il se passe bien ce qu'on attendait, ou comprendre la différence). Je pense qu'un étudiant en informatique (et ceux dont je parle sont dans une filière spécialisée en mathématiques et informatique théorique) doit arriver à exécuter à la main du code tel que celui qui figure ci-dessus, et j'avoue que je suis un peu désemparé qu'aucun n'ait réussi.

Je serais presque tenté de militer pour l'inscription au concours d'entrée d'une épreuve d'« application mécanique d'algorithmes simples ».

(jeudi)

Pour la défense du film Stonewall

Cette entrée n'a rien de particulièrement zeitgemäß, mais le fait d'avoir écrit la précédente m'a donné envie de dire un mot à ce sujet.

Roland Emmerich est un réalisateur plutôt connu pour ses films catastrophe (Independence Day, Godzilla, The Day after Tomorrow, 2012, etc.), à gros budgets et plus ou moins nanaresques. Dans cette liste, Stonewall, semble incongru : il raconte, à travers la vie d'un jeune homme gay chassé de chez lui par ses parents, l'histoire des émeutes du 28 juin 1969 (soit juste après l'enterrement de Judy Garland) au bar homo de ce nom sur Christopher Street, Greenwich Village, New York, et qui sont à l'origine de la Gay Pride (les pays germanophones disent d'ailleurs Christopher Street Day).

Une autre chose incongrue est que ce film a une note sur IMDB très nettement inférieure aux autres que du même réalisateur que j'ai nommés ci-dessus : aurait-il réussi à faire un nanar encore plus intergalactique que Independence Day ? le film nous fait-il nous découvrir que le Stonewall était un repaire d'extra-terrestres et que les homos se sont ralliés pour empêcher la Terre d'être envahie ? pas vraiment. Manifestement, il y a eu une campagne virale pour donner à ce film la note la plus basse — ce genre de campagne est la raison pour laquelle les notes et les sondages sur Internet ne valent à peu près rien, mais passons ; et la campagne en question ne vient pas des fans habituels des films d'Emmerich qui se seraient agacés qu'il fît un film pour pédés, non, ce sont essentiellement des militants et sympathisants LGBT qui ont détesté le film.

Quel est le problème ? Il y a beaucoup de points précis sur lesquels la vérité historique a été déformée (par exemple en laissant penser que la mort de Judy Garland avait plus d'importance qu'elle n'en avait, ou en résumant une réalité forcément un peu complexe). Certains reproches se contredisent un peu : par exemple, d'avoir minimisé le rôle des lesbiennes, des drag queens et transgenres (alors qu'elles et ils étaient plutôt les premiers à lancer les émeutes), mais en même temps d'avoir utilisé le personnage réel tout à fait masculin de Raymond Castro pour inspirer un personnage fictif (Ray) très efféminé ; ou encore, d'avoir essayé de rendre le film plus digeste pour les hétérosexuels en se focalisant sur des personnages bien « propres sur eux », mais en même temps de caricaturer les homos ou drag queens, et d'avoir noirci la Mattachine Society qui proposait justement aux homos de se fondre dans la masse et de ne pas faire de vagues et qui (selon le film) n'était pas terriblement heureuse des émeutes.

En fait, les reproches se concentrent surtout autour d'un point : une forme de whitewashing, en l'occurrence, d'avoir choisi de construire le film autour d'un personnage blanc, jeune homme, de classe moyenne, bon élève, cissexuel, pas du tout efféminé, « seulement » homosexuel, bref, tout ce qu'il faut pour le rendre relatable (je ne sais pas dire ça en français, tiens) par le public de spectateurs (très majoritairement hétérosexuels) que Hollywood vise principalement. En l'occurrence, ce héros (Danny Winters) est joué par Jeremy Irvine, qui est le poster-boy presque trop parfait d'un tel rôle, avec son visage de gendre idéal qui ne fera peur à personne. (Comme en plus il doit y avoir beaucoup de garçons homos qui mettraient bien sur leurs murs un poster du boy en question et qui rêvent qu'il puisse être homo, ça permet de gagner sur tous les terrains.) Soulignons bien que le personnage du Danny Winters en question est fictif : on ne reproche pas aux scénaristes, ici, d'avoir transformé un personnage réel ; mais comme ils lui font, tout à fait littéralement, jeter la première pierre qui déclenche les émeutes, on peut dire qu'on lui donne la place de la personne qui a vraiment jeté cette première pierre : certains l'ont identifiée comme étant la drag queen noire Marsha P. Johnson (qui apparaît effectivement dans le film, et n'est pas whitewashée)… sauf que les choses ne sont jamais simples, et en fait on n'en sait rien, il n'y a probablement pas eu de « première pierre » jetée, et pas une seule personne qui a déclenché les émeutes, fût-ce Judy Garland, Marsha P. Johnson ou Stormé DeLarverie.

Tous ces reproches sont justes, et ne sont pas sans importance, mais je crois qu'ils passent à côté de l'intérêt du film.

Car à mon avis le but — malgré le titre — n'est pas tant de raconter l'histoire des émeutes de Stonewall, ou en tout cas pas de le faire avec la précision d'un historien, c'est, à travers l'histoire personnelle du héros, de présenter un débat, ou un dilemme, qui se pose à (et parfois déchire) la communauté LGBT : veut-on revendiquer le droit à l'indifférence ou le droit à la différence ? veut-on se fondre dans la société ou se révolter contre elle ? veut-on réclamer l'étiquette normal ou arborer la fierté d'être anormaux ? Il va de soi que formulée dans des terme aussi simplistes et caricaturaux, cette question n'admet pas de réponse, et que toute tentative sérieuse pour y répondre doit commencer par examiner les termes de cette fausse alternative : mais la présentation caricaturale n'empêche pas que la problématique est réelle.

Et je trouve que Stonewall pose cette question avec une certaine finesse : Danny Winters est partagé entre le camp, incarné par la Mattachine Society, des homos blancs, financièrement aisés et « bien propres sur eux » qui cherchent à se fondre dans la masse et espèrent faire évoluer la société en ne faisant peur à personne, et celui, incarné par les garçons et filles de la rue obligés de se prostituer, qui sont les véritables héros des émeutes de Stonewall ; c'est justement parce qu'il est blanc, cissexuel, etc., que Danny doit faire ce choix, et que le choix en question est douloureusement intéressant : un de ses amis lui dit justement, moi, je n'ai pas le choix — Danny doit accepter de risquer sa place potentiellement privilégiée dans la société, et possiblement sa bourse pour Columbia, s'il choisit de rejoindre les révoltés. La scène où il jette la première pierre incarne ce dilemme : l'instant avant, la drag-queen noire Marsha lui demande how can it get worse? […] a society hating and oppressing us for being gay, and you still wanna be polite? cause it's going to take away your precious fuckin' scholarship if you get arrested? cone on! ; puis un membre de la Mattachine Society tente de le décourager de jeter la pierre : no, that's not the way, Danny. Tout ça n'est peut-être pas historiquement correct, mais le développement du personnage est intéressant.

Et dans l'ensemble, je trouve que Stonewall montre une subtilité que les films-catastrophe bourrins de Roland Emmerich ne me laissaient pas du tout présager. Les personnages ont une réelle profondeur, les acteurs jouent plutôt bien. La diversité de la communauté LGBT est peut-être insuffisamment représentée, mais il est injuste de nier qu'il y ait un certain effort pour l'honorer. Le scénario est assez convenu, mais il marche plutôt bien. Ce n'est le film de la décennie, probablement pas même le film LGBT de l'année, mais ce n'est pas un nanar, et il ne méritait pas le procès qu'on lui a fait.

Évidemment, le dilemme que j'évoquais ci-dessus se pose aussi au niveau méta : doit-on souhaiter que l'industrie du cinéma « mainstream » fasse des films abordant des thèmes LGBT à destination d'un public majoritairement hétérosexuel ? ou préférer que le cinéma LGBT reste totalement différent (pour être plus libre, par exemple), et ne vise que les spectateurs de cette population ? Je crois qu'il ne faut pas sous-estimer l'importance de Brokeback Mountain, qui reste quasiment le seul film « mainstream » (disons, avec des acteurs vraiment célèbres) centré autour d'une histoire d'amour homo. (Il est vrai qu'Ang Lee avait auparavant commis le magnifique 喜宴 / Garçon d'Honneur / The Wedding Banquet, mais il était beaucoup moins connu à l'époque.) J'imagine que Roland Emmerich, dont je crois comprendre qu'il est lui-même homo, a dû se poser la question, et j'imagine que ça a été un peu un dilemme pour lui, qu'il a pensé prendre un risque : je trouve vraiment dommage que la réaction ait été de lui faire un procès plutôt que de dire qu'il aurait pu faire mieux.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #153 (si c'est un homme)

Je dédie cette petite fiction à tous ceux et celles à qui la société rend les choses plus difficiles qu'elles n'ont besoin de l'être sous prétexte qu'ils ou elles ne rentrent pas bien dans les petites cases binaires dans lesquelles on veut ranger les gens :

J'avais quinze ans quand j'ai expliqué à mes parents que j'étais un garçon. J'avais espéré qu'ils comprendraient tout seuls. À force de m'entendre me faire appeler garçon manqué. De voir comment je m'habillais. Que j'insiste pour couper mon prénom. Je dois dire, ils n'ont jamais chercher à m'imposer ce que je ne voulais pas : depuis l'école maternelle, je refusais de porter des jupes, ils ne m'ont pas forcé, ni pour les fêtes ni pour l'enterrement de mamie. Mais mon père espérait quand même que cette phase me passerait, que je serais sa petite princesse. Alors j'ai dû leur dire. J'ai cru que je n'y arriverais pas, j'ai pas dormi de la nuit, j'avais une énorme boule dans le ventre, j'ai pas su les regarder dans les yeux, mais j'ai fini par arriver à articuler, papa, maman, voilà, je voulais vous dire, je suis un garçon. Leur réaction était réglo : on te soutient, Lé, tu seras toujours notre enfant, on t'aimera toujours, tout ça tout ça. Grand soulagement. Mais je sentais bien que ma mère retenait ses larmes. Après coup, j'ai su qu'ils pensaient que j'allais leur annoncer que j'étais enceinte.

Quand j'y repense, j'ai eu de la chance. Mes parents étaient super gênés lorsqu'on abordait le sujet, et moi aussi avec eux d'ailleurs, mais c'était vrai qu'ils me soutenaient. Ils avaient du mal à me parler au masculin, mais ils essayaient. Je suis allé voir un psy : au début je n'aimais pas l'idée, mais il m'a expliqué qu'il n'était pas là pour me juger ou pour me faire dire que j'étais une fille, il était plutôt sympa et je pouvais lui parler vraiment. D'un autre côté, ce qui se passait au bahut ne l'intéressait visiblement pas des masses. Et au collège, puis au lycée, tous ceux à qui j'ai voulu parler, médecin scolaire, assistante sociale, conseillers d'éducation, se renvoyaient la balle et la renvoyaient à mon psy dès que le mot transsexuel était prononcé.

Au moins j'ai pu me faire prescrire un truc pour arrêter presque complètement mes règles. Ça c'est ce que je détestais le plus. Une humiliation mensuelle imposée par ce corps dont je ne voulais pas et qui me rappelait sa féminité. J'en pleurais à chaque fois. Un jour, un petit con macho que j'avais agacé m'a demandé si j'avais mes règles, j'ai bien failli l'envoyer à l'hosto, et j'ai eu des emmerdes à cause de ça. Mais pour le reste, mon corps était plutôt androgyne. Avec ma poitrine plate (heureusement !) sans besoin de la bander, avec mes cheveux courts, avec des fringues assez larges, je pouvais facilement passer comme un garçon tant que j'ouvrais pas la bouche.

J'aurais voulu pouvoir être Léo au lycée, mais il y avait trop de gens qui me connaissaient déjà et qui m'auraient trahi, et c'était pas possible de changer d'endroit. Alors je suis resté , ni fille ni complètement garçon. J'y avais régulièrement droit : eh, t'es un mec ou une meuf ? ; je répondais toujours : tu préfères quoi ? — c'était une façon de savoir tout de suite qui était ami ou ennemi. Une seule fois quelqu'un m'a répondu, et toi, tu préfères quoi ?, même là j'ai pas osé lui dire vraiment, mais j'ai retenu que ce Florian était un mec bien. Sinon, y'avait Chloé, ma seule vraie amie pendant ces années, à qui je suis passé le plus près de dire la vérité. Elle elle m'a dit qu'elle pensait qu'elle était bi, on a commencé à faire des choses ensemble, mais ça n'a pas marché. Elle m'a reproché de ne pas savoir ce que je voulais, ce qui était vrai. Et nous nous sommes disputés. Puis réconciliés, mais c'était plus pareil. Je me suis mis à réfléchir plus fort à ce que je voulais.

Et à dix-sept ans, nouveau coming out à mes parents : au fait, je préfère les garçons. Eux, ils ne comprenaient plus rien. Alors finalement tu es un garçon ou une fille ? Je voyais bien mon père penser, même s'il a pas osé le dire à haute voix : mais à quoi ça te sert d'être un homme si c'est pour préférer les homme ? Ben oui papa, c'est comme ça : je suis pas lesbienne, je suis gay.

À la fac, je me suis fait appeler Léo. Enfin la liberté ! Les enseignants, qui devaient forcément savoir que j'étais Léa sur le papier, étaient plutôt cool avec ça, de toute façon ils nous parlaient peu et nous connaissaient à peine. Plusieurs fois un autre étudiant m'a démasqué, mais la fac était grande, c'était plus facile qu'au lycée d'éviter les chieurs. J'avais appris à mieux déguiser ma voix, aussi. Être un homme, je m'en suis rendu compte, apportait des avantages dont j'avais même pas conscience : les gens me traitaient différemment, c'était subtil, mais une fille qui veut faire de l'info on lui fait des remarques (c'est bien, mais ce sera dur, vous êtes sûre que c'est pour vous ?) qu'on ne fait pas à un garçon. Évidemment, c'était pas les mêmes gens, j'étais à la fac et plus au lycée, mais la différence se sentait. Mais j'ai aussi découvert qu'il y a des choses que je n'avais plus droit de dire : un jour j'ai fait une remarque sur le joli petit cul du chargé de TD de maths, et ça a provoqué un grand silence, et au moins un type a changé d'attitude vis-à-vis de moi après ça. Leçon retenue : les mecs n'ont pas le droit de parler des mecs comme les filles.

J'ai pensé que maintenant que j'étais majeur je pourrais sans problème me faire prescrire un traitement hormonal. Mais après avoir essayé chez trois endocrinos (une vieille peau qui m'a regardé avec horreur dès que je lui ai dit être trans, un mandarin des hôpitaux qui m'a fait attendre six mois pour me voir et qui m'a à peine écouté, et un petit jeune qui avait l'air complètement dépassé par les événements), le mieux que j'ai obtenu était : revenez après encore deux ans de suivi psychiatrique.

Bon, j'ai quand même fini par faire valoir que j'étais suivi depuis longtemps, et par avoir ma testostérone un peu avant les deux ans. J'ai eu des problèmes d'humeur au début : des phases euphoriques dans les jours suivant l'injection et une énorme fatigue dans les jours qui la précédaient, mais ça s'est stabilisé. J'ai eu mes premiers poils au menton, et j'étais heureux comme un prince. Je me suis mis à faire du sport beaucoup plus souvent, en espérant être devenu beaucoup plus fort, ce qui n'était pas le cas, bien sûr, mais à force de persévérer j'ai quand même bien progressé.

En fin de licence, j'ai rencontré un mec un peu plus vieux, sur un terrain de sport de la fac. Très vite nous avons commencé à sortir ensemble. J'ai voulu aller trop vite, sans doute. Mais j'étais émotionnellement affamé, je voulais à tout prix avoir un copain : alors quand il s'est ramené avec son visage de Zac Efron sur un corps de gymnaste, et qu'il s'est mis à me draguer, mon cœur a fondu aussi vite que de la neige au Sahara. Comme un con, j'ai pas osé lui dire tout de suite que j'avais un vagin. Je voulais croire au grand amour. Je voulais croire que ça n'aurait pas d'importance (pragmatiquement, je me disais, j'ai une bouche et un cul, c'est ce qui compte). Peut-être que je croyais qu'un homo serait forcément ouvert d'esprit. Et ce qui devait arriver arriva : quand il a commencé à vouloir aller plus loin que les dîners en tête à tête, les câlins tout habillés et les pelles, j'ai dû lui parler de mon anatomie, et il est presque parti en courant. Immédiatement après, il m'a envoyé un SMS pour me larguer : dsl je pense pas pouvoir sortir avec 1 trans. Quarante-quatre caractères (je les ai comptés). Il a même pas eu le courage de décrocher quand je l'ai appelé pour en parler, et quand je l'ai recroisé il a fait semblant de pas m'avoir vu.

Je pense notamment aux femmes trans (i.e., « MtF »), qui sont en ce moment dans certains états des États-Unis ciblées par le nouveau dada des puritains : celui de les obliger à utiliser les toilettes des hommes (en se basant sur l'argument aussi absurde qu'abject : ah, mais si on permet à n'importe qui de fréquenter les toilettes pour femmes, n'importe quel prédateur sexuel pourra se faire passer pour trans et aller agresser les petites filles). Mais j'ai préféré raconter l'histoire d'un homme trans (i.e., « FtM »), gay qui plus est, (a) histoire de rappeler que ça existe, et (b) parce que ça m'aide à mettre un peu plus d'empathie, donc de ressenti personnel, dans cette histoire.

(vendredi)

Le chinois comme expérience mnémurgique, et autres divagations sur les langues

Je ne trouve pas de mot français signifiant relatif à la mémoire (comme capacité psychique), à la capacité et au travail de mémorisation : tous ceux auxquels je pense (mnémonique, mémoriel, anamnestique, etc.) ont un sens extrêmement spécialisé ; alors j'en invente un — en cherchant à créer un hapax chez Google pour éviter tout ce qui aurait déjà été pollué par des crackpots en tous genres. Je vous invite cordialement à réutiliser ce mot dans la conversation de tous les jours et à regarder votre interlocuteur comme un inculte s'il ne sait pas ce que signifie mnémurgique.

J'ai récemment fait l'acquisition et commencé l'étude de l'Assimil de chinois. Pour autant, j'hésite à ranger cette entrée dans la catégorie langues et linguistique de ce blog, parce que mon but n'est vraiment pas d'apprendre le (ni même, un peu de) chinois, et il est quasi certain que mon expérience ne durera que très peu de temps : en fait, le chinois en tant que tel ne m'intéresse que très peu, ce qui m'intéresse, c'est de m'en servir pour comprendre comment fonctionne ma mémoire. Généralement, quand j'entreprends l'étude d'une langue, et même si je ne vais jamais loin faute de patience, ce qui me motive est une combinaison entre la curiosité de connaître les principes généraux de cette langue, l'intérêt pour sa phonétique ou sa grammaire, un certain attrait pour la culture de ceux qui la parlent, ou une volonté de m'ouvrir l'esprit au sens sapirwhorfien. Mais la langue chinoise, pour ce qui me concerne à présent, est essentiellement juste un gigantesque corpus de correspondances syllabe ↔ idée ↔ dessin, complètement dénué de logique, et surtout, dont je ne connaissais rien a priori. J'aurais pu demander à un ordinateur de tirer au hasard de telles correspondances, mais tant qu'à faire, autant m'exercer sur celles que des centaines de millions de personnes ont apprises : d'autant qu'elles ont l'avantage d'être dûment documentées et répertoriées, les dessins d'être largement disponibles sur ordinateur, et les sons d'être disponibles sous forme pré-enregistrée dans ce qui fait l'intérêt de la méthode Assimil.

L'expérience mnémurgique est double. (1) D'abord savoir si j'arrive à retenir les tons, sachant que j'ai une bonne oreille phonétique mais que je n'ai jamais vraiment entrepris d'apprendre une langue tonale. (J'ai fait un petit peu de suédois et de grec ancien, mais je pense qu'il faut distinguer une langue ayant des accents tonaux, comme les deux que je viens de citer, et une langue véritablement tonale, même si comme d'habitude en linguistique les distinctions sont un peu floues ; toujours est-il que l'effort de mémoire ne me semble pas du tout comparable.) (2) Ensuite, savoir si j'arrive à apprendre à reconnaître quelques idéogrammes[#]. Là aussi, je n'ai jamais vraiment entrepris d'apprendre un système d'écriture idéographique : j'ai fait un tout petit peu de japonais, mais je m'en suis tenu aux syllabaires, et j'ai déjà eu assez de mal avec ; et j'ai appris une quantité encore plus infinitésimale d'égyptien hiéroglyphique, dans lequel à peu près tout ce que je sais dire/écrire, c'est 𓏇𓇋𓅱𓃠𓅓𓉐𓏤le chat est dans la maison — et à part le dessin du chat, ce n'est pas terriblement idéographique, c'est même vaguement alphabétique.

Le (2) m'intéresse moins parce que je suis presque sûr que la réponse est non, ou alors au prix d'efforts bien au-delà de ce que je suis prêt à consentir. Le problème est que j'ai une mémoire visuelle incroyablement nulle. En fait, j'ai une capacité d'observation incroyablement nulle. (Quite so, [Holmes] answered, lighting a cigarette, and throwing himself down into an armchair. You see, but you do not observe. The distinction is clear.) Par exemple, il m'est arrivé plus d'une fois qu'on me demande si quelqu'un que je connais très bien et que je vois presque tous les jours porte des lunettes, et je me rends compte avec horreur que je n'en ai aucune idée. Il est probable que ce ne soit pas exactement la même capacité qui soit en jeu, mais c'est certainement mauvais signe. D'ailleurs, l'autre jour, j'ai passé très longtemps à regarder les deux glyphes

et

(ils font partie des 200 caractères chinois les plus fréquents ; je vais supposer que tout le monde a des polices installées permettant de les voir), en cherchant quelle pouvait bien être la différence. J'ai même recopié les dessins à la main, et je n'arrivais toujours pas à voir la différence dans ce que j'avais moi-même dessiné ! Pourtant, l'ordinateur me disait qu'il y en avait une, ne serait-ce que dans les numéros Unicode U+548C et U+77E5. Ce n'est même pas un problème de ne pas comprendre : il m'est arrivé aussi de regarder pendant longtemps deux phrases en français, deux énoncés mathématiques, ou deux lignes de code légèrement différents et de chercher en vain la différence. (Combien souvent il m'est arrivé de lire un livre de maths qui explique on a le théorème <…> ; en revanche, on se gardera bien de croire que <…>, qui est faux comme on s'en convainc facilement et de passer un temps fou à chercher la différence entre les deux affirmations.) Je pourrais dire, encore un effet de la lecture en diagonale, mais j'étais complètement nul au jeu des sept erreurs déjà quand j'étais petit. En revanche, je ne suis pas dyslexique, et je ne sais pas comment cela se fait quand je mets ça en regard de cette difficulté que je décris à observer les choses. Bien sûr, une fois que je remarque la différence, par exemple entre les deux idéogrammes ci-dessus, elle me semble tellement énorme que je ne comprends pas comment j'ai pu la rater (et comment j'ai réussi à reproduire les deux sans remarquer que je ne dessinais pas la même chose).

Outre ma capacité d'observation nullissime, ma patience est aussi assez limitée pour apprendre des arrangements essentiellement aléatoires de lignes : je n'ai aucune envie d'apprendre à les tracer moi-même, ce qui est peut-être indispensable à leur mémorisation, et j'ai consulté des sites d'étymologie graphique du chinois (genre celui-ci) en espérant que ça aide à retenir les zigouigouis, mais c'est complètement décevant, j'ai beau avoir toutes les informations que je veux sur le nombre de traits, la « clé », la décomposition graphique, l'origine, etc., ça reste des zigouigouis informes pour mon cerveau. J'aurais peut-être plus de facilité à retenir les numéros Unicode, en fait. Mais bon, je vais essayer de persévérer un petit peu plus longtemps avant d'abandonner complètement le (2).

[#] Je profite du passage qui précède pour rappeler que je refuse d'utiliser le mot ridicule de sinogramme pour désigner les caractères chinois — que certains préfèrent à idéogramme parce que ces gens ont une idée extrêmement limitée de ce qu'est, justement, une idée. ☺ J'accepterai de parler de sinogrammes quand le terme d'égyptogrammes sera devenu le terme le plus courant pour parler des hiéroglyphes égyptiens (et qu'on dira aux enfants en CP qu'on va leur apprendre les romaikogrammes roméogrammes).

Bon, mais le (1), c'est-à-dire la question de la mémorisation des tons, m'intéresse plus. J'ai remarqué que quand on est confronté à un phénomène phonétique, il y a trois étapes de difficultés croissante : (a) arriver à (re)produire le phénomène, (b) arriver à l'entendre, et (c) arriver à lui créer une case mnémurgique dans le cerveau.

(a) Prononcer des sons précis n'est, à mon avis, pas très difficile : il y a bien longtemps, j'ai pris le manuel de l'alphabet phonétique international, j'ai regardé tous les signes qui y figurent, et je me suis convaincu qu'il n'y avait pas de difficulté fondamentale à prononcer la grande majorité d'entre eux (je ne dis pas que je sache tout faire : je n'ai jamais compris comment opposer une pharyngale et une épiglottale, par exemple, et j'avoue que quand je regarde la phonologie de la langue xhosa[#2], j'ai très peur ; mais globalement, si on me dit de prononcer une affriquée alvéolo-palatale sourde aspirée et labialisée, par exemple, je sais faire). Il peut y avoir difficulté à articuler successivement plusieurs sons qu'on sait réaliser isolément, mais dans l'ensemble, ce n'est pas la prononciation qui est problématique.

[#2] Le xhosa n'est peut-être pas le pire. Ici il est question d'un clic palatal selon une nasale pulmoniquement ingressive sourde à aspiration retardée ou d'un clic dental selon une plosive uvulaire prénasalisée suivie de frottement vélaire, ce qui ressemble plus à un phonétigasme de linguiste qu'à quelque chose de véritablement prononçable par l'anatomie humaine, donc je pense que ces gens doivent être surhumains. J'aime aussi beaucoup la phrase : Taa may have as few as 83 click sounds, if the more complex clicks are analyzed as clusters. (Remarquez qu'à côté de ça, ils n'ont pas le son [b]. Trop compliqué, sans doute.) La langue oubykh n'est pas mal non plus, même si pour le coup c'est plutôt le fait qu'on arrive à distinguer tant de consonnes, donc le (b) ci-dessous, que leur réalisation elle-même, qui m'impressionne.

(b) Entendre, i.e., distinguer, des phénomènes phonétiques dont on n'a pas l'habitude, est déjà plus délicat. Par exemple, il y a quelques années, j'ai décidé de commencer à distinguer les sons /ɛ̃/ (la voyelle de brin) et /œ̃/ (la voyelle de brun) en français, alors que mon accent « maternel » les confond. Prononcer la différence ne me posait aucune difficulté (prononcer les mots père et peur, mémoriser la différence de position des lèvres, et reproduire celle-ci après nasalisation) : mais je n'entendais aucune différence dans ce que je prononçais. Mais à force de m'obliger à faire systématiquement la distinction, j'ai fini par l'entendre, ce qui était le but de l'exercice. Depuis, je me suis efforcé d'entendre toutes sortes d'autres différences phonétiques (et non nécessairement phonémiques), par exemple la position précise des voyelles des gens qui parlent anglais : l'exercice présente des risques, à la manière dont Knuth racontait que depuis qu'il s'était mis à composer des polices de caractères il ne pouvait plus commander dans un restaurant parce qu'il était trop occupé à regarder les polices du menu : je me retrouve parfois à ne pas écouter ce que les gens disent parce que je fais trop attention à comment ils le disent ; mais tout ça pour dire que ce n'est pas très difficile avec de l'entraînement.

Et notamment, il est faux qu'on ne peut entendre correctement que des différences qui existent dans sa langue maternelle : je n'ai jamais eu de mal à distinguer une sourde d'une sourde aspirée, par exemple, alors qu'avant le chinois je n'avais jamais appris un seul mot d'une langue qui les contraste (l'anglais n'a pas la même consonne ‘p’ dans pin et dans spin, la première est légèrement aspirée et la seconde ne l'est pas, mais cette distinction n'est pas contrastive, elle est mécaniquement due à la présence du ‘s’). Mais dans l'autre sens, j'ai la plus grande difficulté à entendre la différence entre une occlusive vélaire et une occlusive uvulaire (le ‘k’ et le ‘q’ de l'arabe standard), même si je sais les prononcer : si je m'amuse à parler en français en remplaçant toutes les occlusives vélaires par des uvulaires, j'entends bien que ça donne un accent bizarre, mais sur un son isolé, j'entends à peine la différence.

Il est certain aussi qu'on peut apprendre à reproduire des phénomènes phonétiques sans en avoir conscience. J'ai appris l'allemand à l'école, par exemple, et je n'ai pas eu tant que ça l'occasion d'écouter des locuteurs natifs parler. Pourtant, quand on m'a fait remarquer que la terminaison -er (par exemple dans un mot comme Berliner) est une voyelle en allemand (un schwa ouvert [ɐ] ; en fait, le ‘r’ allemand standard se vocalise dans plus ou moins les mêmes conditions que le ‘r’ des accents anglais non rhotiques, mais sur un schwa plus ouvert), j'ai été surpris de découvrir que c'était effectivement comme ça que je le prononçais alors que personne ne m'avait jamais dit qu'il fallait faire comme ça. Pour autant, je suppose qu'il est plus efficace, quand on s'adresse à quelqu'un qui connaît la terminologie générale de la phonétique, de lui donner les règles, au moins les plus importantes, au lieu de le laisser patauger à les découvrir lui-même : mais c'est une question non évidente dans l'apprentissage des langues (entre donner des règles potentiellement complexes ou laisser le cerveau les découvrir « naturellement », il faut trouver un équilibre).

Bon, mais même si on arrive à réaliser et à entendre une différence, il reste un troisième point non évident : (c) la mémoriser. Le fait est que la mémoire filtre tout ce qui semble sans importance dans un énoncé : si quelqu'un me dit quelque chose aujourd'hui, je retiendrai le sens général plus facilement et plus longtemps que les mots précis, et je retiendrai les mots précis plus facilement et plus longtemps que les détails phonétiques même si je suis capable de les entendre. (De même, si je lis un texte écrit, je vais retenir les idées plus facilement que les mots précis, et les mots précis plus facilement que les détails de la police de caractères ou de la position de chaque mot sur la ligne de texte, même si je suis capable d'observer ces détails au moment de la lecture.) Or pour apprendre une langue, il faut convaincre les circuits mnémurgiques du cerveau de conserver les informations pertinentes pour cette langue, et ça, ce n'est pas du tout facile, et je cherche encore les techniques pour y arriver efficacement.

Par exemple, j'ai parlé du ʿayn dans une entrée passée : quand j'ai appris un peu d'arabe, je n'avais aucune difficulté à prononcer ce son, ou à l'entendre dans un mot donné, mais si j'essayais de mémoriser un mot contenant un ʿayn, une fois sur deux, ma mémoire me le ressortait plus tard avec un ʿayn remplacé par un ‘r’. Pourtant, ces sons ne se ressemblent pas, pas même vaguement : mais ce qui se passe est que le ʿayn arabe ressemble vaguement au ‘r’ français, le ‘r’ arabe est transcrit par la même lettre que le ‘r’ français, et donc mon cerveau avait tendance à classifier le ʿayn comme une variante du ‘r’ et à confondre les deux.

Je reviens au chinois. Si on met les tons de côté, la phonologie du chinois standard est plutôt simple, au moins du point de vue de celui qui cherche à apprendre la langue, parce que le nombre de phonèmes est plutôt réduit, ils sont assez faciles à articuler et assez différents à l'oreille (à part des cas comme ri contre re — dans la transcription pīnyīn —, c'est-à-dire quelque chose comme /ɻ̩/ ou /ɻɨ/ contre /ɻɤ/ en alphabet phonétique, ou peut-être ji /t͡ɕi/ contre qi /t͡ɕʰi/ parce que la palatalisation rend l'aspiration moins audible). Même l'ensemble des combinaisons possibles pour former une syllabe est réduit, quelque part entre 404 et 412 selon ce qu'on compte exactement. (Du point de vue du linguiste, il y a des questions potentiellement délicates — peut-être intéressantes, mais peut-être aussi simplement oiseuses — sur la façon la plus économique ou pertinente d'analyser la combinatoire des syllabes chinoises : par exemple, se demander si les syllabes transcrites si et xi en pīnyīn finissent par le même phonème, ou de même combien parmi celles transcrites le, lie, luo et lüe. Mais celui qui apprend la langue se moque bien de savoir si deux sons qui lui paraissent de toute façon différents sont différents parce que ce sont des allophones d'un même phonème ou parce que ce sont des phonèmes différents ; et je ne suis pas persuadé que la question ait un sens plus profond qu'une simple convention sur la description la plus agréable.)

Les tons sont, il me semble, faciles à produire, et pas trop difficiles à entendre. (Au moins si on nous donne cette information cruciale que le 3e ton est prononcé comme le 2e ton lorsqu'il est suivi d'un autre 3e ton, et grave lorsqu'il est suivi d'un ton différent : ce que l'Assimil ne disait pas, et franchement, s'attendre que les gens l'infèrent par eux-mêmes en écoutant les enregistrements, je trouve ça un peu coton[#3]. Après, je vois que des thèses entières ont été consacrées à la question de comment expliquer le 3e ton aux étrangers qui apprennent le chinois.)

[#3] D'ailleurs, je me demande bien comment le cerveau des petits enfants qui apprennent une langue fait pour découvrir les motifs de ce genre, ou plus compliqués, parfois complètement cinglés, que les langues vivantes semblent avoir le don pour s'inventer : je disais plus haut que j'avais appris sans m'en rendre compte la manière dont le ‘r’ allemand se vocalise, mais ça a l'air plutôt simple même par rapport aux règles, sur, disons, la fermeture de la première composante des diphtongues /aɪ/ et /aʊ/, que je n'ai pas acquise (ou alors, si je l'avais acquise, que j'ai perdue avant d'apprendre à la remarquer).

Un signe qu'on peut être tout à fait sensible à l'intonation même dans une langue non tonale m'a frappé dans le RER B à la station Orsay-Ville : la voix automatique qui lit les noms des stations prononce Orsay. Ville. : le son est parfait (je suppose que c'est un enregistrement, pas une voix de synthèse), mais l'intonation, descendante sur chaque partie, est complètement bizarre, comme si elle prononçait deux phrases d'un seul mot, au lieu de lire le nom composé Orsay-Ville. (Bon, il y a peut-être aussi une pause excessive entre les deux mots qui renforce cette impression, mais ce n'est certainement pas tout.)

Mais même si j'arrive à entendre correctement les tons du chinois (ce qui semble être à peu près le cas), la difficulté, et l'intérêt de l'expérience, est la partie (c) : savoir si je vais convaincre mon cerveau de les mémoriser, et de les mémoriser avec la syllabe, comme partie intégrante de l'unité lexicale, et pas comme une donnée auxiliaire à la manière de l'intonation.

Cela n'aide pas que le système de transcription choisi (le pīnyīn) utilise des diacritiques pour représenter les tons : du coup, ceux-ci sont considérés comme plus ou moins optionnels par ceux qui recopient ces transcriptions. Quand on n'utilise pas le nom francisé Pékin (qui est irréprochable parce que c'est un mot français, du coup, à la manière de Londres, Munich, Florence ou Moscou), la capitale chinoise est appelée Beijing parce que les gens ont la flemme d'écrire Běijīng — c'est catastrophique pour les gens qui veulent apprendre le chinois, parce que soit cela les encourage à ne pas mémoriser les tons comme quelque chose d'absolument indispensable, soit cela les oblige à faire semblant de ne pas avoir la moindre idée de comment s'appelle en chinois la capitale chinoise. Mais bon, j'ai déjà râlé sur le fait qu'une bonne translitération doit avec des propriétés d'inversibilité, et je pourrais pester des heures sur les gens qui transcrivent l'arabe en enlevant les ʿayn et ʾalif et les diacritiques qui indiquent les consonnes « emphatiques » (pharyngalisées), ou encore les gens qui transcrivent le russe n'importe comment (il faut dire que le seul mécanisme correct de transcription du russe, ISO 9, n'est quasiment pas utilisé). Il aurait été tellement préférable qu'on eût choisi de transcrire les tons du chinois par des vraies lettres, si bien que personne n'aurait eu l'idée saugrenue de les ignorer : par exemple, si je devais reconcevoir le système, je noterais zy, cy et sy ce qui est noté j, q et x respectivement en pīnyīn, ce qui serait plus logique et libérerait du même coup les trois lettres en question pour coder les tons sans avoir à faire appel à des diacritiques (et peut-être que la capitalie chinoise aurait un nom plus difficilement lisible, comme Beixzyingj, mais ce ne serait pas pire que l'irlandais en matière de lettres bizarres).

En tout cas, pour l'instant, ma conclusion sur (1) les tons est à peu près aussi négative que sur (2) les idéogrammes : je retiens à peu près les tons des mots que j'apprends mais je ne les retiens pas dans la même unité mnémurgique que les sons eux-mêmes (i.e., si je cherche à retrouver un mot, j'ai d'abord une prononciation-sans-tons qui me vient à l'esprit, puis, en faisant plus d'efforts, donc en cherchant apparemment dans une région différente de mon cerveau, des tons qui viennent s'y ajouter), c'est donc un échec pour l'instant, mais je suis curieux de savoir si cela va évoluer avant que ma patience à passer une heure par jour à faire du chinois ne s'épuise (i.e., vite). Car bien sûr, tout ça est une question d'efforts consentis : je suppose qu'on finit par y arriver, la vraie question est de savoir ce que ça coûte (le mythe selon lequel les adultes apprennent moins bien les langues que les petits enfants parce que leur cerveau est moins flexible a été pas mal démonté : le problème est surtout que les adultes ont moins de temps à consacrer et n'ont personne pour les corriger quand ils parlent mal).

Mais je suis étonné que peu de gens abordent la question. Il y a toutes sortes de pages en ligne qui discutent de moyens mnémotechniques pour le chinois, et notamment pour les tons (voir par exemple cette discussion), mais d'une part beaucoup s'adressent à des gens qui ont plutôt une mémoire visuelle (par exemple, colorier les idéogrammes selon leur ton), et d'autre part, comme je l'explique ci-dessus, je trouve que c'est une question différente de (i) simplement mémoriser les tons que de (ii) forcer le cerveau à les mémoriser exactement au même emplacement que la syllabe elle-même : si mon but était d'apprendre le chinois, ce qui n'est pas le cas, les moyens mnémotechniques pour mémoriser les tons séparément de la syllabe pourraient m'intéresser, mais je ne cherche pas à apprendre le chinois, je cherche à savoir si (ii) est atteignable et comment (et à la limite, si je me rends compte qu'il est atteignable, ou si je me rends compte qu'il ne l'est pas, je peux arrêter le chinois, parce que c'était simplement ça le but recherché). Maintenant, il est aussi possible que (ii) vienne naturellement si on réalise (i) ; toujours est-il que la réponse ne semble pas se trouver en ligne. (Bizarrement, plus de gens sont intéressés à apprendre le chinois pour apprendre le chinois que pour comprendre le fonctionnement du cerveau humain. Comme c'est étrange.)

(lundi)

Pourquoi je persiste à aimer l'Union européenne

Le neuf mai est le jour où je me balade normalement dans la rue avec un drapeau européen sur les épaules en fredonnant l'Hymne à la Joie. Comme aujourd'hui je n'ai pas eu le temps, je vais plutôt tâcher d'expliquer pourquoi je m'obstine à vouloir croire à la construction européenne alors que, entre la montée du nationalisme et de l'intolérance, les tergiversations autour de l'accueil des réfugiés, les déboires économiques de différents pays, et le Brexit à venir, la marée a l'air d'avoir tourné (<insérer ici la trop célèbre citation de l'acte IV scène 3 du Jules César de Shakespeare>).

Fondamentalement, je serais plutôt universaliste ; mais un minimum de réalisme m'oblige à concéder que la construction d'une communauté des peuples mondiaux n'est pas pour demain, et toute imparfaite qu'elle est, l'Union européenne est la meilleure implémentation que j'aie une chance de voir, dans la vie qui m'est impartie, de la devise : unis dans la diversité. Fondamentalement, je m'intéresse plus à l'idée d'un rapprochement autour de certains idéaux des cultures et des valeurs qu'à un projet politique ; mais de nouveau, une forme de Realideologie(?) m'amène à soutenir la construction politique comme un compromis raisonnable.

Ce qui est sûr, c'est que je n'arrive pas à me sentir un attachement à ma nationalité française autrement que comme une mention sur mon passeport : quelle que soit l'idée que j'essaie de faire de la France, celle de Colbert (pour le roi, souvent — pour la patrie, toujours) ou des instituteurs de la IIIe République (nos ancêtres les Gaulois), elle ne provoque chez moi qu'une vague d'indifférence. (J'ai un certain attachement pour la langue française, mais il n'y a que les Français pour s'imaginer qu'ils en sont en quelque sorte propriétaires ; et même la langue française, je n'y suis pas tant attaché que simplement conscient du fait que je la maîtrise mieux qu'une autre. J'ai aussi un profond attachement pour des personnes et des endroits, chers à mon cœur, qui se trouvent être en France, mais mon attachement les suivrait ailleurs s'ils bougeaient.)

Si je considère les étiquettes qui peuvent servir à me définir (geek, mathématicien, garçon, homosexuel, urbain, parisien, athée, que sais-je encore), et que j'essaie de les ranger par ordre de pertinence subjective ou d'attachement émotionnel, français viendra loin derrière européen, peut-être même derrière canadien (surtout depuis l'élection de M. Trudeau fils), alors même que mes connexions personnelles avec le Canada sont, disons, ténues. (En fait, si on doit trouver une valeur à mettre derrière l'identité canadienne idéale, il est possible que ce ne soit pas très différent de l'identité européenne idéale : à savoir, la volonté d'une société tolérante et multiculturelle.) Assurément, c'est avant tout parce que les personnes que je croise ou dont j'entends parler qui revendiquent haut et fort leur lien avec la France me sont généralement répugnantes, ce qui n'est pas le cas avec ceux qui se revendiquent comme européens ou canadiens : mais c'est inévitable, toutes ces étiquettes n'ont pas tant de sens en elles-mêmes que par ce qu'en font les gens qui veulent bien les porter. Or si je laisse un peu de côté l'idéal tous les peuples se valent et que j'essaie d'imaginer un peu quelles sont les valeurs spécifiquement françaises, je ne trouve pas grand-chose, ou en tout cas pas grand-chose que j'aurais envie de mettre en avant. Les valeurs européennes, en revanche, on peut encore imaginer qu'elles soient à définir, à commencer justement par celle-ci : d'avoir réussi à supprimer des frontières au lieu d'en créer (ces jours-ci, il faut le dire vite, mais tout n'est pas encore perdu).

L'Histoire manque d'exemple de peuples qui se sont unifiés autrement que par la force ou pour faire face à un ennemi commun. Alors parfois on se sent obligé d'inventer un ennemi commun à l'Europe (sur toutes sortes de plans : ça peut être des terroristes comme ça peut être un concurrent économique). Je ne crois pas trop à cette approche, ni à l'argument consistant à dire que les peuples d'Europe n'ont pas d'autre choix que de s'unir s'ils veulent avoir une importance quelconque dans le monde de demain : c'est sans doute vrai, mais ça reste un très mauvais argument (ne serait-ce que parce que « avoir une importance » n'est pas un but particulièrement louable, au mieux c'est un moyen pour un but louable comme la défense de certaines valeurs). Une Union européenne qui se construirait par opposition au pouvoir économique de la Chine ne serait pas une construction très intéressante. On peut aussi se rendre compte que les touristes chinois, et même dans une certaine mesure les Américains, mettent déjà l'Europe dans un seul sac sans trop chercher à différencier entre ses provinces que sont l'Espagne, l'Italie, la Pologne, etc. ; et peut-être bien qu'ils ont raison de trouver que les différences culturelles entre ces provinces, même si elles sont réelles, sont somme toute assez mineures par rapport à celles du pays dont ils viennent. Les Européens ignorent peut-être trop souvent tout ce qui les rassemble, i.e., pas seulement l'Eurovision (j'ai le souvenir amusé de toutes sortes de discussions, sur des forums informatiques entre Européens, où quelqu'un cherche à décrire une spécificité ou bizarrerie de son pays, et bien souvent on se rend compte que toute l'Europe a ça).

Il est de bon ton de se moquer des valeurs que l'Union européenne et le Conseil de l'Europe essaient d'incarner : quand le prix Nobel de la paix 2012 a été annoncé, il y a surtout eu des réactions d'hilarité généralisée. Bien sûr nous disent les souverainistes qu'on n'a pas besoin de cette usine à gaz pour ne pas faire la guerre à nos voisins (c'est bien connu, les peuples d'Europe ne font jamais la guerre à leurs voisins, ça fait tellement XXe siècle) : ça me fait penser à la blague qu'on dit être la préférée d'Einstein, selon laquelle le Soleil est bien moins utile que la Lune parce que le Soleil éclaire alors qu'il fait jour tandis que la Lune éclaire pendant la nuit — l'Union européenne ne sert pas à maintenir la paix en Europe puisqu'elle a été mise en place pendant une période paisible. Bien sûr nous disent encore les souverainistes qu'on n'a pas besoin de la Cour européenne des Droits de l'Homme, notre Constitution garantit déjà très bien les droits fondamentaux (et bizarrement, quand d'autres pays se font condamner, c'est qu'ils sont moins bons que nous, mais quand notre pays, qui ne saurait mal faire, est condamné, c'est que les juges sont des eurocrates déconnectés de la réalité).

On attaque souvent l'idée d'un état fédéral européen en demandant : mais tu ne voudrais quand même pas être dirigé par les Allemands ? (ça marche aussi avec d'autres pays, mais ce sont souvent les Allemands qui sont pris en exemple). Franchement, cette objection me laisse de marbre. Le problème avec les Allemands qui ont occupé la France il y a trois quarts de siècle, ce n'est pas tant qu'ils étaient Allemands, c'est qu'ils étaient nazis et qu'ils l'ont, justement, occupée militairement. Mais si c'est fait dans le cadre d'institutions démocratiques et dans le respect de mes droits fondamentaux, je ne vois pas pourquoi je préférerais que les lois qui me gouvernent soient écrites (uniquement) par des Français que (en partie) par des Allemands ; et en fait, au rayon des démocraties qui fonctionnent relativement bien, l'Allemagne me semble actuellement plutôt un des meilleurs exemples qui soient, donc en fait je n'ai pas spécialement de problème à être aussi dirigé par des Allemands. Mais les Allemands ne sont qu'un exemple : ce que je voudrais croire, dans la construction européenne, c'est que les défauts dans les cultures politiques des uns et des autres s'annuleraient alors que leurs vertus se cumuleraient — c'est évidemment idéaliste, mais ce n'est pas absurde si on imagine un méta-débat sur la manière de gouverner, ou si on remarque que les nationalistes ont plus de mal à se mettre d'accord entre eux que les partis plus respectables. En tout état de cause, je ne trouve pas que les institutions françaises, avec leur accumulation scandaleuse de pouvoir personnel entre les mains du chef de l'État, l'Assemblée nationale qui ressemble à une chambre d'enregistrement, et le Sénat qui est une gifle au principe même de la démocratie, soient meilleurs que les institutions européennes.

Je crois beaucoup à l'équilibre des pouvoirs (ce que les Américains appellent checks and balance), j'en ai par exemple parlé ici. C'est pour ça que je voudrais voir trois niveaux de gouvernement d'à peu près égale importance : régional (en ce qui me concerne, l'Île-de-France), national (la France) et continental (l'Union européenne). En ce moment, l'échelon national a une puissance démesurée par rapport aux deux autres (à commencer par le pouvoir de supprimer la collectivité régionale et de quitter l'union continentale ; pouvoirs que je trouve qu'il ne devrait pas avoir) : c'est surtout pour cette raison que je me dis à la fois régionaliste francilien et fédéraliste européen — ce qui n'a rien de contradictoire. (Je force le trait en parlant d'indépendance de l'Île-de-France, mais une forme d'autonomie serait bienvenue.)

Bien sûr, je ne prétends pas que l'état actuel des institutions ou l'intégration actuelle de l'Union soient parfaits. Je pourrais décrire les changements que je voudrais voir apportés aux institutions, mais ce serait un peu technique et d'intérêt limité : le résumé simple est évidemment plus de pouvoir au Parlement !. Mais ce que je voudrais surtout, c'est que l'Union serve de mécanisme de solidarité, c'est-à-dire de répartition des richesses, et donc que les pays les plus riches (dont la France, qui est un chouïa au-dessus de la moyenne européenne sur la plupart des indicateurs de richesse) payent pour les plus pauvres : cette solidarité est actuellement inexistante, et l'idée en est quasi taboue, mais si il y a un espoir qu'elle se mette en place, ce ne peut être qu'en passant par l'Union européenne. Certains me disent que ce rêve de solidarité européenne est impossible, ou ne pourra se réaliser que dans de nombreux siècles : ils ont peut-être raison, mais quand on mesure la rapidité du progrès déjà effectué, dans ce domaine mais aussi concernant d'autres causes importantes (les droits des minorités sexuelles), il me semble que le fait qu'il reste beaucoup de chemin à parcourir ne doit pas être une raison de désespérer.

Je ne prétends pas non plus que les politiques de l'Union me satisfassent. (Disons surtout que c'est un ensemble très hétérogène, et impossible à résumer ou à juger en bloc ; je constate cependant, sur beaucoup de débats, que je me sens globalement plus proche des positions défendues par le Parlement que par celles retenues par le Conseil : raison de plus pour vouloir plus de pouvoir au Parlement, mais aussi, de trouver me méfier des États membres.) Seulement, je m'abstiens de jeter le bébé avec l'eau du bain : quand la politique du gouvernement français me déplaît, je ne brûle pas de drapeaux français, je brûlerais éventuellement les photos de ceux qui auraient pris des décisions que je rejette : je trouve idiots ceux qui ne sont pas foutus d'appliquer la même logique à l'Union européenne (ou, du reste, à n'importe quel pays étranger), et qui n'arrivent pas à séparer mentalement les actions d'institutions quand même vaguement démocratiques, et l'entité que ces institutions animent. En vérité, je ne suis pas terriblement content des gens qui gouvernent actuellement ni l'Île-de-France, ni la France, ni l'Europe.

Mais peut-être que ce qui me convainc le plus du bien-fondé de la démarche de construction européenne, c'est de regarder quels sont ses ennemis. Il est idiot en général de juger un projet par ses ennemis, mais l'hostilité des mouvements d'extrême-droite à l'Union européenne est plus qu'un accident : ils se rendent bien compte, et justement, à quel point la construction européenne est le pire danger pour leurs idées nationalistes ; comme je pense que l'essor des partis d'extrême-droite est un des plus graves dangers qui menace l'Europe (je devrais sans doute en reparler, mais une autre fois), il est logique que je soutienne ce qui semble la meilleure arme contre eux. Globalement, plus j'entends Mme Le Pen parler de son petit horizon franchouillard étriqué, et plus je me sens europhile. (Quant à l'idée, parfois avancée, que l'Union européenne serait justement responsable, peut-être par son manque de démocratie, pour la montée du nationalisme, à part que ça ressemble à rendre le médecin responsable de la maladie parce qu'à chaque fois qu'on est chez lui on est malade, de toute façon ça ne marche pas vu qu'en Suisse, pays censément ultra-démocratique et non membre de l'UE, l'extrême-droite — celle qui se prétend du centre — frôle les 30%.)

Je devrais finir par dire un mot du Brexit : là aussi, je devrais peut-être en parler plus longuement une autre fois, mais toujours est-il que je suis complètement persuadé qu'il aura lieu ; je ne sais pas si je dois le déplorer (comme début du détricotage de l'Union) ou m'en réjouir (comme début d'une intégration accrue), mais il est certain que le Royaume-Uni n'a jamais voulu rien d'autre qu'une union économique, et je préfère qu'il s'en aille que de limiter l'UE à une simple union économique. La campagne du camp Remain ne parle que des aspects économiques (à quel point ce sera un désastre pour le Royaume-Uni s'il quitte l'UE, ce qui est peut-être vrai ou peut-être pas, mais ce n'est pas le point qui compte) ou parfois de sécurité : peut-être qu'ils n'ont pas le choix parce qu'il est trop tard pour expliquer aux électeurs l'intérêt d'une union politique quand on leur a vendu une union économique, toujours est-il que maintenant ils sont forcés d'être muets face à ceux comme M. Farage ou (l'ancien maire de Londres et futur Premier ministre) M. Johnson qui parlent de perte de souveraineté — c'est pour cela qu'ils (ceux qui proposent de rester uniquement pour des raisons économiques et sécuritaire) perdront leur referendum.

Pour ma part, cette fameuse perte de souveraineté pour la France est exactement ce que j'attends de l'Union européenne.

(vendredi)

Encore des aventures avec le commerce en ligne

Bienvenue sur ce blog pour un nouveau numéro de First World Problems dans le grand cycle des ronchonneries de Gro-Tsen.

Acheter des choses sur Internet (quelque chose que je fais beaucoup) marche merveilleusement bien quand ça marche : tout est automatisé, on va sur un site marchand, on cherche le produit qu'on veut, clic clic clic on saisit son adresse, un numéro de carte bancaire (dans mon cas, comme je le disais récemment, toujours un numéro de carte temporaire à usage unique valable pour le seul montant que je dois payer, ça apporte une grande tranquillité d'esprit si on décide d'acheter des choses sur des sites chinois suspects), et le produit arrive quelque temps plus tard. Mais le revers de ce système totalement automatisé, c'est que s'il y a un problème, on est vite pris dans un monde kafkaïen où il est impossible de communiquer avec un humain. (Une des choses, d'ailleurs, qui fait le succès de l'employeur de mon poussinet auprès de leurs clients, c'est justement qu'ils mettent les ressources humaines nécessaires pour répondre aux mails des gens qui ont un problème. Au lieu de, par exemple, déléguer ça à un call-center outsourcé très loin. Mais ils sont l'exception et pas la règle.)

Alors certes, on est facilement remboursé. Depuis le temps que j'achète des choses en ligne, y compris, je le disais, parfois sur des sites un peu suspects et mal traduits depuis le chinois, il ne m'est encore jamais arrivé que je paie, que le produit n'arrive jamais et que je n'obtienne pas de remboursement. Il m'est arrivé que le produit soit merdique, ne colle pas avec sa description, que la réexpédition soit trop chère et que je me dise que tant pis autant prendre ce qu'on m'a envoyé. Mais quand je ne reçois rien, je suis toujours remboursé (au moins jusqu'à présent : peut-être que j'ai eu énormément de chance, après tout ; d'un autre côté, les choses que j'achète ne sont jamais très chères, donc même si ça m'arrivait, ce ne serait pas un drame).

Et de fait, il arrive relativement souvent que je ne reçoive rien. Parce que le problème avec le processus tout automatisé du commerce en ligne, c'est la dernière étape : la livraison. Dans la course effrénée à diminuer les coûts, on s'est mis à faire appel à des transporteurs dont l'incompétence s'apparente véritablement à de l'escroquerie (ils ne font aucun effort pour livrer le colis, ne passent pas sonner chez vous ni laisser un avis de passage, ils décident simplement que vous n'êtes pas là et renvoient le colis à l'expéditeur qui en est quitte pour les frais de livraison). Dans le meilleur des cas il faut passer la journée chez soi, dans le pire, même ça ne suffit pas : c'est pour ça que je préfère, quand c'est possible, faire livrer à un point de retrait (commerçant du quartier ou bureau de poste), mais ce n'est pas toujours, justement, possible. Bon, je vais éviter de réécrire ce que j'ai déjà raconté, tout le monde sait déjà ça.

Le truc, c'est qu'être remboursé n'est généralement pas ce qu'on veut. Ce qu'on veut, c'est le produit qu'on achetait : si on a fait la démarche de l'acheter, c'est qu'on estime que ce produit avait une valeur (une utilité, au sens microéconomique) supérieure au prix demandé par le vendeur plus le temps consommé à passer la commande. Donc si on reçoit le remboursement au lieu du produit, on n'est pas content du tout. À cela s'ajoute un effet psychologique : dès lors qu'on a passé commande et payé pour quelque chose, on passe dans le modèle mental où on en est propriétaire, et il y a un attachement qui se crée qui fait qu'on donne à l'objet une valeur plus grande que celle qu'on a payée — du coup, on ne sera plus prêt à le revendre pour le même prix. Le scénario suivant sera peut-être éclairant : si on organise une vente aux enchères d'un artefact historique inestimable (disons, le gobelet MacDonalds dans lequel Jésus a bu son Coca-Cola lors de son dernier repas avec ses douze potes préférés), que les enchères atteignent des niveaux stratosphériques, et que finalement on annonce que c'était une blague et que l'objet n'existe pas, celui qui pensait avoir remporté l'enchère sera furieux d'être privé de la victoire qu'il pensait avoir reportée.

Or quand j'achète des choses en ligne, souvent le problème n'est pas le prix, c'est la disponibilité. La loi de la distribution logarithmique fait que dans l'ensemble des prix de l'Univers il y a essentiellement deux catégories : les choses qui sont trop chères pour que je puisse me les payer, et les choses qui sont tellement peu chères que le prix m'importe très peu — évidemment, il arrive qu'on tombe entre les deux, mais c'est finalement assez rare. Ce qui limite mes achats en ligne, c'est donc souvent d'autres choses que l'argent : l'espace de stockage dans mon appartement, ou la disponibilité des produits en ligne (ou parfois, aussi, la flemme de passer commande, ce qui implique souvent de créer une adresse mail pour le site, générer un mot de passe bidon, etc.).

Récemment j'avais acheté un foobar bleuté dont j'étais particulièrement content. Je voulais en acheter un deuxième, si possible exactement identique. Malheureusement, entre temps, beaucoup des sites marchands vendant des foobars avaient cessé d'avoir ce modèle. Et le problème quand on cherche un terme dans Google c'est qu'on tombe sur plein de pages qui décrivent le produit en question juste pour dire qu'il n'est plus disponible : on a beau ajouter -"épuisé" -indisponible -"sold out" -"out of stock" -unavailable -ausverkauft -"nicht verfügbar" et plein d'autres choses comme ça à la fin de la recherche, ça ne marche jamais complètement. Quand on ajoute la difficulté à filtrer uniquement les sites qui veulent bien livrer dans l'Union européenne, les choses se compliquent encore. J'ai donc passé un temps considérable à dénicher le site qui avait encore mon foobar bleuté : une petite entreprise familiale appelée Amazon.fr. (Je ne plaisante pas, le produit était bien sur Amazon, enfin, ce n'est pas Amazon qui le vend, ils font juste les intermédiaires-qui-se-sucrent-au-passage, mais je ne sais pas pourquoi c'était très difficile à trouver chez eux.) J'ai passé commande en mettant mon adresse professionnelle comme adresse de livraison, espérant qu'elle soit un peu plus fiable (l'avantage est qu'il y a toujours quelqu'un pour réceptionner). Mais le colis n'est quand même pas arrivé. Je n'ai aucune explication, bien sûr : le site Web de Colissimo me dit juste successivement Votre colis est arrivé sur son site de distribution (le 19 avril) puis Votre colis n'a pas pu être livré, il est retourné à l'expéditeur (le 20 avril), et enfin Votre colis est livré à l'expéditeur suite à un retour (le 21 avril) ; je n'ai aucune idée de ce qui s'est passé. Peut-être la poste a-t-elle buggué, peut-être l'expéditeur a-t-il mal imprimé mon adresse, peut-être est-ce un gag comme ceci (j'ai donné mon adresse professionnelle avec un cedex, ne sachant pas que l'expéditeur était en Allemagne : peut-être que ça embrouille les choses). [Mise à jour : Il semble que le problème était dans le transfert de l'adresse entre Amazon et l'expéditeur.]

Je vais sans doute être remboursé. Je m'en fous, ce n'est pas ça mon problème. Mon problème est que je voulais le foobar bleuté. Et que le temps que je m'aperçoive de l'échec de la livraison, il est passé de très difficile à trouver en ligne à quasiment impossible à trouver en ligne.

J'ai bien sûr essayé d'écrire à l'expéditeur pour demander s'ils pouvaient renvoyer le colis ou me le mettre de côté, au lieu de simplement me rembourser. Mais bien sûr, ce n'est pas possible « pour des raisons techniques » (je suppose qu'ils ont une organisation extrêmement compartimentée, et les gens qui gèrent les retours et l'inventaire ne parlent jamais aux gens du support client : c'est précisément ce type d'organisation qui conduit à des situations ubuesques ; en tout cas, retour⇒remboursement, il n'y a pas d'autre solution). J'ai demandé si le produit redeviendrait disponible lorsque mon retour serait pris en compte, j'ai eu une réponse très vague dont la signification était sans doute que celui qui m'écrivait n'en savait pas plus que moi : est-ce qu'il a déjà été acheté par quelqu'un d'autre ? est-ce qu'il s'est perdu dans leur stock ? mystère. Il faut dire aussi que ma communication avec l'expéditeur passe obligatoirement par Amazon, qui fait tout son possible pour nous empêcher de nous parler directement ou simplement (par exemple, il nous est interdit d'échanger une adresse mail, il faut passer par un formulaire sur le site d'Amazon, accompagné d'un gros avertissement comme quoi tout ce que je dirai sera censuré par Amazon pour ma protection — tout ceci a un côté délicieusement kafkaïen).

Du coup, j'ai essayé de développer un plan B, ou plutôt des plans B, C et D.

Plan D : j'ai trouvé un foobar identique, mais pas de la bonne couleur (il est bleu au lieu d'être bleuté) ; bon, j'ai quand même passé commande de ça, on verra bien si ça arrive, même si je suis un peu sceptique parce que la version en français du site Web marchand avait tellement d'erreurs de traduction et de liens cassés que j'ai dû manuellement changer trois fois d'URL juste pour commander, il y a des bonnes chances que mon paiement soit parti dans l'espace. (Le site original doit être en suédois. Moi je n'ai pas de problème pour commander sur un site en suédois, sauf qu'il refuse de me laisser entrer une adresse de livraison en France : il faut passer par le site en français pour ça.) Plan C : j'ai mis en place des scripts Perl qui téléchargent régulièrement la page décrivant le foobar bleuté sur le site d'Amazon et le site principal du vendeur qui n'avait pas réussi à me l'expédier, et qui m'enverront un mail s'il redevient disponible. Mais j'y crois assez peu.

Plan B : j'ai quand même trouvé un site marchand, ça semble être une toute petite boutique, qui prétend encore avoir le foobar bleuté ; seulement, ils ne livrent qu'en Allemagne, Suisse, Autriche et Luxembourg. (Je n'ai jamais compris la raison de ce genre de choses : est-ce pour des raisons légales ? parce qu'ils ont la flemme de faire un site Web en autre chose qu'en allemand ? mais même dans ce cas, pourquoi interdire aux germanophones qui habiteraient en France de passer commande ?) Plan B₁ : je leur ai envoyé un mail dans mon meilleur allemand en leur demandant s'ils pouvaient quand même m'autoriser à passer commande chez eux et en disant que je suis bien sûr prêt à payer tous les frais supplémentaires qui pourraient en résulter. Pour l'instant, ils n'ont pas répondu, et je commence à douter qu'ils le feront. Plan B₂ : trouver quelqu'un habitant dans un de ces pays qui veuille bien recevoir et réexpédier le foobar bleuté ; seulement, en fait, je ne connais personne qui habite dans un pays germanophone et à qui je pourrais raisonnablement demander ce service, donc peut-être que je devrais aller passer une petite annonce sur Reddit (avec des chances de tomber sur quelqu'un de malhonnête, mais bon, ce n'est pas non plus un drame). L'arbre des plans et sous-plans se divise sérieusement. À ce stade-là, ce n'est plus une question de combien je veux avoir mon foobar bleuté, c'est un peu un défi de voir si je vais m'en sortir.

(Pour ceux qui sont vraiment curieux de savoir ce que je cherche à acheter, ce n'est pas vraiment passionnant : voyez ici, , ou . Oui, d'accord, bleuté veut dire gris et noir. Et tous ces liens s'autodétruiront certainement dans quelques mois vue la fugacité du Web marchand — ceci dit, pour des produits de toute façon indisponibles, ce n'est pas forcément un mal.)

(mardi)

Le lemme de Higman expliqué aux enfants

Ceci est un peu une expérience de vulgarisation scientifique : je voudrais essayer d'expliquer et de démontrer un résultat mathématique non-trivial en m'adressant aux gens n'ayant aucune connaissance mathématique particulière (même pas, en principe, ce qu'est un nombre), mais seulement un peu de patience pour lire des explications plutôt verbeuses (bon, OK, si je demande de la patience, ce n'est pas vraiment pour les enfants, mais je ne sais pas quoi dire d'autre). Je pense que cela peut servir d'exemple pour illustrer ce à quoi peut ressembler le travail d'un mathématicien et les raisonnements qu'il fait, et surtout, pourquoi il peut s'agir de tout autre chose que de formules et de calculs. (Ceci étant, la vulgarisation mathématique est quelque chose de difficile parce qu'en plus de chercher à expliquer les concepts ou les outils eux-mêmes, il faut trouver quelque chose à répondre aux gens qui demanderont des choses comme à quoi ça sert de se poser ce genre de question ? de façon plus ou moins agressive.) Ai-je réussi à rendre les choses compréhensibles ? À vous de me le dire — enfin, à ceux d'entre vous qui ne sont pas déjà mathématiciens.

C'est aussi un petit exercice un peu oulipien : expliquer une démonstration mathématique sans utiliser de « variables » (je veux dire des choses comme le nombre n, le mot w, le langage L, l'ensemble S, etc., ou a fortiori la suite (vi)) pour désigner les objets, puisque je ne suppose pas mon lecteur familier avec cette façon de désigner les choses. (Ce petit exercice est peut-être complètement stupide, d'ailleurs, parce qu'il n'est pas clair que m'obliger à utiliser des périphrases comme le mot qu'on considérait ou le langage dont on était parti aide vraiment à comprendre, et je pense même le contraire : mais cet exercice à l'intérêt de m'obliger à limiter le nombre d'objets manipulés dans une phrase donnée, à donner des exemples, etc., donc je pense qu'il a du bon.) J'ai quand même réécrit la démonstration une deuxième fois avec ce genre de langage, pour comparer (là aussi, aux non-mathématiciens de me dire si c'est plus ou moins clair).

J'ai choisi pour l'exercice un théorème de combinatoire : le lemme de Higman. Pourquoi précisément le lemme de Higman ? Parce que c'est un résultat important, relativement récent (1952), que je trouve très joli, et dont la démonstration, simple, élégante et pas trop longue, ne fait appel à aucun concept sophistiqué, mais est un bon exemple de raisonnement pas du tout trivial aboutissant à une conclusion peut-être surprenante. Mais aussi parce que cette démonstration contient des idées mathématiques importantes (un raisonnement par l'absurde qui est une forme de descente infinie), et parce que le résultat lui-même admet des myriades d'applications et de généralisations dans toutes sortes de directions, dont certaines sont des sujets de recherche actifs, et dont certaines utilisent une démonstration relativement proche de celle que je vais présenter.

Alors, de quoi s'agit-il ?

Je commence par présenter le contexte.

On va d'abord parler de mots, et je vais expliquer exactement ce que j'entends par là. Un mot est une succession (finie) de lettres de l'alphabet. Par exemple : abracadabra est un mot (d'une longueur de 11 lettres, mais peu importe, j'ai dit qu'il n'était pas nécessaire de savoir compter). Un mot n'est pas obligé d'avoir un sens en français ou dans une quelconque autre langue : kvtyeohegwnfth est un mot valable. Un mot peut être arbitrairement long : anticonstitutionnellementologiepouettruc est un mot valable. Il peut aussi être arbitrairement court : a est un mot. On va même autoriser le mot, appelé mot vide, qui n'a aucune lettre dedans (de longueur zéro) : il y a juste un petit problème pour l'écrire parce qu'il ne se voit pas, d'où l'intérêt de mettre des guillemets autour pour qu'on le voie quand même : (est le mot vide). Une lettre peut être répétée autant de fois qu'on veut : aaaaaaaaaaaaaa est un mot parfaitement valable (et différent de aaaaaaaaaaaaa).

En revanche, on n'a pas le droit à autre chose que des lettres : pouet42truc n'est pas autorisé. Ou du moins il ne l'est pas si on est convenu à l'avance que l'alphabet est formé des lettres ‘a’, ‘b’, ‘c’, ‘d’, ‘e’, ‘f’, ‘g’, ‘h’, ‘i’, ‘j’, ‘k’, ‘l’, ‘m’, ‘n’, ‘o’, ‘p’, ‘q’, ‘r’, ‘s’, ‘t’, ‘u’, ‘v’, ‘w’, ‘x’, ‘y’ et ‘z’ à l'exclusion de toute autre : en fait, le lemme de Higman marchera tout aussi bien si je veux ajouter les chiffres dans l'alphabet, ou les caractères accentués, ou les majuscules ; ou si je prends l'alphabet grec, ou russe, ou sanskrit, ou tous les caractères chinois : la seule chose qui importe est que l'alphabet soit fini et décidé à l'avance et qu'on n'y touche plus (et on pourra toujours appeler lettres les choses qu'on a mises dans l'alphabet) ; mais pour fixer les idées dans cette explication, on va dire qu'il s'agit de l'alphabet latin minuscule, c'est-à-dire exactement des — 26 mais peu importe — caractères que je viens d'énumérer.

Ce concept étant (j'espère) clair, on va jouer à un petit jeu (à seul ou à plusieurs) consistant à écrire des mots les uns à la suite des autres.

La seule règle du jeu est la suivante : une fois qu'un mot a été écrit, il n'est plus autorisé d'écrire un mot qui s'obtient en ajoutant des lettres dans le mot en question (au début, à la fin, n'importe où au milieu, ou tout ça à la fois). Par exemple, si le mot truc a été joué, on ne peut plus jouer trucage, mais pas non plus trouc ni structure ni autruche ni tirebouchon (eh oui, dans tirebouchon il y a truc, voyez : tirebouchon) ni introductif (idem : introductif), ni cturtutrcu (cherchez bien, il y a moyen de retrouver truc dans cet ordre en retirant les bonnes lettres : cturtutrcu). Et, bien sûr, on ne peut pas rejouer truc lui-même. Si le mot a a été joué, on ne peut plus jouer aucun mot comportant un ‘a’ n'importe où. (Et si le mot vide a été joué, plus aucun mot n'est jouable et le jeu doit s'arrêter.) • Pour parler de façon plus concise, un mot qui s'obtient à partir d'un autre en ajoutant des lettres s'appellera un sur-mot, et inversement, l'autre (qui s'obtient en retirant des lettres n'importe où) s'appellera un sous-mot : donc truc est un sous-mot de tirebouchon et tirebouchon est un sur-mot de truc (et tout mot contenant la lettre ‘a’ est un sur-mot de a, et tout mot est un sur-mot du mot vide). On convient que tout mot est un sur-mot et un sous-mot de lui-même. La règle du jeu est donc : on ne peut pas jouer un mot dont un sous-mot a déjà été joué, ou encore, jouer un mot « grille » (consomme, interdit, bannit) définitivement tous ses sur-mots. C'est là la seule règle.

Évidemment, si on veut vraiment faire un jeu intéressant à partir de l'histoire, il faudra ajouter des règles décidant qui gagne (par exemple, en disant que celui qui joue le mot vide perd — si on décide qu'il gagne, le jeu n'est vraiment pas bien palpitant ; en fait, même si on décide qu'il perd, il y a une stratégie gagnante très facile). Mais ce n'est pas tellement ça qui va m'intéresser.

Pour que la règle soit claire, voici une petite application bricolée en JavaScript qui doit l'appliquer (on entre des mots en bas, il vérifie qu'ils sont bien des mots sur l'alphabet latin ‘a’–‘z’ et qu'ils n'ont pas un sous-mot déjà joué) :

Entrer un mot:

Tout ceci ayant été expliqué, que dit ce fameux lemme de Higman ? C'est très simple : il affirme que quoi qu'on fasse, le jeu terminera toujours au bout d'un nombre fini de mots (au sens où on ne pourra plus rien jouer). Autrement dit, en principe, quoi que vous tapiez dans le petit gadget JavaScript ci-dessus, en théorie, il arrivera forcément un moment où vous ne pourrez plus rien jouer (auparavant, il arrivera un moment où vous ne pourrez plus rien jouer sauf le mot vide, et une fois celui-ci joué, plus rien n'est possible du tout).

Ou, pour dire les choses autrement : si on prend une liste infinie de mots (sur l'alphabet latin ‘a’–‘z’), quelle que soit la manière dont ils sont générés, il y a toujours un mot dans la liste qui a un sous-mot en amont dans la liste, ou de façon équivalente, il y a toujours un mot qui a un sur-mot en aval (rendant la liste illégale dans le jeu que j'ai exposé). C'est généralement sous cette forme que le lemme est énoncé, mais je trouve plus clair de décrire le petit jeu qui interdit de jouer un mot qui a un sous-mot en amont, et d'énoncer le résultat sous la forme le jeu s'arrête forcément.

C'est assez théorique, bien sûr. Si on expérimente avec l'application ci-dessus, on se rend compte qu'il est très facile de jouer longtemps… très longtemps. Et on n'a pas vraiment l'impression que ça doive s'arrêter. Il faut dire que déjà avec les mots de trois lettres on a beaucoup de possibilités (17 576 mais peu importe), donc rien qu'en jouant tous les mots de trois lettres un par un (dans l'ordre alphabétique, par exemple : aaa puis aab, puis aac et ainsi de suite jusqu'à zzz), on peut tenir très longtemps — car un mot de trois lettres ne peut jamais avoir un autre mot de trois lettres comme sous-mot si ce n'est le même. Et la même chose vaut avec quatre lettres, donc en jouant les mots de quatre lettres à la place de trois, on peut tenir encore plus longtemps (456 976 pour être exact, mais peu importe ; par contre, pour que les choses soient claires, si on a déjà joué tous les mots de trois lettres, il est trop tard pour jouer ceux de quatre, ils ont tous un sous-mot de trois lettres déjà joué, donc sont eux-mêmes injouables).

C'est l'occasion de souligner la différence en mathématiques entre forcément fini et borné : on ne peut pas dire a priori, combien de temps le jeu durera (ce serait ça qu'on appellerait borné : si on pouvait mettre une borne a priori sur le nombre de mots). Si on joue le mot vide au premier coup, le jeu s'arrête immédiatement. Si on se met à énumérer tous les mots de mille lettres systématiquement, il durera très longtemps. Le lemme de Higman dit juste que quoi qu'on fasse, même si on essaye d'augmenter la longueur des mots, on finira par tomber à court de mots à jouer — il ne dit rien sur le temps que ça durera.

J'aurais d'autres commentaires à faire sur le lemme de Higman, et sur la question de savoir s'il est intuitif ou non, mais je vais garder ça pour une autre fois.

Maintenant je vais essayer de présenter une démonstration du lemme de Higman qui soit compréhensible sans aucune connaissance mathématique particulière. Comme je le disais initialement, je vais aussi rédiger la démonstration sans utiliser aucune notation mathématique, uniquement en français (je la re-rédigerai juste après avec des notations mathématiques, pour permettre de comparer).

Mon but est de montrer qu'il n'y a pas moyen de produire une suite (=liste) infinie de mots qui respecte la règle du jeu que j'ai énoncée plus haut, autrement dit, dans laquelle aucun mot ne soit un sous-mot d'un mot ultérieur. Pour dire les choses de façon plus concise, j'appellerai miraculeuse une telle suite de mots : une suite miraculeuse est donc une partie infinie (=qui ne termine jamais) du jeu expliqué ci-dessus. L'objectif est de montrer qu'il n'existe pas de suite miraculeuse. Pour ça, je vais utiliser une technique utilisée raisonnement par l'absurde dans laquelle je suppose que mon objet existe (ou plus généralement, que la conclusion que je veux atteindre est fausse), j'en tire des conclusions jusqu'à arriver à quelque chose de manifestement impossible, et j'en conclus que puisque l'existence de mon objet est absurde, c'est qu'il n'existe pas.

Supposons donc « par l'absurde » qu'il existe une suite miraculeuse. Maintenant, pour arriver à une contradiction, mon plan va être le suivant : je vais construire une suite miraculeuse « minimale » (et expliquer ce que j'entends par minimale), puis je vais montrer que je peux trouver une autre suite miraculeuse qui contredit sa minimalité parce qu'elle est en un certain sens plus petite (là aussi, il faut expliquer ce que ça veut dire).

Puisque j'ai fait l'hypothèse (dont je cherche à prouver l'absurdité…) qu'il existe une suite miraculeuse, il y a certains mots qui peuvent apparaître comme premier mot d'une suite miraculeuse, c'est-à-dire qu'en jouant un tel mot en premier on peut continuer à jouer indéfiniment ; il y en a aussi d'autres qui ne peuvent pas, c'est-à-dire qu'en jouant un tel mot en premier le jeu sera forcément bloqué : de tels mots existent, parce que le mot vide en est un (si on joue le mot vide, on est immédiatement bloqué, donc il ne peut apparaître nulle part dans une suite miraculeuse, et en particulier, pas en premier).

Considérons un mot qui peut commencer (=apparaître en premier dans) une suite miraculeuse : essayons de lui retirer sa première lettre : soit il peut encore commencer une suite miraculeuse (éventuellement complètement différente), soit non ; si oui, on retire encore sa première lettre ; et on continue à à retirer la première lettre du mot jusqu'à ce qu'en se faisant on arrive à un mot qui ne commence aucune suite miraculeuse (comme je l'ai dit, cela va forcément se produire, parce que le mot vide ne commence pas une suite miraculeuse). Arrêtons-nous juste avant : on a ainsi fabriqué un mot qui commence une suite miraculeuse, mais qui est tel que si on retire sa première lettre ce ne soit plus le cas. (Par exemple, peut-être qu'il existe une suite miraculeuse qui commence par abracadabra, et encore une, peut-être complètement différente mais peu importe, qui commence par bracadabra et encore une qui commence par racadabra, par acadabra, par cadabra mais pas par adabra : alors on s'arrêtera au mot cadabra, qui commence une suite miraculeuse mais tel que si on retire sa première lettre ce ne soit plus le cas ; c'est-à-dire, si on joue cadabra en premier il est possible de jouer indéfiniment, mais si on joue adabra en premier ce n'est pas possible.) Écrivons le mot qu'on a obtenu (dans mon exemple, cadabra), et on ne va plus y toucher : ce sera le premier mot de la « suite miraculeuse minimale » qu'on essaie de construire progressivement.

Maintenant, on va faire pareil en cherchant les suites miraculeuses qui commencent par le mot qu'on vient d'écrire, et en considérant le mot suivant (i.e., juste après dans la suite). On sait qu'il y a une suite miraculeuse qui commence par le mot qu'on a écrit (dans mon exemple, c'était cadabra) : il est donc possible de mettre un second mot après qui permette de jouer indéfiniment, i.e., de former une suite miraculeuse (peut-être izebulon). On va de nouveau retirer sa première lettre jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas, et s'arrêter juste avant (donc par exemple, peut-être qu'il y a façon de jouer indéfiniment après les deux mots cadabra, izebulon et aussi après cadabra, zebulon, mais plus après cadabra, ebulon : dans ce cas, on s'arrête à zebulon). Écrivons le mot qu'on a obtenu (dans mon exemple, zebulon) : on a maintenant deux mots, on sait qu'en jouant ces deux mots on peut jouer indéfiniment, mais si on retire la première lettre du premier il n'y a pas moyen de jouer indéfiniment en commençant comme ça, et pareil, après avoir joué le premier, si on retire la première lettre du deuxième. (Dans mon exemple, il y a une suite miraculeuse commençant par cadabra, zebulon, mais aucune qui commence par cadabra, ebulon, ni par adabra.)

On continue le procédé de la même manière : quand on a écrit un certain nombre de mots, qui à chaque fois peuvent commencer une suite miraculeuse, on cherche un mot qu'on peut mettre après eux et qui permette de jouer indéfiniment (i.e., après les précédents, il commence une suite miraculeuse), et on retire sa première lettre jusqu'à ce que ça ne commence plus une suite miraculeuse, et on s'arrête juste avant. On obtient ainsi une suite infinie de mots.

La suite que j'ai écrite est elle-même miraculeuse : en effet, si on peut la compléter à partir de n'importe quel point en une suite miraculeuse, c'est-à-dire si le jeu n'est jamais perdu, c'est bien que la suite elle-même est miraculeuse, c'est-à-dire que la règle du jeu n'est jamais enfreinte. En revanche, si on jouait les premiers mots de la suite puis le un mot qui vient juste après privé de sa première lettre, on se retrouverait forcément bloqué après. C'est cette suite que j'appelle une suite miraculeuse minimale : une suite miraculeuse telle qu'en retirant la première lettre d'un quelconque de ses mots, je ne puisse pas compléter à partir de là pour obtenir une suite miraculeuse.

À ce stade-là de la démonstration, j'ai donc montré l'existence de cette suite miraculeuse minimale à partir de la seule existence d'une suite miraculeuse, je n'ai pas eu besoin d'autre hypothèse (s'il existe une suite miraculeuse, il en existe une minimale, et j'ai expliqué comment la fabriquer ; on ne peut pas dire que j'aie donné un « algorithme » pour obtenir ma suite miraculeuse minimale, parce que j'ai dû faire certaines choses qui sont algorithmiquement impossibles, mais j'ai bien montré son existence).

Maintenant on va fabriquer une nouvelle suite à partir de la suite miraculeuse minimale. (Je l'appellerai toujours la nouvelle suite dans ce qui vient.)

Pour construire cette nouvelle suite, regardons la première lettre de chacun des mots de ma suite miraculeuse minimale. Comme il y a une infinité de mots dans la suite, et qu'il n'y a qu'un nombre fini de lettres dans l'alphabet, il y en a forcément (au moins !) une qui revient infiniment souvent comme première lettre. (En effet, si chacune des lettres n'apparaissait qu'un nombre fini de fois comme première lettre, ça ne ferait qu'un nombre fini de mots au total, or nos suites sont infinies.) Choisissons une lettre qui revient infiniment souvent comme première lettre des mots de ma suite miraculeuse minimale, et appelons cette lettre lettre-clé.

Maintenant, on va considérer une nouvelle suite formée à partir de la suite miraculeuse minimale : cette nouvelle suite est formée de (a) tous les mots qui viennent dans la suite miraculeuse minimale (strictement) avant le premier mot commençant par la lettre-clé, et (b) tous les mots de la suite miraculeuse minimale commençant par la lettre-clé, mais auxquels on a retiré la première lettre en question. (Par exemple, si ma suite miraculeuse minimale était quelque chose comme cadabra, zebulon, mumble, zork, corge, zygmund, zazie… et qu'il y a une infinité de mots commençant par ‘z’ et que j'ai décidé de la prendre pour lettre-clé, je vais construire la suite cadabra, ebulon, ork, ygmund, azie… : j'ai gardé (a) tous les mots venant avant le premier mot commençant par ‘z’, et (b) à partir de lui, seulement les mots commençant par ‘z’ moins leur lettre initiale.)

Maintenant, pour arriver à la contradiction, je vais expliquer deux choses : primo, ma nouvelle suite est aussi miraculeuse ; et secundo, elle ne peut pas être miraculeuse. Bref, une contradiction.

Pourquoi ma nouvelle suite est-elle miraculeuse ? Imaginons au contraire qu'un mot de la nouvelle suite soit un sous-mot d'un mot ultérieur. Alors (vais-je expliquer) c'est forcément aussi le cas dans la suite suite miraculeuse minimale : en effet, on obtient des mots de la suite suite miraculeuse minimale en ajoutant peut-être la lettre-clé au début des mots correspondants de la nouvelle suite ; peut-être, c'est-à-dire, si elle avait été supprimée, c'est-à-dire, si on était dans le cas (b) ci-dessus. Mais des deux mots en question, soit ils sont tous les deux dans le cas (a) (i.e., ce sont des mots de la suite miraculeuse minimale qui ne commençaient pas par la lettre-clé), auquel cas il n'y a rien à rajouter et le premier est bien un sous-mot du second ; soit ils sont tous les deux dans le cas (b) (i.e., ils commençaient par la lettre-clé, elle a été retirée), auquel cas en remettant la lettre-clé au début, le premier est bien encore un sous-mot du second ; soit le premier est dans le cas (a) et le second dans le cas (b), auquel cas le premier est bien un sous-mot du second a fortiori quand on remet la lettre-clé au début du second ; et ce n'est pas possible que le premier soit dans le cas (b) et le second dans le cas (a) car le premier doit venir avant le second. Bref, dans tous les cas, si un mot de la nouvelle suite était sous-mot d'un mot ultérieur, ce serait encore le cas dans la suite miraculeuse minimale : or on sait que ce n'est pas le cas pour celle-ci (précisément parce qu'elle est miraculeuse), donc ce n'est pas non plus le cas pour celle-là, qui est donc elle-même miraculeuse.

Mais inversement, la nouvelle suite ne peut pas être miraculeuse : ceci résulte de la minimalité de la suite miraculeuse minimale ; en effet, considérons le premier mot de la suite miraculeuse minimale qui commence par la lettre-clé : ce mot avait justement été choisi de sorte qu'en retirant la première lettre il n'y ait aucune suite miraculeuse qui commence de la sorte ; mais la nouvelle suite est justement une suite qui commence de la sorte. Donc elle n'est pas miraculeuse.

Donc contradiction.

Donc il n'y a pas de suite miraculeuse du tout.

Et on a donc prouvé le lemme de Higman !

Voici comment on dirait cette démonstration en langage plus mathématique, et surtout avec les notations qui vont avec, donc c'est un peu moins verbeux, mais sans doute plus difficile à lire pour un non-mathématicien :

Notons ww′ pour w est un sous-mot de w. On veut montrer par l'absurde que pour toute suite (infinie) wi de mots, il existe i₁≤i₂ tels que wiwi : appelons miraculeuse une suite qui vérifie le contraire, et supposons par l'absurde qu'il en existe une.

Soit w₀ un mot qui commence une suite miraculeuse mais tel qu'en retirant la première lettre ce ne soit plus le cas (un tel mot w₀ existe bien, comme on le voit en retirant successivement les premières lettres jusqu'à tomber sur le mot vide). Et par récurrence sur i, si les wj pour j<i sont déjà définis, soit wi tel que les wj pour ji commencent une suite miraculeuse mais que ce ne soit plus le cas en retirant la première lettre de wi (un tel wi existe pour la même raison que w₀). On définit ainsi une suite wi, qui est manifestement elle-même miraculeuse (puisque quel que soit i, les wj pour ji commencent une suite miraculeuse : autrement dit, quel que soit i il n'existe pas i₁≤i₂≤i tels que wiwi) ; de plus, elle est telle qu'en retirant la première lettre de wi sans changer les précédents, il n'y ait pas moyen de choisir les termes >i pour former une suite miraculeuse à partir de là.

Soit x une lettre qui commence un nombre infini des wi (une telle lettre existe car l'alphabet est fini et que l'ensemble d'indices est infini), disons que wki soit le i-ième terme de la suite wj commençant par x. Notamment, k₀ est le plus petit indice tel que wk commence par x. Définissons vi par vi=wi si i<k₀, et sinon, vi est obtenu en retirant le x initial du terme wj pour j=k(ik₀) (c'est-à-dire du (ik₀)-ième terme de la suite wj commençant par x), bref, wj=xvi pour j=k(ik₀).

Montrons que la suite (vi) est miraculeuse. S'il existe i₁≤i₂ tels que vivi, alors soit i₁≤i₂<k₀, auquel cas wi=vi et wi=vi d'où wiwi, ce qui n'est pas ; soit k₀≤i₁≤i₂, auquel cas wj=xvi et wj=xvi (pour j₁=k(i₁−k₀) et j₂=k(i₂−k₀) qui vérifient j₁≤j₂) d'où wjwj, ce qui n'est pas ; soit i₁<k₀≤i₂, auquel cas wi=vi et wj=xvi (pour j₂=k(i₂−k₀) qui vérifie i₁≤j₂) d'où wiwj, ce qui n'est pas. La suite est donc bien miraculeuse.

Mais ceci contredit la minimalité de (wi) : en effet, wk était censé être choisi tel qu'en en retirant la première lettre (ce qui donne vk), aucune suite miraculeuse ne puisse commencer ainsi, i.e., aucune suite miraculeuse ne peut commencer par les vi pour ik₀.

Là j'ai laissé tous les détails. Dans un vrai article de maths, on en omettrait un certain nombre, et ce serait encore environ deux fois plus court. Généralement, la démonstration est plutôt écrite en prenant wi de longueur minimale plutôt que minimale pour l'opération de retirer la première lettre : c'est plus court à écrire, mais c'est inutilement fort, et peut-être plus difficile à expliquer au non-mathématicien, donc j'ai préféré utiliser la construction que j'ai faite. (Par ailleurs, la terminologie standard dans cette démonstration est plutôt de parler de mauvaises séquences pour celles que j'ai qualifiées de merveilleuses, mais mon esprit se rebelle contre cette terminologie : ce qui n'existe pas, c'est justement le merveilleux, mais le mauvais.)

Je voudrais encore essayer d'expliquer une ou deux conséquences du lemme de Higman qui aident peut-être à voir en quoi il est intéressant. Pour ça, il faut que je définisse encore un concept, celui de langage : mathématiquement, un langage est juste un ensemble de mots, mais le terme d'ensemble n'étant pas forcément le plus intuitif, je devrais peut-être plutôt le présenter comme une propriété qu'un mot peut ou ne pas avoir ; par exemple, être un mot français est une propriété, qu'on peut identifier au langage [ensemble des mots] français ; l'ensemble des mots se terminant par un ‘z’ est aussi un langage, qu'on peut identifier à la propriété se terminer par un ‘z ; et ainsi de suite. (Aux deux extrêmes, il y a aussi l'ensemble de tous les mots, ou propriété « trivialement vraie », c'est-à-dire toujours vérifiée, et l'ensemble vide, ou propriété « trivialement fausse », c'est-à-dire jamais vérifiée.)

Donné un langage, on peut construire un nouveau langage qu'on appelle langage des sur-mots du langage de départ, et qui est formé, tout à fait logiquement, des mots qui sont un sur-mot d'un mot du premier langage (i.e., qui ont un sous-mot dans le langage en question). Par exemple, le langage des sur-mots du français est l'ensemble des mots tels qu'en retirant certaines lettres on obtienne un mot français (utfnrcraripbjbubmne en est un, par exemple parce qu'il contient le mot français tribun ou plus simplement parce qu'il contient le mot a, lui aussi français). Si on réfléchit un peu, on peut se convaincre qu'en refaisant cette opération (i.e., si on part d'un premier langage, qu'on considère son langage des sur-mots, et qu'on considère le langage des sur-mots de ce langage-), la deuxième fois ne sert à rien : le langage des sur-mots du langage des sur-mots est juste le langage des sur-mots ; un langage de cette sorte est appelé clos par sur-mots, c'est-à-dire qu'il s'agit d'une propriété des mots qui, quand elle est vérifiée par un mot, est vérifiée par tous ses sur-mots.

Une conséquence du lemme de Higman est le fait suivant : tout langage clos par sur-mots est le langage des sur-mots d'un nombre fini de mots. Autrement dit, si je prends n'importe quel ensemble de mots (=langage) et que je considère tous leurs sur-mots (=langage des sur-mots), en fait je pouvais obtenir le même résultat en partant d'un ensemble fini de mots. Pourquoi ? Parce que je peux lister tous les mots de mon langage de départ (dans un ordre quelconque), et retirer de cette liste tous ceux qui sont un sur-mot d'un mot antérieur, c'est-à-dire exactement ceux qui étaient interdits dans le jeu par lequel j'ai expliqué le lemme de Higman ; en ce faisant, je ne change pas le langage des sur-mots (puisque si un mot est un sur-mot d'un mot de la liste qui est lui-même un sur-mot d'un mot antérieur, le premier mot est directement un sur-mot du mot antérieur de la liste), mais je ne garde qu'un nombre fini de mots puisque le lemme de Higman me dit que toute suite vérifiant la règle du jeu est forcément finie.

Pour ceux qui ont manipulé des outils informatiques comme grep, cela veut dire, aussi, que tout langage clos par sur-mots est rationnel (=définissable par une expression régulière, ou de façon équivalente, par un automate fini), ou ce qui revient au même, qu'en partant de n'importe quel langage et en prenant le langage de ses sur-mots, on obtient toujours un langage rationnel. (Pour faire le lien avec ce que j'ai dit juste avant, si on a un nombre fini de mots, disons corge, grault et flarp, le langage de leurs sur-mots peut se définir par l'expression régulière .*c.*o.*r.*g.*e.*|.*g.*r.*a.*u.*l.*t.*|.*f.*l.*a.*r.*p.* donc il est bien rationnel.)

Ce qui est amusant, c'est qu'à peu près la même chose marche aussi pour les sous-mots. Je prends la peine de l'écrire, parce que j'ai dû me gratter la tête pour retrouver ça (j'étais tout embrouillé par le fait que des gens écrivissent tout langage clos par sur-mots est rationnel et d'autres tout langage clos par sous-mots est rationnel — il s'avère que les deux sont vrais) :

On appelle langage des sous-mots d'un langage celui qui est formé, tout à fait logiquement, des mots qui sont un sous-mot d'un mot du langage donné (i.e., qui ont un sur-mot dans le langage donné). Par exemple, le langage des sous-mots du français est l'ensemble des mots tels qu'en ajoutant certaines lettres on obtienne un mot français (rbn en est un, par exemple parce qu'il est un sous-mot du mot tribun). De même que pour le langage des sur-mots, on peut se convaincre qu'en refaisant cette opération (i.e., si on part d'un premier langage, qu'on considère son langage des sous-mots, et qu'on considère le langage des sous-mots de ce langage-), la deuxième fois ne sert à rien : le langage des sous-mots du langage des sous-mots est juste le langage des sous-mots ; un langage de cette sorte est appelé clos par sous-mots, c'est-à-dire que c'est une propriété des mots qui, quand elle est vérifiée par un mot, est vérifiée par tous ses sous-mots.

Par ailleurs, le complémentaire d'un langage est la propriété contraire : c'est-à-dire, les mots qui n'appartiennent pas au langage donné. (Ainsi, le complémentaire du [langage des mots] français est l'ensemble des mots qui ne sont pas français.) Fait : le complémentaire d'un langage clos par sous-mots est clos par sur-mots (pourquoi ? parce qu'un sous-mot d'un mot du complémentaire ne peut pas être dans le langage de départ, sinon le mot de départ, qui en est un sur-mot, y serait aussi, or justement il est dans le complémentaire).

Du coup, n'importe quel langage clos par sous-mots a un complémentaire qui est l'ensemble des sur-mots d'un nombre fini de mots : cela signifie que pour n'importe quel langage clos par sous-mots, il existe un nombre fini de mots tels que les mots du langage initial sont exactement ceux qui ne sont pas des sur-mots d'aucun des mots de cette liste finie. Ce n'est peut-être pas très parlant dit comme ça, mais, de nouveau, si on sait ce qu'est un langage rationnel, cela signifie que tout langage clos par sous-mots est rationnel : et ça, c'est vraiment loin d'être évident.

Je pourrais en dire encore énormément sur le lemme de Higman, sur ses généralisations (par exemple au cas où l'alphabet n'est plus fini mais bel-ordonné ; ou aux mots parenthésés, ce qui revient plus ou moins au théorème de Kruskal sur les arbres ; ou encore au monumental théorème de Robertson-Seymour), mais je vais m'arrêter là, au moins pour le moment.

Mais s'il y a des gens qui veulent réfléchir à des problèmes de ce genre, en voici un dont j'aimerais bien avoir la réponse.

(lundi)

Les malheurs des mots de passe

Les mots de passe sont une calamité de l'informatique. Rectification : l'authentification des humains est une calamité de l'informatique, et les mots de passe sont la moins mauvaise solution connue — et cette solution est quand même pourrie. Les solutions plus technologiques au problème de l'authentification, par exemple avoir un gadget embarqué contenant les clés d'authentification, qu'on déverrouille par un PIN (et qui s'autodétruit ou demande un PUK si on entre quatre PIN incorrects) sont encore inutilisables en pratique, faute de standards, faute de support matériel généralisé, faute de protocoles de communication établis, etc., sans compter les difficultés pratiques accrues en cas de perte, d'oubli ou de casse du gadget. Les idées comme les empreintes digitales sont des conneries : une empreinte digitale n'a rien de secret (on la laisse traîner partout, justement, même sans le vouloir), peut se récupérer à partir d'une photo et se reproduire de manière à tromper les lecteurs, et elle ne peut pas être changée en cas de fuite, bref, ce n'est certainement pas un secret d'authentification, c'est au mieux un identifiant (login). On est donc coincés avec les mots de passe.

Or les mots de passe sont sujets à un nombre incroyable de contraintes contradictoires. Ils doivent être mémorisables par un humain et faciles à taper, et en même temps être essentiellement impossibles à trouver par essais successifs, donc contenir beaucoup de hasard (d'entropie). Ils ne doivent pas être partagés entre différents systèmes, ou en tout cas entre différents niveaux de sécurité, mais en même temps l'humain a une mémoire très limitée et ne peut pas en retenir plus qu'une poignée. Il doit y avoir moyen de les réinitialiser en cas de perte, mais en même temps cette procédure ne doit pas permettre des attaques. Etc. Toutes ces contraintes se contredisent les unes les autres, et il n'est pas surprenant que les gens fassent des choses mauvaises.

Une question, par exemple, est celle du choix entre l'utilisation d'un petit nombre de caractères un peu exotiques (ponctuation et autres ASCII non-alphabétiques) et un grand nombre de caractères moins exotiques (on a tendance à appeler ça une passphrase, par opposition à password dans ce cas). Un célèbre dessin d'xkcd recommande la passphrase (à partir de l'exemple de correct horse battery staple, très facile à mémoriser). Ce dessin oublie pourtant un paramètre majeur : la difficulté à taper. Ma passphrase PGP est constituée de 8 mots choisis parmi un dictionnaire d'environ 100000 mots, pour une entropie de 8×log₂(100000)>128 bits. Eh bien 8 mots aléatoires (donc pas courants du tout) à taper à l'aveugle, c'est extrêmement difficile, il m'est arrivé de devoir m'y reprendre à plus de trente fois avant d'y arriver ; même si j'essaie de taper lentement, lettre par lettre, je me retrouve souvent à ne plus savoir où j'en suis, à être coincé entre ma mémoire procédurale et ma tentative de faire les choses lentement. Bref, ce conseil est catastrophique, au moins pour moi : je ne comprends pas qu'il soit si souvent répété.

La frappe pose ses propres problèmes, même pour des mots de passe courts. Parfois on croit avoir un bon mot de passe et on se rend compte que le taper sur un smartphone est insupportablement pénible parce qu'il y a des caractères qu'il faut chercher à des endroits introuvables sur le clavier. Ou alors le mot de passe est très pénible à taper sur un clavier français, ou au contraire sur un clavier américain. Ou alors il comporte une succession entre un caractère shifté et un caractère non-shifté, et en tapant vite on relâche trop lentement la touche shift (j'ai eu plein de problèmes avec ça). Le problème de la vitesse de frappe est vraiment crucial : je dois taper des mots de passe parfois des dizaines et des dizaines de fois d'affilée pour faire des mises à jour sur plein de machines (je ne veux pas les rendre dépendantes d'une seule machine, ou accessibles depuis une seule clé d'authentification, pour ne pas avoir un point d'attaque unique).

Et que dire des caractères spéciaux ? Il est recommandé d'en mettre beaucoup dans un mot de passe court, mais plein de caractères peuvent poser problème. J'ai eu, ou j'ai eu vent de, toutes sortes de difficultés avec des caractères particuliers. L'espace, par exemple, que beaucoup de gens imaginent impossible dans un mot de passe. Ou encore, le caractère ~ (tilde) en début de mot de passe pose un problème pénible avec ssh, je laisse les geeks essayer de deviner lequel (indice : on tape souvent son mot de passe juste après la touche entrée). Et bien sûr, il est une mauvaise idée d'avoir des caractères non-ASCII dans un mot de passe. Que de contraintes contradictoires !

Je fais souvent aux gens qui ont des problèmes de mémoire la recommandation suivante pour les mots de passe importants : coupez votre mot de passe en deux : mémorisez-en une moitié que vous ne changerez pas, ou pas trop, et qui ne soit pas trop difficile à retenir, et écrivez l'autre moitié sur un morceau de papier dans votre portefeuille, laquelle moitié peut donc contenir des caractères vraiment exotiques, et aussi varier d'une machine à une autre ou d'un système d'authentification à un autre. Ce n'est pas idéal, mais il vaut mieux avoir un mot de passe comme implant^97w:C qu'une seule moitié de ce truc.

Indépendamment de l'idée d'écrire la moitié sur un papier, couper un mot de passe en deux peut être une idée raisonnable : par exemple, avoir un bout commun aux mots de passe de tous les systèmes importants, et un bout qui varie d'un système à l'autre, pour que la connaissance d'un mot de passe ne donne pas trivialement les autres (de nouveau, ce n'est pas parfait, parce que si c'est répandu ça simplifie les attaques — mais rien d'humainement faisable n'est parfait).

On peut aussi recycler les mots de passe : avoir plusieurs niveaux de sécurité, et à chaque fois qu'on change de mot de passe, l'introduire au niveau de sécurité le plus important, et reprendre le précédent de ce niveau-là pour le mettre au niveau un peu moins important, etc. (ou au moins, faire ça avec la partie qu'on retient vraiment, ou la partie commune à différents systèmes). Ça diminue l'effort de mémoire sans trop compromettre la sécurité.

Les mots de passe sans importance, il vaut mieux les confier au navigateur ou les écrire dans un simple fichier protégé contre la lecture, et ne pas chercher à les retenir. Je ne sais combien de sites Web marchands m'obligent à avoir un mot de passe pour un compte chez eux, je déteste ça, je génère un truc aléatoire avec pwgen et je le stocke dans un simple fichier texte. Je me fous pas mal que quelqu'un puisse accéder à mon compte Amazon, ou même mon compte Facebook (je précise que je ne stocke aucun numéro de carte de crédit sur Amazon, il faut être fou pour ça : j'utilise des numéros de carte de crédit à usage unique, et le mot de passe utilisé pour ça ne sert que pour ça et n'est inscrit que dans ma mémoire ; si je l'oublie, ma banque m'en enverra un nouveau par recommandé). Ceci étant, mon PC est accessible en permanence si j'ai besoin de retrouver un mot de passe « faible » : je ne sais pas ce que je ferais si ce n'était pas le cas et que j'avais besoin d'en lire un.

Il existe des gestionnaires de mots de passe qui stockent ces machins pour vous en les chiffrant (déjà, les navigateurs Web ont ça, mais il en existe aussi comme applications séparées) : encore faut-il avoir une bonne clé, donc une bonne passphrase, pour chiffrer les mots de passe eux-mêmes. Et il faut un système qui rende les mots de passe accessibles tout le temps. Ça peut marcher pour certains, mais quand il s'agit de mots de passe qui doivent marcher tout le temps, même quand la machine est dans un mode de secours, il peut y avoir problème.

Bref, que de contraintes impossibles à réconcilier.

La raison qui m'amène à raconter tout ça, c'est qu'aujourd'hui j'ai été obligé de changer de mot de passe : je n'arrivais pas à accéder à un service Web interne de mon école, il a été suggéré que c'était peut-être à cause d'un caractère exotique dans mon mot de passe, j'ai donc essayé de le changer pour tester (en fait, ce n'était pas le problème) ; mais quand j'ai voulu remettre l'ancien, pas moyen : il ne passait pas un des tests à la con pour les mots de passe faibles (je dis à la con, parce que je suis absolument certain que ce mot de passe était très bon selon toute mesure raisonnable de force des mots de passe). Je n'ai donc pas le droit de revenir à mon ancien mot de passe.

Est-ce grave ? Je n'en mourrai pas, mais c'est pénible. Parce que pour des raisons de cohérence (et pour ne pas devoir retenir des choses inutiles en plus), j'ai dû, du coup, changer mon mot de passe sur quinze ordinateurs ou systèmes différents. Dont des portables que j'ai dû retrouver dans mon foutoir chez moi : rien que ça m'a fait perdre de bonnes heures. Les nouveaux mots de passe que j'ai mis sont moins commode à taper (ne serait-ce que parce qu'il est plus long que l'ancien) : ça va me faire perdre plein de temps en plus à chaque fois que je serai sur le clavier tactile pourri de mon smartphone. Et même s'ils étaient aussi bons, d'ici que je m'y habitue, je vais aussi perdre énormément de temps à me tromper. Et ce n'est pas tout : le mot de passe sur les ordinateurs de mon école servait aussi d'authentification wifi (ce qui est d'ailleurs un grave problème de séparation des niveaux de sécurité[#]), par exemple sur le système Eduroam — tout ça est donc aussi à re-rentrer, et le plus souvent on ne peut pas juste re-rentrer le mot de passe, il faut aussi re-rentrer tout un tas de paramètres barbares avec des noms comme identité d'itinérance et, pour commencer, trouver à quel endroit il faut entrer ces choses-là.

Je suis donc assez furieux, et je me défoule en rantant sur mon blog.

[#] Voici le problème : je veux que mon téléphone mobile puisse se connecter au réseau Wifi quand je suis dans mon école. D'un autre côté, je ne veux pas entrer dans mon téléphone mobile, qui est relativement facilement volable, le mot de passe qui permet de lire mes mails (professionnels). D'où contradiction, si c'est le même mot de passe qui permet de lire mes mails et de me connecter au Wifi. Ou alors il faudrait chiffrer mon téléphone : mais dans ce cas, il demandera un PIN à chaque fois que je voudrai m'en servir, ce qui d'une part est excessivement pénible (encore, si j'avais des choses à protéger, ce serait une chose, mais je fais justement attention à ne rien stocker de vraiment confidentiel sur mon téléphone, précisément pour ne pas avoir à le chiffrer : ce serait idiot d'avoir à le faire uniquement pour le mot de passe du Wifi de mon école !), et d'autre part cela voudrait dire que des tiers ne pourraient pas s'en servir pour contacter mes proches s'il m'arrive un accident, et je trouve ça inacceptable. Que de tracas !

(vendredi)

Réflexions encore plus décousues sur les romans d'Umberto Eco

Puisqu'on me le demande explicitement dans un commentaire de l'entrée précédente, je peux dire un mot sur les romans d'Umberto Eco et moi (ça tombe bien, parce que j'avais écrit quelque chose à ce sujet dans un forum d'anciens de l'ENS donc je n'ai en gros qu'à recopier et reformater).

J'ai énormément d'admiration pour Umberto Eco, qui avait une culture si vaste et si érudite, un sens de l'humour si subtil, et une intelligence extraordinaire. Je lui dois certainement beaucoup, comme ma fascination pour le thème du faux (et la manière dont le faux peut devenir vrai, ou influencer le vrai, la manière dont la fiction peut se retourner sur la réalité), ou encore pour les crackpots et complotistes. Je lui ai rendu hommage à différentes reprises, explicitement ou de façon cachée, dans ce blog ou ailleurs : je ne peux certainement pas tout citer, mais je mentionnerai par exemple le troisième paragraphe de ce fragment. (Beaucoup de gens se sont énervés que Dan Brown ait énormément de succès avec des livres qui sont du sous-Eco, mais étant moi-même auteur de sous-Eco je me dois de le défendre : le fait de faire du faux Eco est quelque chose d'on ne peut plus ecoïen ; et la toute petite scène que je décris est inspirée d'une — vraie — interview d'Eco que j'ai lue quelque part, où il raconte qu'il a lu le Da Vinci Code dans l'avion parce que tout le monde lui en parlait, et qu'il s'est demandé si ce Dan Brown n'était pas lui-même une sorte de complot ou de personnage imaginaire.)

Eco m'a convaincu que l'analyse littéraire et sémiotique n'est pas juste de l'invention d'interprétations imaginaires. Et c'est aussi à travers lui que j'ai découvert d'autres auteurs que j'ai beaucoup appréciés, et eux-mêmes grands manipulateurs des liens entre le vrai et le faux, je pense à Italo Calvino et Jorge Luis Borges (comme je l'écrivais il y a longtemps : quand on m'a fait remarquer qu'il y a dans Le Nom de la rose un dénommé Jorge de Burgos à la tête d'une bibliothèque en forme de labyrinthe, je me suis frappé le front en me disant rhâ, mais comment ai-je pu ne pas voir ça ?). Je pourrais aussi mentionner de Nerval et son Voyage en Orient, ou les Mille et Une Nuits.

Pourtant, mon admiration pour Umberto Eco écrivain reste modérée. Je crois qu'en bref le problème est qu'il est trop cultivé, il connaît trop bien l'Histoire, que parfois cela gêne sa capacité à inventer, à créer du nouveau, ou simplement à raconter des choses qui ne soient pas trop indigestes (pour ne pas dire, ennuyeux à en mourir) pour le commun des mortels. Il semble d'ailleurs qu'il le fasse un peu exprès : j'avais lu quelque part qu'il rendait parfois le début de ses romans délibérément ardu pour perdre tout de suite les lecteurs qui ne s'accrocheront pas jusqu'au bout. Je me suis toujours accroché jusqu'au bout, mais je n'ai pas toujours été emballé. Voilà ce que j'ai pensé de chacun de ses romans :

Le Nom de la Rose
Je me souviens d'avoir énormément aimé, mais mon souvenir est aussi un peu lointain, donc je ne peux pas en dire beaucoup plus, d'autant que je suis influencé par le film (que j'ai dû voir trois ou quatre fois). L'intrigue policière, en tout cas, marche bien, l'ambiance du Moyen-Âge et de ses débats théologiques est très bien rendue, et le lien entre les deux n'est pas du tout mal fait (l'un n'est pas juste un prétexte pour l'autre).
Le Pendule de Foucault
Il y a des idées que je trouve absolument géniales (la manière dont la théorie du complot est démontée mais revient quand même mordre ses auteurs ; et aussi plein de digressions qui sont à mourir de rire), mais l'ensemble est incroyablement brouillon, et franchement beaucoup trop long. Je recommande de le lire en diagonale : dès qu'on trouve que c'est ennuyeux, surtout vers le milieu du livre, sauter ou lire en pointillés jusqu'à la fin du chapitre, on ratera probablement peu de choses importantes.
L'Île du jour d'avant
J'ai trouvé celui-là, il faut le dire, carrément chiant. Quelques idées intéressantes, une discussion très instructive sur le problème de la détermination des longitudes en mer (j'ai appris des choses sur l'histoire des sciences, c'est sûr), les passages « politiques » (avec Richelieu et Mazarin) sont amusants, mais l'intrigue-cadre est quasi inexistante, et les digressions philosophiques interminables m'ont semblé vraiment pénibles.
Baudolino
C'est mon préféré (quoique même dans celui-là le récit du voyage fantastique vers l'Orient me semble trop long et pas très intéressant). La manière dont Eco arrive à placer Baudolino à l'origine de quantité de légendes ou de faits historiques est vraiment extraordinaire, et en plus il y a une histoire « policière » dont j'ai maintenant oublié le fin mot mais que j'avais trouvée aussi bonne que dans Le Nom de la Rose. (J'en avais fait une critique plus longue ici sur ce blog.)
La Mystérieuse Flamme de la Reine Loana
Sans doute très intéressant pour les Italiens de la génération d'Eco, mais pas vraiment pour moi, à qui au moins 90% de ce qu'il racontait n'évoquait strictement rien. L'intrigue-cadre est très bien, mais trop fine pour un livre aussi épais si on ne s'intéresse pas à tout ce qui est raconté à côté.
Le Cimetière de Prague
Extrêmement bien écrit et construit, mais je crois qu'Eco est tombé dans le piège de faire trop de recherches historiques qui, du coup, l'ont empêché d'inventer assez de choses pour faire une histoire vraiment palpitante : en refusant de s'écarter de la réalité, il se retrouve avec un personnage principal qui ne peut que côtoyer plein d'événements célèbres sans, finalement, jouer un rôle proéminant dedans (en tout cas, rien de comparable avec ce qui se passe dans Baudolino).
Numéro Zéro
Il est tellement court qu'on aura du mal à trouver qu'il y a des passages ennuyeux (il faut avouer qu'on en trouve dans tous les autres), mais finalement je n'ai pas été emballé par l'intrigue, qui m'a semblé faible.

Incontestablement, Eco avait une culture hors du commun, donc en écrivant sept romans liés à à peu près sept périodes historiques différentes (Le Pendule de Foucault n'est pas vraiment bien situé, il fait le lien entre plein de choses à la fois), il est toujours incroyablement bien renseigné, non seulement sur l'histoire, mais aussi sur l'historiographie (il y a plein de méta dans ses livres, où on parle des erreurs que les différentes époques faisaient sur les autres époques) ; et on trouve dans tous ses romans ce fameux thème du faux, de la falsification, de l'imposture, et plus largement de la confusion et du complot qui traverse les époques. Mais pour intéresser le lecteur, ou en tout cas pour m'intéresser moi, un romancier doit avoir une intrigue qui serve à autre chose qu'à donner un prétexte, aussi savant soit-il, à parler de telle ou telle époque : et plus d'une fois il m'a semblé que l'imagination d'Eco se laissait dévorer par sa culture.

Si on veut l'humour d'Eco, il vaut peut-être mieux le chercher dans ses petits textes comme dans le recueil Comment voyager avec un saumon.

Et si on veut sa science, il y a un livre que j'aime énormément, c'est Six promenades dans les bois du roman ou d'ailleurs (je crois que la VO est en anglais : Six Walks in the Fictional Woods, c'est tiré de leçons qu'il a données à Harvard au début des années '90). Parce que là, au lieu que sa culture déborde dans tous les sens comme dans une oeuvre de fiction, il la canalise sous forme d'un enseignement, et c'est vraiment passionnant. Et pourtant je n'aime pas trop la critique littéraire en général.

(vendredi)

Quelques réflexions décousues au sujet d'Isaac Asimov et de Frank Herbert

J'avais écrit il y a quelques mois une petite introspection sur l'influence que la lecture du Seigneur des Anneaux de Tolkien a eue sur moi. Je voudrais dire quelque chose de semblable au sujet de l'œuvre d'Isaac Asimov, sauf que j'écris ceci surtout pour me détendre après trop de temps passé à préparer des cours, donc je ne vais pas être très cohérent ni très systématique dans mon analyse.

Ce qui me motive à en parler, c'est que je viens de relire la trilogie centrale de Fondation (soit : Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation). Mais ce qui me pose une difficulté pour en parler, c'est que je n'arrive pas à me rappeler quand je l'ai lue pour la première fois. (Il m'arrive d'écrire la date en première page quand j'achète un livre, mais là je ne l'ai pas fait.) Mon édition de Foundation and Empire prétend dater de 1994, et c'est bizarre parce que j'ai un souvenir assez net de l'avoir lu pendant que j'étais aux États-Unis avec mes parents à l'été 1993 (le souvenir est assez net : je me revois lisant des passages précis du livre dans un hôtel dans les Rocheuses, et je sais avec certitude que ce je suis allé dans l'Ouest des États-Unis en 1993 et jamais depuis), donc peut-être que je suis tombé dans une faille spatio-temporelle ou peut-être que j'ai encore un cas de souvenirs bizarrement faussés. Mais bon, ça doit bien être vers 1993–1995 (j'ai des textes écrits vers 1994 qui sont manifestement fortement inspirés de Foundation).

Je ne me rappelle pas non plus ce que j'ai pensé en lisant ces livres pour la première fois, ni ce qui m'a poussé à les lire. Bizarrement, je me rappelle ce que j'ai pensé en voyant les couvertures pour la première fois : c'était dans une librairie à Londres, probablement autour du moment où j'ai lu The Hitch-Hiker's Guide to the Galaxy de Douglas Adams, et j'ai vu l'intégrale de la série Foundation (intégrale qui faisait, à l'époque, six volumes puisque c'était avant que paraisse Forward the Foundation), l'édition était celle, par Grafton je crois, dont la couverture porte les jolis dessins de Tim White qui n'ont absolument rien à voir avec le contenu des livres mais qui, dans mon esprit, sont restés inextricablement liés à eux. (D'ailleurs, mon sens de la symétrie est agacé par le fait que quand j'ai, plus tard, acheté tous les livres de la série, ils n'étaient pas dans la même édition.) Je me souviens avoir pensé, ouhlà, six volumes, je ne lirai jamais un truc pareil ; en même temps que, malgré moi, j'ai dû commencer à me demander ce qu'il pouvait y avoir dedans (et à m'en construire une représentation bizarre, comme je le disais au sujet de Tolkien), parce que j'aimais bien les titres et les illustrations. Toujours est-il que je ne sais absolument plus ce qui m'a poussé, finalement, à essayer quand même de les lire.

Pour ceux qui n'ont pas lu ces œuvres, disons rapidement (et presque sans spoiler) qu'il s'agit d'une histoire de science-fiction qui se passe au moment du déclin et de la chute d'un empire galactique (peuplé d'humains) qui a régné sur toute la galaxie pendant environ 12000 ans ; un mathématicien nommé Hari Seldon développe une science appelée psychohistoire, au croisement de la psychologie, de la sociologie, de l'histoire et de la physique statistique, qui permet de modéliser le comportement des grands ensembles d'individus et donc d'en prédire l'évolution : grâce à cette science, il prédit la chute de l'empire galactique et un interrègne chaotique qui doit durer 30000 ans, mais qu'il trouve le moyen (le Plan Seldon) de raccourcir à seulement 1000 ans en établissant une Fondation au bord de la galaxie, qui portera les graines à l'établissement d'un second empire galactique. Les trois volumes centraux que je viens de relire (Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation) racontent le début de l'histoire de cette Fondation, ses démêlés avec ses voisins, et la recherche de la plus mystérieuse Seconde Fondation dont on sait seulement qu'elle a été établie à l'autre bout de la galaxie et dont le rôle n'est pas clair (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler, parce qu'il y a beaucoup de coups de théâtre à ce sujet). Les deux volumes qui suivent dans l'histoire interne et qui ont été publiés longtemps plus tard (Foundation's Edge et Foundation and Earth) prennent un point de vue très différent sur le but ultime de la Fondation, évoquent la recherche de la Terre, la planète sur laquelle l'humanité est née, et concluent le cycle un peu en queue de poisson. Encore plus tard, Asimov a écrit deux romans supplémentaires (Prelude to Foundation et Forward the Foundation) dont l'action se déroule avant Foundation et qui ont pour thème le développement de la psychohistoire, sur la planète qui sert de capitale à l'Empire, Trantor, avant l'établissement de la Fondation.

J'ai énormément aimé les trois volumes centraux. Sans doute l'idée même de la psychohistoire me plaisait-elle, et/ou le fait d'avoir un héros mathématicien. Même s'il faut admettre que la psychohistoire ne tient pas vraiment debout dès qu'on y réfléchit un peu, même dans la logique interne des livres (il y a vraiment trop d'éléments dus au hasard, et vraiment trop de prédictions qui sont faites avec une précision complètement cinglée) ; et même s'il est clair qu'Asimov a une idée assez fantaisiste des mathématiques (il imagine plein de formules compliquées : or même si une science comme la psychohistoire devait exister, ce serait certainement surtout plein de calculs numériques).

Mais plus encore que la psychohistoire et le héros mathématicien, je crois que j'étais fasciné par l'empire galactique, qu'on ne fait qu'entre-apercevoir dans Foundation et Foundation and Empire, et dont la chute m'avait causé un certain chagrin, toute prédite qu'elle était. Je crois que, comme Asimov et comme tant d'autres gens, je suis hanté par l'idée (sans doute plus l'idée fantasmée que la réalité) de l'empire romain, et surtout de son déclin et de sa chute, notamment à travers l'influence de l'œuvre célèbre de Gibbon (que, un peu comme le cycle de Foundation, j'ai toujours regardée en me disant, ouhlà, c'est trop long, je ne lirai jamais un truc pareil). Ce qui est certain, c'est qu'énormément des textes que j'ai écrits, que ce soit de la science-fiction ou d'autres genres de fantastique, tournent autour du thème de l'empire et de l'empereur, pas juste des royaumes et des rois mais bien des empires et des empereurs : c'est une idée qui m'obsède presque (artistiquement, je précise : je n'ai certainement pas de sympathie politique pour cette forme d'organisation de l'État !). Et puis, il y a la planète-capitale, Trantor, qui est elle aussi assez fascinante : qu'Asimov réussit à rendre fascinante, lui qui a manifestement une sainte horreur des descriptions. Et il y a spécifiquement l'empereur Cléon I dans Prelude to Foundation et Forward the Foundation, que je trouve extraordinairement attachant pour un personnage finalement assez secondaire.

Et enfin, il y a les coups de théâtre. J'ai déjà dit que j'étais un grand fan des coups de théâtre, mais la trilogie centrale de Fondation est un orgasme théâtral multiple. La fin de chacune des deux parties de Second Foundation est presque une caricature du coup de théâtre à répétition, c'est du Agatha Christie à la puissance cent. J'ai dû grandir depuis 1994, ou simplement ça marche moins bien quand il n'y a plus l'effet de surprise, parce que j'ai trouvé ça un peu exagéré à la relecture. Mais bon, c'est amusant et il y a des signes clairs qu'Asimov ne se prend pas (complètement) au sérieux.

La trilogie centrale de Fondation m'a énormément plu. Les deux livres qui suivent (Foundation's Edge et Foundation and Earth) m'ont, en revanche, beaucoup déçu : j'ai cru qu'Asimov avait perdu son talent pour le calcul politique sophistiqué qui est à la base de la psychohistoire et des coups de théâtre du Plan Seldon ; j'ai été agacé par sa façon d'essayer de recoller artificiellement ses histoires de robots avec le monde de Fondation ; et surtout, je me suis senti trahi par une réinterprétation, pour ne pas dire un abandon, du Plan Seldon (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler). Les deux livres qui ont été écrits encore après, mais qui servent de préquelles dans la chronologie interne (Prelude to Foundation et surtout Forward the Foundation) m'ont partiellement réconcilié avec lui : même s'il y avait encore à mon goût un peu trop d'histoires autour des robots, ou de la possible existence de robots, au moins l'histoire de Hari Seldon est-elle intéressante et assez pleine de rebondissements et de calculs politiques intelligents.

J'ai lu beaucoup d'autres œuvres d'Asimov, donc je ne vais pas faire le catalogue complet. La trilogie de l'Empire (The Currents of Space, le mal-aimé Tyrann/The Stars like Dust, et Pebble in the Sky) m'a également bien plu ; comme beaucoup de ses nouvelles (je pense par exemple à Profession), et d'autres de ses romans (je mentionnerai juste The End of Eternity, pour une approche originale du voyage temporel et la manière dont on passe tout le roman à se demander où il veut en venir avant un dénouement assez épatant).

Mais je n'ai jamais été tellement emballé par ce qui fait sans doute le plus la célébrité d'Asimov, auquel le OED attribue la paternité du mot robotics : les histoires de robots, et les fameuses trois lois. Certes, l'exploration de toutes les façons de contourner ces lois, de les annuler, de les réinterpréter, etc., est amusante, mais une chose que j'ai du mal à comprendre, c'est qu'Asimov n'ait jamais vraiment fait le lien entre robots et ordinateurs : il est parfois question d'ordinateurs dans ses œuvres, ce sont généralement des machines monstrueuses, souvent appelées Multivac, et en tout cas ontologiquement différentes des robots — on se demande comment il a pu ne pas identifier un robot à un ordinateur sur pattes.

Bref, ce qui m'intéressait le plus, moi (au moins il y a 20–25 ans : peut-être plus tant maintenant), c'était les histoires d'empires galactiques, et les manœuvres politiques qui allaient avec. J'ai passé un certain temps à écrire du sous-sous-Asimov qui en est presque un plagiat, et de qualité abominable : pièce à conviction nº1, pièce à conviction nº2, pièce à conviction nº3. Je n'ai appris que récemment l'existence d'histoires qui ne sont pas d'Asimov mais autorisés par lui, spécifiquement Foundation's Friends, dont il faudra que je voie ce que ça vaut.

🌠

Mais j'en viens à un autre auteur : Frank Herbert. Parce qu'au rayon des complots politiques dans des empires galactiques dans des sagas de livres de science-fiction, il était difficile d'échapper à la série Dune. Et là, je n'ai pas du tout aimé. Pourtant, je partais d'un bon a priori : tellement bon, même, que j'ai lu deux volumes et demi de la saga, et encore un bout du quatrième, avant de me rendre compte que je détestais ce gloubi-boulga mystique.

Pourtant, si on en juge par ce que j'ai écrit avant, j'aurais aimer Dune, et en tout cas les parallèles avec Fondation sont frappantes. C'est de la science-fiction qui se passe autour de 10⁴ années dans le futur. Il y a un empire avec un empereur à la tête. Il y a quelqu'un qui a vaguement le pouvoir de prédire l'avenir, et qui s'inquiète pour ce que deviendra l'Humanité. Il y a des luttes de pouvoir compliquées et des complots dans tous les sens. Il y a des gens qui ont une sorte de pouvoir mental bizarre et qui ont un Plan à accomplir. Il y a quelqu'un qui a une sorte de super-pouvoir d'origine probablement génétique. Et il n'y a pas de robots parce qu'ils ont disparu, sauf peut-être à la fin, dans une certaine mesure. La fin, d'ailleurs, n'est pas vraiment une fin, et d'autres auteurs ont essayé d'en écrire une. (Je suis sûr que des gens un peu doués pour l'exercice de style pourraient écrire un petit résumé qui fonctionne à la fois pour Fondation et pour Dune. Oui, ceci est un défi. 😉) Sur un point plus superficiels, les deux ouvrent leurs chapitres par des citations fictives. Les deux parsèment leurs histoires de coups de théâtre et de rebondissements. Et de façon plus profonde, les deux posent des problèmes éthiques intéressants sur ce que doit être l'avenir idéal de l'Humanité et surtout qui est en droit d'en décider et ce qu'on a le droit de faire pour que cet avenir s'accomplisse ; et comment il est possible d'échapper à la prescience. Les deux posent un regard ambigu sur la religion (et peut-être aussi le commerce) comme moyen de contrôle des masses. Je suppose que Herbert avait lu Asimov, et qu'Asimov a lu Herbert pour la suite. Je suis étonné de ne pas trouver facilement sur Google plus de gens dressant des comparaisons entre deux sagas pourtant toutes deux immensément populaires : je ne trouve en fait qu'un seul article vaguement sérieux sur la question, John L. Grigsby, Asimov's Foundation Trilogy and Herbert's Dune Trilogy: A Vision Reversed, Science-Fiction Studies 8 (1981) 149–155, et il n'est pas bien profond.

Bref, si j'ai beaucoup aimé Fondation et pas du tout Dune, c'est qu'il faut creuser un peu plus profondément que ces ressemblances.

Je peux trouver des raisons superficielles pour lesquelles je n'aime pas Dune. Herbert écrit mal : je veux dire, son style est encore plus ridiculement pompeux que le mien, et ce n'est pas peu dire. Il ne se passe quasiment rien dans des volumes pourtant interminables à part des conversations complètement plates, des digressions qui ne servent à rien, et surtout du délire, beaucoup de délire, religio-philosophique. Ses coups de théâtre qui sont censés être des surprises sont tellement transparents qu'il est impossible d'être vraiment surpris. Ses personnages n'ont aucune profondeur psychologique, ils sont tous des caricatures d'eux-mêmes : Dune me fait penser de ce point de vue-là à une classe d'école primaire qui aurait décidé de représenter l'Électre d'Euripide et qui jouerait les rôles avec la crédibilité qu'on imagine. L'intrigue est totalement artificielle, tous les éléments sont complètement parachutés. Et le monde lui-même n'a aucune crédibilité (des hommes-calculateurs ? complètement grotesque ; tout le monde qui aurait le même livre religieux ? absurde ; des gens qui seraient conditionnés à ceci ou cela ? n'importe quoi ; des gens qui peuvent retrouver les mémoires de leurs ancêtres ? crétin et éculé ; une guerre sainte contre toute forme d'ordinateur qui aurait eu tellement de succès ? pas crédible une seule seconde). Enfin, Herbert semble avoir complètement perdu de vue la première moitié du mot science-fiction.

…Mais tout ça, ce ne sont que des raisons superficielles, et assez largement de mauvaise foi. Je pourrais certainement trouver des raisons analogues de ne pas aimer Fondation si je cherchais un peu. En tout cas, j'ai certainement des choses à lui reprocher : le style d'Asimov, s'il est plus naturel, n'est pas franchement plus brillant que celui de Herbert ; à part dans les préquelles, ses personnages n'ont guère plus d'épaisseur psychologique, ce qui est peut-être encore plus critiquable quand il est censément question de psychologie ; il y a aussi beaucoup de choses totalement parachutées, et les coups de théâtre que j'aime tellement sont totalement tarabiscotés. Et pour un reproche plus spécifique à Asimov : il n'y a aucune description de rien du tout, si bien qu'on a l'impression de lire une histoire racontée avec des personnages de xkcd, on ne sait pas à quoi ressemble quelque personnage que ce soit sauf Hari Seldon, ni quelque planète que ce soit sauf Trantor. Bordel, Asimov, c'est l'espace !, tu pouvais nous faire rêver avec des belles images. Pourtant, je lui pardonne tout ça et plus.

La vraie raison pour laquelle je n'aime pas du tout Dune et j'aime Fondation doit se chercher en moi et pas dans les œuvres elles-mêmes.

Je crois que quand je lis du Asimov, je ressens une profonde empathie pour l'auteur. Asimov n'est pas doué pour faire ressentir la psychologie de ses personnages, mais il est doué pour faire ressentir la sienne : ce n'est pas facile à expliquer, mais on sent parfaitement, en le lisant, que c'était un homme à la fois profondément bon, avenant, profondément rationnel, humaniste, et ayant une foi positiviste dans le Progrès telle que ce que j'évoquais dans cette entrée. Et les différents textes de non-fiction que j'ai lus de lui me confortent dans ce jugement (ne serait-ce, d'ailleurs, que son jugement sur l'attitude de Tolkien que je mentionnais précédemment). D'ailleurs, on a donné à Asimov le surnom de the Good Doctor. Sa forme particulière, non pas inconditionnelle mais néanmoins rassurante, d'optimisme, transparaît dans le fait que même les personnages « méchants » de ses œuvres, quand ils ne sont pas simplement stupides, restent rationnels, compréhensibles, et donnent l'impression de jouer le rôle du méchant parce qu'il faut bien que quelqu'un le joue. Le lecteur un peu candide que je suis aime bien ce genre de clarté.

Herbert, c'est tout le contraire. Enfin, je ne sais pas du tout quel genre de personne était Frank Herbert lui-même — j'ose espérer qu'il ne transparaît pas personnellement comme Asimov le fait — mais je parle de ce qu'il écrit. L'univers qu'il nous présente est intellectuellement, moralement et esthétiquement répugnant, et tous les personnages qui l'habitent le sont aussi. Si les « méchants » sont des méchants d'opérette gratuitement méchants, les « gentils » sont cinglés et/ou incompréhensibles, et à peine moins condamnables moralement. Et tous sont d'une arrogance insupportable. Dès les premières scènes, j'ai juste envie de foutre une baffe aux prétentieuses Bene gesserit avec leurs projets politiques et eugénistes à la con, et ça ne s'améliore pas par la suite. Et ces gens sont enfermés dans un univers aux coutumes odieuses à en vomir : il n'y a pas un seul aspect de cette société qui ne donne pas profondément la nausée — son système de classes sociales profondément barbare, ses interdits religieux débiles, ses règles arbitraires révoltantes, ses clans, castes et corporations pourris, sa mystique puante, son obsession pour la lignée génétique. Et tout le monde est à la même sauce, des puissantes familles nobles (qui ont chacune leurs propres règles crétines) aux pauvres Fremen en passant par les manipulatrices Bene gesserit. Comme si tout ceci n'était pas assez immonde, on en ajoute une couche dans l'esthétique, comme avec les navigateurs (certes, ces images viennent essentiellement du film de David Lynch, mais il est clair dans les romans qu'ils ne sont pas jolis-jolis à voir).

Alors on aura beau jeu de me dire que je suis un homme de ma société et qu'il est normal que j'en trouve une autre répugnante : que c'est le signe que Herbert a réussi à me dépayser. Je n'en suis pas convaincu : quand je lis des descriptions historiques réelles d'autres civilisations, j'atteins rarement un tel niveau de révulsion. Mais en tout état de cause, je ne prétends pas critiquer ici Dune, juste expliquer l'effet produit sur moi : j'ai besoin de voir un rayon de lumière de temps en temps (le monde et la société qui nous entourent sont assez déprimants, justement, je ne m'identifie pas à eux, et je ne tiens pas à lire des livres qui en rajoutent une couche en présentant largement pire).

Mais en fait, le point important est un peu différent : je peux apprécier une description d'un monde horrible à condition qu'il y ait des personnages qui se révoltent contre lui, avec lesquels je puisse m'identifier au moins un peu (même si, in fine, leur révolte échoue). Tout César doit avoir son Casca. J'ai bien apprécié, par exemple, The Handmaid's Tale de Margaret Atwood, qui décrit pourtant un monde de science-fiction comparablement horrible à celui de Dune. Chez Asimov, si une situation est absurde, quelqu'un dira inévitablement c'est absurde ! ; le monde ne sera pas toujours démocratique, mais il y aura toujours des démocrates, par exemple Ebling Mis dans Foundation and Empire, qui se comporte exactement comme j'aimerais me comporter dans certaines circonstances. Mais chez Herbert, le niveau de soumission à l'absurdité est hallucinant : il me semble qu'il n'y a pas un seul moment où quelqu'un dit ces règles sont vraiment connes, on devrait les enfreindre, les combattre ou les contourner ou même quel dommage que ces règles existent, ou, ce qui serait vraiment jubilatoire, je vais foutre une baffe à cette bande de connards imbus d'eux-mêmes. Hélas non : il y a bien des groupes qui combattent des éléments répugnants de cet univers où tout est répugnant, mais ce sont toujours pour les « mauvaises » raisons, par exemple pour leur pouvoir personnel, et en tout cas pour remplacer quelque chose de pourri par quelque chose d'aussi pourri.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #152 (a council of wizards)

I was the last to arrive and, as our host ushered me in his office and announced we may now begin, with just a shade of impatience in his voice, I considered the three men and three women who were to be my co-conspirators of sorts. Lord Ardemond was known to me, of course, as well as the elderly lady seated at his right, whom I recognized as our Dean of Magic, Anastasia Aldert. As I took my place I was rapidly introduced to Aron Azoulay, experimental wizard from the University of Tel-Aviv, a big burly man with an enormous black beard; Adelheid Aloysius, mathematician from Göttingen, a tall woman with slender features; Anatole Auber, theoretical mage from the École Normale Supérieure of Paris, whose rotund and dark-skinned face looked so boyish that almost I mistook him for a child; and Ambrosia Allegri, enchantress from the Alma Mater Studiorum, elegant and intimidating.

You will all be wondering to what end I gathered you here in connection with the recent events. Let me cut to the chase so we can get the disbelief out of the way as soon as possible: I need your help in investigating what I believe may be a case of physics.

The last word obviously caused the stir that Lord Ardemond was expecting. The Israeli wizard laughed incredulously. The German mathematician raised her eyebrows in a calculated air of disapproval, but said nothing. The French mage raised his hand in what I assumed was an expression of protest. The Italian enchantress quoted Shakespeare, though I couldn't understand the relevance of the line: We are such stuff as dreams are made on; and our little life is rounded with a sleep. Dame Albert did not react, but I assume she had heard the speech beforehand. As for myself, I imagine my dubiousness showed in how I looked at each of them in turn. Ardemond made a conciliatory gesture.

I understand your puzzlement, he said, but I assure you, I would not waste your time with a sorry joke. I speak of physics in earnest.

Auber: I don't know why I have to say this, Lord Ardemond, but we are all thinking the same: there is no such thing as physics. Outside of children's books and cheap illusions, that is.

Allegri: Isaac Newton believed in the stuff, though.

Myself: Isaac Newton also thought he was a theologian beyond compare. Who knows, in a different world, he could have become the Primate of All England. So yes, the great alchemist may have dabbled in physics, but the fact that he was a genius in one domain does not make him a master of all.

Azoulay: During the Cold War, the United States and the Soviet Union probably had teams of magicians trying to come up with random stuff to get an edge over the other's stockpile of Armageddon spells, but it seems nothing came out of it except more destructive spells.

Aloysius: At the risk of stating the obvious, the very idea of physics does not even make any sense. The world obeys precise mathematical rules, as we all know. Magic leaves no room for anything else: what follows those rules is known, what is outside them is nonexistent.

Allegri: With due respect, the reproduction of rabbits does not follow any known rules, but rabbits persist in trying to multiply even when we do not conjure them into existence.

Aldert: Not to quibble, but the reproduction of rabbits would, I believe, be the province of biology, not physics.

Azoulay: You can call these fictional fields however you like, that doesn't make them any more real. I believe role-playing games like Advanced Poisons & Pythons have a discipline called chemistry as well, full of whimsical names for substances like praseodymium or thulium.

Auber: A good point. We have a perfectly good understanding of how the eight elements (Spirit, Life, Macrocosm, Fire, Air, Water, Earth and Time) relate to each other, and how they combine to make all the universe. This is not to say that, say, sulfur and mercury don't exist — of course they do — but it doesn't make sense to try to coerce them into being elements as the ancients might have thought, and as keeps popping up in so-called chemistry. There is simply no room for more elements or for a different way of arranging them: this would ruin all the beautiful symmetry of the eight that exist. Anyone who understands E8 cannot believe in chemistry.

Aldert: Physics could conceivably have its own set of rules, perhaps equally symmetric and mathematically elegant. One could even imagine those of physics and magic to be each interpretable in the other.

Aloysius: One is reminded of the famous quip by Arthur C. Clarke, any sufficiently advanced magic is indistinguishable from technology, I think it goes.

Azoulay: Indeed, who would have thought, a mere half-century ago, that we would be sending words, images and even spells across the planet almost instantly using the World Wide Weave? But why are we having this conversation?

Lord Ardemond let out an audible sigh.

Je reconnais que je rejoue-là un peu la même chose que dans ce fragment précédent (et puis toujours celui-ci), en même temps qu'il s'agit d'une sorte de continuation de celui-là et d'une exploration de ces thèmes : bref, j'aurais besoin de me renouveler. D'un autre côté, c'est amusant à écrire, et je n'exclus pas de reprendre ces idées sous la forme d'un texte un peu plus long et plus construit. Sinon, les noms des personnages sont une référence à un de mes premiers fragments.

(vendredi)

Sur l'Arénaire d'Archimède, et les grands nombres

J'ai déjà évoquéplusieurs reprises) ma fascination pour les grands nombres, et même la raison pour laquelle ils me fascinent (cette entrée parle d'ordinaux, mais les très grands nombres entiers sont fabriqués à partir d'ordinaux par des mécanismes d'écrasement et en tout cas l'attrait psychologique est le même), et aussi les objections que j'ai à la position philosophique selon laquelle ils n'ont pas de sens.

Maintenant je voudrais dire un mot d'histoire, pour parler d'un texte d'Archimède intitulé Ψαμμίτης, ce qu'on traduit en français par l'Arénaire. (Enfin, en français, c'est vite dit : c'est surtout une transcription de la traduction latine (H)arenarius ; le TLF définit le substantif un arénaire comme carrière souterraine d'où l'on extrait le sable ou la pouzzolane ou gladiateur qui combattait dans l'arène ou encore, une arénaire comme carrière de sable. Bref, c'est un mot jamais utilisé qui peut apparemment signifier n'importe quoi ayant un rapport avec le sable. Et ça semble être à peu près le cas du mot grec d'origine, donc pourquoi pas — mais je ne sais pas si le titre est d'Archimède ou si c'est une description plus tardive.) En anglais, on appelle ce texte The Sand Reckoner, le compteur de grains de sable, ce qui est plus descriptif.

Il s'agit d'un texte assez court (une dizaine de pages) dans lequel Archimède cherche à démontrer que le nombre de grains de sable dans l'Univers est fini. Je suppose que le terme infini (enfin, ἄπειρος, ce qu'il vaut peut-être mieux traduire par illimité) était utilisé de façon assez floue, pour dire plus grand qu'on ne peut le concevoir ou le décrire Un peu comme dans le titre d'un célèbre livre de vulgarisation scientifique de George Gamow, One, Two, Three… Infinity (que mon papa m'a lu quand j'étais petit, et qui a beaucoup contribué à mon éveil scientifique), c'est une référence au fait que certains peuples humains, comme beaucoup animaux, savent compter « un », « deux », « trois » et « beaucoup ». (Donc l'idée c'est que si une cane a quatre canetons et qu'il y en a un qui disparaît, elle le remarque parce que ça passe de « beaucoup » à « trois », mais si elle en a cinq au début, elle ne remarque pas de différence, parce que « beaucoup » égale « beaucoup ».) Bref, la thèse d'Archimède c'est que non seulement le nombre de grains de sables est fini, mais qu'on peut en donner un majorant tout à fait explicite.

Pour ceux qui veulent lire le texte lui-même, j'en ai trouvé plusieurs versions en ligne : ici un scan d'une traduction française tout à fait ancienne mais assez littérale et amusante à lire, ici un scan d'une édition moderne du texte grec original, ici un scan d'une édition plus ancienne du texte grec original accompagné d'une traduction latine (je suis sûr que ça aide beaucoup de gens, ça, la traduction latine), ici un scan d'une traduction/paraphrase/analyse anglaise, ici une version retapée en TeX du texte grec, ici une traduction anglaise suivie d'une analyse, ici une traduction française qui coïncide sans doute avec la première que j'ai liée, et ici une traduction intercalée de notes et de commentaires. On peut aussi chercher le début du texte dans Google.

Je ne suis pas historien, même pas historien des sciences, et je ne suis pas terriblement habitué à lire des textes « anciens », même si ça m'arrive. (J'ai lu les Éléments d'Euclide, par exemple, et un certain nombre de textes d'Euler, Lagrange, Gauß et Galois, mais pas énormément, et encore, c'était plus par curiosité qu'autre chose ; mes lectures véritablement mathématiques commencent plutôt avec Hilbert. Comme j'aime bien le faire remarquer, un matheux peut être spécialiste de la théorie de Galois sans jamais de sa vie avoir lu une ligne de Galois, alors qu'il est sans doute plus difficile pour un philosophe d'être spécialiste de la métaphysique de Kant et de ne jamais avoir ouvert un livre de Kant ; on peut sans doute en tirer des conclusions sur la différence d'approche entre domaines, notamment dans le rapport à l'Histoire du domaine.) Je ne peux donc pas vraiment replacer ce texte dans son contexte historique. Mais il me semble qu'il est à la fois extrêmement moderne et fécond en idées modernes, et pourtant bizarrement ancien par certains aspects.

Parmi les choses que je trouve très modernes dans l'Arénaire, il y a l'idée d'étudier des ordres de grandeur, et de faire des majorants, même grossiers, sur des quantités qu'on ne sait pas estimer. (Par exemple, Archimède signale que la circonférence de la Terre est estimée à 300000 stades — c'est-à-dire environ 60000km dans nos unités modernes, la vraie valeur étant 40000km — mais pour que personne ne mette en doute sa démonstration, il rajoute un facteur 10 et la majore donc par 3000000 stades.) Il y a l'utilisation des puissances de 10 (je vais y revenir) avec le fait que 10a×10b=10a+b, et il y a les grands nombres qu'il introduit.

Il faut se rappeler que les Grecs anciens avaient une notation particulièrement pourrie pour les nombres : ils utilisaient 27 symboles (les 24 lettres de l'alphabet plus 3 lettres anciennes), pour les unités de 1 à 9, les dizaines de 10 à 90 et les centaines de 100 à 900 ; puis ils reprenaient les symboles des unités pour les milliers de 1000 à 9000 avec un modificateur (quelque chose comme Ͳ) ; au-delà, les choses devenaient embrouillées : 10000 s'appelait une myriade, et on comptait les myriades et les unités séparément. Donc, en gros, le système permettait (mal) de noter les nombres jusqu'à une myriade de myriade, soit 10⁸, ou plutôt jusqu'à 99 999 999.

Archimède propose pour les grands nombres la terminologie suivante, qu'il avait apparemment exposée dans un texte antérieur (Principes, adressé à un certain Zeuxippe), lequel a été perdu, donc c'est une chance qu'il la réexplique — d'autant qu'il va beaucoup plus loin que ce dont il a besoin pour compter les grains de sable.

Les nombres de 1 à une myriade de myriade (10↑8) s'appelleront, nous propose Archimède, nombres premiers (rien à voir avec les nombres premiers en arithmétique) ; ensuite, les multiples du plus grand des nombres premiers (10↑8) s'appellent nombres seconds, jusqu'à une myriade de myriade de ceux-ci, c'est-à-dire (10↑8)↑2 = 10↑16 ; puis les multiples de ce nombre-là s'appellent nombres troisièmes, jusqu'à (10↑8)↑3 = 10↑24, et ainsi de suite jusqu'aux nombres myriade-de-myriadièmes, le plus grand desquels est donc (10↑8)↑(10↑8) = 10↑(8×10⁸). Ensuite, Archimède suggère qu'on peut aller encore plus loin, même s'il n'en aura aucun besoin pour compter les grains de sable (et il s'y prend un peu bizarrement) : il appelle nombres de la première période tous les nombres que je viens de décrire (jusqu'à 10↑(8×10↑8) donc), et il reprend les multiples de ce nombre-là pour former les nombres premiers de la seconde période (de 10↑(8×10↑8) à une myriade de myriade de fois ça, c'est-à-dire 10↑(8×10↑8+8)), puis il appelle seconds de la seconde période les multiples du plus grand nombre premier de la seconde période (de 10↑(8×10↑8+8) à 10↑(8×10↑8+16)), et ainsi de suite jusqu'aux nombres myriade-de-myriadièmes de la seconde période (qui se termine avec 10↑(16×10↑8)) ; et Archimède signale qu'on pourrait aller jusqu'à une myriade de myriade de périodes (le dernier nombre qu'il évoque est donc 10↑(8×10↑16)).

Pour dire les choses autrement, et c'est d'ailleurs ce qu'ajoute Archimède, si on compte juste les puissances de 10, les huit premières (=la première octade) appartiennent à ce qu'Archimède appelle les nombres premiers, les huit suivantes aux nombres seconds, etc., et ensemble les 800 000 000 premières (puissances de dix, c'est-à-dire une myriade de myriade d'octades) appartiennent à la première période, les 800 000 000 suivantes à la seconde période, et ainsi de suite jusqu'à 8×10↑16 = 80 000 000 000 000 000 (je parle toujours de puissances de dix) qui délimitent l'étendue des nombres considérés par Archimède. Jusqu'à 10↑(8×10↑16), donc (pour les non-mathématiciens, cela veut dire que le dernier nombre considéré par Archimède est un 1 suivi de 80 000 000 000 000 000 zéros).

Ce nombre est assez remarquablement grand, et il semble que personne, mathématicien ou autre, n'ait considéré ou décrit un nombre supérieur à 10↑(8×10↑16) jusqu'au XXe siècle. (On me souffle : jusqu'au livre de Hardy de 1910, Orders of Infinity — mais si quelqu'un trouve un exemple antérieur, ça m'intéresse. Ce texte d'introduction à la googologie suggère que Diophante a pu évoquer le nombre 10↑(10↑(10↑(10↑10))), mais je n'arrive pas à confirmer.)

Par ailleurs, le système d'écriture des nombres suggéré par Archimède n'est pas loin d'être un système positionnel (de base 10⁸) ; ceci dit, c'est un peu difficile à savoir parce qu'il ne mentionne pas explicitement, par exemple, qu'un nombre peut s'écrire comme la somme d'un nombre premier et d'un nombre second et d'un nombre troisième, etc. (ce qui serait véritablement l'écriture en base 10⁸). Peut-être de telles considérations étaient-elles dans les Principes qui ont été perdus.

Archimède évoque aussi les puissances de dix (la suite géométrique commençant par 1 et dont chaque terme est dix fois le précédent) : il démontre que 10a×10b=10a+b, formulé en gros de la façon suivante : le produit de deux termes de la série sera éloigné de l'unité d'autant de termes, moins un, que les deux facteurs le sont ensemble de l'unité (le moins un vient de ce qu'Archimède ne compte pas à partir de zéro, si bien que 10↑0=1 est le premier terme de la suite géométrique des puissances de dix, 10↑1=10 est le second, et ainsi de suite).

Il y a deux choses que je trouve bizarres dans l'histoire : la première est juste bizarre, la seconde l'est moins mais est assez dommage. Ce qui est vraiment bizarre, c'est que finalement Archimède introduit deux terminologies sur les nombres, l'une à base de 10⁸ (une myriade de myriades) et l'autre à base de 10, et il passe son temps à convertir entre les deux, ce qui revient essentiellement à multiplier ou diviser par 8 (laborieusement, parce qu'il y a des ±1 dans tous les sens à cause de cette histoire de zéro), par exemple il passe du cinquante-deuxième terme de la progression des puissances de 10 (soit 10↑51) à mille unités des nombres septièmes (de la première période) (soit 1000×(10⁸)↑6). Tout ça est fondamentalement inutile, surtout pour les calculs intermédiaires, et ça rend le texte lourd à suivre. Il aurait pu se contenter de puissances de 10 ou de celles de 10⁸, ou dire une fois pour toutes qu'il peut passer de l'un à l'autre en divisant ou multipliant par 8, mais au lieu de ça il refait plein de fois des décomptes d'octades. • L'autre chose qui est dommage aux yeux du gogolologue que je suis, c'est qu'il n'a pas eu l'idée d'appliquer les exposants aux exposants, par exemple mettre dans la seconde période autant d'ordres (=nombres premiers, deuxièmes, troisièmes, etc.) qu'il y avait de nombres dans la première période, et ainsi de suite : du coup, il aurait considéré des nombres non pas comme 10↑(8×10↑16) mais comme 10↑(8×10↑(8×10↑(8×10↑(8×10↑(⋯))))) avec 10⁸ exponentiations, ce qui aurait été encore plus impressionnant et encore plus en avance sur son époque.

Mais bon, les grands nombres ne sont pas vraiment l'objet du texte (je pense qu'il en parle un peu pour se vanter — et il a raison — d'avoir introduit des nombres qui dépassent considérablement le nombre de grains de sable dans l'univers) : il faut aussi que je résume un peu les calculs qu'il fait. Là aussi, il y a des choses extrêmement modernes et d'autres qui paraissent être des distractions.

Archimède cherche à estimer le nombre de grains de sable qui tiendront dans une boule dont le rayon est la distance Terre-Soleil (ce que d'après lui les astronomes/astrologues appellent univers, enfin, κόσμος, cosmos), même si ensuite il utilise une théorie d'Aristarque pour élargir jusqu'à une boule encore plus grosse, supposée aller jusqu'aux étoiles fixes. Il fait les hypothèses suivantes :

  1. La circonférence de la Terre ne dépasse pas 3 000 000 stades, c'est-à-dire que le rayon de la Terre est inférieur à 10⁸ mètres en unités SI. Il dit clairement que c'est une majoration grossière, et il a entièrement raison.
  2. Le diamètre la Terre est plus grand que celui de la Lune, et celui du Soleil est plus grand que celui de la Terre. Là, il a indiscutablement raison.
  3. Le diamètre du Soleil est au plus 30 fois celui de la Lune. En fait, la vraie valeur du rapport de taille Soleil/Lune est à peu près 400. Ceci dit, cette sous-estimation faite par Archimède va être compensée par les marges qu'il a prises ailleurs : d'une part, en fait, il combine cette estimation avec la première partie du point précédent pour dire que le diamètre du Soleil est au plus 30 fois celui de la Terre, ce qui est toujours faux mais moins (la vraie valeur est environ 100) ; d'autre part, comme il a volontairement surestimé d'un facteur plus que 10 la taille de la Terre, finalement son majorant fonctionne.
  4. Le diamètre du Soleil est plus grand que le côté d'un kilogone/chiliogone (:= polygone à mille côtés) régulier inscrit dans un cercle dont le rayon est la distance Terre-Soleil. (C'est-à-dire, dans des termes plus modernes, que le diamètre du soleil vaut au moins 2·sin(π/1000) fois la distance Terre-Soleil.) Là, ce n'est pas tant une hypothèse qu'une observation, à savoir la mesure du diamètre apparent du Soleil, qu'il estime entre 1/200 et 1/164 d'un angle droit, c'est-à-dire entre 27 et 33 minutes d'arc, ce qui est très bien mesuré (la bonne valeur est apparemment 32′), et Archimède prend le temps d'expliquer comment il a fait la mesure, y compris comment il a essayé de tenir compte du fait que son œil n'est lui-même pas un point. • Ensuite, il y a une démonstration géométrique qui paraît incroyablement fastidieuse au lecteur moderne que je suis, pour passer de cette estimation (diamètre apparent du Soleil entre (π/2)/200 et (π/2)/164 radians) à la conclusion annoncée sur le diamètre du Soleil (au moins 2·sin(π/1000) de la circonférence d'un cercle de rayon la distance Terre-Soleil) ; la raison pour laquelle ce n'est pas complètement évident est que l'observateur n'est pas au centre de la Terre, il est plus près du Soleil (d'au plus un rayon terrestre), donc Archimède explique pourquoi l'angle qui serait mesuré au centre de la Terre ne serait pas trop diminué : si je résume, le diamètre du Soleil est au plus (π/2)/164 < 1/100 de la distance Terre-Soleil, donc a fortiori (d'après la deuxième partie de l'avant-dernier point) le diamètre de la Terre est au plus 1/100 de la distance Terre-Soleil, donc la distance de l'observateur au Soleil (plus exactement, à un point du Soleil au bord de ce qu'on observe, i.e., un point de tangence) est au moins 99/100 de ce qu'elle serait au centre de la Terre, du coup l'angle qu'on observerait au centre de la Terre serait au moins 99/100 de l'angle de (π/2)/200 mesuré, et comme 99/20000 > 1/203, le diamètre apparent au centre de la Terre serait au moins (π/2)/203, conclut Archimède, or 4×203<1000, c.q.f.d.
  5. Le nombre de grains de sables dans le volume d'une graine de pavot ne dépasse pas 10000, et le diamètre d'une graine de pavot n'est pas moins de 1/40 de la largeur d'un doigt. La seconde estimation est très conservatrice (une graine de pavot doit faire dans les 2mm, c'est donc plutôt quelque chose comme 1/10 de la largeur d'un doigt selon les doigts qu'on a et ce qu'il appelle la largeur d'un doigt) ; la première, je ne sais pas bien, parce qu'il y a du sable de toutes sortes de tailles : pour du sable moyennement grossier, ça semble tourner autour de 5 grains par mm³, donc l'estimation d'Archimède serait de nouveau très conservatrice, mais il y a des poussières dont on ne sait pas si elles comptent comme des grains — en tout cas, si un grain de sable doit être visible à l'œil nu, Archimède a certainement raison qu'il y en a moins de 10000 dans le volume d'une graine de pavot.

On en déduit que le diamètre de l'« univers » (:= deux fois la distance Terre-Soleil) ne dépasse pas (1000/3) fois celui du Soleil (i.e., il minore 2·sin(π/1000) par 6/1000), donc ce diamètre dépasse 10000 fois le diamètre de la Terre (avec l'estimation d'Archimède ; le vrai rapport est plutôt dans les 20000), qui est lui-même d'au plus 10↑6 stades, ce qui donne un diamètre de l'« univers » d'au plus 10↑10 stades (soit 2×10↑12 mètres, la bonne valeur est de 3×10↑11 mètres).

À partir de là, il n'y a plus qu'à faire les calculs d'ordre de grandeur : en commençant par une boule de diamètre 1/40 de la largeur d'un doigt et en multipliant à chaque fois par 100, Archimède calcule un majorant du nombre de grains de sables qui peuvent tenir dans la boule en question : moins de 6.4×10⁸ < 10⁹ pour une boule de diamètre d'un doigt, donc moins de 10↑15 pour une boule de diamètre 100 doigts, donc moins de 10↑21 pour une boule de diamètre 10000 doigts, largeur qui est elle-même plus grande qu'un stade, donc moins de 10↑27 pour une boule de diamètre 100 stades, donc moins de 10↑33 pour une boule de diamètre 10↑4 stades, donc moins de 10↑39 pour une boule de diamètre 10↑6 stades, donc moins de 10↑45 pour une boule de diamètre 10↑8 stades, donc moins de 10↑51 pour une boule de diamètre 10↑10 stades, qui est la taille par laquelle il a majoré le diamètre de l'« univers ». Comme je le disais, à chaque multiplication par 100, il reconvertit de la puissance de 10 dans son système de grands nombres basé sur 10⁸, on se demande pourquoi.

Ensuite, Archimède rappelle la théorie d'Aristarque selon laquelle la sphère des étoiles fixes a une taille comparée à celle qu'il a appelé l'univers (i.e., de rayon la distance Terre-Soleil) comme celle-ci par rapport à la Terre (si on prend les mesures modernes, ça mettrait les étoiles fixes à environ un tiers d'année-lumière, ce qui est sous-estimé mais pas du tout ridicule ; cf. aussi ce que je racontais dans cette entrée sur l'expérience menée beaucoup plus tard par Huygens). Et même avec cette estimation, fait remarquer Archimède, le nombre de grains de sable qui remplirait la totalité de la sphère des étoiles fixes serait fini : puisque l'univers (i.e., la distance Terre-Soleil) est au plus 10000 fois la taille de la Terre (a-t-on estimé plus haut), il suffit de mettre encore deux facteurs 100, et au final Archimède arrive à moins de 10↑63 grains de sable dans cette sphère.

Ce que j'ignore totalement, c'est comment ce texte a été reçu. On a l'impression qu'il était à deux doigts d'inventer les logarithmes et le système d'écriture positionnel, et que si personne ne l'a fait pendant si longtemps c'est forcément que ce texte avait été oublié, ou n'avait pas été compris, et notamment que personne n'avait vraiment réfléchi à la magnitude des nombres décrits par Archimède. Mais est-ce le cas ? De nouveau, je ne suis pas historien, je n'en sais rien ; je suis étonné de voir que les quelques articles que je trouve qui étudient l'impact historique de l'Arénaire se concentrent sur l'héliocentrisme (franchement, ça ne me semble pas très intéressant comme question, et ça ne semble pas intéresser énormément Archimède). Ah, j'ai quand même trouvé cet article (Piero Delsedime, L'infini numérique dans l'Arénaire d'Archimède, Archive for History of Exact Sciences 6 (1970), 345–359), mais je le trouve assez vaseux. • En revanche, cet article (assez difficile à suivre) pourrait expliquer que les œuvres d'Archimède, et ce texte particulièrement, n'étaient pas très connus, voire pas connus du tout, jusqu'au milieu du XVe siècle.

Pour d'autres remarques sur l'histoire de la googologie (i.e., des grands nombres), je peux renvoyer à plusieurs articles de Craig Smoryński, par exemple “Big” news from Archimedes to Friedman (Notices Amer. Math. Soc. 30 (1983), 251–256), c'est d'ailleurs là où j'ai entendu parler de l'Arénaire, partiellement visible ici, ou bien Some rapidly growing functions (Math. Intelligencer 2 (1980), 149–154), disponible ici, et sa suite, The varieties of arboreal experience (Math. Intelligencer 4 (1982), 182–189), disponible ici.

(mardi)

Comment je corrige des copies

S'il y a un aspect du métier d'enseignant que je n'aime vraiment pas, c'est corriger des copies : à l'agacement de voir passer 25 fois la même erreur s'ajoute la frustration de ne pas pouvoir interagir avec celui qui l'a faite. (Au contraire, quand je fais passer un oral, les erreurs du candidats sont plutôt une source d'intérêt pour moi, parce que c'est l'occasion de comprendre la profondeur de l'erreur, de laisser des occasions de la découvrir et de la corriger, bref, d'interroger de façon personnelle.)

Le tout, donc, est de maximiser l'efficacité. Quand je corrige des copies que les étudiants ne demanderont pas à voir (ce qui, à Télécom ParisPloum, est presque toujours le cas), je ne mets aucune annotation dessus, sauf de très rares mentions pour moi-même s'il y a une faute qui risque d'être difficile à retrouver en cas de relecture. Ça fait gagner un temps important : j'ouvre un tableur avec la liste des élèves en colonne, la liste des questions en ligne, et je prends les copies une par une en entrant des nombres dans le tableau. On gagne encore plus de temps à ce que toutes les questions soient sur le même nombre de points (ça évite de regarder le barème à chaque fois) : par exemple, mettre un nombre entre 0 (=tout faux) et 1 (=tout juste) à chaque question, quitte à insérer une pondération plus tard (et tant pis si ça conduit à des notes bizarrement fractionnaires). Il est aussi bon, pour l'efficacité, qu'il y ait essentiellement une chose à dire par question (si ce n'est pas le cas, il vaut mieux subdiviser — sinon, on risque de se retrouver à mettre la totalité des points à une copie qui n'a répondu qu'à la moitié de la question).

Les premières copies prennent beaucoup plus de temps à corriger que les suivantes. Peut-être cinq fois plus pour la première copie, parce qu'on ne connaît pas encore le sujet, donc pas encore les choses à repérer dans chaque question — les réponses vraiment attendues, les fautes courantes. Parce que rapidement, la correction de chaque question se termine à vérifier un ou deux points-clés comme le nom du théorème à invoquer ou la présence de tel calcul intermédiaire ou quelque chose de ce genre ; inversement, tel ou tel signe rapidement familier, comme un théorème qui ne peut tout simplement pas s'appliquer, voudra dire que la question est fausse et on ne cherche pas plus loin. Il y a bien parfois quelques copies exceptionnelles qui arrivent à dire des choses justes ou fausses, peu importe, mais différemment des autres, et elles peuvent demander plus de temps que trois copies « normales », mais ça reste une infime minorité.

Pendant des années, j'avais l'habitude de corriger « transversalement », c'est-à-dire de corriger un bout du sujet (par exemple, un exercice) sur l'ensemble du paquet, puis un autre bout du sujet, etc. L'avantage est qu'on se familiarise d'autant plus vite avec les fautes courantes, et la notation est sans doute d'autant plus juste : on se rappellera parfaitement comment on a pénalisé telle ou telle faute vénielle sur la question ; on peut commencer la correction de chaque partie par une copie différente, ce qui diminue d'autant l'impact de l'effet « première copie » (cf. ci-dessous) ; et ça évite aussi de se laisser influencer dans la question 2 par le fait que la question 1 était bien traitée (ceci dit, ça peut être un avantage ou un inconvénient). Le problème avec cette façon de faire est surtout que les étudiants ne marquent jamais assez clairement où commence chaque question, et sont capables de semer des bouts de réponse un peu partout — donc on perd énormément de temps à les retrouver, et j'ai fini par arrêter de faire comme ça.

Vu que je ne corrige plus transversalement, il est possible que la première copie que je corrige soit favorisée, ou défavorisée, je ne sais pas : du coup, je la tire toujours au hasard (et je cycle ensuite dans l'ordre alphabétique — il reste sans doute un biais systématique parce qu'un élève qui arrive alphabétiquement juste après un élève très mauvais sera peut-être favorisé, ou défavorisé, je ne sais pas, mais je pense que c'est vraiment très mineur comme effet). J'essaie aussi de ne pas lire le nom de l'étudiant dont je corrige la copie (je vérifie que j'ai rempli la bonne ligne du tableau seulement après l'avoir fait), ne serait-ce que pour ne pas risquer de favoriser, ou défavoriser, les filles, ou les noms ayant telle ou telle consonance, ou bien sûr, dans les groupes d'étudiants que je connais, telle ou telle tête familière.

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